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b) Démolinguistique des indianophonesLes données relatives au nombre de locuteurs des langues amérindiennes sont tout aussi relatives que celles qui portent sur le nombre même de ces langues, y compris dans un pays comme le Canada où pourtant existe une tradition d'études démolinguistiques. Le recensement de 1986 y a été particulièrement lacunaire puisque « 90 bandes indiennes (136 réserves) ont refusé de collaborer au recensement. Ces collectivités représentent environ 45 000 personnes [...] Ces refus ont entraîné [...] une sous-représentation importante du nombre d'Indiens habitant dans les réserves » (Larocque et Gauvin, 1989 : 3). Mais le phénomène n'est pas inconnu ailleurs3. Au Mexique, selon le recensement de 1970, 7,8 % de la population était indigène (5,6 % bilingue, 2,2 % unilingue), mais certains spécialistes estiment que la proportion doit être plutôt de l'ordre de 15 %. Deux raisons expliqueraient ce sous-dénombrement : d'une part, l'éloignement des communautés fait en sorte que plusieurs personnes ne sont pas recensées; d'autre part, beaucoup d'indigènes, qui sont en fait bilingues, n'admettent pas, pour des raisons de prestige social, qu'ils parlent une langue indienne (Stavenhagen, 1985 : 43). Ces phénomènes ont amené une démographe comme L.M. Valdés (1988 : 39) à parler d'« ethnocide statistique ». Malgré les insuffisances des statistiques officielles, L.M. Valdés (1988 : 107-108) croit que le nombre d'indianophones au Mexique augmente au lieu de diminuer; mais l'émigration vers les villes a tendance à favoriser l'hispanisation, du moins à long terme. Dans ces conditions, on peut se demander si, malgré une démographie en apparence favorable aux langues autochtones au Mexique, celles-ci ne sont pas plutôt en état de stagnation numérique qu'en croissance. D'ailleurs, ainsi que le constate J.A. Suárez (1983 : 171), il y a au Mexique une tendance générale à la diminution de l'unilinguisme en langues autochtones; les indigènes sont en effet forcés d'apprendre l'espagnol
La situation qui a été décrite pour le Mexique est sans doute applicable, à des degrés divers, aux autres pays et aux autres langues indigènes d'Amérique latine. Les principales exceptions sont le quechua4, parlé par une dizaine de millions de personnes (c'est la langue amérindienne ayant le plus grand nombre de locuteurs), l'aymara (parlé par deux millions de personnes au Pérou et en Bolivie) et le guaraní (deux millions et demi de locuteurs au Paraguay). Mais même le quechua, l'aymara et le guaraní cèdent la place à l'espagnol (Albó, 1979 : 21). À part ces trois exceptions, rares sont les langues amérindiennes ayant un grand nombre de locuteurs en Amérique du Sud. C'est ainsi qu'au Brésil, d'après la carte publiée en 1985 par le CIMI5, aucune langue n'est parlée par plus de 18 000 personnes. En tout état de cause, et en l'absence de statistiques fiables et complètes6, on s'accorde généralement pour dire que l'espagnol progresse aux dépens des langues amérindiennes (Cobarrubias, 1990). Au Brésil, c'est le portugais qui se diffuse et aux États-Unis, l'anglais. Au Canada, c'est surtout l'anglais qui menace les langues autochtones (Priest, 1985 : 19); au recensement de 1981, 23,3 % de la population autochtone a déclaré une langue autochtone comme langue maternelle, 62,5 % l'anglais, 4,6 % le français et 3,6 % une autre langue (Burnaby, 1986 : 46). Le déclin des langues autochtones du Canada est particulièrement marqué depuis quelques décennies : en 1951, 87,4 % des autochtones déclaraient une langue autochtone comme langue maternelle; en 1981, cette proportion n'était plus que de 29,3 % (Burnaby, 1986 : 47). Le tableau 4 donne la proportion des indianophones canadiens qui ont une langue autochtone comme langue d'usage, selon la région où ils habitent.
Le nombre même des langues amérindiennes continue de diminuer par rapport à ce qu'il était il y a cinq siècles, c'est-à-dire au moment de l'arrivée des premiers Blancs. Certains auteurs croient qu'il y aurait eu près de 900 langues distinctes, parlées par quelque 15 millions d'Indiens, en Amérique au XVIe siècle (Malherbe, 1983 : 224). Les langues qui sont mortes ont, pour la plupart, succombé devant l'avancée des langues européennes (anglais, espagnol, français, portugais)7, même si, dans quelques cas isolés, certaines langues amérindiennes ont dû laisser la place à d'autres langues amérindiennes (c'est ce qui est arrivé au puquina, langue du Pérou qui s'est éteinte au XVIIe siècle par suite des progrès du quechua et de l'aymara; cf. Hardman, 1972 : 53; c'est aujourd'hui la situation du chipaya face à l'aymara; cf. Albó, 1979 : 27)8. Il est très difficile de procéder à une évaluation du nombre de langues amérindiennes déjà éteintes ou menacées de disparition à court terme. Nous essaierons cependant d'évaluer, à titre d'exemple, le nombre de langues autochtones disparues du Brésil, de la Méso-Amérique, du Pérou, de la Colombie et du Québec. Puis nous tenterons d'établir, pour l'Amérique du Nord et neuf pays d'Amérique latine, le nombre des langues les plus menacées. c) Les langues déjà disparuesLa carte du CIMI (voir note 5) dresse la liste des noms des peuples indigènes du Brésil; cette liste est accompagnée d'une classification linguistique indiquant dans une colonne la famille linguistique (remplacée par l'indication de l'origine ethnique lorsque le portugais a supplanté la langue indigène) et, dans une autre colonne, la langue parlée. Il est donc facile d'établir le total de toutes les peuplades qui aujourd'hui ne parlent plus que le portugais, soit 259. Mais en réalité, selon Spires (1987 : 456), le nombre de langues indigènes disparues du Brésil depuis la Conquête serait plutôt de l'ordre de 170. Au Mexique, certains estiment qu'il se parlait 125 langues indigènes avant l'arrivée des conquistadors; il n'en reste plus aujourd'hui qu'une soixantaine (Albó, 1979 : 22; l'opinion de Mauricio Swadesh, citée par Muñoz Cruz, 1987 : 16, va dans le même sens); mais pour Garza Cuarón et Lastra (1991 : 97), ce sont plutôt 113 langues qui seraient disparues depuis le XVIIe siècle et elles ajoutent que cette estimation est conservatrice. Au Pérou, quelque 23 langues seraient disparues depuis l'arrivée des Espagnols (Solís, 1987). En Colombie, quelques tribus (Coconucos, Andaquís, Quillasingas, Pijaos, etc.) ne parlent plus une langue autochtone (Jon Landaburu, communication personnelle). Parmi les langues autrefois en usage au Canada et aujourd'hui disparues, le cas le plus célèbre est sans doute celui du béothuk, qui était parlé à Terre-Neuve et dont la dernière locutrice est morte en 1829, mais bien d'autres langues ne sont plus parlées : le nicola, le tsetsaut, le laurentien, le neutre, le pétun, le puntlatch, le songish. Pour le Québec, on sait que deux langues sont aujourd'hui éteintes : le huron et l'abénaki de l'Est et une autre langue, le malécite, ne compte plus de locuteurs sur le sol québécois (voir, dans cet ouvrage, chap. II). d) Les langues en voie de disparitionNous disposons de plus de données pour évaluer le nombre des langues amérindiennes en voie de disparition en Amérique du Nord et en Amérique latine (mais, en ce qui concerne l'Amérique du Nord, les renseignements datent de 1962; on peut cependant penser que plusieurs langues, tenues à l'époque pour menacées, sont aujourd'hui disparues). Dans un article publié en 1962, complété par une notule de 1965, Wallace L. Chafe a livré les résultats d'une enquête effectuée auprès de spécialistes des questions amérindiennes et visant à déterminer le nombre et le groupe d'âge des locuteurs de langues amérindiennes aux États-Unis et au Canada. Il n'existe pas de données d'ensemble plus récentes que celles de Chafe (Leap, 1988 : 290, n. 1). Le tableau 5 donne la liste des langues parlées par moins de 10 personnes et le tableau 6 celle des langues ayant entre 10 et 100 locuteurs10.
Des 213 langues figurant dans l'inventaire de Chafe, 86 étaient donc parlées par moins de 100 personnes. Seules six langues avaient plus de 10 000 locuteurs : le cri, l'inuit, le navajo, l'ojibwa, le teton et le yupik (Chafe, 1962 : 170). La majorité des langues recensées n'avaient pas de locuteurs de moins de 20 ans; 89 langues avaient cependant des locuteurs de tous les groupes d'âge. La conclusion s'impose d'elle-même : la majorité des langues amérindiennes d'Amérique du Nord disparaîtront d'ici quelques décennies tout au plus. Au Canada, on prévoit même que c'est la quasi-totalité des langues autochtones qui risquent de disparaître. En effet, sur 53 langues, on n'accorde des chances sérieuses de survie qu'à trois langues : le cri, l'ojibwa et l'inuktitut (Foster, 1982 : 12; notons que Foster fait un usage très particulier du terme cri, qui peut englober le montagnais, l'attikamek et le naskapi)11. La situation est en apparence un peu plus favorable au Brésil car, sur quelque 170 langues, seulement 45 sont parlées par moins de 100 personnes (26 % du total des langues; à titre de comparaison, 40 % des langues d'Amérique du Nord sont dans cette situation). Pourtant, de l'avis de Roberta Lee Spires (1987 : 456; trad.), « presque toutes les langues indigènes du Brésil font face à l'extinction ». Seulement cinq langues, qui comptent chacune plus de 5 000 locuteurs, auraient des chances sérieuses de survie (Spires, 1987 : 479). Il y aurait donc 165 langues brésiliennes menacées de disparaître. Des 59 langues amérindiennes de Colombie, 3 ont moins de 100 locuteurs et 19 ont entre 100 et 1000 locuteurs; seulement deux langues, le guajiro et le paez, sont parlées par plus de 50 000 personnes (Jon Landaburu, communication personnelle). Nous disposons aussi de données récentes sur les langues en voie de disparition dans sept autres pays d'Amérique latine. En Argentine, où les Indiens ne représentent que 1 % de la population, les 16 langues indigènes sont considérées comme étant dans un état critique (Hernández, 1987). En Bolivie, sur une trentaine de langues, neuf font face à l'extinction (Zolezzi et Riester, 1987). Les six langues amérindiennes encore présentes au Costa Rica (deux étant déjà disparues) ne sont parlées que par moins de 1 % de la population du pays; deux sont déjà presque éteintes et les quatre autres « se trouvent dans un processus accéléré d'extinction » (García Segura et Zúñiga Muñoz, 1987 : 489). Des 23 langues du Guatemala, seulement quatre auraient de bonnes chances de survie selon le diagnostic assez sévère de Gloria Tujab (1987) qui considère comme menacées des langues pourtant parlées par plusieurs milliers de personnes; une langue guatémaltèque, le xinca, n'a plus qu'une demi-douzaine de locuteurs (Tujab, 1987 : 532). Trois des six langues du Panama ont 2 000 locuteurs ou moins, mais Arysteides Turpana (1987) ne fait pas de pronostic quant à leurs chances de survie. Au Pérou, sur une quarantaine de langues, 17 sont en voie de disparition (Solís, 1987). Et, enfin, au Venezuela, neuf langues sont considérées comme menacées (Mosonyi, 1987). Les données disponibles à l'heure actuelle permettent de croire que plus de 300 langues autochtones d'Amérique font face à l'extinction. Ce nombre représente la moitié des langues amérindiennes encore parlées. On peut aussi se faire une idée approximative de la situation démographique des langues autochtones d'Amérique grâce à l'enquête de Kloss et McConnell (1976)12. Soulignons que cette recherche ne portait que sur les langues écrites; par conséquent, et l'on pouvait s'y attendre, les langues parlées par moins de 100 locuteurs sont peu présentes (trois seulement). Il est peut-être plus curieux de constater que les langues parlées par moins de 1 000 personnes représentent Comme on a pu le constater au fil des paragraphes précédents, les données concernant la démographie des langues autochtones des Amériques sont lacunaires. Néanmoins, elles indiquent toutes que ce sont des langues pour la plupart menacées de disparaître, certaines même d'ici peu. Il ne faut toutefois pas se baser uniquement sur des chiffres, comme nous l'avons fait, pour faire de telles prédictions. En effet, d'autres facteurs jouent, avec au premier rang sans doute l'isolement des populations indigènes et, par conséquent, l'absence d'exogamie : une tribu de quelques centaines d'individus, isolée dans la forêt tropicale ou dans le Grand Nord, aura vraisemblablement plus de chances de conserver sa langue que des dizaines de milliers d'indianophones vivant dans une grande ville comme Mexico où la plupart des contacts se font dans une autre langue et où les possibilités d'épouser un conjoint non indianophone sont nettement plus grandes (pour une courte synthèse des facteurs favorisant le maintien des langues autochtones d'après des études américaines, cf. Shaul, 1990 : 387). 2. Des langues historiquement répriméesL'histoire sociale des langues amérindiennes reste en grande partie à écrire. Quelques ouvrages13 ont cependant paru récemment qui dressent un aperçu de ce que furent les cinq siècles de cohabitation entre langues amérindiennes et langues européennes. Nous nous contenterons ici de donner quelques indications générales, principalement sur l'histoire linguistique de l'Amérique latine, qui est mieux documentée. Les premiers contacts avec les Blancs ont entraîné de nombreuses épidémies dans les populations indiennes14, ce qui a eu dans certains cas des répercussions linguistiques. Suárez (1983 : 163) rapporte que des langues mexicaines ont disparu, dès les premiers contacts avec les Européens au début du XVIe siècle, par suite d'un déclin de population causé par ces épidémies. Mais, abstraction faite des décès imputables aux épidémies et des violences inhérentes à toute conquête, il y a eu, au XVIe et au XVIle siècle, une assez grande tolérance des langues autochtones, dictée évidemment par le fait que les arrivants étaient encore peu nombreux. Des langues amérindiennes ont même été adoptées par les Blancs comme linguas francas : le nahuatl au Mexique (Suárez, 1983 : 164-165), le quechua au Pérou (Cobarrubias, 1990; Mannheim, 1984 : 293), le tupi (ou tupinambá) au Brésil (Rodrigues, 1986 : chap. 10). Pour l'Espagne, l'expansion coloniale allait de pair avec la diffusion de l'espagnol, car « siempre la lengua fue compañera del imperio », comme le dit Nebrija dans la première grammaire castillane (1492). Le gouvernement espagnol aurait bien voulu transporter en Amérique la politique qu'il avait déjà appliquée envers l'arabe, soit une assimilation linguistique rapide de la population maure accompagnée d'une conversion forcée au christianisme, mais il fut tenu en échec un certain temps par les décisions prises au Concile de Trente (1545-1563) de favoriser l'utilisation des langues locales dans l'évangélisation. Les communautés de frères ont même refusé d'appliquer une ordonnance de 1550 (Lois des Indes, 1550, volume 6, titre 1, loi 18) sur l'enseignement de l'espagnol (Suárez, 1983 : 164; Cobarrubias, 1990). Dans l'Amérique espagnole, la couronne et l'Église en sont alors venues à proposer une politique de bilinguisme. En 1552, le premier concile de Lima ordonnait que les personnes, clercs ou laïcs, chargées de l'évangélisation des Indiens apprennent la langue indigène de leur région de mission. En 1555, le premier concile de Mexico demandait lui aussi d'évangéliser dans les langues indigènes et obligeait les curés à apprendre la langue parlée dans leurs paroisses. Le deuxième concile de Lima (1567) est même allé jusqu'à prévoir des peines et des amendes pour ceux qui auraient persisté à ne pas apprendre les langues indiennes. Une loi de 1580 (Lois des Indes, 1580, volume 1, titre 22, loi 46) a ensuite créé des chaires de langues indigènes au Mexique et au Pérou. Et le troisième concile de Lima, en 1583, a requis d'enseigner aux Indiens le catéchisme et les prières dans leurs langues, sans leur imposer d'apprendre l'espagnol. Mais parallèlement à ces décisions favorisant les langues indigènes, un mouvement, qui allait prendre de plus en plus d'ampleur, se dessinait en faveur de l'espagnol. Charles Quint (roi de 1516 à 1556), Philippe III (1598-1621), Philippe IV (1621-1665) et Charles II (1665-1700) tentent, avec plus ou moins de succès, d'imposer l'espagnol. Le point tournant sera atteint le 10 mai 1770, sous le règne de Charles III : un décret rend alors obligatoire l'enseignement de l'espagnol aux Indiens. Évidemment, étant donné les conditions de l'enseignement à l'époque, la menace portée aux langues amérindiennes était relative, mais l'adoption même d'un tel texte n'en trahit pas moins un changement d'attitudes. Les langues amérindiennes, au début favorisées pour faciliter l'évangélisation et l'administration des nouveaux territoires, puis tolérées, voient dès lors se profiler leur destin: céder progressivement la place. Le XVIIIe siècle constitue aussi une charnière dans les relations entre les langues amérindiennes et le portugais au Brésil. C'est alors que le gouvernement portugais adopte divers décrets proscrivant l'usage du tupí, qui avait jusqu'alors servi de lingua franca (Rodrigues, 1986 : 21). Le XIXe siècle et le début du XXe seront particulièrement néfastes aux langues amérindiennes. C'est ainsi, par exemple, qu'un décret guatémaltèque de 1824 appelle à leur extinction (Richards, 1989 : 97) et que leur utilisation dans les écoles est complètement interdite après la Révolution mexicaine de 1910; cette interdiction ne commence à être levée qu'au milieu des années 1930 (Suárez, 1983 : 167-168). Il y a eu au moins une exception partielle au tableau de la répression des langues amérindiennes et elle est offerte par le guaraní, qui est depuis 1967 l'une des deux langues nationales du Paraguay (toutefois, seul l'espagnol est langue officielle). Historiquement, le guaraní a été beaucoup moins réprimé que les autres langues autochtones et cela est dû en grande partie à l'action missionnaire des jésuites qui oeuvrèrent au Paraguay de 1604 jusqu'à leur expulsion en 1767. Les jésuites fondèrent des missions appelées réductions où les Indiens guaranis vivaient sous un régime théocratique15. Cette expérience créa la base de l'actuel bilinguisme paraguayen et permit non seulement d'enrichir la langue guaraní, mais aussi de la décrire (production, dès 1624, d'un premier dictionnaire et d'une grammaire). Pourtant, le guaraní a été lui aussi objet d'une répression au XIXe siècle, d'abord à l'époque de la dictature de Carlos Antonio López (1840-1862). Mais, lors de la guerre de la Triple Alliance (du Brésil, de l'Argentine et de l'Uruguay, 1865-1870), le guaraní devint le symbole de l'unité nationale puis il subit les contrecoups de la défaite et son utilisation fut alors surtout confinée au milieu familial. Cette situation dura jusqu'à la guerre du Chaco (1932-1935) lorsque, pour des raisons de sécurité, le gouvernement interdit, au profit du guaraní, l'usage de l'espagnol sur les champs de bataille. Une fois de plus, le guaraní se transforma en symbole de la nation. Cette revalorisation fut concrétisée dans la constitution de 1967 qui accordait au guaraní, concurremment avec l'espagnol, le statut de langue nationale (Corvalán, 1985; Rubin, 1985; Albó, 1979 : 12-15). L'histoire des langues autochtones du Canada ressemble assez à celle des autres pays d'Amérique16. Ici comme ailleurs a prévalu ce que Linda Tschantz (1980 : 1) appelle une « idéologie de remplacement » : l'éducation des peuples autochtones devait viser à leur imposer la culture blanche dominante. L'objectif pouvait être atteint, croyait-on, en éduquant les jeunes Indiens dans des pensionnats où ils demeuraient parfois plusieurs années sans revoir leurs parents. Dans ces établissements d'enseignement, l'usage des langues autochtones était rigoureusement interdit, même en dehors des salles de classe. Une Indienne crie, qui a fréquenté le pensionnat anglican Saint-Philippe de Fort George (Chisasibi), raconte que, dès son arrivée à l'âge de huit ans, on lui fit part du règlement de l'établissement: « Règle numéro un [...] On ne parlera pas cri dans notre école. Quiconque sera pris à parler cette langue sera sévèrement puni » (témoignage de Jane Willis cité par Tschantz, 1980 : 9). On a même des témoignages de châtiments corporels, tel celui de cet avocat de Calgary que cite Tschantz (1980 : 9) : « Je me rappelle qu'ils s'emparèrent de mon cousin, lui arrachèrent sa chemise, l'attachèrent à un lit et le fouettèrent. Pourquoi? Parce qu'il avait parlé cri pendant la récréation d'après le dîner. » S'il faut en croire Linda Tschantz, de tels incidents se seraient encore produits dans les années 1940. Tschantz estime que « le fait d'enlever les enfants de leurs foyers pour les éduquer a eu un effet désastreux sur les langues autochtones et est l'une des causes du déclin de leur usage que l'on constate aujourd'hui » (trad. de Tschantz, 1980 : 7). L'« idéologie de remplacement » s'est manifestée aussi dans la toponymie. Louis-Edmond Hamelin (1972) a évalué que, même dans les Territoires du Nord-Ouest, les toponymes d'origine autochtone n'atteignaient pas 15 %. Au Québec, il y a eu une augmentation des toponymes d'origine autochtone ces dernières années (Maurais, 1987 : 381), mais vers 1915-1920 on a fait disparaître plus de 15 000 noms de lieux autochtones (voir, dans le présent ouvrage, chap. IV). À partir de ce survol rapide et malheureusement incomplet, suffisamment d'indices permettent d'affirmer qu'il y a bel et bien eu une volonté explicite ou tacite d'assimilation exercée à l'encontre des langues autochtones, spécialement au XIXe siècle et au début du XXe siècle. 3. Des langues peu protégées juridiquementLa présente section est un survol17 des principales dispositions juridiques s'appliquant aux langues aborigènes. Elle sera divisée en trois parties : a) les textes internationaux; b) les textes constitutionnels; c) les textes législatifs. a) Les textes internationauxLes principaux textes internationaux se rapportant, de près ou de loin, à la protection des droits aborigènes sont les suivants: la Charte des Nations unies (art. 1, al. 3; art. 13; art. 55; art. 73); la Déclaration des droits de l'homme; la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide; le Pacte international relatif aux droits civils et politiques; la Convention relative à la lutte contre les discriminations dans l'enseignement (Stavenhagen,1988 : 119-134). Ces textes interdisent toute discrimination fondée sur des motifs de race, d'origine ethnique ou de langue. De l'avis de Stavenhagen (1988 : 129), c'est l'article 27 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques qui, de tous les textes adoptés par les Nations unies, est le plus important pour les populations aborigènes : « Dans les États où il existe des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques, les personnes appartenant à ces minorités ne peuvent être privées du droit d'avoir, en commun avec les autres membres de leur groupe, leur propre vie culturelle, de professer et de pratiquer leur propre religion, ou d'employer leur propre langue. » Deux documents de l'Organisation internationale du travail concernent les populations aborigènes : la nouvelle convention no 169 (Convention relative aux peuples indigènes et tribaux) remplaçant l'ancienne convention no 107 (Convention concernant la protection et l'intégration des populations aborigènes et autres populations tribales et semi-tribales dans les pays indépendants, entrée en vigueur le 2 juin 1959) et la recommandation no 104 (Recommandation concernant la protection et l'intégration des populations aborigènes et autres populations tribales et semi-tribales dans les pays indépendants). L'article 28 de la convention no 169 se rapporte plus spécialement à la langue : Article 28
La recommandation no 104 contient un article concernant la langue à utiliser dans les relations avec les travailleurs appartenant à des populations aborigènes : Article 9
On peut se demander si les documents qui viennent d'être mentionnés constituent de sérieuses garanties pour protéger les droits linguistiques des peuples aborigènes. Rainer Enrique Hamel, qui ne juge, il est vrai, que les textes adoptés par l'Organisation des Nations unies, affirme : « Les divers instruments du droit international présentent une base relativement faible pour la défense des droits linguistiques, ils ne font qu'établir les droits fondamentaux comme droits individuels et défendent toute discrimination fondée sur des différences de race, de sexe, de religion ou de langue [...]. En ce qui concerne les droits linguistiques, cette base n'est toutefois pas suffisante parce que : 1. elle ne précise que les droits des individus, non ceux des groupes minoritaires; et 2. elle ne crée pas d'obligation pour les États de prendre des initiatives pour protéger les minorités » (trad. de Hamel, 1990). On commence à répondre à ces objections, par exemple dans la nouvelle convention no 169 de l'Organisation internationale du travail18 et dans la Charte interaméricaine des garanties sociales (résolution n
La Charte interaméricaine des garanties sociales tente ainsi de créer des obligations pour les États et en ce sens elle répond à la seconde objection formulée par R.E. Hamel. Mais la question des droits collectifs demeure pendante. Un document de travail des Nations unies sur les droits aborigènes19 mentionne certains droits collectifs, comme celui de maintenir et de développer l'identité ethnique et culturelle et le droit à la protection contre l'ethnocide (c'est-à-dire contre toute assimilation ou intégration forcée et toute imposition de styles de vie étrangers). Le principal obstacle à la défense des droits linguistiques des peuples aborigènes provient, selon R.E. Hamel (1990), de l'absence d'une définition juridique des concepts de minorité et de langue (sur cette dernière question, voir Braën, 1986 : 5-7). Toutefois, un séminaire des Nations unies a conclu, en janvier 1989, que « les peuples autochtones ne sont pas des minorités raciales, ethniques, religieuses ou linguistiques » (cité par McKenzie, 1990 : 6). On a par ailleurs travaillé dans les instances internationales à une définition du concept de « populations b) Les textes constitutionnelsSelon Stavenhagen (1988 : 47), « rares sont les constitutions d'Amérique latine qui font référence aux populations autochtones ». L'attribution du caractère de langue officielle à une langue autochtone est encore plus rare. À vrai dire, il n'y en a que deux exemples en Amérique latine, le Pérou et le Nicaragua. La Constitution péruvienne de 1979 prévoit à l'article 83 : « Le castillan est la langue officielle de la République. Le quéchua et l'aymara sont aussi officiels dans les zones et de la manière que précisera la loi. Les autres langues aborigènes font aussi partie du patrimoine culturel de la Nation. » Comme on le constate, le quéchua et l'aymara ne sont pas officiels à la grandeur du pays comme l'est l'espagnol20; en fait, la Constitution de 1979 représente un recul par rapport au décret-loi 21156 du 27 mai 1975 qui reconnaissait le quechua comme langue officielle égale à l'espagnol et qui contenait certaines obligations quant à son utilisation (Hornberger, 1989 : 149). La Constitution nicaraguayenne de 1987 énonce dans son article 1er « L'espagnol est la langue officielle de l'État. Les langues des Communautés de la côte Atlantique du Nicaragua seront aussi officielles dans les cas déterminés par la loi. » Au Nicaragua comme au Pérou, l'espagnol a de fait un statut supérieur puisqu'il est langue officielle dans tout le territoire du pays. Le cas du Paraguay est un peu semblable: deux langues y sont déclarées langues nationales, l'espagnol et le guaraní, mais seul l'espagnol est langue officielle (Corvalán, 1985 : 19). Quelques constitutions (Brésil, Équateur, Nicaragua, Paraguay, Pérou) donnent aussi des garanties sur l'enseignement (au moins primaire) en langues autochtones21. La constitution canadienne ne contient rien sur les langues autochtones (voir la discussion fouillée de Richstone, 1989 : 260-269), même si la deuxième partie de la Loi constitutionnelle de 1982 porte sur les droits des peuples autochtones. c) Les textes législatifsLes textes législatifs comprenant des dispositions relatives aux langues autochtones, notamment en matière d'enseignement, sont nombreux; plusieurs sont mentionnés dans Stavenhagen (1988). Nous nous contenterons de signaler brièvement quatre lois (du Danemark, des Territoires du Nord-Ouest, du Nicaragua et des États-Unis) accordant un statut officiel à des langues autochtones. L'article 9 du statut d'autonomie que le Danemark a accordé au Groenland en 1979 indique que « le groenlandais [une variété d'inuktitut] sera la langue principale ». Le législateur a ajouté : « Le danois doit être enseigné à fond. Les deux langues peuvent être utilisées à des fins officielles. » Le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest est le seul, au Canada, à avoir nommément légiféré dans le domaine des langues autochtones (Richstone, 1989 : 271). Il a en effet adopté en 1984 une loi sur les langues officielles (Official Languages Ordinance) qui, en 1988, a été « enchâssée » dans la loi fédérale sur les langues officielles (art. 45.1), de sorte qu'elle ne peut plus être modifiée sans l'aval du gouvernement d'Ottawa. La loi territoriale reconnaît neuf langues officielles : l'anglais, le français et sept langues autochtones (le chipewyan, le cri, le dogrib, le loucheux, le slavey ou esclave du Nord, le slavey du Sud et Le Nicaragua, conformément à ce qui était prévu dans la Constitution de 1986, a accordé, en 1987, un statut d'autonomie à deux régions23. L'article 5 prévoit que l'espagnol et les langues autochtones de ces régions seront les langues officielles24. Le 30 octobre 1990, le Congrès des États-Unis d'Amérique a adopté une loi sur les langues autochtones (Native American Languages Act) qui reconnaît le droit d'utiliser ces langues comme véhicules de l'enseignement et qui donne le pouvoir aux tribus, aux États et aux territoires d'accorder un statut officiel à ces mêmes langues. Les textes législatifs canadiens (Loi sur les Cris et les Naskapis) et québécois de même que la Convention de la baie James et du Nord québécois, le seul traité qui contienne des dispositions en matière linguistique (Richstone, 1989 : 269), sont analysés par François Trudel (voir, dans cet ouvrage, chap. IV). Rappelons qu'en janvier 1991, les autochtones ont souhaité que le Canada se dote d'une loi sur les langues officielles autochtones (Le Soleil, 22 janvier 1991), sans doute inspirés en cela par l'exemple américain; mais leur revendication dépasse largement ce qui est prévu dans la loi américaine, puisque l'on demande que certaines lois soient traduites et que certains services gouvernementaux soient offerts en langues autochtones dans des districts désignés. Il ressort donc des paragraphes qui précèdent que les conventions adoptées par les instances internationales offrent peu de recours pour la protection des langues autochtones et que la majorité des langues amérindiennes ne jouit d'aucune garantie constitutionnelle. Divers pays ont cependant adopté des lois permettant l'utilisation de ces langues au moins durant les premières années de la scolarisation. Mais si l'on veut vraiment assurer la survie des langues amérindiennes, il ne faut peut-être pas commencer par consacrer trop d'énergie à une reconnaissance purement juridique. C'est en tout cas l'opinion de Jeffrey Richstone : « Puisque les langues autochtones se trouvent dans une situation critique, il est plus important de trouver des moyens de permettre à ces langues de se développer que d'apporter des solutions par le biais de la reconnaissance formelle au niveau 4. Le statut des locuteurs de langues autochtones au CanadaLes recherches sociolinguistiques et les travaux en aménagement linguistique des 20 dernières années ont montré qu'il y a une relation entre le statut d'une langue et le statut socio-économique de ses locuteurs, car « l'inégalité des langues est basée sur des facteurs extralinguistiques » (trad. de Muntzel, 1987 : 609)25. On sait aussi qu'il est difficile, sinon impossible, de procéder à une hausse du prestige, et conséquemment du statut, d'une langue dont les locuteurs sont dévalorisés socialement, culturellement et économiquement. Beaucoup de membres de la communauté auront même alors la tentation d'abandonner leur langue et leur culture pour assurer leur promotion socio-économique. Il est donc important, dans un ouvrage consacré à l'aménagement linguistique des langues autochtones, de faire un tableau, si succinct soit-il, des conditions socio-économiques des locuteurs. Comme ces aspects ne seront traités ici que de façon superficielle, nous renvoyons le lecteur désireux d'en savoir plus aux nombreuses études publiées par le ministère fédéral des Affaires indiennes et du Nord et qui figurent dans notre bibliographie. De cette documentation, les figures et les tableaux suivants ont été retenus: revenu moyen (tableau 7), taux d'emploi (figure 1), scolarisation (tableau 8), proportion des ménages n'ayant pas le chauffage central (figure 2) ni de salle de bain (figure 3), taux de suicide (tableau 9). Comme la situation varie beaucoup d'une province à l'autre, les données ont été ventilées par province. Il est important de noter que les statistiques du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien ne concernent que les Indiens inscrits (c'est-à-dire ceux qui ont le statut juridique d'Indien); les données présentées ne traduisent donc pas la situation de tous ceux qui se considèrent comme Indiens.
Les tableaux et les figures qui précèdent appellent quelques brefs commentaires. Le revenu des Indiens inscrits est inférieur à celui des autres Canadiens dans toutes les provinces et régions (tableau 7). C'est au Québec que la différence entre le revenu des autochtones et celui des allochtones est la moins grande. Le taux d'emploi, à la différence du taux de chômage, se définit par rapport à l'ensemble de la population âgée de plus de 15 ans (le taux de chômage se calcule, lui, par rapport à la main-d'oeuvre active); pour diverses raisons méthodologiques (voir Nicholson et Macmillan, 1986 : 55 et suiv.), c'est le taux d'emploi qui offre une meilleure image des conditions réelles de travail de la population autochtone. La disparité d'emploi entre les Indiens et les autres Canadiens est la moins grande en Ontario, au Québec et dans les Maritimes; les conditions d'emploi des Indiens sont les plus difficiles en Saskatchewan et au Manitoba, où habitent près du tiers des Indiens du Canada (Nicholson et Macmillan 1986 : 67). Le niveau de scolarité des Indiens est partout inférieur à celui des autres Canadiens (tableau 8). « En général, la différence de niveau d'instruction entre Indiens et autres Canadiens est plus haute dans les provinces situées à l'ouest de l'Ontario et dans le Grand Nord et plus basse en Ontario, au Québec et dans les Maritimes » (trad. de Nicholson et Macmillan, 1986 : 171). Les figures 2 et 3 donnent des indications sur le confort des résidences. La figure 2 indique que les résidences des Indiens ont 3,8 fois plus de risques de ne pas avoir de chauffage central. Près de 52 % des Indiens vivant dans les réserves n'ont pas le chauffage central; le taux est inférieur à 20 % au Québec (Clatworthy et Stevens, 1987 : 76-78). Ce sont, par ailleurs, les Indiens vivant dans les réserves du Québec et des Maritimes qui sont les moins nombreux à ne pas avoir de salle de bain; partout ailleurs, la proportion des foyers indiens n'ayant pas de salle de bain est largement supérieure à celle du reste de la population (figure 3). Le taux de suicide des Indiens inscrits est trois fois supérieur à celui du reste de la population canadienne. Chez les 20-24 ans, il est cinq fois et demie plus élevé et chez les 15-19 ans, près de sept fois et demie plus élevé (Lithwick, Schiff et Vernon, 1986 : 79). Pendant la période 1976-1982, le taux de suicide des Indiens du Québec a toujours été (sauf en 1980) inférieur à celui des Indiens de l'ensemble du Canada (Hull, 1987 : 67). Les données des tableaux 7 à 9 et des figures 1 à 3, toutes partielles qu'elles sont, montrent néanmoins que le statut socio-économique des Indiens, qu'ils soient ou non locuteurs d'une langue autochtone, est inférieur à celui des autres Canadiens. Si on suppose, ce qui a priori est assez vraisemblable, que les Indiens qui ont abandonné leur langue ont plus de chances d'avoir un meilleur statut socio-économique, il faudrait conclure que le statut des indianophones est encore inférieur à ce que les statistiques précédentes ont indiqué. Une politique de valorisation des langues autochtones devra donc tenir compte de ces faits, car ils constituent la base sur laquelle il faudra construire un projet d'aménagement linguistique cohérent. Burnaby et Beaujot ont d'ailleurs étudié l'effet de certains de ces facteurs sur le maintien des langues autochtones: « Il existe une corrélation négative entre la scolarité et le maintien des langues autochtones chez les locuteurs natifs autochtones. Les jeunes adultes qui continuent de fréquenter un établissement d'enseignement sont moins susceptibles que ceux qui ne le font pas de conserver leur langue maternelle autochtone. Les aborigènes qui ne sont pas sur le marché du travail sont plus susceptibles de conserver leur langue maternelle autochtone [...] » (Burnaby et Beaujot, 1986 : 77.) Mais ces corrélations, valables dans l'ensemble, ne s'appliquent pas à certains petits groupes linguistiques sans qu'on sache exactement pourquoi; il faudra donc pousser plus loin l'étude de ces groupes (Burnaby et Beaujot, 1986 : 78.) Pour bon nombre d'autochtones, l'amélioration du statut socio-économique signifie donc trop souvent l'abandon de la langue maternelle. C'est le dilemme que devra résoudre un éventuel projet d'aménagement linguistique. 5. L'emploi des langues autochtonesC'est Joshua A. Fishman qui a introduit en sociolinguistique la notion de domaine d'utilisation (domain of use) pour désigner les diverses situations d'emploi d'une langue comme le foyer, le travail, l'enseignement, le culte, etc. (voir Fishman, 1972 : 79-93). L'étude de l'emploi, dans une communauté bilingue ou multilingue donnée, des différentes langues en concurrence selon les domaines d'utilisation permet de déterminer quelles langues sont en expansion et lesquelles perdent du terrain (sur ces questions, voir Laforge et McConnell, 1990). Dans cette section, nous présenterons d'abord un aperçu de la situation sociolinguistique des langues autochtones d'Amérique en général à partir d'une enquête effectuée en 1990 et portant sur leur statut et leurs domaines d'utilisation, puis nous décrirons brièvement la situation canadienne. a) Enquête sur le statut et l'emploi des langues autochtones d'AmériqueOn trouvera en appendice une présentation sommaire d'une enquête effectuée en 1990 et qui porte sur l'utilisation des langues autochtones d'Amérique. Les réponses ont porté sur 86 langues. Les principales conclusions de l'enquête sont que les langues amérindiennes sont confinées aux domaines d'utilisation informelle (essentiellement les conversations à l'intérieur du groupe familial et avec les amis) et qu'elles ont peu de rapports avec la modernité puisqu'il n'existe de journaux (unilingues ou bilingues) que pour 24 de ces langues, d'émissions de radio que pour 22 et d'émissions de télévision que pour 8. b) La situation sociolinguistique des langues autochtones au CanadaD'après les données du recensement de 1981, il y a au Canada 492 000 autochtones dont seulement 28,7 % (140 975) ont déclaré une langue autochtone comme langue maternelle. La majorité des autochtones (62,4 %) ont l'anglais comme langue maternelle, et 4,6 % le français. L'anglais est la langue d'usage (langue habituelle du foyer) pour 71,7 % des autochtones canadiens, une langue autochtone pour 22 % et le français pour seulement 3,9 % (Priest, 1985 : 13 et 15). On sait qu'au Canada l'assimilation linguistique (ou, plus techniquement, les transferts linguistiques) est calculée depuis le recensement de 1971 comme un rapport entre la langue maternelle et la langue d'usage. De l'étude des données du recensement de 1981 « il ressort assez nettement [...] que les langues autochtones au Canada régressent au profit de l'anglais » (Priest, 1985 : 19); environ 28 % des autochtones ont abandonné leur langue au profit de l'anglais contre un peu moins de 0,5 % pour le français (Priest, 1985 : 18). Priest (1985 : 15) précise même : « au Québec, non seulement les langues autochtones, mais aussi le français sont en régression au profit de l'anglais comme langue parlée à la maison dans les familles autochtones ». Au Québec arctique, selon une enquête de 1987 (citée par Taylor, 1990), 65,3 % des Inuit déclarent que l'anglais est leur langue seconde alors que 1,1 % parlent le français en plus de l'inuktitut (pour plus de détails sur la situation démolinguistique des langues autochtones du Québec, voir dans cet ouvrage, chap. II). L'enquête effectuée en 1990 sur l'initiative de l'Assemblée des premières nations a révélé que seulement 49 bandes (sur les 151 qui ont répondu) ont une langue qui n'est pas en voie de déclin ou d'extinction (Assembly of First Nations, 1990). À l'échelle canadienne, l'enseignement aux autochtones de leur langue ou dans leur langue laisse grandement à désirer puisque moins de la moitié des enfants autochtones reçoivent des cours dans leur langue maternelle. Le Québec se démarque nettement des autres provinces à cet égard; en effet, plus de 80 % des élèves autochtones y sont inscrits à des cours de ou en langues autochtones (voir tableau 10).
6. La survie des langues autochtones : jalons pour une problématiqueLes pages qui précèdent suscitent naturellement un certain nombre d'interrogations quant aux mesures à prendre pour assurer la survie des langues autochtones. Nous ne poserons ici que quelques jalons destinés à définir les grandes lignes de cette problématique, étant entendu que c'est aux autochtones eux-mêmes qu'il revient de décider s'il faut assurer la survie de leurs langues ancestrales (pour un plaidoyer en ce sens, voir Thieberger, 1990) et de déterminer quels moyens prendre pour y parvenir. La plupart des auteurs qui se sont penchés sur les questions de politique linguistique font intervenir les principes de personnalité et de territorialité, ces principes constituant pour plusieurs deux aspects fondamentaux de l'aménagement linguistique (voir, entre autres, Mackey, 1979 : 9-10, et Puig, 1983 : 30). En vertu du principe de personnalité, les mêmes droits linguistiques sont accordés à chaque citoyen, à titre individuel, à la grandeur d'un pays donné (le locuteur d'une langue très minoritaire aura les mêmes droits que le locuteur de la langue majoritaire, mais on comprend facilement que, dans bien des régions, il ne pourra obtenir des services dans sa langue)28. Quant au principe de territorialité, il fait en sorte que les droits et les obligations en matière linguistique s'appliquent dans un cadre territorial donné. Si l'on analyse le premier de ces principes par rapport aux langues autochtones du Canada, on voit bien qu'il est inapplicable : quand on sait comment il peut être difficile à certains endroits d'obtenir des services dans la deuxième langue officielle du pays, on comprend tout de suite que l'octroi de droits personnels aux autochtones ne sera à toutes fins utiles qu'un voeu pieux; aussi
Les principes de personnalité et de territorialité sont des solutions de type juridique. Or, il n'est pas évident que, dans l'état critique où se trouvent la plupart des langues autochtones du Canada, une reconnaissance juridique formelle soit la panacée. C'est du moins ce que croit Jeffrey Richstone (1989 : 278). D'autres solutions pourraient être plus efficaces, par exemple la création d'un Institut national des langues autochtones, comme cela a déjà été suggéré (Richstone, 1989 : 277)31. Un tel institut pourrait voir à la codification et à la standardisation des différentes langues et à leur instrumentation en vue de l'enseignement et de leur utilisation dans de nouveaux domaines; il devrait travailler à la codification (mais une codification souple) d'une variété standard permettant de surmonter les divergences dialectales de certaines langues. D'un point de vue plus sociolinguistique, il pourrait faire des recherches sur l'aménagement linguistique en général et en particulier sur le bilinguisme langues autochtones-langues officielles. En effet, il devrait être évident que, compte tenu de la diversité des langues autochtones au Canada et du petit nombre de locuteurs, le problème du bilinguisme est fondamental32 et pose, entre autres, les questions suivantes:
La suggestion de créer un institut national des langues autochtones ne semble pas devoir se concrétiser à court terme. Dans ces conditions, le gouvernement du Québec, de concert avec ses nations autochtones, pourrait prendre l'initiative de fonder son propre institut. Cette solution aurait l'avantage de permettre de mieux cerner les problèmes proprement québécois, notamment la question de l'apprentissage, par les autochtones, du français « en vue de permettre aux diplômés [des écoles amérindiennes] de poursuivre leurs études en français, s'ils le désirent, dans les écoles, collèges ou universités du Québec » (art. 88 de la Charte de la langue française) puisque, selon l'analyse de Priest (1985) déjà citée, les autochtones québécois subissent davantage l'attrait de l'anglais. Or, l'objectif de la législation linguistique est de faire du français la langue commune tout en reconnaissant « aux Amérindiens et aux Inuit, descendants des premiers habitants du pays, le droit qu'ils ont de maintenir et de développer leur langue et culture d'origine » (préambule de la Charte de la langue française). Un tel institut pourrait établir des stratégies pour gérer le bilinguisme français-langues autochtones et étendre l'usage de ces dernières à l'extérieur de la vie familiale et privée. L'augmentation des fonctions et des domaines d'utilisation est en effet nécessaire au maintien des langues minoritaires (voir, dans cet ouvrage, chap. II, les réflexions de Drapeau et Corbeil); Muntzel (1987 : 608-609) croit même qu'il faut accorder au moins un domaine de prestige si l'on veut assurer le maintien des langues autochtones; dans cette perspective, l'écrit est certes un facteur de prestige (Muntzel, 1987; José Mailhot, communication personnelle). Le fait que la majorité des autochtones canadiens soient déjà passés à l'anglais (Priest, 1985) invite à réfléchir, de façon critique, sur les rapports qui existent entre la langue et l'identité culturelle. Le préambule de la Charte de la langue française, en affirmant que « la langue française permet au peuple québécois d'exprimer son identité », illustre à quel point l'identité culturelle et la langue sont liées chez les francophones. Est-ce la même chose chez les autochtones? Comment l'identité des nations autochtones qui ont abandonné leur langue ancestrale se définit-elle? Voilà autant de questions que suscite le statut précaire des langues des AppendiceEnquête sur l'utilisation
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Tableau 11 |
La grande constante qui se dégage de la lecture du tableau 11, c'est que les langues autochtones d'Amérique sont confinées aux domaines d'utilisation informelle; il n'y a que six exceptions où l'indice d'utilisation formelle dépasse celui d'utilisation informelle. Dans deux cas (inupiaq, mohawk d'Akwesasne), la différence ne peut être considérée comme significative, compte tenu du fait que notre méthodologie ne procédait pas à une évaluation très fine. Trois autres cas concernent des langues qui sont de toute évidence en voie d'extinction (pomo du centre, onondaga et nez percé); pour deux de ces langues, l'indice plus élevé d'utilisation formelle provient essentiellement de ce que ces langues ont déjà été utilisées à l'écrit, le troisième cas étant mystérieux (la langue n'est plus utilisée par les 15 locuteurs restants, mais notre informateur affirme qu'il est encore possible de recevoir, à l'occasion, des services de santé dans cette langue). Le dernier cas est celui de l'inuktitut parlé dans les Territoires du Nord-Ouest: on peut interpréter la supériorité de l'indice « formel » sur l'indice « informel » par une intervention des pouvoirs publics pour contrecarrer l'érosion linguistique. Nos données appuient donc, et élargissent à l'ensemble des Amériques, l'opinion de Cifuentes, Hamel et Lara (1990: 64), pour qui les langues autochtones mexicaines sont « dans une position totalement subordonnée ».
Notre enquête permet aussi d'évaluer les relations des langues autochtones avec la modernité. En effet, des questions portaient sur leur utilisation dans les médias. Il existe des périodiques (unilingues ou bilingues; parfois, il ne s'agit que de quelques articles par numéro) dans 24 langues autochtones sur 84 (il y eut deux refus de répondre). Des émissions de radio existent dans 22 langues sur 69 (17 refus) et des émissions de télévision seulement dans 8 langues sur 82 (quatre refus), soit respectivement 29 %, 32 % et 10 % de l'ensemble des langues représentées dans l'enquête. On voit donc que ce sont des langues qui, pour l'instant du moins, se situent en majorité en marge du monde moderne.
Une comparaison avec des « petites » langues non amérindiennes permet d'apporter un certain éclairage complémentaire (voir tableau 12).
Tableau 12LANGUES NON AMÉRINDIENNES |
Le tableau 12 montre que le féroïen, langue germanique parlée seulement par quelque 48 000 personnes vivant dans un archipel danois situé au nord de l'Écosse, est très vivace dans les relations familières, mais aussi en ce qui concerne les situations formelles. Dans ce dernier cas, il dépasse de loin toutes les langues autochtones de notre échantillon, et ce fait est sûrement à mettre en relation avec l'isolement géographique. On ne voit pas pourquoi plusieurs langues amérindiennes, ayant beaucoup plus de locuteurs, ne pourraient pas parvenir à de pareils résultats, moyennant un projet d'aménagement linguistique approprié.
Le mannois, langue celtique, n'est plus parlé qu'à titre de langue seconde par des personnes vivant dans l'île de Man située dans la mer d'Irlande. Son utilisation dans des domaines formels dépasse l'usage qu'on en fait dans la vie de tous les jours, ce qui montre qu'il s'agit d'une survie artificielle où la langue sert de symbole à l'identité locale (par exemple, les lois ne sont pas traduites en mannois, à l'exception de leurs titres); en modifiant une expression utilisée par J.A. Laponce (1984), c'est ce que nous pourrions appeler une « langue-épinglette ». C'est peut-être le sort qui attend plusieurs langues amérindiennes ayant peu de locuteurs : elles ne disparaîtront pas complètement, car elles continueront à être utilisées occasionnellement dans certains domaines (par exemple, pour des inscriptions publiques) et seront encore enseignées (probablement comme le latin ou le grec ancien), mais elles ne seront plus des instruments de communication dans la vie quotidienne.
La situation du rapa nui, langue polynésienne de l'île de Pâques, est semblable à celle des langues amérindiennes et fait face aux mêmes défis. L'isolement géographique ne lui a pas été aussi favorable que pour le féroïen.
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1 Voir Nancy C. Dorian (dir.), Investigating Obsolescence : Studies in Language Contraction and Death, Londres, Cambridge University Press, 1989. [retour au texte]
2 « Inte nog med att de mindre språken hotar att dö ut : det äger också rum en semantisk urholkning av språken i världen, dvs en utveckling mot en uniformering av betydelserna hos ord och ordförbindelser i de olika språken » (Nils Hansegård, Tvåspråkighet eller halvspråkighet? [Bilinguisme ou semilinguisme?], Stockholm, 1968, p. 47). [retour au texte]
* Le présent chapitre aurait été fort différent sans la documentation aimablement fournie par les personnes et organismes suivants: Comissão Pró-Índio de São Paulo (Brésil), Graziella Corvalán (Centro Paraguayo de Estudios Sociológicos, Asunción, Paraguay), Louis-Jacques Dorais (Université Laval, Québec), Fernand Dupont et Oscar Medina (Délégation du Québec, Mexico), Francisco Gomes de Matos (Université de Pernambouc, Recife, Brésil), Clemencia Gómez (Bureau du Québec, Bogotá, Colombie), Rainer Enrique Hamel (Universidad Autónoma Metropolitana, Mexico), Jon Landaburu (Universidad de los Andes, Bogotá, Colombie), Luis Fernando Lara (Colegio de México, Mexico), John Mameanskum (Bande naskapie du Québec), Mary Pepper (Language Bureau, gouvernement des Territoires du Nord-Ouest), Jeffrey Waite (Mâori Language Commission, Wellington, Nouvelle-Zélande) et Ernesto Zierer (Université de Trujillo, Pérou). Les personnes suivantes ont bien voulu accepter de commenter une première version de ce texte : Lynn Drapeau, José Mailhot et Louis-Edmond Hamelin. Qu'elles en soient ici remerciées. [retour au texte]
1 Dans leur enquête sur les langues écrites des Amériques, Heinz Kloss et Grant D. McConnell (1976) donnent des renseignements sur 230 langues et ajoutent une liste de 202 autres langues. Certaines de ces langues, comme la nahuatl, comprennent des variétés que d'autres linguistes considèrent comme des langues à part entière, de sorte que le total de 432 auquel conduisent les données de Kloss et McConnell représente un seuil, non un plafond. Par ailleurs, Xavier Albó (1979 : 22) évalue à 260 les langues autochtones de la seule Amérique centrale. À ceux qui pourraient trouver ces nombres excessifs, rappelons que, d'après la classification de P. Rivet et C. Loubotka, il y aurait, en Amérique du Sud seulement, 108 familles de langues (d'après Wendt, 1961 : 195). Or, abstraction faite des « isolats », chaque famille comprend en général plusieurs langues.
2 Plus précisément, selon la classification contestée de J. Greenberg et adoptée par M. Ruhlen : quelque 600 langues amérindiennes proprement dites, environ 33 langues na-dénées et une dizaine de langues esquimau-aléoutes. [retour au texte]
3 Pour des exemples de sous-dénombrement d'indianophones dans des pays autres que le Canada et le Mexique, voir la revue América Indígena, 47/3 et 4 (1987). Au Canada, il y a un problème supplémentaire : un certain nombre de personnes originaires du sous-continent indien ou de l'Afrique orientale se sont déclarées d'origine « indienne » (voir Burnaby, 1986 : 43 et 45). [retour au texte]
4 En réalité, ce que l'on appelle quechua comprend des variétés linguistiques dont certaines ne sont pas mutuellement intelligibles (Zierer, 1988). Ces variétés devraient donc être considérées comme des langues à part entière. [retour au texte]
5 Conselho Indígenista Missionário, Povos Indígenas no Brasil e Presença missionária, Brasilia, 1985, 2e édition. [retour au texte]
6 Juan Cobarrubias (1990) constate qu'il lui a été impossible d'obtenir des statistiques détaillées sur la diffusion de l'espagnol en Amérique. [retour au texte]
7 À titre d'illustration, voici ce que dit un spécialiste des questions linguistiques du Brésil : « Il est probable qu'à l'époque de l'arrivée des premiers Européens au Brésil, il y a près de 500 ans, le nombre des langues indigènes ait été le double de ce qu'il est aujourd'hui. La réduction a eu comme cause principale la disparition des peuples qui parlaient ces langues, conséquence des campagnes d'extermination ou de chasse aux esclaves [...] ou conséquence des épidémies du vieux Monde qui se sont propagées involontairement (mais dans quelques cas volontairement) au sein de plusieurs peuples indigènes; il y a eu aussi la réduction progressive des territoires de cueillette, de chasse et de plantation, donc des moyens de subsistance, et l'assimilation, de force ou par incitation, aux us et coutumes des colonisateurs » (trad. de Rodrigues, 1986 : 19) [retour au texte]
8 Pour d'autres exemples du même type, voir Solís (1987 : spéc. 637). La progression du quechua a parfois pu être causée par l'action de missionnaires qui ont choisi cette langue, à défaut d'une autre, pour l'évangélisation (Albó, 1979 : 16-17 et 24). D'ailleurs, l'expansion du quechua aux dépens d'autres langues avait commencé plus de cinq siècles avant l'arrivée des Européens (voir Cerrón-Palomino, 1989 : 12). [retour au texte]
9 Une brochure (Povos Renascidos, Subsídios Didácticos sobre a questião indígena, série B, vol. 1, CIMI-CNBB, 2e édition, p. 20) donne plutôt 26 parce qu'on a inclus dans le décompte la disparition d'un créole à base française. [retour au texte]
10 Sur l'évaluation du nombre des locuteurs de langues amérindiennes, on pourra aussi consulter l'appendice D, « Estimates of the Number of Speakers of American Indian Languages North of Mexico » de Jeanette Martin (1975). [retour au texte]
11 Ce diagnostic est aussi cité par Richstone (1989 : 278), et a été repris par le comité permanent de la Chambre des communes du Canada sur les affaires autochtones (Standing Committee on Aboriginal Affairs, 1990 : 28); Tschantz (1980 : 1; trad.) constate que « la survie des langues autochtones du Canada est menacée ». Le diagnostic le plus récent est celui de Kinkade (1991 : 163; trad.) :
12 Il n'a pas été tenu compte ici de Kloss et McConnell (1978 et 1979) dont les données, présentes de façon très touffue, ne sont pas facilement utilisables.
13 Cette section doit beaucoup aux travaux suivants: pour l'Amérique latine, Suárez (1983), Cobarrubias (1990) et Mannheim (1984); pour le Brésil, Rodrigues (1986); pour le Paraguay, Rubin (1985), qu'il faut à certains égards nuancer avec l'aide de Corvalán (1985). Pour le Canada, la principale source est l'opuscule de L. Tschantz (1980); voir aussi Trudel (dans cet ouvrage, chap. IV). Sur la répression historique du navajo, langue amérindienne la plus importante des États-Unis, voir Shonerd (1990 : spéc. 193-197); voir aussi Benally et McCarty (1990 : 238-239).
14 Au Canada, une épidémie de variole commence en 1635 chez les Montagnais établis près de Tadoussac. Un siècle plus tard, elle avait frappé toutes les tribus du pays. Cette maladie, pour Jenness (1977 : 252; trad.), « a joué un rôle non négligeable dans la réduction à une poignée des tribus qui parcouraient autrefois les plaines en grand nombre ». D'autres maladies ont aussi grandement affecté les populations indigènes : le tiers des Micmacs d'Acadie a péri en 1746 dans une épidémie de typhus (Jenness, 1977 : 253). Sur la question des épidémies qui auraient été apportées en Amérique par les Blancs, voir en dernier lieu Larocque (1988), qui tend à en minimiser l'importance. [retour au texte]
15 Voltaire, dans Candide (chap. 14), décrit ainsi le système de gouvernement mis en place par les jésuites au Paraguay : « C'est une chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a plus de trois cents lieues de diamètre; il est divisé en trente provinces. Los Padres y ont tout, et les peuples rien; c'est le chef-d'oeuvre de la raison et de la justice. » [retour au texte]
16 Il faut cependant préciser que le sujet a été peu étudié : « Quoique l'histoire de l'éducation des peuples autochtones du Canada ait été étudiée et documentée par plusieurs à partir de différentes perspectives idéologiques, il n'y a pas eu de recherche portant spécifiquement sur la politique linguistique » (trad. de Tschantz, 1980 : 2). L'opuscule de Linda Tschantz porte quasi exclusivement sur le Canada anglais. Pour le Québec, voir Trudel (dans le présent ouvrage, chap. IV).
17 L'étude la plus complète est Stavenhagen (1988). Carneiro da Cunha (1987) offre une présentation détaillée de la situation des droits indigènes au Brésil. Pour le Canada, l'étude de base est la synthèse de Richstone (1989). Sur la problématique des droits linguistiques en général, voir Braën (1986). [retour au texte]
18 Où le préambule déclare: « il y a lieu d'adopter de nouvelles normes internationales [...] en vue de supprimer l'orientation des normes antérieures, qui visaient à l'assimilation ». [retour au texte]
19 Draft Universal Declaration on Indigenous Rights as contained in document E/CN. 4/Sub. 2/1988/25. L'expression « droit collectif » est utilisée aux articles 3, 4 et 5. [retour au texte]
20 Les rédacteurs ont oublié un aspect important: le quechua est composé d'une quinzaine de dialectes, dont certains ne sont pas mutuellement intelligibles; or, la Constitution n'indique pas quel sera le dialecte qui aura statut de langue officielle (Zierer, 1988 : 21), même s'il est bien connu que c'est la variété parlée à Cuzco qui jouit du plus grand prestige (Wölck, 1972 : 208-209). Pour Solís (1987 : 633-634), le terme quechua englobe au moins deux langues différentes. [retour au texte]
21 Les articles relatifs aux questions linguistiques des Constitutions des États souverains ont été réunis dans Blaustein et Blaustein Epstein (1986). Pour une analyse des textes constitutionnels latino-américains, voir Stavenhagen (1988 : 48-61). Pour une présentation de la Constitution brésilienne de 1987, absente des deux ouvrages précédemment cités, voir Sierra (1990 : 57-61). [retour au texte]
22 Signalons aussi que la municipalité de Fort Smith (2 500 habitants) dans les Territoires du Nord-Ouest a reconnu quatre langues officielles : l'anglais, le français, le chipewyan et le cri (d'après Le Devoir du 3 mars 1990). [retour au texte]
23 Estatuto de la autonomía de las regiones de la costa atlántica de Nicaragua (loi no 28 de 1987), publié dans La Gaceta, Diario Official, no 238, 30 octobre 1987. [retour au texte]
24 Le préambule de la loi décrit la composition de la population des deux régions autonomes: 182 000 métis de langue espagnole, 75 000 Mesquitos parlant leur propre langue, 26 000 Créoles anglophones, 9 000 Sumus ayant leur propre langue, 1 750 Garafunas (dont la langue est aussi appelée Black Carib, cf. Morren, 1988 : 353) ayant pour la plupart perdu leur langue et 850 Ramas dont seulement 50 parlent encore leur langue. [retour au texte]
25 Voici un exemple qui appuie cette affirmation: « les déficits cognitifs et linguistiques que l'on trouve chez les enfants navajo sont inséparables des hauts taux d'alcoolisme (y compris le syndrome de l'alcoolisme foetal), des taux de suicide, du chômage et des autres effets de l'injustice sociale » (trad. de Shonerd, 1990 : 201). [retour au texte]
28 On ne voit toutefois pas comment le fait d'accorder des droits linguistiques égaux à tous pourrait permettre aux citoyens-locuteurs de langues minoritaires d'atteindre à une situation égalitaire dans les faits. Voir, sur ce thème, les réflexions du Conseil de la langue française dans ses avis, La situation linguistique actuelle (1985) et surtout Le projet de loi fédéral C-72 relatif au statut et à l'usage des langues officielles au Canada (1988, p. 21 et suiv.), où il est noté que « l'égalité de statut et d'usage ne saurait être atteinte par l'application de mesures identiques à des situations différentes, mais bien plutôt par des mesures adaptées dont l'effet est de donner à chacune des langues une même sécurité de statut au
29 L'autonomie des communautés autochtones n'est pas d'actualité seulement au Québec et au Canada. On en parle ailleurs, notamment au Mexique lors de discussions entourant un projet de réforme constitutionnelle destinée à reconnaître les droits culturels des peuples indigènes (voir Huerta, 1990; Valdivia, 1990). Par ailleurs, la réforme de la Constitution brésilienne de 1987 a donné lieu à de vifs débats sur les droits indigènes (présentation succincte dans Sierra, 1990; pour plus de détails, voir Carneiro da Cunha, 1987). Voir aussi ce qui a été dit plus haut au sujet du Nicaragua. [retour au texte]
30 Selon Leap (1988: 286), les Sioux et d'autres tribus américaines auraient eux aussi adopté des prises de position sur leur droit de parler leur langue ancestrale. [retour au texte]
31 En août 1988 puis de nouveau en septembre 1989, le gouvernement fédéral a présenté un projet de loi visant à créer un institut canadien des langues patrimoniales. L'institut doit s'occuper de toutes les langues autres que le français et l'anglais. Les langues autochtones ne risquent-elles pas de disparaître dans l'ensemble? [retour au texte]
32 L'étude du bilinguisme des Amérindiens a déjà livré des résultats intéressants. Regna Darnell (1971) a étudié la communauté crie de Calling Lake et y a constaté une méconnaissance à la fois du cri et de l'anglais. Pour elle, le bilinguisme pur et simple est une explication trop simpliste de ce que vit ce genre de communauté. Elle pose plutôt l'existence de quatre variétés linguistiques : l'anglais standard, l'anglo-cri, le cri anglicisé et le cri traditionnel. [retour au texte]
33 C'est la proposition à laquelle arrive aussi Fishman (1990). [retour au texte]