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L'AMÉNAGEMENT DE LA LANGUE :
POUR UNE DESCRIPTION
DU FRANÇAIS QUÉBÉCOIS


RAPPORT ET AVIS
au ministre responsable de l'application
de la Charte de la langue française




TABLE DES MATIÈRES



INTRODUCTION

Historique du dossier de la qualité de la langue

Plan du rapport


CHAPITRE 1 :
L'AMÉNAGEMENT DE LA LANGUE AU QUÉBEC

1.1 Introduction
1.2 Les besoins des Québécois en matière de langue de spécialité
1.2.1 Le bilan des activités
1.2.2 Les besoins
1.3 Les besoins des Québécois en matière de néologie
1.4 Les besoins des Québécois en matière de langue générale
1.5 Conclusion


CHAPITRE 2 :
QUE FAIRE? METTRE EN ROUTE UNE DESCRIPTION DES USAGES LINGUISTIQUES DU QUÉBEC

2.1 Introduction
2.2 Qu'est-ce que la langue standard?
2.3 Il existe un français québécois standard
2.4 C'est aux Québécois de décider eux-mêmes des usages linguistiques propres au Québec
2.5 Consensus quant à la nécessité de définir le français québécois standard
2.6 Conclusion : Comment procéder à la description du français standard du Québec?


CHAPITRE 3 :
LA CONSTITUTION D'UN FONDS QUÉBÉCOIS DE DONNÉES LINGUISTIQUES

3.1 Introduction
3.2 Nécessité de réunir en un seul endroit la documentation existante
3.3 Accord des linguistes pour une mise en commun de la documentation existante
3.4 Sauvegarde du patrimoine linguistique du Québec
3.5 Composition du fonds de données linguistiques
3.6 Gestion du fonds de données linguistiques
3.7 Développement lexicographique québécois utile à l'intérieur de la francophonie
3.8 Ce qui existe ailleurs
3.9 Conclusion


CHAPITRE 4 :
UN FONDS DE DONNÉES LINGUISTIQUES QUI RÉPONDENT AUX BESOINS DES QUÉBÉCOIS

4.1 Introduction
4.2 Les besoins lexicographiques du monde scolaire
4.3 Nécessité d'intégrer le Québec dans le créneau des industries de la langue et de la recherche en intelligence artificielle
4.4 Une banque d'exemples littéraires
4.5 Autre exemple d'utilisation possible d'un fonds de données linguistiques : les travaux sur la réforme de l'orthographe
4.6 Conclusion


CHAPITRE 5 :
LE DICTIONNAIRE, SOUS-PRODUIT PRIVILÉGIÉ DU FONDS DE DONNÉES LINGUISTIOUES

5.1 Introduction
5.2 La fonction symbolique d'un dictionnaire national
5.3 Les caractéristiques que devrait avoir un dictionnaire du français québécois
5.4 Une contribution québécoise à la langue française
5.5 Conclusion


CHAPITRE 6 :
LA CRÉATION D'UN FONDS DE DONNÉES LINGUISTIQUES SUPPOSE UNE INTERVENTION DE L'ÉTAT

6.1 Introduction
6.2 Intervention de l'État sous forme de subventions?
6.3 Intégration du fonds de données linguistiques à l'un des organismes créés par la Charte de la langue française?
6.4 Création d'un nouvel organisme?
6.5 Administration du fonds de données linguistiques par une université?
6.6 Intégration du fonds de données linguistiques à un organisme existant?
6.7 Comment intégrer le fonds de données linguistiques à un organisme existant?
6.8 Résumé des fonctions du fonds de données linguistiques
6.9 Conclusion


RECOMMANDATIONS






INTRODUCTION

La Charte de la langue française a confié au Conseil de la langue française le mandat de « surveiller l'évolution de la situation linguistique au Québec quant au statut de la langue française et à sa qualité » (article 188b); pour accomplir ce mandat, le Conseil peut « recevoir et entendre les observations et suggestions des individus et des groupes sur les questions relatives au statut et à la qualité de la langue française » (article 189a).

Conformément à ce mandat, le Conseil a donc entrepris plusieurs études et recherches sur la qualité du français et, à l'occasion de toutes les rencontres régionales qu'il a organisées, il a pu recueillir les observations de la population à ce sujet. De plus, le Conseil a publié en 1987 un avis sur l'enseignement du français, langue maternelle.

Mais, parallèlement à ces recherches et à ces consultations, le Conseil a entrepris une réflexion plus profonde et plus globale sur les notions de qualité de la langue et de normes. Ce travail de réflexion, amorcé lors du colloque « La qualité de la langue... après la loi 101 » tenu en 1979, a déjà donné lieu à la publication de deux ouvrages, La norme linguistique (1983) et La crise des langues (1985). En 1989, le Conseil a décidé d'axer sa réflexion sur la notion de qualité de la langue appliquée à la langue générale, parlée et écrite, des Québécois et, pour ce faire, il a créé un comité. Le présent rapport rappelle brièvement les principales étapes de l'histoire récente de ce dossier.



Historique du dossier de la qualité de la langue

En simplifiant et en résumant les faits, on peut dire que la politique québécoise de la langue a commencé en mars 1961 par la création de l'Office de la langue française (OLF) dont la mission était l'amélioration de la qualité du français parlé et écrit au Québec.

L'Office s'est alors préoccupé surtout de la langue commune et de son emploi dans l'Administration publique, l'enseignement, les médias et la publicité. Son activité a été définie en conséquence. L'Office a entrepris et publié des travaux de lexicographie et de terminologie sur des sujets alors jugés prioritaires, par exemple Les canadianismes de bon aloi (1969), le vocabulaire des assurances, de l'automobile ou des élections. L'Office a aussi organisé des campagnes de promotion du français, sur le même modèle que celles de la Société du bon parler français, avec des slogans comme « Bien parler, c'est se respecter ». Enfin, l'Office a abordé la question de l'usage du français au Québec en publiant, par exemple, La norme du français écrit et parlé au Québec (1965) ou un document d'orientation Quel français faut-il enseigner? (1970).

Cependant, la notion de « qualité de la langue » n'a jamais été définie très explicitement, ni par l'Office de cette époque, ni par la suite. Une sorte de consensus tacite désigne par cette expression un usage de la langue française au Québec conforme à la norme langagière admise, dont la conception évoluera considérablement au fil des années, des débats et des travaux de description, passant d'un alignement systématique sur la norme française à l'acceptation de principe d'une norme typiquement québécoise. La définition d'un tel usage entraîne un effort de rectification des usages québécois par rapport à la norme, notamment en ce qui a trait aux anglicismes et aux particularismes dont on peut faire l'économie au profit d'une conformité à la norme du français international, gage d'une intercompréhension plus aisée avec le reste de la francophonie. L'aménagement de la langue au Québec trouve là son origine, sa problématique et sa légitimation.

À la même époque, un travail considérable a été accompli par Radio-Canada et par son Comité de linguistique, créé en 1960. Le Comité de linguistique avait reçu pour mission d'améliorer la langue des émissions de Radio-Canada et de servir d'organisme consultatif en matière linguistique, d'abord auprès de son personnel en ondes, plus largement auprès du public intéressé, par la publication des fiches de Radio-Canada et d'un bulletin intitulé C'est-à-dire.

On peut résumer la façon d'aborder la qualité de la langue dans les années soixante en disant qu'il s'est agi d'un essai en vue de persuader les gens de mieux parler et de mieux écrire. Cet intérêt porté à la qualité de la langue s'est maintenu depuis, même si l'intervention de l'État pour assurer le statut du français a attiré davantage l'attention. En effet, des événements sociopolitiques sérieux, comme la crise scolaire de Saint-Léonard en 1967-19681, ont forcé le gouvernement en 1969 à introduire une politique linguistique (loi 63) qui définissait le statut de la langue et qui, pour la première fois, introduisait la notion de langue de travail, thème qui sera largement développé et précisé par la Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec (Commission Gendron) et par les législations linguistiques subséquentes, la Loi sur la langue officielle (1974) et la Charte de la langue française (1977).

Les législations linguistiques ont donc modifié les priorités de l'Office de la langue française qui se sont de plus en plus partagées entre l'activité terminologique liée à la francisation des entreprises et la surveillance de l'application de la loi. L'activité terminologique de l'Office a été conçue et définie en vue de soutenir et de faciliter les efforts exigés des entreprises installées au Québec. Les travaux ont porté sur des domaines liés à l'activité économique dont les uns sont très spécialisés, comme le vocabulaire de l'exploitation minière ou forestière, mais dont certains touchent de près le grand public, par exemple le vocabulaire de l'alimentation, de l'automobile, les appellations d'emplois et de fonctions, le vocabulaire administratif et financier. Sans que ces travaux soient, à proprement parler, orientés vers la langue commune, on voit cependant qu'ils touchent cette partie de la langue québécoise qui coïncide avec la vie professionnelle au sens le plus large. Dans la mesure où la politique linguistique cherchait à assurer de plus en plus le statut du français, les efforts et les moyens de l'Office se sont concentrés sur ce qui était devenu la priorité : avant de polir la langue commune, on devait s'assurer que les Québécois puissent parler français et, pour ce faire, on avait dû se rendre à l'évidence qu'il fallait mettre en œuvre une politique d'intervention — parfois coercitive — pour assurer le statut du français comme langue principale du Québec, dans tous les domaines.

On peut maintenant affirmer que, depuis 1969, le statut du français s'est amélioré : c'est ainsi que les enfants des immigrants fréquentent majoritairement l'école française et que le français a fait des progrès dans les entreprises. Mais, en même temps, il faut ajouter que ce statut demeure fragile, comme le révèlent certains indices : la francisation des entreprises n'est pas terminée, le français marque le pas dans les secteurs de haute technologie, il occupe une position trop faible dans les communications scientifiques et techniques, etc.

Si l'on essaie d'établir le bilan d'ensemble de l'aménagement linguistique du Québec, force est de constater que la qualité du français ne semble pas avoir progressé de façon aussi nette et aussi tangible que son statut. En 1989, la qualité du français écrit et parlé pose toujours d'énormes difficultés. Les gens sont de plus en plus exigeants et pensent qu'une langue de qualité est essentielle à la survie du français au Québec. Pour ne s'en tenir qu'au domaine scolaire, quelques faits récents en sont le signe évident :

  • conscientes de l'importance de la maîtrise d'un français de qualité, les universités imposent maintenant un test de français obligatoire et ce test deviendra bientôt une condition d'admission; les journaux ont rapporté qu'à l'Université de Montréal, 40 % des nouveaux étudiants de la rentrée 1989 avaient échoué à un test du niveau de cinquième année du secondaire; les autres universités présentent une situation analogue;

  • à l'École des hautes études commerciales, on impose maintenant un test de composition française aux nouveaux étudiants;

  • certains collèges ont récemment déclaré qu'ils voulaient augmenter leurs exigences en matière de connaissance du français;

  • au dernier congrès de l'Association québécoise des professeurs de français, les participants ont réaffirmé l'importance que la langue française soit maîtrisée dans toutes les matières et qu'une politique d'évaluation de la langue soit mise en place à la fin des cours primaire et secondaire;

  • dans les journaux, presque toutes les semaines, des articles rapportent les doléances ou les cris d'alarme des uns et des autres sur la piètre qualité du français, notamment écrit, au Québec.

Au terme de ses réflexions, le Conseil de la langue française croit qu'il faut absolument élaborer une nouvelle stratégie de la qualité de la langue. Un nouveau consensus a pris forme là-dessus et les Québécois estiment, selon le Conseil, qu'il est nécessaire d'engager de nouvelles actions pour assurer davantage un français de qualité, dans le cadre d'une politique générale et globale, et que ce français de qualité doit être de chez nous et défini par nous. En effet, les conditions et les occasions de parler la langue française au Québec, l'opinion des Québécois à l'égard de leur langue, les efforts gouvernementaux entrepris et les intentions gouvernementales affirmées permettent de penser que la conjoncture est propice pour assurer le succès d'une politique d'aménagement de la langue générale.

En même temps, on sait qu'il est impossible de légiférer et de sanctionner en matière de qualité de la langue. En effet, on ne peut pas obliger ni forcer les gens à bien parler ni à écrire avec correction. Contrairement à l'aménagement du statut, qui définit par législation les rapports entre les langues en présence, celui de la qualité ne peut se faire que par la voie de l'instrumentation. Il s'agit en effet de produire les outils langagiers nécessaires, de haute qualité, pour que les gens puissent, en toute connaissance de cause, faire des choix éclairés lorsque plusieurs usages sont en concurrence. L'instrumentation, c'est-à-dire la production de grammaires, de dictionnaires, d'ouvrages sur la prononciation correcte et sur la syntaxe, etc., est essentielle pour que, notamment dans les utilisations publiques et officielles de la langue, l'expression des idées soit exacte et rigoureuse : les avis concernant la sécurité publique, les termes d'un contrat ou les modes d'emploi des produits doivent être dépourvus d'ambiguïté.

Il apparaît qu'il faut maintenant consentir de nouveaux efforts dans le domaine de la qualité de la langue et que l'aménagement de la langue au Québec franchit une nouvelle étape, qui consiste en une instrumentation, c'est-à-dire la disponibilité de divers produits langagiers, décrivant et confirmant ce qu'est une langue de qualité. Cependant, il faudra non seulement fournir des outils langagiers, mais aussi, d'une manière plus générale, opérationnaliser la politique elle-même de l'aménagement de la langue.



Plan du rapport

Le rapport se compose de six chapitres. Dans le premier, après avoir défini les principaux concepts de base, nous dresserons le bilan de ce qui a été accompli et l'inventaire des besoins des Québécois dans le domaine des vocabulaires techniques, de la néologie et de la langue générale. Le deuxième chapitre énoncera ce qui, de l'avis du Conseil, doit être maintenant entrepris : une description scientifique des usages linguistiques du Québec. Dans le troisième chapitre, nous proposerons la constitution d'un fonds de données linguistiques pour parvenir à décrire le français parlé et écrit au Québec. Nous montrerons, dans le quatrième chapitre, comment la création de ce fonds permettra de combler les besoins linguistiques qui ont été mentionnés dans le premier chapitre. Puis, dans l'avant-dernier chapitre, nous verrons que divers produits langagiers pourront être élaborés à partir du fonds de données linguistiques et que, parmi ces produits, figurent au premier rang les dictionnaires. Enfin, nous constaterons qu'un tel projet ne pourra se réaliser sans une intervention de l'État et nous étudierons divers scénarios visant à mettre en application les recommandations du Conseil.




1 « Petite banlieue montréalaise, à population en majorité de langue française (d'après les statistiques, 53.1 p. cent de ses citoyens seraient d'origine française, 27.6 p. cent, d'origine italienne et 19 p. cent, d'autres origines) [...] La Commission scolaire y avait institué des “classes bilingues” dans lesquelles, selon le témoignage même [du] ministre de l'Éducation, à peu près 70 p. cent de l'enseignement se donnait en langue anglaise et 30 p. cent en langue française. Mais voici qu'au printemps de 1968, des élections amènent de nouveaux commissaires, qui décident de renverser la vapeur : désormais, l'enseignement en première année serait entièrement en français, puis se continuerait ainsi en deuxième, puis en troisième année, et ainsi de suite, tant que tout le cours ne serait pas complètement francisé » (Richard Arès, « L'immigration et l'avenir du français au Québec », L'Action nationale, vol. LIX, no 3, novembre 1969, p. 214). [retour au texte]




Chapitre 1
L'AMÉNAGEMENT DE LA LANGUE AU QUÉBEC


1.1 Introduction

Le présent chapitre fera un bilan sommaire des travaux qui ont été accomplis au Québec en matière de vocabulaires techniques, de néologie et de langue générale; pour ces trois domaines, on tentera d'indiquer les besoins qu'il reste à combler. Mais auparavant, il est essentiel de définir un certain nombre de notions qui reviendront tout au long du rapport.

On entend par aménagement linguistique « un effort à moyen et à long terme pour mieux tirer parti d'une ressource collective, la ou les langues, en fonction des besoins et des intérêts de la nation, selon un plan souple qui oriente l'évolution de la société sans la brusquer, mais au contraire en réclamant son adhésion et sa participation1 ». L'aménagement linguistique comprend deux volets; le premier définit les relations entre les langues présentes sur un territoire donné, c'est l'aménagement du statut qui se fait le plus souvent au moyen de législations, de règlements ou de directives administratives; le second volet a pour mission de développer les ressources internes de la langue (par exemple, créer des termes techniques) pour qu'elle puisse être utilisée efficacement dans les nouvelles sphères de l'activité humaine qui lui ont été ouvertes par l'intervention du législateur, c'est l'aménagement de la langue. Ainsi, au Québec, lorsque les lois ont exigé que le français soit la langue du travail et de l'Administration publique, il a fallu que l'Office de la langue française conçoive une stratégie pour mettre à la disposition des travailleurs et des fonctionnaires le vocabulaire français nécessaire à l'application de la loi. C'est pourquoi l'action de l'Office de la langue française a surtout porté sur les vocabulaires techniques.

Les linguistes font une distinction entre vocabulaire de la langue commune et terminologie. En ce dernier domaine, les mots ont tendance à n'avoir qu'un sens, ce qui se comprend facilement : les spécialistes ont besoin, pour l'efficacité de leur travail, que les mots qu'ils utilisent ne soient pas ambigus ni susceptibles de créer des problèmes de compréhension. C'est pourquoi, dans de nombreuses disciplines techniques et scientifiques, on a senti le besoin de mettre sur pied des comités de travail afin de dresser la liste des termes recommandés que les spécialistes utiliseront et de les définir en ayant comme idéal qu'à un terme de tel ou tel domaine ne corresponde qu'un seul sens.

La situation est tout autre dans le vocabulaire de la langue générale. L'expérience de tous les jours montre que les mots ont plusieurs sens (d'où les quiproquos et les Jeux de mots). La langue générale est donc le lieu privilégié de la polysémie (le fait d'avoir plusieurs sens) et, plus encore, de la variation sous toutes ses formes : variation phonétique (par exemple, les différents accents), variation lexicale (québécismes, acadianismes, belgicismes), variation stylistique, etc.

Mais il ne faudrait pas opposer de façon trop tranchée vocabulaires spécialisés ou terminologies et langue générale. Même si les deux objets sont distincts, la frontière entre les deux est parfois floue. Des termes techniques peuvent passer dans la langue courante : c'est ce à quoi l'on est en train d'assister pour certains mots du vocabulaire de l'informatique. Inversement, des mots du vocabulaire général peuvent acquérir une spécialisation très technique (par exemple, « souris » dans le vocabulaire de la micro-informatique). Des mots peuvent être à la fois des termes techniques utilisés par les travailleurs de tel ou tel domaine de l'activité humaine et des termes de la langue courante : c'est ce qui se produit avec des vocabulaires comme celui de la restauration, de l'environnement ou de la micro-informatique. Voilà pourquoi il est difficile de prétendre que l'action de l'Office de la langue française ne s'est arrêtée ou ne doit se limiter qu'à des interventions en terminologie; ce qui aujourd'hui relève clairement de la terminologie peut faire partie demain du vocabulaire courant.

On aura déduit de ce qui précède que le travail linguistique ne peut se faire de la même façon en langue générale et dans les vocabulaires techniques. Dans ce dernier cas, on peut — et même, on doit — intervenir pour normaliser le plus possible les usages linguistiques afin d'éviter les inconvénients, notamment économiques, qui naîtraient d'imprécisions terminologiques2; ce travail peut être fait presque en vase clos par les spécialistes du domaine concerné, parfois avec l'assistance de linguistes ou de terminologues, et l'implantation de ces décisions normatives se fait généralement aisément, parce qu'il y a déjà une volonté, soit de la part de l'entreprise, soit de la part du milieu professionnel, pour imposer une uniformisation terminologique. Mais il n'en va pas de même dans le domaine de la langue générale qui, nous l'avons vu, est le lieu idéal de la variation linguistique et où, par conséquent, les consensus sur le bon usage ou l'usage à privilégier ne se dégagent pas aussi facilement que dans le domaine des vocabulaires techniques. Comme le présent rapport porte sur la langue générale et non sur la terminologie, il faudra tenir compte de la différence des modes d'intervention.

Dans la théorie de l'aménagement linguistique, une distinction s'est établie entre communication individualisée et communication institutionnalisée, qui rejoint globalement la différence entre communication privée et communication publique. Dans le premier cas, l'usage de la langue n'est limité que par la propre compétence de chaque locuteur et la situation de communication elle-même. Chose certaine, le locuteur est libre et responsable de l'usage qu'il fait de la langue. Le plus souvent, les communications individualisées se font en langue parlée, mais aussi en langue écrite, par la correspondance ou même les œuvres littéraires où l'écrivain choisit son style. Très souvent, les communications individualisées comportent une charge affective où se manifestent les rapports entre les interlocuteurs. Dans les communications institutionnalisées, l'émetteur individuel s'efface derrière l'organisme qu'il représente. Sa liberté linguistique est fortement réduite par l'obligation où il se trouve de respecter les contraintes linguistiques inhérentes à sa fonction ou déterminées par le type de document qu'il rédige (texte de loi ou de règlement, avis public, contrat, bulletin de nouvelles sur les ondes, article de journal, etc.). L'usage de la langue tend alors à calquer de très près la langue standard, dans un effort conscient de respecter la norme admise dans sa propre communauté linguistique. Les législations linguistiques portent sur les communications institutionnalisées, mais laissent entièrement libres les communications individualisées. Cependant, il est possible d'influencer l'usage de la langue dans l'un et l'autre cas en fournissant au locuteur des ouvrages de référence auxquels il pourra se reporter pour se guider, des dictionnaires et des grammaires pour la langue générale, des lexiques plus ou moins spécialisés pour le vocabulaire terminologique.

Alors que l'essentiel de l'aménagement linguistique du Québec a porté sur les communications institutionnelles3, le présent document s'attache à la langue générale. Il vise à fournir des moyens pour permettre à l'ensemble de la population de pratiquer un meilleur français, dans le plein respect de la liberté de chaque locuteur.

Il nous faut enfin introduire une dernière notion, celle de néologie. Il s'agit de l'étude des mots nouveaux, tant en langue générale que dans le vocabulaire technique. Les langues vivantes, précisément parce qu'elles sont vivantes, créent sans cesse de nouveaux mots, soit à partir de leurs ressources propres (néologie interne), soit en faisant des emprunts à des langues étrangères (le plus souvent à l'anglais, en cette fin du XXe siècle, mais le français a beaucoup emprunté à l'italien aux XVIe et XVIIe siècles). Comme les problèmes néologiques du français touchent beaucoup plus les vocabulaires spécialisés que la langue générale, le présent rapport n'abordera la question de la néologie que dans le premier chapitre.



1.2 Les besoins des Québécois en matière de langue de spécialité

1.2.1 Le bilan des activités

A) L'Office de la langue française

Depuis sa création en 1961, l'Office de la langue française n'a cessé de veiller à fournir aux Québécois la terminologie française correcte qu'ils réclamaient; à partir de 1971, les travaux de l'Office ont davantage été consacrés à la terminologie nécessaire pour mener à bien la francisation des entreprises.

Il faut préciser ici une caractéristique bien particulière de l'activité terminologique québécoise. Alors que, dans d'autres pays, la terminologie se définit principalement comme une activité néologique le plus souvent très spécialisée — fournir aux scientifiques et aux techniciens le vocabulaire dont ils ont besoin pour décrire de nouveaux champs du savoir —, cette activité a pris beaucoup moins d'importance au Québec, pour des raisons qui relèvent du contexte historique. En effet, lorsque l'industrialisation s'est produite chez nous, elle s'est effectuée principalement en anglais, ce qui explique d'ailleurs la présence de bon nombre d'anglicismes dans notre langue dès qu'il nous faut parler de domaines techniques. Le vocabulaire agricole fournit une bonne illustration de ce phénomène : les vocables français sont conservés pour désigner ce qui se rapporte aux activités traditionnelles alors que les mots anglais ont été introduits à la suite de la mécanisation de l'agriculture.

Comme on le voit, le travail de l'Office de la langue française a consisté en grande partie à récupérer une terminologie française qui existait déjà, mais dont des circonstances historiques particulières avaient empêché l'implantation au Québec. Cependant, il ne fait aucun doute qu'au fur et à mesure que l'implantation de la francisation se fera dans les entreprises et que les Québécois réussiront à combler leur déficit terminologique, l'aspect néologique s'imposera de plus en plus. En effet, la création de technologies modernes, l'émergence de disciplines récentes et de professions inusitées ne peuvent que donner naissance à de nouvelles terminologies qu'il faudra bien consigner. Il est donc tout à fait raisonnable de supposer que le volume des travaux terminologiques dans des domaines néologiques prendra le pas sur les travaux relatifs aux terminologies traditionnelles. Et l'on peut déduire de ce qui précède que c'est l'observation de l'évolution des technologies qui nous renseignera sur les besoins terminologiques.

Le bilan des travaux linguistiques de l'Office de la langue française est impressionnant. Depuis sa création, il a publié plus de 200 lexiques ou vocabulaires et il a entrepris un inventaire des travaux terminologiques effectués en France et au Québec (32 000 titres en 1983). Il a publié des guides de rédaction des raisons sociales et des menus ainsi qu'un ouvrage de référence destiné au personnel de secrétariat et qui est devenu un succès de librairie (Le français au bureau). Il a aussi mis sur pied des comités intermédias d'assistance linguistique et des comités interentreprises de terminologie.

L'Office de la langue française a aussi cherché à orienter l'usage, particulièrement lorsque celui-ci est flottant, par l'entremise de sa Commission de terminologie qui coordonne les travaux des commissions ministérielles de terminologie dont le mandat est précisé dans la Charte de la langue française. Malgré les besoins, les créations de commissions ministérielles de terminologie ont été peu nombreuses. Les domaines suivants ont cependant été touchés : affaires sociales, transports, éducation, géographie, droit et sécurité du revenu. En dix ans, la Commission de terminologie de l'OLF a fait paraître quelque 1 500 avis dans la Gazette officielle; la comparaison avec le fonds lexical de la Banque de terminologie du Québec (BTQ) — 800 000 termes — montre qu'il s'agit là d'une procédure exceptionnelle.

B) Les entreprises privées et le gouvernement fédéral

Un ouvrage4 préparé pour le Conseil de la langue française indique qu'il y a eu une diminution marquée du volume des publications terminologiques de l'Office de la langue française au cours des années quatre-vingt. Ce recul ne résulte pas d'un désengagement de l'organisme, mais plutôt de choix administratifs qui découlent de contraintes budgétaires. Le relais a été pris par les grandes entreprises et par le Secrétariat d'État du gouvernement fédéral qui a affecté des ressources humaines, techniques et financières importantes pour combler les besoins terminologiques des entreprises québécoises liées aux secteurs d'activité de compétence fédérale. Ces travaux sont en général de bonne qualité, car les auteurs ont appliqué la méthodologie très rigoureuse élaborée par l'Office de la langue française pour la recherche terminologique.

Le fait est peu connu, mais vaut la peine d'être signalé : certaines grandes entreprises québécoises se sont acquis une réputation enviable en matière de recherche terminologique. C'est ainsi qu'Hydro-Québec, par exemple, après avoir publié un grand nombre d'ouvrages terminologiques, disposera sous peu de sa propre banque de terminologie, qui comportera au départ plus de 15 000 fiches spécialisées. IBM Canada possède déjà sa banque de terminologie (plus de 25 000 termes) et a publié des vocabulaires thématiques. Les services linguistiques de Bell Canada disposent d'un fichier de 130 000 termes et ont à leur actif plusieurs publications. L'Ordre des comptables agréés du Québec a publié le Dictionnaire de la comptabilité de Fernand Sylvain dont la troisième édition est maintenant en préparation. L'ouvrage de Marie-Éva de Villers décrit en détail cette activité terminologique.

1.2.2 Les besoins

Le bilan terminologique est donc positif. Le stock terminologique maintenant accessible aux entreprises québécoises est considérable : Marie-Éva de Villers a répertorié, pour la période 1970-1989, plus de 700 titres d'ouvrages terminologiques publiés au Québec. On peut donc affirmer que les besoins fondamentaux sont couverts. Mais il reste encore des lacunes à combler : elles proviennent essentiellement de l'évolution des activités économiques du Québec, c'est-à-dire l'ouverture de secteurs nouveaux (industrie du logiciel, biotechnologie, etc.), l'apparition de produits nouveaux (secteur de l'électronique, robots industriels, etc.) ou l'introduction de nouveautés en gestion (par exemple, l'ergonomie).

Malgré le fait que le stock terminologique disponible au Québec est considérable, son utilisation présente des problèmes, en particulier les suivants :

A) Si les lois linguistiques ont d'abord imposé des programmes de francisation aux grandes entreprises, c'est parce que l'on croyait que leur francisation se répercuterait sur les entreprises plus petites, que la terminologie mise au point dans les grandes sociétés se déverserait tout naturellement dans les autres et atteindrait même le grand public (par les catalogues, par exemple). On a pensé que, les petites et moyennes entreprises (PME) étant les fournisseurs des plus grandes, les relations commerciales normales feraient en sorte que la terminologie mise au point par les grandes sociétés s'imposerait dans les PME par les lois naturelles du marché. C'est même à cause du postulat que la francisation des grandes entreprises rejaillirait sur les plus petites que la loi oblige seulement les entreprises de plus de 50 employés à se franciser. Force est aujourd'hui de constater que cette stratégie n'a pas été totalement efficace et que les grandes entreprises sont mieux pourvues en terminologie que les PME. Pourtant, celles-ci constituent le secteur économique qui prend le plus d'expansion actuellement et qui crée le plus d'emplois. Il faudrait donc réévaluer toute cette question en fonction des PME, ce qui permettrait de renouveler la stratégie de francisation tout en tenant compte des besoins actuels en terminologie.

L'essentiel de la terminologie nécessaire à la grande entreprise existe déjà, mais, mis à part les services de consultation linguistique de quelques sociétés, ce stock terminologique est encore insuffisamment accessible aux intéressés et aux PME. La grande entreprise s'est très bien acquittée de ses tâches terminologiques; il reste donc maintenant à considérer le problème de terminologie des PME.

B) La structure actuelle de la Banque de terminologie du Québec, de même que sa procédure d'interrogation, rendent sa consultation difficile pour les personnes qui ne sont pas spécialistes de la terminologie. La BTQ est demeurée un outil de gestion du stock terminologique et un instrument de recherche, qui fournit avec efficacité des données terminologiques de première main, comme les équivalents d'un mot anglais, les termes français apparentés, avec définition, référence et notes. Si le terminologue y trouve son profit, l'utilisateur non averti se perd dans l'abondance des renseignements. Dans la perspective d'un service public élargi, la BTQ devrait ajouter un fichier accessible aux non-spécialistes de la terminologie; ce fichier serait plus proche d'un dictionnaire bilingue traditionnel, où les données sont traitées en fonction d'une utilisation immédiate des renseignements.

C) Pour la mise en application de la francisation exigée par les lois 22 et 101, l'OLF a établi dans les années soixante-dix les grands axes de ses recherches terminologiques, auxquels i1 a par la suite apporté quelques ajustements ponctuels. Or, depuis, la structure industrielle du Québec s'est considérablement transformée : que l'on songe simplement à l'importance qu'a prise la micro-informatique ou à la prolifération des entreprises de haute technologie. Parallèlement, l'importance des activités terminologiques au sein de l'Office de la langue française n'a cessé de décroître; des choix administratifs ont fait en sorte qu'une partie des terminologues de l'Office sont aujourd'hui affectés à l'épuration de la Banque de terminologie plutôt qu'à la recherche terminologique proprement dite. On constate qu'au fil des ans l'Office est devenu un organisme qui s'est concentré sur les aspects administratifs de la francisation des entreprises.

D) L'implantation de la terminologie française doit être poursuivie. Trop peu d'efforts, semble-t-il, ont été faits par l'Office de la langue française pour implanter ses terminologies en comparaison des ressources consacrées à une certaine époque à la recherche terminologique ou affectées à la gestion administrative de la francisation. De même, les recherches sur l'implantation terminologique sont encore clairsemées5, mais on continue de s'intéresser à cette question.

Le Conseil de la langue française est donc d'avis qu'il faudrait attacher plus d'importance à l'implantation terminologique et à l'évaluation des stratégies d'implantation de l'Office de la langue française.



1.3 Les besoins des Québécois en matière de néologie

Depuis une trentaine d'années, on a commencé à parler des problèmes de néologie qui se posaient en français. On a fait valoir l'inaptitude du français à rendre compte des nouvelles réalités suscitées par le développement de la recherche et des connaissances. L'essor technologique des années quatre-vingt n'a fait qu'accroître le déficit terminologique du français que certaines sources pessimistes évaluent à 20 000 termes annuellement. Mais il s'agit là d'un phénomène relativement récent. En effet, on pouvait encore dire, il n'y a pas tellement longtemps, que le français était une langue bien développée du point de vue terminologique; cela demeure vrai pour la plupart des domaines de l'activité humaine. Aujourd'hui, le déficit néologique que l'on constate en français concerne davantage les vocabulaires spécialisés que la langue générale et se définit principalement selon deux axes :

D'une part, il y a les technologies électroniques, issues d'une nouvelle branche de l'électronique, la micro-électronique et dont l'application à des champs d'activité traditionnels, par le biais de l'informatique, a généré des domaines nouveaux comme la télématique et la médiatique, la bureautique, la privatique et la robotique. D'autre part, il y a les biotechnologies qui résultent de l'application des découvertes et des résultats obtenus dans le cadre de la recherche scientifique en biologie (génie génétique et génie enzymatique, essentiellement) à des fins industrielles dans des domaines plus traditionnels comme l'énergie, l'agriculture, l'exploitation forestière, l'environnement, etc. Qu'il s'agisse de robots industriels multifonctionnels, de synthétiseurs de parole, de produits biocosmétiques, de serres hydroponiques, de biocapteurs, de production de plasmas thermonucléaires, de fabrication de « puces » ultraminiaturisées, d'organes humains artificiels, de nouvelles céramiques ou de génie aérospatial, nous n'avons là qu'une infime idée de ce qu'est devenue aujourd'hui la recherche en technologie et de ce qu'elle deviendra durant la prochaine décennie6.

Les problèmes de néologie du français sont en partie explicables par l'existence d'une tradition — qui fait encore sentir sa présence aujourd'hui — selon laquelle un néologisme constituait une faute. Ce n'est là qu'une explication partielle et superficielle; le fond du problème réside plutôt dans le fait que le développement technologique — et par ricochet terminologique — se fait le plus souvent en anglais. Cela ne signifie pas que les pays francophones sont absents du développement technologique, mais la concentration de la recherche aux États-Unis et l'utilisation quasi exclusive de l'anglais comme véhicule de l'information scientifique et de l'innovation technique ont pour conséquence de créer un déséquilibre qui n'a fait que croître au cours des dernières années.

Le déficit néologique du français, on l'a vu, est constitué en très grande partie de termes techniques et scientifiques. Or, ces vocables ne sont pas propres à un pays particulier; ils intéressent toute la francophonie. On comprendra dès lors que l'aménagement néologique du français ne peut pas être laissé à un seul pays, mais qu'il doit plutôt relever de la concertation entre tous les pays intéressés.

Le Québec a été un pionnier dans l'aménagement néologique du français. Dès le début des années soixante-dix, l'Office de la langue française a créé une équipe spécialisée en néologie, et la nécessité d'une coopération internationale en ce domaine est vite devenue évidente. C'est ainsi qu'a eu lieu à Lévis, en 1974, la première réunion de francophones pour tenter d'organiser les travaux de néologie française; à la suite de cette rencontre, on a lancé l'idée de créer un réseau francophone de néologie. Deux ans plus tard, un premier réseau était constitué, comprenant un module français et un module québécois auxquels se sont adjoints, pour des travaux particuliers, le Bureau des traductions du gouvernement du Canada et l'Institut supérieur de traduction et d'interprètes de Bruxelles. Les résultats de ces travaux — 52 cahiers — ont été publiés par l'Office de la langue française dans sa collection « Néologie en marche ».

Lors du premier Sommet des chefs d'État et de Gouvernement des pays ayant en commun l'usage du français réunis à Paris en 1986, il a été décidé d'intégrer ce réseau dans le programme des Sommets francophones et de l'étendre à tous les pays de la francophonie, soit pour la modernisation de la langue française elle-même, soit comme méthode de travail pour le développement des langues nationales. En octobre 1988, les statuts du Réseau international de néologie et de terminologie ont été établis par les cinq organismes fondateurs, soit l'Office de la langue française du Québec, le Bureau des traductions du gouvernement du Canada, le Commissariat général de la langue française du gouvernement français, le Conseil de la langue française par l'intermédiaire du Service de la langue française du ministère de la Communauté française de Belgique, auxquels s'est jointe la Chancellerie fédérale de la Confédération suisse. Deux modules africains devraient bientôt joindre le réseau.

Le Conseil de la langue française est d'avis que le Québec doit continuer ses efforts dans le domaine de la modernisation lexicale, car la néologie constitue la partie la plus dynamique non seulement de la terminologie, mais aussi de la langue courante.



1.4 Les besoins des Québécois en matière de langue générale

A) L'Office de la langue française

L'Office de la langue française a été institué en 1961 par la loi qui créait le ministère des Affaires culturelles. Son premier mandat ne faisait pas mention de la question du statut du français au Québec, mais lui confiait uniquement une mission de purification linguistique : « Il [l'Office de la langue française] doit veiller, sous la direction du ministre, à la correction et l'enrichissement de la langue parlée et écrite » (9-10 Éliz. Il, 1960-1961, c. 23).

Dans les années soixante, l'intervention de l'Office de la langue française en matière de qualité de langue était de type volontariste. On pensait pouvoir améliorer la qualité de la langue parlée et écrite au Québec en faisant appel à la responsabilité du locuteur individuel, en recourant à la bonne volonté linguistique personnelle : il revenait à chaque individu de consentir les efforts nécessaires en vue de contribuer à l'amélioration générale du français québécois. D'où les campagnes de bon parler, les semaines de la langue française dans les écoles et des affiches publicitaires avec des slogans comme « Bien parler, c'est se respecter ». Ces tentatives n'ont pas connu un grand succès, car, d'une part, l'ironie a souvent entraîné leur échec et, d'autre part, il est vite apparu que l'individu isolé est impuissant face à l'état de la langue de sa communauté. En effet, le comportement linguistique individuel est encadré et, jusqu'à un certain point, déterminé par les règles sociales du marché linguistique. Par conséquent, faire appel à la responsabilité individuelle n'a d'autre effet que de produire un sentiment de frustration qui peut conduire jusqu'à la démission lorsque le locuteur se rend compte de l'inutilité de ses efforts.

Le mandat de l'Office de la langue française allait être modifié en 1969 par l'adoption de la Loi pour promouvoir la langue française au Québec (loi 63). L'Office conservait son mandat de « veiller à la correction et l'enrichissement de la langue parlée et écrite » (article 14a), mais, pour la première fois, on lui assignait une mission quant au statut du français : il devait « conseiller le gouvernement sur toute mesure législative ou administrative qui pourrait être adoptée pour faire en sorte que la langue française soit la langue d'usage dans les entreprises publiques ou privées au Québec » (article 14b); il devait aussi élaborer des programmes pour que le français devienne la langue de travail dans les entreprises (article 14c) et conseiller le ministre sur les mesures à prendre en vue d'assurer la priorité du français dans l'affichage public (article 14d). L'élargissement du mandat de l'Office lui permettait d'entreprendre les premiers essais de définition d'une politique globale de la langue et d'expérimenter des programmes de francisation en collaboration avec quelques entreprises du Québec. Ainsi, peu à peu, la question du statut devenait plus importante que celle de la correction linguistique.

À la même époque, c'est-à-dire au tournant des années soixante-dix, les linguistes du Québec, notamment ceux de Montréal, ont compris et démontré que le problème de la langue n'était pas seulement linguistique, mais aussi et surtout économique et sociologique, celui du statut du français. On ne peut pas, soutenaient-ils, respecter une langue de seconde zone, comme l'était alors le français au Québec, on ne peut pas souhaiter maîtriser une langue qu'on ne parle qu'entre Québécois et qu'il faut abandonner dès qu'il s'agit de passer aux choses sérieuses, de recevoir les ordres de son patron, de gagner de l'argent ou de poursuivre une carrière intéressante. Les travaux de la Commission Gendron ont donné raison à cette façon de voir et l'idée d'une intervention nécessaire de l'État en faveur du statut du français, même si elle allait apparemment à l'encontre de la liberté d'entreprise, a fait son chemin peu à peu et a donné lieu aux législations linguistiques de 1974 (Loi sur la langue officielle, loi 22) et de 1977 (Charte de la langue française, loi 101).

Cette insistance progressive sur le statut du français a entraîné une modification du mode d'intervention de l'Office de la langue française dans le domaine de la qualité de la langue. On a établi alors une distinction entre communications personnelles et communications institutionnalisées, c'est-à-dire les utilisations publiques de la langue, principalement l'affichage commercial, la publicité, les médias et les communications émanant de l'État; on a convenu que, s'il revenait à l'Office d'intervenir dans les communications institutionnelles, il valait mieux s'en abstenir dans les rapports entre individus.

L'importance accordée aux communications institutionnelles met en relief le rôle croissant de l'État en matière linguistique. On sait le grand nombre de documents et de communications qui proviennent des organismes de l'État. Ce dernier s'est imposé de devenir, en quelque sorte, l'élément moteur dans l'utilisation d'un français normatif. On a demandé aux fonctionnaires de respecter certains critères de qualité dans leurs communications officielles; cette exigence se manifeste, dans une publication de l'Office de la langue française, sous la forme suivante : « N'importe qui, au service de l'État, n'a pas le droit d'écrire n'importe comment7. »

Depuis le début des années soixante-dix, l'Office de la langue française a clairement exprimé qu'il n'entendait plus intervenir dans les utilisations individuelles de la langue et cette prise de position sera répétée à quelques reprises : « L'utilisation privée de la langue ne fait l'objet d'aucune intervention et la liberté individuelle n'est aucunement brimée en ce qui regarde l'usage de la langue générale8. » Par voie de conséquence, la langue générale n'a été traitée par l'Office que dans la mesure où elle entrait dans la catégorie des communications institutionnelles : d'où les publications de l'OLF sur la façon de répondre au téléphone, la rédaction des menus, les problèmes linguistiques du personnel de secrétariat (Le français au bureau), le vocabulaire des élections, etc. D'où aussi un souci de soutien et de conseil en matière linguistique : correction d'étiquettes de divers biens de consommation (surtout celles des produits alimentaires9) et consolidation du service des consultations téléphoniques.

L'Office de la langue française a aussi précisé certains points de sa doctrine d'intervention en matière de communications institutionnelles dans deux documents : Énoncé d'une politique relative à l'emprunt de formes linguistiques étrangères (1980) et Énoncé d'une politique relative aux québécismes (1985).

Bref, depuis le début des années soixante-dix, la qualité de la langue a été, pour l'Office de la langue française, liée à l'usage institutionnel de la langue.

B) Le Conseil de la langue française

Le Conseil de la langue française a été créé en 1977 par la Charte de la langue française. Il recevait le mandat de « surveiller l'évolution de la situation linguistique au Québec quant au statut de la langue française et à sa qualité et communiquer au ministre ses constatations et ses conclusions » (article 188b). Deux ans après sa création, le Conseil organisait un colloque sur le thème « La qualité de la langue... après la loi 101 », et il concluait de ces travaux que la standardisation du français québécois était en train de se faire et qu'il valait mieux laisser le phénomène évoluer de lui-même sans intervenir pour l'orienter puisque les efforts de consolidation du statut du français et de développement des vocabulaires techniques formaient un terrain favorable à la standardisation du français québécois. Le Conseil exprimait l'avis qu'« il ne semble pas utile de définir globalement la norme du français au Québec »; cette constatation reposait sur le désir de ne pas diviser les francophones du Québec quant au délicat sujet de la définition de la norme du français québécois standard, alors que venait de s'achever la « querelle du joual » qui avait opposé les partisans d'une norme québécoise très différente de celle de la France et les tenants d'un alignement quasi inconditionnel sur le modèle de Paris.

Subséquemment, le Conseil de la langue française décidait de poursuivre sa réflexion sur les notions de « norme » et de « langue standard » ce qui a donné lieu en 1983 à la publication de l'ouvrage La norme linguistique. Les inquiétudes de plus en plus vives manifestées quant à la maîtrise du français parlé et écrit amenaient par la suite le Conseil à situer le problème québécois dans une « crise des langues » de plus en plus planétaire (publication, en 1985, du recueil La crise des langues) et à mettre sur pied un comité sur l'enseignement du français, langue maternelle (deux avis adressés au ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française en 198710).

Le Conseil a aussi entrepris la description et l'évaluation de l'utilisation du français dans un certain nombre de domaines : la langue des animateurs de la radio et de la télévision11, la langue de la publicité des chaînes d'alimentation12, le français écrit des élèves du secondaire13, la langue écrite de l'Administration publique14, etc.

On constate donc que le Conseil s'est surtout attaché, en matière de qualité de la langue, à la définition, à la description et à l'évaluation de la maîtrise de la langue standard.

C) Radio-Canada

Cette entreprise d'État a fait beaucoup pour véhiculer auprès des Québécois un français de qualité qui est devenu, pour plusieurs, le modèle de référence. Mais aux fins de notre rapport, nous étudierons surtout le bilan des travaux de son Comité de linguistique.

C'est à la suite d'initiatives du personnel qu'était créé en 1960 le Comité de linguistique de Radio-Canada. En 30 ans, le Comité n'a cessé de produire des documents visant à promouvoir l'utilisation d'un meilleur français. Son bulletin, C'est-à-dire, forme une collection de 1 500 pages de chroniques de grammaire, d'études terminologiques et de comptes rendus d'ouvrages linguistiques; parmi ses 2 300 abonnés, 800 travaillent à Radio-Canada. Une feuille de rappel hebdomadaire, Que dire?, est distribuée à plus de 2 500 exemplaires aux communicateurs et au personnel de Radio-Canada et rejoint en outre 600 abonnés du public. La documentation du Comité comprend près de 4 000 fiches dont 10 % environ traitent de problèmes grammaticaux, 15 % d'expressions de la langue courante et 75 % de problèmes de terminologie liés à divers domaines dont la gestion générale, la gestion du personnel, l'informatique, l'audiovisuel, la télévision; il faut noter que ce fichier est le seul mécanisme linguistique permanent dont le Québec dispose pour traduire en français la vie quotidienne dans sa complexité. Le Comité de linguistique a aussi publié des vocabulaires et des lexiques dans les domaines suivants : photo, cinéma, techniques audiovisuelles, théâtre, gestion d'entreprise, gestion des salaires, production télévision, droit d'auteur, disque compact, baseball, hockey, soccer, curling, mesure des auditoires15. Comme on le voit, le bilan du Comité de linguistique est impressionnant.

Les travaux linguistiques et terminologiques de Radio-Canada ont contribué à améliorer la qualité du français des autres stations de radio et de télévision, mais ces dernières n'ont jamais vraiment contribué financièrement à une telle promotion.

Il reste un point sombre au tableau de la langue des médias, et c'est la formation linguistique des journalistes, des publicitaires et des autres agents de communication. En effet, cet apprentissage est déficient et ne fait pas une place suffisante à la correction linguistique : comme le dit le responsable du Comité de linguistique de Radio-Canada, « quand nous recrutons un nouvel employé, tout, ou à peu près, est à faire pour lui donner une maîtrise satisfaisante de sa langue16 ».

D) Les travaux universitaires

De nombreux travaux universitaires ont été consacrés à la description du français québécois. Mais la plupart ont eu longtemps une orientation différentielle, c'est-à-dire que, du français québécois pris dans son ensemble, on n'étudiait que ce qui s'écartait du français européen. Or, on doit reconnaître maintenant qu'étudier une variété linguistique exclusivement comme un ensemble d'écarts risque de marginaliser toute une communauté linguistique. Cette remarque ne constitue pas, loin de là, une critique négative et un rejet des recherches entreprises par les universitaires québécois. Ceux-ci ont produit des ouvrages de grande valeur et on ne peut guère leur reprocher d'avoir cédé au climat générai de leur époque qui n'envisageait la norme du français que d'une façon monolithique. En effet, ce n'est que très récemment que l'on a pris conscience du fait qu'il était insuffisant de ne voir dans le français québécois qu'un ensemble d'écarts.

C'est sans doute dans le domaine lexical que les études différentielles ont été les plus nombreuses et elles y ont d'ailleurs produit quelques œuvres remarquables : des atlas linguistiques17 et des glossaires ou des études lexicales de toutes sortes18.

La phonétique du français québécois a également été bien étudiée19; on peut dire que, malgré quelques lacunes, c'est l'aspect le mieux décrit de la langue du Québec. Par ailleurs, la langue parlée a fait l'objet de nombreuses études sociolinguistiques, morphosyntaxiques, etc.20 Outre tous ces ouvrages et monographies, il existe de nombreux articles et études sur l'un ou l'autre aspect du français au Québec.

Encore une fois, force est de conclure que le bilan est impressionnant. Mais les résultats des études universitaires ne sont le plus souvent connus que des chercheurs et, à ce titre, tous les travaux que nous avons mentionnés ici, à l'exception des atlas et des ouvrages de nature lexicographique, pour nécessaires et sérieux qu'ils soient, ne sont pas vraiment utilisés ou pas assez, et demeurent limités quant à leurs objets. La proposition que le Conseil de la langue française fera dans le chapitre suivant permettra d'optimaliser le résultat de toutes ces recherches.

Il y a cependant un point où la recherche est encore particulièrement lacunaire et sur lequel il importe d'attirer l'attention, car c'est un domaine qui aura d'importantes retombées sur les industries de la langue. Il s'agit de la prosodie du français québécois, qui est encore mal décrite. La prosodie est l'étude de l'accentuation, de l'intonation, de l'organisation du débit et du rythme de la parole. C'est surtout le manque de connaissances quant à la prosodie qui ralentit les travaux de synthèse de la parole, car, pour offrir une synthèse vocale acceptable pour les auditeurs — c'est-à-dire un produit qui ne semble pas imiter la façon de parier des aphasiques —, il faut respecter un système prosodique complexe.

E) Initiatives lexicographiques privées

Même si l'on peut faire remonter la lexicographie québécoise jusqu'au milieu du XIIIe siècle (relevés dialectologiques du père Potier), nous nous bornerons à citer quelques ouvrages plus contemporains.

En 1957, Louis-Alexandre Bélisle faisait paraître son Dictionnaire général de la langue française au Canada. Cet ouvrage a connu un véritable succès de librairie; en 1969, une version abrégée et destinée aux élèves a reçu l'assentiment du ministère de l'Éducation; en 1974, l'édition de 1957 était augmentée de 2 200 mots et acceptions nouvelles et une autre édition paraissait en 1979 sous le titre de Dictionnaire nord-américain de la langue française. Bélisle a juxtaposé, à une nomenclature française issue de l'abrégé du Littré publié en 1874 par Amédée Beaujan, des emplois québécois qu'il a cherché à distinguer par l'usage de signes.

D'autres ont suivi la voie tracée par Bélisle en adaptant au marché québécois des dictionnaires conçus en France; citons le Dictionnaire CEC Jeunesse et le Dictionnaire du français plus qui sont tous deux des adaptations d'ouvrages de la maison Hachette. Cette façon de faire appelle cependant quelques réserves :

Le modèle du dictionnaire adapté suppose une perception de la réalité linguistique selon laquelle le français d'une communauté comme celle que forment les Québécois consisterait en une juxtaposition d'emplois français et d'emplois québécois, ce qui ne correspond pas à la réalité profonde [...] Même si, dans la meilleure des hypothèses, celui qui adapte le dictionnaire jouissait d'une bonne liberté de manœuvre et réussissait à harmoniser les définitions avec la réalité québécoise, la version qu'il produirait ne pourrait en aucun cas constituer un dictionnaire général du français québécois puisque la nomenclature et l'analyse de départ ne reposeraient pas sur l'observation de cette variété de français21.

L'ouvrage de Léandre Bergeron, Dictionnaire de la langue québécoise, date de 1980. Ce dictionnaire, dont la nomenclature compte quelque 20 000 mots et expressions, ne comprend que des termes ou des acceptions propres au Québec, c'est-à-dire qu'il exclut les termes et les sens qui se trouvent dans l'un ou l'autre des dictionnaires français. Il s'inscrit donc dans la ligne du Glossaire du parler français au Canada de 1930 en ne relevant que les écarts du français québécois, ce qui n'en donne qu'une image tronquée. Cependant, la langue québécoise est également constituée des usages que nous partageons avec les autres francophones. Une description qui serait scientifique devrait donc rendre compte de l'ensemble du phénomène, non d'une seule de ses constituantes.

D'autres ouvrages ont des visées plus explicitement normatives. C'est le cas du Dictionnaire des anglicismes de Gilles Colpron, du Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada de Gérard Dagenais et du Multidictionnaire des difficultés de la langue française de Marie-Éva de Villers.

Mis à part les dictionnaires correctifs, qui sont généralement de haute tenue, les dictionnaires existants ne répondent pas de façon satisfaisante aux besoins des Québécois. Certains, parce qu'ils sont faits en France, ne tiennent pas compte des usages québécois ou, s'ils le font, ce n'est que de façon marginale. C'est ainsi que le Petit Robert a intégré à sa nomenclature quelque 700 québécismes et le Dictionnaire du français vivant environ 300; les autres dictionnaires sont encore plus restrictifs quant à l'admission d'usages lexicaux de l'extérieur de la France. Certains ouvrages lexicographiques, même s'ils constituent des adaptations au marché québécois, présentent un certain nombre de déficiences : la nomenclature peut être fort incomplète, les emplois propres au Québec ne sont pas signalés, beaucoup d'emplois québécois litigieux ne sont pas mentionnés, le fonds français qui a servi de base au dictionnaire est parfois vieilli, etc.



1.5 Conclusion

On peut donc dire que, du point de vue de la langue générale, il subsiste une grave lacune : l'absence d'une description globale et scientifique du français québécois. Cette absence explique pourquoi les ouvrages linguistiques actuellement sur le marché, et particulièrement les dictionnaires destinés au monde scolaire, répondent si peu aux attentes et aux besoins des Québécois. Il serait illusoire de croire que l'on peut élaborer, en un temps record, des ouvrages qui pourraient servir de cadre de référence aux Québécois si l'on ne possède pas déjà une bonne description générale des usages du français au Québec.

Il n'y a pourtant, croyons-nous, qu'un moyen d'offrir au public québécois des travaux lexicographiques et autres qui répondent vraiment à ses besoins : faire d'abord une description rigoureuse de la langue québécoise centrée autour de l'usage contemporain.




1 Jean-Claude Corbeil, L'aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, « Langue et société », 1980, p. 9. [retour au texte]

2 À ce sujet, on a l'habitude de citer l'exemple des Européens qui, au lendemain de la dernière guerre, ont commandé du blé aux États-Unis en utilisant le mot britannique com! Évidemment, on leur a envoyé du maïs. Il y a quelques années, une entreprise québécoise a elle aussi appris à ses dépens qu'il était préférable de respecter les appellations consacrées internationalement dans le commerce des poissons lorsque sa cargaison lui a été retournée par ses clients européens. [retour au texte]

3 Cette intention est très claire dans un document comme L'énoncé d'une politique linguistique relative aux québécismes (1985) de l'Office de la langue française : « l'énoncé s'intéresse en priorité au volet terminologique de la langue française au Québec [...] il donne son avis sur la communication institutionnelle ou officielle dans le cadre délimité par la Charte de la langue française et dans le registre soutenu de la langue française au Québec » (p. 4). [retour au texte]

4 Marie-Éva de Villers, Francisation des entreprises (1970-1989). Analyse de l'activité terminologique québécoise, Québec, Conseil de la langue française, 1990. [retour au texte]

5 On en trouve l'essentiel dans l'article de Jacques Maurais, « État des recherches sur l'implantation terminologique au Québec », UNESCO ALSED Newsletter (Copenhague), vol. 10, no 2, décembre 1987, p. 25-33. Voir aussi Centre de linguistique de l'entreprise, La francisation des entreprises et l'implantation réelle des terminologies françaises. Consultation sur la mise en application des vocabulaires français dans les milieux de travail, 1984 (dactylographié). [retour au texte]

6 Pierre Auger, ancien secrétaire général du Réseau international de néologie et de terminologie dans Actes du colloque « Terminologie et technologies nouvelles », Paris, 9-11 décembre 1985, Québec, Office de la langue française et Commissariat général de la langue française, 1988, p. 30-31. [retour au texte]

7 Jean-Claude Corbeil, Notes sur les rapports entre le français québécois et le français de France, Québec, Régie de la langue française, « Études, recherches et documentation », no 2, 1975, p. 10. [retour au texte]

8 Office de la langue française, Énoncé d'une politique linguistique relative aux québécismes, 1985, p. 4. [retour au texte]

9 Il faut souligner ici le rôle très important qu'a joué, pendant une dizaine d'années, le ministère de l'Agriculture dans l'implantation d'un français de qualité sur les étiquettes des produits alimentaires. Nul autre ministère n'a sans doute collaboré autant et aussi complètement avec l'Office de la langue française. [retour au texte]

10 L'enseignement du français, langue maternelle, 1987; La place du français dans les écoles de langue française à clientèle pluriethnique de l'île de Montréal, 1987. [retour au texte]

11 Claude Rochette et collab., La langue des animateurs de la radio et de la télévision francophones au Québec, 1984. [retour au texte]

12 Jacques Maurais, La langue de la publicité des chaînes d'alimentation, 1984. [retour au texte]

13 Conrad Bureau, Le français écrit au secondaire, 1985. [retour au texte]

14 Conrad Bureau, Le français écrit dans L'Administration publique, 1986. [retour au texte]

15 Robert Dubuc, « Le Comité de linguistique de Radio-Canada » dans Dix études portant sur l'aménagement de la langue au Québec, Québec, Conseil de la langue française, 1990, p. 152-153. [retour au texte]

16 Robert Dubuc, « Le Comité de linguistique de Radio-Canada » dans Dix études portant sur l'aménagement de la langue au Québec, Québec, Conseil de la langue française, 1990, p. 140. [retour au texte]

17 Gaston Dulong et Gaston Bergeron, Le parler populaire du Québec et de ses régions voisines. Atlas linguistique de l'Est du Canada, Québec, Office de la langue française, 1980, 10 vol.; Thomas Lavoie, Gaston Bergeron et Michelle Côté, Les parlers français de Charlevoix, du Saguenay, du Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord, Québec, Office de la langue française, 1985, 5 vol. [retour au texte]

18 Claude Poirier et collab., Dictionnaire du français québécois, volume de présentation, Québec, Les Presses de l'Université Laval, 1985; Gaston Dulong, Dictionnaire correctif du français du Canada, Québec, Les Presses de l'Université Laval, 1968; Émile Seutin, André Clas et Manon Brunet, Richesses et particularités de la langue écrite au Québec, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 1979-1982, 8 fascicules; Robert Dubuc et Jean-Claude Boulanger, Régionalismes québécois usuels, Paris, Conseil international de la langue française, 1983; Normand Beauchemin, Pierre Martel et Michel Théoret, Vocabulaire du québécois parlé en Estrie. Fréquence, dispersion, usage, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, document de travail no 20, 1983; Gaston Dulong, Dictionnaire des canadianismes, Montréal, Larousse, 1989; Micheline Massicotte, Le parler rural de l'Île-aux-Grues (Québec). Documents lexicaux, Québec, Les Presses de l'Université Laval, 1978. [retour au texte]

19 Marcel Juneau, Contribution à l'histoire de la prononciation française au Québec. Étude des graphies des documents d'archives, Québec, Les Presses de l'Université Laval, 1972; Jean-Denis Gendron, Tendances phonétiques du français parlé au Canada, Québec, Les Presses de l'Université Laval, 1966; René Charbonneau, Étude sur les voyelles nasales du français canadien, Québec, Les Presses de l'Université Laval, 1971; Denis Dumas, Nos façons de parler. Les prononciations en français québécois, Sillery, les Presses de l'Université du Québec, 1987. [retour au texte]

20 Par exemple, Émile Seutin, Description grammaticale du parler de l'île-aux-Coudres, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 1975. [retour au texte]

21 Claude Poirier, « Problèmes et méthodes d'un dictionnaire général du français québécois », Revue québécoise de linguistique théorique et appliquée, vol. 7, no 1, janvier 1988, p. 20. [retour au texte]




Chapitre 2
QUE FAIRE? METTRE EN ROUTE UNE DESCRIPTION DES USAGES LINGUISTIQUES DU QUÉBEC


2.1 Introduction

Pour offrir aux Québécois des ouvrages de référence, par exemple des dictionnaires et des grammaires, en vue d'améliorer la qualité de leur langue, il faut commencer par une description systématique, complète et scientifique des usages du français au Québec. Évidemment, on ne part pas de zéro, car beaucoup de travail a déjà été accompli, mais il faut constater que — sauf peut-être la phonétique où la description est maintenant assez avancée — l'on s'est surtout attaché à décrire ce qui, dans les usages du français au Québec, s'écartait des usages de la France et, en particulier, de ceux de Paris. Toute la partie « correcte » du français québécois a reçu très peu d'attention; or, elle fait pourtant partie intégrante de notre français :

Contrairement aux Français, les Québécois ne possèdent donc pas encore une description scientifique complète du français utilisé dans leur communauté linguistique. Ils ne disposent pas de cet outil de référence essentiel qui pourrait les renseigner sur l'usage correct d'ici1.

Le travail de description que nous proposons devra donc, dans un premier temps, dresser un bilan de ce qui a été fait et, dans un second temps, établir un plan de recherche pour combler les besoins qui auront été constatés. On peut d'ores et déjà affirmer que la plus grave lacune à l'heure actuelle est une bonne description des usages standard du français au Québec, c'est-à-dire ce qui constitue la norme linguistique réelle des Québécois. Pour mieux faire saisir ce point de vue, nous allons, dans ce chapitre, définir ce qu'est une langue standard puis nous demander s'il existe vraiment un français québécois standard et, si oui, pourquoi il faut le décrire et comment le faire.



2.2 Qu'est-ce que la langue standard?

La notion de langue standard a surtout été étudiée par les linguistes d'Europe centrale et orientale, en particulier ceux qui, dans les années trente, ont fait partie du Cercle linguistique de Prague2. Pour ces linguistes, la langue standard s'oppose au parler populaire et aux dialectes régionaux et se définit d'abord par ses fonctions; elle diffère de la langue populaire en ce qu'elle peut jouer un plus grand nombre de rôles, qu'elle s'utilise dans plus de domaines d'emploi et qu'elle remplit plus de fonctions que la langue populaire. En d'autres termes, « la langue standard pourvoit à des besoins spirituels et matériels de la collectivité que le langage populaire ne peut satisfaire. Ce sont surtout les besoins d'expression que posent les sphères caractéristiques d'une civilisation avancée, telles que les lettres et les beaux-arts, les sciences et la technologie, la loi et l'administration3. » Et le même auteur ajoute : « c'est donc son rôle culturel plutôt que sa standardisation, dans le sens d'uniformité codifiée (bien que cette dernière s'applique autant), qui caractérise une langue standard4. »

La langue standard repose sur une structure stable, surtout du point de vue des règles grammaticales et orthographiques, ce qui est essentiel pour le rôle culturel et éducatif qu'elle joue, car elle doit servir de cadre de référence sûr face à la variation dialectale et aux variantes du langage populaire. Pour la microvariation, on parvient à cette stabilité par la codification qui, idéalement, doit être assez souple pour ne pas entraver toute évolution. Les linguistes du Cercle de Prague ont beaucoup insisté sur ce dernier aspect et ont lutté contre les puristes qui tentaient d'imposer une norme rigide.

La langue standard doit permettre de s'exprimer de façon exacte, rigoureuse et abstraite. Cette tendance à une précision de plus en plus grande dans la formulation de la pensée se reflète surtout dans la structure lexicale et grammaticale de la langue : sur le plan lexical, par le développement des vocabulaires spécialisés; sur le plan grammatical, par le perfectionnement de mécanismes syntaxiques permettant la formation de phrases complètes et logiquement structurées5.



2.3 Il existe un français québécois standard

On a longtemps eu tendance à ne considérer le français québécois que comme un ensemble d'écarts par rapport au français de Paris. En ne relevant ainsi que les traits distinctifs, on peut facilement laisser croire que la légitimité de l'usage se situe hors du Québec; les critères qui définissent la légitimité de l'usage doivent donc être trouvés à l'intérieur et non à l'extérieur de la communauté québécoise. Le parti pris descriptiviste de ne relever que les traits distinctifs du français d'ici par rapport au français standard européen et l'utilisation même de la dichotomie française du Québec/français de France tendent à occulter le fait qu'il existe un français québécois standard, assez près néanmoins de la norme internationale du français.

En d'autres termes, on ne peut plus envisager les rapports entre français de France et français québécois comme s'il s'agissait d'une variété littéraire normée et d'une variété dialectale ou même de deux variétés géographiques considérées comme uniformes, puisque chacune comporte des éléments de variation d'ordre à la fois régional et social. C'est ainsi que, par exemple, dans la célèbre « querelle du joual », on a souvent cherché à extrapoler à l'ensemble de la population du Québec le parler particulier d'une classe sociale de Montréal, en éliminant de la discussion le parler des autres classes et en évitant de tenir compte de la question des utilisations officielles de la langue. On en venait ainsi à opposer deux utopies : d'un côté, une langue littéraire privée de variation sociale et géographique, et de l'autre, un sociolecte présenté comme la langue de tout un peuple. C'est là, nous semble-t-il, une vision réductrice de la réalité, car elle évacue la hiérarchisation lexicale qui existe dans le vocabulaire québécois.

On ne peut pas imposer une langue, on parle le français avec des différences : alors, cessons d'être complexés sur cette langue. Et si vous voulez que ce français vive au Québec, qu'il ne se laisse pas submerger par l'anglais ou d'autres langues. Il faut absolument qu'on valorise la langue, qu'on prenne les moyens de valoriser la langue, que des gens aient confiance en leur langue, qu'ils l'aiment assez pour la préférer à l'anglais, qu'ils l'aiment assez pour vouloir la parler plus correctement, qu'ils s'y intéressent, qu'ils l'aiment, que ce soit une langue châtiée, si vous voulez, mais pas une langue punie, comme disait Vigneault. Une langue punie, cela rampe sous la table6.

En effet, il s'est progressivement établi au cours des dernières années au Québec — à peu près depuis le début de la Révolution tranquille — un usage public du lexique, aussi bien dans la langue écrite que dans la langue parlée. Cet usage est pour l'instant décrit de façon très incomplète, ce qui amène les gens à penser que l'usage standard du lexique québécois n'existe pas. Ce modèle, pourtant incomplet et imprécis, conduit déjà à distinguer des registres de discours et à y inclure les mots selon la valeur sociale ou stylistique qu'on leur accorde. Les catégories ne sont peut-être pas encore les mêmes pour tous, non plus que la hiérarchisation sociolinguistique des termes, mais il n'en demeure pas moins que des situations de parole imposent, de façon plus impérative et contraignante qu'auparavant, un style de discours, un mode d'utilisation du lexique, ce qui suppose un jugement implicite sur la valeur sociale des mots7.

Certes, les jugements de valeur portés sur le lexique ne sont pas un phénomène nouveau. En revanche, ce qui nous semble davantage caractéristique de la situation actuelle, c'est que le référent tend à devenir « interne », c'est-à-dire que les jugements sont portés à partir d'un usage prédominant propre aux Québécois. Les auteurs de dictionnaires du français québécois devraient donc décrire la hiérarchisation sociale et stylistique du lexique québécois en le considérant comme un ensemble sociolinguistiquement organisé. Ainsi que l'écrit Claude Simard,

Comme toute communauté linguistique, les francophones du Québec connaissent la variation langagière et usent de plusieurs registres de langue selon les situations de communication, l'éducation, le rôle social, le degré de familiarité des interlocuteurs, etc. Dans les circonstances officielles et à l'écrit, ils privilégient un usage soigné qui forme le français québécois standard par rapport auquel tous les autres niveaux de langue s'ordonnent8.



2.4 C'est aux Québécois de décider eux-mêmes des usages linguistiques propres au Québec

Pendant longtemps, le modèle exclusif pour juger les usages du français québécois a été celui de Paris. Mais depuis les 30 dernières années, on a de plus en plus pris conscience de ce que cette attitude comportait d'aliénation. On ne peut pas se juger à partir d'une norme venue de l'extérieur, car un tel comportement ne fait qu'entretenir un sentiment d'infériorité. Il faut cependant ajouter que, si les Québécois tiennent à avoir une description de leurs usages linguistiques (objectif interne), ils ne veulent pas faire de séparatisme linguistique par rapport au français international (objectif externe) :

Le rapatriement du jugement sociolinguistique des Québécois se présente comme un autre effet de la Révolution tranquille. Celle-ci s'est accompagnée d'une prise de conscience générale chez les Québécois francophones, qu'ils formaient une société originale, ayant droit à l'autonomie de développement et de jugement sur toute chose, sur toute activité. Et donc, sur la langue.

[...]

Les temps étaient mûrs pour que s'opère tout naturellement le rapatriement du référent social et linguistique. C'est ce qu'a fait la société québécoise depuis une vingtaine d'années et qu'elle continue de faire en cherchant maintenant à se donner les instruments visibles — banque linguistique, dictionnaires, etc. — témoignages concrets de sa nouvelle volonté d'être elle-même. Reste maintenant à exercer le jugement retrouvé9.

Insistons : il importe donc que les décisions normatives portant sur les usages linguistiques propres au Québec soient prises par des Québécois et que l'on cesse, dans ces cas là, de s'en remettre à des évaluations et à des jugements effectués à l'étranger. Par ailleurs, les Québécois partagent aussi un grand nombre d'usages panfrancophones — cela ne doit pas être remis en cause —, mais ils ont à donner leur opinion sur leurs usages propres.

D'ailleurs, il ne faut pas se le dissimuler, il existe une norme québécoise implicite concernant tous les usages linguistiques caractéristiques des Québécois. L'explication, la mise au clair de cette norme constitue l'une des principales tâches pour ceux qui entreprennent de décrire le lexique du français québécois.



2.5 Consensus quant à la nécessité de définir le français québécois standard

La « querelle du joual » a mis aux prises les partisans d'une norme québécoise et les tenants d'un alignement quasi inconditionnel sur le modèle de Paris. Le premier groupe a illustré ses prises de position par toute une série d'œuvres littéraires, romans, poèmes, pièces de théâtre. L'existence de ce corpus littéraire n'a pas été sans poser de problèmes aux enseignants : fallait-il l'inclure dans les cours de littérature? Et comment concilier l'étude de textes linguistiquement si hétérodoxes avec l'enseignement du français standard?

Ces problèmes ont longuement agité le monde de l'enseignement et la réflexion a finalement mené, lors du congrès de 1977 de l'Association québécoise des professeurs de français, à l'adoption de la résolution suivante : « Que la norme du français dans les écoles du Québec soit le français standard d'ici. Le français standard d'ici est la variété de français socialement valorisée que la majorité des Québécois francophones tendent à utiliser dans les situations de communication formelle. » La simplicité de cette formulation ne doit cependant pas faire perdre de vue que ce « français standard d'ici » n'est pas encore décrit.



2.6 Conclusion : Comment procéder à la description du français standard du Québec?

La description du français québécois, dans ses variétés standard et non standard, doit se faire en relation avec les usages des autres communautés francophones, particulièrement ceux de la communauté francophone la plus nombreuse, celle de France. À une époque où les échanges de tous ordres sont plus nombreux que jamais entre les diverses communautés francophones, les Québécois ont besoin d'avoir à leur disposition les instruments nécessaires pour déchiffrer correctement les messages qui leur parviennent d'ailleurs; par conséquent, un dictionnaire du français québécois devrait aussi comprendre les emplois littéraires, les tournures courantes, familières, voire argotiques les plus fréquentes de la presse, de la radiotélévision et du cinéma d'outre-Atlantique.

Il faudra donc que les dictionnaires québécois comprennent aussi les usages propres à la France, car il est indispensable que les Québécois continuent d'avoir facilement accès à la production culturelle française (et francophone). Dans ces usages pour nous étrangers, il faudra aussi que soient représentés, dans une mesure à déterminer, les emplois argotiques et familiers. Il va de soi que les usages argotiques et familiers du Québec doivent, eux, être pleinement décrits.




1 Claude Simard, « Les besoins lexicographiques du milieu de l'enseignement du Québec » dans Dix études portant sur l'aménagement de la langue au Québec, Québec, Conseil de la langue française, 1990, p. 42. [retour au texte]

2 Voir Paul L. Garvin, « Le rôle des linguistes de l'École de Prague dans le développement de la norme linguistique tchèque » dans Édith Bédard et Jacques Maurais, La norme linguistique, Québec et Paris, Conseil de la langue française et Les Éditions Le Robert, 1983, p. 141-152. Voir aussi, dans le même recueil, les textes pour la première fois traduits en français de Vilém Mathesius et de Bohuslav Havránek, de même que les « thèses générales du Cercle linguistique de Prague ». Voir aussi Fantiek Dane, « Langue standard et culture de la langue. Élaboration et applications de l'approche praguoise » dans Jacques Maurais, Politique et aménagement linguistiques, Québec et Paris, Conseil de langue française et Les Éditions Le Robert, 1987, p. 453-492. [retour au texte]

3 Paul L. Garvin, « Le rôle des linguistes de l'École de Prague dans le développement de la norme linguistique tchèque » dans Édith Bédard et Jacques Maurais, La norme linguistique, Québec et Paris, Conseil de la langue française et Les Éditions Le Robert, 1983, p. 146. [retour au texte]

4 Paul L. Garvin, « Le rôle des linguistes de l'École de Prague dans le développement de la norme linguistique tchèque » dans Édith Bédard et Jacques Maurais, La norme linguistique, Québec et Paris, Conseil de la langue française et Les Éditions Le Robert, 1983, p. 146. [retour au texte]

5 Paul L. Garvin, « Le rôle des linguistes de l'École de Prague dans le développement de la norme linguistique tchèque » dans Édith Bédard et Jacques Maurais, La norme linguistique, Québec et Paris, Conseil de la langue française et Les Éditions Le Robert, 1983, en particulier p. 148. [retour au texte]

6 Laurent Santerre, intervention, non publiée, au colloque du Conseil de la langue française sur l'aménagement de la langue, décembre 1989. [retour au texte]

7 Sur cette question, voir Jean-Denis Gendron, « Existe-t-il un usage lexical prédominant à l'heure actuelle au Québec? » Dans Lionel Boisvert, Claude Poirier et Claude Verreault, La lexicographie québécoise. Bilan et Perspectives, Québec. Les Presses de l'Université Laval, 1986, p. 94-95, et « Effets linguistiques de l'intervention de l'État en matière de langue au Québec. La création d'un usage dominant » dans Hans-Josef Niederehe et Lothar Wolf, français du Canada, français de France, Tübingen, Max Niemeyer, 1987, p. 349-362; Jacques Maurais, « Régionalismes et langue standard » dans Lionel Boisvert, Claude Poirier et Claude Verreault, op. cit., p. 79-85. [retour au texte]

8 Claude Simard, « Les besoins lexicographiques du milieu de l'enseignement du Québec » dans Dix études portant sur l'aménagement de la langue au Québec, Québec, Conseil de la langue française, 1990, p. 39. [retour au texte]

9 Jean-Paul Gendron, « Les arguments pour ou contre un projet de dictionnaire décrivant les usages du français au Québec » dans Actes du colloque sur l'aménagement de la langue au Québec. Communications et synthèse. Mont-Gabriel, 7 et 8 décembre 1989, Québec, Conseil de la langue française, 1990, p. 38. [retour au texte]




Chapitre 3
LA CONSTITUTION D'UN FONDS QUÉBÉCOIS DE DONNÉES LINGUISTIQUES


3.1 Introduction

Dans le chapitre précèdent, nous avons souligné l'importance de procéder à une description des usages linguistiques du Québec tant standards que non standards. Nous croyons que la meilleure façon de parvenir à cette description est de constituer, dans une première étape, un fonds de données linguistiques sur les usages du français au Québec.



3.2 Nécessité de réunir en un seul endroit la documentation existante

Comme on a pu le constater à la lecture du premier chapitre, les recherches et les publications sur le français québécois sont fort nombreuses, mais les chercheurs ont le plus souvent travaillé isolément, selon leurs goûts et leurs intérêts personnels, sans plan d'ensemble et, pour diverses raisons, des domaines entiers n'ont pas été traités. Il importe maintenant de faire la synthèse de tout le travail accompli pour déterminer exactement ce qui reste à faire. On a déjà vu qu'une des plus graves lacunes tenait à l'absence de travaux sur les usages standards du français au Québec. La meilleure façon de parvenir à dresser le bilan des travaux portant sur le français québécois consiste à réunir, en un seul endroit, la documentation existante.

Cette documentation se présente sous des formes très diverses. Elle comprend d'abord les nombreux corpus (plus d'une vingtaine) qui, au fil des ans, ont été constitués à l'Université Laval, à l'Université de Sherbrooke, à l'Université de Montréal, à l'Université du Québec à Montréal et à Chicoutimi, etc. En deuxième lieu, d'importants fichiers de données linguistiques ont été rassemblés : celui du Trésor de la langue française au Québec, celui de la Société du parler français au Canada (plus ancien), celui de Radio-Canada, etc. Enfin, d'autres travaux, publiés ou non, existent à différents endroits, sous différentes formes : la Banque de terminologie de l'OLF, les chroniques de langage dans C'est-à-dire, Les anglicismes au Québec, le Multidictionnaire, le Dictionnaire général de la langue française au Canada, le Dictionnaire du français plus.

À l'heure actuelle, une partie de cette documentation est malheureusement inaccessible au public et reste inexploitée pour une description synchronique et complète des usages linguistiques du Québec.



3.3 Accord des linguistes pour une mise en commun de la documentation existante

Il se dégage en ce moment un accord de principe assez large chez les linguistes québécois pour mettre en commun, en un seul endroit, la documentation existante. Ce point de vue a été clairement exprimé lors d'un séminaire organisé par le Conseil de la langue française les 7 et 8 décembre 1989. Michel Plourde, qui était chargé de faire la synthèse de ces deux journées de consultations, résume ainsi l'accord qu'il a constaté :

Les participants, et particulièrement ceux qui ont déjà travaillé à la constitution de fonds plus ou moins larges, ont exprimé leur volonté très nette d'adhérer à ce projet collectif et d'y contribuer. Des négociations et des ententes sont possibles; il existe déjà ailleurs des modèles de protocoles relatifs aux droits d'auteur dont on peut s'inspirer. Les participants se disent convaincus qu'un projet collectif ne peut finalement que servir les intérêts de chacun1.

Lors de réunions récentes, les principaux auteurs ou propriétaires de corpus et de fichiers lexicologiques ont été consultés quant à la proposition d'un regroupement des données linguistiques existantes au Québec; ils ont tous donné leur accord de principe — sous réserve de certaines conditions minimales quant aux modes de participation — et ils ont souhaité vivement la réalisation d'un projet commun.



3.4 Sauvegarde du patrimoine linguistique du Québec

L'existence d'un fonds de données linguistiques permettrait la conservation des corpus et des fichiers qui existent à l'heure actuelle et éviterait que ne se reproduise un incident aussi désastreux que la disparition, il y a quelques années à peine, d'une partie des archives sonores de Radio-Canada, perte irréparable pour ceux qui s'intéressent à la langue, à la littérature et à la culture québécoises. Il faut qu'il y ait un lieu où puissent être conservées les archives2 de la langue française du Québec. La langue fait partie du patrimoine et, de la même façon qu'il y a des musées pour conserver nos œuvres d'art et les témoins de notre histoire, il doit y avoir un organisme pour empêcher que ne soient dispersés les fichiers et les corpus existants et pour permettre de conserver des exemples sonores de nos façons de parler à différentes époques.



3.5 Composition du fonds de données linguistiques

Le Conseil de la langue française propose de rassembler en un seul lieu un immense corpus informatisé de textes, écrits et oraux, du français du Québec, qui servirait de matériau de base à la fabrication de dictionnaires du français québécois, d'ouvrages langagiers pour les établissements d'enseignement, de source documentaire pour les littéraires, les historiens, les linguistes, de banque de citation pour les utilisateurs et les enseignants de la langue.

Voici les catégories de textes qui devraient faire partie de la base de données textuelles :

  • des textes qui reflètent la langue urbaine et d'autres la langue de l'ensemble du territoire québécois;

  • les textes littéraires québécois : romans, recueils de poésie, nouvelles, pièces de théâtre, etc.;

  • un échantillon substantiel et représentatif de textes de la presse écrite (quotidiens, hebdomadaires, mensuels, etc.);

  • un ensemble de textes institutionnels, en particulier gouvernementaux (d'hommes politiques, de hauts fonctionnaires, etc.);

  • un grand nombre de monographies, de mémoires, de correspondances, de traités, d'essais de toutes sortes;

  • des textes de diverses disciplines et des textes de vulgarisation scientifique : histoire, philosophie, sociologie, sciences politiques, service social, éthique, etc.;

  • de nouveaux échantillons de langue parlée : langue de la radio et de la télévision, notamment de Radio-Canada pour certaines émissions capables de véhiculer le modèle linguistique;

  • des textes contemporains et anciens, documents d'archives et documents administratifs et textes à caractère religieux (provenant d'organisations comme les hôpitaux, les universités, les municipalités, les paroisses, etc.);

  • des textes provenant des diverses régions du Québec : Québec, Montréal, Sherbrooke, Lac-Saint-Jean, Trois-Rivières, etc.;

  • les textes de corpus métalinguistiques et tous les textes qui traitent de la langue au Québec et qui véhiculent l'opinion des Québécois quant à leur langue.

Les corpus existants devraient être enrichis par des enregistrements de paroles de tous les styles et de tous les genres (pièces de théâtre, discussions, bulletins de nouvelles, tribunes téléphoniques, films, cours, conférences, discours politiques, messages publicitaires, romans télévisés). Une telle collecte de données devrait s'effectuer périodiquement pour permettre d'étudier l'évolution du langage et de la langue, car c'est dans la langue parlée beaucoup plus que dans la langue écrite que réside la vie d'une communauté linguistique.

Le poids relatif accordé à chaque catégorie de textes et à chaque sous-catégorie devrait faire l'objet d'un examen attentif et répondre à des critères précis et rigoureux. Une trop grande quantité de textes anciens ou de documents d'archives pourrait entraîner, par exemple, une déformation de l'image de la langue qu'on veut avoir à partir des données compilées. Il faudrait aussi cibler adéquatement l'ensemble de textes qui devraient décrire la langue de référence reconnue comme la langue du français standard d'ici.

Si l'on poursuit comme objectif prioritaire de décrire le français contemporain d'ici, le calendrier de constitution du fonds devrait être arrêté en conséquence. La fin de la dernière guerre semble un point de repère historique qui serait utile pour déterminer la quantité de textes à recueillir avant et après cette date. Mais il est inutile de s'enfermer pour l'instant dans des problèmes de « limites » chronologiques, car la banque ainsi constituée permettrait toute sélection souhaitée (à l'image de FRANTEXT) en fonction, bien entendu, de l'objectif visé.

On doit considérer qu'un tel fonds serait un outil préalable à tous les autres, sorte de bibliothèque électronique directement accessible par traitement interactif. Ce serait un ensemble de textes québécois, tous mis bout à bout, que l'informatique permettrait de lire de multiples façons et qui seraient accessibles à tous.

Un fonds de données linguistiques ne saurait cependant se réduire à une base de textes. Il faut évidemment prévoir un traitement additionnel des données pour qu'elles puissent être converties en unités de deuxième niveau, c'est-à-dire en langue : d'une base de données textuelles, on doit passer à une base de données linguistiques.

Dans cette banque de deuxième niveau, on trouverait la liste des unités lexicales distinguées selon les critères morphologique et sémantique, et les marques du discours, les niveaux d'emplois, l'aire géographique, etc. qui les caractérisent. La base de données linguistiques servirait directement à la fabrication des dictionnaires en rendant possible l'établissement de la nomenclature de leur contenu lexicographique, en fournissant toutes les occurrences d'un seul et même vocable, etc.

D'ores et déjà, il est possible d'imaginer que les équipes de rédacteurs, dans une université ou une maison d'édition par exemple, pourraient choisir et traiter leur documentation à partir d'une série de terminaux directement connectés aux bases de données. Ils recevraient sur écran des documents primaires (textuels) ou secondaires (linguistiques), sélectionnés en fonction des directives données. Ils les remanieraient en faisant appel, en cas de besoin, à des contextes élargis.



3.6 Gestion du fonds de données linguistiques

Le Conseil de la langue française croit que trois principes essentiels devraient gouverner la création et le fonctionnement du fonds de données linguistiques :

  1. Le fonds ne devrait pas être la propriété d'un individu ni d'un établissement d'enseignement universitaire. Il serait d'abord et avant tout conçu comme une œuvre collective dont l'accès est accordé, moyennant certaines conditions raisonnables, à tout individu et à tout organisme désireux de produire des ouvrages de nature lexicographique. Les travaux qu'une telle entreprise suppose ne pourraient pas être soumis aux exigences de la carrière d'un chercheur quelconque qui aurait le droit d'en restreindre l'accès à ce qu'il pourrait considérer comme sa propriété privée ou qui ne divulguerait les résultats de ces travaux qu'en tenant compte de son plan de carrière personnel.

  2. Le fonds devrait reconnaître les droits de propriété des corpus et des fichiers qui lui seraient remis. On venait à signer des ententes avec les propriétaires de ces œuvres qui deviendraient alors enfin accessibles à un large public. La constitution de tous ces corpus et fichiers a le plus souvent été faite grâce à des subventions gouvernementales et il est donc normal que ces travaux puissent être consultés par tous ceux qui le désirent dans la mesure où des ententes permettraient de protéger le travail des universitaires qui ont été les instigateurs de ces recherches.

  3. Les données du fonds seraient accessibles sous deux formes : les données originales et les données prétraitées.

    Les données originales seraient enregistrées telles qu'elles se présentent, en toute fidélité aux sources, sans analyse aucune, pour servir de matériau de base aux travaux d'analyse des spécialistes.

    Les données prétraitées résulteraient d'une première analyse des données brutes, selon une grille d'évaluation normative et sociolinguistique qui situerait chaque fait de langue et qui fournirait ainsi à l'utilisateur du fonds, surtout s'il n'est pas linguiste, les renseignements susceptibles de lui faire apprécier le statut sociolinguistique de chaque élément.

    Le Conseil de la langue française estime qu'il faut prévoir ce double mode d'accès aux données et qu'il est essentiel, notamment, que le grand public puisse être guidé lorsqu'il s'interroge sur des aspects de la langue québécoise, tout particulièrement sur les mots dont on peut douter.

    La grille d'évaluation devrait notamment inclure les deux aspects suivants : les niveaux de langue et les marques topolectales, renseignements qui font partie de la description de l'usage; les omettre, ce serait faire une description non complète du lexique; les inclure, au contraire, permettrait une description neutre, sans parti pris, et assurerait la liberté de l'utilisateur de choisir entre différents usages. Les niveaux de langue et les marques topolectales, renseignements qui font partie de la description de l'usage; les omettre, ce serait faire une description non complète du lexique; les inclure, au contraire, permettrait une description neutre, sans parti pris, et assurerait la liberté de l'utilisateur de choisir entre différents usages.



3.7 Développement lexicographique québécois utile à l'intérieur de la francophonie

Au dernier Sommet francophone de Dakar, on a fait mention du projet de Bernard Quemada, vice-président du Conseil supérieur de la langue française, soit le Trésor des vocabulaires francophones. Banque internationale de données linguistiques. Ce projet, appuyé par la France, s'inscrit dans le Réseau des industries de la langue. Il a pour principal objet l'établissement d'un fonds lexicographique international informatisé. Ce fonds devrait permettre, selon ses auteurs, de connaître l'ensemble des ressources de ce français « pluriel » ou « universel » considéré dans toutes ses variétés représentatives. La France possède déjà une immense banque informatisée de textes français contemporains (FRANTEXT), mais le Québec n'en possède encore aucune. Il devient important que le Québec se dote d'une banque, unique et centrale, de documentation lexicale informatisée sur le français du Québec et qu'elle puisse être techniquement compatible avec d'autres banques, FRANTEXT par exemple.

Il est à souhaiter que les autres régions de la francophonie emboîteront le pas et créeront un fonds analogue. Ainsi, il serait aisé de déterminer le vocabulaire et les usages linguistiques communs à l'ensemble de la francophonie et ce qui est vraiment un fait propre à telle ou telle région. Il serait alors aussi beaucoup plus facile de prendre des décisions normatives quant aux faits de langue caractéristiques du Québec.



3.8 Ce qui existe ailleurs

De nombreux centres de données linguistiques existent ailleurs. En voici quelques-uns :

  • J. Olney a déjà réalisé aux États-Unis des séries de concordances sur les dictionnaires Webster, en comparant les données de l'édition intégrale à celles de la version abrégée (notamment pour assurer la rigueur dans les définitions).

  • Le Lexical Data Base de SPRAKDATA de l'Université de Göteborg (dont le responsable est S. Allen), consacré à la langue suédoise contemporaine, est élaboré à partir d'une importante base de données textuelles.

  • L'Université de Bonn poursuit depuis plusieurs années la préparation d'un dictionnaire intégré pour l'allemand actuel, principalement destiné à la traduction automatique (le responsable est M. Krallmann).

  • Le laboratorio Linguistica Computazionale de Pise (dont le responsable est A. Zampolli) est l'un des plus avancés d'Europe dans le traitement informatisé de bases textuelles.

  • Les Éditions Brockhaus ont publié en 1980 le premier tome du Dictionnaire de la langue allemande de G. Wahring (prévu en six volumes), préparé à partir d'une base de données qui utilise le système STAIRS d'IBM.

  • Une importante banque de textes est constituée en Angleterre à l'Oxford University Computing Service et à l'Oxford University Press.

  • Après avoir déterminé avec précision la clientèle cible et l'objectif scientifique d'un nouveau dictionnaire de la langue anglaise, des responsables de la maison d'édition Collins et des chercheurs de l'Université de Birmingham en Angleterre ont constitué un immense corpus informatisé de plus de 30 millions de mots, appelé Cobuilt et savamment constitué de textes oraux et écrits dont chacun a été choisi en fonction de sa nature, de sa longueur, de son auteur (en tenant compte du sexe et de l'âge de ce dernier), etc.

  • En France, l'Institut national de la langue française (INaLF), laboratoire du CNRS, regroupe dix unités de recherche linguistique, dont le Trésor de la langue française de Nancy qui a mis sur pied une immense base de données linguistiques appelée FRANTEXT. Voici une idée du contenu de cette base de données :

    • 900 écrivains représentés
    • 183 millions de mots-occurrences
    • plus d'un milliard de caractères
    • 2600 œuvres depuis le XVIe siècle et 3241 textes traités
    • pour les XIXe et XXe siècles, 20 % de textes non littéraires, répartis en 70 domaines
    • 6 millions de mots par décennie


3.9 Conclusion

La constitution d'un fonds québécois de données linguistiques permettrait de créer un lieu de recherches autour duquel s'organiseraient l'analyse et la description de la langue française au Québec. D'une part, ce serait l'occasion de centraliser l'information dont on dispose dès maintenant, avec l'accord des spécialistes du domaine. Il serait alors possible d'analyser la documentation et de définir une stratégie pour l'enrichir en fonction des objectifs à atteindre. D'autre part, l'existence de ce fonds assurerait la sauvegarde et la complémentarité des travaux qui portent sur le français au Québec et permettrait ainsi de constituer peu à peu le patrimoine linguistique québécois, analogue à ce dont disposent la communauté française et les autres grands groupes linguistiques et sur quoi prennent appui les nouveaux travaux.




1 Michel Plourde, « Synthèse » dans Actes du colloque sur l'aménagement de la langue au Québec. Communications et synthèse. Mont-Gabriel, 7 et 8 décembre 1989, Québec, Conseil de la langue française, 1990, p. 99. [retour au texte]

2 Certains corpus oraux datant de 20 ans et plus risquent d'être perdus parce que leurs auteurs (en général des universitaires) n'ont pas le temps ni les moyens de reconvertir leurs bandes magnétiques d'alors sur disques laser qui, seuls, permettent la conservation définitive de données sonores. [retour au texte]




Chapitre 4
UN FONDS DE DONNÉES LINGUISTIQUES QUI RÉPONDENT AUX BESOINS DES QUÉBÉCOIS


4.1 Introduction

Un fonds de données linguistiques peut servir à de multiples usages, dont la rédaction d'un dictionnaire. Le fonds dont nous proposons la création serait mis, selon des conditions raisonnables à déterminer, à la disposition de tous ceux qui veulent rédiger des dictionnaires et, en outre, il pourrait servir à de nombreuses autres fins. Dans le présent chapitre cependant, nous insisterons surtout sur les besoins lexicographiques des Québécois dans le domaine scolaire.



4.2 Les besoins lexicographiques du monde scolaire

Il est difficile de comprendre comment on peut atteindre les objectifs actuels du programme sans pouvoir mettre à la disposition des élèves les ressources lexicales correspondantes. Et ces ressources ne peuvent être que descriptives et québécoises. (Le québécois comporte une bonne part du standard.) 1.

Si nous accordons un peu plus d'importance au monde scolaire, c'est qu'il représente le principal débouché pour les divers ouvrages qui pourraient être faits à partir du fonds de données linguistiques et qui, par voie de conséquence, serviraient à rentabiliser une telle entreprise.

Le Conseil de la langue française a demandé à quatre personnes2 du monde scolaire de détailler les besoins lexicographiques de ce milieu. Les rapports sont relativement concordants; leur analyse a conduit le Conseil à croire qu'il y a un besoin urgent à combler en ce qui concerne les dictionnaires suivants :

  • un dictionnaire de 5 000 mots pour les enfants de 6 à 8 ans
  • un dictionnaire de 20 000 mots pour les écoliers de 9 à 11 ans
  • un dictionnaire de 35 000 mots pour les écoliers de 12 à 18 ans
  • un dictionnaire de 50 000 mots pour l'usage du grand public
  • un grand dictionnaire général et scientifique du français québécois.

C'est le dernier dictionnaire mentionné qui constitue sans doute le besoin le plus grand; les autres peuvent être des sous-produits de ce dictionnaire.

D'autres ouvrages pourraient aussi être produits à partir du fonds de données linguistiques : dictionnaire des difficultés du français au Québec, dictionnaire de fréquence, dictionnaire des québécismes, dictionnaire des synonymes et des antonymes, dictionnaire des néologismes, ouvrage sur les niveaux de langue3.

Une chose est sûre, c'est que le monde de l'enseignement a besoin d'un dictionnaire adapté à la vie québécoise; aucun des ouvrages sur le marché actuellement, qu'il s'agisse de dictionnaires conçus exclusivement à Paris ou de dictionnaires de France adaptés pour le Québec, ne répond adéquatement aux besoins des enseignants4. Ces derniers, rassemblés au sein de l'Association québécoise des professeurs de français, ont adopté en 1977 la résolution suivante, que nous avons déjà citée : « Que la norme du français dans les écoles du Québec soit le français standard d'ici. Le français standard d'ici est la variété de français socialement valorisée que la majorité des Québécois francophones tendent à utiliser dans les situations de communication formelle. » Cette résolution a ensuite été entérinée par le ministère de l'Éducation, qui définit ainsi l'objet de la classe de français : « On doit donc trouver à l'école la pratique d'un français correct d'ici permettant d'accéder à la plus grande audience possible, au Québec d'abord, puis dans les autres pays francophones5. » Il est donc grand temps que l'on mette à la disposition des enseignants des outils qui leur permettent d'appliquer les directives contenues dans les programmes du ministère de l'Éducation.



4.3 Nécessité d'intégrer le Québec dans le créneau des industries de la langue et de la recherche en intelligence artificielle

Nous avons vu que le projet d'un fonds de données lexicographiques ne peut être conçu qu'en tenant compte des plus récents développements où toutes les données, les traitements et les produits seraient mis sur support informatique.

Le fonds de données linguistiques serait un moyen pour le Québec de participer aux travaux et aux recherches dans les domaines des industries de la langue et de l'intelligence artificielle. Depuis le sommet de Québec, les orientations de recherches se sont beaucoup précisées dans ces domaines. Tout tourne autour de la nécessité fondamentale de disposer d'une description de la langue française qui puisse être intégrée à des produits informatiques ou qui permette le traitement de la langue par l'informatique, non seulement à l'aide de logiciels de traitement de texte, bien connus aujourd'hui, mais grâce à des logiciels plus complexes permettant l'analyse documentaire automatisée, la constitution de systèmes experts, l'élaboration de dictionnaires informatisés, la traduction assistée par ordinateur, l'aide à la rédaction, etc. On sait déjà que ces recherches auront d'importantes retombées économiques au cours des prochaines années.

Ce n'est pas le manque de connaissances techniques qui bloque actuellement l'essor des industries de la langue, surtout en ce qui concerne la synthèse et la reconnaissance automatique de la parole, mais le manque de recherches fondamentales applicables. L'existence d'un fonds québécois de données linguistiques, comprenant une grande partie de documents sonores, pourrait être à cet égard d'un précieux secours, car ce ne sont pas les francophones parlant d'autres variétés de français (parisien, bruxellois, marseillais, romand, etc.) qui pourront développer notre synthèse vocale et nos systèmes de reconnaissance en se basant sur notre phonétique et notre prosodie. La synthèse vocale, quand elle sera d'une qualité acceptable pour le grand public, pourra remplacer avantageusement les préposés aux renseignements de toutes sortes (banques, stocks, catalogues, horaires, entrepôts, prix, voyages, etc.) et améliorer considérablement la qualité de vie de certaines catégories de la population (lecture pour les aveugles, assistance aux muets et aux aphasiques); elle pourra même permettre un accès privé aux comptes bancaires par commande vocale personnalisée.

L'élaboration de produits langagiers québécois est déjà source de bénéfices économiques Les ouvrages eux-mêmes et surtout le savoir-faire sont exportables non seulement dans les pays francophones, mais aussi dans bien d'autres pays où le français joue un rôle de deuxième langue nationale ou même seulement de langue internationale.

Pensons par exemple à la terminologie et au savoir-faire lié à ce domaine. Le Québec a beaucoup produit et a acquis une compétence éminemment exportable et, s'il relève le défi du développement du « savoir-implanter » et du « savoir-faire utiliser », il pourra vendre ses « solutions lexicographiques ». L'exportabilité du Dictionnaire thématique visuel en est un exemple tout comme le Multidictionnaire des difficultés de la langue française, devenu le Dicopratique en France, ou le Dictionnaire de l'éducation, publié par la maison Larousse. Dans le domaine des industries de la langue, le développement au Québec d'interfaces français-arabe et la création d'un test de français pour les élèves tunisiens sont, pour ne citer que deux projets, autant de solutions en informatique linguistique qui sont exportables et adaptables à d'autres pays.

Dans un autre domaine, celui de l'enseignement du français, langue seconde, la mise au point de produits langagiers qui permettraient d'expliciter la norme du français québécois ne peut que contribuer à l'accroissement de l'attraction qu'exerce le Québec comme lieu d'apprentissage du français, langue seconde, aux yeux des étudiants anglophones canadiens et américains et même sud-américains. Ce marché, déjà source importante de revenus pour les universités québécoises, peut s'ouvrir davantage. De façon générale, le Québec est susceptible d'être considéré comme le centre moteur de la francophonie américaine et, en ce sens, de devenir le modèle linguistique de référence du français parlé et écrit de toute l'Amérique du Nord.



4.4 Une banque d'exemples littéraires

La constitution d'une banque de citations et de références des auteurs et écrivains du Québec est nécessaire à de multiples études littéraires. Les professeurs, les enseignants, les journalistes, etc. y puiseraient les données utiles à leurs recherches sur la littérature québécoise, c'est-à-dire non seulement sur son expression, mais aussi sur l'univers référentiel tel qu'il est véhiculé par nos grands auteurs.

Ce corpus constituerait un « matériau » de base qui offrirait les exemples et les références nécessaires à la préparation des cours des enseignants, des manuels scolaires et de tous les ouvrages didactiques liés à la langue et à la littérature du Québec.



4.5 Autre exemple d'utilisation possible d'un fonds de données linguistiques : les travaux sur la réforme de l'orthographe

Récemment, en France, le Conseil supérieur de la langue française a réuni un groupe d'experts afin de proposer d'éventuelles rectifications à certaines anomalies orthographiques du français. Un linguiste québécois a été invité à participer aux discussions. Parmi les nombreuses raisons à la source de cette invitation, on attendait certainement de ce Québécois qu'il fît état des conséquences des rectifications envisagées sur le français écrit du Québec.

Pour chacun des cinq points6 étudiés lors des réunions de ce comité, on a veillé expressément à ce que « l'énoncé d'une proposition ne [soit] adopté qu'après en avoir mesuré les effets, en lexique et en discours. Les effets cumulés des différentes propositions ne sauraient concerner plus de 5 ou 6 mots par page (d'un roman ordinaire). »

Par exemple, la consultation des banques de données linguistiques du français de France a permis aux membres du groupe de constater que, sur les noms en -an, 8 bases seulement sur 48 font exception au procédé de la consonne simple (ban/banal, mais van/vanner, etc.) et sur leurs 162 dérivés, un quart (39) prend le double n (banaliser, mais vannerie).

À ces précieuses données quantitatives qui évaluent avec précision le nombre de vocables (mots) touchés par une éventuelle rectification et qui permettent ainsi de mesurer son ampleur quant au lexique, on pouvait ajouter une estimation de son effet sur le discours. Grâce à l'INaLF, notamment à sa banque FRANTEXT7, il était possible de projeter dans un texte quelconque le nombre de fois que les mots ainsi rectifiés apparaîtraient. La simulation a permis d'ajuster l'ampleur des amendements orthographiques pour que leur nombre ne dépasse pas la limite de cinq ou six mots dans une page de texte afin de préserver le maintien du « visage familier8 » de l'usage actuel en français écrit.

Or, le français du Québec, s'il correspond pour l'essentiel au français de France, n'en diffère pas moins quant aux unités lexicales particulières en usage ici (par exemple, nanane, cannage) et quant à la fréquence dans les textes (discours) de plusieurs mots. En effet, dans ce dernier cas, certaines unités ont une fréquence de discours beaucoup plus grande en français du Québec qu'en français de France. Tanner (tannant, tanné, etc.) est à l'évidence l'une de ces unités. Des données établies sur un vaste ensemble de textes québécois auraient été nécessaires pour étayer la description de certains phénomènes dans le français écrit de ce côté-ci de l'Atlantique et pour montrer que les difficultés orthographiques sont souvent différentes. Le fonds québécois de données linguistiques devrait aussi être une banque de données orthographiques qui est inexistante à l'heure actuelle et dont le Québec aurait un urgent besoin.



4.6 Conclusion

Nous avons vu dans ce chapitre qu'un fonds de données linguistiques pourrait servir à de multiples usages, et non seulement à la fabrication de dictionnaires. De tels fonds de données existent déjà dans de nombreux pays et il importe que le Québec leur emboîte le pas, surtout s'il veut occuper sa place dans le créneau des industries de la langue et y jouer un rôle significatif. La création d'un fonds de données linguistiques assurerait aussi la sauvegarde de notre patrimoine linguistique, notamment des archives sonores.




1 Gilles Bibeau, « Les dictionnaires pour l'école : les besoins » dans Dix études portant sur l'aménagement de la langue au Québec, Québec, Conseil de la langue française, 1990, p. 68. [retour au texte]

2 Ces personnes ont écrit chacune un rapport reproduit dans Dix études, portant sur l'aménagement de la langue au Québec, Québec, Conseil de la langue française, 1990. Il s'agit d'Irène Belleau, Gilles Bibeau, Vital Gadbois et Claude Simard. [retour au texte]

3 « Outre le dictionnaire français québécois d'une urgence capitale, d'autres ouvrages québécois sont aussi essentiels comme un dictionnaire des synonymes, des antonymes, analogique, étymologique faits au Québec et qui tiennent compte de la langue d'ici. S'il y avait une priorité à accorder à un ouvrage complémentaire au dictionnaire français québécois, ce serait celui des difficultés, un ouvrage adapté aux jeunes » (Irène Belleau, « L'enseignement du lexique au secondaire et les besoins lexicographiques actuels » dans Dix études portant sur l'aménagement de la langue au Québec, Québec, Conseil de la langue française, 1990, p. 110). [retour au texte]

4 Voir les textes déjà cités d'Irène Belleau, Claude Simard et Vital Gadbois. [retour au texte]

5 Gouvernement du Québec, ministère de l'Éducation, Direction générale des programmes, Programmes d'études. Primaire. Français, 1985 (3e tirage), p. 7. [retour au texte]

6 L'usage des traits d'union; le pluriel des mots composés; l'usage des accents circonflexes; les anomalies des séries étymologiques désaccordées; l'accord du participe passé dans les verbes pronominaux. [retour au texte]

7 Voir Évelyne Martin, « Un fonds de données textuelles à des fins d'exploitation linguistique » dans Dix études portant sur l'aménagement de la langue au Québec, Québec, Conseil de la langue française, 1990, p. 155-170. [retour au texte]

8 Voir le discours du Premier ministre de France, Michel Rocard, « Installation du Conseil supérieur de la langue française », 24 octobre 1989. [retour au texte]




Chapitre 5
LE DICTIONNAIRE, SOUS-PRODUIT PRIVILÉGIÉ DU FONDS DE DONNÉES LINGUISTIQUES



Dictionnaire, tu n'es pas
tombe, sépulcre, cercueil,
tumulus, mausolée,
mais préservation,
feu caché,
plantation de rubis,
perpétuité vivante
de l'essence,
grenier de la langue.

Pablo Neruda,
« Oda al Diccionario ».



5.1 Introduction

Le fonds de données linguistiques servirait d'abord et avant tout — mais pas uniquement — de base lexicographique pour la rédaction de nouveaux dictionnaires québécois. Il est donc nécessaire de prendre conscience de l'importance des dictionnaires dans la vie socioculturelle d'un peuple et c'est l'objectif du présent chapitre :

On doit insister sur l'impérative urgence de produire au Québec des travaux de consultation qui, par le vocabulaire, les exemples et les informations, correspondent aux références culturelles des lecteurs québécois : on ne saurait mettre indéfiniment à la disposition des étudiants d'ici des sources documentaires dans lesquelles l'arrière-plan culturel (histoire, vie sociale, littérature) « sonne » exclusivement français, crée un dépaysement culturel et accentue les sentiments de dépendance et de marginalité linguistiques1.

L'élaboration d'un dictionnaire québécois est devenue une nécessité à la fois politique et culturelle. Pour bien comprendre le sens de cette nécessité, il faut rappeler ce qu'est le lexique d'une langue et ce qu'est un dictionnaire.

Le lexique d'une langue est constitué de tous les mots en usage dans la communauté qui parle cette langue. Une partie de ces mots constitue ce que l'on peut appeler l'usage standard; cet usage standard, on l'a rappelé plus haut, correspond à peu près aux formes qui sont socialement acceptées et valorisées dans les circonstances d'utilisation publique de la langue. Autour de cet usage standard gravitent d'autres usages qui sont en relation d'interdépendance avec lui. Les gens ont des opinions quant à l'écart qui existe entre l'usage standard et les autres usages; en d'autres termes, le sentiment linguistique de la population donne une valeur aux mots par rapport à ce qui est considéré comme l'usage standard.

Dans ce contexte, le rôle d'un dictionnaire est de décrire l'usage standard et d'indiquer, au moyen de marques diverses, le sentiment des locuteurs par rapport aux mots qui en divergent.

La plupart des dictionnaires présents sur le marché québécois ayant été faits en France, c'est donc principalement l'usage standard de France qui y est décrit et c'est pourquoi on y trouve des mots et des expressions (par exemple, carte grise) tout à fait nécessaires en France, mais qui sont totalement absents de l'usage standard québécois; rares sont les mots correspondant à notre variété sociolinguistiquement valorisée qui y figurent (par exemple, sous-ministre, coroner, assurance-chômage).



5.2 La fonction symbolique d'un dictionnaire national

Comme nous l'avons déjà signalé, les dictionnaires utilisés au Québec à l'heure actuelle ont été faits principalement à Paris et ils comportent des traits culturels spécifiquement français, qu'il n'est pas inutile que des Québécois connaissent; en revanche, beaucoup de traits culturels très importants pour nous en sont absents. Or, un dictionnaire constitue un objet d'identification et d'unification pour une communauté linguistique; c'est le seul endroit facilement accessible où tous les membres de la communauté peuvent trouver des références ou des renvois à leur univers (culturel, géographique, historique, politique) grâce à des citations de leurs écrivains et à des exemples tirés de leur milieu.

On constate aussi que les lexicographes français ont une attitude de plus en plus laxiste envers les emprunts linguistiques, spécialement ceux qui sont faits à l'anglo-américain. Cela ne correspond pas au sentiment métalinguistique des Québécois pour qui les anglicismes ne doivent être acceptés en français qu'avec une certaine réserve.

Les usages et les niveaux de langue varient à l'oral et à l'écrit, selon les circonstances de la communication et selon le lieu où l'on se trouve dans la francophonie. On comprend donc facilement qu'un dictionnaire fabriqué à Paris n'est peut-être pas l'instrument idéal pour une classe de français ou un bureau du Québec, car nos habitudes socioculturelles diffèrent de celles des Français. Un dictionnaire québécois bien fait permettrait de développer la perception, la connaissance et la compréhension des faits de langue d'ici et d'ailleurs. L'existence d'un tel ouvrage aurait sûrement pour conséquence d'augmenter la sécurité linguistique des Québécois, il permettrait aux étrangers de prendre conscience de l'acclimatation de la langue française au Québec, aux immigrants en voie de francisation de bénéficier d'une référence solide et instrumentée qui montrerait l'existence d'un français standard au Québec et que cette langue est légitime; il permettrait enfin aux allophones qui, tout au moins au début de leur séjour, naviguent dans une sorte d'« interlangue » — de leur langue d'origine à la langue d'arrivée — de s'approprier un outil qui ne peut que faciliter leur.intégration à la société québécoise. En effet, on parle de plus en plus d'intégrer les immigrants au fait français; revaloriser le français d'ici, en montrant qu'il existe un français standard d'ici et que cette variété est légitime, ne pourrait que faciliter cette intégration.

Du point de vue sociologique, le dictionnaire tire son importance du fait qu'il se révèle un élément de cohésion, d'identification et de sécurité linguistique :

  1. Élément de cohésion : Le dictionnaire décrit l'ensemble des usages actuels et précise les circonstances dans lesquelles il est possible d'utiliser tel mot ou telle expression, avec son acception précise. L'ouvrage devient alors un élément de référence tant pour celui ou celle qui parle la langue, pour l'écolier ou l'étranger qui l'apprend, que pour celui qui doit juger de la qualité de l'expression (le réviseur de texte, le traducteur, l'enseignant et même le juge). Le dictionnaire devient l'élément de référence commun à tous ceux qui sont appelés à utiliser la langue ou à en vérifier la qualité.

  2. Élément d'identification : Le dictionnaire permet à chacun de se reconnaître dans la langue qu'il décrit et de s'y identifier, autant l'adulte qui s'exprime que l'enfant qui apprend à parler. L'immigrant qui étudie la langue du pays d'accueil éprouve le sentiment de pouvoir mieux connaître non seulement l'autre langue, mais aussi l'autre locuteur. D'un point de vue collectif, le dictionnaire rassemble chaque locuteur autour d'une même langue de référence que chacun perçoit comme sienne. Il est, en ce sens, source d'identification collective.

  3. Élément de sécurité linguistique : L'existence d'un dictionnaire québécois complet ferait en sorte que le locuteur ne sentirait plus que telle expression ou tel mot le dévalorise parce qu'ils ne sont pas inscrits dans le dictionnaire qui dicte le français de référence. On ne pourrait plus dire : « Ce mot est québécois, il n'est pas français. » On le verrait, au contraire, inscrit au dictionnaire et on apprendrait peut-être, mais non de façon dévalorisante et insécurisante, que son emploi est restreint au cercle familial et qu'en public, c'est tel autre mot qu'il convient d'utiliser.

    Le dictionnaire est, par ailleurs, un élément de cohésion, d'identification et de sécurité pour tous les agents multiples qui concourent à la production en langue générale. Que ce soit pour la presse écrite ou électronique, pour l'école, pour l'administration, pour tous ceux qui préparent des communications publiques ou y participent, le dictionnaire assure une cohésion et procure un sentiment de sécurité.

Ces éléments sociologiques peuvent être facilement confirmés par le rôle qu'ont joué les dictionnaires dans d'autres sociétés. L'Oxford English Dictionary est devenu le symbole de l'anglais britannique et, comme tel, il exerce son influence dans tout le Commonwealth Noah Webster a réussi, au XIXe siècle, à imposer son dictionnaire qui, au fil des éditions, est devenu le symbole de l'anglais américain. La même situation se retrouve dans d'autres pays : Allemagne (dictionnaire Grimm au XIXe siècle et Brockhaus), Italie (Garzanti), France (Littré au XIXe siècle, Larousse à la fin du même siècle, Robert de nos jours), etc. À cet égard, il faut bien dire que la situation de l'anglais canadien rejoint celle du français québécois : « Au Canada, il est urgent d'effectuer une analyse de l'anglais canadien, et d'y affecter le personnel et les fonds nécessaires. À ce propos, on observe [la situation paradoxale suivante :] on subventionne généreusement les projets sur le bilinguisme, alors qu'aucune des deux langues officielles n'a été définie dans le contexte canadien2. »



5.3 Les caractéristiques que devrait avoir un dictionnaire du français québécois

Le Conseil de la langue française est d'avis qu'un dictionnaire, pour qu'il réponde vraiment aux exigences des Québécois, devrait comporter les trois caractéristiques suivantes :

  1. Décrire les usages du français au Québec et leur hiérarchisation sociolinguistique

    Un dictionnaire complet du français québécois devrait s'appuyer sur une description des usages du français au Québec. Pour que cette étape puisse offrir toutes les garanties de qualité, il faut que les rédacteurs du dictionnaire disposent d'une base de données linguistiques comportant un grand nombre de textes.

    Le choix des textes à dépouiller devrait être examiné avec soin, car il déterminera l'adéquation de la description du français québécois avec la réalité. Sur ce point, s'en tenir principalement à des textes littéraires ou même écrits (à l'instar de certains grands dictionnaires de France) ne conviendrait pas à la situation sociolinguistique du Québec. Il est souhaitable, par exemple, que les corpus de langue parlée existant au Québec soient inclus dans le grand corpus de base. Le poids relatif accordé à chaque catégorie de textes et à chaque sous-catégorie devrait également faire l'objet d'un examen attentif. En même temps, il faut signaler que les anglicismes lexicaux (les mots anglais tels quels) sont facilement repérés et spontanément remplacés par leurs équivalents français par une grande partie de la population; il n'en va pas de même des anglicismes sémantiques (les traductions littérales, par exemple « couches disposables » au lieu de « couches jetables »), ceux-là mêmes qui sont le plus susceptibles d'entraver la communication, notamment avec les francophones des autres pays. L'éventail d'un ensemble de textes savamment choisis et sélectionnés en sous-catégories dont le poids relatif aurait été calculé (littéraire et non littéraire, écrit et parlé, rural et urbain, etc.) et leur représentativité de l'ensemble du français québécois contemporain constitue un critère fondamental à établir au départ.

    De plus, il faudrait aussi découvrir les jugements que les Québécois portent sur les usages linguistiques qui leur sont propres. La hiérarchisation des usages devrait se faire en fonction de la langue des gens instruits qui utilisent correctement le français d'ici et non en fonction de la dichotomie bon/mauvais. Le point majeur où les jugements métalinguistiques des Québécois diffèrent de ceux des Français est celui des anglicismes. Le dictionnaire devrait en tenir compte. En même temps, le long contact avec l'anglais fait que les anglicismes seraient très présents dans les textes du fonds de données linguistiques, probablement davantage dans les textes antérieurs aux années soixante, car, depuis cette époque, on a pu constater une certaine amélioration de ce point de vue, grâce à une meilleure formation des traducteurs et à l'enseignement de Jean Darbeinet et de Jean-Paul Vinay en particulier. Il est donc essentiel que les anglicismes reçoivent, dans les dictionnaires québécois, une attention spéciale; il apparaît souhaitable que les équipes de rédaction des futurs dictionnaires québécois s'adjoignent un ou des traducteurs anglicistes; et il est indispensable que les anglicismes du fonds de données linguistiques soient signalés comme tels avant que les usagers y aient accès.

  2. Maintenir le contact avec le reste de la francophonie

    S'il est évident que les Québécois tiennent à avoir une description de leurs usages linguistiques, il est tout aussi certain qu'ils ne veulent pas se couper du français international. C'est là un aspect fondamental dont il faudra tenir compte dans la rédaction des futurs dictionnaires québécois : ceux-ci devront fournir tous les renseignements nécessaires pour que les personnes qui les consultent puissent s'exprimer et écrire en français correct au Québec et, lorsque les usages québécois diffèrent de ceux des autres pays francophones, faire des choix éclairés. Les dictionnaires devront donc comporter non seulement des marques de type sociologique (niveaux de langue : soigné, familier, vulgaire, etc.), mais aussi des marques topolectales, c'est-à-dire l'indication que tel ou tel mot s'utilise uniquement au Québec ou davantage au Québec qu'en France. Ne pas fournir aux Québécois ce genre de renseignements essentiels, ce serait en pratique entraver leurs communications avec le reste de la francophonie :

    [...] quand je parle de la qualité du français au Québec, j'exclus a priori tout processus d'« isolement linguistique » qui séparerait le français du Québec de la langue française, considérée comme l'une des très grandes langues internationales, et j'ose dénoncer toute forme d'intervention directe ou indirecte qui puisse contribuer à dilapider cet héritage3.

  3. Contenir des marques topolectales

    Les marques topolectales, c'est-à-dire des indications sur la distribution géographique des mots, sont essentielles non seulement parce qu'elles facilitent la communication entre francophones, mais aussi parce qu'elles font partie de la description de l'usage. Un dictionnaire qui n'en contient pas procède à une description non scientifique du lexique; il s'agit même de paternalisme dans la mesure où l'on indique à l'usager ce qu'il doit dire ou écrire sans lui laisser la possibilité de choisir entre plusieurs modes d'expression. En effet, il faut supposer à l'usager assez de maturité pour assumer les conséquences de ses choix de mots, c'est-à-dire les jugements qui seront portés sur lui par ses auditeurs ou ses lecteurs. En revanche, l'inclusion dans un dictionnaire de marques topolectales permet une description neutre, sans parti pris, et assure la liberté de l'utilisateur de choisir entre différents usages.

    La nature « nationale » et « géographique » du français décrit, fait par et pour les Québécois, oblige les auteurs de dictionnaires à renseigner le lecteur non seulement sur leur usage de la langue (sur une seule des variantes), mais aussi sur tous les usages qui constituent la langue (car il n'y a qu'une seule langue). À cet égard, des indications comme « régional au Québec », « partout au Québec », « au Québec et en France », « en France seulement », « anglicisme », « usage condamné », « usage recommandé par l'OLF » sont des informations essentielles au lecteur québécois.

    En effet, ce dernier doit y trouver son propre usage, quel qu'il soit — c'est souvent pour lui le seul connu — et, à partir de là, apprendre comment ce mot se situe, comment il fonctionne et comment il est perçu à l'intérieur de sa propre communauté nationale (le Québec) et de sa communauté linguistique (l'ensemble des parlants français). C'est de cette manière seulement qu'on donnera au Québécois un « choix » qu'il assumera lui-même dans ses diverses activités de « communication » (possibilité qui ne lui est actuellement offerte par aucun dictionnaire). Bien entendu, il exercera ce choix en fonction de ses interlocuteurs, de son style, des effets qu'il veut produire, du message qu'il veut d'abord assurer, etc., mais il pourra le faire en toute connaissance de cause.



5.4 Une contribution québécoise à la langue française

En France, à cause d'un certain poids de la tradition et de ses institutions, notamment l'Académie française, l'évolution de la norme de la langue écrite se fait lentement; le français « correct » a du mal à se moderniser. La question de la féminisation des titres de profession en est un bon exemple. Même si des Français sont ouverts à la féminisation des titres de profession, les auteurs de dictionnaires n'osent pas enregistrer dans leurs ouvrages un phénomène non encore consacré par un usage courant.

La néologie est un autre exemple où les Français, pour des raisons sensément esthétiques ou euphoniques, rejettent les néologismes internes à la langue, ce qui empêche un développement homogène du français. Le snobisme et la valorisation de l'exotisme aidant, ils préfèrent l'emprunt, c'est-à-dire les anglicismes : stick (bâton déodorant), fax (télécopieur), sponsor (commanditaire), déposit (arrhes ou acompte), unpublished number (numéro confidentiel), etc. Face à ce phénomène, les lexicographes se contentent de refléter la mode linguistique, dans un but commercial il faut le dire, et non en vue d'orienter un bon usage de la langue.

Un dictionnaire québécois, bien fait, crédible et faisant autorité au Québec et qui enregistrerait de nouvelles formes et les identifierait comme appartenant au bon usage du français du Québec serait sûrement considéré par ses homologues français. Comme ils le font déjà, ils feraient mention de l'existence de ces formes en français du Québec. La production d'ouvrages lexicographiques québécois aurait certainement des répercussions positives sur l'évolution du français général et international Tout en étant modeste, compte tenu de sa position, et réaliste, le Québec doit apporter sa contribution à la vie et au développement de la langue française.



5.5 Conclusion

La création d'un fonds québécois de données linguistiques est la première étape en vue de l'élaboration d'un dictionnaire complet du français québécois. En outre, comme nous l'avons signalé à quelques reprises déjà, un fonds de données linguistiques aurait aussi d'autres usages.




1 Yves Saint-Gelais, « L'enseignement du français écrit au niveau universitaire » dans Dix études portant sur l'aménagement de la langue au Québec, Québec, Conseil de la langue française, 1990, p. 23. [retour au texte]

2 Michel Gregory cité par Grace Jolly, « La codification de l'anglais canadien » dans Édith Bédard et Jacques Maurais, La norme linguistique, Québec et Paris, Conseil de la langue française et Les Éditions Le Robert, 1983, p. 750. [retour au texte]

3 Madeleine Sauvé, « Les besoins des Québécois en matière de dictionnaires de langue » dans Dix études portant sur l'aménagement de la langue au Québec, Québec, Conseil de la langue française, 1990, p. 3. [retour au texte]




Chapitre 6
LA CRÉATION D'UN FONDS DE DONNÉES LINGUISTIQUES SUPPOSE UNE INTERVENTION DE L'ÉTAT


6.1 Introduction

L'État joue déjà un rôle important dans le domaine de la langue. Il nous faut envisager et définir sa part de responsabilité nouvelle dans le projet d'un fonds de données linguistiques, soit lors de la création de cet instrument de valorisation de la langue française parlée et écrite au Québec, soit pour s'assurer qu'il serait vraiment accessible à tous.

Dans le présent chapitre, nous évoquerons les différentes formes que pourrait prendre la participation de l'État québécois à la mise sur pied d'un fonds de données linguistiques, puis nous décrirons plus en détail la solution que le Conseil de la langue française privilégie.



6.2 Intervention de l'État sous forme de subventions?

On pourrait très bien imaginer que l'État donne des subventions à un groupe de personnes pour réunir la documentation existante sur le français québécois et pour combler les lacunes de la recherche. Cette solution nous semble présenter de multiples inconvénients :

  • elle fragmente la recherche, puisque les chercheurs risquent de travailler de façon isolée, sans avoir une vue d'ensemble de l'œuvre à accomplir, ce qui retarderait l'aboutissement des travaux;

  • elle n'assure pas la continuité que suppose le projet de création d'un fonds de données linguistiques, car le financement pourrait, au fil des années, connaître des fluctuations;

  • surtout, elle ne permet pas un véritable encadrement de la recherche, car chaque chercheur travaillerait dans sa direction.



6.3 Intégration du fonds de données linguistiques à l'un des organismes créés par la Charte de la langue française?

On sait que la Charte de la langue française a créé trois organismes principaux : l'Office de la langue française, le Conseil de la langue française et la Commission de protection de la langue française.

Il est évident que la Commission de protection de la langue française, dont le rôle est de surveiller l'application de la Charte de la langue française et de transmettre au procureur général du Québec des recommandations de poursuite judiciaire pour violation de la loi, n'est pas l'endroit idéal pour gérer un fonds de données linguistiques.

Le Conseil de la langue française a, quant à lui, reçu le mandat de transmettre au ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française des avis sur l'évolution de la situation de la langue française au Québec quant à son statut et à sa qualité; pour ce faire, il peut notamment constituer des comités d'étude et effectuer les recherches nécessaires. Son mandat en fait un organisme de nature politique (le mot politique étant entendu ici dans un sens non partisan); les recherches qu'il entreprend relèvent principalement de la sociolinguistique, de l'aménagement linguistique et de la sociologie de la langue. On voit donc que la gestion d'un fonds de données linguistiques ne cadre pas avec la vocation du Conseil de la langue française.

Quant à l'Office de la langue française, il a reçu du législateur le mandat suivant : « Un Office de la langue française est institué pour définir et conduire la politique québécoise en matière de recherche linguistique et de terminologie et pour veiller à ce que le français devienne, le plus tôt possible, la langue des communications, du travail, du commerce et des affaires dans l'administration et les entreprises » (article 100). Il est évident que l'Office ne peut avoir un mandat universel de conduire la politique de la recherche en linguistique, par exemple dans les universités; il faut plutôt lire l'article 100 à la lumière de la vocation de l'Office définie aux articles 113 et 114, spécialement à la lumière de l'alinéa b de l'article 113 : « L'Office doit [...] établir les programmes de recherche nécessaires à l'application de la présente loi. » C'est d'ailleurs ce qu'a fait l'Office dans la pratique, car il a interprété son mandat comme s'il lui demandait de soutenir l'application de la politique linguistique du Québec, surtout en ce qui a trait aux programmes de francisation des entreprises et à l'usage du français dans l'Administration publique. La réalisation de ce mandat est, en elle-même, considérable et accapare déjà l'ensemble du personnel et du budget de l'Office. La partie proprement linguistique des préoccupations de l'Office est passée au second rang et elle est aujourd'hui essentiellement constituée par la division des consultations, comme soutien à l'usage du français par l'ensemble de la population, et par la Banque de terminologie, comme source de la terminologie requise pour l'application de la Charte et comme système de gestion de l'activité et des ressources terminologiques connues; les bureaux régionaux de l'Office de la langue française ont aussi joué un grand rôle dans la diffusion du français et dans l'assistance linguistique à la population.

Confier le projet d'un fonds de données linguistiques à l'Office comporterait un certain nombre d'inconvénients. Ce projet ne cadre pas avec l'orientation actuelle des préoccupations de l'Office, qui a pris ses distances par rapport à la recherche proprement linguistique. L'introduction de ce projet pourrait donc distraire l'Office de son mandat principal d'aider à l'application de la Charte. D'autre part, les spécialistes considèrent l'Office comme un organisme de subventions plutôt qu'un organisme de recherche. Enfin, ce pourrait être interprété politiquement, dans l'opinion publique, comme une manière de faire oublier un certain ralentissement de la francisation des entreprises ou, à tout le moins, comme un retour à une politique de la langue au détriment de la politique du statut de la langue, plus difficile à réaliser.

D'un autre point de vue, on ne peut pas oublier la relation étroite entre la langue générale et l'application de la politique linguistique québécoise, c'est-à-dire le lien entre le projet d'un fonds de données linguistiques et le mandat de l'Office.



6.4 Création d'un nouvel organisme?

On peut aussi envisager l'hypothèse de créer un nouvel organisme qui aurait pour fonction de constituer et de gérer le fonds de données linguistiques. Il pourrait s'agir d'un organisme gouvernemental ou paragouvernemental, financé uniquement par l'État ou à la fois par l'État et les universités.

Il s'agit probablement de la solution la plus coûteuse, car elle implique la mise sur pied d'une nouvelle structure administrative. De plus, cette proposition irait à l'encontre de la volonté déjà exprimée par le gouvernement québécois de ne pas augmenter le nombre d'organismes gouvernementaux à vocation linguistique.



6.5 Administration du fonds de données linguistiques par une université?

On pourrait aussi penser que le fonds de données linguistiques devrait être confié à une université. Cela ne nous semble pas satisfaisant, car il est essentiel que le fonds soit vraiment considéré comme un bien collectif accessible à tous; il ne faut pas qu'il devienne la propriété d'un établissement universitaire et encore moins celle d'un individu. En effet, il ne faut surtout pas que la divulgation des données du fonds soit soumise aux aléas de la carrière d'un chercheur particulier.

Confier le fonds de données linguistiques à une université en particulier est difficile du fait que presque toutes les universités québécoises — et, qui plus est, presque toutes les constituantes de l'Université du Québec — ont déjà des équipes qui travaillent sur le français québécois; dans ces conditions, privilégier une université équivaudrait nécessairement à léser toutes les autres. Or, nous l'avons vu, la collaboration de tous les chercheurs serait essentielle pour mener à bonne fin le projet de création d'un fonds de données linguistiques. Par conséquent, privilégier de la sorte un établissement risque de mettre en péril le projet lui-même.



6.6 Intégration du fonds de données linguistiques à un organisme existant?

Une autre hypothèse serait d'intégrer le fonds de données linguistiques à un organisme de recherche existant. Ainsi, la coordination de la recherche et la participation des universitaires seraient assurées et l'utilisation d'une structure déjà en place permettrait des économies d'échelle.

Il faudrait que l'organisme retenu ait un champ de recherche ou une vocation qui lui permette d'intégrer facilement un volet linguistique. Cet organisme pourrait être l'Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC), ou tout autre organisme de ce genre. On pourrait penser aussi à l'Institut national de la recherche scientifique (INRS), mais comme cet organisme fait partie de l'Université du Québec, contrairement à son pendant français le Conseil national de la recherche scientifique (CNRS) qui, lui, est un organisme complètement indépendant, cette solution reviendrait à confier le fonds de données linguistiques à une université, possibilité que nous avons déjà exclue.

Il faudrait cependant que l'organisme choisi accorde une certaine autonomie au fonds de données linguistiques : si l'organisme retenu était l'IQRC, il devrait s'adjoindre toute une section réservée à la langue qui serait parallèle et tout aussi importante que l'actuelle structure consacrée à la culture.

Un des avantages qui motivent le choix de l'IQRC est que cet organisme a reçu comme mandat la coordination de la recherche (ce qui, par exemple, n'est pas le cas de l'Office de la langue française) : « L'Institut a pour objets, en vue de contribuer au développement culturel du Québec, d'effectuer, d'encourager et de soutenir des recherches et des études sur les divers aspects des phénomènes culturels » (article 20), et « Dans la poursuite de ses projets, l'Institut peut notamment : [...] b) promouvoir la collaboration et la concertation des chercheurs travaillant dans le domaine des recherches et des études sur la culture » (article 21, L.Q., 1979, c. 10). Le mandat très large de l'IQRC peut certes inclure la coordination des recherches en vue de constituer un fonds de données linguistiques.

En tout état de cause, il est essentiel que le fonds de données linguistiques relève d'un organisme de recherche dont la production scientifique est de haut niveau. Le fonds lui-même serait une structure légère, souple, de taille relativement modeste, qui comprendrait un noyau de chercheurs permanents auxquels pourraient s'adjoindre, après ententes, des chercheurs et des équipes universitaires. Les ententes avec les universités pourraient aller jusqu'à compenser le salaire des professeurs libérés pour travailler au fonds de données linguistiques.

La solution proposée ici suppose l'initiative et la responsabilité de l'État. Responsabilité, faut-il le dire, encore plus morale que financière : un tel projet a besoin d'une impulsion de l'État qui peut seul favoriser l'implantation d'une structure efficace pour coordonner la recherche et fournir aux citoyens du Québec les outils lexicographiques dont ils ont besoin. Toutefois, l'intégration à un organisme de recherche existant réduirait considérablement les déboursés de l'État.

On peut résumer ainsi les avantages d'intégrer le fonds de données linguistiques à un organisme existant :

  1. une structure déjà en place et bien rodée assurerait des économies d'échelle;

  2. elle faciliterait la coordination de la recherche, ce qui est essentiel à la réussite du projet, et garantirait le caractère universitaire des travaux;

  3. elle permettrait d'atteindre une certaine « masse critique » de chercheurs : la coordination des travaux favoriserait l'addition de la compétence et des recherches, sans nécessairement entraîner la concentration des chercheurs dans un même lieu ni obliger les équipes actuelles à quitter ou à modifier substantiellement leurs propres orientations et préoccupations;

  4. la solution proposée ici, tout en assurant la coordination des travaux en cours, respecterait la liberté des équipes qui travaillent déjà dans les universités;

  5. un fonds de données linguistiques intégré à un organisme de recherche assurerait la formation de nouveaux chercheurs et leur fournirait un débouché, ce qui ne pourrait être le cas si le gouvernement décidait de procéder à la mise sur pied du fonds par le simple octroi de subventions.



6.7 Comment intégrer le fonds de données linguistiques à un organisme existant?

La création du fonds de données linguistiques est une entreprise considérable. Le Conseil de la langue française est d'avis que le fonds devrait être géré par le conseil d'administration de l'organisme, assisté d'un comité scientifique particulier. Le conseil d'administration de cet organisme s'adjoindrait quelques linguistes. L'Office de la langue française serait représenté au comité scientifique, de même que le Conseil de la langue française, en vertu de son mandat de surveiller l'évolution de la qualité de la langue.

Le comité scientifique devrait être représentatif des différentes catégories d'utilisateurs de la langue et comporterait en conséquence non seulement des linguistes, mais aussi des personnes venant d'autres horizons, notamment des enseignants des divers niveaux, des journalistes de la presse écrite et parlée, des écrivains, des spécialistes des études littéraires, enfin des lexicographes attachés à des maisons d'édition.



6.8 Résumé des fonctions du fonds de données linguistiques

Le fonds de données linguistiques devrait être intégré dans un organisme qui lui permette de remplir sa mission que l'on peut déduire ainsi :

  1. réunir en un seul lieu les données linguistiques existantes (fichiers, corpus, etc.) en respectant la propriété et l'autonomie des équipes qui ont constitué des fonds de données pour leur propre recherche;

  2. procéder à l'informatisation des données qui auront été rassemblées;

  3. enrichir cet embryon de fonds à partir d'un plan de recherche systématique et plus complet. Nous avons détaillé la composition de ce fonds à la section 3.5;

  4. mettre au point un traitement de données pour faciliter l'interrogation et la recherche. Nous avons déjà vu que, si nous acceptons le principe que le fonds doit être accessible à tous, on ne peut pas donner accès à des données brutes : il faut que les données du fonds aient déjà reçu un minimum de traitement et, notamment, qu'elles aient des marques topolectales et des marques sociolinguistiques;

  5. favoriser la recherche sur les usages du français au Québec en permettant à tous les chercheurs d'avoir accès non seulement aux données prétraitées — comme pour le grand public —, mais aussi aux données brutes;

  6. assurer un rôle d'animation, de concertation et de coordination auprès des chercheurs qui œuvrent dans ce champ de recherches;

  7. favoriser la formation de jeunes chercheurs et leur assurer un débouché;

  8. donner des contrats de recherche à des universités pour permettre d'exploiter en tout ou en partie la documentation existant dans les universités québécoises. Il faudrait donc signer des protocoles d'entente avec les universités qui ont déjà des équipes au travail dans ce domaine. Notons qu'il s'agirait de contrats et non de subventions, ce qui donnerait au fonds un droit de regard, ce qui est essentiel à la réalisation de sa mission;

  9. répondre aux besoins exprimés par les enseignants en produisant ou en permettant à des entreprises privées de réaliser des ouvrages pédagogiques, notamment des dictionnaires. Nous avons déjà eu l'occasion de montrer qu'il y avait un marché pour certains types de dictionnaires scolaires; la fabrication de ces dictionnaires pourrait permettre de rentabiliser le fonds à moyen terme, car les maisons d'édition ou les équipes de rédaction devraient assumer certains frais raisonnables pour avoir accès à la documentation;

  10. être le lieu où FRANTEXT1, banque de données textuelles de France, serait accessible au Québec.



6.9 Conclusion

L'organisme qui abriterait le fonds de données linguistiques laisserait, en principe, à l'entreprise privée et aux individus le soin d'élaborer des dictionnaires. Il pourrait cependant devenir le responsable de la rédaction du dictionnaire général du français québécois en plusieurs volumes, car c'est là une tâche que, vraisemblablement, l'entreprise privée ne pourrait ou ne voudrait pas assumer.




1 Voir Évelyne Martin, « Un fonds de données textuelles à des fins d'expédition linguistique » dans Dix études portant sur l'aménagement de la langue au Québec, Québec, Conseil de la langue française, 1990, p. 155-170. [retour au texte]





RECOMMANDATIONS

Dans le premier chapitre, nous avons distingué entre statut de la langue et aménagement de la langue et nous avons précisé que le présent rapport ne concernait que ce dernier aspect. Il est donc important de rappeler que les recommandations qui suivent ne signifient pas qu'il n'y a plus de problèmes quant au statut du français au Québec; en effet, nos recommandations ne concernent que les questions liées à la qualité de la langue.

  1. CONSIDÉRANT qu'il faut continuer d'améliorer la maîtrise du français écrit et parlé et que l'ensemble de la population québécoise est particulièrement sensibilisée à cette question,

    CONSIDÉRANT qu'une voie prioritaire pour améliorer la qualité de la langue est d'offrir des ouvrages de référence,

    CONSIDÉRANT que les ouvrages de référence actuellement sur le marché ne répondent pas pleinement aux besoins des Québécois parce qu'ils ne s'appuient pas sur une description complète et scientifique de leurs usages,

    CONSIDÉRANT que, pour procéder à une telle description, il est nécessaire de se baser sur un large éventail de textes,

    le Conseil de la langue française RECOMMANDE la création d'un fonds québécois de données linguistiques.

  2. CONSIDÉRANT l'accord des linguistes québécois pour que leurs corpus et leurs fichiers soient réunis en un seul endroit et accessibles, selon certaines conditions, à l'ensemble de la population,

    CONSIDÉRANT que les corpus et les fichiers sont actuellement répartis dans plusieurs établissements d'enseignement et qu'il n'y a pas lieu d'en privilégier un au détriment d'un autre,

    CONSIDÉRANT que, pour des motifs économiques, il y a des avantages à ce que le fonds québécois de données linguistiques soit rattaché administrativement à un organisme existant,

    le Conseil de la langue française RECOMMANDE que le fonds québécois de données linguistiques soit rattaché à l'Institut québécois de recherche sur la culture ou à tout autre organisme analogue, à la condition que l'organisme retenu accepte que son conseil d'administration comprenne des linguistes et que le fonds soit sous l'autorité d'un comité scientifique formé de représentants des universités, des utilisateurs du fonds, d'enseignants des divers niveaux et de représentants de l'Office et du Conseil de la langue française.

  3. CONSIDÉRANT que la création d'un fonds de données linguistiques doit être une entreprise collective, qui ne pourra pas être financée uniquement à partir de fonds privés et que sa réussite dépend pour une bonne part de la régularité de ses sources de financement,

    le Conseil de la langue française RECOMMANDE que l'Institut québécois de recherche sur la culture ou tout autre organisme analogue qui sera choisi soit doté des moyens financiers pour assurer la réalisation et le fonctionnement du fonds de données linguistiques.

  4. Une fois le fonds de données linguistiques établi,

    1. le Conseil de la langue française RECOMMANDE que les données du fonds soient accessibles au grand public à la condition qu'elles aient auparavant subi un traitement lexicographique qui tienne compte des paramètres définis dans le présent rapport, particulièrement aux sections 3.6 et 5.3;

    2. le Conseil de la langue française RECOMMANDE que l'organisme responsable de la gestion du fonds mette, moyennant une juste compensation financière, les données du fonds à la disposition de toutes les entreprises et de tous les individus désireux de produire des ouvrages de nature lexicographique ou, plus généralement, linguistique;

    3. le Conseil de la langue française RECOMMANDE que l'organisme responsable de la gestion du fonds soit aussi responsable de la rédaction d'un grand dictionnaire du français québécois en plusieurs volumes.






LE CONSEIL DE LA LANGUE FRANÇAISE

Président Pierre

MARTEL

Secrétaire Robert

L'HEUREUX

Dix membres nommés par le gouvernement :

  • deux membres désignés après consultation des
    associations socioculturelles représentatives

    — Marcel LAJEUNESSE
    — Marc THIBAULT

  • deux membres désignés après consultation des
    organismes syndicaux représentatifs

    — Christophe AUGER
    — Gaétan RIOUX

  • deux membres désignés après consultation des
    associations patronales représentatives

    — Louise BOUDREAU
    — Michel GUILLOTTE

  • deux membres désignés après consultation des
    milieux universitaires

    — Angéline MARTEL
    — Louis-Edmond HAMELIN

  • deux membres désignés après consultation des
    associations représentatives des groupes ethniques

    — Georges KOUTCHOUGOURA
    — Émile OLLIVIER