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L'usage du français au travail : Situation et tendances

L'usage
du français
au travail

Situation et tendances




Paul Béland




GOUVERNEMENT DU QUÉBEC
CONSEIL DE LA LANGUE FRANÇAISE
QUÉBEC, 1991



TABLE DES MATIÈRES

Présentation

Introduction

CHAPITRE 1
L'USAGE DU FRANÇAIS AU TRAVAIL EN 1989
TRAVAILLER EN FRANÇAIS, UNE DÉFINITION
DEUX GRANDS SECTEURS D'ACTIVITÉ : LES SERVICES PUBLICS ET LE SECTEUR PRIVÉ

LE SECTEUR PRIVÉ
Les facteurs individuels
Les activités professionnelles
Les relations professionnelles
La documentation
La documentation et l'usage général du français
L'effet conjugué de la documentation et des relations professionnelles
Les professions
L'âge
Les facteurs institutionnels
Les secteurs d'activité économique
La taille des entreprises
Les sièges sociaux : un phénomène à multiples facettes
CONCLUSION
CHAPITRE 2
L'ÉVOLUTION DE 1979 À 1989
UNE VUE D'ENSEMBLE DU MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN
LE SECTEUR PRIVÉ
L'évolution dans le secteur privé selon les langues maternelles
L'évolution chez les francophones du Montréal métropolitain
L'évolution chez les anglophones du Montréal métropolitain
L'évolution chez les allophones du Montréal métropolitain
CONCLUSION
CHAPITRE 3
TRAVAILLER DANS LES DEUX LANGUES
LES FRANCOPHONES EN SITUATION DE BILINGUISME
LES COMMUNICATIONS AU TRAVAIL
L'ÉVOLUTION DE 1979 À 1989
CONCLUSION
CHAPITRE 4
LES OPINIONS
LES OPINIONS DES FRANCOPHONES
LES OPINIONS DES ANGLOPHONES
LES OPINIONS DES ALLOPHONES
Les opinions des allophones et l'usage du français au travail
L'ÉVOLUTION DES OPINIONS DE 1979 À 1989
L'évolution des opinions chez les francophones
L'évolution des opinions chez les anglophones
L'évolution des opinions chez les allophones
CONCLUSION
CHAPITRE 5
LA RÉGION MÉTROPOLITAINE DE MONTRÉAL ET LE QUÉBEC
LA SITUATION EN 1989
L'ÉVOLUTION DE 1979 À 1989 À L'EXTÉRIEUR DE LA RÉGION MÉTROPOLITAINE DE MONTRÉAL
CONCLUSION

Conclusion

Annexe A : Tableaux complémentaires

Annexe B : Statistiques complémentaires

Annexe C : L'échantillon

Annexe D : Le questionnaire




PRÉSENTATION


Faire du français la langue « normale et habituelle » du travail est l'objectif premier de la politique linguistique québécoise. Dès le début des années 1970, la commission Gendron affirmait qu'une langue ne peut se développer que si elle est utile, indispensable et rentable et demandait qu'on fasse de la langue du travail une priorité absolue. Le législateur concrétise cette demande en adoptant la loi 22 en 1974 et la loi 101 en 1977, et met en place un dispositif administratif dans ce but.

Le Conseil de la langue française - dont la mission est de surveiller la situation du français quant à son statut et à sa qualité, c'est-à-dire d'évaluer la politique linguistique - a décidé, dès sa création, de brosser un portrait de la situation et a effectué une vaste enquête en 1978-1979. Il entendait suivre l'évolution de l'usage du français à partir des investigations de la commission Gendron. À cette fin, il a créé un comité permanent pour étudier cette question, organisé des rencontres et des colloques et réalisé quelques études sectorielles. Le Conseil a également remis un avis au ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française en 1986 dans lequel il signalait, entre autres choses, la nécessité de réévaluer la situation. Il a donc repris une enquête de même envergure en 1988-1989 dont le présent rapport fait état.

Depuis 20 ans, le Québec a poursuivi son développement économique et son ouverture aux marchés extérieurs; il s'est tertiarisé et il participe de plus en plus au phénomène de mondialisation de l'information et de l'informatisation. Le marché des langues s'est considérablement transformé et leur concurrence est plus vive. C'est dans un tout autre cadre que travaillent désormais les agents de francisation.

Le Conseil est heureux de mettre ces résultats à la disposition du public et des principaux intéressés, notamment les membres des directions d'entreprise, des comités de francisation, des syndicats et des organismes de la Charte de la langue française. Il les invite à entreprendre, en fonction du nouveau contexte, une réflexion stratégique qui permette d'élargir davantage l'espace d'utilisation du français.

Je tiens à féliciter tout particulièrement les personnes qui ont participé à la réalisation de cette étude : Gilles Pilon et Hélène Duval de Segma-Lavalin qui ont réalisé la collecte de données ainsi que Paul Béland, agent de recherche au Conseil de la langue française, responsable de l'enquête et auteur de l'ouvrage, et Pierre Georgeault, directeur des études et recherches, qui ont su mener cette opération de façon professionnelle et mettre en valeur, dans un rapport riche et dense, les grandes tendances et les nouveaux enjeux de la francisation de la langue du travail au Québec.

Pierre-Étienne LAPORTE
Président






INTRODUCTION


En 1970, quelques années après la tenue de la commission Laurendeau-Dunton, la commission Gendron analysait la situation de la langue française au Québec. Elle reconnaissait alors la langue, véhicule nécessaire aux communications, comme une habileté de travail au même titre que les connaissances théoriques et pratiques propres aux activités de chacun. Toutes deux peuvent faciliter l'exécution de certaines tâches, elles permettent d'accéder à certains emplois et d'en tirer un revenu. D'ailleurs, si la langue n'était pas une dimension essentielle du travail, elle ne constituerait pas un élément aussi important de la législation. Les préoccupations actuelles à l'égard de l'immigration ne font qu'accorder encore plus d'intérêt à la langue du travail, car l'activité économique est une dimension importante de la participation à la vie collective.

Ces rapports montraient également que la langue n'était pas qu'une habileté nécessaire au travail, mais également un facteur de discrimination : l'accès à certains postes était plus limité pour les francophones et, en conséquence, leurs revenus étaient inférieurs. Les lois linguistiques québécoises ont d'ailleurs voulu corriger cette situation et faire du français la « langue normale et habituelle du travail ». Ces lois s'inscrivent dans le courant de la Révolution tranquille et, plus particulièrement, de la réforme du système d'éducation, de la création des cégeps et de l'expansion des universités. Cette réforme a accru le nombre de travailleurs qualifiés, de techniciens, de professionnels et de gestionnaires; il fallait maintenant favoriser leur accès au marché du travail.

Afin d'obtenir une nouvelle image de la situation et conformément à son mandat d'aviser le ministre sur le statut du français et d'informer le public, le Conseil de la langue française reprenait en 1979 l'étude sur la langue du travail effectuée en 1971 au moment de la tenue de la commission Gendron. Depuis, la langue du travail est demeurée une priorité pour le Conseil. Plusieurs activités ont été réalisées dans cette perspective : étude sur l'appartenance des entreprises en 1984, sur les décideurs et gestionnaires en 1985, avis sur l'état de la francisation des entreprises en 1986, publication en 1989 d'un ouvrage sur les disparités de statut économique au Québec1.

En 1988-1989, 11 ans après l'adoption de la Charte de la langue française, le Conseil a repris le sondage de 1979 afin de mettre à jour la description de la situation, d'en observer l'évolution et d'estimer les résultats des efforts consentis pour la francisation du travail. Le sondage veut essentiellement informer sur une question fort importante : le français est-il la langue normale et habituelle du travail au Québec?

La description de la situation tiendra compte d'un certain nombre de facteurs déjà révélés par diverses études et que le législateur lui-même a reconnus : les sièges sociaux, la taille des entreprises, les secteurs d'activité, les professions... Nous verrons dans quelle mesure ces différents paramètres facilitent l'usage du français au travail ou imposent des limites.

Notre étude est centrée sur la région métropolitaine de Montréal. Celle-ci contient la principale agglomération urbaine du Québec et constitue le centre économique de la province. Ces caractéristiques ont des répercussions importantes sur le contexte de travail. Les anglophones, qui se sont établis principalement à Montréal, y représentaient 17 % de la population en 1986 contre 5 % dans le reste du Québec. Les immigrants s'orientent généralement vers les grands centres urbains. Ils constituent donc également une part importante de la population de Montréal : 13 % dans cette région contre 2 % dans le reste du Québec2. À titre de métropole, Montréal représente le centre nerveux des échanges économiques internes et internationaux : les sièges sociaux et les grandes institutions financières (compagnies d'assurance, banques, bourse) s'y installent; le transit international des biens, des services et des personnes se fait par Montréal. De plus, l'industrie de pointe, telle que les secteurs de l'informatique et de l'aérospatiale, où la langue anglaise est particulièrement présente, est fortement concentrée dans la région. « On retrouve 75 % des entreprises du secteur du logiciel dans la grande région de Montréal3. » Cette situation fait de Montréal le lieu privilégié des contacts interlinguistiques et impose donc des contraintes particulières à l'usage du français au travail. C'est dire, comme le montrera d'ailleurs le chapitre 5 qui compare la région de Montréal au reste du Québec, qu'un traitement indifférencié de l'ensemble du Québec ne peut décrire adéquatement le statut du français comme langue du travail. Cette description doit mettre en évidence le statut du français dans la métropole, dans un espace économique névralgique.

Une distinction fondamentale sera établie dès le début de l'analyse entre l'administration fédérale, les services publics - incluant essentiellement l'administration provinciale et municipale, les services de santé et d'éducation -, et le secteur privé. Étant donné le contexte législatif et linguistique des deux premiers secteurs, nous ne donnerons pour ceux-ci que les résultats globaux, pour analyser par la suite plus en profondeur le secteur privé dont la situation est plus complexe et diversifiée.

Le premier chapitre définit d'abord un indicateur des comportements linguistiques au travail, « les types linguistiques », qui classe les comportements langagiers en trois catégories : les travailleurs qui utilisent « généralement le français », « surtout le français » ou « surtout l'anglais ». Il décrit ensuite la situation dans la région métropolitaine de Montréal en 1989.

Par cette description, nous tenterons de voir dans quelle mesure le français est la langue du travail de l'ensemble des travailleurs, dans quelle mesure le français sert « naturellement sur le territoire du Québec de moyen de communication entre Québécois de toute langue et de toute origine4 » et nous essaierons de reconnaître des éléments moteurs, des leviers. Cette analyse met en évidence les situations où les travailleurs utilisent « généralement le français » et ne distingue pas les Québécois selon leur langue maternelle, conformément à notre question principale : le français est-il le moyen de communication entre Québécois de toute langue et de toute origine?

Les deuxième et troisième chapitres comparent la situation de 1989 à celle de 1979. L'usage des langues est ici ventilé selon la langue maternelle des répondants et selon les trois types linguistiques. Ces distinctions sont essentielles pour comprendre l'évolution observée entre les deux périodes. Nous verrons, en effet, que les efforts de francisation touchent différemment les groupes linguistiques.

Le quatrième chapitre présente les opinions des francophones, des anglophones et des allophones sur un certain nombre de sujets concernant la langue française, de même que leur évolution depuis 1979.

La population à l'étude comprend les résidents du Québec âgés de 18 ans ou plus qui travaillaient au Québec au moins 15 heures par semaine ou qui ont travaillé au Québec au moins 15 heures par semaine au cours des six mois précédant l'entrevue5. Les pourcentages présentés dans les tableaux et dans les graphiques ont été calculés après la pondération des données, tandis que les nombres d'observations sont les nombres avant la pondération, de façon à indiquer aux lecteurs les tailles échantillonnales réelles. Finalement, les pourcentages totaux peuvent varier de 100 % étant donné l'arrondissement; celui-ci produit sur les totaux une variation de plus ou moins 1 %.






1 L'usage du français
au travail en 1989


L'usage du français au travail est caractérisé par une forte diversité des comportements. La première section de ce chapitre présente un indicateur qui souligne, d'une part, cette diversité et, d'autre part, l'existence de lieux privilégiés sur le marché du travail où le français occupe une place nettement dominante. La deuxième section désigne le secteur public comme un de ces lieux privilégiés et justifie l'importance que notre étude accorde, par la suite, à l'analyse du secteur privé.


TRAVAILLER EN FRANÇAIS, UNE DÉFINITION

Une première question, « Lorsque vous avez à lire, écrire ou parler pour faire votre travail, utilisez-vous à peu près uniquement le français, à peu près uniquement l'anglais ou les deux langues? », invitait les répondants à se classer parmi ces trois groupes : 53 % des répondants de la région métropolitaine de Montréal affirment utiliser « à peu près uniquement le français , 38 %, « les deux langues » et 9 %, « à peu près uniquement l'anglais » (tableau I.1).



Tableau I.1

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE SELON LES FORMULES LINGUISTIQUES ET POURCENTAGE DU TEMPS DE TRAVAILa EN FRANÇAIS SELON LES FORMULES LINGUISTIQUES
MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Formule linguistique Formules linguistiques en % Temps de travail en français N
À peu près uniquement le français 53 96 2 264
Les deux langues 38 65 1 671
À peu près uniquement l'anglais 9 16 398
Total 100 77 4 333
a. Comme on le verra, ces derniers pourcentages ne sont pas de bons indicateurs.


Cette question de départ visait essentiellement à déterminer si la personne devait répondre ou non à un ensemble de questions précises sur plusieurs types de communications écrites ou verbales. Elle est volontairement vague, car elle vise une lecture rapide du contexte de travail et elle laisse place à l'interprétation personnelle : certaines personnes peuvent juger qu'elles travaillent uniquement en français parce qu'elles utilisent cette langue durant 85 % de leur temps de travail alors que, pour d'autres, ce même pourcentage représente une situation de bilinguisme. Une question complémentaire, « Au total, dans quel pourcentage du temps utilisez-vous le français pour votre travail? », donne une image plus précise, puisqu'elle permet aux répondants de se situer sur un continuum; la première question proposait le choix entre trois réponses, alors que celle-ci s'exprime en pourcentage. Cette question précise le sens attribué aux trois formules linguistiques par les travailleurs : en moyenne, utiliser pour son travail « à peu près uniquement le français » signifie utiliser le français durant 96 % du temps de travail, utiliser « les deux langues » correspond à 65 % et « à peu près uniquement l'anglais «, à 16 %. Pour l'ensemble des travailleurs de la région de Montréal, 77 % du temps de travail se passe en français (tableau I.1).

Cependant, ce pourcentage d'ensemble ne peut décrire convenablement le statut du français dans les milieux de travail. Le graphique I.1, qui présente la distribution des répondants selon le pourcentage du temps de travail en français par tranche de 10 points, démontre que le pourcentage moyen du temps de travail en français (77 %) représente la réalité de façon tout à fait inexacte1. Ce pourcentage moyen laisse croire que la majorité des travailleurs montréalais utilisent environ 77 % de français. Le graphique montre bien qu'il n'en est rien et que la situation est tout autre : il y a plutôt une concentration de 56 % des répondants - à la droite du graphique - qui utilisent 90 % ou plus de français. Les autres répondants se dispersent dans une multitude de comportements langagiers où l'usage du français varie de 0 % à 89 %. Ce graphique nous livre donc une information importante : l'usage du français au travail varie considérablement et il est impossible de décrire correctement la situation en faisant comme si l'image d'un travailleur moyen constituait un bon indicateur. L'utilisation de cette image fournirait une description aberrante où le travailleur moyen ne correspondrait pas au travailleur type de la région métropolitaine de Montréal2. En fait, ce travailleur type, qui représente 56 % de la main-d'œuvre, utilise 90 % ou plus de français.

 

Graphique I.1

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE SELON LE POURCENTAGE DU TEMPS DE TRAVAIL EN FRANÇAIS
MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Un indicateur des comportements langagiers qui correspondrait davantage à la distribution observée qu'un pourcentage moyen, qui exprimerait mieux la diversité des situations de travail, est donc nécessaire. Les formules linguistiques offrent sous cet angle un avantage certain. Elles représentent trois travailleurs types : celui qui utilise « à peu près uniquement le français », celui qui travaille « dans les deux langues » et celui qui utilise « à peu près uniquement l'anglais ». Ces formules sont d'ailleurs fortement liées au temps de travail en français comme le montre le tableau I.2.

 

Tableau I.2

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE
SELON LE POURCENTAGE DU TEMPS DE TRAVAIL
EN FRANÇAIS PAR LES FORMULES LINGUISTIQUES

MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Ce tableau révèle en outre un fort consensus au sein de la population en emploi : travailler « à peu près uniquement en français » signifie pour la très grande majorité utiliser 90 % ou plus de français, l'expression « à peu près uniquement en anglais » indique un pourcentage de 49 % ou moins, tandis que l'expression « dans les deux langues », bien que plus ambiguë, représente une situation où le français est utilisé entre 50 % et 89 % du temps de travail.

Ce consensus est fort important. En effet, si le préambule de la Charte de la langue française exprime clairement une volonté - « L'Assemblée nationale [...] est donc résolue à faire du français [...] la langue normale et habituelle du travail » -, l'objectif opérationnel n'est pas précisé, et pour cause. Les exigences des divers secteurs économiques, la composition linguistique de leur personnel qui influence la connaissance du français, l'ampleur de leurs échanges internationaux déterminent la possibilité des entreprises de fonctionner en français. Cette imprécision inévitable de la législation pose un problème considérable de mesure et d'évaluation. En effet, comment savoir si une norme est atteinte quand elle n'est pas formulée en termes mesurables?

Dans ces circonstances, nous avons opté pour un regroupement, qui n'a pas en lui-même de valeur normative. (Nous reviendrons sur ce point dans la conclusion.) D'une part, il représente des situations typiques qui correspondent à des contextes de travail définis de façon passablement homogène par la population; d'autre part, comme on le verra, il s'avère pertinent d'un point de vue analytique, c'est-à-dire qu'il permet de cerner certains déterminants de l'usage des langues. D'ailleurs, ces deux caractéristiques sont liées : s'il n'y avait pas d'homogénéité, il n'y aurait pas de capacité explicative.

Nous avons construit une typologie simple et univoque nommée « types linguistiques ». La main-d'œuvre y est répartie en trois catégories selon le pourcentage du temps de travail en français. Le premier type, qui emploie « généralement le français », regroupe les travailleurs qui ont déclaré utiliser le français au cours de 90 % ou plus de leur temps de travail; le deuxième type rassemble ceux qui utilisent « surtout le français », parlant cette langue entre 50 % et 89 % du temps; finalement, le troisième représente ceux qui utilisent « surtout l'anglais » (travaillant 49 % ou moins du temps en français). Cette classification semble un indicateur plus univoque que les formules linguistiques : chacun des types correspond à une tranche bien délimitée de pourcentages identiques pour tous les répondants et il respecte mieux la diversité des comportements qu'un pourcentage moyen incompatible avec les observations. Désormais, nous utiliserons donc cette classification.

Le graphique I.2 présente la distribution de ces trois types : 56 % travaillent généralement en français, 28 % utilisent surtout le français et 15%, surtout l'anglais. On aura sans doute remarqué que la catégorie « surtout le français » inclut les personnes, soit 8 % de l'ensemble des répondants, qui ont déclaré travailler en français à 50 % du temps. Ainsi, le pourcentage de 28 % pour cette catégorie est un maximum et tend à produire une image plus francisée du marché du travail3.

 

Graphique I.2

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE
SELON LES TYPES LINGUISTIQUES

MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Le graphique I.2 présente un portrait global de la région métropolitaine de Montréal. Nous décrirons ce grand ensemble et chercherons à cerner les facteurs qui favorisent ou limitent l'usage général du français au travail.

Soulignons, finalement, que le fait de choisir l'analyse axée sur les personnes qui travaillent généralement en français plutôt que l'analyse de celles qui nous ont dit travailler « à peu près uniquement en français » modifie peu le pourcentage de la main-d'œuvre qui utilise le plus le français au travail : 56 % utilisent « généralement le français » et 53 % disent travailler « à peu près uniquement en français4 ». L'avantage de notre classification est de constituer des groupes plus homogènes et d'accroître ainsi la compréhension des facteurs, des mécanismes qui favorisent ou limitent l'usage du français.


DEUX GRANDS SECTEURS D'ACTIVITÉ :
LES SERVICES PUBLICS ET LE SECTEUR PRIVÉ


Une première distinction selon l'axe habituel - secteur privé, secteur public provincial et administration fédérale - s'impose d'elle-même puisque l'usage du français varie considérablement selon ces grands secteurs d'activité. Cette classification n'est pas sans ambiguïté, comme le notent Sales et Bélanger dans leur étude sur les décideurs et les gestionnaires5, puisque l'État agit par voie législative et normative ou encore par la propriété de certaines entreprises. Elle demeure cependant essentielle, comme nos données le montreront. L'administration fédérale constitue un secteur particulier, puisque les lois québécoises en matière de langue ne s'y appliquent pas. Au contraire, l'administration provinciale et les services parapublics sont expressément visés par les chapitres IV et V de la Charte de la langue française. Les travailleurs de ces organismes forment le grand secteur que nous avons nommé les services publics6. De plus, les contraintes économiques et organisationnelles des administrations gouvernementales et des entreprises privées ne sont pas du même ordre et certains facteurs n'ont véritablement de sens que pour ces dernières, telles la présence d'un siège social et la taille de l'entreprise.

Le graphique I.3 montre l'importance de cette distinction. Si l'administration fédérale se comporte sensiblement comme le secteur privé7 - respectivement 59 % et 51 % des travailleurs utilisent généralement le français -, les services publics se démarquent nettement, car 73 % des employés y travaillent généralement en français.

 

Graphique I.3

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS SELON LES GRANDS SECTEURS
MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Nous poursuivrons notre analyse uniquement pour le secteur privé. L'administration fédérale est représentée par un nombre trop faible de répondants (126) pour permettre des analyses plus poussées et les services publics représentent de toute évidence un milieu privilégié où l'usage du français est régi par un ensemble de normes formelles et informelles qui en font un milieu relativement homogène. D'ailleurs, dès 1982, 59 % des organismes de l'Administration possédaient un certificat de francisation de l'Office de la langue française et 54 % l'avaient obtenu sans programme de francisation8. Le secteur privé est plus diversifié et constitue l'enjeu majeur de la francisation et de la situation socio-économique des francophones, des anglophones et des allophones. L'interprétation courante de l'histoire récente du Québec fait voir qu'au cours des années soixante et soixante-dix, les francophones se sont fortement intégrés à l'appareil d'État, alors qu'au cours des années soixante-dix et quatre-vingt ils ont pris une place plus importante dans le secteur privé.

LE SECTEUR PRIVÉ

Le secteur privé est un univers très diversifié, influencé notamment par la nature des biens et des services produits, par la présence d'une multitude de centres de décision, par les sièges sociaux et par la taille des entreprises. Avant d'aborder ces facteurs institutionnels, nous analyserons les facteurs individuels liés aux activités de travail de chacun.

Les facteurs individuels

Il va de soi que les entreprises engagent du personnel qui convient à leur activité économique : davantage d'ouvriers dans la construction, d'employés dans les services personnels et de techniciens dans les industries de pointe. À ces professions est liée l'exécution de tâches différentes : les administrateurs consacrent plus de temps à communiquer avec des personnes et à consulter des documents, les ouvriers à faire un travail manuel, et ces activités ont des exigences linguistiques propres. Nous présentons d'abord l'effet de ces activités puisque, comme nous le verrons, elles expliquent une partie importante des différences observées entre les professions et les secteurs d'activité.

Les activités professionnelles

Trois questions avaient pour but de préciser ces activités professionnelles. En premier lieu, une question d'ordre général demandait aux répondants de décrire globalement leur travail : « Pourriez-vous me dire laquelle de ces trois activités occupe la plus grande partie de votre travail : lire et écrire, faire du travail manuel, traiter avec les gens? » Dans un deuxième temps, les répondants devaient donner plus de détails sur deux activités de travail, les contacts avec les gens et la documentation utilisée : « Ces deux activités particulières se déroulent-elles en français et sont-elles liées à l'usage général du français? »

La description de l'activité principale confirme les perceptions habituelles et met en évidence le contraste entre, d'une part, le travail manuel et, d'autre part, le travail intellectuel et relationnel. Parmi les personnes dont le travail consiste surtout à traiter avec des gens, des collègues, des clients ou des fournisseurs, ou à « lire et écrire », respectivement 42 % et 46 % déclarent travailler généralement en français, alors que ce pourcentage est de 66 % parmi les travailleurs manuels, soit un écart d'au moins 20 points (tableau I.3). Ces données laissent à penser que le français est plus courant parmi les emplois des échelons inférieurs de la hiérarchie professionnelle, ce que nous verrons plus loin, mais elles mettent en évidence un autre phénomène qui influence l'interprétation à donner au pourcentage d'usage général du français. Comparativement au volume des communications réalisées par un travailleur relationnel et par un travailleur intellectuel, celui d'un travailleur manuel est moins important. Il est donc plus facile de travailler généralement en français si les communications écrites ou verbales ne constituent pas l'activité principale de travail. En conséquence, si notre sondage permettait de tenir compte du volume des communications, ce pourcentage serait plus faible.

 

Tableau I.3

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS SELON L'ACTIVITÉ PRINCIPALE
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Ces grandes catégories d'activité laissent une certaine place à l'interprétation personnelle. Des personnes qui exécutent les mêmes tâches ont pu se classer différemment selon l'importance qu'elles accordent à l'une ou l'autre de ces dimensions de leur travail, l'évaluation du temps consacré à une activité n'étant jamais tout à fait indépendante de la valeur et de l'intérêt accordés à l'activité. Les questions plus particulières sur les relations professionnelles et la documentation consultée nous donnent des renseignements plus précis sur les tâches effectuées et sur leurs répercussions quant à l'usage du français.

Les relations professionnelles

Les relations professionnelles sont décrites par deux éléments : le nombre de personnes rencontrées et le pourcentage de francophones parmi ces personnes9. La composition sociolinguistique a un effet considérable sur l'usage du français au travail comme le montre le graphique I.4. Lorsque 90 % ou plus des personnes contactées sont francophones, l'usage général du français au travail atteint 90 %. Par contre, il y a une chute draconienne lorsque les francophones représentent 80 % des contacts : l'usage général du français baisse à 62 %. Le graphique I.4 montre bien que la langue des personnes contactées a un effet important sur le contexte de travail : plus l'environnement est francophone, plus l'usage général du français est fréquent.

 

Graphique I.4

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS SELON LA PROPORTION DE FRANCOPHONES PARMI LES CONTACTS
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989a


En revanche, le nombre de personnes rencontrées a peu d'effet direct sur l'usage du français. Ce dernier facteur est en majeure partie un reflet de la langue maternelle des personnes avec lesquelles les répondants entrent en rapport10 : comme l'environnement sociolinguistique des travailleurs qui ont peu de contacts est surtout francophone, ceux-ci utilisent davantage le français. Le tableau A.1 en annexe illustre cette relation et montre que le pourcentage de francophones rencontrés est plus élevé lorsqu'il y a peu de contacts. Le tableau I.4 présente l'usage général du français en pourcentage selon le nombre de personnes rencontrées, tel qu'il a été observé d'une part et ajusté en fonction de la proportion de francophones d'autre part11. On constate que l'écart de 19 points observé entre les extrêmes (moins de 20 et 500 ou plus) est réduit à 6 points dans les pourcentages ajustés, c'est-à-dire que le nombre de personnes rencontrées explique au plus une différence de 6 points.

 

Tableau I.4

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS SELON LE NOMBRE DE PERSONNES CONTACTÉES
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Parce que les techniques d'ajustement sont malheureusement peu fréquentes en sciences sociales - il s'agit de la seule façon de présenter sous la forme de simples pourcentages des mesures statistiques relativement hermétiques -, il semble approprié de s'y attarder. Ces techniques tiennent compte, en quelque sorte, du fameux « toutes choses étant égales par ailleurs » qu'il est possible d'appliquer directement à l'occasion de tests en laboratoire, mais qui est pratiquement inutilisable en recherche sociale. Cet ajustement est nécessaire lorsque plusieurs éléments contribuent à produire un résultat puisque, dans ces circonstances, une observation simple ne permet pas de déterminer la responsabilité de chaque facteur. Les pourcentages observés présentent les phénomènes à l'état brut, tandis que les pourcentages ajustés affinent la perception des choses et mettent en valeur l'effet net; ils permettent d'évaluer la part que l'on peut réellement attribuer au facteur qui nous intéresse.

L'utilisation des techniques d'ajustement est plus fréquente en économie. François Vaillancourt, dans une étude antérieure12, en présente une application intéressante. Il montre que le revenu de travail d'un francophone bilingue de sexe masculin est de 36 % supérieur à celui d'un francophone unilingue. Par contre, les personnes plus scolarisées ont en général des emplois plus rémunérateurs et elles sont plus fréquemment bilingues. On peut alors se demander si les francophones bilingues ont un meilleur revenu parce qu'ils sont bilingues ou parce qu'ils sont plus scolarisés. L'ajustement présenté par Vaillancourt montre que le bilinguisme explique un écart de 5 % et non de 36 %. Il est exact de dire que les francophones bilingues gagnent 36 % de plus et il est également exact de dire que l'effet du bilinguisme est de 5 %. La première affirmation relève d'une observation brute qui s'applique aux personnes bilingues qui sont également des personnes plus scolarisées. Par conséquent, l'effet du bilinguisme et celui de la scolarité ne sont pas distingués. La deuxième affirmation porte sur l'effet net du bilinguisme, en éliminant l'effet de la scolarité par le truchement d'une technique d'ajustement13.

Le même raisonnement convient aux relations professionnelles. Les personnes qui ont un grand nombre de contacts, de même que celles qui rencontrent proportionnellement moins de francophones, utilisent moins le français. Étant donné qu'il s'agit en bonne partie des mêmes personnes, on ne sait plus si l'usage moins fréquent du français est lié au nombre de contacts ou à leur composition sociolinguistique. Les pourcentages ajustés nous apprennent que l'effet réel du nombre de contacts (écart de 6 points entre les catégories « moins de 20 », et « 50 ou plus » est plus faible que l'effet apparent (écart de 19 points).

Les relations professionnelles ont donc un effet considérable sur l'usage du français si l'on tient compte de leur composition sociolinguistique. Plus la proportion de francophones est élevée, plus le français est la langue des communications, mais le rapport est inégal lorsqu'il y a moins de 90 % de francophones, car l'usage général du français passe alors de 90 % à 62 %. Le nombre de personnes rencontrées a un effet beaucoup plus réduit et il est dû en bonne partie au fait que ceux qui ont des relations avec peu de personnes rencontrent proportionnellement plus de francophones.

L'identification de l'effet de la composition sociolinguistique sur l'usage général du français est importante puisqu'il s'agit, d'une part, d'une limite au processus de francisation et, d'autre part, d'une dimension du contexte de travail sur laquelle les lois n'ont pas de prise directe, si ce n'est, pour les contacts entre Québécois, par l'intermédiaire de programmes d'apprentissage du français.

La documentation

Les répondants devaient indiquer s'ils utilisaient pour leur travail quatre genres de documents : des catalogues ou listes de matériel, des modes d'emploi, des recueils administratifs et des livres ou revues de référence. L'usager de ces documents indiquait par la suite quel pourcentage était employé en français, et ce, pour chacun des genres14.

La documentation administrative se démarque nettement (tableau I.5) : elle est utilisée en français à 70 % alors que les autres genres de documents le sont à environ 55 %15. Il y a donc une différence marquée entre la documentation administrative et l'ensemble des autres documents.

 

Tableau I.5

POURCENTAGE DE DOCUMENTS UTILISÉS EN FRANÇAIS
SELON LE GENRE DE DOCUMENT

SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Cependant, ce pourcentage moyen masque une réalité beaucoup plus diversifiée qui peut être mieux décrite par une classification. En fait, le graphique I.5, qui porte sur les listes de matériel, met en évidence trois situations typiques16 : les documents consultés sont presque entièrement en français pour un certain nombre de travailleurs, pour d'autres, environ la moitié est en français et, pour un troisième groupe, les documents sont presque entièrement en anglais. Les distributions relatives aux autres documents révèlent un phénomène semblable.

 

Graphique I.5

POURCENTAGE D'USAGERS SELON LA PROPORTION DE LISTES DE MATÉRIEL UTILISÉES EN FRANÇAIS
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Nous examinerons maintenant les pourcentages de répondants selon la langue de consultation des documents, en nous inspirant d'un regroupement suggéré par le graphique I.5. On constate au graphique I.6 que les documents administratifs se distinguent : 62 % des travailleurs s'en servent en français (75 % ou plus en français), 17 %, dans les deux langues (de 74 % à 25 % en français) et 21 %, surtout en anglais (24 % ou moins en français). Quant aux autres documents, environ 43 % sont consultés en français, 24 %, dans les deux langues et 34 %, en anglais.

 

Graphique I.6

LANGUE D'UTILISATION DES DOCUMENTS
SELON LE GENRE

SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989a


Cette analyse de la documentation a montré deux aspects fort importants : premièrement, la langue d'usage des listes de matériel, des modes d'emploi et des livres ou revues de référence varie peu, et ces documents se démarquent des recueils administratifs qui sont plus souvent consultés en français; deuxièmement, nous avons constaté que les pourcentages moyens représentent fort mal une réalité diversifiée. La situation des travailleurs en ce qui a trait à la documentation n'est pas uniforme et les situations extrêmes sont les plus fréquentes, soit l'utilisation de documents presque exclusivement en français ou, au contraire, presque exclusivement en anglais. Cet élément confirme une observation précédente concernant l'usage général du français, à savoir que les milieux de travail sont très diversifiés.

La documentation et l'usage général du français

L'usage du français au moment de la consultation de documents ne peut être considéré isolément puisqu'il est intimement lié à l'usage du français dans l'ensemble des activités de travail. Pour illustrer cette relation, nous présenterons dans un premier temps la répartition des répondants selon la langue d'usage de l'ensemble des quatre genres de documents. Il s'agit en somme d'un indice synthétique concernant tous les documents. Dans un deuxième temps, un graphique illustrera la relation entre la consultation et l'usage général du français.

Le tableau I.6 présente cet indice : 22 % des répondants ne consultent aucun document, 28 % utilisent au moins un des quatre genres, et la consultation se fait en français dans une proportion de 75 % ou plus et, finalement, pour 50 % des travailleurs la consultation d'au moins un des genres de documents se fait à moins de 75 % en français.

 

Tableau I.6

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE SELON L'USAGE DES QUATRE GENRES DE DOCUMENTS
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Le graphique I.7 présente la même distribution, mais en excluant les répondants qui n'utilisent pas de documentation. On constate que, pour 36 % d'entre eux, tous les genres de documents sont consultés en français dans une proportion de 75 % ou plus, alors que 66 % travaillent avec une documentation qui contient une certaine part d'anglais.

 

Graphique I.7

POURCENTAGE D'USAGERS SELON LA LANGUE DE CONSULTATION DES QUATRE GENRES DE DOCUMENTS
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Le graphique I.8 illustre la relation entre la langue de consultation des documents et l'usage du français dans l'ensemble des activités de travail. Il montre bien que l'usage de la documentation et surtout la langue d'utilisation des documents sont intimement liés à l'usage général du français : alors que 56 % des non-usagers travaillent généralement en français, ce pourcentage est de 74 % lorsque la documentation est utilisée en français. Enfin, ceux qui consultent des documents partiellement en anglais se distinguent nettement : 36 % travaillent généralement en français. On aura sans doute remarqué que le pourcentage le plus élevé d'usage général du français se trouve parmi ceux qui consultent des documents à plus de 75 % en français plutôt que parmi ceux qui n'utilisent aucun document. Cette observation laisse croire que la documentation française a un effet d'entraînement sur le contexte général de travail ou, tout au moins, qu'elle constitue un indice sérieux de l'environnement linguistique.

 

Graphique I.8

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS SELON L'USAGE
DES QUATRE GENRES DE DOCUMENTS

SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Étant donné les écarts importants entre les usagers de documents qui contiennent moins de 75 % de français et les autres travailleurs, il est judicieux de poursuivre l'analyse en définissant davantage les usagers. Les répondants ont été classés en quatre types : les usagers de documents administratifs bilingues ou en anglais, les usagers de documents généraux (livres ou revues de référence) bilingues ou en anglais, les usagers de documents techniques (listes de matériel ou modes d'emploi) bilingues ou en anglais et finalement les non-usagers. Cette classification est construite en fonction d'un usage dans les deux langues ou en anglais. En conséquence, un non-usager peut consulter des documents, mais ceux-ci seront en français dans une proportion de 75 % ou plus. Ces types sont inclusifs, ce qui signifie que les personnes d'un type peuvent ou non utiliser la documentation propre aux types suivants. Ainsi, l'usager administratif peut consulter ou ne pas consulter la documentation générale ou technique et l'usager général consultera ou ne consultera pas de documents techniques. Cette classification étant statistiquement suffisante pour expliquer la relation entre la consultation de documents dans les deux langues ou en anglais et l'usage général du français17, elle indique, relativement à l'usage général des langues, que les documents administratifs sont dominants, suivis de la littérature générale et finalement des modes d'emploi et des listes de matériel.

Le graphique I.9 montre une relation importante et croissante : le pourcentage d'usage général du français est de 16 % parmi ceux qui utilisent au moins de la documentation administrative dans les deux langues ou en anglais, de 38 % parmi ceux qui utilisent des livres et revues de référence (avec ou sans documents techniques), de 50 % parmi ceux qui ne consultent que de la documentation technique et, enfin, de 66 % lorsqu'aucun document n'est consulté dans les deux langues ou en anglais. C'est dire que la documentation est un facteur intimement lié au contexte linguistique, à l'usage général du français au travail : il existe un écart de 50 points entre les usagers administratifs et les non-usagers.

Un rapprochement entre le graphique I.9 et le graphique I.6 amène une constatation complémentaire : les recueils administratifs sont plus souvent consultés en français (62 %) que les autres documents (44 %). Cependant, ceux qui ne les consultent pas en français ont une probabilité nettement plus faible de travailler généralement en français, puisque le pourcentage d'usage général du français est de 16 % parmi les usagers administratifs et de 38 % parmi les usagers généraux.

 

Graphique I.9

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS SELON LE TYPE D'USAGER BILINGUE OU ANGLAIS DE DOCUMENTS
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989a


L'effet conjugué de la documentation et des relations professionnelles

La langue de la documentation et les relations professionnelles ont, comme nous l'avons vu, des répercussions importantes sur l'usage général du français. L'effet conjugué de ces deux dimensions est encore plus marqué comme le montre le tableau I.7 : lorsque les travailleurs consultent les documents dans les deux langues ou en anglais et que, de plus, ils entrent en contact avec proportionnellement peu de francophones, le pourcentage d'usage général du français ne dépasse pas 5 %; à l'opposé, lorsqu'ils ne consultent pas de documents dans les deux langues ou en anglais et qu'ils rencontrent surtout des francophones, le pourcentage d'usage général du français atteint 94 %. Ces deux facteurs apparaissent donc des éléments essentiels sur le plan de l'usage des langues au travail.

 

Tableau I.7

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS SELON LE TYPE D'USAGER DE DOCUMENTS ET LA PROPORTION DE FRANCOPHONES PARMI LES CONTACTS
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989a


Le tableau I.7 montre aussi que, même parmi les répondants qui travaillent dans un environnement francophone, l'usage de la documentation a un effet sur l'usage général du français18 : parmi les personnes qui entrent en rapport avec 90 % ou plus de francophones, l'usage général du français varie de 64 % chez les usagers administratifs à 94 % chez les non-usagers. Ainsi, il ne serait pas juste d'affirmer que la consultation de documents dans les deux langues ou en anglais est liée à un usage général moins fréquent du français essentiellement parce que les usagers ont des relations professionnelles surtout avec des non-francophones. En effet, l'usage général du français varie d'au moins 29 points selon le type d'usagers, peu importe le pourcentage de francophones parmi les personnes rencontrées19. La documentation a donc un effet autonome, indépendant de la composition sociolinguistique du milieu de travail20.

Les professions

Les professions constituent un des principaux éléments du statut social des individus et déterminent de façon fort importante les privilèges, le prestige et les revenus. Le statut d'une langue est aussi intimement lié aux professions des locuteurs. Une langue ne tire pas son statut social strictement de ses caractéristiques, mais de l'usage qui en est fait21; le statut des locuteurs constitue donc un des facteurs, au rang desquels on trouve également le soutien institutionnel, du statut d'une langue. L'usage du français selon les professions est donc particulièrement important.

Le sondage de 1989 confirme les résultats obtenus par les études de la commission Gendron en 1971 et du Conseil de la langue française en 1979. En effet, l'usage du français est lié à la hiérarchie professionnelle (graphique I.10) : 36 % des administrateurs et 37 % des professionnels travaillent généralement en français, alors que ce pourcentage est de 66 % chez les ouvriers.

En fait, les diverses professions amènent les individus à exécuter des tâches de nature différente : les administrateurs, les professionnels et les techniciens consultent davantage de documents, certains rencontrent plus de personnes (donc, proportionnellement moins de francophones) et les ouvriers font surtout du travail manuel (les tableaux A.3 et A.4 présentent ces relations). Ces diverses activités ayant, comme on l'a vu, un effet fort important sur l'usage du français, elles devraient expliquer les comportements linguistiques selon les professions, du moins en partie. Comme la documentation est un aspect directement visé par les efforts de francisation, il est intéressant de voir dans quelle mesure l'usage de documents dans les deux langues ou en anglais rend compte des variations observées entre les professions.

 

Graphique I.10

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS SELON LES PROFESSIONS
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Le tableau I.8 montre bien que la consultation de documents dans les deux langues ou en anglais est liée à l'usage du français parmi les diverses professions. Les pourcentages ajustés qui éliminent l'effet de la documentation laissent voir que le pourcentage d'usage général du français serait le même parmi les professionnels, les techniciens et les employés si leur consultation de documents était semblable. C'est dire que les écarts observés entre ces professions pourraient s'expliquer par la langue de consultation de la documentation utilisée. On remarque également que l'écart observé de 12 points entre les administrateurs et les surveillants passe à 6 points dans les pourcentages ajustés, tandis que celui entre surveillants et ouvriers passe de 18 points à 12 points.

 

Tableau I.8

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS SELON LES PROFESSIONS
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


En conclusion, l'usage général du français varie selon les professions : les administrateurs et les professionnels constituent le groupe où le français est le moins courant et les ouvriers, celui où il est le plus fréquent. Or, l'usage de documents dans les deux langues ou en anglais est lié à ces comportements linguistiques; par conséquent, si l'on tient compte de cet aspect, les écarts entre les professions sont passablement réduits. Sous cet éclairage, deux groupes principaux se dégagent : les ouvriers et l'ensemble des autres travailleurs.

L'âge

Il n'est pas sans intérêt d'examiner l'usage du français selon l'âge des répondants parce que, d'une part, les résistances du personnel plus âgé sont parfois mentionnées comme une des difficultés du processus de francisation et que, d'autre part, la plus faible scolarisation des jeunes les cantonne dans certaines professions où le français est plus utilisé.

Une répartition des répondants en trois groupes d'âge, les 18 à 22 ans, les 23 à 40 ans et les plus de 40 ans, nous semble appropriée. Les premiers représentent les personnes les moins scolarisées ou en début de carrière. Les 23 à 40 ans regroupent les jeunes diplômés universitaires et les jeunes de la fin des années soixante qui ont pu pleinement profiter de la réforme du système d'éducation et qui sont déjà engagés dans leur carrière. Les aînés n'ont pu bénéficier de cette importante réforme, mais l'expérience du marché du travail et un système scolaire, même moins développé, ont permis à certains d'entre eux d'accéder à des postes supérieurs. Le tableau I.9 illustre les bénéfices que les différentes générations obtiennent de la scolarisation et de l'expérience. Les pourcentages en gras indiquent des surreprésentations statistiquement significatives des groupes d'âge. Les plus âgés sont surreprésentés parmi les administrateurs et les surveillants, postes où l'expérience est un facteur de promotion. Les 23 à 40 ans sont plus présents parmi les professionnels et les techniciens, soit les professions typiquement liées à la scolarité, tandis que les jeunes sont nettement moins présents dans les postes qualifiés et d'encadrement et ils sont surreprésentés parmi les employés.

 

Tableau I.9

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE
SELON LES PROFESSIONS PAR ÂGE

SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Le tableau I.10 ne confirme pas l'hypothèse d'une résistance des aînés à la francisation. Le pourcentage d'usage général du français est semblable chez les trois groupes d'âge (la relation âge et usage du français n'est pas significative). De plus, l'analyse multivariée montre que les comportements linguistiques sont semblables pour tous les groupes d'âge à l'intérieur des professions, c'est-à-dire, par exemple, que les jeunes administrateurs utilisent le français dans la même proportion que les administrateurs plus expérimentés22.

 

Tableau I.10

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS SELON L'ÂGE
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Les facteurs institutionnels

Trois éléments ont été retenus comme facteurs institutionnels : les secteurs d'activité, la taille des entreprises et le statut de siège social de ces entreprises. Pour chacun, nous verrons dans quelle mesure il affecte l'usage du français et dans quelle mesure ces exigences linguistiques diverses sont liées à la consultation de documents par leur personnel.

Les secteurs d'activité économique

Les secteurs d'activité ont été répartis en six groupes : la construction (incluant le secteur primaire - pratiquement absent à Montréal -, le camionnage et l'entreposage), les industries dites traditionnelles, les services personnels, le secteur financier, les services aux entreprises et finalement les industries de pointe23. Le graphique I.11 confirme les perceptions habituelles, à savoir que la construction et les industries traditionnelles, où respectivement 67 % et 58 % du personnel utilisent généralement le français, imposent moins de contraintes que l'industrie de pointe où 36 % des travailleurs emploient généralement le français.

 

Graphique I.11

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS
SELON LES SECTEURS D'ACTIVITÉ ÉCONOMIQUE

SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Toutefois, les écarts observés entre les secteurs d'activité s'expliquent en partie par les tâches que les travailleurs y exécutent. Nous avons vu précédemment que ces tâches sont liées à l'usage du français et les tableaux A.5 et A.6 de l'annexe A montrent que dans certains secteurs, les travailleurs rencontrent proportionnellement plus de francophones, par exemple dans le secteur de la construction reconnu comme milieu francophone, ou encore font un usage plus intensif dans les deux langues ou en anglais de documents comme les secteurs des services aux entreprises et des industries de pointe. La documentation étant un élément essentiel de la politique de francisation, nous verrons si elle peut expliquer les comportements linguistiques des divers secteurs.

Le tableau I.11 présente les pourcentages d'usage général du français tels qu'ils ont été observés et ajustés en fonction des types d'usagers de documents. Ils présentent l'effet net des secteurs d'activité économique, l'influence de la documentation étant éliminée. On constate que certaines différences sont considérablement réduites : les écarts observés entre, d'une part, les industries traditionnelles et, d'autre part, le secteur des finances et des services aux entreprises, respectivement de 8 et de 12 points, passent à 4 points; les industries de pointe subissent aussi l'influence de la documentation anglaise ou bilingue : l'écart observé de 22 points qui les sépare des industries traditionnelles est réduit à 11 points. C'est dire que l'usage moins fréquent du français dans les trois derniers secteurs - finance, services aux entreprises, industries de pointe- est intimement lié à la proportion plus forte au sein de ces entreprises de personnes qui consultent des documents dans les deux langues ou en anglais.

 

Tableau I.11

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS SELON LES SECTEURS D'ACTIVITÉ
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


La documentation n'explique pas entièrement les différences observées, mais l'ajustement que nous avons présenté permet de réduire la diversité des comportements langagiers. Sans tenir compte de cette documentation, trois groupes se dégageraient : la construction plus francisée, un groupe intermédiaire comprenant les industries traditionnelles, les services personnels, les intermédiaires financiers, les services aux entreprises et, finalement, un troisième groupe, constitué uniquement des industries de pointe, où le français est moins courant.

La taille des entreprises

Nous avons posé aux répondants la question suivante : « Au total, combien d'employés cette entreprise a-t-elle au Québec? » La surveillance des entrevues téléphoniques nous a permis de constater que cette question en apparence fort simple recevait différentes interprétations. L'unité de référence variait selon les répondants, certains nous donnant la taille de l'ensemble de l'entreprise, d'autres, celle de la succursale, de la filiale, de la franchise ou encore le nombre d'employés de l'entreprise travaillant dans le même édifice qu'eux. Il ne s'agit donc pas d'une mesure rigoureuse de la taille des entreprises. Toutefois, le tableau I.12 liant taille et secteur d'activité montre que les réponses obtenues ont un certain sens. Soulignons également que les travailleurs n'ont qu'une idée approximative de la taille de l'entreprise qui les emploie. En conséquence, cette information permet de tracer une image globale de la relation entre la taille et l'usage du français, de dégager une tendance, mais ne peut fournir une évaluation précise d'une mesure législative où la différence entre 49 et 50 employés est importante.

 

Tableau I.12

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE SELON LA TAILLE DES ENTREPRISES PAR SECTEUR D'ACTIVITÉ
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Cette réserve étant faite, la taille des entreprises semble moins affecter l'usage du français que les facteurs précédents (tableau I. 13). Dans les entreprises de 50 employés ou moins, le pourcentage de travailleurs qui utilisent généralement le français est de 55 % et il est de 47 % dans les entreprises de plus de 50 employés.

Cependant, cette différence est en partie artificielle24. Elle est attribuable à une relation importante entre la taille de l'entreprise et les secteurs d'activité, ce qui a été constaté au tableau I.12 : les employés des industries traditionnelles, du secteur des finances et des industries de pointe travaillent en plus forte proportion dans de grandes entreprises, alors que ceux de la construction, des services personnels et des services aux entreprises se trouvent plus souvent dans de petites entreprises.

Le tableau I.13 présente les pourcentages observés et ajustés pour cette relation. Ceux-ci indiquent l'effet net de la taille sur l'usage général du français en éliminant l'effet perturbateur de la relation entre la taille et les secteurs d'activité. L'écart observé de 8 points entre les petites et grandes entreprises est réduit à 5 points.

 

Tableau I.13

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS
SELON LA TAILLE DES ENTREPRISES

SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Cependant, ce tableau n'épuise pas la relation entre les secteurs d'activité et la taille. Le tableau I.14 montre en effet que la taille est liée aux comportements langagiers, mais seulement dans certains secteurs. Ainsi, l'usage général du français est moins courant dans les grandes entreprises des secteurs de la construction, des intermédiaires financiers et des services aux entreprises, alors que dans les autres secteurs, les industries traditionnelles, les services personnels et les industries de pointe, l'usage du français est pratiquement semblable, peu importe la dimension de l'entreprise. La taille permet donc dans une certaine mesure de repérer des entreprises où l'usage général du français est moins fréquent, mais ce facteur n'est pertinent que dans certains secteurs d'activité économique.

 

Tableau I.14

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS SELON LA TAILLE DES ENTREPRISES PAR SECTEUR D'ACTIVITÉ
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Cette dernière observation jette un nouvel éclairage sur le débat actuel concernant la francisation des petites entreprises. La Charte de la langue française privilégiait la francisation des grandes entreprises pour au moins trois raisons. Une intervention auprès des grandes entreprises plutôt qu'auprès des petites permettait de rejoindre un plus grand nombre de travailleurs; une partie des petites entreprises étant les fournisseurs des grandes entreprises, la francisation des dernières devait entraîner indirectement la francisation des premières et, finalement, on croyait que le français était plus courant dans les petites entreprises. Nos données montrent que cette dernière perception n'est qu'en partie exacte puisque dans au moins trois secteurs d'activité économique l'usage général du français ne varie pas selon la taille.

Les sièges sociaux : un phénomène à multiples facettes

La question des sièges sociaux recouvre plusieurs dimensions qui, comme la Charte de la langue française (articles 143 et 144) le prévoie, peuvent imposer des conditions particulières à l'usage du français. Nous avons analysé deux aspects : les travailleurs des sièges sociaux utilisent-ils davantage la langue anglaise? Les entreprises dont le siège social est à l'extérieur du Québec se trouvent-elles dans un contexte plus favorable à l'usage de l'anglais?

À première vue, le fait que le siège social soit situé au Québec ou à l'extérieur du Québec a un certain effet (tableau I.15) : lorsque le siège social est situé au Québec, 53 % des employés travaillent généralement en français, alors que lorsque le siège social est à l'extérieur du Québec, ce pourcentage est de 40 %.

 

Tableau I.15

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS
SELON L'EMPLACEMENT DU SIÈGE SOCIAL

SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Cependant, la réalité est plus diverse que peut le laisser croire le tableau précédent. Une ventilation de ces données selon les fonctions de communications cerne mieux le phénomène, puisque, lorsque le siège social est à l'extérieur du Québec, l'usage du français est fortement lié au rôle joué par les travailleurs dans les communications externes (tableau I.16). Parmi les personnes qui sont chargées des communications avec le siège social, jouant ainsi un rôle d'interface linguistique, le pourcentage d'usage général du français est de 21 % alors qu'il est de 53 % pour les autres travailleurs25, ce qui correspond au pourcentage observé parmi les travailleurs des entreprises québécoises. La répartition géographique des sièges sociaux a donc un effet important, mais seulement sur les travailleurs de l'interface linguistique.

 

Tableau I.16

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS SELON L'EMPLACEMENT DU SIÈGE SOCIAL ET LES FONCTIONS DE COMMUNICATION EXTERNE
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Cette constatation influence l'analyse de notre deuxième point, soit la comparaison entre l'usage du français lorsque l'emploi est au siège social et le même usage à l'extérieur d'un siège social. En effet, étant donné l'influence des communications externes, les travailleurs dont l'entreprise a son siège social à l'extérieur du Québec doivent être exclus de cette analyse pour éviter une confusion des effets. Le tableau I.17 ne porte donc que sur les entreprises québécoises et il permet de conclure que le travail dans les sièges sociaux a une certaine influence sur l'usage du français : dans les sièges sociaux, 47 % du personnel travaille généralement en français contre 56 % dans les autres entreprises. Cependant, la consultation dans les deux langues ou en anglais de la documentation est encore un facteur de différenciation26 : les travailleurs des sièges sociaux consultent davantage dans les deux langues ou en anglais (annexe A, tableau I.7), ce qui explique en partie leur comportement linguistique puisque l'écart observé de 9 points est réduit à 4 points.

 

Tableau I.17

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE TRAVAILLANT GÉNÉRALEMENT EN FRANÇAIS DANS LES ENTREPRISES QUÉBÉCOISES SELON LE RATTACHEMENT AU SIÈGE SOCIAL
SECTEUR PRIVÉ, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


L'effet exercé par les sièges sociaux à l'extérieur du Québec est donc important, mais il doit être pondéré, puisque d'une part, il ne touche que les personnes qui remplissent des fonctions de communication externe et que, d'autre part, les employés qui effectuent ces communications externes ne représentent que 8 % de l'ensemble des travailleurs du secteur privé. En somme, si aucune entreprise n'avait son siège social à l'extérieur du Québec, le pourcentage d'usage général du français pour l'ensemble des entreprises du Montréal métropolitain passerait de 50 % à 53 % comme on peut le constater en comparant les lignes « Total » et « Au Québec », du tableau I.16. Il s'agit en outre d'un maximum. Les relations avec l'extérieur du Québec étant nécessaires, il est fort probable que les communications effectuées par ces entreprises le seraient de toute façon par des entreprises québécoises. Le travail à l'intérieur des sièges sociaux a aussi une incidence sur l'usage du français, mais son influence est cependant beaucoup plus faible que celle de la documentation, - comme on l'a vu précédemment, l'usage général du français variant de 50 points entre les usagers administratifs et les non-usagers -, et elle est attribuable en partie à un usage plus intensif dans les deux langues ou en anglais de documents dans les sièges sociaux.

CONCLUSION

Cinquante-six pour cent (56 %) de la main-d'œuvre de la région métropolitaine de Montréal travaille généralement en français. Ce pourcentage varie considérablement selon les grands secteurs d'activité si bien qu'il est apparu nécessaire de distinguer les services publics des entreprises du secteur privé : 73 % des employés de ces services travaillent généralement en français, alors que le pourcentage est de 51 % dans le secteur privé.

Cependant, ce pourcentage tend à surestimer le statut du français, puisque l'usage général du français est plus élevé lorsque le volume des communications est moins important. Soixante-six pour cent (66 %) des travailleurs manuels utilisent généralement le français contre un maximum de 46 % parmi ceux dont le travail consiste surtout à communiquer.

L'emplacement des sièges sociaux affecte le contexte linguistique, mais il n'exerce son influence que sur le personnel chargé des communications avec un siège social situé à l'extérieur du Québec, soit un nombre limité de travailleurs. L'usage du français chez le reste du personnel est semblable à celui de l'ensemble de la population en emploi.

L'influence de la taille des entreprises est limitée à certains secteurs d'activité économique. Ainsi, une des raisons justifiant la francisation en premier lieu des grandes entreprises n'est que partiellement fondée, puisque les pourcentages d'usage général du français ne varient pas selon la taille des entreprises dans trois secteurs d'activité économique : les industries traditionnelles, les services personnels et les industries de pointe.

Dans le secteur de la construction, 67 % de la main-d'œuvre travaille généralement en français : à l'opposé, ce pourcentage est de 36 % dans les industries de pointe. Ce constat est d'autant plus important que ces industries sont habituellement définies comme le secteur de l'avenir. La structure professionnelle a également un effet marquant : 36 % des administrateurs et 37 % des professionnels utilisent généralement le français comparativement à 66 % des ouvriers.

Parmi les facteurs que nous avons examinés, deux aspects des activités de travail sont apparus comme des éléments essentiels de l'usage du français : l'usage dans les deux langues ou en anglais de la documentation et la proportion de francophones parmi les personnes contactées. Ces deux facteurs considérés de pair font varier les pourcentages d'usage général du français de 5 % à 94 %. Il s'agit et de loin des éléments les plus importants.

Notre analyse a mis l'accent sur la documentation, d'une part, parce que l'écrit est un outil de travail capital dans nos sociétés où l'information écrite constitue l'information officielle et que l'écrit est le principal véhicule de la transmission des connaissances et, d'autre part, parce la documentation constitue une variable qui se prête à une intervention directe du législateur. À ce titre, elle se distingue de la composition sociolinguistique des personnes rencontrées qui échappe à la législation. Toutefois, une connaissance fonctionnelle du français en milieu de travail par une plus forte proportion de la main-d'œuvre pourrait limiter l'effet des rapports interlinguistiques.

La documentation est un outil important de travail, 78 % des travailleurs disant s'y reporter. Parmi ces usagers, 64 % consultent dans les deux langues ou en anglais au moins un des quatre genres de documents. Cette pratique est donc le fait de plus de 6 usagers sur 10. Elle est d'ailleurs fortement liée à l'usage général du français : parmi ceux qui consultent les documents partiellement en anglais, 36 % travaillent généralement en français, alors que le pourcentage atteint 74 % lorsque la consultation se fait en français. Ce pourcentage est même plus élevé que celui des travailleurs qui ne consultent pas de documents. On pourrait considérer que la documentation donne le ton, que la langue de la consultation des documents est un très bon indice de la situation linguistique des milieux de travail.











1 Voir André Raynauld et François Vaillancourt. L'appartenance des entreprises. Le cas du Québec en 1978, Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers », no 19, 1984, 143 p. Arnaud Sales et Noël Bélanger, Décideurs et gestionnaires, Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers », no 23, 1985, 421 p. L'état de la francisation des entreprises, avis à la ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française, Québec, Conseil de la langue française, 1986, 21 p.; François Vaillancourt, Langue et disparités de statut économique au Québec, 1970 et 1980, Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers », no 28, 1988, 230 p. [retour au texte]

2 Michel Paillé, Nouvelles tendances démolinguistiques dans l'île de Montréal, 1981-1996, Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », no 71, 1989, p.23. [retour au texte]

3 Lucie Marmen, L'industrie québécoise du logiciel, Québec, gouvernement du Québec, ministère de l'Industrie et du Commerce, 1988, p. 109. [retour au texte]

4 Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, La situation de la langue française au Québec, la langue de travail, Québec, gouvernement du Québec, 1972, p. 153. [retour au texte]

5 L'annexe C présente l'échantillon. [retour au texte]

1 La distribution forme une courbe en J (en traçant une ligne qui joint le sommet des barres) plutôt qu'une courbe normale. L'écart type de cette distribution est de 30, ce qui confirme l'incapacité de cette mesure de refléter un comportement moyen signifiant. [retour au texte]

2 L'effet de l'usage d'une moyenne lorsqu'elle n'est pas appropriée peut être illustré par l'exemple suivant qui est un cas extrême, mais qui montre bien que cet effet est pernicieux : supposons un premier groupe où tous les membres utilisent 50 % de français au travail et un deuxième groupe où la moitié utilise 0 % de français et l'autre moitié 100 % de français. Le pourcentage moyen d'usage du français est le même pour les deux groupes, soit 50 %, mais tous conviendront que la situation de ces travailleurs est fort différente : dans le premier groupe, tous les travailleurs sont en situation de bilinguisme alors que dans le second, la moitié sont en situation d'unilinguisme anglais et l'autre moitié d'unilinguisme français. On constate que dans le second cas, la moyenne ne correspond pas à la situation des travailleurs. [retour au texte]

3 Ce regroupement repose sur deux arguments. Premièrement, la situation des personnes qui ont déclaré travailler en français à 50 % du temps est plus proche du type « surtout en français » dont le pourcentage médian du temps de travail en français serait de 75 % si les réponses de 50 % étaient exclues que du type « surtout en anglais » dont le pourcentage médian est de 15 %. Deuxièmement, la statistique est une science prudente, ce qui amène ici le raisonnement suivant : étant donné que l'objectif de la loi est de faire du français la langue du travail, la conclusion la plus désavantageuse serait que l'anglais soit la langue du travail. Les décisions concernant les cas ambigus ne doivent donc pas favoriser cette conclusion de telle sorte que, si elle s'avérait exacte, elle serait d'autant mieux fondée. [retour au texte]

4 Comparaison du tableau I.1 et du graphique I.2 . [retour au texte]

5 Arnaud Sales et Noël Bélanger, Décideurs et gestionnaires, Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers », no 23, 1985, 421 p. [retour au texte]

6 Ces services publics comprennent les gouvernements provincial et municipaux, les services de santé, l'éducation et les diverses associations (groupe 98 de la Classification type des industries du Québec : organisations religieuses, associations commerciales, professionnelles...). L'administration fédérale comprend l'armée et les organismes internationaux. [retour au texte]

7 L'administration fédérale n'inclut que les employés qui résident et travaillent au Québec. La comparaison du secteur privé et de l'administration fédérale produit un chi carré de 2,8 non significatif à un seuil de 0,05. [retour au texte]

8 Office de la langue française, Rapport d'activité 1981-1982, Québec, gouvernement du Québec, 1983. Dans ce rapport, l'Administration comprend les ministères, les organismes gouvernementaux, les organismes municipaux, les organismes scolaires, les services de santé et les services sociaux, ce qui est semblable à nos « services publics ». [retour au texte]

9 « Dans une semaine de travail normale, avec combien de personnes environ devez-vous entrer en contact? » « Si vous pensez à toutes ces personnes, pouvez-vous les répartir selon qu'elles sont de langue maternelle française, anglaise ou autre? » « D'abord, quel pourcentage de ces personnes sont d'une autre langue maternelle que le français et l'anglais? » « Quel pourcentage de ces personnes sont de langue maternelle française? » « Quel pourcentage de ces personnes sont de langue maternelle anglaise? » [retour au texte]

10 Voir l'annexe B, point B.1 [retour au texte]

11 Clifford C. Clogg et James W. Shokey, « The Effect of Changing Demographic Composition on Recent Trends in Underemployment », Demography, vol. 22, no 3, 1985, p. 395-414; Clifford C. Clogg et Scott R. Eliason, « Adjusting Rates and Proportions », American Sociological Review, vol. 53, no 2, avril 1988, p. 267-283. Les pourcentages ajustés ont été obtenus par le programme PURGE de Clifford C. Clogg du progiciel Categorical Data Analysis System, version 3.00A de Scott R. Eliason, Département de sociologie, Université de l'lowa. [retour au texte]

12 François Vaillancourt, Langue et disparités de statut économique au Québec, 1970 et 1980, Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers », no 28, 1988, 230 p. [retour au texte]

13 L'ajustement réalisé par François Vaillancourt est présenté par André Raynauld, « L'avancement du français au Canada », dans Tendances démolinguistiques et évolution des institutions canadiennes, Ottawa, Commissariat aux langues officielles, 1990, p. 97. [retour au texte]

14 Pour chaque type de document la question était la suivante : « Dites-moi si vous utilisez les documents suivants...(oui, non)? Parmi ceux que vous utilisez, quel pourcentage utilisez-vous en français? » [retour au texte]

15 Les nombres de répondants sont inférieurs à ceux des tableaux précédents, puisque pour chaque type de document le pourcentage de français est établi en fonction du nombre d'utilisateurs. [retour au texte]

16 Le pourcentage moyen donne une bonne description lorsqu'il n'y a qu'une seule tendance centrale, ce qui, de toute évidence, n'est pas le cas ici (graphique I.5). [retour au texte]

17 Cette typologie reproduit bien la variation de l'usage général du français engendrée par l'ensemble des quatre types de documents, comme le montre l'annexe B, point B.2. [retour au texte]

18 Le terme d'interaction langue des documents - pourcentage de francophones - langue de travail avec un chi carré de 3, 4 et 6 degrés de liberté n'est pas significatif. [retour au texte]

19 34-5=29; 63-20=43; 94-64=30. [retour au texte]

20 Étant donné l'importance de ces deux facteurs, le tableau A.2 de l'annexe A reproduit ces données pour les francophones seulement. On constatera que les mêmes conclusions s'appliquent aux francophones. [retour au texte]

21 André Raynauld, « L'avancement du français au Canada », dans Tendances démolinguistiques et évolution des institutions canadiennes, Ottawa, Commissariat aux langues officielles, 1990, p. 95-105. [retour au texte]

22 Voir annexe B, point B.4 [retour au texte]

23 Les services personnels incluent les commerces de détail; les services aux entreprises incluent les commerces de gros et les services aux entreprises, tels qu'ils sont définis par le Bureau de la statistique du Québec : placement, informatique, comptabilité, publicité...; les industries de pointe incluent la machinerie, les produits en matières plastiques, électriques, électroniques, chimiques, la téléphonie et la télégraphie, l'industrie du progiciel, la production et les laboratoires de films et de matériel visuel, les services d'enregistrement du son; les industries traditionnelles regroupent essentiellement les industries manufacturières exclues des précédentes : les industries des aliments, du cuir, des textiles, de l'habillement, du bois... La classification des établissements du secteur manufacturier en industrie traditionnelle et en industrie de pointe s'inspire du rapport technique What is Hi-tech de K. McMullen, juillet 1986, préparé dans le cadre de l'étude du Conseil économique du Canada, Innovations, emplois, adaptations, Approvisionnements et Services Canada, 1987. [retour au texte]

24 Voir annexe B, point B.6. [retour au texte]

25 La documentation ne modifie pas cet écart de façon substantielle. [retour au texte]

26 Voir annexe B, point B.7. [retour au texte]







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