Accéder au contenu principal
NOTE
Ce texte a été numérisé par un système de reconnaissance optique de caractères.
Des erreurs de lecture peuvent s’y être glissées.

 
L'émigration des Québécois aux États-Unis de 1840 à 1930

L'émigration des
Québécois aux
États-Unis
de 1840 à 1930

Yolande Lavoie





L'ÉMIGRATION DES QUÉBÉCOIS
AUX ÉTATS-UNIS DE 1840 À 1930






Les membres du Conseil
de la langue française
Monsieur Michel PLOURDE, président
Monsieur Gérard LAPOINTE, secrétaire
Madame Sheila Mc LEOD ARNOPOULOS
Madame Louise DESCHATELETS
Monsieur Jean-Charles FALARDEAU
Madame Alanis OBOMSAWIN
Monsieur Jean-Marcel PAQUETTE
Monsieur Michel RIOUX
Madame Madeleine THIBAULT-BERTHIAUME
Monsieur Henri TREMBLAY
Monsieur Pierre VADEBONCOEUR
Madame Manon VENNAT







L'émigration des Québécois
aux États-Unis de 1840 à 1930

par

Yolande Lavoie








Cet ouvrage a été publié
par le service des communications
sous la direction de Léo Gagné

Collaboratrice :

Sylvie Dugas Service des communications

Graphiste :

Miller Graphistes Conseils Inc.

© 1981 Éditeur officiel du Québec

Tous droits de traduction et d'adaptation, en
totalité ou en partie, réservés pour tous les
pays. Toute reproduction pour fins commerciales,
par procédé mécanique ou électronique,
y compris la microreproduction, est interdite
sans l'autorisation écrite de l'Éditeur officiel
du Québec.

Dépôt légal - 2e trimestre 1981
Bibliothèque nationale du Québec
ISBN 2-551-04194-5






Table des matières

INTRODUCTION

CHAPITRE PREMIER : LES DÉBUTS DU DÉPEUPLEMENT

L'enquête de 1849
Les régions touchées

Les classes touchées

Les destinations choisies

L'origine ethnique des émigrants

Condition physique et morale des émigrés
L'enquête de 1857
Les migrations temporaires et les destinations privilégiées

Classe et origine ethnique des émigrants

Les causes de l'émigration

Les candidats à l'émigration
CHAPITRE 2 : LA MONTÉE DU MOUVEMENT

Des chiffres, mais

Les paroisses nationales et le mode de vie des Franco-Américains

CHAPITRE 3 : LE SOMMET (1880-1890)

Une enquête dans le comté de Champlain

Des réactions dans le milieu d'accueil

CHAPITRE 4 : DÉCLIN ET RENVERSEMENT DU MOUVEMENT

Les Franco-Américains du début du XXe siècle :
une population à prédominance masculine et qui vieillit


Les rentrées massives au pays et l'immigration américaine

CHAPITRE 5 : ET S'ILS N'ÉTAIENT PAS PARTIS?

Combien serions-nous au Québec aujourd'hui?

Comment interpréter ces résultats?

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE







Liste des tableaux et graphique

TABLEAU 1 :

L'émigration aux États-Unis, de 1844 à 1849, d'après l'enquête de 1849 (données brutes)

TABLEAU 2 :

Émigration du Bas-Canada vers les États-Unis et ailleurs, d'après l'enquête de 1857

TABLEAU 3 :

Les Canadiens de naissance aux États-Unis, par région, d'après les recensements des États-Unis : 1850 à 1930

TABLEAU 4 :

Émigrés du comté de Champlain suivant qu'ils sont partis seuls ou en groupes, d'après l'enquête de Massicotte (1880-19892)

TABLEAU 5 :

Émigration de onze paroisses du comté de Champlain suivant la destination, d'après l'enquête de Massicotte (1880-1892)

TABLEAU 6 :

Population franco-américaine de quelques villes de l'Est des États-Unis, d'après différents auteurs à différents moments dans le temps, 1874 à 1897

TABLEAU 7 :

Émigration nette vers les États-Unis, nombres approximatifs, population née au Canada et au Québec, 1840-1940

TABLEAU 8 :

Population blanche des États-Unis née au Canada, selon l'origine ethnique et le sexe, 1890 à 1930, d'après les recensements des États-Unis

TABLEAU 9 :

Distribution des émigrés canadiens aux États-Unis suivant le sexe et le groupe d'âges, d'après les recensements des États-Unis : nombres absolus et nombres relatifs (1910 et 1930)

TABLEAU 10 :

Rapatriés selon la période de rapatriement, Canada, 1931 et 1941

GRAPHIQUE :

Flux migratoire vers les États-Unis suivant diverses sources








Train de l'Intercolonial à Drummondville





Introduction


D'après le recensement des États-Unis de 1970, deux millions et demi d'Américains ont le français comme langue maternelle, c'est-à-dire que le français était parlé à la maison, chez ces personnes, lorsqu'elles étaient enfants. Ce sont en majorité des Québécois émigrés ou des descendants de ces Canadiens français qui, au XIXe siècle et au début du XXe, offrirent leurs bras à l'industrie américaine en pleine expansion. Installés surtout en Nouvelle-Angleterre, où environ un million d'entre eux résident, ils sont en butte à l'anglicisation1, bien que leur degré de rétention du français ait de quoi étonner si on songe que l'émigration a presque cessé depuis 1930.

Nous allons retracer ici l'itinéraire de ces Québécois2 et de leurs pareils qui ont étendu outre-frontière le domaine de la francophonie. Si le temps a fait quelque peu se relâcher, entre le Québec et cette population qui lui est si proche, les liens familiaux et culturels maintenus par-dessus la frontière, un passé très récent garde la trace de leur vigueur.

Ce retour aux sources, nous l'avions déjà fait, au cours des 10 dernières années, dans trois documents3 dont ce texte est en grande partie extrait. Les aspects statistiques et la description des sources, presque complètement escamotés ici, y occupent une large place. Les lecteurs particulièrement intéressés à ces aspects pourraient s'y référer avec profit.




1 VELTMAN, Calvin, « New Opportunities for the Study of Language Shift : the Anglicisation of New England Language Minorities », mai 1978, texte publié dans la revue Language Planning and Language Problems, no 3, pp. 65 à 75, Mouton La Haye, éditeur, 1979. [retour au texte]

2 À cause de la nature des informations disponibles, nous allons parler, tantôt de Québécois, tantôt de Canadiens français. De plus, nous ferons occasionnellement référence au mouvement d'émigration du Canada aux États-Unis pris dans son ensemble afin de situer le contexte dans lequel les nôtres émigraient. [retour au texte]

3 LAVOIE, Y., L'émigration des Canadiens aux États-Unis avant 1930, mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 1968, 142 pages.
LAVOIE, Y., L'émigration des Canadiens aux États-Unis avant 1930. Mesure du phénomène, Montréal, PUM, 1972, 87 pages.
LAVOIE, Y., « Les mouvements migratoires des Canadiens entre leur pays et les États-Unis au XIXe et au XXe siècles : étude quantitative », dans La Population du Québec : études rétrospectives par Hubert Charbonneau, Les Éditions du Boréal Express, 1973, pp. 73-88. [retour au texte]






CHAPITRE PREMIER
Les débuts du dépeuplement






L'aventure aurait d'abord été politique. Ainsi, lors de la révolution américaine, des Canadiens français, par sympathie pour la France ou par amour de la liberté, se sont joints aux colonies révoltées ou les ont aidées. Pour échapper aux représailles des autorités britanniques, ils se sont ensuite fixés aux États-Unis, où des terres leur furent accordées sur les bords du lac Champlain en vertu du Refugee's Tract.

« À l'époque du régime oppressif de Craig, il y eut un mouvement d'émigration vers le Vermont (. . .) Avant le soulèvement de 1837, il y eut un exode considérable de jeunes gens et, après l'insurrection, d'autres y cherchèrent refuge4. »

Le rapport de Lord Durham en 1839 confirme l'existence d'un fort mouvement d'émigration aux États-Unis, mais il lui ajoute une dimension économique :

« Mais les chances de rébellion ou d'invasion étrangère ne sont pas (. . .) les défis éventuels les plus dangereux auxquels nous ayons à faire face (. . .) Je crains bien plus l'achèvement de la triste oeuvre de dépeuplement et d'appauvrissement qui se poursuit rapidement (. . .) Les capitaux et les hommes semblent quitter ces provinces bouleversées.

Depuis longtemps, chaque année, des jeunes gens de la partie française du Bas-Canada émigrent en grand nombre vers les États du Nord de l'Union américaine, où ils sont hautement estimés comme manoeuvres, où ils gagnent de bons salaires et reviennent en général à la maison quelques mois ou quelques années plus fard avec leurs épargnes5 (. . .). »

En fait, jusqu'au second quart du XXe siècle, la frontière entre l'Amérique du Nord britannique et les États-Unis d'Amérique n'a pas fait obstacle à la libre circulation des personnes à l'intérieur du continent nord-américain. Le développement de l'industrialisation s'étant effectué au sud du 45e parallèle, en Nouvelle-Angleterre, des centaines de milliers de travailleurs du monde atlantique devaient y converger, tantôt seuls, tantôt par grappes familiales, attirés par la prospérité des centres manufacturiers.




4 BRACQ, J.-C., L'évolution du Canada français, Paris, Plon, 1927, p. 214. [retour au texte]

5 Le rapport Durham, trad. par Denis Bertrand et Albert Desbiens; introduction et appareil didactique de Denis Bertrand et André Lavallée, Montréal, Les Éditions Sainte-Marie, 1969, pp. 111 et 112. [retour au texte]




L'ENQUÊTE DE 1849

Les successeurs de Lord Durham ont partagé les inquiétudes qu'il exprimait au sujet du « dépeuplement » des provinces, si bien qu'en 1849, un comité spécial était chargé par l'Assemblée législative d'enquêter sur le phénomène6. S'étant enquis auprès des autorités religieuses et de certains notables des diocèses de Québec et Montréal de l'ampleur et des causes de l'émigration, le Comité fait rapport l'année même. Les témoignages de ces contemporains ne manquent pas d'intérêt. Ils permettent entre autres de mesurer l'ampleur qu'avait déjà prise le mouvement d'émigration vers le milieu du XIXe siècle. Le tableau 1, qui présente les résultats bruts de l'enquête, laisse croire à une émigration relativement faible. Toutefois, par le truchement du taux d'émigration de 3,4 % qu'il a permis de calculer pour le diocèse de Québec, on peut porter le nombre des émigrants de ce diocèse à 12 500. Compte tenu du contexte économique et des observations des enquêteurs, il apparaît que le taux d'émigration était plus élevé dans le diocèse de Montréal. Il en découle que durant les cinq années qui ont précédé l'enquête, on peut estimer à environ 30 000 le nombre des Québécois qui auraient quitté la Province, dont la population se chiffrait à l'époque à environ 800 000 habitants, soit 1 émigrant pour 27 habitants. Cette enquête a en outre l'avantage de révéler le mouvement tel que le percevaient les élites de l'époque.

Les régions touchées

Si on en croit le rapport, l'émigration, confinée vers 1840 au district de Montréal, à la ville de Québec et au comté de Dorchester, aurait atteint les comtés les plus reculés dès 1847. À la façon d'une maladie contagieuse, la fièvre du départ s'était répandue de proche en proche sur toute la Province. Plusieurs des familles migratrices de Huntingdon et de Rouville étaient originaires des comtés en aval de Québec et y avaient encore des parents. Selon le Comité, c'est à leur effort de propagande qu'il faut attribuer les départs des comtés de Bellechasse, L'Islet et Kamouraska.




6 Report of the Select Committee of the Legislative Assembly, appointed to inquire into the Causes and importance of the Emigration, from Lower Canada to the United States, Montréal, Rolls Campbell, 1849. [retour au texte]





TABLEAU 1
L'émigration aux États-Unis, de 1844 à 1849, d'après l'enquête de 1849 (données brutes)


L'émigration en provenance du district de Trois-Rivières a connu un cours particulier. Elle était plutôt reliée à celle qui se poursuivait depuis les Cantons-de-l'Est à travers la frontière canado-américaine. Les colons allaient d'abord s'établir dans les Cantons-de-l'Est, puis partaient bientôt pour les États-Unis. L'échec de la colonisation dans les Cantons nous est expliqué par cette dénonciation de douze missionnaires7.

« La plus grande partie des terres vacantes est sortie des mains du gouvernement. Quoiqu'à en juger par les lettres patentes accordées, les ventes de ces terrains aient toujours été faites dans la vue de favoriser les établissements, cette classe privilégiée de grands propriétaires, frustrant bientôt cette intention en élevant outre mesure le prix de la terre, a fait tourner à son seul profit le travail de chaque colon, a honteusement spéculé sur ses sueurs. »

La gare du chemin de fer Grand-Tronc à Lewiston



7 Le Canadien émigrant ou Pourquoi le Canadien français quitte-t-il le Bas-Canada? par douze missionnaires des Cantons de l'Est, 1851. [retour au texte]



Les classes touchées


D'après le rapport, les 2/3 des émigrants appartenaient à la classe agricole, et le tiers restant à la classe ouvrière. Cependant, ces proportions ne s'appliqueraient pas au district de Montréal où le Comité attribua les 2/3 des départs à la classe ouvrière. Cette dernière affirmation semble contestable à Fernand Ouellet8. L'enquête ayant été faite en pleine crise de l'économie urbaine, cette répartition des départs ne vaut pas pour la décennie; de plus, de nombreux ruraux, avant de prendre la route des États-Unis, s'étaient d'abord rendus dans les villes, ce qui gonfle la proportion des citadins migrateurs.

Les destinations choisies

Deux régions des États-Unis attiraient particulièrement les émigrants : les États du Nord-Est et le Mid-West. Beaucoup de fermiers vendaient leurs fermes et allaient, avec leur famille, s'installer dans l'Illinois ou dans un des États voisins où ils trouvaient facilement à établir leurs fils. Ceux-là partaient sans espoir de retour. D'autres ruraux, pour dégrever leurs terres hypothéquées ou pour amasser un petit pécule en vue d'acheter une exploitation agricole, allaient passer une saison ou quelques années dans les manufactures, les briqueteries ou les carrières de la Nouvelle-Angleterre et de l'État de New York quand ils ne louaient pas leurs services pour les moissons. La région au sud du lac Saint-Pierre fut particulièrement touchée par ce type d'émigration qui avait d'ailleurs tendance à devenir définitif - le quart de ceux qui partaient ainsi chaque année demeuraient aux États-Unis. Le rapport mentionne que les émigrants de Québec et du comté de Dorchester empruntaient la route de Kennebec ou encore la voie Saint-Jean -Albany vers les États du Nord-Est. Il est assez probable que la majorité des ouvriers de Montréal ont aussi opté pour les États manufacturiers de la Nouvelle-Angleterre.




8 OUELLET, Fernand, Histoire économique et sociale du Québec, 1760-1850, Montréal, Fides, 1966, p. 475. [retour au texte]




Institut canadien-francais de Lowell

L'origine ethnique des émigrants


Le rapport mentionne que les 9/10 des émigrants du diocèse de Montréal étaient d'origine française. Aucune mention de cet ordre n'est faite pour le diocèse de Québec. Il ressort de ce commentaire que les Canadiens français, restés en marge de l'organisation économique de la Province et occupant dans les domaines du commerce et de l'industrie des postes subalternes, furent plus touchés que les Britanniques par les crises des années 1842-43 et 1846-49. Dans le domaine agricole, ils étaient également défavorisés par le maintien du régime seigneurial et par la mainmise des grands propriétaires sur les terres en friche. Il est remarquable que, ne formant que les 3/4 de la population de la Province, ils aient fourni dans le district où se concentre l'élément anglais les 9/10 des émigrants. Ce phénomène est d'autant plus étonnant que les Canadiens français, handicapés par leur ignorance de l'anglais, auraient dû, plus que leurs concitoyens d'origine britannique, hésiter à émigrer.

Condition physique et morale des émigrés

Les remarques faites par les curés et les notables du Bas-Canada sur l'état physique et moral des émigrants québécois aux États-Unis méritent d'être mentionnées. L'objectivité de certaines de leurs appréciations peut toutefois être mise en doute. Le clergé, défavorable au départ de ses ouailles vers les États-Unis, avait tendance à exagérer les côtés pénibles de la vie des nôtres aux États-Unis. En général, on prétend que les Québécois assumaient aux États-Unis des emplois inférieurs, sinon vils. Ils auraient vécu dans un état de démoralisation lamentable — on parle même de débauche et d'ivrognerie. Par contre, certains notables, dont le notaire Letellier et l'avocat J.-N. Bossé de Québec, de même que M. Ferland, directeur du séminaire de Nicolet, portent des jugements moins sévères. Selon eux, la conduite des émigrants serait restée inchangée outre-frontière. Les cultivateurs du Mid-West étaient prospères et faisaient venir leurs amis restés au pays. La plupart des jeunes gens et des familles forcés de quitter par un état de pauvreté dû à la paresse et à l'ivrognerie gardaient là-bas le même comportement. En somme, la majorité des émigrants semblent avoir été des cultivateurs honnêtes et industrieux, des jeunes gens de carrière réduits au chômage professionnel ou des jeunes gens pauvres. Il n'est cependant pas impossible que les mauvaises conditions de travail dans les centres manufacturiers et le déracinement aient ébranlé physiquement et moralement beaucoup des nôtres comme le prétendaient certains curés.

L'enquête de 1849 ne semble pas avoir provoqué le coup de barre correctif attendu. Jeunes gens et familles continuèrent de partir, tant et si bien que, de nouveau, en 1857, un comité spécial allait être chargé d'enquêter sur l'émigration des Canadiens9.




9 « Rapport du comité spécial nommé pour s'enquérir des causes de l'émigration du Canada aux États-Unis d'Amérique ou ailleurs, pour 1857 », Journaux de l'Assemblée législative, 15e vol., annexe no 47. [retour au texte]




L'ÉTOILE




L'ENQUÊTE 1857


Le rapport de 1857, à l'instar de celui de 1849, est fondé sur des enquêtes menées auprès des curés et notables des paroisses et townships des deux Canada. Cette fois, on peut établir à environ 45 000 le nombre des habitants qui auraient quitté le Bas-Canada à destination des États-Unis au cours des cinq années précédant l'enquête (tableau 2).

Encore une fois, les enquêteurs se sont inquiétés de la nature, des caractéristiques et des causes du mouvement et ils en font état dans leur rapport.

Les migrations temporaires et les destinations privilégiées

Tous les témoignages reçus par le Comité, à quelques exceptions près, confirment que les retours au pays natal étaient peu nombreux. Dans la majorité des paroisses, ils ne devaient pas excéder le quart de l'effectif des émigrants. On sait que plusieurs comtés situés au sud du lac Saint-Pierre connaissent, dès 1849, des migrations saisonnières importantes. Ce phénomène semble s'être amplifié dans cette région et avoir gagné les paroisses de la Mauricie (Sainte-Geneviève-de-Batiscan, Yamachiche) entre 1850 et 1860.

Un autre type de migration caractérise les comtés du Sud de l'Estuaire et de la Gaspésie. Les jeunes gens partaient travailler dans les bois en hiver et revenaient presque tous, à la belle saison, dans les vieilles paroisses; tous n'émigraient pas aux États-Unis, la coupe du bois se pratiquant aussi sur les plateaux « en arrière des seigneuries ».

Les familles, elles, émigraient plutôt vers l'Ouest, la plupart sans espoir de retour. Plusieurs d'entre elles avaient suivi Chiniquy dans l'Illinois. Cependant, une partie de l'émigration des comtés de Kamouraska et de L'Islet fut canalisée vers la région du lac Saint-Jean et celle du Saguenay qui s'ouvraient à ce moment à la colonisation sous l'impulsion de l'abbé Hébert.

La plupart des témoignages ne font pas état de la destination. Toutefois, les départs vers l'Ouest semblent plus souvent signalés : les États de l'Ouest ont obtenu 24 mentions contre 18 pour la Nouvelle-Angleterre et l'État de New York. Une seule mention est faite d'un courant d'émigration vers le Haut-Canada; il s'agit de Saint-Sévère (comté de Saint-Maurice).


TABLEAU 2
Émigration du Bas-Canada vers les États-Unis et ailleurs,
d'après l'enquête de 1857


Classe et origine ethnique des émigrants

Les émigrants du Bas-Canada, selon le rapport, appartiennent presque tous à la classe agricole et au groupe canadien-français. Certaines municipalités auraient cependant perdu une forte proportion d'Anglo-Saxons (Chertsey, 5 sur 11; Napierville et Saint-Athanase, un sur deux; Saint-Rémi-de-Lasalle, la majorité).

Ce sont encore les jeunes gens qui émigrent le plus :

« Quoiqu'il soit constaté qu'un certain nombre de familles ait émigré, il est prouvé d'une manière positive et incontestable, que l'émigration se compose en général de fils de cultivateurs qui, par leur habitude du travail, leur vigueur, leur jeunesse et leur courage, forment la classe la plus utile à la société. »

Scierie à Lake Linden, Michigan


Et l'état de l'émigré à l'étranger ne semble pas s'améliorer :

« Presque tous y contractent des maladies graves qui les déciment graduellement. Les fièvres intermittentes qu'ils ne peuvent éviter et qui sont le fléau de l'Ouest, les tiennent dans un état de faiblesse physique et dans un malaise moral bien déplorables. Ceux qui se sont dirigés vers les États de l'Est y sont occupés, pour la plupart, dans les manufactures. Un petit nombre est employé, en qualité de journaliers, à l'agriculture et à la navigation intérieure. Partout ils sont employés aux travaux les plus pénibles, les plus durs et les moins rémunératifs. Les uns comme les autres n'y vivent que dans l'intention d'y gagner quelque argent et de revenir dans leur pays. Tous y éprouvent des déceptions bien pénibles à supporter. »

Il faut, à en croire ces témoignages, que la situation au pays ait été bien mauvaise pour que tant de jeunes gens et de familles se soient exposés à de telles conditions. Sans doute de tels témoignages sont-ils exagérément alarmistes.

Les causes de l'émigration

Le Comité invoque un grand nombre de causes dans son rapport. Il distingue des causes principales et des causes secondaires. Les premières seraient :

  1. le manque de chemins et de ponts pour communiquer des anciens établissements aux terres vacantes de la couronne;

  2. les concessions, faites autrefois, à un seul individu ou à des compagnies, de très vastes étendues de terres;

  3. le chômage saisonnier qui touche la main-d'oeuvre agricole en hiver.

Parmi les causes secondaires, le rapport mentionne : les poursuites intentées aux colons par les grands propriétaires; l'exemption de tout enregistrement accordé à ceux qui tiennent leurs titres de la couronne; les salaires plus élevés aux États-Unis qu'au Canada; les mauvaises récoltes répétées; le surpeuplement des anciens établissements; l'apathie ou l'inconduite de certains agents locaux du domaine public jointe aux conditions d'établissement imposées au colon; le privilège que détient le locateur de concessions forestières de dépouiller le lot du colon alors que celui-ci en a pris possession et y fait des améliorations; (encouragement que les émigrés ont donné à leurs parents et amis de les rejoindre en leur peignant leur situation aux États-Unis d'une manière fort attrayante.

Ce type de propagande est attesté par la concentration des familles originaires de la même paroisse ou de la même région dans les centres manufacturiers américains. Voici, par exemple, comment se répartissaient à Woonsocket, R.L, les 114 premières familles canadiennes-françaises arrivées en 1860 ou avant :

Début de la colonie franco-américaine de Woonsocket

Les candidats à l'émigration


Dans son enquête, le Comité a eu l'ingénieuse idée de poser une question au sujet de la proportion des hommes de 18 ans et plus qui n'étaient pas propriétaires d'une exploitation. Ce nombre varie d'une paroisse à une autre, et parfois considérablement, mais il est intéressant de constater que la grande majorité des paroisses ont de 50 à 300 jeunes gens dans cette situation. C'étaient évidemment là les personnes les plus susceptibles d'alimenter le courant migratoire vers les États-Unis.

Grâce aux enquêtes, le diagnostic était posé, des remèdes suggérés. Mais aucune action vigoureuse ne devait suivre. Dès lors, l'émigration évolue sans contrainte autre que les à-coups créés par la conjoncture économique des États-Unis.

Salle de travail à la Lowell Hosiery Company



Chapitre 2
Table des matières
haut