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LA NORME LINGUISTIQUE

LA
NORME
LINGUISTIQUE

Textes colligés et présentés par

Édith Bédard et
Jacques Maurais






Deuxième partie



La norme en linguistique contemporaine






V

Le rôle des linguistes de l'École
de Prague dans le développement de
la norme linguistique tchèque

Par Paul L. Garvin



Le présent travail a pour but d'effectuer un bref examen du développement de la langue standard tchèque ainsi que du rôle qu'a joué l'École de Prague dans sa description et dans sa codification. Le cas tchèque est intéressant à un double point de vue : d'une part, à cause de l'intérêt que présente l'étude de l'évolution du tchèque standard pour d'autres pays aux prises, eux aussi, avec des questions de langue nationale, et d'autre part, en raison de l'exemple d'intégration de la linguistique dans la vie culturelle d'une nation grâce à l'apport des linguistes à l'enrichissement de la langue.

L'origine relativement récente de la version moderne du tchèque standard constitue le trait marquant de son histoire. Même si les débuts de la langue remontent à la période se situant entre le XIVe et le XVIe siècle, la défaite subie par le peuple tchèque au cours de la guerre de Trente Ans (1618-1648) eut pour effet d'interrompre son activité intellectuelle jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Cette époque, marquée par le siècle des lumières en Europe et par l'éveil national tchèque, entraîna la reprise de l'usage culturel de la langue tchèque. La consolidation de la langue standard ne se réalisa définitivement que dans la seconde moitié du XIXe siècle.

L'angliciste tchèque Vilém Mathesius, qui a apporté une contribution importante à la théorie des langues standard (cf. ci-dessous), a caractérisé les débuts de la langue standard tchèque moderne en ces termes :

« L'état de la culture nationale tchèque au milieu du XVIIIe siècle était, à beaucoup de points de vue, comparable à celui de la culture nationale anglaise au début du XIIIe siècle. Les conséquences religieuses, sociales et nationales de l'écroulement de la rébellion protestante contre les Habsbourg dans la première moitié du XVIIe siècle avaient entraîné peu à peu le déclin de la culture nationale jusqu'à son paroxysme au milieu du XVIIIe siècle. À cette époque, la tradition de plusieurs siècles de langage cultivé était presque perdue, la littérature catholique du baroque n'étant pas en mesure de compenser en permanence la perte qu'avait subie la culture de la langue par suite de l'interdiction des oeuvres classiques des anciens maîtres en raison de leur origine protestante. La langue nationale se voyait graduellement éliminée de toutes les sphères de la vie publique, de telle sorte que le tchèque semblait avoir périclité au point de n'être plus qu'une langue populaire. C'est pourtant à cette époque qu'eurent lieu les premières tentatives d'éveil national visant à l'élaboration d'une littérature et d'une langue standard nouvelles. Plusieurs possibilités se présentaient, dont celle d'établir les bases de la nouvelle langue sur celles de la langue décadente de l'époque en élevant cette dernière au niveau de langue standard cultivée. C'est le chemin qu'avait pris l'Angleterre avec succès quelque cinq cents ans auparavant. La situation en Bohême, cependant, était un peu différente, l'ancienne tradition de la langue standard n'étant pas aussi parfaitement éteinte qu'en Angleterre à l'époque mentionnée en Slovoquie, elle était même, au contraire, assez vivante. Les débuts de l'éveil national étaient plus conscients en Bohème qu'ils ne le furent en Angleterre. Le siècle des lumières, auquel cet éveil était lié, avait une attitude peu accueillante envers la culture baroque sur laquelle étaient basés les derniers rameaux des efforts littéraires après la guerre de Trente Ans. Finalement, il y avait aussi les philologues, conscients du passé glorieux de la nation et de son ancienne tradition littéraire.

Par la suite, en raison surtout de sa structure grammaticale, c'est sur l'ancienne langue standard que l'on établit les bases de la nouvelle langue standard » (Mathesius, 1948 : 441-442).

Cette évolution s'opérait alors que les principales langues européennes telles l'espagnol, le français, l'anglais et l'allemand étaient déjà épanouies. Il incomba donc d'abord au tchèque littéraire ressuscité de protéger l'identité nationale contre l'influence de ces grandes langues de culture et, tout particulièrement, contre celle de l'allemand. C'est pourquoi le cas tchèque, surtout au début de son histoire moderne, offre bon nombre d'analogies avec la situation dans laquelle se trouvent actuellement les nationalités en évolution qui tentent de créer une nouvelle langue nationale.

La position défensive du tchèque standard au siècle dernier donna naissance à une attitude puriste qui se manifestait par une forte tendance à épurer la langue des influences étrangères, surtout des emprunts à l'allemand.

Roman Jakobson (1932 : 87-88) définit une telle épuration comme « [...] l'élimination de la langue standard des éléments qui bien qu'ils soient ancrés dans l'usage standard contemporain, sont considérés par les puristes comme incorrects ».

Voici ce qu'il dit en ce qui concerne la lutte contre les germanismes : « La linguistique historique justifie-t-elle la lutte contre les germanismes? La linguistique historique nous enseigne au contraire qu'une grande langue de civilisation subit toujours une certaine forme d'hybridation; elle se développe au contact d'autres langues de civilisation, enrichissant ainsi ses ressources expressives. C'est surtout par le croisement linguistique que le développement linguistique se manifeste de la façon la plus marquante » (Jakobson, 1932 : 92).

En somme, l'attitude puriste impliquait un retour aux sources de la langue tchèque afin de résoudre les problèmes de codification qui se manifestèrent durant la renaissance linguistique et les périodes subséquentes.

Le désir d'éliminer les « innovations inutiles » est une des manifestations exagérées du purisme. Voici ce qu'en dit Jakobson :

« La nécessité d'éliminer les éléments nocifs à la langue standard tchèque séduit le puriste non seulement sur la base des considérations historiques et de l'identification du grand nombre de germanismes mais aussi sur celle de l'afflux des innovations qui caractérisent l'histoire de la langue standard tchèque depuis l'époque de la renaissance nationale jusqu'à nos jours. Toutefois, le puriste ne tient nullement compte de la nécessité vitale de toutes ces innovations [...] Le tchèque standard qui, au début du XIXe siècle, n'était que la langue de la petite bourgeoise, est rapidement devenu la langue de la classe dominante de la métropole, récemment créée et luttant pour atteindre un niveau international. Il est compréhensible que les exigences qu'une telle langue doit satisfaire se soient multipliées. Non seulement a-t-on vu surgir des objets nouveaux pour lesquels il fallait trouver des noms, mais encore y a-t-il eu des changements dans les attitudes envers des objets habituels et connus depuis longtemps [...] La différenciation croissante de notre civilisation amène à la multiplication de nos attitudes envers une même chose. À son tour, celle-ci mène à la nécessité d'une différenciation stylistique plus étendue » (Jakobson, 1932 : 97-98).

Le purisme s'implanta solidement surtout par l'entremise du système d'éducation et, plus spécialement, par celle des professeurs de tchèque au niveau secondaire et des auteurs de manuels de grammaire et d'orthographe. Ont également contribué à l'avènement du purisme certaines publications culturelles du pays, en particulier la revue Nae e (Notre langage), consacrée à la culture de la langue.

La renaissance linguistique avait pour but de fournir non seulement un véhicule de création littéraire mais aussi un outil d'expression scientifique, philosophique et juridique, bref un outil capable d'exprimer la vie intellectuelle dans sa totalité. Il fallut donc accroître considérablement les ressources de la langue, tant des points de vue terminologique que grammatical et stylistique.

Au cours des années 60, Karel Hausenblas, un disciple du cofondateur de la théorie praguoise des langues standard, Bohuslav Havránek (cf. ci-dessous), a caractérisé les détails de cet accroissement des ressources de la langue comme suit « [...] les exigences que nous posons à l'expression linguistique ne sont pas toutes également urgentes : les plus importantes parmi elles sont la correction grammaticale et lexicale et un niveau élevé de développement stylistique » (Hausenblas, 1960 : 13).

Tout ce qui a été dit jusqu'ici à propos du développement de la langue standard tchèque peut, à certains points de vue, s'appliquer à n'importe quelle langue littéraire appartenant à une « nationalité mineure ». Ce qui différencie le tchèque de nombre d'autres cas comparables, c'est la participation étroite des linguistes à la promotion, à la description et à la codification de la langue littéraire, participation qui n'a eu de cesse depuis les origines de l'histoire de la langue littéraire moderne, à l'époque de l'éveil national, jusqu'à nos jours. Au début, le travail des linguistes portait surtout sur la promotion et l'élaboration de la nouvelle langue littéraire. Par la suite, soit vers le milieu du siècle dernier, les linguistes se sont penchés sur l'envichissement et la codification de la langue. Durant ces périodes, il s'agissait surtout d'efforts normatifs.

La création de l'École de linguistique de Prague dans les années 20 marqua un changement profond dans le caractère de la contribution linguistique à l'évolution de la langue littéraire; avec le point de vue structuraliste de cette école s'affirme une attitude descriptive et scientifiquement objective face à la langue littéraire dont le perfectionnement et la codification restent pourvus d'intérêt patriotique. Du point de vue sociolinguistique, cette dernière étape de la participation linguistique revêt un intérêt tout particulier; voilà pourquoi le présent travail y sera consacré.

Jusqu'en 1948, l'École de Prague s'organisa autour du Cercle linguistique de Prague, fondé en 1926. En 1932, le Cercle se présenta au public intellectuel du pays grâce à une série de conférences radiophoniques. Cette série, dont le but était de traiter du problème de la langue littéraire et des moyens de la cultiver, fut publiée la même année dans un volume intitulé Spisovná etina a jazyková kultura (Le tchèque standard et la culture de la langue, Havránek et Weingart, 1932). Les conférenciers et auteurs du volume étaient cinq des plus importants membres du Cercle : Bohuslav Havránek, Roman Jakobson, Vilém Mathesius, Jan Mukaovský et Milo Weingart. La série d'émissions ainsi que la version publiée suscitèrent de très vives réactions dans le milieu intellectuel tchèque. Les idées présentées dans cet ouvrage servirent de base à la théorie praguoise de la langue standard et sont encore valables de nos jours comme en fait preuve cette remarque de Hausenblas (1960 : 12) : « [...] au cours des années 30, la culture de la langue reçut une base théoriquement bien fondée et appuyée sur les dernières méthodes de la recherche linguistique synchronique [...] dans les travaux des membres du Cercle linguistique de Prague [...] »

Quinze ans plus tard, en 1947, Bohuslav Havránek résumait l'activité du Cercle linguistique; il signalait l'influence qu'avait exercée la série d'émissions radiophoniques et l'action subséquente sur la codification de la langue littéraire tchèque. Dans son article, il cite, à titre d'exemple, l'influence qu'eut la polémique de 1932 sur l'édition scolaire du dictionnaire académique de la langue tchèque paru cinq ans plus tard.

Dans la préface de cette édition, on voit qu'un des principes formulés dans une des thèses de l'École de Prague présentées en 1932 (cf. appendice) a été accepté presque littéralement. En vertu de cette thèse, la norme de la langue standard doit être basée sur l'usage en vigueur chez les bons auteurs contemporains. On proposa de considérer comme contemporains les ouvrages des « cinquante dernières années ». Par rapport à 1932, il s'agira donc des oeuvres littéraires publiées après 1880, date cruciale, car c'est précisément à cette époque qu'eut lieu la stabilisation de la langue standard tchèque sous sa forme actuelle. C'est cette date-limite, donc, qui a été acceptée par le dictionnaire académique. Cela signifie que l'emploi exclusif de critères de continuité historique pour l'établissement de la norme officielle, contre lequel l'École de Prague avait lutté, a été abandonné.

En commentant les particularités du dictionnaire, Havránek note qu'une série de caractéristiques orthographiques et grammaticales ont été abandonnées en 1932 par l'École de Prague, qui les a jugées archaïques. Les plus importantes du point de vue orthographique sont l'emploi des accents de quantité vocalique selon la bonne prononciation contemporaine plutôt qu'en fonction des critères de continuité historique. Du point de vue grammatical, c'est l'adoption de certaines déclinaisons et conjugaisons courantes pour des mots qui, en vertu du principe de continuité historique, devraient se décliner ou se conjuguer selon les modèles anciens.

Les observations de Havránek montrent jusqu'à quel point les principes linguistiques du Cercle de Prague ont eu une influence sur l'enseignement de la langue maternelle et l'élaboration des nouvelles éditions des manuels officiels de grammaire et d'orthographe.

Quels sont les principes de l'École de Prague en ce qui a trait à la langue littéraire?

Nous avons déjà dit que le Cercle avait adopté une attitude descriptive et scientifique objective. Peut-être faudrait-il préciser ce point : au purisme, qui puise ses racines dans un nationalisme romantique*, la théorie du Cercle oppose un point de vue réaliste fondé sur l'analyse du système linguistique et de la situation sociale dans laquelle la langue est employée. La codification de la langue littéraire ne doit pas reposer sur une notion romantique de pureté de la langue basée surtout sur la continuité historique et l'élimination d'emprunts et autres formes « inutiles » (cf. Ies observations de Roman Jakobson citées plus haut), mais plutôt sur l'observation réaliste de l'usage qu'en font les meilleurs auteurs — écrivains, scientifiques et chefs de file intellectuels.

Toutefois, le Cercle de Prague ne propose pas uniquement une description réaliste de la langue littéraire. Ses membres, surtout Havránek et Mathesius, établissent une base théorique visant à situer la langue littéraire à l'intérieur des phénomènes linguistiques. Bien que cette théorie soit beaucoup moins connue dans le monde linguistique que la phonologie de l'École de Prague, elle constitue un des apports les plus importants de l'École en ce qui concerne notre compréhension de la langue.

Du point de vue théorique, la langue littéraire s'oppose au parler populaire et à ses dialectes régionaux. Il faut donc les étudier en fonction de leurs différences particulières.

La présente étude s'est fixé l'aspect fonctionnel pour point de départ et s'interroge sur le point suivant : en quoi les fonctions de ces deux niveaux de langue diffèrent-elles? Pour l'École de Prague de l'époque (et pour bien des sociolinguistes, jusqu'à nos jours), la notion de fonction équivaut à celle de domaine d'emploi ou l'inclut (la distinction entre fonction et domaine d'emploi nous paraît essentielle — cf. Mathiot et Garvin, 1975). Pourtant, la conception praguoise de ces fonctions est formulée du point de vue des usagers de la langue : ces fonctions se définissent comme des rôles (y compris, surtout, les domaines d'emploi) que chaque niveau de langue remplit au service de la collectivité. La langue standard diffère du langage populaire en ce sens qu'elle peut jouer un plus grand nombre de rôles. Ces rôles supplémentaires peuvent se résumer en une notion générale selon laquelle la langue standard pourvoit à des besoins spirituels et matériels de la collectivité que le langage populaire ne peut satisfaire. Ce sont surtout les besoins d'expression que posent les sphères caractéristiques d'une civilisation avancée, telles que les lettres et les beaux-arts, les sciences et la technologie, la loi et l'administration. C'est donc son rôle culturel plutôt que sa standardisation, dans le sens d'uniformité codifiée (bien que cette dernière s'applique autant), qui caractérise une langue standard dans le sens praguois.




* L'expression « romantisme » s'emploie ici dans son sens commun et non dans son sens spécial de « mouvement littéraire du XIXe siècle ». [retour au texte]




En plus du langage populaire et de la langue standard, la collectivité tchèque possède une troisième variante sociale caractéristique de la langue. Il s'agit de la langue urbaine commune. L'École de Prague l'a définie comme un interdialecte, soit une forme de langue, dialectale à l'origine, mais transcendant toutefois les limites du dialecte individuel et parlée dans une importante partie du pays. Cet interdialecte urbain est fondé sur le parler de la ville de Prague et de la région avoisinante de la Bohême centrale. La situation sociolinguistique tchèque présente un fait intéressant à noter l'emploi que fait le milieu intellectuel d'un mélange de tchèque littéraire et de tchèque urbain commun dans la conversation courante.

Havránek (1942 : 412-413) observe que le tchèque commun urbain, dans son emploi en conjonction avec la langue standard, joue un rôle de langage populaire. En revanche, en conjonction avec un parler populaire, il assume le rôle de substitut de la langue standard. Voilà qui démontre clairement le statut sociolinguistique intermédiaire de cette variété linguistique. Du point de vue structural, elle se distingue de la langue standard surtout par certains traits phonologiques et morphologiques caractéristiques. Les différences entre ces traits et les traits correspondants de la langue standard sont relativement régulières.

Du point de vue de la linguistique descriptive, l'École de Prague s'est avant tout penchée sur les caractéristiques structurales de la langue standard, sur les différences entre la langue standard et la langue urbaine commune et, finalement, sur l'interaction des deux systèmes dans la conversation courante. Dans cette dernière problématique, le travail des Praguois met l'accent sur le niveau phonologique de la langue sans toutefois s'y limiter.

Du point de vue sociolinguistique, l'École de Prague a formulé deux grandes questions : 1) Quelles sont les caractéristiques structurales qui permettent à la langue littéraire de remplir ses rôles? 2) Quel est le rôle du linguiste en ce qui a trait aux moyens de cultiver ces caractéristiques? Ces deux aspects du travail de l'École de Prague méritent une attention toute particulière.

L'École de Prague a relevé deux caractéristiques structurales de la langue standard particulièrement importantes : celle de la stabilité flexible, proposée par Vilém Mathesius (cf. appendice) et celle de l'intellectualisation, proposée par Bohuslav Havránek (cf. appendice). Ces deux notions ont été présentées dans le cadre de l'ouvrage publié en 1932 que nous avons mentionné plus haut. Elles traitent toutes deux des caractéristiques idéales d'une langue standard, caractéristiques essentielles pour que la langue puisse remplir efficacement ses rôles culturels.

La notion de stabilité flexible signifie avant tout que le rôle culturel et éducatif de la langue littéraire repose sur une structure stable, surtout du point de vue des règles grammaticales et orthographiques.

La langue littéraire doit servir de cadre de référence sûr devant la variation dialectale et les variantes individuelles du langage populaire. On parvient à cette stabilité en codifiant la langue standard. Cependant, la codification doit être non pas rigide mais plutôt assez flexible pour assimiler les changements et les nouveautés engendrés par la vie moderne.

La codification suppose deux étapes : tout d'abord, l'élaboration d'une norme codifiée appliquée au moyen des manuels officiels de grammaire et d'orthographe ainsi que des dictionnaires normatifs; puis, la mise sur pied d'un mécanisme d'application de la norme au moyen d'un instrument de contrôle des habitudes linguistiques et littéraires. L'élaboration de la norme doit relever d'un organisme de codification du type académie de la langue ou organisme gouvernemental (ex. : l'Office de la langue française du gouvernement du Québec). Dans certains pays, c'est le ministère de l'Éducation nationale qui en assume la responsabilité. La mise en application de la norme peut être assurée par le système d'éducation.

Pour que la norme littéraire soit flexible, il faut prévoir l'intégration des instruments nécessaires à sa modification et à son enrichissement. Il faut donc créer des mécanismes capables non seulement d'enrichir le vocabulaire, mais aussi d'ajouter des procédés syntaxiques et stylistiques. La lutte du Cercle de Prague contre le purisme portait précisément sur la question de la souplesse de la norme. Les linguistes du Cercle s'opposaient à la rigidité qu'avaient l'intention d'imposer les puristes.

Dans son travail sur ce sujet, Vilém Mathesius (cf. appendice) justifie cette notion en suggérant de remplacer le concept de purisme et de continuité historique par celui fonctionnellement plus pertinent de « haut niveau de développement linguistique » (en tchèque, jazyková vytíbenost, ce qui veut dire littéralement : la qualité d'avoir subi un bon polissage linguistique). Ce concept, l'équivalent de la notion courante au Québec d'aujourd'hui de « qualité de la langue », s'en remet au perfectionnement des ressources de la langue pour remplir ses rôles culturels d'une façon plus élégante et subtile.

La notion d'intellectualisation a trait à l'adaptation de la langue littéraire : elle doit permettre de s'exprimer de façon exacte, rigoureuse et abstraite. Cette tendance à une précision de plus en plus grande dans la formulation se reflète surtout dans la structure lexicale et grammaticale de la langue. Sur le plan lexical, l'intellectualisation se manifeste dans l'évolution des terminologies spécialisées; sur le plan grammatical, elle se manifeste dans la formation de mécanismes syntaxiques permettant de construire des phrases complexes et logiquement structurées. En conséquence, l'intellectualisation permet et assure le développement d'une nécessaire diversité de variétés et de styles fonctionnels, tant littéraires que scientifiques ou autres (pour les détails, cf. appendice). En un mot, l'intellectualisation représente une tendance vers une expression plus systématique et explicite, correspondant à un contenu plus varié, ainsi que plus complexe, plus abstrait et plus perfectionné.

Quant aux moyens de cultiver la langue nationale, le rôle du linguiste a été clairement défini dans les conclusions de l'ouvrage de 1932 parues sous le titre de « Principes généraux pour la culture de la langue » (cf. appendice). Même si ces principes ont été élaborés il y a cinquante ans, les linguistes modernes ne les considèrent pas comme désuets et leur valeur est encore reconnue, comme en témoigne la remarque de Hausenblas citée plus haut En voici un bref résumé :

1) La base de la culture de la langue réside dans la connaissance scientifique de la norme réelle de la langue littéraire. La norme réelle se trouve dans la pratique littéraire et intellectuelle de la génération actuelle et de celle qui l'a immédiatement précédée. La norme fictive réside dans les idées « romantiques » des puristes (voir note p. 145). Les notions qui se rapportent à cette problématique ont été reformulées et clarifiées dans l'ouvrage déjà cité de Hausenblas (1960 : 14-15) :

« La notion d'usage indique simplement l'emploi, l'occurrence habituelle d'un phénomène linguistique. Usuel a trait à ce qui est fréquent, habituel sans égard au fait que cela soit correct ou incorrect, propre ou impropre [...]

La notion de norme implique, en plus, un élément de conformité à des règles établies. La norme de la langue standard (les autres variétés de la langue nationale ayant, elles aussi, chacune leur norme), c'est l'ensemble des règles ayant une existence objective et provenant de la compréhension mutuelle d'une collectivité qui sont perçues et acceptées comme obligatoires dans l'usage collectif des locuteurs d'une langue donnée.

La codification, c'est l'enregistrement et la régularisation de la nomme dans les manuels, les grammaires, les dictionnaires, etc., par une autorité reconnue. En même temps, elle aide à unifier et à stabiliser la norme qui bien des fois est soumise à des oscillations, elle ne doit pourtant pas la freiner jusqu'au point d'empêcher le développement souple dont une langue standard a besoin. Une codification peut refléter bien ou mal la norme existante. Alors que la nomme subit des changements continuels, la codification, elle, ne les subit qu'à des intervalles plus grands et avec un certain retard. Il est donc nécessaire de différencier ces deux termes [...] »

2) Les linguistes doivent participer activement à la codification de la langue tant en matière d'orthographe que de grammaire. Voici ce qu'en pense Hausenblas (1960 : 13) :

« Quant à la correction grammaticale, il y a deux critères principaux pour sa détermination. Le premier, c'est la bonne formation d'un élément linguistique, c'est-à-dire le degré auquel sa formation et son usage coïncident avec les règles qui régissent la langue; le deuxième, c'est la justification fonctionnelle (efficacité); les autres critères — historique, esthétique, etc. — ne s'appliquent qu'en deuxième lieu, bien qu'ils ne soient pas sans importance. »

Cette participation doit contribuer à la stabilisation de la norme sans empêcher son évolution par la conservation artificielle des archaïsmes et sans accroître inutilement les distinctions entre la langue parlée et la langue littéraire (cf. remarques de Roman Jakobson citées plus haut). La participation du linguiste doit répondre à des exigences fonctionnelles, esthétiques et synchroniques : la codification de la langue littéraire doit être dirigée en fonction des rôles que la langue doit jouer, selon les préférences esthétiques de la communauté intellectuelle et les conditions de l'époque actuelle, non du passé.

3) Le travail linguistique doit contribuer à la différenciation fonctionnelle et à l'enrichissement stylistique de la langue littéraire. Cette contribution peut consister en une forme de collaboration à la création de ressources terminologiques et stylistiques pour les divers modes d'expression littéraire, journalistique, technique, administrative et autres. Elle peut également se manifester sous la forme d'une critique réaliste de l'emploi de la langue littéraire dans les divers contextes où elle est utilisée. Il s'agit là de vérifier si elle remplit ses rôles avec efficacité.

La contribution des linguistes tchèques à l'évolution de la langue standard est intéressante non seulement du point de vue théorique mais aussi du point de vue pratique. L'application de leurs principes s'est manifestée dans nombre de cas concrets : les linguistes du Cercle de Prague ont réussi à prendre part au processus officiel de codification de la langue standard et à mettre en application leurs idées principales.

Dans un article de 1947, cité plus haut, Havránek énumère les changements réalisés dans la norme tchèque juste avant la deuxième Guerre mondiale à partir des propositions faites par les linguistes du Cercle.

Plus récemment, les linguistes de Prague (sous la direction de Havránek jusqu'à sa retraite il y a à peu près dix ans) ont pris la direction de l'institut de la langue tchèque de l'Académie des sciences de Tchécoslovaquie. L'institut est actuellement chargé des questions de codification de la norme du tchèque standard, ainsi que de la publication de manuels pertinents pour l'usage des écoles et du grand public. Ces mêmes linguistes sont aussi responsables de la rédaction de la revue Nae e (dont il est fait mention plus haut) — ancien apanage des puristes —, ainsi que des chroniques linguistiques de la radio et des revues littéraires.

En résumant le rôle de l'École de Prague dans l'évolution récente du tchèque standard, on peut souligner deux apports importants. Le premier a trait à une attitude scientifique qui se préoccupe des exigences intellectuelles de la vie culturelle du pays. Cette attitude donne lieu, dans l'étude des problèmes de la langue standard, à un réalisme qui permet de les résoudre en fonction des rôles actuels que la langue standard doit jouer et non pas en fonction du romantisme désuet des puristes. Le deuxième apport consiste en un outil conceptuel pouvant servir de point de départ à une étude sociolinguistique du problème, étude fondée principalement sur l'opposition de la langue littéraire au parler populaire et proposant une variété intermédiaire, l'interdialecte.

En terminant, nous voulons signaler quelques parallèles entre la situation linguistique tchèque et celle du Québec francophone.

1. Les deux communautés linguistiques se caractérisent par une attitude semblable envers leur langue. C'est une attitude bien différente de celle que l'on peut observer chez la plupart des anglophones d'Amérique du Nord, une loyauté linguistique beaucoup plus émotive que celle des anglophones, et qui tient de l'« amour de la langue ». Alleyne et Garvin (1981 : 57) l'ont récemment désignée par le terme « attitude de patrimoine national ». Voici ce qu'en disent les auteurs :

« [...] nous proposons que l'attitude de loyauté linguistique varie sur une échelle allant d'une loyauté pragmatique et peu émotionnelle, basée sur l'utilité d'une langue standard, à un attachement très émotionnel et politiquement très important. À ce pôle-ci de l'échelle de loyauté linguistique, nous désignons l'attitude par le terme « attitude de patrimoine national » (national treasure attitude), à savoir une attitude envers la langue perçue comme partie du patrimoine national. Ce terme implique que la langue standard d'une communauté linguistique, ainsi que d'autres accomplissements tels que la littérature, les beaux-arts et — dans les cas plus récents des nations en voie de développement — des activités comme les sports et la musique populaire sont considérés comme un « trésor national » qui doit être promu, protégé et respecté. Un exemple de loyauté linguistique pragmatique est l'attitude de la plupart des Nord-Américains anglophones pour qui leur langue maternelle n'est qu'un outil pratique dans la réalisation des buts personnels et nationaux (et qu'ils considèrent comme le meilleur des outils linguistiques); un exemple de l'attitude de patrimoine national est celle des membres des nationalités « mineures » de l'Europe, mentionnées ci-dessus [...] »

On retrouve sur la couverture de l'ouvrage de Dane (1964) une expression à la fois dramatique et typique de cette attitude :

« La langue maternelle est intimement liée à toute notre vie. C'est à travers elle que naissent nos Pensées et nos sentiments; elle nous réunit dans une communauté nationale. Non seulement est-elle un héritage précieux de notre passé mais encore s'agit-il d'un moyen de communication capital dont l'importance augmente constamment dans la société moderne, tant dans la vie publique que dans la technologie, la science et la culture.

L'estime et l'amour de la langue nationale ont une solide tradition chez nous. Même à l'époque actuelle, qui est caractérisée par le progrès vertigineux de la civilisation, l'intérêt que l'on porte à la qualité de la langue est très vif. »

2. Les communautés linguistiques tchèque et québécoise se caractérisent par le fait qu'elles sont toutes deux entourées par une communauté rivale plus grande et plus puissante qui menace leur identité linguistique et nationale : pour les Tchèques, ce sont les Allemands; pour les Québécois, les anglophones. Au problème des germanismes chez les Tchèques correspond celui des anglicismes au Québec; les questions de purisme des deux communautés ont, par conséquent, certains traits en commun.

3. Les deux communautés ont chacune subi une défaite nationale, point crucial dans leur histoire : pour les Tchèques, ce fut la guerre de Trente Ans; pour les Québécois, la défaite des Français par les Anglais. Le parallèle se poursuit jusque dans le symbolisme des batailles décisives : aux Plaines d'Abraham des Québécois correspond la Montagne Blanche des Tchèques (bataille de novembre 1620 qui a marqué la défaite définitive de la Bohême indépendante et entraîné sa soumission à l'Autriche).

4. Les deux communautés ont connu une renaissance nationale : pour les Tchèques, l'éveil national de la fin du XVIIIe siècle suivi de l'indépendance nationale (création de la République tchécoslovaque) en 1918; pour les Québécois, la Révolution tranquille et les événements qui en ont découlé.

5. Finalement, la comparaison des deux situations linguistiques pose une question importante pour le Québec qui, à notre avis, mérite d'être étudiée : peut-on parler, dans le cas du français du Québec, de l'existence d'un interdialecte (ou de plusieurs interdialectes) comparable du point de vue fonctionnel au tchèque urbain commun dont nous avons fait mention dans la présente étude?






Bibliographie

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MATHIOT, Madeleine et Paul L. GARVIN (1975), « The Functions of Language. A Sociocultural View », Anthropological Quarterly, 48 : 148-156.






VI

Le concept de norme dans
la théorie Eugenio Coseriu*

Par Luis Fernando Lara



1. J'ai l'impression qu'aujourd'hui lorsque nous parlons de la norme en linguistique, nous nous reportons d'une manière ou d'une autre à la théorie du linguiste roumain Eugenio Coseriu. Le concept de norme qu'il a défini dans son texte déjà classique intitulé « Sistema, norma y habla »1 constitue pour beaucoup un fait établi, unique dans l'histoire de la linguistique. Voici ce que disait à ce sujet Ioanna Vintil-Radulescu en 1969 : « Bien qu'on puisse rencontrer chez d'autres linguistes avant Coseriu les germes de cette idée, elle n'est, chez ceux-là, qu'esquissée » (Vintil-Radulescu, 1969 : 180).

Il ne fait aucun doute que les brillants articles dans lesquels Coseriu a exposé sa conception de la norme2 nous ont donné une définition claire, nette et précise de cette notion, ce qui explique pourquoi la théorie cosérienne a, jusqu'à ce jour, occupé une place prépondérante en cette matière. Pourtant j'ai pu montrer (Lara, 1976 : ch. 1 et 2) que le concept de norme avait déjà fait l'objet d'études en linguistique et, plus important encore, que certains auteurs comme Troubetzkoy, Havránek et Hjelmslev, lui avaient consacré des passages entiers, bien avant la publication, en 1952, du travail précité3. D'autre part, il me semble qu'aujourd'hui nous faisons généralement appel à la norme de Coseriu soit pour préciser le structuralisme saussurien, soit pour définir une nouvelle théorie structuraliste postérieure à l'oeuvre du maître genevois. Pourtant, Coseriu lui-même s'était déclaré en complet désaccord avec les conceptions de Saussure sur la langue et la science du langage. En effet, dans l'introduction de « Sistema, norma y habla », il annonçait :




* Extrait de El concepto de norma en lingüistica, © 1976 El Colegio de México. Traduit par Johanne Duchaine-Juan, Gouvernement du Québec, ministère des Communications, Service des traductions. [retour au texte]

1 Ce travail a été publié pour la première fois en 1952 dans la Revista de la Facultad de Humanidades y Ciencias de Montevideo (pp. 113-177). Par la suite, il a fait partie des cinq études présentées dans Teoría del lenguaje y lingüística general, Gredos, Madrid, Col. Biblioteca Románica Hispánica, no 61. Je citerai la 2e édition (1967, pp. 11-113). [retour au texte]

2 Il traite également de la norme dans : Sincronía, diocronía e historia. El problema del cambio lingüístico, Facultad de Humanidades y Ciencias, Montevideo, 1958 (Coseriu, 1958); « Structure lexicale et enseignement du vocabulaire », Actes du 1er Colloque international de linguistique appliquée, Nancy, 1966, pp. 175-217 (Coseriu 1966); « Sincronía, diacronía y tipología », XI Congreso Internacional de Lingüística y Filología Románica, C.S.I.C., Madrid, 1968, pp. 269-284 (Coseriu, 1968). Certaines références se trouvent également dans les autres études du volume Teoría del lenguaje... Pour obtenir des explications plus exhaustives concernant la norme et, en général, la conception du structuralisme de Coseriu, on peut consulter l'ouvrage intitulé Einführung in die strukturelle Linguistik, cours dispensé par l'Université de Tübingen à l'hiver de 1967-1968. Édition autorisée par l'auteur. (Je ne connais pas toute la bibliographie récente dans laquelle Coseriu aurait pu de nouveau traiter de la norme). [retour au texte]

3 En guise d'antécédents, Coseriu cite Troubetzkoy et un exposé de Hjelmslev et Lotz présenté lors de la Conférence européenne de sémantique. Il ne fait aucune mention de Hjelmslev (1943b) bien qu'un grand nombre des critiques qui y sont émises contre le concept de norme soient encore valables pour l'élaboration de son propre concept. [retour au texte]




« La tripartition que nous proposons sera sans doute interprétée par certains comme une scission de la langue au sens que lui donne Saussure, toutefois ce serait une erreur de se livrer à ce genre de considération puisque notre notion de la langue ne correspond d'aucune façon à celle de Ferdinand de Saussure et de ses successeurs : selon nous la langue se situe à un moment postérieur à l'analyse du langage; elle représente un phénomène concret qui correspond beaucoup plus à la linguistique historique qu'à la linguistique théorique » (Coseriu, 1952 : 14-15).

Cependant, la norme qu'il propose donne lieu à diverses versions, peut-être parce qu'il n'a pas exprimé toute sa pensée dans une oeuvre d'ensemble ou que sa façon d'aborder le structuralisme l'a empêché d'énoncer clairement sa position théorique distincte. Quelle qu'en soit la raison, je devrai, avant d'entrer dans le vif du sujet, préciser comment je comprends la « théorie du langage » de Coseriu face à sa « théorie linguistique ». À mon avis, l'opposition entre ces deux théories réside dans des différences de niveaux théoriques qui déterminent les caractéristiques du concept cosérien de norme. Par conséquent, j'étudierai d'abord la norme à la lumière des éléments d'interprétation puisés dans la théorie même d'Eugenio Coseriu puis la comparerai avec ce que j'ai déjà postulé (Lara, 1976 : ch. 2) comme caractéristique du structuralisme post-saussurien.

1.1. Comme je l'ai déjà dit, je fais une distinction entre « théorie du langage » et « théorie linguistique », à l'instar de Hans-Heinrich Lieb dans Sprachstodium und Sprachsystem (1.1.7). Par « théorie du langage », j'entends la théorie qui a pour objet les langues naturelles (ou, comme le dit Lieb, « la classe des langues naturelles »), c'est-à-dire celle qui traite des phénomènes propres aux langues naturelles et tente d'établir un ensemble de principes sur leur nature en tant que systèmes et en tant qu'objets historiques et culturels. Par « théorie linguistique », j'entends la théorie relative à la science qui étudie les langues naturelles et tente d'établir des postulats portant sur les caractéristiques scientifiques de l'étude des langues naturelles4. Ces deux théories sont évidemment reliées bien que je n'aie pu, jusqu'à ce jour, consulter d'études en la matière. Il ne fait aucun doute que la théorie linguistique (ou plutôt une théorie linguistique) détermine le profil d'une théorie du langage (comme il aurait pu arriver avec la théorie du langage qui aurait été formée à partir d'hypothèses glossématiques, par exemple celle de la nature de l'objet linguistique) et c'est ce que Lieb signale à ce sujet. D'autre part, la théorie du langage choisie pourrait également motiver l'apparition de certains éléments dans sa théorie linguistique correspondante (je crois qu'il en serait également ainsi si la notion de langage énoncée dans cette théorie était fondée sur l'acte de parole; cette notion aurait pour effet de modifier, voire d'annuler, une opposition comme celle de langue et de parole)5.




4 Coseriu établit une distinction entre « théorie linguistique » (= théorie du langage, comme je l'entends ici) et « théorie de la linguistique » (= théorie linguistique au sens de Lieb) dans « Logicismo y antilogicismo en la gramática » (Coseriu, 1957). Bien que ce qui soit fondamental ne réside pas dans l'équivalence partielle des termes mais plutôt dans une nette différence d'approche, la « théorie linguistique » de Coseriu découle d'une vision philosophique solidement défendue tandis que la « théorie du langage » de Lieb met au second plan les choix philosophiques, ou plutôt elle fait ces choix en accord avec les mouvements positivistes et analytiques qui sont nés dans le premier quart du XXe siècle. Il existe aussi traditionnellement une « philosophie du langage » dont les caractéristiques varient en Europe et aux États-Unis. En Amérique du Nord, « philosophie du langage » semble être nulle autre qu'une « théorie du langage » au sens que je lui donne ici; en Europe, les linguistes font une distinction entre « philosophie du langage » et tout ce dont traite la linguistique en général; selon eux, il s'agirait plutôt d'une philosophie proprement dite. Par exemple, je crois à l'existence d'une « philosophie du langage » qui traiterait de questions axiologiques; cependant, dans une « théorie du langage », tout critère valorisant son objet serait exclu dés le début. C'est là un sujet très épineux qui nécessiterait des études plus approfondies. Je ne fais ici qu'une ébauche dans le simple but d'expliquer. [retour au texte]

5 Je cite encore Lieb, 1970 : 15; selon lui « théorie du langage et théorie de la linguistique ne peuvent absolument pas être équivalentes même si la première peut faire entièrement partie de la seconde : dans la théorie de la linguistique, il y aurait toujours des énoncés qui ne pourraient faire partie de la théorie du langage, par exemple un énoncé comme La linguistique se divise en trois disciplines. Notamment, une expression sur les expressions ou sur les méthodes ne peut relever d'une théorie du langage ». [retour au texte]




2. À mon avis, le cas de Coseriu confirme ce que j'avance, à savoir qu'une théorie du langage a précédé génétiquement et imprégné une théorie linguistique subséquente. Ainsi, par exemple, la conception historique dont j'ai déjà parlé a fourni les éléments de base pour toute la critique de la dichotomie synchronie/diachronie étudiée par Coseriu dans l'ouvrage qu'il a publié en 1958 sous le titre de Sincronía, diocronía e historia. De plus, je l'expliquerai plus loin, l'adoption d'une méthodologie structuraliste a été le fruit d'un arrangement entre la philosophie de Coseriu et l'évaluation du structuralisme selon les principes théoriques que le maître roumain avait posés au préalable.

2.1 Il m'est impossible d'étudier de façon exhaustive la genèse de la théorie du langage de Coseriu, non seulement pour des raisons d'espace et d'uniformité mais aussi parce que la biographie intellectuelle de Coseriu est l'une des plus vastes et des plus complexes que je connaisse. Il s'est lui-même qualifié d'idéaliste, mais d'une forme particulière, « plus près de Hegel et de Humboldt que de Vossler et de la stylistique » (Coseriu, 1968b : 32)6. Que ce soit dans ses publications ou dans les cours auxquels j'ai eu l'occasion d'assister à l'université, sa théorie du langage constitue un tout cohérent dans lequel les aspects les plus secrets de sa pensée s'organisent autour d'une formation philosophique profonde qu'il nous est impossible de découvrir et, plus encore, d'évaluer. Par conséquent, j'ai dû me restreindre à ses publications. Aussi essaierai-je de combler les vides entre les citations en m'appuyant sur les connaissances acquises au cours de mes études et, surtout, sur les conclusions que j'ai tirées en tentant d'interpréter sa pensée.

L'idéalisme de Coseriu est reconnaissable, mis à part ce qu'il cite lui-même d'auteurs comme Aristote, Humboldt, Hegel ou Croce, par son opposition au positivisme structuraliste. En d'autres mots, on le qualifie d'idéaliste en montrant tout simplement en quoi il n'est pas structuraliste.

Dans mon chapitre sur Hjelmslev (Lara, 1976 : ch. 2), j'ai essayé de montrer que les structuralistes doivent avoir une conception formelle de l'objet linguistique et partir du principe selon lequel la langue, soit le système de fonctions oppositives, relatives et négatives, précède la parole (je laisse ici de côté la forme même de la théorie du langage ou de la linguistique propre à Hjelmslev, à laquelle je reviendrai plus tard). Au contraire, selon Coseriu, « la langue existe seulement dans et par la parole : dans l'histoire qui se déroule* (res gestae, Geschichte), on ne trouve que des actes linguistiques individuels, utilisant des modes et reproduisant des modèles antérieurs » (Coseriu, 1958 : 221). « L'histoire qui se déroule » constitue l'unique donnée, l'unique objet du linguiste, car il faut lui supposer une existence en elle-même non formelle quoique d'une certaine façon « substantielle » (ici, l'adjectif ne sert qu'à des fins purement explicatives). Certes, il existe des « modèles antérieurs » à l'acte individuel de la parole mais il semble que leur antériorité ne soit qu'historique, c'est-à-dire antériorité dans le temps et non dans une région plus profonde de l'entité linguistique. Ainsi la langue serait un résultat et un fait intrinsèquement historique : « Le pouvoir parler serait alors structuré à partir de certaines traditions historiques7. »

Selon la conception structuraliste du langage, il aurait existé un « système » antérieur à l'acte même. Or, d'après Coseriu, le langage ne peut être prédéterminé de cette façon; il constitue plutôt une « activité libre et finaliste qui porte en elle sa propre fin et qui, de plus, est idéalement antérieure à la puissance » (Coseriu, 1958 : 220), c'est-à-dire, antérieure au « savoir parler » que constitue la langue :




6 En 1958, il se qualifiait déjà de « partisan de l'idéalisme » (Coseriu, 1958 : 223; note 51). Il ne faut pas tenir compte des accusations superficielles que lui a portées Robert A. Hall Jr. (1963). [retour au texte]

* Historia que ocurre dans le texte original espagnol. [retour au texte]

7 Cf. Coseriu prétend qu'il s'agit de la base même du structuralisme. [retour au texte]




« Le parler est idéalement antérieur à la langue et son objet (qui est la signification) est nécessairement infini Ainsi, ce ne serait pas bien définir le langage que de prétendre qu'il s'agit d'une activité dans laquelle on emploie des signes (déjà établis) car il représenterait plutôt une activité créatrice de signes » (ibid.)8.

On se retrouve ainsi devant un point de vue radicalement distinct du structuralisme. Et cela, pour deux raisons fondamentales : la première, parce que Coseriu fait primer l'acte concret et individuel à toute existence possible du « système », en d'autres mots, l'objet de la théorie du langage est quelque chose de sensible dont la nature pourrait être considérée comme distincte de « l'objectivité formelle » du structuralisme9. La deuxième, parce qu'il conçoit le langage comme quelque chose en construction, à la fois résultat (ergon, Werk) et principe de nouveau actif (energeia, Tätigkeit). De plus, lorsqu'il propose que cette construction constante de la langue se déroule dans le temps historique, il implique possiblement le dépassement de la dichotomie synchronie/diachronie, jusqu'à maintenant considérée comme fondamentale (en réalité, je pense que le structuralisme n'est pas contraire à l'existence d'éléments historiques dans l'entité linguistique; néanmoins l'interprétation théorique qu'on en faisait semblait dresser deux frontières de dépassement impossible. Le travail de Lieb, dans la ligne de pensée de Saussure, montre comment il est déjà possible d'inclure le devenir historique dans la théorie du langage).

La « conception moniste du langage » de Coseriu10, servant à marquer son opposition au dichotomisme structuraliste, est valable en ce sens qu'elle réunit en un tout harmonieux des éléments qui, autrement, se présentent séparément. Coseriu se rend parfaitement compte que le structuralisme semble basé sur un paradoxe : concevoir la langue comme quelque chose de statique et sans histoire, tout en étant conscient des changements qui s'y opèrent constamment. Voilà pourquoi il dit, à propos de l'oeuvre de Saussure :




8 Il est bien connu que l'insistance de Coseriu sur l'activité plutôt que sur ce qui est déjà établi (soit la façon dont il conçoit la langue saussurienne) découle de la distinction aristotélicienne entre (energeia) et (ergon) que Wilhelm von Humboldt a introduite dans la linguistique du XIXe siècle (Humboldt, 1836). Ainsi l'energeia serait l'activité créatrice du langage (Tätigkeit) et l'ergon serait son produit (Werk). Coseriu donne l'interprétation suivante : « Cette langue, déterminée constamment selon sa fonction, est non pas faite mais plutôt se fait continuellement dans l'activité linguistique concrète; il ne s'agit pas de l'ergon mais de l'energeia ou plutôt de la forme et de la puissance d'une energeia. En un certain sens, la langue est un résultat. Toutefois, en général le résultat n'est pas ce qui est effectivement réel; il ne l'est que lorsqu'il est lié avec son devenir. D'autre part, dans le cas de la langue, le résultat est en même temps et immédiatement puissance, soit la condition requise pour poser des actes » (Coseriu, 1958 : 211-212). [retour au texte]

9 Cf. infra, § 2.2. [retour au texte]

10 Cf. Coseriu, 1952 : 90 et suivantes. Cette conception « moniste » est traitée dans divers comptes rendus Nous en signalons ici quelques-uns : G. Carrillo, BdFS, 10 (1958-1959), 439-446 et Vintila-Radulescu, cf. note 2. Voir aussi N.C.W. Spence, « Towards a New Synthesis in Linguistics : The Work of Eugenio Coseriu », ArL, 12 (1960), 1-34. [retour au texte]




« La langue ne se présente que par la parole des individus, car parler signifie toujours parler une langue. Tout l'être du langage tourne nécessairement dans ce cercle. Saussure lui-même l'a vu assez clairement mais il a voulu sortir du cercle; voilà pourquoi il a carrément opté pour la langue. En ressuscitant l'ancienne querelle entre anomalistes et analogistes, il a choisi la voie, en apparence plus facile, de l'analogie pour éviter la mobilité, la variété et l'hétérogénéité de la parole. Cependant, il faut emprunter le chemin le plus ardu : il ne faut pas sortir du cercle même de la réalité du langage et rien n'autorise à considérer l'un des pôles comme primaire. En outre, il ne s'agit pas d'un cercle vicieux car le terme langue n'est pas pris les deux fois dans [e même sens : dans un cas il signifie savoir, bagage linguistique (Sprachbesitz); dans l'autre, il exprime de façon concrète le savoir dans la parole. Comme le disait Platon, la parole est un acte () qui utilise des mots mis à sa disposition par l'usage (). De plus, il faut ajouter que l'acte exprime concrètement le () et, en l'exprimant le dépasse et le modifie » (Coseriu, 1958 : 212-213)).

Ces propos révèlent clairement la distinction que Coseriu fait entre son concept de la langue et celui de Saussure. Selon lui, la « langue » est résultat et activité du langage et constitue en outre, de par sa nature même, un fait historique. « Les langues représentent le savoir parler en tant que déterminé historiquement (appartenant à des communautés historiques). Par conséquent, une langue est un savoir qui se manifeste dans une activité, un système de procédés ou de façons de faire, c'est-à-dire un savoir technique » (Coseriu, 958 : 275)11.

Afin de résumer ce que je viens d'énoncer et d'éclaircir les paragraphes qui suivront, j'aimerais souligner les aspects de la théorie du langage de Coseriu qui m'intéressent plus particulièrement :

  1. L'objet linguistique est le parler des individus;
  2. Il y a dans le parler à la fois activité (energeia) et résultat (ergon);
  3. Ces deux aspects du langage sont indissociables;
  4. Le parler est un fait historique;
  5. La « langue » est le résultat historique et la puissance requise pour des actes postérieurs12.

2.2 Il est difficile de comparer l'idéalisme cosérien avec le structuralisme post-saussurien. J'ai affirmé qu'une des caractéristiques fondamentales de toute forme de structuralisme réside dans la conception strictement formelle de l'objet d'étude qu'il propose; en d'autres mots, l'objet existe dans la mesure où il s'agit d'un extrême dans un rapport La question reste à savoir, tant en ce qui a trait à la théorie de Coseriu qu'à d'autres « structuralismes » contemporains, jusqu'où va cette exigence. À mon avis, il est clair que le structuralisme de Hjelmslev et de Chomsky s'aligne sur ce que Boudon — (1968) appelle « définitions effectives de la structure ». En résumé, leur notion du structuralisme correspond à l'apophtegme de Lévi-Strauss :




11 Il affirme également qu'une langue est, de par sa nature même, un « objet historique particulier au sein de son espèce et cette particularité découle du savoir original qui se manifeste dans le langage » (Coseriu, 1958 : 206, note 27). [retour au texte]

12 « L'historicité de la langue implique sa systématicité » (Coseriu, 1958 : 203). [retour au texte]




« La notion de structure ne relève pas d'une définition inductive, fondée sur la comparaison et l'abstraction des éléments communs à toutes les acceptions du terme tel qu'il est généralement employé. Ou le terme de structure sociale n'a pas de sens, ou ce sens même a déjà une structure » (Lévi-Strauss, 1958 cité dans Boudon, 1968).

Ce qui demeure vague, c'est le type de structure dont il s'agit. Le schéma de Hjelmslev est un système vide, bien qu'il semble que personne n'ait rien exigé de tel. Le structuralisme de Jakobson choisit la définition effective lorsqu'il soutient que tant le binarisme que la formation du système phonologique chez l'enfant sont des faits intrinsèques du langage. Toutefois, concernant la forme même du système, Jakobson, comme l'École de Prague, le considère « plein »13.

Le cas de Coseriu est plus obscur car même s'il affirme que « les structures de la parole sont réelles » et que « les faits linguistiques sont déterminés par leur fonction » (Coseriu, 1958 : 317, note 65), il ne semble pas être guidé par la pensée formaliste du structuralisme. Il essaie plutôt de déterminer ou de découvrir la langue (ergon) en la décrivant. En d'autres mots, il superpose les éléments structuraux à l'objet concret de la parole afin de l'étudier même si l'être du langage est autre chose. C'est ainsi que j'interprète sa critique de plusieurs structuralistes qui, dit-il, prétendent « donner des définitions structurales des catégories linguistiques et oublient que l'optique structurale a pour objet non pas de définir mais plutôt de décrire » (ibid)14.




13 Cf. Jakobson et Halle, 1971 : « Le code phonémique s'acquiert dans les premières années de l'enfance et, comme la psychologie le révèle, la paire est antérieure aux objets isolés dans l'esprit de l'enfant » (p. 60). Plus loin : « L'inhérence de cette échelle (on se reporte ici aux traits distinctifs) au système linguistique est très manifeste » (p. 61). Selon l'École de Prague, les phonèmes sont les « images acoustico-motrices les plus simples et significatives d'une langue donnée », c'est-à-dire qu'elles fournissent des systèmes « pleins » (Cf. Thèses, p. 10-11). [retour au texte]

14 Dans Coseriu (1957), le sens de cette critique est plus clair. Il semble entendre par « catégorie linguistiques » des rapports d'ordre sémantique qui, dans la « grammaire des cas » de C.J. Filimore, correspondent au « cas profond » et non au « cas formel ». Dans l'optique d'une description de la structure superficielle de la langue, les catégories sémantiques ne pourraient apparaître s'il n'y avait pas de signifiant pour les refléter. À une occasion, le sujet de l'objectivité des phénomènes linguistiques est traité; toutefois, cette étude n'abonde pas dans le sens qui m'intéresse ici Coseriu (1958 : 222), dit « Il faut souligner que le fait de dire que la langue s'abstrait de la parole n'équivaut d'aucune façon à nier l'objectivité de la langue. Comme la langue est un objet abstrait de la parole, c'est-à-dire un objet idéal, elle s'apparente au caractère ontologique plutôt qu'au caractère d'objectivité pour toute conscience qui la pense ». D'autre part, il suppose que l'objectivité de la langue pour le structuralisme est réelle : « En reconnaissant l'objectivité de la langue et en l'analysant comme telle, on ne l'isole ni la sépare du parler. Le positivisme linguistique, en tendant à chosifier les abstractions, finit, en effet, par considérer la langue et la parole comme deux choses distinctes et, au lieu de placer la langue dans le parler, place la parole dans les individus et la langue dans la société (ou pis, dans la masse) comme si les individus étaient asociaux et la société indépendante des individus et de leurs rapports entre eux » (ibid). [retour au texte]




Il me paraît évident que le débat entourant le structuralisme en tant que conception formelle de la réalité n'est pas encore clos, comme c'est le cas pour toute discussion d'ordre philosophique. Par conséquent, je ne peux nier que Coseriu soit « structuraliste ». Toutefois, je crois pouvoir montrer que la solution au problème théorique de Coseriu réside dans la distinction à établir entre sa théorie du langage et sa théorie linguistique.

Que la théorie du langage de Coseriu ne soit pas formaliste, cela est un fait établi. On devra également reconnaître que toute théorie du langage est structuraliste dans la mesure où elle postule l'objectivité formelle des phénomènes qu'elle étudie. Le « structuralisme » de Coseriu appartient, selon moi, à un autre domaine, celui de la théorie linguistique.

Le linguiste roumain maintient qu'idéalisme et structuralisme ne sont pas irréconciliables, que le « monisme théorique » ne doit pas nécessairement correspondre au « monisme méthodologique » et que « la linguistique comme science (linguistique historique) [doit] nécessairement être identifiée à la linguistique comme philosophie (théorie du langage) » (Coseriu, 1952 : 31). Je crois que, dans ce passage, il indique clairement la ligne de démarcation entre sa théorie du langage (qu'il considère comme une philosophie) et sa théorie linguistique (qu'à appelle « linguistique historique »). Ainsi, il ne me reste plus qu'à analyser l'aspect de théorie linguistique que revêt le structuralisme bien que, pour Coseriu, il s'agisse plutôt d'une « théorie de la description linguistique », comme l'appellerait Lieb.

2.3 La dichotomie langue et parole revient dans la théorie linguistique; toutefois, elle représente non pas une distinction réelle mais plutôt une opposition méthodologique :

« En réalité, ce n'est pas la distinction saussurienne entre parole et langue dont il faudrait parler mais bien de l'interprétation saussurienne de cette distinction qui en soi, est intuitive et courante. Ainsi, quiconque analyse la doctrine saussurienne doit garder présent à l'esprit que ce qui est discutable n'est pas la distinction entre parole et langue, qui est inattaquable (évidemment, la langue n'est pas la même chose que la parole), mais plutôt le sens antinomique que leur donne Saussure, en transformant cette distinction en une séparation de fait Comme dans la formulation de Hegel, la langue est le système de la parole, et non quelque chose qui lui est concrètement opposé » (Coseriu, 1958 : 207, note 32).

Les procédés structuralistes de commutation, d'opposition et de comparaison reviennent également dans sa description du langage. En effet, tout le structuralisme post-saussurien (quoique plus celui de l'École de Prague que celui de l'École de Copenhague) sous-tend les travaux de Coseriu. Voilà pourquoi ceux qui auraient oublié les ouvrages qu'il a publiés en 1952 et en 1958 pourraient à coup sûr le qualifier de « structuraliste », ce qui explique la confusion à laquelle peut prêter le début du présent article.

En partant du principe qu'elle s'inscrit dans la théorie linguistique, l'étude de la parole s'effectue au moyen de l'abstraction et on se trouve d'abord en face de la parole (e1 hablar) comme « langage réalisé », c'est-à-dire comme produit (ergon). Dés lors, il devient possible de faire les projections nécessaires afin d'établir une synchronie et une diachronie, ou un système et une parole (entre lesquels se situe la norme). Toutefois, le procédé d'abstraction est aussi différent de celui proposé par Hjelmslev et de celui qu'utilisent d'autres linguistes contemporains. Selon le maître danois, le point de départ de toute analyse structurale réside dans une hypothèse relative à la structure de la langue et toute hypothèse, comme dans d'autres sciences, est sujette aux procédés épistémologiques de vérification regroupés sous le « principe de l'empirisme ». Ce n'est qu'après avoir procédé à divers examens et vérifié l'exactitude de l'hypothèse à la lumière des données recueillies qu'il est possible de savoir si l'analyse a réussi Coseriu refuse de procéder ainsi; selon lui « les hypothèses entourant l'universel n'ont pas leur place dans les sciences humaines. C'est le savoir naturel de l'homme relativement à ses activités et aux objets qu'il crée lui-même qui prend, dans les sciences humaines, la place qu'occupent les hypothèses dans les sciences physiques » (Coseriu, 1958 : 302)15. De cette façon, le linguiste ne procède pas « à l'aveuglette », comme le propose dans une certaine mesure la glossématique. Il est constamment guidé par son « savoir naturel », savoir inhérent à toute « conscience éveillée » (Leibniz) et savoir progressif. Car ce savoir passe par divers stades depuis ceux qui sont communs à tous les sujets parlants (obscur : savoir de manière douteuse; clair-confus : savoir avec certitude sans pouvoir justifier; distinct-inadéquat : justification partielle) jusqu'aux stades du savoir propres au linguiste scientifique : il s'agit dans ce cas d'un savoir distinct-adéquat (savoir avec certitude et justifier). Par conséquent, le savant possède à la fois le savoir du sujet parlant et le savoir du scientifique et ce sont eux qui orientent ses recherches16.

3. Dans l'oeuvre de Coseriu, le concept de norme semble découler d'une comparaison interprétative entre deux ouvrages de toute première importance en linguistique moderne, à savoir le Cours de linguistique générale de F. de Saussure et la Théorie du langage de Karl Bühler (1967 : 96-123). À l'instar de Hjelmslev dans « Langue et parole », Coseriu a fondé son texte « Sistema, nomma y habla » sur la critique de la dichotomie saussurienne langue et parole qui prête à confusion. Dans son oeuvre, cette critique a deux volets : le premier, qui pourrait s'appeler « analyse du texte saussurien » ne transcende pas les limites du Cours même; le second fait appel au monisme théorique qui est propre à Coseriu.




15 L'opposition de Coseriu à cette façon dont procède le structuralisme radical est clairement formulée dans ses critiques de la glossématique de Hjelmslev à laquelle il rend cependant plus justice que nombre d'autres auteurs de manuels et d'introductions à la linguistique moderne. Selon Coseriu « l'une des erreurs de principe de la glossématique est celle de prétendre offrir une conception conventionnelle de la langue comme s'il s'agissait d'une hypothèse à vérifier. L'être de la langue exige certes des éclaircissements et une justification sur le plan scientifique mais il n'est ni possible ni nécessaire de le supposer, de le postuler de façon hypothétique car a ne s'agit pas de quelque chose d'inconnu à l'homme » (Coseriu, 1958 : 302, note 22). Cf. aussi la note 11 tu présent chapitre. [retour au texte]

16 Coseriu, 1958 : 224, note 57. En outre, il précise que le savoir du sujet parlant ne sert qu'à diriger les recherches; le linguiste ne peut se faire une opinion en se fondant uniquement sur le savoir car il se doit de travailler selon sa méthode propre et éviter d'être subjectif comme l'est normalement le sujet parlant. [retour au texte]




L'oeuvre de Bühler semble avoir de l'importance dans la théorie de Coseriu. Elle fournit à ce dernier un outil précieux tant pour l'analyse des concepts saussuriens que pour la présentation de sa propre notion concernant l'échelonnement des abstractions qui, selon son « structuralisme », doit être effectué par tout linguiste décrivant une langue. Ce qu'on appelle l'« axiome C » de Bühler fournit à la théorie linguistique de Coseriu le cadre général où se situe la norme.

3.1. Bühler analyse les divers aspects du langage de manière phénoménologique, selon que celui-ci est perçu comme phénomène ou objet d'étude de la linguistique. En tant que phénomène, le langage peut être considéré comme une action verbale (Sprechhandlung) si l'on tient compte qu'il représente une manifestation expressive suscitée par les stimuli les souvenirs et les connaissances du sujet parlant. Dans ce cas, le langage est à peine différent des actions humaines en général (Handlungen) et il est considéré à un degré inférieur de formalisation. Toutefois, lorsqu'une action verbale est effectuée dans le but de signifier quelque chose, le langage acquiert une dimension complète, distincte parmi toutes les autres actions humaines et devient un acte de parole (Sprechakt), ce qui implique un degré supérieur de formalisation.

Cependant, sur le plan phénoménologique, il est possible d'analyser le langage sans tenir compte de son lien avec le sujet parlant, comme c'est le cas pour toute étude de texte. Ainsi, nous pouvons l'étudier en faisant abstraction du sujet mais en le liant à un espace et à un temps déterminés; alors, on doit rendre compte des moindres détails. À ce degré inférieur de formalisation, nous trouvons le langage comme produit linguistique (Sprachwerk). Enfin, on peut formaliser le produit en faisant tout de suite abstraction de ses caractéristiques hic et nunc et en cherchant en lui la généralité commune à tous les produits, qui est nulle autre que la systématicité, la forme linguistique (Sprachgebilde).

Selon Bühler, il ne s'agit, dans ce « schéma de quatre champs », que de la systématisation de quelque chose que tous les linguistes ont d'une manière ou d'une autre signalé dans leur étude du langage. Ainsi Wilhelm von Humboldt a mis l'accent sur l'aspect energeia du langage (= action verbale et actes de parole) en l'opposant à l'ergon (= produit et forme) tandis que Saussure s'est intéressé à la langue (= forme), en opposition avec la parole (= action, acte et produit).

Les rapports entre les champs du langage deviennent clairs à la lumière du schéma que propose Bühler :

I II
1 A P
2 F
I phénomène en rapport avec le sujet
II phénomène détaché du sujet
1 degré inférieur de formalisation
2 degré supérieur de formalisation
A action verbale
P produit linguistique
A° acte de parole
F forme linguistique



3.2 C'est maintenant la théorie linguistique fondée sur le monisme de Coseriu qui détermine la transition d'un champ à un autre et offre une vue d'ensemble de l'objet d'étude ainsi que des disciplines linguistiques qui s'en occupent.

Deux aspects sont mis en évidence lorsque l'on considère le langage comme une activité : l'un d'ordre psychique, l'autre d'ordre purement linguistique. En partant du principe que le langage découle de divers facteurs évoluant dans l'esprit du sujet parlant (impulsions expressives, connaissance de l'outil linguistique, souvenirs, expériences et capacité de donner un sens à un énoncé), il s'agit donc d'un phénomène psychique. Selon Coseriu, l'étude des impulsions expressives du sujet parlant s'inscrit dans une psychologie de l'expression tandis que l'étude de la mémoire des actes linguistiques expérimentés par un sujet padant au sein de sa communauté, c'est-à-dire l'étude du bagage linguistique individuel et social, relève d'une psychologie du langage17.

Par conséquent Coseriu prétend que l'action verbale et l'acte de parole constituent des champs du langage réservés à la psychologie; l'aspect purement linguistique du langage relève de la linguistique et cet aspect représente la vision du langage en tant que phénomène sans lien avec le sujet, pouvant être étudié en faisant abstraction de son rapport immédiat avec l'energeia. D'abord, comme l'explique Bühler, le langage s'offre à nous dans un premier temps, sous son aspect de produit. Pour traiter cet aspect, il faut procéder à la manière de Coseriu, c'est-à-dire avoir recours à l'abstraction. Ainsi il doit être défini comme une construction abstraite dont la réalité ne peut être mise au même plan que celle du parler. À partir du produit linguistique ou, comme Coseriu l'appelle à diverses reprises, de l'« acte linguistique concret », le linguiste se dirige vers un niveau plus élevé d'abstraction dont le sommet est atteint lorsqu'il découvre un système linguistique ou, encore plus loin, mais en passant par la linguistique comparative, quand il arrive à proposer un type linguistique qui ne doit d'aucune façon être confondu avec un « tronc » d'origine génétique.




17 D'autre part, la psychologie du langage doit traiter du Sprachbesitz qui est à la fois individuel et social (vu que l'individu le crée à partir de la mémoire des actes linguistiques qu'il a posés dans la communauté comme locuteur et comme auditeur) mais vérifiable chez un individu (Sprachbesitz individuel [...]) ou chez un groupe d'individus (Sprachbesitz social). Ce dernier peut être considéré comme la somme des bagages linguistiques individuels ou encore, comme un système regroupant les facteurs communs de ces bagages pouvant faire l'objet de comparaissons » (Coseriu, 1952 : 91). [retour au texte]




Donc, le produit linguistique constitue « la réalité primaire du langage » lorsqu'il est considéré comme le parler d'un individu. D'autre part, il représente le premier pas de l'abstraction linguistique lorsqu'il est traité comme un objet d'étude à partir duquel se forment successivement des « systèmes d'isoglosses » représentant les éléments communs à un ou plusieurs « langages réalisés », c'est-à-dire à une ou plusieurs « paroles ».

Plus loin nous verrons que le fait de séparer le langage, en tant que phénomène global, et d'en faire un objet d'étude relevant d'une part de la psychologie, d'autre part de la linguistique, ne le divise pas en deux Toutefois, il est possible, à partir de l'étude linguistique, d'inférer les aspects d'ordre psychique, ce qui montre que la séparation en deux disciplines est purement méthodologique et non réelle. En d'autres mots, le but n'est pas de créer une nouvelle antinomie et refaire ainsi les erreurs reprochées au structuralisme.

3.3 Selon la théorie de Coseriu, la dichotomie saussurienne s'applique dans la mesure où le langage est considéré comme un objet d'étude. Dans une première assimilation de la théorie de Saussure au modèle de Bühler, le produit correspond à la parole, la forme linguistique à la langue. Mais il serait ici important de préciser que : 1) en accord avec Humboldt, ce que Saussure appelle parole aurait à la fois des traits de l'energeia (action verbale et actes de parole) et de l'ergon (produit individuel); en revanche, la langue saussurienne serait comprise dans l'ergon; 2) en tenant compte de l'orientation moniste de Coseriu qui proclame la nature d'energeia du langage, la langue et la parole de Saussure font toutes deux partie de l'ergon car elles peuvent être considérées comme un « résultat » de l'activité linguistique. En effet, la parole comme produit sans lien avec le sujet et la langue considérée comme une abstraction créée à partir des données réelles de la parole constituent, selon Coseriu, un ergon purement et simplement. Voilà pourquoi il rejette les concepts proposés par le structuralisme saussurien.

3.4 En partant du principe que la position de la dichotomie saussurienne est subordonnée à la hiérarchisation des quatre champs du langage selon l'orientation moniste, il faut voir ce que Coseriu reproche à l'opposition langue/parole de Saussure. L'analyse que fait l'auteur roumain de la théorie de Ferdinand de Saussure est, à mon sens, devenue un classique dans la linguistique moderne. En conséquence, je me limiterai à en résumer les points fondamentaux aux fins de la création immédiate du concept de norme.

À l'instar de Hjelmslev, Coseriu interprète d'abord la dichotomie saussurienne comme une opposition entre le système et sa réalisation. Cette opposition, fondamentale selon Coseriu18, consiste à définir la langue comme un fait systématique dont les caractéristiques ne sont que formelles et fonctionnelles tandis que la parole représente une réalisation quelconque du système, soit par une seule personne, soit par un groupe de personnes, dans un laps de temps plus ou moins long, dans un seul lieu ou à plusieurs endroits.

La deuxième interprétation de la dichotomie consiste à opposer un objet abstrait à un objet concret. Selon cette interprétation, la langue est toujours un objet abstrait tandis que seule la parole peut être concrète. Or, selon le monisme cosérien, comme l'unique concret est le parler individuel, tout ensemble de parlers implique un faible degré d'abstraction et devient par conséquent langue. Il est donc permis de conclure que seul un parler individuel, à un moment précis et dans un espace déterminé, est parole. Voilà d'où provient la première contradiction de la dichotomie saussurienne.

Une troisième opposition entre langue et parole est créée lorsque la langue est considérée comme un fait social, au sens de Durkheim, tandis que la parole n'est qu'individuelle. Tous les phénomènes qui dépassent la parole individuelle doivent, selon Coseriu, être considérés comme langue.

Enfin, une distinction s'établit entre la langue et la parole lorsque la création individuelle, soit l'activité linguistique du sujet parlant, est jugée présente seulement dans la parole tandis que tout ce qu'il y a de répétitif dans l'acte de parole constitue la langue19.

Les quatre oppositions montrent, à la lumière des critères du monisme cosérien, le peu de rigueur qu'il y a dans la définition des deux concepts clés du structuralisme. En effet, selon la première opposition, seul ce qui est systématique est langue, tandis que selon la deuxième, tout ensemble, tout « échantillon » de paroles individuelles devrait faire partie de la langue. Ainsi est-il permis de mettre en doute la systématicité qu'implique le concept saussurien. De la même manière, selon la troisième opposition, toute langue est constituée d'un ensemble de paroles formant une collectivité tandis que selon la quatrième, n'est langue que ce qui est répété dans des actes linguistiques. Parallèlement, toute réalisation d'un système serait en principe parole; par conséquent, un ensemble de paroles devrait en faire partie. Toutefois, cela ferait naître une contradiction relativement aux autres interprétations proposées selon lesquelles la parole ne peut être qu'un phénomène unique et individuel.




18 Coseriu, 1952 : 47 : « Il nous semble évident que même si les trois concepts [bagage linguistique psycho-physique, institution sociale et système, réunis dans la pensée du Cours] sont présentés simultanément, Saussure penche décidément du côté du troisième, soit celui qui est appliqué dans la distinction entre linguistique interne et linguistique externe et, en général dans la discussion des problèmes propres à la linguistique synchronique ». Coseriu (1958 : 340) répète : « Les deux oppositions saussuriennes entre langue et parole : 1) l'opposition essentielle et authentique entre le virtuel et l'actuel; 2) l'opposition quantitative et bâtarde entre le social et l'individuel ». Ici, il faut cependant se demander jusqu'à quel point la deuxième opposition est bâtarde si l'on tient compte de l'influence de la pensée de Durkheim sur Saussure. [retour au texte]

19 Cette idée avait déjà été avancée dans le domaine de la linguistique. À cet effet, Coseriu cite Georg von der Gabelentz qui distinguait entre « le répété » et les régies requises pour créer « le nouveau » dans le langage : dans le premier cas, il s'agit du lexique, dans le second, de la grammaire. Coseriu ajoute que la différence entre norme et système était déjà implicite dans ce concept (Einführung, §§ 10.722 et 10.723, p. 94). Gardiner (1936 : 345-53) dit également qu'il était possible d'entendre la dichotomie saussurienne dans ce sens : « L'expression 'langue' devrait s'appliquer à tout ce qui est traditionnel et constitutif dans les mots et combinaisons de mots tandis que le terme 'parole' devrait être réservé à tout ce qui, dans les mots, est dû à l'occasion particulière, au signifié ou à l'intention du locuteur » (p. 348). [retour au texte]




En comparant l'analyse cosérienne de la dichotomie langue/parole avec celle qu'avait publiée Hjelmslev neuf ans auparavant (Hjelmslev, 1943b), il est possible de relever certains points qui permettent d'éclaircir les deux positions :

a) Le caractère formel de l'objet d'étude est axiomatique dans la théorie de Hjelmslev dont l'un des principaux buts consistait à montrer que c'était pour les linguistes la seule façon d'éviter de traiter de sujets transcendant la linguistique et susceptibles de « les entraîner dans une discussion métaphysique de la chose en soi ». En nous interrogeant sur le côté abstrait du schéma de Hjelmslev, nous avons dépassé les frontières de la théorie linguistique proprement dite. En revanche, chez Coseriu, l'opposition entre le concret et l'abstrait est fondamentale car le parler — concret — constitue ainsi l'unique objet de la théorie du langage, voire même le point de départ d'une théorie linguistique.

b) Hjelmslev ne s'est pratiquement pas intéressé à la composante sociale du langage et, comme nombre d'autres structuralistes, il s'est contenté de l'introduire parmi ses principes pour limiter enfin la théorie à l'exploration pure et simple du système formel En revanche, Coseriu inclut l'aspect social dans sa théorie du langage bien que ce soit sous l'angle historique.

c) L'aspect formel d'un système semble moins important pour Coseriu que pour Hjelmslev. En effet, les systèmes cosériens sont toujours le fruit de généralisations et sont « pleins ». En d'autres mots, en phonologie, il s'agit de faits physiologiques ou acoustiques tandis qu'en sémantique, il s'agit de traits dans une certaine mesure « énonçables ». Pour Coseriu, toute forme sémantique est substance et il n'est nullement question de forme du contenu comme le propose Hjelmslev20. L'opposition entre forme pure et forme matérielle considérée par Hjelmslev dans la dichotomie saussurienne est réduite pour Coseriu à la question de l'abstrait.




20 Cf. Coseriu, 1952 : 100 : « Nous n'ignorons pas l'importance théorique de ce concept [de schéma chez Hjelmslev] pour la compréhension profonde des phénomènes linguistiques généraux. Toutefois, il est fort probable qu'une synchronie pure et intégrale nous conduirait en-dehors de l'histoire et, de là, à l'extérieur du champ du langage (et de la linguistique), en transformant notre recherche en analyse de la mentalité des peuples, d'une forme intérieure logique plutôt que glottologique. Ainsi il serait probablement impossible d'employer l'abstraction en linguistique historique car dans cette dernière il ne faut ignorer ni la substance phonique ni le rapport entre les signes linguistiques et les choses désignées. Cependant, l'abstraction pourrait avoir sa place tans ce qu'on appelle la grammaire générale et dans la comparaison structurale tes langues, car ses modèles pourraient s'appliquer à plus d'une langue » (cf. aussi Einführung, §6.12, p. 62). [retour au texte]




L'étude de la parole saussurienne est très similaire chez Coseriu et chez Hjelmslev, contrairement à leurs divergences d'opinion sur la langue bien que pour le premier, elle soit d'égale importance en matière linguistique tandis que pour le second, elle soit restreinte à une simple cueillette de données.

Voici, en guise de résumé, un schéma comparatif :



Hjelmslev Coseriu
axiomatique objet formel objet concret
langue forme pure
forme matérielle
système
(abstrait et
social)
ensemble
d'habitudes
ce qui est
répétitif
parole exécution
individuelle
libre
réalisation
individuelle
libre


4. La description « structurale » que fait le linguiste à partir du produit concret semble être réduite à une recherche constante de traits distinctifs à divers niveaux de pertinence. La parole individuelle suscite des généralisations successives dont chacune constitue dans une certaine mesure un « système » et finit par atteindre le sommet où les seuls rapports pertinents sont d'ordre fonctionnel. C'est à ce sommet que se situe le système (et, plus haut encore, le type)21. Au cours de cette démarche, il y a passage de l'individu isolé (idiolecte) à divers groupes d'individus, verticaux dans une société, horizontaux dans une communauté géographique, etc. Cela signifie que, de la parole à la langue, il y a divers chemins pouvant être parcourus au moyen de l'outil linguistique de « l'abstraction ».

À un certain point de notre analyse, nous découvrons « qu'il y a des éléments, non pas uniques ni occasionnels mais plutôt sociaux, c'est-à-dire normaux et répétés dans le parler d'une collectivité » (Coseriu, 1952 : 55); ce point constitue le « premier degré d'abstraction », celui de la norme. En poursuivant l'analyse et en éliminant peu à peu les éléments qui, d'une société à l'autre et d'une région à l'autre, varient et cessent d'être communs à un ensemble de parlers, nous arrivons au « second degré d'abstraction » qui appartient au champ de la forme linguistique de Bühler : a s'agit du « système fonctionnel qui se situe au niveau supérieur d'abstraction » (loc. cit.). Par conséquent, la norme se différencie du système car elle se compose des « éléments normaux et constants d'une langue, éléments qui sont néanmoins non pertinents du point de vue fonctionnel car as ne peuvent être classés dans le système » (Coseriu, 1952 : 69)22.




21 Le passage de la norme au système et du système au type peut s'entendre de deux manières : du point de vue descriptif, le type comprend « les principes correspondant aux règles du système » (Coseriu, 1968 : 227) et on ne peut le découvrir qu'en comparant les deux système » Du point de vue psychologique, Coseriu se sert du type pour résoudre le statisme du structuralisme européen (par rapport au transformationalisme nord-américain) en signalant que, de pair avec la norme et le système, le type fait partie de certains « niveaux de grammaticalité » comparables à ceux que propose Chomsky. [retour au texte]

22 On voit bien l'importance de ce concept lorsqu'on considère les problèmes de la langue espagnole en Amérique, comme l'indique Coseriu en citant Malmberg. il devient essentiel de distinguer ce qui est accidentel (de la parole) de ce qui est systématique (de la langue) en déterminant « une réalisation normale qui caractérise le parler de toute une région et se distingue des réalisations normales du même système espagnol dans d'autres régions tout en n'affectant pas la structure de la langue du point de vue fonctionnel » (Coseriu, 1952 : 63). Je crois que l'usage répandu du concept de norme dans la linguistique hispanique découle de son utilité. Ainsi, il est devenu naturel de parler d'une « norme mexicaine » lorsqu'on traite du système espagnol réalisé par les Mexicains. Un des exemples à l'appui de la « norme mexicaine » serait la fréquente réalisation corono-alvéolaire convexe de notre /s/, distincte de la réalisation apico-alvéolaire concave castillane. [retour au texte]




Nous pouvons donc déduire que la norme de Coseriu est d'abord et avant tout un concept descriptif puisqu'elle s'insère dans le processus de généralisation et d'abstraction dans lequel s'est engagé le linguiste :

« Ceci signifie que le système et la norme constituent non pas des réalités autonomes et en opposition au parler, non pas des aspects du parler qui représentent une réalité uniforme et homogène, mais plutôt des formes constatées dans le parler lui-même, des abstractions fondées sur l'activité linguistique concrète en fonction des modèles utilisés » (Coseriu, 1952 : 95)23.

Toutefois, conformément au postulat de la théorie moniste du langage, l'aspect descriptif de la norme ne constitue qu'une partie de l'objet d'étude, ce qui permet de supposer l'existence de la norme également sur le plan psychique. Ici de façon plus concrète dans l'acte de parole, nous pouvons aussi trouver un dénominateur commun en ce qui a trait aux divers actes linguistiques expérimentés par le sujet parlant durant sa vie; ce dénominateur constitue également un système normal dans l'esprit du sujet parlant. C'est là le « bagage linguistique » défini par Coseriu comme la mémoire des actes linguistiques expérimentés par le sujet parlant. Par conséquent, il est permis de conclure que la norme est la même tant du point de vue descriptif que sur le plan de ce qui vient à l'esprit de l'individu; la différence réside non pas dans l'objet d'étude mais bien dans le genre d'analyse qu'il est possible d'en faire : l'analyse descriptive se fait « en étendue » tandis que l'analyse psychologique s'effectue « en profondeur » :




23 G. Carrillo (1958-59 : 443) souligne ce fait « Tant la norme que le système sont donnés dans la parole, dans le parler concret. Ce n'est que dans le parler concret qu'on les trouve comme abstractions successives effectuées par le chercheur. » [retour au texte]




« Dans l'analyse en profondeur émerge ce qui n'est que normal et ce qui est fonctionnel par rapport à ses modèles, dans l'analyse en étendue, on vérifie ce qu'il y a de commun, ce qui est isoglosse, dans un ensemble d'actes linguistiques précis, sans tenir compte du fait que certains de ces actes servent de modèle à d'autres » (Coseriu, 1952 : 102).

Face à un objet identique à la fois pour la description et la théorie du langage (puisqu'on postule l'existence chez l'individu d'une norme mentale ayant une valeur de « normalité » et de « fonctionnalité » et correspondant de ce fait à un énoncé général sur certains phénomènes des langues naturelles et puisqu'on définit les caractéristiques qu'adopte la norme dans le processus linguistique de la description comme, nous l'avons déjà dit, une « théorie de la description » englobée dans une « théorie linguistique »), la différence entre l'une et l'autre facette de la norme peut être considérée comme celle qui existe entre l'energeia et l'ergon. Si, dans le processus descriptif, le parler est considéré comme ergon et l'abstraction conduit à la forme linguistique, le processus d'actualisation que suit le sujet parlant dans son activité concrète représente de toute évidence son energeia. En effet, le linguiste connaît la parole (produit) et en élimine petit à petit toutes les caractéristiques qui ne sont pas communes à d'autres paroles. Lorsque le linguiste a pour objet la parole d'un individu, il abstrait d'abord les éléments communs aux divers actes du sujet parlant c'est là sa norme individuelle. S'il traverse ensuite la frontière de l'idiolecte pour établir des rapports entre les paroles de divers individus, il en vient peu à peu à éliminer les « faits de norme individuelle » pour abstraire une norme sociale. L'ampleur des normes sociales varie selon les objectifs poursuivis par les divers linguistes. Toutefois, tout linguiste qui choisit d'abstraire les « faits de norme » finit par découvrir les faits fonctionnels qui constituent le système (la langue de Saussure). À l'inverse, le sujet parlant prend pour point de départ sa connaissance du système, soit son bagage linguistique, et, en choisissant les moyens de s'exprimer verbalement, ajoute successivement les faits de norme sociale, les faits de norme individuelle ainsi que les créations instantanées constituant le parler à un moment précis. Par conséquent, le linguiste a d'abord recours à l'« abstraction » tandis que le sujet parlant concrétise avant tout son activité. Ils procèdent donc en sens inverse :

Donc, la norme, tant des points de vue de l'abstraction que de la concrétisation, représente un point intermédiaire de la dichotomie saussurienne langue/parole ou système/parole, termes extrêmes que Coseriu leur a substitués. En d'autres mots, comme première abstraction, la norme établit le lien entre le système et sa réalisation.

En tant que fait descriptif (ou « structural », selon la théorie de Coseriu), la norme peut être considérée comme un système d'isoglosses entre la parole et le système regroupant les traits distinctifs de la langue. Toutefois, la norme considérée comme un fait psychique, notion que nous avons proposée plus haut, peut être définie dans une catégorie intermédiaire entre le bagage individuel et les éléments obligatoires du bagage social composant la « langue »24. Coseriu maintient que la norme représente un « système d'isoglosses » quel que soit le mode d'analyse employé (l'analyse linguistique « en étendue » et l'analyse psychologique « en profondeur »).

4.1 Le caractère social de la norme constitue le troisième aspect du concept devant faire l'objet d'une analyse. À ce sujet, comme pour les questions de créativité et de systématicité, Coseriu adopte une position différente de celle que propose Saussure lorsqu'il fait une distinction entre langue et parole. Rappelons-nous que Coseriu qualifie de « bâtarde » l'opposition individuel/social (cf. Ilote 18) que Saussure utilise pour décrire sa dichotomie fondamentale. À mon avis, ne serait-ce que pour éclaircir la position particulière de Coseriu, il vaudrait la peine d'étudier l'oeuvre de Saussure et d'évaluer dans quelle mesure l'opposition individuel/social est bâtarde (de toute manière, parmi les éléments qui permettent d'expliquer la dichotomie de Saussure, le rapport social-individuel est devenu le moins important).




24 Vintil-Radulescu a signalé l'importance du concept en ce qui a trait au bagage linguistique de la façon suivante : « La notion de norme introduite par Coseriu ne doit pas être prise dans le sens courant, lié à des critères de correction, encore que ces deux « normes » puissent coïncider bien des fois. La norme dans le sens qu'Eugenio Coseriu donne à ce mot contient tout ce qui dans l'acte verbal concret, représente la reprise de modèles antérieurs. En tant que système des réalisations normales, la norme a un caractère abstrait, tandis que la parole est la réalisation individuelle-concrète de la norme » (Vintil-Radulescu 1969 : 180-81). Coseriu (1968b : 37=38) se cite lui-même en mettant l'accent sur ce caractère psychologique : « Le Département de linguistique de Montevideo s'est consacré à l'élaboration d'une théorie du langage conforme à la réalité du langage tant des points de vue de son fonctionnement que de son évolution historique. Coseriu avait précisément cet objectif qu'il a réalisé de pair avec son activité critique. Voici les principes fondamentaux de cette théorie 1) La première condition pour toute théorie du langage est l'adéquation à son objet; 2) À la base doit résider la connaissance originale, c'est-à-dire la connaissance que l'homme a de lui-même en tant que sujet parlant. Par conséquent, les diverses théories du langage doivent reposer sur des intuitions valables même si en cours d'élaboration, elles peuvent devenir partiales, déformées et dogmatiques. Par conséquent, pour élaborer sa théorie, Coseriu a d'abord signalé l'exactitude essentielle des deux intuitions traditionnelles : celle qui met l'accent sur le caractère dynamique ou créatif du langage, reconnue dans l'idéalisme linguistique depuis Humboldt, et celle qui se réfère au caractère systématique du langage, aussi exprimée par Humboldt mais élaborée surtout par des linguistes positivistes (Saussure, Bloomfield et leurs successeurs). Il a donc tenté de réconcilier ces deux intuitions également correctes et de justifier leur unité de façon rationnelle; c'est ainsi qu'il a abouti au concept selon lequel le langage est une activité créatrice qui implique aussi une technique systématique. Voilà pourquoi toute différence essentielle entre fonctionnement et changement finit par être annulée. Enfin, cette démarche l'a poussé à établir une distinction entre les structures internes et externes du bagage ainsi qu'entre les divers niveaux structuraux de la technique linguistique (norme-système-type linguistique); c'est de là que vient la théorie des contextes et de l'usage d'outils non linguistiques comme appui à la technique linguistique. Dans son ensemble, la théorie mise de l'avant par Coseriu est structuraliste et fonctionnaliste mais non formaliste. » [retour au texte]




Dans l'histoire de l'exégèse saussurienne, on a prétendu à diverses occasions que c'est la théorie sociologique d'Émile Durkheim qui a donné lieu au « fait social » dans la définition saussurienne de la langue. En revanche, Georges Mounin prétend que le maître genevois n'a pas subi l'influence directe du sociologue français mais qu'il a été marqué par le milieu intellectuel que la sociologie de Durkheim avait influencé25.

Il ne serait pas à propos de vérifier ici le bien-fondé des affirmations de Mounin mais il est certain que les définitions de langue et parole données par Saussure s'apparentent à celles de fait social et fait individuel fournies par Durkheim, comme l'a si bien montré Coseriu en comparant certains passages tirés des oeuvres des deux scientifiques (Coseriu, 1958 : 213-217).

La théorie de Durkheim se fonde sur la certitude que la société n'est pas le résultat de la somme des individus; elle a une réalité propre (sui generis) qui réside dans son caractère extérieur à l'individu et dépasse le cadre de l'individualité. Cette certitude découle non seulement de la preuve que le comportement d'une société diffère de celui de chacun de ses membres mais aussi de la nécessité de concevoir ainsi les phénomènes sociaux pour les étudier en dehors de l'histoire et de la psychologie :

« Pour que la sociologue existe strictement parlant, chaque société doit être marquée par des phénomènes dont elle est la cause. Ces phénomènes ne peuvent se produire s il n'y a pas de société pour les provoquer [...] De là, certain. déduisent que les phénomènes sociaux ne sont pas directement imputables à la nature des individus. S'il en était ainsi, si leur cause directe résidait dans la constitution organique ou physique de l'homme, sans l'intervention d'aucun autre. facteur, la sociologie deviendrait simplement de la psychologie [...] Pour que la sociologie ait son champ propre, il faut que les idées et les gestes collectifs soient différents de par leur nature de ceux qui naissent dans la conscience individuelle et sont soumis à leur propre lois » (Durkheim 1900).

Nous pouvons dire que Saussure abonde dans le sens de Durkheim en ce qui a trait aux caractéristiques de la société et c'est pourquoi Coseriu le qualifie de « sociologisant ». Car, même si ce dernier ne nie pas le « fait » que la société puisse agir autrement que ses membres, il diverge pourtant d'opinion concernant l'individu et la société par rapport à Saussure et Durkheim. En effet, il s'agit pour lui d'un sujet d'ordre philosophique dans lequel prime l'activité individuelle libre parmi les contraintes de la société tandis que pour Durkheim, il s'agit d'un sujet d'ordre épistémologique dans lequel, pour des raisons de méthode, le principal accent est mis sur la cohésion sociale entre les individus, reléguant ainsi la nature de l'individu à un rôle secondaire.




25 À ce sujet, il est courant de citer W. Doroszewski (1952 : 66-73). Le contenu de cet ouvrage est réellement superflu si l'on considère que le sujet qui y est traité est beaucoup plus important qu'on ne le hisse entendre. À ma connaissance, il n'existe aucune autre publication qui traite de ce sujet. Selon Mounin, « dans l'ensemble, on peut penser que ce sociologisme est bien celui du temps, qu'il vienne de Whitney ou de Durkheim » (Mounin, 1968 : 24). Je n'ai pas encore eu l'occasion de consulter l'édition critique que prépare Rudolf Engler sur le Cours de Saussure et ses sources. [retour au texte]




Coseriu refuse de définir la langue comme un fait social, extérieur à l'individu :

« Le positivisme linguistique, en tendant à chosifier les abstractions, finit par considérer langue et parole comme deux choses distinctes et, au lieu de placer la langue dans le parler, place la parole dans la société (ou pis, dans la masse) comme si les individus étaient asociaux et la société, indépendante des individus et de leurs rapports entre eux » (Coseriu, 1958 : 222).

Durkheim ne nie pas que les individus composent la base de la société mais il essaie de donner à la sociologie un objet sui generis, en accord avec une pensée scientifique légitime :

« Si l'on peut dire, à certains égards, que les représentations collectives sont extérieures aux consciences individuelles, c'est qu'elles ne dérivent pas des individus pris isolément, mais de leur concours; ce qui est bien différent Sans doute dans l'élaboration du résultat commun, chacun apporte sa quote part mais les sentiments privés ne deviennent sociaux qu'en se combinant sous l'action des forces sui generis que développe l'association; par la suite de ces combinaisons et des altérations mutuelles qui en résultent, ils deviennent autre chose... La résultante qui s'en dégage déborde donc chaque esprit individuel comme le tout déborde la partie. Elle est dans l'ensemble, de même qu'elle est par l'ensemble. Voilà en quel sens elle est extérieure aux particuliers. Sans doute chacun en contient quelque chose; mais elle n'est entière chez aucun. Pour savoir ce qu'elle est vraiment, c'est l'agrégat dans sa totalité qu'il faut prendre en considération » (Durkheim, 1951 : 3-5-36).

Ce qui pour Durkheim et Saussure constitue une imposition sociale représente pour Coseriu un effet de la liberté de l'individu qu'il définit comme étant essentiellement « un être avec d'autres ». Selon lui,

« les faits communs ne se tolèrent pas en commun, ils s'acceptent et se réalisent en commun. Ils ne sont pas caractérisés par leur « obligatoriété » au sens d'imposition extérieure mais bien par ce qui, pour signaler le sens étymologique du terme, pourrait s'appeler ob-ligatoriété au sens d'engagement, de compromis, d'obligation consentie (sens du mot latin obligatio) » (Coseriu, 1958 : 218).

Par conséquent, la définition de la langue que donne Durkheim (celle-ci ferait partie des représentations collectives d'une société et serait principalement définie par la conscience collective de cette même société est inacceptable du point de vue de Coseriu qui nie qu'une telle conscience puisse exister26. Le fait que ce qui est social dans le structuralisme saussurien soit demeuré secondaire ne diminue pas, à mon avis, l'importance de la sociologie durkheimienne dans l'oeuvre de Saussure. Et cela, pour deux raisons fondamentales : d'abord, parce que les deux auteurs, par fait de coïncidence évident, ont tenté de fonder une science autonome, distincte de la psychologie et de l'histoire et ensuite, parce que les raisonnements de Durkheim sur le fait social ont influé sur la définition par Saussure de la langue comme étant aussi un fait social. Donc, à mon avis, ce dernier aspect de la caractérisation saussurienne de la langue face à la parole n'est pas « bâtard ».

D'après moi la raison pour laquelle Coseriu s'oppose à la sociologie de Durkheim est la même qui l'oppose au structuralisme de Saussure car, dans les deux cas, il se dégage un esprit positiviste en contradiction avec l'idéalisme du maître roumain. Toutefois, il s'agit d'une différence de plans théoriques qui relèvent maintenant de la sociologie. Comme ce n'est pas là l'objet du présent travail, je me limite à en faire la proposition.

L'image de la société projetée par Coseriu n'est pas aussi clairement expliquée que sa conception du langage. Je crois que Coseriu tente de faire une équation en établissant un lien entre l'histoire et la tradition ainsi qu'entre la tradition et la société, lien si étroit qu'il lui permet de définir la norme en ajoutant un aspect supplémentaire : « La norme comprend tout ce qui [...] est tout de même traditionnellement (socialement) fixé, qui est usage commun et courant de la communauté linguistique » (Coseriu, 1966 : 205).

4.2. Il me semble ici opportun de récapituler afin d'indiquer clairement la position du concept de norme dans l'oeuvre de Coseriu et d'essayer de démontrer ma proposition initiale que les difficultés résident dans une faille concernant la façon dont Coseriu passe de la théorie du langage à la théorie linguistique. Dans le schéma présenté ci-dessous, j'énumère d'abord les éléments servant à définir la norme dans la théorie moniste du langage puis ceux à l'appui de la théorie de la description linguistique :



NORME
situation conceptuelle théorie du langage théorie linguistique
objet d'étude parler parole
détermination temporelle histoire synchronie/diachronie
détermination sociale social = traditionnel isoglosses
détermination théorique objet idéal 1er degré d'abstraction



26 Coseriu critique fortement le concept de « conscience collective » proposé par Durkheim : « Durkheim, en croyant avoir montré que les faits sociaux sont extérieurs aux consciences individuelles, les a attribués à une entité imaginaire qu'il a appelée conscience collective. Ensuite pour prouver que cette conscience doit exister, il a fait appel à une analogie :

« Or, si l'on ne voit rien d'extraordinaire à ce que les représentations collectives, produites
« par les actions et les réactions échangées entre les éléments nerveux, ne soient pas
« inhérentes à ces éléments, qu'y a-t-il de surprenant à ce que les représentations col-
« lectives, produites par les réactions échangées entre les consciences élémentaires dont
« est faite la société, ne dérivent pas directement de ces dernières, et, par suite, les
« débordent?

Toutefois, mis à part le fait que l'existence de représentations collectives indépendantes des consciences individuelles n'ait été d'aucune façon démontrée, cette analogie est totalement inadéquate car l'unité de la conscience est un fait primaire vérifié par la conscience même et non le fruit de déductions par l'un ou l'autre des divers éléments nerveux : si la conscience collective ou sociale existait vraiment, extérieure aux individus, ce n'est qu'elle qui pourrait nous le dire et écrire sur la sociologie, non pas le sociologue individuel Durkheim qui selon sa propre analogie, ne représente qu'un simple centre nerveux et demeure, de ce fait, exclus du domaine de cette superconscience » (Coseriu, 1958 : 215). Le point de vue de Coseriu s'explique très bien si l'on considère sa pensée dans son ensemble. Toutefois, je maintiens qu'il ne traite pas du sujet sur le même plan méthodologique que celui de Durkheim. [retour au texte]




Ici je dois préciser que Coseriu n'inclut pas le concept de norme dans sa théorie du langage (cf. note 4); il en traite exclusivement dans sa théorie de la description linguistique. Toutefois, si j'ai bien saisi le sens de sa théorie moniste, il me semble que Coseriu aurait eu raison d'y traiter de la langue historique et de la norme, d'autant plus que le concept de norme dans son oeuvre fait constamment appel à la vision moniste du langage.

Rappelons-nous que la norme de Coseriu existe sur le plan psychique du langage et fait partie du bagage social que possèdent les sujets parlants; aussi faut-il mettre l'accent sur le caractère « traditionnellement (socialement) fixé » de la norme qui correspond à la présence du monisme théorique du linguiste roumain. Enfin, il convient de réfléchir sur le fait que la base même de ce qui est traditionnel ne peut se retrouver que dans l'aspect historique du langage puisque la description structurale seule est incapable de rendre compte du devenir qui est présent dans l'acte de parole.

Coseriu ne place pas la norme dans sa théorie du langage car, en la considérant comme une abstraction des phénomènes linguistiques considérés, il doit l'inclure dans sa théorie de la description linguistique.

4.2.1. Dans la théorie de la description linguistique, le concept de norme subit des modifications si on le compare aux idées à la base de la théorie du langage :

a) Le caractère essentiellement historique de la norme (comme celui de la langue) se voit fragmenté dans l'opposition synchronie/diachronie; en d'autres mots, au moment d'établir les projections du phénomène concret selon les besoins de la description, la norme perd son unité et devient un concept synchronique27. Voilà pourquoi son historicité n'est récupérable que dans la mesure où diverses synchronies successives se regroupent, comme le faisait le structuralisme qu'aujourd'hui je qualifierais de « classique ».

b) Ce qui était postulé dans la norme comme étant traditionnel et social, visible tant et aussi longtemps que la théorie conservait une quelconque façon de traiter du continuum historique, devient « ce qui est commun » lorsqu'on considère diverses paroles. En d'autres mots, la théorie de la description ne peut aborder les aspects sociaux de la norme qu'en tant que fait quantitatif, « norme statistique » comme le proposait Troubetzkoy au sujet de la phonométrie de Zwirner et comme le concluait Hjelmslev28.

c) L'abstraction réalisée par le linguiste peut être considérée comme la formation d'une série d'isoglosses dans une échelle ascendante dont le sommet est le système; par conséquent, la définition de la norme dépend des caractéristiques particulières de l'un ou l'autre des systèmes d'isoglosses établis, raison pour laquelle il y a diverses « normes » possibles (individuelles, sociales, régionales, etc.), comme le montrent les travaux de Coseriu et comme on le trouve fréquemment dans les travaux dialectologiques du monde hispanique. En ce sens, la question de la norme se limite à un choix plus ou moins arbitraire de la part du linguiste qui décide quel système d'isoglosses il appellera « norme ». Ainsi, il est tout à fait normal de se demander si l'hypostase que craignait Hjelmslev a eu lieu avec les conséquences prévues : la norme devient un concept « pratique » pour fixer des limites à l'usage simple et plein.

4.2.2. Personnellement, je crois que le concept de norme aurait pu être soutenu si la théorie du langage de Coseriu avait généré une théorie linguistique aussi riche en concepts et en outils. À mon avis, la conciliation entre l'idéalisme et le structuralisme n'a pas donné, à la lumière du monisme de Coseriu, les résultats espérés. La norme historique, sociale et traditionnelle doit être étudiée dans le cadre d'une théorie plus vaste que le structuralisme orthodoxe.




27 Coseriu, 1952 : 103 : « La langue se répand non seulement dans la communauté et dans l'espace mais aussi dans le temps : il s'agit d'un concepts historique (p. ex, la langue espagnole depuis les origines jusqu'à nos jours), tandis que système et norme sont des concepts structuraux qui pour cette raison, sont synchroniques (même s'ils peuvent être considérés diachroniquement, dans leur évolution, qui consiste dans le passage d'un système à un autre système, d'une norme à une autre norme); c'est-à-dire que la langue est continue tandis que le système et la norme sont statiques. » [retour au texte]

28 Coseriu 1952 : 106, note 1 : « L'étude statistique ou étude quantitative de la norme acquiert de plus en plus d'importance car la norme représente l'équilibre d'un système à un moment donné et les changements quantitatifs produisent d'habitude des changements qualitatifs : les changements dans la norme amènent des changements dans le système. » K. Heger (l969 : 144-215) a lui aussi signalé la tendance qu'a Coseriu à concevoir sa norme comme une question quantitative. [retour au texte]




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