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Le Québec français et l'école à clientèle pluriethnique

Le Québec français
et l'école à clientèle
pluriethnique
contributions à une réflexion






Cet ouvrage a été publié
par le service des communications
sous la direction de Léo Gagné

Collaboration :

Sylvie DUGAS
Céline RACINE
Ginette ASSELIN

© 1987 Éditeur officiel du Québec

Tous droits de traduction et d'adaptation,
en totalité ou en partie, réservés pour tous
les pays. Toute reproduction pour fins
commerciales, par procédé mécanique ou
électronique, y compris la microreproduction,
est interdite sans l'autorisation écrite
de l'Éditeur officiel du Québec.

Dépôt légal - 2e trimestre 1987
Bibliothèque nationale du Québec
ISBN 2-551-08896-8






Le Québec français
et
l'école à clientèle pluriethnique


Contributions à une réflexion


par


Fernand HARVEY
Jacques KURTNESS
Bruno RAMIREZ
Norman HENCHEY
Daniel LATOUCHE
Stephanos CONSTANTINIDES
Anne LAPERRIÈRE





DOSSIER SUR
L'ÉCOLE FRANÇAISE À CLIENTÈLE PLURIETHNIQUE
DE L'ÎLE DE MONTRÉAL



AVIS du Conseil de la langue française
à la ministre responsable de l'application
de la Charte de la langue française
LA PLACE DU FRANÇAIS DANS LES ÉCOLES DE LANGUE FRANÇAISE À CLIENTÈLE PLURIETHNIQUE DE L'ÎLE DE MONTRÉAL*

Dans la collection Notes et documents

n° 64 VIVRE LA DIVERSITÉ EN FRANÇAIS*
Rapport du Conseil de la langue française sur la place du français à clientèle pluriethnique de l'île de Montréal

n° 63 RÉFLÉCHIR ENSEMBLE SUR L'ÉCOLE FRANÇAISE PLURIETHNIQUE*
Rapport d'un groupe d'intervenants du milieu scolaire de l'Île de Montréal

Dans la collection Dossiers du Conseil de la langue française

n° 25 L'ÉCOLE FRANÇAISE À CLIENTÈLE PLURIETHNIQUE DE L'ÎLE DE MONTRÉAL**
Situation du français et intégration psychosociale des élèves
André BEAUCHESNE, Hélène HENSLER
Collectif de recherches interculturelles (C.R.I.)
Université de Sherbrooke

n° 26 LA LOI 101 ET L'ÉCOLE PRIMAIRE À CLIENTÈLE PLURIETHNIQUE**
Perceptions des intervenants
Mireille FERLAND, Guy ROCHER
Centre de recherche en droit public
Université de Montréal

Dans la collection Documentation du Conseil de la langue française

n° 29 LE QUÉBEC FRANÇAIS ET L'ÉCOLE À CLIENTÈLE PLURIETHNIQUE**
Contributions à une réflexion
Des textes de :
Fernand HARVEY
Jacques KURTNESS
Bruno RAMIREZ
Norman HENCHEY
Daniel LATOUCHE
Stephanos CONSTANTINIDES
Anne LAPERRIÈRE

n° 30 LES ALLOPHONES ET LES ANGLOPHONES INSCRITS À L'ÉCOLE FRANÇAISE**
Sondage sur les attitudes et les comportements linguistiques
Gilles SÉNÉCHAL
Conseil de la langue française




* Texte disponible au Conseil de la langue française. [retour au texte]

** Document vendu par Les Publications du Québec. [retour au texte]


Table des matières

Présentation

La question de l'immigration au Québec
Genèse historique

Fernand Harvey
Institut québécois de recherche
sur la culture

Les autochtones et la société québécoise

Jacques Kurtness, Ph.D.
Université du Québec à Chicoutimi

L'immigration, l'ethnicité et l'avenir interculturel du Québec

Bruno Ramirez
Université de Montréal

L'avenir du Québec :
défis culturels
choix culturels

Norman Henchey
Université McGill

L'école multiculturelle et la réalité politique québécoise

Daniel Latouche
Université McGill

Le fait français et la réalité multiculturelle au Québec

Stephanos Constantinides
Université de Montréal
Université du Québec à Montréal

L'apprentissage du français dans un contexte pluriculturel
Réflexion sur le rôle de l'école québécoise à la lumière des analyses britanniques

Anne Laperrière
Université du Québec à Montréal




PRÉSENTATION

Les membres des communautés culturelles ont à bâtir le Québec au même titre que tous les autres Québécois. C'est en maîtrisant le français qu'ils pourront le faire. Pour les jeunes issus des communautés culturelles, l'école, lieu par excellence de socialisation et de transmission des valeurs, est aussi, et tout particulièrement, un milieu privilégié d'apprentissage de la langue française.

Pour aborder convenablement un sujet qui traite à la fois de la langue, de l'école et des communautés culturelles, il est indispensable de prendre en compte les changements intervenus depuis quelques décennies dans la société québécoise et les tendances nouvelles qui s'y manifestent. Le statut du français s'est affirmé et raffermi. La connaissance et l'usage de la langue française se sont répandus au point de s'imposer comme nécessaires. Par ailleurs, la population québécoise se caractérise de plus en plus, surtout dans la région de Montréal, par la diversité de ses origines. Les communautés culturelles s'affirment. Leur apport à la société québécoise est reconnu tout autant que leur droit à la différence.

Dans ce contexte, la question du français dans les écoles à clientèle pluriethnique suscite une foule d'interrogations qui la dépassent sans pouvoir s'en détacher : De quoi sera faite la société québécoise de demain? Quels sont les scénarios probables et les options souhaitables? Quel modèle de société et d'école voudra-t-on privilégier? Par quels moyens du français et le respect des diversités ethnolinguistiques et culturelles? Quel doit être et quel sera le rôle de l'école dans cette entreprise aux multiples défis?

Le Conseil de la langue française a demandé à sept universitaires québécois de répondre à ces questions. Cherchant à obtenir une diversité de points de vue, il a fait appel à des chercheurs venus d'horizons linguistiques et culturels différents. Leurs compétences couvrent, dans le domaine des sciences humaines et sociales, un large éventail de champs disciplinaires, depuis l'histoire et la psychologie jusqu'à la science politique, en passant par l'éducation, l'anthropologie et la sociologie. Le Conseil publie aujourd'hui leurs travaux qui s'offrent au lecteur, comme autant de contributions à une réflexion sur le Québec français et sur l'école à clientèle pluriethnique. Contributions « singulières », développements de points de vue parfois complémentaires, parfois opposés, chaque texte forme un tout. Mais des lignes directrices sont vite décelables.

La dimension historique est fondamentale dans l'analyse de ces questions. Le phénomène de l'immigration, de l'insertion et de l'accueil relève de processus sociaux qui modifient les individus, les groupes et les sociétés. Les cultures qui alimentent les individus et leurs communautés d'appartenance, les valeurs qui traversent les sociétés ne sont pas des « en-soi », des a priori, figés ou fixés dans le temps. Le recours à l'histoire et à la connaissance du passé plus récent permet de mieux évaluer les tendances lourdes qui influencent le présent et risquent d'avoir un poids déterminant sur l'avenir.

Même s'il est question de langue et de culture au point de départ, c'est l'ensemble des dimensions économique, sociale, politique et culturelle qui est en cause. Langue et culture deviennent alors des révélateurs. Elles traduisent les rapports sociaux, elles en sont même des parties intégrantes. Elles canalisent conflits et tensions. Elles ont une charge symbolique et une signification sociale. À cause des liens étroits qu'elle entretient avec la langue et la culture, l'école est le lieu d'enjeux importants. Elle ne peut se soustraire à la dynamique sociale. Le débat sur l'école, surtout l'école pluriethnique, n'est pas d'abord, encore moins uniquement, un débat pédagogique, linguistique ou culturel : il est avant tout un débat politique et social.

Intégration. Pluralisme. Multiculturel. Interculturel. Culture... Les mots sont piégés, les concepts restent imprécis, les réalités sont mouvantes. Telle option rejetée par l'un est reprise par l'autre, qui lui donne un sens différent, mis à la mode par d'autres encore, qui la font évoluer à leur tour... dans une direction imprévue. Malgré ces difficultés, il y a, dans les textes que l'on s'apprête à lire, un effort de clarification des notions qui ne peut être que bénéfique.

Le lecteur sensible à d'autres facettes du sujet ajoutera son mot dans ses soliloques, ses dialogues, quelque débat public ou un nouvel écrit... Il faut lui souhaiter la même liberté, la même ouverture d'esprit et le même sens du service à rendre qui ont animé les auteurs de ces pages et, je peux en témoigner, qui ont animé aussi le Conseil de la langue française en les publiant.

Le présent recueil fait partie d'un ensemble de publications que le Conseil met à la disposition du public pour alimenter et, espère-t-il, éclairer le débat sur l'avenir du français, de l'école et des communautés culturelles dans ce Québec, qui est aussi le leur, où la langue commune doit permettre à chacun de se dire et à tous, de vivre en harmonie.

Jean Martucci, président
Conseil de la langue française




LA QUESTION
DE L'IMMIGRATION AU QUEBEC

Genèse historique

Fernand HARVEY
Historien et sociologue
Directeur de chantier
Institut québécois de recherche sur la culture

Texte présenté au
Conseil de la langue française


TABLE DES MATIÈRES

Introduction

1. Genèse de la question de l'immigration au Québec : 1760-1945

2. Une lente prise de conscience de la réalité multiethnique : 1946-1969

3. Conflits sociaux et nouvelles règles du jeu : 1969-1980

4. La nation québécoise et le pluralisme culturel : perspectives des années 80

Notes




Introduction


Poser la question de l'immigration au Québec, c'est plonger au coeur même de l'histoire de la société canadienne-française. Faute d'analyses historiques d'ensemble, on a eu tendance jusqu'ici à considérer cette question comme relativement récente, la faisant remonter tout au plus à la fin des années 60 avec la création d'un ministère québécois de l'Immigration. Les Canadiens français, dit-on, se sont peu intéressés à l'immigration et aux immigrants avant ce passé récent. L'affirmation, sans être dénuée de fondements, repose sur une vision biaisée qui ne tient compte que du rôle de l'État et qui considère comme un désintérêt ce qui a été bien davantage une absence de recherche sur le sujet.

Si la question de l'immigration plonge au coeur de l'histoire du Québec français depuis les débuts du régime anglais, c'est qu'elle se rattache directement aux rapports interculturels qui ont dû s'établir dans la vallée du Saint-Laurent au lendemain de la Conquête et plus particulièrement à partir du XIXe siècle avec la venue de l'immigration anglo-celtique. D'autres vagues d'immigrants viendront par la suite, posant sans cesse dans des perspectives différentes la question de l'identité canadienne-française et son rapport avec « l'étranger », qu'il soit anglophone ou allophone. Ignorance, méfiance, hostilité, acceptation de « l'autre » sont des attitudes qui se sont manifestées à tour de rôle ou concurremment dans la société canadienne-française qui deviendra la société québécoise à partir de la Révolution tranquille.

Cet éclairage historique permet de mieux évaluer les tendances lourdes par rapport à la question de l'immigration au Québec et de mettre en relief la nature des changements observés au cours des récentes années et qui risquent d'influencer l'avenir.

1. Genèse de la question de l'immigration au Québec : 1760-1945

La question des rapports interethniques au Québec remonte aux débuts de la Nouvelle-France au moment où les marchands, les coureurs des bois et les colons établirent des rapports d'échanges économiques et culturels avec les Amérindiens. Par le jeu des alliances politiques, ces rapports ont été souvent conflictuels, comme en témoignent les luttes entre les Français et leurs alliés amérindiens d'une part et les Iroquois et leurs alliés anglais d'autre part, et ce, au XVIIe siècle en particulier.

Par ailleurs, la composition ethnique de la population française de la colonie était loin d'être, à l'origine, aussi homogène qu'on serait tenté de le penser. Les colons avaient émigré de plusieurs provinces françaises à une époque où la France n'avait pas atteint le niveau d'intégration culturelle qu'elle connaîtra après la Révolution française. Il a sans doute fallu plusieurs décennies avant que tous ces traits culturels se fusionnent pour donner naissance au peuple « canadien », encore que l'on sache peu de choses de ce long processus de mutation culturelle.

Si la conquête anglaise de 1760 marque un point de rupture par rapport au régime français, ce n'est pas parce qu'elle a suscité subitement l'afflux d'immigrants anglais, mais parce que cet événement politique venait à moyen et à long terme changer les règles du jeu et susciter une nouvelle dynamique interethnique, modifiant le développement de l'identité « canadienne ».

Le bruit des canons venait à peine de cesser que l'administration anglaise de la nouvelle colonie envisageait de substituer des institutions et des lois anglaises aux institutions françaises, de façon à attirer des colons anglais ou américains. Mais si l'on fait exception d'une poignée de militaires licenciés qui s'établissent à certains points stratégiques de la vallée du Saint-Laurent et des marchands et administrateurs anglais qui se fixent à Québec ou à Montréal, l'immigration massive escomptée ne vient pas. Tant et si bien qu'entre 1764 et 1784, les premiers gouverneurs anglais du Canada, Murray, Carleton et Haldimand, adoptent une politique favorable aux « Canadiens » qui constituent alors 95 % de la population, au détriment des marchands anglais qui ne font pas le poids sur le plan démographique malgré leur importance sur le plan économique.

Or, l'Angleterre a besoin des Canadiens pour l'aider à préserver le British North America devant la menace qui vient du Sud où les 13 colonies amorcent leur guerre d'indépendance. D'où l'octroi par les Britanniques de l'Acte de Québec de 1774 qui constitue la Grande Charte reconnaissant la réalité culturelle du Canada français et ses institutions, notamment l'Église catholique et le régime seigneurial.

L'installation dans le British North America de quelque 40 000 Loyalistes fuyant la Révolution américaine entre 1778 et 1784 a eu des conséquences fort importantes pour la société « canadienne » de la vallée du Saint-Laurent, même si à peine 6 000 d'entre eux décidèrent de s'établir au Québec. C'est que la majorité de ces nouveaux colons refusaient de s'intégrer dans les cadres culturels et juridiques de la société canadienne et réclamaient le mode de tenure des terres en socage selon la tradition anglaise. Ils réclamaient également un district judiciaire autonome dans la région des Grands Lacs. Le gouvernement de Londres ira plus loin en créant deux unités administratives distinctes : le Haut-Canada et le Bas-Canada, en 1791.

L'Acte constitutionnel de 1791, en plus de créer une Chambre d'assemblée dans chacune des deux colonies, consacrait la division culturelle entre les francophones et les anglophones. Il était évident en effet que les francophones, dont les effectifs démographiques atteignaient 140 000 personnes, domineraient la nouvelle Chambre d'assemblée, laissant insatisfaite la minorité des 10 000 anglophones qui demeuraient dans le Bas-Canada.

L'existence d'institutions parlementaires dans le Bas-Canada va susciter l'émergence d'une élite politique qui sera à l'origine du nationalisme canadien français du début du XIXe siècle. Même si la Chambre d'assemblée ne s'était pas vu octroyer la responsabilité ministérielle et qu'en conséquence le pouvoir politique colonial était régulièrement paralysé par des querelles entre l'assemblée élue et le pouvoir exécutif contrôlé par le gouverneur anglais, on verra se développer l'idée qu'il existe une « nation canadienne » (c'est-à-dire canadienne-française) qui possède un territoire, le Bas-Canada, et dont le développement est encouragé et protégé par le gouvernement britannique. Certains événements politiques, dont la guerre anglo-américaine de 1812, entretiendront pendant un certain temps une telle vision des choses.

À partir des années 1820, à mesure que s'affirme le nationalisme canadien français, le sentiment probritannique et antiaméricain des élites francophones fait place à une volonté d'autonomie politique qui aboutira à l'échec des rébellions de 1837-1838 et à l'union du Haut et du Bas-Canada, en 1840, suite au rapport Durham.

C'est sur cette toile de fond politique évoquée ici que vont s'articuler les premières représentations des immigrants chez les Canadiens français. Bien entendu, d'importantes dimensions économiques et sociales seront également évoquées, dans la mesure où elles éclairent les relations interethniques dans le Bas-Canada.

L'implantation de Loyalistes dans la vallée du Saint-Laurent à la fin du XVIIIe siècle ne semble pas avoir causé de tensions ethniques importantes, étant donné que la plupart d'entre eux se sont installés à l'écart des Canadiens français. Mais la venue, au début du XIXe siècle, de colons américains sans passé loyaliste a commencé à susciter un sentiment d'opposition envers ces immigrants qu'on peignait sous les traits d'hommes avides d'argent et de jouissance, préoccupés de spéculation et dont le but était, selon certains, de réduire les Canadiens peu remuants de nature, « à la triste condition d'esclaves »1. Ce ne sera pas la dernière fois que les Canadiens français auront le sentiment d'être bousculés par l'arrivée d'immigrants.

Depuis la conquête anglaise, les villes de Québec et de Montréal étaient dominées économiquement par les marchands anglais et les Canadiens français ne semblaient pas vouloir remettre en cause cet état de fait. L'enjeu se situait plutôt dans les nouvelles régions de colonisation encore disponibles. Or, c'est à partir des années 1820 que les pressions démographiques atteignent une situation de crise, les Canadiens français étant comprimés dans la zone seigneuriale de la vallée du Saint-Laurent. Aucune nouvelle seigneurie n'avait été concédée depuis 1791 et les pressions des anglophones visant à abolir le régime seigneurial devenaient de plus en plus fortes sur le gouvernement britannique. Les nouvelles terres concédées en socage dans les Cantons de l'Est à partir de 1790 et ailleurs au Québec, notamment dans l'Outaouais, faisaient l'objet de spéculations foncières qui en retardaient le peuplement par les immigrants américains ou britanniques.

La lutte politique pour la possession et la colonisation des Cantons sera vive entre Canadiens français et Britanniques dans les années 1820. Mais cette lutte entre deux territorialités se heurtait à une troisième force : la spéculation foncière. Tant et si bien qu'en 1840, plus de 60 % des terres concédées dans les Cantons demeuraient dans les mains des spéculateurs2.

Après 1840, les conflits interethniques pour la possession de nouvelles terres s'estompent peu à peu, les nouveaux immigrants anglophones préférant s'installer en Ontario et plus tard dans l'Ouest canadien. La colonisation des régions périphériques du Québec sera pratiquement abandonnée aux Canadiens français, au fur et à mesure que le faible potentiel des terres agricoles non défrichées sera mieux connu. Ainsi, en 1840, en dépit de l'Acte d'union du Haut et du Bas-Canada, l'espace culturel de base du Canada français est à peu près déterminé. L'implantation de minorités françaises en Ontario, dans l'Ouest et en Nouvelle-Angleterre pourra par la suite développer pour un temps une autre représentation de la territorialité, mais le Québec demeurera le foyer de la culture française au Canada et en Amérique du Nord. C'est à partir de cette réalité que se structureront les rapports entre les Canadiens français et les immigrants par la suite.

Sur le plan démographique, la première vague d'immigration massive au Canada se situe entre 1816 et 1851 environ, alors qu'un million d'immigrants britanniques débarquent dans les ports de Québec, de Montréal et des colonies atlantiques. Certaines années marquent des sommets : 23 500 arrivants en 1819, 66 300 en 1832, 54 000 en 1842 et 109 600 en 18473.

On imagine mal l'impact de telles arrivées massives d'immigrants à Québec, principal port d'entrée des immigrants du Canada à l'époque. Cette ville qui comptait à peine 25 000 habitants en 1831 voyait s'entasser sur ses quais et dans des hangars de fortune des milliers d'immigrants en transit, attendant le bateau à vapeur qui les amènerait à Montréal et, de là, dans le Haut-Canada ou aux États-Unis. Un lieu de transit, voilà quel fut le rôle historique de la province de Québec dans l'histoire de l'immigration canadienne, car un très faible pourcentage des nouveaux arrivants s'y fixèrent à demeure au XIXe siècle et même par la suite.

Cette constatation n'a cependant pas empêché les Canadiens français d'être en contact permanent avec la réalité immigrante dès le premier tiers du XIXe siècle. Québec d'abord où se posait avec le plus d'acuité le problème de l'accueil des nouveaux immigrants en provenance des Îles britanniques. En l'absence de législations adéquates, la plupart de ces immigrants, et plus particulièrement les Irlandais, accomplissaient la traversée de l'Atlantique à bord de voiliers dans des conditions de promiscuité, de malpropreté et de mauvaise alimentation à peine croyables.

Pour faire face aux nécessités de l'arrivée et en l'absence de structures d'accueil gouvernementales dans la colonie, on dut se rabattre sur les initiatives communautaires et religieuses. En 1818, un groupe de philanthropes fondaient la Quebec Emigrant Society dans le but de secourir les plus démunis. Pour sa part, l'évêque de Québec, Mgr Lartigue, enjoignait ses fidèles de porter secours aux pauvres immigrants et les hôpitaux de la ville furent mis à contribution en attendant la construction de l'Hôpital de la Marine destiné à l'accueil des immigrants qui ouvrira ses portes en 18344. Des initiatives analogues virent le jour à Montréal.

Mais toutes ces actions issues de la charité privée et faiblement subventionnées par le gouvernement colonial étaient loin de suffire aux besoins les plus fondamentaux des immigrants, particulièrement en période d'épidémies. Or, le Bas-Canada fut frappé avec force par le choléra en 1832 qui força le gouvernement colonial à créer la station de quarantaine de Grosse-Île, en aval de Québec. De nouvelles épidémies firent leur apparition en 1834, en 1849 et en 1854, frappant non seulement les immigrants, mais également la population résidante de Québec, de Montréal et des campagnes environnantes.

On aurait pu croire que cet afflux d'immigrants et le cortège des maladies et des épidémies qui les accompagnait périodiquement auraient suscité une violente réaction d'opposition à l'égard des immigrants de la part des Canadiens français. Tel ne semble pas avoir été le cas. La population du Bas-Canada avait certes développé une peur évidente des épidémies, mais c'est bien davantage contre la politique britannique de laisser-faire en matière d'immigration qu'elle protestait que contre les immigrants eux-mêmes. Encouragés par l'Église catholique, les Canadiens français se sont montrés plutôt sympathiques aux immigrants et aux Irlandais en particulier; et cela, en dépit des rivalités interethniques qu'on observera par la suite sur le marché du travail une fois les immigrants installés au pays.

Quant à l'Église catholique, elle adopte dès le début de l'immigration irlandaise catholique une politique de création de paroisses ethniques à Montréal afin de préserver l'immigrant des dangers du protestantisme. Cette politique sera maintenue par la suite au XXe siècle avec l'arrivée de l'immigration cosmopolite.

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, la question de l'immigration prend une allure différente au Québec. Cette période marque la fin de la grande vague d'immigration irlandaise; elle correspond également au renversement des tendances concernant le pourcentage des francophones dans les villes. Ainsi, les non-francophones qui constituaient 42 % de la population de Québec en 1851 ne sont plus que 31 % en 1871. À Montréal, le changement est encore plus important : en 1844, les anglophones voient leur pourcentage atteindre un sommet de 57 % alors que les francophones deviennent majoritaires à partir de 18655.

Au cours de cette seconde moitié du XIXe siècle, le Québec retient peu les immigrants. En 1851, environ 10,4 % de la population québécoise est née à l'étranger, mais ce pourcentage tombe à 5,5 % en 19016. De plus, on observe un déclin relatif de la présence des anglophones dans les régions rurales et leur concentration de plus en plus forte à Montréal et à Québec. C'est donc principalement dans ces deux villes que s'aménageront les premiers rapports interculturels entre Canadiens français, Irlandais catholiques et protestants, Écossais et Anglais au XIXe siècle.

Entre 1850 et 1900, la question de l'immigration doit être reliée à deux autres questions tout aussi importantes : le rapatriement des Canadiens français ayant émigré aux États-Unis et la colonisation de nouvelles terres agricoles.

Au début de la Confédération, soit de 1867 à 1874, le gouvernement du Québec ébauche une timide politique d'immigration dans le but d'attirer dans la province des colons-immigrants d'origine française et belge. Cette politique poursuivait plusieurs objectifs. On voulait mieux contrôler les immigrants jugés « indésirables », c'est-à-dire les marginaux, les pauvres et les malades. On craignait par ailleurs que l'immigration massive de Britanniques ne modifie la composition ethnique du Canada au profit de l'Ontario; d'où cette volonté de recruter une immigration francophone susceptible de faire contrepoids. Certains espéraient même que ces immigrants français insuffleraient des idées et un dynamisme nouveau au sein de la population canadienne-française. D'autres, tel Jules-Paul Tardivel, craignaient au contraire que l'immigration de libres penseurs français constitue une menace aux valeurs traditionnelles de la société canadienne-française.

Malgré l'échec de cette politique d'immigration française et son abandon par le gouvernement, elle fera l'objet de préoccupations périodiques par la suite de la part de certains leaders nationalistes. Dans les années 1880, le curé Labelle et ses partisans reviennent à la charge et rêvent d'une colonisation du Canada septentrional, du Québec au Manitoba, grâce à l'implantation d'immigrants français et de Canadiens français.

Mais, devant le peu d'intérêt des Français pour l'émigration, les élites canadiennes françaises de la fin du XIXe siècle se tournent du côté des Franco-Américains qu'on espère rapatrier au Canada et les diriger vers de nouvelles régions de colonisation au Québec et dans l'Ouest canadien. Là aussi, les résultats furent décevants, mais les efforts faits dans ce sens montrent que les élites de l'époque étaient beaucoup plus préoccupées par l'exode massif des Canadiens français en Nouvelle-Angleterre que par l'immigration étrangère.

Cette attitude défensive des élites face à l'immigration autre que francophone, on la retrouve également dans la classe ouvrière de Montréal, mais pour des raisons surtout économiques. Au cours des années 1880, on voit apparaître des attitudes négatives au sein du mouvement ouvrier à l'égard des immigrants urbains qu'on considère comme des concurrents dans la recherche d'emplois.

Le tournant du siècle marque un changement important dans la perception de la question de l'immigration au Québec. De 1901 à 1931, on peut parler du choc du cosmopolitisme sur la société canadienne-française. Au XIXe siècle, les immigrants provenaient majoritairement des Îles britanniques; à ces derniers se sont joints des Scandinaves et des Allemands à partir des années 1880 en particulier. Au début du XXe siècle, une importante immigration en provenance de l'Europe de l'Est et du Sud vient modifier profondément le tableau des relations interethniques au Québec et au Canada.

Il est vrai que, si ]e Québec accueille 684 000 immigrants au cours des années 1901-1931, son taux de rétention demeure faible puisque 822 000 personnes quittent la province durant la même période! Néanmoins, certains immigrants allophones choisissent de demeurer au Québec puisque leur pourcentage passe de 2,2 % de la population totale en 1901 à 6 % en 1931.

Parallèlement à ce premier enracinement des communautés culturelles allophones au Québec, un important débat s'amorce sur la question de l'immigration. Des nationalistes pan-canadiens, dont Henri Bourassa, Armand Lavergne et Jules Fournier, dénoncent la politique du gouvernement Laurier et de son ministre de l'intérieur, Clifford Sifton, concernant l'immigration cosmopolite en provenance de l'Europe de l'Est, y voyant une sérieuse menace à l'unité canadienne basée, selon eux, sur l'équilibre entre Canadiens français et Canadiens anglais. Craignant le modèle américain du melting pot ethnique, ils considèrent que le pays devrait être peuplé par des immigrants issus des deux peuples fondateurs. Ils dénoncent par la même occasion l'inaction du gouvernement fédéral pour stimuler l'immigration française et le parti pris de Sifton pour une colonisation de l'Ouest canadien par des immigrants d'Europe de l'Est au détriment des Canadiens français.

On ne saurait comprendre cette époque sans rappeler que le nationalisme des élites canadiennes françaises était pan-canadien et culturel plutôt que québécois et géopolitique comme il le deviendra plus tard au moment de la Révolution tranquille. Au début du siècle, alors que l'Église catholique dominait les institutions canadiennes-françaises y compris le système scolaire, le rôle de l'État québécois ne pesait pas lourd dans la balance, tant dans les faits qu'au niveau des idéologies. Aussi, l'idée que le gouvernement québécois développe une politique d'accueil et d'intégration des immigrants n'effleurait même pas les esprits. Bien plus, ces élites n'étaient même pas capables de concevoir que leur société puisse être en mesure d'assurer l'intégration culturelle des immigrants étrangers, à l'exception des Français et des Belges et à la condition qu'ils soient catholiques. Cette incapacité de se représenter l'intégration culturelle des immigrants était tout aussi évidente chez les élites libérales que chez les élites nationalistes, mais pour des raisons différentes. Les libéraux considéraient qu'il fallait tirer le meilleur parti possible, sur le plan économique, d'une situation qu'on ne pouvait modifier alors que les nationalistes considéraient que les immigrants allophones ne pourraient jamais s'identifier à la conscience historique des Canadiens français.

Comme ils l'avaient fait lors de l'arrivée des immigrants britanniques au début du XIXe siècle, les nationalistes du début du XXe siècle ont donc adopté une attitude défensive face à l'immigration, craignant à la fois pour l'identité culturelle de la société canadienne-française et pour l'importance de son poids démographique au Canada.

La crise économique des années 30 suivie de la Seconde Guerre mondiale, en mettant un frein temporaire à l'immigration étrangère au Canada, marque une transition par rapport aux années d'après-guerre, alors que la reprise de l'immigration massive relancera la question de l'immigration sur de nouvelles bases. En attendant, les communautés culturelles allophones prenaient racine au Québec, et plus particulièrement à Montréal.

2. Une lente prise de conscience de la réalité multiethnique : 1946-1969

Les déplacements de population qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale ont provoqué une nouvelle vague d'immigration massive au Canada, entre 1946 et 1958. Plus de 1 600 000 immigrants sont admis au pays, dont 355 000 choisissent le Québec comme lieu de destination. Ce nouvel afflux d'immigrants relance la discussion sur la question de l'immigration au sein de la société canadienne-française. D'autant plus que la politique fédérale d'immigration massive instaurée par Mackenzie King en 1947 (et qui demeurera pratiquement inchangée jusqu'en 1962) suscite la méfiance et l'hostilité des milieux nationalistes de l'époque. On accuse le gouvernement fédéral de présenter aux immigrants un visage uniquement anglophone du Canada et de chercher à minoriser encore davantage les Canadiens français.

Cette vieille peur du complot visant à noyer l'élément français du Canada sous le poids de l'immigration, on la retrouvait déjà au début du XIXe siècle et plus particulièrement suite au rapport Durham de 1840 qui prônait clairement l'assimilation des Canadiens français par le biais de l'immigration. Cette peur obsessionnelle des milieux nationalistes à l'égard de l'immigration demeurera une constante au Québec jusqu'au tournant des années 70 au moment où s'amorceront les grandes batailles linguistiques.

Mais si la crainte subsiste, l'attitude à l'égard des immigrants et des communautés culturelles commence à changer au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Progressivement, les nationalistes prennent conscience de la nouvelle force sociale constituée par ceux qu'on appelle alors les Néo-Canadiens.

En première ligne, Lionel Groulx invite les nationalistes à abandonner leur attitude négative et craintive à l'égard des immigrants et à chercher à s'en faire des alliés pour promouvoir un nationalisme pancanadien par opposition aux attitudes coloniales des Canadiens d'origine britannique. « Tournons-nous vers les Néo-Canadiens, déclarait-il dès 1943. Avec eux nous avons au moins ceci de commun qu'ils n'ont et qu'ils ne veulent avoir d'autre patrie que le Canada. »7 Ce changement de cap exercera une profonde influence chez les nationalistes les plus progressistes comme en témoignent les multiples articles consacrés à la question de l'immigration dans Le Devoir et dans la revue L'Action nationale au cours des années 50. C'est à partir de l'après-guerre qu'on peut retracer les origines d'une nouvelle pensée canadienne-française en matière d'immigration qui aboutira, après un long et tortueux cheminement, aux politiques mises en oeuvre par l'État québécois à partir des années 70.

Mais la prise de conscience de la réalité immigrante n'est pas que nationale, elle est également sociale. Jean-Paul Fugère, dans un article publié en 1945, pose un diagnostic tout à fait pertinent sur la situation des communautés ethnoculturelles à Montréal8.

L'auteur observe que les Néo-Canadiens vivant à Montréal s'organisent en communautés ethniques et que cette tendance est appelée à se développer pour de multiples raisons, notamment à cause de la ségrégation dont ils sont l'objet tant par les Canadiens français que par les Canadiens anglais. Or, précise-t-il, tôt ou tard ces Néo-Canadiens, bien qu'ils constituent une troisième force, auront tendance à se rapprocher, sur le plan culturel et surtout sur le plan linguistique, de l'un des deux peuples fondateurs du Canada.

Examinant tour à tour différents aspects de la vie économique, sociale et culturelle, l'auteur conclut au faible pouvoir intégrateur de la société canadienne-française. Il y a d'abord la question économique : l'infériorité économique des Canadiens français les place en bas de l'échelle, en situation de rivalité avec les Néo-Canadiens dans la recherche des emplois, sans compter que l'anglais domine comme langue de travail. En d'autres termes, l'appartenance à une même classe sociale, en l'occurrence la classe ouvrière, serait un facteur de division entre francophones et allophones, alors que la bourgeoisie anglophone, au sommet de la stratification sociale, servirait de classe de référence, en termes d'aspiration à la mobilité.

Toujours selon Fugère, les relations de voisinage entre Canadiens français et Néo-Canadiens contribuent peu au processus d'intégration à la société francophone. Il en va de même du facteur religieux. À Montréal, bien que les nouveaux venus soient catholiques à 70 % (en excluant les Juifs des statistiques), « la religion ne semble pas [un] facteur important de francisation ». Cette situation tiendrait au fait que, dans sa pastorale auprès des Néo-Canadiens, l'Église catholique a tendance à faire abstraction de la question nationale et adopte spontanément la langue de chaque groupe ethnique, ou bien l'anglais, sous l'influence du clergé irlandais.

Quant à l'école, l'auteur note qu'en 1943, à peine 12 % des enfants des Néo-Canadiens sont inscrits dans les écoles françaises de la Commission des écoles catholiques de Montréal. Seuls les Italiens, les Belges et les Syriens optent majoritairement pour l'enseignement en français.

Face à cette situation, aucun effort sérieux n'est entrepris pour créer des organismes francophones d'aide aux immigrants comme le font les milieux anglophones, ni pour intégrer les Néo-Canadiens aux institutions francophones, notamment au mouvement coopératif et dans les syndicats catholiques. « Nous travaillons nous-mêmes à notre écrasement avec une désinvolture de grands seigneurs »9, écrit Fugère. Cependant, les solutions qu'il propose pour remédier à la situation demeurent limitées : il faut changer les mentalités et avoir recours aux institutions privées de la société canadienne-française. L'action possible de l'État québécois n'est même pas évoquée. Il faudra attendre les années 50 pour que se développe l'idée d'une politique québécoise d'immigration. Néanmoins, Fugère posait déjà, 25 ans avant la création d'un ministère québécois de l'Immigration, les principaux paramètres de la question de l'immigration au Québec. Ils seront repris et précisés au cours des années suivantes par les milieux nationalistes de L'Action nationale et du Devoir, avec en plus la dimension politique. Le débat touchera également la Confédération des syndicats catholiques du Canada qui modifiera son attitude négative à l'égard des travailleurs immigrants à partir de son congrès de 1949.

Si le diagnostic de Fugère est intéressant, c'est qu'en plus de poser clairement la question de l'immigration au Québec, il nous permet de prendre conscience des obstacles à franchir avant que le débat public sur cette question parvienne à sa maturité au cours des années 70.

Inlassablement, une poignée de journalistes, dont Pierre Laporte, Jean-Marc Léger et quelques autres, s'efforceront de lancer le débat dans le public, mais sans grand succès, l'opinion publique ne semblant guère manifester d'intérêt à l'égard des enjeux de l'immigration.

Quatre grands thèmes s'esquissent autour de l'immigration durant les années 50 : les dangers d'une rupture de l'équilibre démolinguistique canadien, les choix scolaires des immigrants, l'absence d'une politique d'immigration de la part du gouvernement du Québec et le problème de la non-intégration des immigrants à la société canadienne-française.

Les préoccupations démolinguistiques ont déjà été évoquées plus haut. Elles sont le fait des milieux nationalistes qui craignent que la politique d'immigration massive du gouvernement fédéral accélère la minorisation linguistique et politique des Canadiens français dans l'ensemble canadien. Cette inquiétude traditionnelle se fait désormais plus vive parce que les années d'après-guerre marquent un fléchissement du taux de natalité des Canadiens français par rapport à celui des Néo-Canadiens et qu'on prend conscience que le poids démographique des francophones au Canada, qui s'est maintenu autour de 30 % entre 1871 et 1951, risque de diminuer dans les années à venir.

Autre facteur d'inquiétude démolinguistique : le taux de rétention des immigrants venus s'installer au Canada. Du début du XIXe siècle à la crise de 1929, des centaines de milliers d'immigrants n'ont considéré le Canada que sous l'angle d'un pays de transit avant d'émigrer aux États-Unis. Après 1945, les immigrants choisissent d'abord de s'installer au Canada, y compris au Québec. Que deviendront ces immigrants dans 10, 20 ou 50 ans, se demandent avec inquiétude les milieux nationalistes qui voient ainsi grossir les rangs du Canada anglais?

En prolongement de la dimension démographique, les choix scolaires des enfants d'immigrants commencent à susciter des questions. On se rend compte que les parents immigrants envoient leurs enfants dans des écoles anglaises qu'elles soient protestantes ou catholiques dans une proportion de plus de 75 %. La Commission des écoles catholiques de Montréal tente bien d'attirer les immigrants dans le secteur français en créant en 1948 un Bureau des Néo-Canadiens chargé d'organiser des cours de langue, mais cette politique volontariste donne peu de résultats10.

Certains parlent de la nécessité d'un enseignement bilingue, voire trilingue pour les immigrants. D'autres se demandent s'il ne faudrait pas créer un système d'écoles neutres pour les immigrants francophones ou francophiles non catholiques qui se voient obligés d'envoyer leurs enfants dans les écoles anglo-protestantes à cause du manque de souplesse du système scolaire.

De 1945 jusqu'à la crise scolaire de Saint-Léonard en 1969, le problème de l'école française pour les communautés ethnoculturelles couve comme un feu sous la braise. Inlassablement, journalistes et intellectuels reprennent les mêmes thèmes et les mêmes statistiques, mais leurs exhortations semblent se perdre dans l'indifférence générale. Sans doute les appels au volontarisme culturel étaient-ils inopérants. Le problème était d'abord politique. Et c'est à ce niveau qu'il allait se poser.

Or l'absence de politique d'immigration de la part du gouvernement Duplessis constituait un troisième sujet de préoccupation de la part des milieux canadiens-français préoccupés de la question. Depuis l'abandon par le gouvernement du Québec de sa politique d'immigration française dans le dernier tiers du XIXe siècle, les différents partis qui se sont succédé au pouvoir ont à toutes fins pratiques abandonné au seul gouvernement fédéral ce champ de compétence partagé, en vertu de l'article 95 de la Constitution de 1867.

Au pays du Québec, comme il se devait avant la Révolution tranquille, la principale institution canadienne-française à développer une politique d'accueil aux immigrants demeurait l'Église catholique. Cette longue tradition qui remonte à Mgr Lartigue, au début du XIXe siècle et qui a été poursuivie par la suite, a connu une impulsion nouvelle à partir de 1947. Inspiré par les directives du pape Pie XII, le clergé québécois reconnaît aux réfugiés d'Europe le droit de venir s'établir au Canada sans pour autant renoncer à ses objectifs de paix sociale et de stabilité familiale11.

Une Société d'assistance aux immigrants est mise sur pied en 1948 pour aider les immigrants à se trouver un emploi, un logement et pour assurer dans certains cas la garde des enfants. Au cours des années 50, d'autres organismes catholiques mettent sur pied des services aux immigrants, notamment le Conseil des oeuvres de Montréal, Caritas-Canada, la Société canadienne d'établissement rural, la Confédération des syndicats catholiques du Canada, etc.

Certains corps intermédiaires s'engagent également : la Chambre de commerce de Montréal, l'Association France-Canada, l'Accord (un groupe fondé dans le but de favoriser les échanges interculturels). Mais l'éventail de ces « services » aux immigrants demeure finalement assez restreint et ces services sont loin de répondre aux besoins des immigrants qui doivent surtout compter sur des organismes d'aide mis sur pied par leur propre groupe ethnique, comme c'est le cas pour les Juifs par exemple.

L'absence d'une politique d'immigration de la part du gouvernement provincial faisait dire à Camille L'Heureux, en 1954, que le Canada français ne fait pas d'immigration, mais pratique seulement une certaine forme d'assistance sociale aux immigrants12.

Les bases idéologiques d'une politique québécoise de l'immigration sont posées pour la première fois dans le cadre des travaux de la Commission Tremblay sur l'avenir constitutionnel du Québec. Coup sur coup, deux mémoires soumis en 1954 viennent étayer le rapport de la Commission sur la question : le mémoire de la Chambre de commerce du district de Montréal et celui de la Société d'assistance aux immigrants. Les deux organismes réclament l'ouverture de bureaux d'immigration québécois dans les pays francophones pour diffuser de l'information sur le Québec et procéder à une présélection des candidats à l'immigration. On prône également une politique d'accueil et des mesures d'intégration dans le milieu scolaire et le milieu de travail. La Société d'assistance aux immigrants va même jusqu'à proposer la création d'une commission consultative permanente sur l'immigration et la création d'un « Conseil canadien-français ou québécois du civisme » pour faire contrepoids au caractère exclusivement anglais du Conseil canadien du civisme13.

Mais ces velléités d'une politique d'immigration feront long feu. Même à l'époque de la Révolution tranquille, cette question sera reléguée loin dans la liste des priorités. Tant et si bien que le premier débat de fond à l'Assemblée nationale sur l'immigration au Québec ne survient qu'en février 1965, au moment où l'unioniste Gabriel Loubier présente une motion dans le but d'établir un service au ministère de l'Immigration au Québec. Et ce n'était là qu'une entrée en matière...

Au cours de ces années d'après-guerre où s'amorce une lente prise de conscience de la réalité multiethnique au Québec, une quatrième et dernière question est soulevée dans les milieux canadiens-français qui s'intéressent aux enjeux de l'immigration : la non-intégration des immigrants à la société canadienne-française. Cette question complexe et décisive fait l'objet de commentaires multiples.

On évoque au passage le fait que les Canadiens français ont la mauvaise habitude de s'adresser en anglais aux immigrants dans leur milieu de travail, mais cette observation ne va pas pour autant jusqu'à la revendication d'une politique de francisation des entreprises, impensable avant les années 70. De la même façon, on parle de la nécessité de « vendre » l'école française aux immigrants en la rendant plus attrayante. Tout est finalement matière d'attitudes.

De la même façon, on déplore l'indifférence, voire l'hostilité des Canadiens français à l'égard des immigrants. Comment, disent certains, espérer que les immigrants s'intègrent à notre groupe si nous les rejetons? De toute évidence, un changement de mentalité s'impose. Pour Jean-Marc Léger, il importe de se débarrasser du réflexe de xénophobie qui peut porter préjudice à la société canadienne-française :

À la longue, ces immigrants se rattacheront au groupe auprès duquel ils auront trouvé la sympathie la plus agissante. [...] À défaut de la charité chrétienne, de la sympathie humaine, aurons-nous l'intelligence de comprendre où est l'intérêt national élémentaire?14

Or, il semble bien qu'avant la Révolution tranquille, la société canadienne-française n'arrivait pas à dépasser les vieux réflexes de son identité défensive qui lui auraient permis d'aborder de façon positive la question de l'immigration. Dans un texte de 1959, André d'Allemagne a sans doute le mieux défini cette incapacité sociale et nationale :

Si les immigrants ne s'intègrent pas à notre société, c'est qu'ils n'y trouvent pas grand-chose pour les attirer. Si le Québec n'assimile pas, c'est qu'il est lui-même trop imprécis, trop indéfini, trop écartelé entre des tendances multiples. Pas plus qu'il n'a d'âme, notre pays n'a de physionomie.15

Le diagnostic d'André d'Allemagne appelait dans sa logique la création de nouvelles institutions liées à l'affirmation d'un État-nation du Québec. Sans épouser les conclusions ultimes de cette logique aboutissant à l'indépendance, le développement d'une conscience géopolitique du Québec à partir de la Révolution tranquille finira par avoir des conséquences sur la question de l'immigration au Québec.

Mais il fallait d'abord moderniser l'État québécois, procéder à la nationalisation de l'électricité, à la réforme scolaire, avant de songer à développer une politique cohérente en matière d'immigration. Comment, en effet, aurait-on pu proposer une telle politique alors que la nouvelle société québécoise des années 60 était en pleine mutation et en pleine crise d'identité, alors que le rapport des forces économiques continuait à jouer en faveur de l'anglais et que la question linguistique commençait à peine à se poser dans le sens d'une redéfinition des règles du jeu historiques au Québec?

En attendant les profonds bouleversements linguistiques et sociaux des années 70, un premier geste était posé en vue d'articuler une politique québécoise d'immigration. Le débat autour de la motion Loubier à l'Assemblée législative, en février 1965, montre que tant du côté du gouvernement Lesage que de l'opposition unioniste, les esprits étaient mûrs pour créer dans un premier temps un service de l'immigration en attendant l'organisation d'un véritable ministère.

Mais cette unanimité était teintée de prudence. René Lévesque, quant à lui, reconnaissait que le gouvernement du Québec manquait d'expérience dans le domaine. « On part de zéro, on sort du néant au point de vue de l'immigration »16, reconnaissait-il. Aussi identifiait-il quatre secteurs d'activité pour le gouvernement en matière d'immigration : un service d'accueil aux arrivants, un service de placement sur le marché du travail, une politique d'intégration scolaire et une politique sélective de recrutement.

L'incapacité, au cours de ce débat, de formuler une politique claire et cohérente d'intégration des immigrants et des communautés ethnoculturelles à la société québécoise montre bien l'état encore embryonnaire du débat politique sur cette question. L'idée même d'obliger les immigrants à fréquenter les écoles françaises était rejetée des deux côtés de la Chambre. On la jugeait impraticable et sans doute prématurée.

Les débuts de la politique québécoise d'immigration furent fort modestes. De 1965 à 1968, le gouvernement se contente de mettre sur pied un Service de l'immigration qui sera rattaché successivement à plusieurs ministères. Il faut attendre en mars 1969 pour que Mario Beaulieu devienne le premier titulaire du nouveau ministère de l'Immigration institué en octobre de l'année précédente.

Ainsi, au terme d'un long processus de prise de conscience de la réalité immigrante amorcé après la Seconde Guerre mondiale, les premiers gestes concrets sont posés par l'État québécois à la fin des années 60. On avait certes entrepris une première reconnaissance du terrain. Restait à traverser la rivière. Les premières rumeurs de la crise linguistique de Saint-Léonard annonçaient que cette traversée serait tumultueuse.

3. Conflits sociaux et nouvelles règles du jeu : 1969-1980

Si les années 60 continuent d'exercer une espèce de fascination et constituent un point de référence symbolique associé à la Révolution tranquille, les années 70 pourraient bien s'avérer plus décisives aux yeux des historiens de l'avenir. Dans la mesure où c'est au cours de cette décennie que la crise latente amorcée par la révolution qualifiée justement de « tranquille » a connu son aboutissement. De nouvelles règles du jeu montent à l'assaut de vieilles positions historiques sur le plan économique, social et linguistique. Dans les contradictions de ces années de crise et de réajustement entre francophones, anglophones et allophones, la question de l'immigration cesse enfin de demeurer l'objet des préoccupations d'une élite éclairée pour s'imposer sur la place publique, devenant ainsi une composante importante des rapports sociaux.

On ne peut pas aborder la question de l'immigration au Québec au cours des années 70 sans faire référence, comme toile de fond, à la crise linguistique amorcée par l'affaire de Saint-Léonard en 1968 et dénouée par l'adoption de la loi 101 en 1977. Les immigrants et les Québécois de souche allophone ont été au centre des enjeux entre francophones et anglophones. Plus précisément, le choix scolaire des enfants d'immigrants devenait tout à coup vital pour l'avenir du Québec français alors qu'il n'avait suscité jusque-là que de faibles récriminations.

Il n'y a pas lieu ici de reprendre dans le détail les péripéties de cette longue crise linguistique. Un rappel des principaux points de repère permettra néanmoins de mieux saisir comment se sont constituées les nouvelles règles du jeu qui ont affecté les rapports sociaux entre francophones, anglophones et allophones.

Une question de fond domine cette crise linguistique : comment amener les enfants des immigrants à s'inscrire à l'école française? Par la persuasion et le libre choix des parents? Par la contrainte mitigée? Par l'obligation légale? Ces trois voies résument à peu près les orientations du débat linguistique en rapport avec l'école.

Bien sûr, une préoccupation plus vaste encadre le débat nationaliste de l'époque : la nécessité de faire du Québec une société d'abord francophone et la nécessité non moins affirmée de combler les inégalités économiques traditionnelles entre les Canadiens français et les Canadiens anglais qui avaient été rappelées avec éclat dans les travaux de la Commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme, en 1969.

Pour les nationalistes pan-canadiens, la Loi fédérale des langues officielles adoptée en 1969 comme couronnement de la Commission Laurendeau-Dunton ouvrait au français les perspectives d'un statut égal à l'anglais au moins dans les institutions fédérales. Mais pour les nationalistes québécois, c'est à l'intérieur de la province qu'il importait d'assurer l'épanouissement du français en lui accordant un statut dominant.

Au Québec, tout le débat linguistique qui s'étend entre 1969 et 1977 a consisté en un affrontement entre partisans du libre choix et ceux de l'obligation au sein de l'opinion publique. Quant à ceux qui ont tenté de soutenir des positions mitoyennes, ils ont été finalement emportés par cette polarisation.

Que voulaient les cinq commissaires de la commission scolaire catholique de Saint-Léonard en adoptant une première résolution en septembre 1967? Amener une transformation des classes bilingues, où 70 % de l'enseignement était dispensé en anglais et 30 % en français, en des classes unilingues françaises pour les enfants d'origine italienne. La riposte des parents d'origine italienne de cette petite ville de banlieue de Montréal, appuyés par la communauté anglophone de Montréal en faveur du libre choix des parents, montre bien l'importance des enjeux de cette lutte.

Un comité parlementaire mis sur pied au début de 1969 par le gouvernement unioniste de Jean Jacques Bertrand permet déjà d'identifier les partisans du libre choix, de la contrainte mitigée et de l'unilinguisme français : d'un côté les associations, les journaux et les enseignants anglophones, de l'autre les mouvements nationalistes, les centrales syndicales et les enseignants francophones; au centre quelques Journalistes et plus tard la Commission Gendron17.

Devant l'exacerbation de la crise linguistique, le gouvernement Bertrand met sur pied la Commission Gendron sur l'avenir du français au Québec, mais, sans attendre ses conclusions, il adopte en vitesse la loi 63 consacrant le principe du libre choix des parents en matière scolaire, dès la fin de 1969.

L'insatisfaction généralisée autour de la loi 63 n'a fait que relancer le débat linguistique : les uns s'ingéniant à mettre en valeur les vertus d'une attitude volontariste, les autres s'évertuant à dénoncer l'impuissance de mesures non coercitives en matière de choix scolaires.

Si les partisans de l'unilinguisme français se recrutent massivement chez les francophones, ceux du libre choix et du volontarisme ne sont pas le seul fait des anglophones : on y retrouve bien sûr des représentants de groupes ethniques, mais également nombre de francophones des milieux politiques et journalistiques et du monde des affaires qui épousent une philosophie libérale des rapports linguistiques. Ce partage asymétrique des rapports de force qui n'épouse pas nettement les divisions ethnolinguistiques ne fait qu'ajouter à la complexité de la situation.

La loi 22 adoptée par le gouvernement Bourassa en juillet 1974 proclame le français comme langue officielle du Québec. Elle restreint le droit au libre choix en obligeant les enfants d'immigrants qui, traditionnellement, se dirigeaient vers l'école anglaise, à prouver au moyen de tests linguistiques leur connaissance de l'anglais, à défaut de quoi ils seront dirigés vers des écoles françaises. La loi exige également que l'affichage public soit fait en français en plus d'une autre langue.

Dans la pratique, la loi 22 s'est avérée discriminatoire au niveau des tests linguistiques et a continué de ce fait à alimenter la controverse publique; d'autant plus qu'une faille dans la loi a permis le développement de classes clandestines destinées aux enfants d'immigrants désirant se qualifier pour ces tests linguistiques18. Cet incident est assez révélateur de la résistance de certains éléments des minorités ethniques à toute mesure législative ayant pour objectif de les intégrer de force au système scolaire francophone. Tout se passe comme si le renforcement de l'identité francophone centrée sur le Québec avait provoqué, par voie de retour, un sentiment d'identité pro-Canada anglais chez ces allophones.

Cette résistance à l'école française dans certains milieux allophones, encouragée par la minorité anglophone qui se sentait elle-même menacée par d'éventuelles défections au profit du français, n'a fait qu'affermir davantage la volonté des partisans de la contrainte linguistique. Ceux-ci pouvaient désormais compter sur un vaste éventail de l'opinion publique, allant du créditiste Réal Caouette au syndicaliste Michel Chartrand en passant par le libéral Claude Castonguay. L'immigrant, disait-on, devait accepter les règles du jeu et fréquenter l'école française19. De leur côté, des porte-parole allophones déclaraient qu'ils étaient prêts à se plier aux nouvelles règles du jeu à la condition que tous les immigrants, y compris les immigrants anglophones, soient assujettis à l'obligation de fréquenter les écoles françaises.

On connaît la suite. La loi 101, adoptée par le gouvernement du Parti québécois en août 1977, consacrait le principe de la contrainte en matière linguistique pour tous les francophones et allophones. À l'exception des enfants de la communauté anglophone, tous les enfants d'immigrants et tous les enfants francophones étaient dirigés obligatoirement vers l'école française. La nouvelle loi décrétait également l'unilinguisme français dans la publicité et l'affichage et proposait des mesures pour que l'usage du français devienne prépondérant dans l'ensemble de la vie publique et en particulier dans le monde du travail.

En légiférant pour changer les règles du jeu linguistique dans le milieu scolaire, dans le milieu de travail et dans le cadre de vie, le gouvernement Lévesque a créé un renversement des rapports traditionnels entre la majorité francophone inquiète de ses faiblesses et la minorité anglaise habituée à occuper l'avant-scène économique. Naturellement, cette affirmation mériterait des nuances. Tous les anglophones ne faisaient pas partie de la bourgeoisie économique de Westmount et, chez les francophones, la nouvelle bourgeoisie montante sur le plan économique et culturel avait déjà commencé à exercer son pouvoir.

C'est d'abord au niveau des représentations collectives que le changement des mentalités s'est produit au cours des années 70. On a beaucoup parlé du nouveau sentiment de sécurité culturelle qui s'est développé chez les francophones depuis et qui expliquerait même, selon certains, l'échec du OUI au référendum de 1980. Du côté des anglophones, le choc fut assez brutal et il a fallu attendre le début des années 80 pour assister à la naissance d'un nouveau leadership dans ce milieu qui, tout en acceptant tant bien que mal son nouveau statut linguistique minoritaire, décidait de défendre ses droits en combattant les effets jugés discriminatoires de la loi 101.

Quant aux allophones et plus particulièrement les nouveaux immigrants, ils semblent s'être pliés, du moins formellement, à la loi 101 qui, à l'exemple d'une politique douanière, crée des conditions favorables à la langue française dans un contexte où, pour le reste du continent, le libéralisme linguistique favorise naturellement l'anglais.

La « paix linguistique » chèrement acquise à la fin des années 70 allait-elle durer? Les histoires pour enfants connaissent généralement des fins heureuses. L'histoire des nations est beaucoup plus complexe et repose sur des rapports sociaux en évolution constante. Les consensus sociaux reposent sur des conjonctures; ils évoluent avec celles-là. Les années 80 semblent en voie de le démontrer comme nous le verrons plus loin.

La crise linguistique des années 70 est certes un élément essentiel pour comprendre l'évolution des rapports entre la société québécoise francophone et les immigrants. Il faudrait cependant se garder de s'en tenir à cela. L'élaboration en parallèle d'une véritable politique québécoise d'immigration prend aussi son essor durant cette décennie. On mesure mieux le chemin parcouru si l'on considère que le budget du nouveau ministère de l'Immigration n'atteignait pas cinq millions de dollars pour l'exercice 1971-1972 alors qu'il grimpait à 22,6 $ millions en 1981-1982.

Il faut dire que le ministère de l'Immigration du Québec a été lent à démarrer et qu'il n'a pris son second souffle qu'en 1975, à la suite d'une augmentation importante de son budget et d'une réorganisation administrative20. Il ne semble pas qu'avant cette date l'immigration ait fait partie des priorités gouvernementales.

Au cours des années 70, différents services de sélection à l'étranger, d'accueil, de placement, de formation et d'adaptation culturelle sont mis sur pied. Parmi ceux-ci, mentionnons plus particulièrement les COFI (Centres d'orientation et de formation des immigrants) créés dès 1968 et qui seront rattachés au ministère de l'Immigration en 1974. D'abord limités surtout à l'apprentissage du français et de l'anglais, les COFI n'enseigneront plus que le français à partir de 1976 et leur vocation sera élargie deux ans plus tard pour inclure des activités d'adaptation et d'intégration à la société québécoise. De l'avis de la Commission Gendron, les COFI constituent une formule d'intégration linguistique et socioculturelle propre au Québec21.

Le développement d'une politique québécoise d'immigration supposait au préalable la récupération de certains pouvoirs administratifs que le gouvernement du Québec, on s'en souviendra, avait abandonnés au gouvernement fédéral dès 1873. Des négociations ardues s'étendant sur une décennie seront nécessaires avant que le Québec ne récupère ces droits constitutionnels. L'enjeu : un contrôle à la source de l'immigration quant à la sélection et au recrutement.

Trois ententes entre Québec et Ottawa seront nécessaires avant d'y parvenir. L'entente Cloutier-Lang de 1971 n'accordait qu'un modeste rôle d'informateur aux agents québécois à l'étranger à l'intérieur des bureaux fédéraux de l'immigration. En 1975, l'entente Bienvenue-Andras allait plus loin en obligeant la partie fédérale à tenir compte de l'avis non déterminant du Québec concernant tout candidat à l'immigration envisageant de s'établir au Québec. Finalement, l'entente Couture-Cullen, signée en février 1978 et qui entrera en vigueur au début de l'année suivante, consacrait la récupération des pouvoirs du Québec en matière d'immigration dans les limites du système fédéral. L'entente prévoyait que « le droit d'établissement au Québec pour un immigrant indépendant requiert l'accord préalable du Québec »22. Il en allait de même en ce qui concerne les ressortissants étrangers séjournant temporairement au Québec. Le gouvernement fédéral conservait néanmoins la priorité de décision en ce qui concerne les parents aidés et les réfugiés23.

En somme, au seuil des années 80, la politique québécoise d'immigration arrivait enfin à maturité et pouvait prendre sa vitesse de croisière dans les limites du cadre fédéral.

Cette récupération des pouvoirs du Québec en matière d'immigration n'aurait sans doute pas été possible sans une modification importante de la philosophie du gouvernement fédéral dans ce secteur.

Traditionnellement, le gouvernement fédéral s'était fort peu soucié des intérêts des Canadiens français dans le recrutement des immigrants. Les agents d'immigration étaient surtout postés dans des pays anglophones et l'information sur le Canada distribuée aux candidats à l'immigration l'était presque exclusivement en anglais.

La politique d'immigration instaurée par Mackenzie King en 1947 s'était préoccupée de maintenir l'équilibre ethnique au Canada, mais cette politique visait à restreindre l'immigration asiatique et africaine au profit d'une immigration anglo-saxonne24. La Chambre de commerce de Montréal avait bien réussi à obtenir que l'immigrant français soit placé sur le même pied que l'immigrant britannique sur le plan juridique à partir de 1948, mais cette concession symbolique ne modifiait en rien le déséquilibre flagrant de l'immigration au profit du Canada anglais.

La nouvelle politique fédérale qui découle du Livre blanc du ministre Jean-Marchand publié en 1966 aura d'importantes conséquences sur la composition ethnique de l'immigration au Canada et au Québec. Un système de points de sélection permettait en effet à quiconque de se qualifier pour l'immigration au pays, quel que soit son pays d'origine, sa race ou sa religion25. C'est ainsi qu'en 1960, l'immigration européenne au Québec constituait près de 82 % des effectifs globaux et l'immigration asiatique était quasi inexistante avec 1,2 %. Vingt ans plus tard, les Asiatiques atteignaient 45,6 % du total des immigrants alors que les Européens n'en constituaient plus que le quart. En 1980, l'immigration en provenance des Antilles et de l'Amérique latine atteignait près de 15 % alors qu'elle était presque nulle en 1960. En somme, les années 70 marquent le véritable essor de l'immigration tiers-mondiste au Canada.

Le Livre blanc fédéral en 1966 a donc eu pour conséquence à long terme une diversification de la composition ethnique de l'immigration et, par voie de conséquence, une multiplication des communautés ethnoculturelles au Québec et au Canada.

Mais le même Livre blanc demeurait par ailleurs laconique concernant le déséquilibre historique de l'immigration en rapport avec la dualité canadienne. On se disait bien décidé à restaurer l'équilibre par tous les moyens, mais sans plus26.

La véritable reconnaissance par le gouvernement fédéral des besoins particuliers du Québec en matière d'immigration sera affirmée pour la première fois dans le Livre vert du ministre Robert Andras, en 1974. Non seulement le ministre y reconnaît-il la légitimité des objectifs spécifiques du Québec dans ce secteur, mais il se déclare prêt à poursuivre sa collaboration au niveau du recrutement, des cours de langue et de l'intégration à la collectivité francophone27. On connaît la suite. Les ententes Québec-Ottawa de 1975 et de 1978 consacreront le rôle du Québec en matière d'immigration.

Si la question de l'immigration est marquée par la crise linguistique et la restructuration des politiques au cours des années 70, elle revêt une dimension sociale non moins importante que nous ne ferons que rappeler au passage. Plusieurs vagues de réfugiés composent les contingents annuels d'immigrants durant ces années. Certes, le problème n'est pas nouveau puisque le Canada a accueilli des milliers de réfugiés en provenance de l'Europe de l'Est après la Seconde Guerre, notamment les Hongrois en 1956. Mais les nouveaux réfugiés proviennent de pays différents : Haïtiens, Chiliens, Cambodgiens, sans compter des Libanais et des Polonais.

Le cas des immigrants illégaux venus au Canada à titre de « visiteurs » soulève un important débat social. Pour stopper ce courant migratoire, le gouvernement fédéral émet un règlement en novembre 1972 qui stipule que les personnes désirant résider au Canada en permanence devront désormais s'adresser à un bureau d'immigration à l'extérieur du Canada. Parallèlement, dans le cadre du projet de loi C-197, l'opération « Mon pays » permettait à tous les immigrants illégaux arrivés au Canada avant le 30 novembre 1972 de régulariser leur situation à condition de le faire avant le 15 octobre 1973.

Des milliers d'immigrants illégaux haïtiens arrivés au pays après le 30 novembre 1972 ne pourront bénéficier de l'opération « Mon pays ». À la suite de certaines déportations ou menaces d'expulsion, l'opinion publique s'émeut au Québec. Le ministère fédéral de l'Immigration refuse le statut de réfugiés politiques aux Haïtiens qui reçoivent par ailleurs l'appui du ministère québécois de l'Immigration et des intellectuels par la voie des journaux. Finalement, le problème finira par se régler à l'automne 1980, le gouvernement fédéral acceptant de créer un programme spécial pour les Haïtiens illégaux.

L'affaire des Haïtiens illégaux coïncide avec un important développement de la communauté noire francophone au Québec. Cette communauté, qui comptait à peine 2 000 membres en 1965, voit ses effectifs grimper à 25 000 en 1980. L'essor de la communauté noire à Montréal n'a pas été sans susciter de nouveaux conflits sociaux jusque-là moins répandus : tensions sociales dans les écoles, cas de brutalité policière, problèmes dans l'industrie du taxi, etc. Ce type de tensions sociales développées dans les grandes villes nord-américaines depuis plusieurs décennies a commencé à se développer à Montréal, bien qu'à un degré modéré jusqu'ici.

D'autres réfugiés politiques dont le statut ne faisait pas de doute aux yeux du ministère fédéral de l'Immigration ont été accueillis au Québec au cours des années 70, notamment des Chiliens fuyant le régime Pinochet en 1974 et des Vietnamiens du Sud désirant se soustraire au nouveau régime communiste. Mais ce sont les « réfugiés de la mer » qui ont suscité le plus important mouvement de solidarité. Entre le 1er avril 1979 et le 31 mars 1981, le Québec reçoit près de 13 000 réfugiés du Sud-Est asiatique, soit plus de 25 % de son immigration annuelle. De ce nombre, 4 263 bénéficient du parrainage collectif.

Le mouvement de solidarité s'étend à l'échelle du Québec dans des régions jusque-là peu touchées par les courants migratoires internationaux puisque 45 % des 516 groupes parrains se situent en dehors de la région de Montréal28.

La réponse généreuse du peuple québécois à l'égard des réfugiés montre bien le paradoxe de ses attitudes face à l'immigration. Accueillant pour le visiteur étranger, comme l'attestent de nombreux récits de voyageurs depuis le XIXe siècle, prêt à se mobiliser pour venir en aide aux réfugiés, il manifeste en même temps une certaine distance, voire de la crainte et de la méfiance dans ses rapports quotidiens avec les immigrants une fois installés à demeure.

4. La nation québécoise et le pluralisme culturel : perspectives des années 80

Les années 80 inaugurent une nouvelle période dans les relations entre les Canadiens français et les « autres » dans le cadre géopolitique du Québec.

La crainte historique de la nation canadienne-française à l'égard de l'immigration a finalement cédé la place à l'affirmation politique de l'État québécois dans ce domaine. Au seuil des années 80, le Québec dispose désormais d'une politique, d'une réglementation et de structures de sélection, d'accueil et d'intégration en matière d'immigration. Les effets de la loi 101 obligeant les enfants d'immigrants à fréquenter l'école française commencent à se faire sentir avec une acuité que personne n'avait osé prévoir à l'époque de la crise linguistique. L'échec des partisans du OUI au référendum de 1980 et le déclin d'un certain nationalisme québécois de combat ajoutent à la complexité de la situation. Ces problèmes nous permettent de voir pourquoi les années 80 continuent de véhiculer les tendances lourdes de la société québécoise à l'égard de l'immigration et en quoi la question de l'immigration se pose en même temps en des termes inédits. Il s'agit en somme de savoir comment la culture québécoise réagira aux sollicitations des diverses communautés ethniques. En même temps, il faudra suivre de près l'évolution de ces communautés vers la francisation pour voir si cette nouvelle orientation sera suivie d'une attirance vers la culture québécoise.

Par ailleurs, le Québec, en tant que société développée, fait face aux mêmes problèmes sociaux que d'autres pays industrialisés tels que la France, les États-Unis et le Canada anglais en ce qui concerne l'intégration socio-économique de ses immigrants dont une proportion sans cesse croissante origine des pays du Tiers-Monde. Il suffit de penser aux problèmes des travailleurs immigrants et des femmes en particulier, au choc culturel subi par leurs enfants dans les écoles de la société d'accueil, à la mise en ghetto de certains groupes ethniques défavorisés, aux tensions sociales qui affleurent çà et là. En somme, le Québec s'inscrit dans un vaste courant mondial de brassage de population amorcé au début du siècle dernier et qui s'accélère en cette fin du XXe siècle.

Si la question de l'immigration n'est pas nouvelle en soi, c'est la manière de la poser qui s'est modifiée au cours des années 80. En ces années de crise économique où le flux de l'immigration étrangère au Québec est relativement restreint, le débat sur le sujet ne porte pas sur la nécessité d'augmenter ou de diminuer ce flux migratoire comme ce fut le cas par le passé. Ce n'est plus tant aux structures de sélection et d'accueil pour les immigrants qu'on s'intéresse comme durant les années 70. La question s'est déplacée de l'immigration vers l'ethnicité qu'on a désignée par l'expression de « communautés culturelles ». Même le ministère québécois de l'Immigration a changé d'appellation en 1981 pour devenir le ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration, indiquant par là la nouvelle perspective politique et idéologique sur la question.

Beaucoup plus qu'une question de terminologie, ce changement d'appellation rend compte de nouvelles réalités et de nouvelles perceptions de ces réalités. D'affaire privée qu'elle était pour la société québécoise avant la création d'un ministère de l'Immigration, l'immigration est devenue par la suite affaire d'État jusqu'au moment où l'on s'est rendu compte des limites culturelles de cette action de l'État. La nouvelle sensibilité à l'égard de l'immigration et des communautés culturelles constitue en quelque sorte une réappropriation de cette réalité par la société civile quant aux mouvements sociaux, aux milieux de travail, à l'école et à la production culturelle notamment.

On ne peut que constater en effet que la question de l'immigration a cessé de revêtir un caractère à dominante nationaliste pour devenir d'abord une question sociale. Non pas que le rapport à la nation québécoise ne se pose plus, bien au contraire, mais il se pose davantage comme un problème social à l'intérieur des nouvelles règles du jeu intériorisées à la suite des réaménagements politico-linguistiques des années 70.

Les mouvements sociaux ont été les premiers à prolonger l'action de l'État au niveau de la société civile. Le mouvement syndical, quant à lui, qui historiquement a longtemps craint les effets néfastes de l'immigration sur le marché de l'emploi, s'est tourné résolument vers les travailleurs immigrés, influencé sans doute par des courants semblables dans d'autres pays industrialisés. Le mouvement féministe, pour sa part, a fait une place importante aux problèmes de la femme immigrante, en particulier en rapport avec le marché du travail. Des groupes populaires urbains ont intégré la cause des immigrants à leurs propres luttes. Dans le champ culturel, outre la part grandissante accordée à l'immigration et aux communautés culturelles dans les journaux et les médias électroniques, on ne compte plus les numéros de revues culturelles, populaires ou scientifiques qui se sont penchées sur une réalité jusque-là marginalisée.

Il faudrait par ailleurs vérifier dans quelle mesure la réalité allophone a commencé à s'exprimer au Québec dans le domaine de la création littéraire et de l'imaginaire. Il y a fort à parier que nous en soyons encore aux balbutiements dans ce domaine. Nos téléromans, pour ne citer que cet exemple, n'ont pas encore intégré la nouvelle pluralité culturelle du Québec; ils demeurent centrés, pour la plupart, sur l'unité familiale.

Quoi qu'il en soit, on ne saurait nier qu'il se soit développé une plus grande interpénétration culturelle et sociale entre les Québécois de vieille souche et les nouveaux Québécois issus des vagues successives d'immigration, encore qu'on puisse discuter sur l'ampleur de ce rapprochement.

Ces nouveaux rapports interculturels suscitent par ailleurs un certain nombre de positions idéologiques qu'on aurait avantage à bien identifier pour faire progresser le débat. Car ces prises de position idéologiques ont des répercussions sur le développement d'une politique de l'école pluriethnique au Québec.

On peut distinguer quatre principales attitudes en rapport avec la question de l'immigration au Québec qui se traduisent par autant de discours idéologiques susceptibles de se retrouver tant chez les Québécois de vieille souche que chez ceux de nouvelle souche et chez les immigrants.

La première attitude en est une de méfiance et de refus de l'altérité culturelle. Cette attitude, dont on a vu les racines historiques, notamment au début du siècle et dans les années 30, considérait l'immigrant non francophone comme une menace à l'intégrité culturelle des Canadiens français. À une époque relativement récente où le Québec ne contrôlait pas les mécanismes de sélection des immigrants, le sentiment d'insécurité collective ainsi généré constituait un terrain fertile pour le développement d'idéologies hostiles à l'immigration et dans certains cas carrément xénophobes.

Cette méfiance envers la culture étrangère était du reste partagée par nombre d'immigrants à l'égard des Canadiens français. Tant et si bien que des communautés d'origine ethnique différentes ont pu vivre côte à côte durant des décennies, particulièrement à Montréal, sans véritablement se connaître.

De telles attitudes de méfiance, voire d'hostilité, peuvent encore être observées à l'occasion entre la majorité francophone et les groupes ethniques minoritaires. Mais il n'existe pas pour l'heure de véhicule articulé pour transformer ces attitudes en idéologies politiques, comme c'est le cas en France, par exemple.

Il ne faut pas en conclure pour autant au peu d'importance de cette prise de position en rapport avec la question de l'immigration et des communautés culturelles. En réalité, cette attitude négative demeure bien vivante au sein de la population, encore qu'il soit difficile d'en mesurer l'ampleur. Elle se traduit par une résistance sourde, au niveau de la vie quotidienne, sans articulation idéologique plus précise que certains lieux communs sur les « immigrants voleurs de jobs ». Néanmoins, advenant un retour peu probable à une politique d'immigration massive, de telles attitudes seraient susceptibles de prendre de l'ampleur.

Parmi les attitudes d'ouverture envers les immigrants et les communautés ethnoculturelles, les débats des récentes années au Québec permettent de distinguer trois idéologies : l'idéologie de l'assimilation, celle de l'intégration et celle du relativisme culturel.

L'idéologie de l'assimilation n'a pas particulièrement bonne presse auprès des communautés culturelles depuis quelques années. Cela fait suite au réveil du sentiment ethnique observable un peu partout en Amérique du Nord. Selon les tenants de cette idéologie qu'on retrouve à l'occasion dans des mouvements nationalistes, les immigrants qui ont choisi de vivre au Québec doivent accepter de se fondre à plus ou moins longue échéance dans la majorité francophone.

Cette position a également des racines historiques qu'on retrouve jusqu'au début du XIXe siècle alors que les élites nationalistes de l'époque étaient prêtes à accueillir les immigrants anglophones dans la mesure où ils accepteraient les lois et les coutumes françaises. Avec la même logique, on prônait l'immigration française et belge et le rapatriement des Franco-Américains, à la fin du siècle dernier, parce que ces immigrants étaient les seuls qu'on croyait pouvoir assimiler à l'époque. Plus près de nous, au cours des années 1960-1975, nombre d'indépendantistes considéraient que le problème de l'immigration se réglerait de lui-même le jour où le Québec obtiendrait sa souveraineté. Les immigrants, disait-on, choisiraient d'eux-mêmes de s'assimiler à la majorité francophone.

Les tenants de l'assimilation n'avaient peut-être pas mesuré l'ampleur des résistances à ce processus du fait de l'existence de solides communautés ethnoculturelles dans certains cas. Ce sont les porte-parole de ces communautés qui se sont le plus vigoureusement élevés contre le processus d'assimilation considéré comme une forme supplémentaire d'aliénation pour l'immigrant. Bien entendu, dans ces débats passionnés, on parle rarement des choix individuels en faveur de l'assimilation. Car c'est un fait que nombre d'immigrants ont choisi délibérément de s'assimiler au groupe anglophone ou au groupe francophone. Leurs enfants, à la suite d'intermariages ou autrement, sont devenus des Québécois ou des Canadiens, sans ces caractéristiques de distinction ethnique que constituent l'appartenance à une association ethnique, le partage de certaines habitudes de la vie quotidienne et l'accent qui les ferait distinguer des autres lorsqu'ils s'expriment en français ou en anglais. Seuls demeurent la conscience des origines et l'usage d'un patronyme à consonance étrangère, pour les individus issus de minorités non visibles. C'est le cas notamment de nombreux francophones d'origine irlandaise ou italienne.

Quoi qu'il en soit des choix individuels en faveur de l'assimilation de la part de certains immigrants ou fils d'immigrants, cette option demeure impopulaire dans le champ idéologique, d'où son expression publique plutôt discrète ces dernières années.

À l'opposé et comme en réaction, une troisième idéologie s'est développée assez récemment en rapport avec la question de l'immigration. Il s'agit de ce qu'on pourrait appeler l'idéologie du relativisme culturel. Cette idéologie des rapports interculturels émerge de la crise sociolinguistique des années 70 et de l'affirmation des communautés ethnoculturelles qui en a découlé. Mais sans doute pourrait-on lui trouver des racines plus anciennes dans l'approche humaniste et universaliste que l'Église catholique a toujours adoptée en matière d'accueil aux immigrants, ici comme ailleurs.

Selon les tenants de cette idéologie relativiste, toutes les cultures se valent et il convient de rejeter les vieux schémas simplistes sur les rapports entre une majorité et des minorités au profit d'une nouvelle approche plus communautaire où la culture de chacun serait reconnue à sa juste valeur. D'autant plus, ajoutent-ils, que nous appartenons tous à une minorité, à l'échelle mondiale. Certains, plus utopistes, rêvent même de créer au Québec une nouvelle culture pluriethnique et ouverte au monde. Cette position minoritaire défendue par certains intellectuels québécois trouve de nombreux appuis au sein des communautés ethnoculturelles qui verraient ainsi leur autonomie renforcée.

Or, quelque généreuse qu'elle soit, cette position de relativisme culturel est plus adaptée à l'échelle des petits groupes qu'à celle de la société globale. On voit mal, en effet, comment une telle politique pourrait être praticable à l'échelle du Québec. Car une société n'est pas composée que d'individus ou de petits groupes; elle résulte d'un ensemble d'institutions et d'un système politique eux-mêmes reflets d'une histoire et d'une culture. En contrôlant un État provincial depuis 1867 et certaines institutions politiques depuis 1791, les Canadiens français ont contribué à l'émergence d'une culture originale dont les racines remontent au début du régime français.

Comment imaginer que le poids culturel de ces institutions puisse ne pas pencher dans la balance en faveur des Québécois francophones, du moins dans l'état présent du rapport démographique entre la majorité et les minorités? Certes, le nouveau sentiment d'être majoritaires qui s'est développé chez les Québécois francophones et qui n'a pas d'antécédent depuis la Conquête de 1760 a engendré chez certains un sentiment de culpabilité à l'égard des communautés ethnoculturelles minoritaires. Mais il est peu probable que la société québécoise dans son ensemble développe des attitudes suicidaires qui l'amèneraient à se considérer à nouveau comme une minorité parmi d'autres à l'échelle canadienne.

Il n'est pas impossible d'imaginer un scénario pour un futur lointain où la baisse démographique conjuguée aux pressions de l'immigration internationale et à une mutation radicale de la culture québécoise viendrait remettre en question la relative cohérence de cette société et de ses mécanismes d'autoreproduction. Mais ce ne sont là que spéculations et l'approche du relativisme culturel, pour valable qu'elle soit en anthropologie, ne saurait tenir lieu de politique pour le Québec; toute tentative dans ce sens risquerait de renforcer la première tendance évoquée, celle de la xénophobie. Il en résulterait également un fossé culturel entre la région de Montréal et les autres régions du Québec demeurées relativement homogènes sur le plan ethnique.

Reste une autre voie praticable qui s'est également exprimée avec une certaine cohérence depuis les années 70 via ce qu'on pourrait appeler l'idéologie de l'intégration culturelle. On la retrouve avec des contours plus ou moins définis dans le Livre blanc sur le développement culturel publié par le gouvernement du Québec en 1978. Certains aspects ont été précisés par la suite dans un document intitulé Autant de façons d'être Québécois et destiné à faciliter l'intégration des communautés ethnoculturelles au sein des institutions publiques québécoises29. Cette idéologie de l'intégration culturelle ne s'est cependant pas limitée aux cercles gouvernementaux puisqu'elle est largement répandue au sein de la société québécoise.

En théorie, cette approche du problème des minorités devrait rallier un large consensus puisqu'elle veut réconcilier les deux pôles de la dynamique sociale en cause : la préservation des identités ethniques et leur participation à la société d'accueil, en l'occurrence la majorité francophone.

Si la réalité est beaucoup plus complexe, c'est que le dosage entre l'identité et la participation doit être revu sans cesse dans l'état actuel de la situation au Québec. À trop vouloir encourager l'affirmation des identités ethniques, on risque d'encourager la formation de ghettos culturels ou de reprendre à l'échelle québécoise l'expérience pour le moins ambigüe du multiculturalisme canadien. En mettant au contraire l'accent sur la participation à la culture de la majorité, on peut soulever la méfiance des communautés culturelles qui verront là une nouvelle tentative d'assimilation; sans compter la résistance qui pourrait se développer au sein même de la majorité.

De toutes les idéologies signalées précédemment d'une manière un peu schématique, celle de l'intégration culturelle demeure la plus susceptible de se traduire en termes de politiques, malgré les ambiguïtés qu'elle comporte. Jusqu'où finalement pourra aller cette intégration culturelle? On a misé jusqu'ici sur l'emploi dans le secteur public pour intégrer les immigrants à la société québécoise. Malheureusement, cette politique annoncée dans le document Autant de façons d'être Québécois arrive trop tard, dans une conjoncture de déclin de l'État employeur. Les mesures susceptibles d'être prises dans ce secteur risquent de demeurer plutôt symboliques dans les années à venir. Par contre, le nouveau dynamisme du secteur privé francophone a plus de chance d'exercer un attrait auprès des immigrants et des communautés ethniques et de faciliter leur intégration culturelle à long terme.

La principale résistance des minorités ethniques à la perspective d'intégration culturelle s'exprime par la crainte de perdre l'héritage culturel antérieur. Cette crainte n'est pas dénuée de fondement même si le nouvel arrivant sait qu'il ne saurait être question de recréer, à long terme, une réplique exacte de la culture d'origine. C'est une culture différente qui se développe dans le pays d'accueil.

Cette question mériterait des études plus approfondies. Mais on a déjà suffisamment parlé de troisième culture dans le cas des communautés ethniques établies au Québec depuis plusieurs décennies pour ne pas voir là une force de changement susceptible de faciliter un rapprochement interculturel entre une culture francophone majoritaire acceptant une mutation progressive de ses paramètres traditionnels et des cultures allophones ayant fait un bout de chemin dans le sentiment de partager une aventure commune dans l'espace québécois.

Le cas des Anglo-Québécois est susceptible à bien des égards de servir d'exemple à ce sujet, aussi paradoxale que la chose puisse paraître. N'ont-ils pas, surtout depuis quelques années, le sentiment d'être différents des Canadiens des autres provinces du fait qu'ils sont en contact avec la culture québécoise? Et cela, en dépit de la résistance qu'ils ont manifestée face à la francisation du Québec au cours des années 70.

Ainsi, la profonde mutation culturelle de la société québécoise qui s'amorce depuis la fin de la crise linguistique est fort complexe et plus ou moins imprévisible à long terme. On comprend que, dans un tel contexte, l'école devienne un enjeu capital pour l'avenir.

Cette importance de l'institution scolaire comme lieu d'intégration culturelle des immigrants et des communautés ethnoculturelles avait été soulignée dès les années 50 et surtout après 1969, comme on l'a démontré antérieurement. Mais la mise en oeuvre d'une politique d'intégration scolaire des immigrants à la majorité francophone telle qu'établie par la loi 101 a eu l'effet de « choc culturel » que l'on sait dans les écoles de la région de Montréal.

Des études récentes ont fait état des défis à relever pour adapter l'école francophone à la situation nouvelle30. Les problèmes soulevés sont multiples et difficiles. Il suffit de songer à celui de la pédagogie en particulier : de nouveaux instruments pédagogiques mieux adaptés à une clientèle multiethnique s'avèrent nécessaires. Il faut prévoir une phase d'adaptation linguistique pour les enfants d'immigrants non francophones arrivés récemment au Québec. Le personnel scolaire enseignant et non enseignant doit également s'ajuster à la situation. Des mesures d'intégration extrascolaires s'imposent dans certains cas pour permettre à ces enfants et à leurs parents de mieux connaître la société québécoise. Par ailleurs, on s'inquiète de l'indifférence d'enfants, de parents et d'enseignants québécois face à la nouvelle réalité interculturelle à l'école. Indice révélateur à cet égard, nombre de parents allophones préfèrent inscrire leurs enfants dans les écoles françaises de la Commission des écoles protestantes du Grand Montréal pour des raisons morales ou culturelles31.

Tous ces problèmes rappelés ici au passage et bien d'autres nous indiquent que c'est autour de l'école que se polarise désormais le débat sur l'intégration des immigrants et des communautés ethnoculturelles à la société québécoise. À cet égard, les 15 prochaines années seront sans doute déterminantes pour savoir si l'intégration de ces nouvelles générations d'étudiants à la société québécoise ne sera que linguistique ou si elle sera aussi culturelle.

D'ici là, l'évolution des écoles multiethniques risque d'être marquée par la dominance de l'une ou l'autre des attitudes évoquées précédemment. L'hypothèse de l'assimilation culturelle à la majorité francophone telle qu'elle existe présentement étant hautement improbable, il reste à savoir quelle sera la nature du pluralisme souvent évoqué dans les discours sur la question. Si ce pluralisme devait être l'expression d'un relativisme culturel, s'il devait déboucher sur le renforcement de communautés ethniques séparées par la même langue - le français -, il y aurait lieu d'être pessimiste sur l'avenir lointain de la société québécoise. Si ce pluralisme devait au contraire déboucher sur une véritable intégration culturelle, le Québec s'en trouverait transformé.

Or, cet afflux de sang neuf pourrait bien s'avérer déterminant pour l'avenir de la seule société francophone majoritaire en Amérique du Nord. La crise actuelle du chômage chez les jeunes qui fait la manchette des journaux masque une crise beaucoup plus grave concernant le vieillissement de la population et la baisse extraordinairement rapide du taux de fécondité chez les francophones. La situation actuelle suscite des commentaires passablement sombres concernant le renouvellement des générations si les tendances observées se poursuivent32.

Selon une telle hypothèse, les conséquences économiques, sociales et culturelles seraient considérables pour le Québec dès le début du XXIe siècle. Or, le recours à une immigration massive pour contrer les effets du vieillissement et de la dénatalité pourrait engendrer à son tour de graves problèmes d'intégration culturelle à moins que d'ici là une tradition d'intégration pluraliste ne se soit développée au Québec.

Dans cette perspective, on comprend mieux l'enjeu actuel de l'école multiethnique. Des blocages historiques expliquent qu'un tel modèle scolaire n'ait pu prendre racine plus tôt au Québec. L'urgence n'en est que plus grande pour l'avenir.

Sans doute l'école n'est-elle pas le seul lieu de transmission de la culture. Peut-être son influence est-elle surévaluée dans la société d'information qui s'annonce et qui facilite l'émergence de nouveaux lieux de production et de diffusion de la culture. Aussi faudra-t-il être attentifs aux autres lieux d'élaboration de la nouvelle culture québécoise, notamment les médias de masse. Dans la mesure où les nouveaux Québécois réussiront le passage de l'intégration linguistique à l'intégration culturelle, le renouvellement de la société québécoise sera assuré. Dans le cas contraire, les lois linguistiques des années 70 pourraient bien être considérées par les historiens de l'avenir comme une ligne Maginot face à la culture américaine.






NOTES :

1 Le Canadien, 28 novembre 1807. [retour au texte]

2 Maurice Séguin, La « Nation » canadienne et l'agriculture (1760-1850), Trois-Rivières, Boréal Express, 1970, p. 202. [retour au texte]

3 Rosaire Morin, L'immigration au Canada, Montréal, éditions de l'Action nationale, 1966, p. 30. [retour au texte]

4 Cet hôpital remplaçait un premier Hôpital des émigrés qui sera en opération, avec des moyens modestes, entre 1823 et 1834. [retour au texte]

5 René Durocher, Paul-André Linteau et Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain, Montréal, Boréal Express, 1982, p. 157. [retour au texte]

6 Ibid., p. 46. [retour au texte]

7 Lionel Groulx, Pourquoi nous sommes divisés, Montréal, éditions de l'Action nationale, 1943, p. 26. [retour au texte]

8 Jean-Paul Fugère, « Le fait néo-canadien dans la vie montréalaise et dans la vie canadienne », L'Action nationale, vol. 25, n° 4 (1945), pp. 354-368; n° 5 (1945), pp. 445-458. [retour au texte]

9 Ibid., p. 452. [retour au texte]

10 Andrée Lajoie-Robichaud, Politiques et attitudes a l'égard de l'immigration depuis la Confédération au Québec, rapport présenté à la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, 1965, pp. 9-12. [retour au texte]

11 La semaine religieuse de Montréal, 5 mars 1947. [retour au texte]

12 Camille L'Heureux, « L'immigration actuelle au Canada », Semaines sociales du Canada, Montréal, Institut social populaire, 1954, p. 171. [retour au texte]

13 Problèmes politiques du Québec, Montréal-Québec, Institut de recherches politiques de la Fédération libérale provinciale, 1957, pp. 9-12. [retour au texte]

14 Jean-Marc Léger, « Notre devoir envers l'immigrant », L'Action nationale, n° 42, 1953, pp. 281. [retour au texte]

15 André d'Allemagne, « L'intégration des immigrants », Nation nouvelle, n° 1, 1959, p. 122. [retour au texte]

16 Québec, Débats de l'Assemblée législative, Quatrième session, 27e législature, vol. 2, n° 16 (17 février 1965), p. 638. [retour au texte]

17 Comité de l'éducation, Bill 85. Débats de l'Assemblée nationale du Québec, vol. 8, t. 6 (session 1969). [retour au texte]

18 Le Soleil, 28 décembre 1974, p. A-4. [retour au texte]

19 Le Devoir, 29 mars 1972, p. 6; 27 mai 1974, p. 2; 4 octobre 1975, p. 7. [retour au texte]

20 « Historique du ministère de l'Immigration du Québec », Québec, Rapport annuel 1980-1981, ministère de l'Immigration, 1981, pp. 90-95. [retour au texte]

21 Québec, La situation de la langue française au Québec, t. 3 : Les groupes ethniques, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1972, pp. 237-239. [retour au texte]

22 Texte intégral de l'entente reproduit dans : Québec, Rapport annuel 1980-1981, ministère de l'Immigration, 1981, p. 103. [retour au texte]

23 Québec, Assemblée nationale, Journal des débats, 20, 63 (17 octobre 1978), pp. 3055-3061. [retour au texte]

24 Freda Hawkins, Canada and Immigration. Public Policy and Public Concern, Montréal et London, McGill Queen's University Press, 1972, pp. 91-95. [retour au texte]

25 Canada, La politique d'immigration au Canada, Ottawa, Imprimeur de la Reine, 1966, p. 17. [retour au texte]

26 Ibid., p. 17. [retour au texte]

27 Canada, Perspectives de la politique d'immigration, Ottawa, Main-d'oeuvre et Immigration, 1974, pp. 62-63. [retour au texte]

28 Québec, ministère de l'Immigration, Rapport annuel 1979-1980, pp. 37-40; Rapport annuel 1980-1981, pp. 48-50. [retour au texte]

29 Québec, La politique québécoise du développement culturel, vol. 1, Québec, éditeur officiel, 1978. Québec, Autant de façons d'être Québécois. Plan d'action du gouvernement du Québec à l'intention des communautés culturelles, Montréal, ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration, 1981, 78 p. [retour au texte]

30 Anne Laperrière, L'intégration socio-scolaire des enfants immigrants dans les écoles de milieux socio-économiquement faibles. Une recherche exploratoire, Montréal, Conseil scolaire de l'Île-de-Montréal, décembre 1983, 76 p.

René Le Corse et Danielle Côté, La situation linguistique dans les établissements d'enseignement, Québec, ministère de l'Éducation, juillet 1983, 62 p.

L'école québécoise et les communautés culturelles (Rapport Chancy), Québec, janvier 1985, 480 p.

L'éducation interculturelle, Avis au ministre de l'Éducation, Québec, Conseil supérieur de l'éducation, avril 1983, 50 p.  [retour au texte]

31 Jean-Pierre Proulx, « La révolution scolaire franco-protestante », Le Devoir, 8, 9 et 10 avril 1984, p. 1. [retour au texte]

32 Georges Mathews, Le choc démographique, Montréal, Boréal Express, 1984, 207 p. [retour au texte]




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