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LE FRANÇAIS DANS LES PUBLICATIONS
SCIENTIFIQUES ET TECHNIQUES


AVIS
au ministre responsable de l'application
de la Charte de la langue française


SOMMAIRE

Introduction

  1. La situation du français dans les publications scientifiques et techniques
  2. Les actions et les orientations déjà prises



Introduction

L'usage du français dans les publications scientifiques et techniques continue à décliner non seulement dans le monde, mais également au sein de la francophonie et même en France. Alors que certains s'inquiètent de l'envahissement de l'anglais dans les publications et les communications scientifiques et techniques et dans les activités de recherche, d'autres jugent la situation inéluctable et sans conséquence pour l'avenir du français en science et en technologie.

À l'instar des organismes qui ont des missions équivalentes au sein de la francophonie, le Conseil de la langue française s'est préoccupé de la situation du français dans l'information scientifique et technique, et ce, dès le début de son existence. Afin de bien cerner l'ampleur de la situation et d'en saisir tous les enjeux, il a analysé la situation québécoise, procédé à des sondages auprès des chercheurs, organisé un colloque international sur le thème de la place du français dans l'information scientifique et technique et, à l'été 1986, il a adressé un rapport et un avis à la ministre responsable de la Charte la langue française1. Dans ce rapport et cet avis, le Conseil de la langue française, après avoir analysé la situation et exposé un certain nombre de principes, formulait des recommandations qui s'adressaient aux chercheurs, aux milieux scientifiques et aux pouvoirs publics. Ces recommandations ont bénéficié d'une large audience; pourtant, si elles ont contribué à raffermir les orientations déjà prises et à poursuivre les actions engagées, elles n'ont pas eu toutes les suites souhaitées. Dès les premières recommandations, le Conseil faisait appel à la solidarité et à la coopération entre les pays francophones pour redonner de la vitalité au français dans l'information scientifique et technique.

Le Conseil profite aujourd'hui de l'occasion du prochain Sommet de la francophonie qui se tiendra à Dakar à la fin de mai 1989 pour rappeler la situation du français dans les publications scientifiques et techniques, au Québec et dans les pays francophones, souligner les principaux enjeux de cette situation, relever les initiatives déjà prises par le Québec et, enfin, faire état des orientations adoptées et des actions engagées lors des deux Sommets précédents.






I. La situation du français dans les publications scientifiques et techniques

Pour un grand nombre de scientifiques québécois, notamment ceux des sciences exactes et appliquées, publier en français les résultats de leurs recherches dans des revues scientifiques et techniques de calibre international est devenu une entreprise rare et parsemée d'embûches. C'est s'exposer non seulement à un refus de publication, mais aussi à n'être pas diffusé, recensé et connu. Voilà pourquoi de moins en moins de chercheurs québécois prennent ce risque.

La dernière compilation des données concernant l'utilisation du français dans les publications scientifiques et techniques s'arrête à la fin de l'année 19832. Elle indique que, de 1980 à 1983, près de trois publications scientifiques et techniques sur quatre faites par des chercheurs travaillant dans les organismes de recherche rattachés aux universités francophones et aux instituts de recherche québécois sont en langue anglaise3. Dans certains domaines de la recherche, par exemple les sciences physiques et mathématiques, 90 % des publications sont faites en langue anglaise. L'Institut du cancer de Montréal et l'Institut de recherche en énergie d'Hydro-Québec publient presque entièrement en anglais (92 %).

S'il en était ainsi en 1983, dans les centres de recherche universitaires et paragouvernementaux4, on peut soupçonner que la situation n'était pas meilleure dans les centres privés de recherche5. La langue de publication scientifique et technique peut avoir des incidences directes sur la langue d'enseignement dans les universités, notamment au 2e et au 3e cycle, et sur la langue de travail dans les centres privés et publics de recherche. Elle peut aussi exercer une forte influence sur la langue de travail dans les entreprises, principalement dans le secteur de la haute technologie6.

Au Québec, on pourrait croire que le phénomène de l'envahissement de l'anglais dans les publications scientifiques et techniques est dû au fait que les universités québécoises font partie du réseau universitaire nord-américain, que beaucoup de chercheurs sont allés poursuivre leurs études aux États-Unis et que, souvent, il n'existe pas de revues canadiennes en français dans leur domaine. Mais même en France, la situation n'est pas tellement différente; les scientifiques français adoptent de plus en plus l'anglais pour publier les résultats de leurs recherches non seulement dans les revues de langue anglaise, mais même dans leurs propres revues. Entre 1982 et 1986, plus de la moitié des articles des chercheurs français ont été publiés en anglais. En s'internationalisant, la recherche française s'anglicise7. La récente controverse suscitée au Québec et en France autour des Annales de l'Institut Pasteur, dont les dirigeants ont adopté des titres anglais et opté pour l'anglicisation complète des revues8, n'est que la pointe de l'iceberg. D'autres revues d'importance, comme la Nouvelle revue française d'hématologie, ne publient maintenant que des articles en anglais tout en conservant leur titre français. Par ailleurs, de nouvelles revues scientifiques créées en France au cours des dernières années, par exemple Fundamental & Clinical Pharmacology, ont choisi, au départ, un titre anglais et ne publient que dans cette langue9.

Il existe un lien étroit entre la langue de publication des chercheurs et celle des communications scientifiques (colloques, congrès). Déjà, des chercheurs francophones du Québec sont invités (souvent en anglais) par des collègues français à prononcer en France des communications en anglais. Il y a quelques années, plusieurs déploraient déjà que des chercheurs francophones donnent leur communication en anglais même si un service de traduction simultanée leur était offert lors des congrès et des colloques d'envergure internationale. Maintenant, il est relativement fréquent de voir des scientifiques francophones recourir à l'anglais même pour communiquer entre eux.

La tendance à publier et à communiquer en anglais pour s'assurer la notoriété et le rayonnement est fortement ancrée chez les scientifiques de France, de Belgique et du Québec. Au premier abord, on pourrait croire que ce phénomène est secondaire et qu'il demeure limité à un nombre restreint de grands spécialistes qui s'obligent, pour diverses raisons, à communiquer dans ce qui est devenu une lingua franca, l'anglais. Mais on observe plutôt que cette tendance est contagieuse. Elle s'étend à tous les niveaux de spécialisation, notamment en technologie.

La recherche est un des lieux privilégiés où se créent des mots et des termes techniques nouveaux. En effet, « personne n'est plus en mesure [que le chercheur] de préciser les notions, d'établir les définitions et de proposer, au besoin, des néologismes dans le domaine où il a, lui-même, choisi de contribuer à l'avancement de la science »10. La régression du français dans les publications scientifiques et techniques aura des effets sur la création et l'introduction de mots français nouveaux. En outre, elle entraînera sûrement à plus ou moins long terme un appauvrissement du vocabulaire scientifique français. Les scientifiques francophones auront du mal à communiquer entre eux parce qu'ils ne disposeront plus de la terminologie pour le faire. Si la langue scientifique est anémique, il y a de fortes chances pour que la culture scientifique le devienne également, car on ne peut dissocier la culture de la langue dans laquelle la science est formulée.

En plus des enjeux culturels et économiques qu'elle représente — la langue du savoir étant également celle de la technique et du pouvoir économique —, la langue de l'information scientifique et technique exerce de fortes pressions sur la langue de travail non seulement dans les centres de recherche, mais également dans les industries spécialisées, dans les entreprises de haute technologie, parfois même jusque dans les ateliers de travail. Il n'est pas rare, en effet, que les travailleurs doivent accomplir leurs tâches à l'aide de plans, d'instructions ou encore de manuels d'entretien rédigés entièrement en anglais. C'est pourquoi la francisation des milieux de travail, pourtant l'un des objectifs majeurs de la législation linguistique québécoise, est stagnante surtout dans les secteurs les plus modernes et les plus avancés sur le plan de la technologie.






II. Les actions et les orientations déjà prises

Préoccupé par le phénomène de la régression du français dans les publications scientifiques et techniques, le Conseil de la langue française a cherché, au cours de la dernière décennie, à développer chez les chercheurs québécois une prise de conscience des répercussions de leur attitude et à obtenir leur engagement à publier davantage en français. En même temps, conscient qu'à eux seuls, étant donné leur petit nombre et leur situation géographique, ils ne pouvaient renverser la tendance, le Conseil a cherché des alliés en France, en Belgique et parmi ceux qui, au sein de la francophonie, travaillent à redonner de la vigueur au français dans les sciences et la technologie. Afin de fournir aux scientifiques francophones des revues de qualité qui leur permettent de publier, en français, les résultats de leurs recherches, il a participé activement, avec d'autres institutions québécoises et avec la France et la Communauté française de Belgique, au démarrage ou au soutien de trois revues d'envergure internationale : Médecine/Sciences, Technologies de l'information et société et Revue internationale PME. Économie et gestion de la petite et moyenne entreprise.

Parce qu'il connaît tous les efforts humains et financiers qu'exigent la création et la consolidation d'une revue scientifique, le Conseil éprouve une vive inquiétude face à l'anglicisation des revues scientifiques françaises qui jouissent déjà d'une bonne renommée. Si cette tendance se poursuit, les efforts consentis pour effectuer un redressement et redonner au français une place importante dans les sciences et la technologie seront à toutes fins utiles inopérants et perdus.

Dès le premier Sommet de la francophonie, tenu à Paris en 1986, les chefs d'État et de gouvernement avaient reconnu que l'accès aux recherches scientifiques et technologiques était intimement lié au développement de tous les pays, du Nord et du Sud. Ils avaient convenu que le savoir scientifique et le développement technique permettent à tous les peuples de s'affranchir de leur dépendance et d'accéder au développement. La formation et la circulation de l'information scientifique et technique faisaient partie des actions prioritaires à engager dans les pays ayant en commun l'usage du français. On avait alors jeté les bases de systèmes d'échange et de communications scientifiques et techniques et décidé de créer des réseaux de scientifiques pour tenter de briser l'isolement des chercheurs des pays francophones. On se disait convaincu que, regroupés, les chercheurs francophones feraient progresser le français dans les sciences et la technologie, créeraient davantage en français et contribueraient de cette manière à faire du français une langue de développement et de haut savoir11.

Lors du Sommet francophone tenu à Québec en septembre 1987, on a assisté à la concrétisation de ces orientations : mise en place de réseaux de diffusion de revues scientifiques et des banques de terminologie et de néologie, élaboration de réseaux informatisés de documentation scientifique et technique et création de la Banque internationale d'information bibliographique sur les États francophones (BIEF). En outre, pour accroître les échanges d'idées et de connaissances entre les chercheurs d'expression française, on a créé l'Université des réseaux d'expression française (UREF12. Le prochain Sommet francophone de Dakar servira vraisemblablement à consolider ces actions déjà entreprises et à mettre davantage l'accent sur les recherches et les développements technologiques dans les pays du Sud.

À quoi serviront ces efforts et ces infrastructures — surtout s'ils sont destinés à des pays pour lesquels le français n'est qu'une langue véhiculaire — si les chercheurs francophones publient les résultats de leurs recherches et communiquent la plupart du temps en anglais dans les enceintes internationales? Si on n'adopte pas les mesures qui s'imposent, la diffusion plus large de la recherche et les relations accrues entre les scientifiques, encouragées et mises en place lors des Sommets francophones, contribueront à faire de l'anglais plutôt que du français la principale langue de la recherche et du développement technologique dans les pays ayant en commun l'usage du français.

Le Conseil de la langue française considère que le recul du français dans les publications scientifiques et techniques s'accentue, qu'il freine le développement de la terminologie française et qu'il a des répercussions sur la langue d'enseignement dans les universités et les instituts de recherche, la langue de travail des scientifiques dans les centres de recherche et d'application technologique, celle des travailleurs dans les industries de pointe et même dans d'autres secteurs industriels. Il observe que ce phénomène n'est pas propre au Québec et qu'il nécessite des actions communes de la part de tous les gouvernements et pays ayant en commun l'usage du français.

Voilà pourquoi le Conseil recommande au ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française de demander au gouvernement du Québec d'intervenir lors du Sommet francophone de Dakar pour rappeler à l'attention des chefs d'État et de gouvernement la question de la promotion du français dans l'information scientifique et technique et pour engager des actions concertées afin que le français reprenne une place importante en ce domaine.

Ces problèmes exigent aussi des solutions appropriées à chaque État ou gouvernement. C'est pourquoi le Conseil de la langue française procédera à la création d'un comité formé d'universitaires et de chercheurs. En tenant compte des orientations et des actions adoptées au Sommet de Dakar, ce comité aura pour tâche de faire le bilan de la situation et de proposer un plan d'action incluant des mesures concrètes pour promouvoir le français, au Québec, dans les publications scientifiques et techniques.



Adopté à l'unanimité
à la 131e assemblée,
le 14 avril 1989 à Montréal.





LE CONSEIL DE LA LANGUE FRANÇAISE

Président

Pierre MARTEL

Secrétaire

Robert L'HEUREUX

Dix membres nommés par le gouvernement :

  • deux membres désignés après
    consultation des associations
    socioculturelles représentatives

    — Suzanne PARADIS
    — Marcel LAJEUNESSE


  • deux membres désignés après
    consultation des organismes
    syndicaux représentatifs

    — Gaétan RIOUX
    — Christophe AUGER


  • deux membres désignés après
    consultation des associations
    patronales représentatives

    — Louise BOUDREAU
    — Michel GUILLOTTE


  • deux membres désignés après
    consultation des milieux
    universitaires

    — Lise GAUVIN
    — Maurice BORDUAS


  • deux membres désignés après
    consultation des associations
    représentatives des groupes ethniques

    — Georges KOUTCHOUGOURA
    — Lily TASSO



1 La place du français dans l'information scientifique et technique. Rapport et avis à la ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française, gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, 1986, 45 p. [retour au texte]

2 Arnold J. Drapeau, La langue d'usage dans les communications et les publications des chercheurs d'institutions francophones du Québec, gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », no 44, 1985, 114 p. [retour au texte]

3 Arnold J. Drapeau, La langue d'usage dans les communications et les publications des chercheurs d'institutions francophones du Québec, gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », no 44, 1985, p. 20. Université de Montréal 68 %, Université du Québec 42 %, Université de Sherbrooke 90 %, Instituts de recherche 81 %. Même les chercheurs de l'Université Laval qui, jusqu'en 1980, publiaient moins souvent en anglais que ceux des autres universités québécoises ont rédigé, de 1980 à 1983, 73 % de leurs articles en langue anglaise. [retour au texte]

4 Arnold J. Drapeau, La langue d'usage dans les communications et les publications des chercheurs d'institutions francophones du Québec, gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », no 44, 1985, p. 108. Les six instituts de recherche paragouvernementaux sont : l'Institut de cardiologie de Montréal, l'Institut Armand-Frappier, l'Institut de recherche en énergie d'Hydro-Québec, l'Institut du cancer de Montréal, le Centre de recherche psychiatrique (Hôpital L.-H. Lafontaine, Montréal) et l'Institut de recherches cliniques de Montréal. [retour au texte]

5 Une enquête faite en 1979 pour le compte de l'Office de la langue française dans les centres de recherche et de développement industriels révélait que les francophones y étaient peu nombreux et peu présents dans la structure hiérarchique et que les allophones et les anglophones utilisaient surtout l'anglais. On comptait sur la francophonisation de ces centres pour y faire progresser la francisation. Morido Inagaki, La situation linguistique dans les C.R.D.I. au Québec, tome III, Rapport de synthèse, gouvernement du Québec, Office de la langue française, « Langues et sociétés », 1981, 87 p. [retour au texte]

6 Un comité formé par le gouvernement du Québec et qui réunissait des représentants du patronat, du monde syndical et des organismes responsables de l'application de la loi 101, déplorait, dans un rapport remis récemment au ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française, que la francisation n'avait pas encore fait de percée réelle dans le secteur de la haute technologie et que le français y était sous-utilisé. Groupe de travail tripartite sur le français langue du travail, Le français langue du travail, une nécessaire réorientation..., non publié, mars 1989, p. 7-8. [retour au texte]

7 En 1973, les chercheurs français publiaient en français trois fois sur quatre; en 1978, ils publiaient en français à peine une fois sur deux et il semble qu'entre 1982 et 1986, la proportion ait encore diminué. « La recherche française s'internationalise... », La Recherche, octobre 1988, p. 1148. [retour au texte]

8 Outre qu'ils les ont coiffées de titres anglais, les responsables ont choisi l'anglicisation complète de leurs revues. Dorénavant, il n'y aura plus de résumé obligatoire en français, plus de sommaire en français, plus de rubrique « livres en français ». [retour au texte]

9 Il semble que les chercheurs francophones qui veulent publier dans ces revues doivent le faire en anglais et même qu'ils soient tenus de correspondre en anglais avec les responsables. [retour au texte]

10 Le français à l'école aujourd'hui et demain. Rapport du Conseil de la langue française sur l'enseignement du français, langue maternelle, gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », no 66, 1987, 165 p., p. 98. [retour au texte]

11 Ministère des Affaires étrangères, Actes de la Conférence des chefs d'État et de Gouvernement des pays ayant en commun l'usage du français, Paris, 17-19 février 1986, Paris, La Documentation française, 1986, p. 128-129. [retour au texte]

12 Comité d'organisation du Sommet de Québec, Actes de la deuxième Conférence des chefs d'État et de Gouvernement des pays ayant en commun l'usage du français, Québec, 2, 3 et 4 septembre 1987, Sainte-Foy, Les Éditions La Liberté, 1988. [retour au texte]


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