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LA SITUATION DU FRANÇAIS
DANS L'ACTIVITÉ SCIENTIFIQUE
ET TECHNIQUE


RAPPORT ET AVIS
au ministre responsable de l'application
de la Charte de la langue française


TABLE DES MATIÈRES

Liste des tableaux et graphique

Remerciements

Mandat du Comité pour le français dans l'information
scientifique et technique

Avant-propos

Introduction

Position du problème
Présentation du rapport
Définition des termes


CHAPITRE 1
Évaluation du statut du français dans l'IST

1.1. La situation du français dans les communications orales et écrites de type primaire
1.1.1. L'évolution historique du statut des langues dans l'IST
1.1.2. Développement de la recherche québécoise et réseaux de communication
1.1.3. État de la situation québécoise actuelle
1.1.3.1. La situation du français dans les communications de type primaire
1.1.3.2. Les revues primaires dans lesquelles publient les chercheurs rattachés aux universités francophones du Québec
1.1.3.3. La langue de communication des chercheurs francophones dans le domaine biomédical
1.1.3.4. Données de l'ICIST sur la situation dans les périodiques scientifiques et techniques
1.2. La situation du français dans les autres activités scientifiques et techniques
1.2.1. Les revues de synthèse dans lesquelles publient les chercheurs rattachés aux universités francophones du Québec
1.2.2. La situation du français dans les livres scientifiques et techniques
1.2.3. La langue des lectures obligatoires au premier cycle des études universitaires
1.2.3.1. La langue des manuels
1.2.3.2. La langue des extraits reprographiés
1.2.3.3. La langue des livres mis en réserve à la bibliothèque
1.2.3.4. La perception de l'évolution de la situation
1.2.4. La formation des jeunes chercheurs et le développement d'une pensée scientifique d'expression française
1.2.5. La langue de travail des chercheurs rattachés aux centres universitaires francophones dans le domaine biomédical
1.2.6. Le recours à l'anglais dans les demandes de subventions
1.2.7. Le développement de la néologie et de la terminologie scientifiques et techniques
1.2.8. Le développement des activités de vulgarisation scientifique en langue française
1.3. L'évaluation de la situation par les chercheurs québécois
1.3.1. Une tournée de consultation
1.3.2. Les commentaires des chercheurs sur la situation actuelle
1.4. Trois courants d'orientation remarqués

CHAPITRE 2
La nature des enjeux : examen critique de la situation du français dans l'IST

2.1. Les principales valeurs retenues
2.1.1. Le développement de la recherche scientifique
2.1.1.1. Le respect de la liberté et de l'autonomie du scientifique
2.1.1.2. L'ouverture du marché des connaissances
2.1.2. La volonté de vivre en français
2.1.2.1. Le français, langue de conception de la recherche
2.1.2.2. La langue de travail et de la formation du scientifique
2.1.2.3. L'appropriation sociale de la science
2.2. Examen critique et discussion au sujet du statut du français dans l'IST
2.2.1. L'anglais et le français, langues de communication entre les scientifiques
2.2.2 Le français, langue d'élaboration et d'expression de la pensée scientifique
2.2.3. Le français, langue de synthèse des connaissances
2.2.4. Le français, langue de transmission du savoir
2.2.5. Le français et sa capacité à exprimer les découvertes scientifiques
2.2.6. Le français, langue de travail des scientifiques dans les laboratoires et les centres de recherche 2.2.7. Le français, langue de diffusion de la culture scientifique et technique

CHAPITRE 3
Principes, orientations et mesures

3.1. Les principes

3.2. Les orientations

3.3. Les mesures préconisées
3.3.1. Les communications primaires écrites et orales
3.3.2. Les revues de synthèse
3.3.3. La documentation scientifique
3.3.4. Les réseaux de scientifiques
3.3.5. La formation des scientifiques
3.3.6. L'évaluation des professeurs
3.3.7. La langue des demandes de subventions
3.3.8. La terminologie
3.3.9. La sensibilisation du milieu universitaire à la promotion du français dans la communication scientifique et technique
3.3.10. Les activités de vulgarisation scientifique et technique
3.3.11. La langue, la science et la culture


ANNEXE A
Langue, culture et développement de la pensée scientifique

ANNEXE B
Procès-verbal du Séminaire international pour la promotion du français dans l'information scientifique et technique, Paris, 13-14-15 mai 1991

Liste des participants

ANNEXE C
Liste des personnes consultées

Bibliographie




LISTE DES TABLEAUX ET GRAPHIQUE

Graphique 1
Les langues de la science de 1880 à 1980

Tableau 1
Fréquence (en pourcentage) des langues dans cinq sciences naturelles après dépouillement de diverses banques de données pour l'année 1981

Tableau 2
Fréquence (en pourcentage) des langues dans quatre sciences sociales d'après l'International Bibliography of the Social Sciences

Tableau 3
Diffusion des travaux scientifiques au sein de la communauté internationale (données de l'ISI 1984-1988)

Tableau 4
Répartition procentuelle et périodique du nombre total des publications en anglais selon la famille de disciplines

Tableau 5
Répartition procentuelle des communications en anglais regroupées par institution et selon la famille de disciplines

Tableau 6
Répartition par pays d'origine des revues dans lesquelles les chercheurs québécois travaillant dans des universités francophones ont publié

Tableau 7
Répartition linguistique des cours avec manuel selon la famille de disciplines

Tableau 8
Répartition linguistique des cours avec extraits reprographiés selon la famille de disciplines

Tableau 9
Répartition linguistique des cours avec mises en réserve selon la famille de disciplines

Tableau 10
Évolution de l'utilisation de la documentation anglaise selon le champ de spécialisation du professeur

Tableau 11
Évolution de l'utilisation de la documentation anglaise selon le nombre d'années d'expérience du professeur

Tableau 12
Communications orales dans les centres de recherche






REMERCIEMENTS

Le Conseil de la langue française (CLF) remercie les membres du Comité pour le français dans l'information scientifique et technique (COFIST) qu'il a créé pour se faire proposer un ensemble de mesures qui permettront de développer la vitalité et le dynamisme du français dans l'information scientifique et technique.

Le présent rapport a été rédigé à partir des travaux du Comité qui était composé des personnes suivantes :

Christophe AUGER

Président du COFIST, directeur général de l'Institut de recherche appliquée sur le travail (IRAT) et membre du CLF

Bernard BOBÉE

Professeur à l'Institut national de la recherche scientifique-Eau et président du Comité de direction de la Revue des sciences de l'eau

Louise DION

Agente de recherche au Secrétariat du CLF, collaboratrice à la rédaction du Rapport et avis et responsable de la logistique des consultations et du Séminaire international

Pierre GEORGEAULT

Directeur des études et recherches du CLF

Antoine GODBOUT

Secrétaire du CLF

Pierre-André JULIEN

Professeur d'économie à l'Université du Québec à Trois-Rivières et directeur du Comité de rédaction de la Revue internationale PME

Maurice L'ABBÉ

Professeur émérite de l'Université de Montréal et ancien président du Conseil de la science et de la technologie

Pierre-Étienne LAPORTE

Président du CLF

Maryse LASSONDE

Professeure de psychologie à l'Université de Montréal et vice-présidente de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (ACFAS)

Robert L'HEUREUX

Secrétaire du CLF jusqu'en octobre 1990; à ce titre, il a participé à la première phase des travaux du Comité

Angéline MARTEL

Professeure à la Télé-université et membre du CLF

Jean-Claude RICHER

Professeur de chimie à l'Université de Montréal

Gilles SÉNÉCHAL

Agent de recherche au CLF et rédacteur du Rapport et avis






Mandat du Comité pour le français dans
l'information scientifique et technique



Le Comité a pour mandat :
  1. de dresser un état de la situation du français au Québec dans l'information scientifique et technique, en particulier dans les publications et les communications;

  2. d'examiner avec des interlocuteurs d'autres pays francophones préoccupés par cette question des mesures à promouvoir au sein de la francophonie;

  3. de proposer au Conseil de la langue française un ensemble de mesures qui permettront de développer la vitalité et le dynamisme du français dans l'information scientifique et technique.




AVANT-PROPOS

Depuis sa création, le Conseil de la langue française s'est intéressé à la question du français dans l'information scientifique et technique (IST). Il a organisé un séminaire international en 1981 et remis, en 1986, à la ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française un avis sur la place du français dans les publications et les communications scientifiques.

En avril 1989, à l'occasion du Sommet de Dakar, le Conseil a émis un second avis. Il demandait au gouvernement du Québec d'intervenir pour rappeler à l'attention des chefs d'État et de gouvernement la question de la promotion du français dans l'IST, et pour engager des actions concertées. De plus, il s'engageait à former un comité qui proposerait un plan d'action incluant des mesures concrètes pour promouvoir le français dans les publications scientifiques et techniques.

Formé en novembre 1989, le Comité pour le français dans l'information scientifique et technique (COFIST) était présidé par Christophe Auger, membre du Conseil, et était composé de scientifiques québécois, de membres du Conseil et de la permanence. Comme principal mandat, il devait dresser un état de la situation du français au Québec dans l'information scientifique, en particulier dans les publications et les communications; examiner, avec des interlocuteurs d'autres pays francophones préoccupés par cette question, des mesures à promouvoir au sein de la francophonie; proposer au Conseil de la langue française un ensemble de mesures qui permettraient de développer la vitalité et le dynamisme du français dans l'information scientifique et technique.

D'une part, pour réaliser ses objectifs, le Comité a procédé à une mise à jour du bilan de la situation du français dans l'information scientifique et technique au Québec et dirigé des enquêtes diagnostiques couvrant certains aspects des autres activités du même domaine. D'autre part, pour mener à bien son mandat, le Comité a entrepris une double phase de consultations, l'une à l'échelle québécoise et fédérale, l'autre à l'échelle internationale. Au cours de la première phase, les membres du Comité ont rencontré des représentants d'organismes administratifs, d'organismes d'État qui subventionnent la recherche et d'organismes de regroupement de chercheurs; ils ont ainsi recueilli des informations sur les composantes et les contraintes de la situation, qui lui ont permis de mettre de l'avant un projet de mesures à préconiser. Ils ont également vérifié le bien-fondé de leurs propositions auprès des scientifiques et des personnes qui occupent des postes de direction dans les centres et instituts de recherche universitaires et paragouvernementaux.

Au cours de la seconde phase, un Séminaire international a été organisé auquel ont participé les homologues français et belges du Comité, ainsi que deux délégations d'observateurs : l'une de l'Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) et l'autre de l'Association des universités partiellement ou entièrement de langue française et de l'Université des réseaux d'expression française (AUPELF-UREF). Cette rencontre internationale a servi notamment à une mise en commun du diagnostic de situation dressé dans chaque pays participant; elle a permis également de s'entendre sur des stratégies d'actions francophones à soumettre aux gouvernements respectifs de chacune des délégations engagées dans le Séminaire pour qu'elles soient éventuellement débattues à l'échelle de la francophonie par leur gouvernement.

Parallèlement à ces diverses phases de consultations, le Comité a mené une réflexion se soldant en une série de recommandations qui visent la promotion du français dans les principaux secteurs de l'activité scientifique et technique.




Dans une très large mesure, le progrès scientifique repose sur l'activité de communication et sur les échanges entre les scientifiques. Comme nous le soulignerons plus loin, cette pratique à l'échelle internationale est essentielle surtout dans les domaines des sciences de la nature, des sciences appliquées et des sciences biomédicales. L'ère des communications rapides et, dans certains cas, quasi instantanées a facilité ces échanges et les a multipliés. Ce qui distingue le savoir scientifique dans beaucoup de domaines, c'est la publicité accordée à son discours, « le fait qu'il n'y ait rien de caché dans ses procédures, ses expériences, ses calculs et ses résultats. Démontrer, c'est d'abord montrer1. » Les scientifiques doivent rendre publics les résultats de leurs travaux afin qu'ils soient connus et lus par leurs pairs. Le choix d'une langue de communication s'avère crucial pour la publication et la diffusion des résultats de travaux de recherche et, habituellement, le scientifique choisit celle dont le plus grand nombre fait usage.

Les activités de communication entre réseaux de scientifiques se présentent sous forme écrite ou orale. La communication écrite s'effectue par l'entremise des revues spécialisées dont les éditeurs, la plupart du temps, soumettent les travaux présentés par les scientifiques à des arbitres ou des pairs qui jugent de leur rigueur, de leur originalité, demandent, à l'occasion, des corrections, refusent ou acceptent leur publication. Une fois l'article publié, les autres scientifiques peuvent le critiquer et, par l'usage qu'ils en font dans leurs travaux, en consacrent la valeur. De son côté, la communication orale entre scientifiques dans les colloques, symposiums et congrès constitue également un moyen important d'échanges entre collègues même si elle obéit à une dynamique différente puisqu'elle est souvent donnée à la suite d'une invitation adressée par un collègue et qu'elle n'est pas toujours soumise à l'arbitrage par des pairs.

La mise au point de ce système de communication entre pairs a été facilitée par l'adoption d'une variante de l'anglais qui, actuellement, tient lieu de langue commune aux scientifiques du monde entier. La plupart d'entre eux s'accordent généralement pour reconnaître certains avantages à cette situation puisqu'ils affirment qu'elle est la garantie de la circulation rapide et universelle des progrès de la science.

En dépit de ces avantages, le constat de l'hégémonie presque totale de l'anglais au sommet de la pyramide de l'information scientifique et technique a provoqué, au cours des dernières décennies, un débat sur la question du statut des langues dont on fait usage dans les sciences. Peu à peu, dans beaucoup de pays, s'est effectuée une prise de conscience des conséquences que cette hégémonie fait peser, d'une part, sur les activités de la recherche — en effet, plusieurs craignent de perdre ainsi la mainmise sur les activités de développement et d'évaluation de la recherche et sur celles des scientifiques —, et, d'autre part, sur les autres activités qui ont pour objectif de favoriser l'appropriation sociale des découvertes scientifiques.

Au Québec, cette question n'a pas laissé le milieu scientifique francophone indifférent. Informé de la situation par des chercheurs à l'occasion de consultations sur les orientations de la politique scientifique québécoise à la fin des années 1970, le Conseil de la langue française a procédé à des études pour connaître l'état de la situation au Québec2. Il a organisé un colloque international à Montréal, en 1981, sur le thème « L'avenir du français dans les publications et les communications scientifiques et techniques3 ». Il a participé avec d'autres pays francophones à la création de revues scientifiques de langue française. En 1986, il a publié un avis dans lequel il recommandait au gouvernement des mesures à prendre4. Trois ans plus tard, à l'occasion de la décision des responsables de l'Institut Pasteur de donner un titre anglais à trois revues de biologie et, principalement, de leur refus de publier des articles en français, le Conseil a publié un deuxième avis dans lequel il demandait au Québec d'intervenir au Sommet francophone de Dakar et annonçait la formation d'un comité dont le mandat consisterait à évaluer la situation et ses conséquences et, de concert avec les autres pays francophones, à proposer des mesures5.

Même si le développement de la science transcende celui d'une langue en particulier, il n'en demeure pas moins que l'évolution et le sort de la langue, de la culture et de la science ne peuvent être dissociés. Surtout à notre époque, le travail du scientifique est devenu une composante importante du développement des langues et des cultures à la fois. Par ses travaux, le scientifique peut contribuer à faire évoluer sa langue afin qu'elle puisse exprimer les nouvelles découvertes.

On sait que l'anglais est devenu la langue de communication privilégiée dans les échanges entre les spécialistes qui travaillent un peu partout dans le monde. Faut-il craindre que le recours à l'anglais dans ces échanges ait des répercussions sur les autres maillons de la chaîne des activités scientifiques et techniques et contribue ainsi à affaiblir le statut des langues nationales?

Voilà pourquoi le Conseil juge important de s'intéresser au statut du français dans les activités scientifiques et techniques et de prendre les moyens nécessaires pour le promouvoir et assurer son développement afin qu'il puisse continuer à être une langue vivante dans tous les domaines, y compris celui de la transmission du savoir.

Présentation du rapport

Afin de remplir son mandat, le Comité formé par le Conseil de la langue française s'est attaché à cerner la situation actuelle dans toutes ses dimensions. Il s'est posé les questions suivantes : comment, au cours de l'histoire, s'est réalisé le passage à la situation hégémonique de l'anglais dans les communications entre scientifiques et quelle est la place respective qu'occupent actuellement les autres langues dans l'information scientifique et technique? Comment s'est effectué le développement de la recherche au Québec? Devant la crainte que le statut de l'anglais dans les activités de communication entre scientifiques ait des répercussions linguistiques sur les autres activités de communication telles que l'enseignement, la recherche et toutes les activités d'appropriation sociale de la science, le COFIST s'est demandé s'il était justifié de s'inquiéter. Plusieurs appréhendent également les risques épistémologiques que l'unilinguisme des scientifiques fait courir à la science. Qu'en est-il exactement des rapports que la découverte scientifique entretient avec la culture et la langue nationales? En quelle langue la recherche se fait-elle? De quelle langue fait-on usage pour le travail quotidien dans les laboratoires et les centres de recherche? Dans quelle langue forme-t-on nos jeunes scientifiques? Peuvent-ils disposer de la terminologie française pour faire leurs études?

Après avoir pris connaissance des diverses facettes du statut du français dans l'activité scientifique et technique et les avoir examinées à la lumière des valeurs et des principes qu'il privilégie, le Conseil a fait siennes les orientations que le COFIST lui a proposées et les mesures qu'il a préconisées. Ce rapport rend compte des diverses phases de ce cheminement.

Définition des termes

On distingue habituellement trois ordres dans les publications scientifiques et techniques :

  1. les publications dites primaires qui présentent les résultats de recherches de pointe qu'on veut faire partager à des spécialistes;

  2. les publications de synthèse qui exposent ordinairement un état des connaissances dans un secteur de recherche d'une discipline donnée, ou encore une analyse du développement des connaissances dans une discipline. Ce genre de publication apparaît sous forme d'articles publiés dans des revues soit primaires, soit entièrement consacrées à cette forme de documentation scientifique. Il peut encore être un ouvrage d'un seul auteur ou réunissant les contributions de plusieurs spécialistes, et qui s'adresse principalement à des chercheurs, à des praticiens ou à des étudiants;

  3. les publications dites de vulgarisation qui regroupent toutes les autres formes de publications destinées à favoriser l'appropriation des découvertes scientifiques par les citoyens et par les divers agents sociaux qui travaillent dans l'enseignement ou dans l'industrie.

Dans ce rapport, il faudra remarquer également que les auteurs des travaux consultés utilisent diverses catégories pour répartir les disciplines de recherche. En ce qui nous concerne, nous les avons regroupées en trois grandes familles :

  1. Les sciences de la nature et appliquées

    Cette famille regroupe les recherches fondamentales et appliquées effectuées en sciences physiques, en biologie, en chimie, en génie, en mathématiques, etc.

  2. Les sciences biomédicales

    Sous cette appellation, nous avons réuni les recherches fondamentales et appliquées réalisées en médecine clinique et dans le domaine biomédical.

  3. Les sciences sociales et humaines

    Cette famille inclut toutes les recherches en économique, en sciences politiques, en sciences de l'administration, en psychologie, en sociologie, en géographie, en histoire, en philosophie, etc.




1 Philippe ALFONSI, Au nom de la science, p. 199. [retour au texte]

2 Arnold J. DRAPEAU, Les publications et les communications scientifiques. La langue utilisée par les chercheurs des centres de recherches des universités francophones du Québec. [retour au texte]

3 GOUVERNEMENT DU QUÉBEC, CONSEIL DE LA LANGUE FRANÇAISE, L'avenir du français dans les publications et les communications scientifiques et techniques. Actes du colloque international. [retour au texte]

4 GOUVERNEMENT DU QUÉBEC, CONSEIL DE LA LANGUE FRANÇAISE, La place du français dans l'information scientifique et technique. Rapport et avis. [retour au texte]

5 GOUVERNEMENT DU QUÉBEC, CONSEIL DE LA LANGUE FRANÇAISE, Le français dans les publications scientifiques et techniques. Avis. [retour au texte]




CHAPITRE 1


Évaluation du statut du français
dans l'IST



La science doit rester un espace public
de propositions, de discussions, d'échanges
et de critiques. Sinon, les sources mêmes
du savoir vont se tarir1.


1.1.1. L'évolution historique du statut des langues dans l'IST



Au cours de l'histoire, plusieurs langues ont servi de véhicules au discours des scientifiques. Nombre de facteurs ont conduit au déclin et même à la disparition des unes et à l'essor des autres.

Dans l'Antiquité, philosophes, historiens, gens de lettres et de sciences ont communiqué leur pensée et leurs observations notamment en grec, puis, après la conquête romaine, en latin. En dépit du rayonnement de la civilisation grecque, le grec n'a pas connu une diffusion aussi grande que le latin. Selon Mackey, ce phénomène s'explique de deux manières. D'une part, le peuple grec a effectué ses conquêtes au cours d'une période de dix ans alors que le peuple romain les a réalisées au cours de plusieurs siècles. D'autre part, les Grecs n'ont pas transmis leur langue à l'intérieur de l'Empire hellénique, tandis que les Romains ont imposé la leur aux peuples conquis à travers les institutions2.

Après la chute de l'Empire romain, le latin restera longtemps la langue des scientifiques et des philosophes. Au IXe siècle, la science occidentale s'élargit sous l'influence indiscutable de la science arabe et gréco-romaine. Toutes les œuvres étrangères majeures sont traduites en latin. La Renaissance marque le réveil des arts, des lettres et des sciences. Bien que le latin prédomine en sciences, les langues nationales comme le français, l'espagnol et l'anglais servent déjà à la description d'observations scientifiques effectuées par les grands explorateurs en Inde et en Amérique, en particulier dans le domaine de la botanique. Au XVIIe siècle, alors que les Anglais et les Allemands semblent encore faire usage du latin, les scientifiques français remplacent progressivement le latin dans toutes les œuvres d'importance, notamment le Discours de la méthode de Descartes. Au XVIIIe siècle, le français devient la langue principale des sciences et de la diplomatie.

Au XIXe siècle, la Révolution française favorise la systématisation et la modernisation de la recherche scientifique et de l'enseignement; elle confirme l'autorité du français comme langue des sciences. Parallèlement, le courant romantique gagne toute l'Europe et s'accompagne de l'explosion des langues nationales. La concurrence avec l'anglais et l'allemand, soutenue par la prospérité industrielle et commerciale de l'Empire britannique et de l'Allemagne, se fait de plus en plus vive. Il semble également que l'idéologie de l'époque romantique ne soit pas étrangère à la concurrence entre les langues nationales en Europe. Les romantiques reliaient étroitement langue et nationalisme parce qu'ils avaient découvert une âme dans la langue nationale. Il relevait donc du devoir de l'écrivain ou du savant de s'exprimer dans la langue nationale. Ce nationalisme linguistique aurait contribué à l'essor et à la consolidation des grandes langues nationales comme l'anglais, l'allemand, l'italien, l'espagnol, le russe, et par voie de conséquence, à la dégradation du statut du français scientifique3. Vers la fin du XIXe siècle et durant la première moitié du XXe siècle, la personne qui voulait se perfectionner dans un domaine devait fort probablement apprendre la langue de son maître ou celle du centre d'étude et de recherche qu'elle voulait fréquenter. Parmi plusieurs langues, on choisissait donc celle qui répondait le mieux à ses besoins scientifiques. Mais c'est surtout à cette époque que le marché des langues dont font usage les scientifiques, surtout en sciences de la nature, a commencé à se rétrécir.

Selon l'étude que Tsunoda4 a publiée en 1983 sur le statut des langues dans les périodiques scientifiques et qui se rapportait aux disciplines de la biologie, de la chimie, de la géologie, de la physique, de la médecine et des mathématiques, il semble que, dès 1880, en raison de l'essor industriel et économique de l'Empire britannique, l'anglais figurait au premier rang des langues dont faisaient usage les scientifiques; le français, l'allemand et le russe venaient respectivement aux deuxième, troisième et quatrième rangs (voir le graphique 1).

Alors qu'à partir de 1900 l'anglais connaissait un progrès constant et surpassait toutes les autres langues, le français amorçait dès 1910 une décroissance, connaissait une légère remontée entre 1930 et 1950 pour ensuite décliner de nouveau jusqu'aux années 1980. Quant à l'allemand, il fait des progrès entre 1900 et 1910, se stabilise entre 1910 et 1920, et devance le français, occupant ainsi le deuxième rang jusqu'aux années 1950. Au cours des années 1960, il est alors distancé par la langue russe. Ainsi, la langue française passe du deuxième au quatrième rang et la langue allemande du deuxième au troisième rang. Le graphique de Tsunoda permet d'observer, par ailleurs, que depuis 1880 le russe connaît une ascension lente, mais bien assurée jusqu'en 1970 alors qu'il amorce un déclin tout en continuant d'occuper le deuxième rang. Une autre étude publiée en 19815 (voir le tableau 1) donne au sujet de la fréquence des langues dont on fait usage dans les sciences de la nature un profil semblable, sauf qu'ayant ajouté des données sur les langues japonaise et chinoise, le français doit céder le pas au japonais et passer, de ce fait, au cinquième rang. Il semble par ailleurs que les chercheurs français en sciences de la nature ont dorénavant adopté l'anglais dans une proportion de 80 % pour livrer les résultats de leurs travaux6.

 
GRAPHIQUE 1
Les langues de la science de 1880 à 1980


 
TABLEAU 1
Fréquence (en pourcentage) des langues dans cinq sciences naturelles après dépouillement de diverses banques de données pour l'année 1981


Cependant, en sciences sociales, lesquelles ont connu un développement important dès le XIXe siècle avec le sociologue Durkheim, on fait davantage usage des langues française et allemande, même si l'anglais reste incontestablement en tête de liste. Une étude de Thogmartin sur la fréquence des langues dans les sciences sociales, notamment la sociologie, l'économie, la science politique et l'anthropologie, démontre qu'en 1980 l'écart entre l'anglais et les autres grandes langues internationales est beaucoup moins accentué qu'en sciences de la nature. De plus, le français occupe en sciences sociales une place encore importante, puisqu'il se hisse au deuxième rang, quelle que soit la discipline (voir le tableau 2).

 
TABLEAU 2
Fréquence (en pourcentage) des langues dans quatre sciences sociales d'après l'International Bibliography of the Social Sciences


Une étude de Marcel Locquin7 effectuée à partir de deux banques de données françaises, Pascal et Francis, sur la langue dont font usage les revues scientifiques de 174 pays et publiées en 16 langues, livre des résultats semblables, c'est-à-dire que, toutes disciplines confondues, l'anglais domine à 75 %; elle indique cependant l'importance encore relativement élevée du français en sciences humaines et sociales (35,82 %) comparativement à sa faiblesse en physique, en chimie et en mathématiques (7,33 %).

Dans une étude récemment parue8, Eugene Garfield, président-fondateur de l'Institute for Scientific Information (ISI), a procédé à l'examen de son répertoire d'articles et de citations d'articles pour analyser les variations linguistiques nationales, chronologiques et par discipline de la documentation scientifique9. Dans cette étude, pour décrire le phénomène de l'unilinguisme anglais dans les sciences, il s'appuie sur l'indexation en 1984 de 896 740 articles, tirés d'environ 6 100 périodiques internationaux et cités entre 1984 et 1988. Il constate en effet que l'ensemble de la communauté scientifique internationale publie principalement en anglais les résultats de ses travaux et que celle-ci cite davantage les articles de langue anglaise que ceux qui sont rédigés en toute autre langue10. Si les chercheurs américains, britanniques, australiens, canadiens et japonais publient presque exclusivement en anglais, les scientifiques français et allemands de l'Ouest publient également en anglais, mais dans une moindre mesure, tandis que les Soviétiques accordent préséance trois fois sur quatre à la langue russe11.

Par ailleurs, les scientifiques américains sont cités plus fréquemment que ceux des autres pays. Si ces derniers citent abondamment leurs collègues nationaux, ils sont imités en cela par la majorité des chercheuses et chercheurs internationaux. En effet, les scientifiques britanniques, allemands, japonais, russes et français, tout en citant plus largement leurs compatriotes, citent presque autant les scientifiques américains; par contre, les scientifiques canadiens citent davantage leurs voisins américains (42 %) que leurs propres consœurs et confrères canadiens (27 %). Il importe aussi de souligner que, si les scientifiques russes et japonais citent les chercheuses et chercheurs américains, les scientifiques américains ne citent que très faiblement ceux-là.

Curieux destin que celui des langues autrefois jugées importantes pour transmettre le savoir scientifique. Seulement un petit nombre d'entre elles ont servi de langue de diffusion des sciences, en particulier des sciences de la nature. Cela confirme la thèse voulant que « plus il y a d'interaction, moins il y a de langues » et que « plus l'interaction est spécialisée, moins il y a de langue de diffusion12 ». Au fur et à mesure que le marché des sciences s'est élargi, celui des langues de communication s'est rétréci à un point tel que l'anglais occupe actuellement une place prépondérante avec la complicité des chercheurs qui y voient la promesse d'un accès à un vaste auditoire en même temps qu'un gage de rapidité de la diffusion dans le contexte actuel des communications à l'échelle mondiale.

 
TABLEAU 3
Diffusion des travaux scientifiques au sein de la communauté internationale (données de l'ISI 1984-1988)


1.1.2. Développement de la recherche québécoise et réseaux de communication



La situation actuelle de la diffusion des connaissances par les chercheurs et chercheuses du Québec peut être comparée à celle de l'ensemble de la communauté scientifique internationale. Cependant, il n'en a pas toujours été ainsi parce que le Québec français a tardé à joindre les rangs en sciences.

Il semble que l'histoire des sciences au Québec soit partagée en trois périodes d'inégale importance13. La première s'étend des premières explorations jusqu'au début du XIXe siècle. Tant sous le Régime français que sous le Régime britannique, la nature des activités scientifiques est liée au caractère colonial de la société et des institutions canadiennes. Les études scientifiques comme celles de la cartographie, de l'astronomie et de la botanique revêtent principalement un caractère utilitaire, tout en répondant, au besoin, à des impératifs européens.

La deuxième période commence avec le début du XIXe. siècle et elle est marquée à la fois par l'apparition de nombreuses sociétés savantes, anglophones d'abord, puis francophones, et par l'enseignement des sciences dans les collèges et séminaires. La grande presse et la création de revues de vulgarisation, en dépit de la courte vie de certaines d'entre elles, contribuent aussi à faire connaître les progrès scientifiques. C'est d'ailleurs au cours de cette période qu'on assiste, en 1852, à la fondation de l'Université Laval; dès 1859, celle-ci offrira des cours de chimie donnés par le savant américain Thomas Sterry Hunt, des cours de physique par l'abbé Thomas-Etienne Hamel et, enfin, des cours de sciences naturelles par l'abbé Brunet. Cette deuxième période est caractérisée d'ailleurs par une conception différente des sciences; ainsi, la recherche, qui avait été considérée jusque-là comme une activité secondaire des professeurs d'université, occupe désormais une place de plus en plus importante.

Une vague d'industrialisation marquée par le développement du chemin de fer incite l'Université McGill à donner, en 1857 et de nouveau en 1868, des cours de « sciences appliquées aux arts14 »; les francophones s'inscrivent dans le même courant en fondant, en 1873, l'École polytechnique de Montréal. Une seconde poussée industrielle, qu'accentue le développement de l'industrie papetière et électrochimique, entraîne la création d'écoles techniques, telles l'École d'arpentage en 1907 et l'École de foresterie en 1910.

La troisième période correspond au début de l'institutionnalisation de la recherche et de l'enseignement supérieur. Dès 1920, le Québec français s'engage résolument dans le mouvement scientifique. Ainsi, l'Université de Montréal qui, au moment de sa fondation en 1876, portait le nom de l'Université Laval à Montréal devient indépendante en 1919. Dès l'année suivante, on y crée la Faculté des sciences tandis qu'à l'Université Laval on forme l'École supérieure de chimie. Ces deux événements marquent une date importante de l'histoire de l'enseignement supérieur au Québec. Plus tard, en 1937, l'Université Laval instituera sa propre Faculté des sciences.

Cette époque est également marquée par l'émergence d'un mouvement scientifique qui s'inspire des thèmes du nationalisme économique canadien-français; en 1923, on crée l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (ACFAS) et, en 1926, l'Institut scientifique franco-canadien (ISFC).

Cette première génération de scientifiques francophones, formée dès les années 1920, le recrutement de professeurs étrangers et le complément de formation que les jeunes Canadiens français obtiennent dans les laboratoires européens et américains constituent des facteurs déterminants pour la consolidation de la place des sciences et pour le développement de la recherche.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les universités québécoises de langue française peuvent déjà assurer la formation de scientifiques dans plusieurs disciplines fondamentales. Malgré ce fait, ce dynamisme scientifique n'atteindra sa maturité qu'au moment de la Révolution tranquille alors que l'on voit se multiplier les programmes d'études supérieures, les laboratoires et les centres de recherche. Ainsi, même si une des recommandations du rapport produit en 1965 par le Comité d'organisation de la recherche scientifique, à savoir la création d'un conseil des recherches pour les universités et d'un centre des recherches pour les industriels, n'a pu être actualisée à ce moment-là, on assiste quand même à la fondation de l'Institut de recherche en énergie du Québec (IREQ) en 1967, de l'Université du Québec, du Conseil des universités et de la Commission de la recherche universitaire en 1968 et, enfin, de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) et du Centre de recherche industrielle du Québec (CRIQ) en 1969.

L'État québécois a été lié à l'évolution du système d'enseignement supérieur et au développement scientifique, entre autres par l'apport aux universités, aux écoles supérieures et aux mouvements scientifiques de subventions directes, mais à une certaine époque, discrétionnaires. Pour contrer le caractère précaire du financement des universités, le Québec adopte en 1960 une loi garantissant sa participation au développement de celles-ci; plus tard, en 1969, on fonde le programme Formation de chercheurs et action concertée (FCAC) qui constitue alors au Canada l'apport provincial le plus important d'aide à la recherche universitaire. Par ailleurs, si jusqu'en 1976 le thème de la politique scientifique était avant tout celui du financement de la recherche par l'État, un changement s'amorce en 1979 par la publication du livre vert intitulé Pour une politique québécoise de la recherche scientifique et, en 1980, du livre blanc Un projet collectif. Énoncé d'orientations et plan d'action pour la mise en œuvre d'une politique québécoise de la recherche scientifique. Le livre vert et le projet collectif visaient à assurer une diffusion populaire aux connaissances scientifiques et techniques, à « consolider le cadre institutionnel de la recherche universitaire et à accroître le potentiel de la communauté scientifique québécoise15 ».

Toutefois, cette politique des sciences cède le pas à la politique technologique qui, avec Bâtir le Québec en 1979 et Virage technologique en 1982, met l'accent sur la dynamisation et l'accélération des changements technologiques.

L'apport de l'État n'est pas le seul facteur qui a contribué à l'essor de la recherche au Québec; à leur manière, les réseaux internationaux de chercheurs ont aussi joué un rôle dans le développement scientifique. C'est pourquoi l'historien des sciences ne peut étudier l'évolution de celles-ci sans tenir compte, en même temps, de l'essor des sciences en Europe et en Amérique. Ainsi, le jésuite Joseph-François Lafitau, qui a passé six ans à la mission du Sault-Saint-Louis, aujourd'hui Kahnawake, également découvreur du ginseng canadien et précurseur de l'anthropologie, a bénéficié des relations que les membres de la Compagnie de Jésus entretenaient à travers le monde. Plus tard, les naturalistes canadiens du XIXe siècle comme l'abbé Louis-Ovide Brunet, botaniste, et l'abbé Léon Provancher, entomologiste, ont travaillé en collaboration avec des chercheurs américains et européens. De même, des voyages en Afrique du Sud, en Europe et dans les Caraïbes ont permis au frère Marie-Victorin de mettre en forme ses idées sur la biogéographie et la création du Jardin botanique de Montréal16.

Enfin, l'institutionnalisation de l'enseignement des sciences et de la recherche a consacré la participation des scientifiques québécois à des réseaux de chercheuses et chercheurs européens et américains. Certains scientifiques québécois de réputation internationale ont été invités à travailler à l'étranger. C'est le cas notamment de Jacques Rousseau qui a enseigné à Paris et de Pierre Dansereau qui a transmis son savoir dans une vingtaine d'universités des cinq continents. C'est de cette manière que, grâce à l'évaluation faite par les pairs, à la diffusion de leurs travaux et à leur enseignement, s'est actualisée la reconnaissance internationale des scientifiques québécois.


1.1.3. État de la situation québécoise actuelle


À ce jour, la documentation destinée à des scientifiques a constitué le premier critère pour évaluer le statut respectif des principales langues en science. Nous savons que les publications scientifiques qui ont fait leur apparition au XVIIe siècle et, plus tard, les communications dans les colloques, symposiums et congrès, ont pour rôle de permettre aux scientifiques de s'informer mutuellement des résultats de leur recherche. En effet, parce qu'elle est de caractère cumulatif, la documentation scientifique offre au chercheur à la fois la possibilité de connaître les résultats des travaux de ses pairs pour mieux situer ses propres contributions et la possibilité de communiquer ses résultats.

Pour comprendre la position respective de l'anglais et du français dans les communications de type primaire, le COFIST a eu recours à diverses formes d'analyse des langues utilisées par les scientifiques québécois rattachés aux universités francophones dans leurs activités de communication orale et écrite de type primaire.


1.1.3.1. La situation du français dans les communications de type primaire


Au Québec, des études sur le statut du français dans les publications et les communications scientifiques et techniques ont été entreprises à partir de 1979. L'inventaire de la langue de publication et de communication dont font usage les scientifiques qui travaillent dans les centres ou les instituts de recherche paragouvernementaux et ceux qui sont rattachés aux universités francophones a été préparé à l'aide des rapports annuels publiés par ces divers organismes17.

Lors d'un premier bilan en 198118, on observait que les chercheurs en sciences de la nature et appliquées et en sciences biomédicales publiaient principalement en anglais. Dix ans plus tard, la réalité est toujours sensiblement la même (voir le tableau 4). Au cours de la période 1985-1988, nous observons qu'en sciences de la nature et appliquées la proportion des publications en anglais a tendance à se stabiliser autour de 90 %; en sciences biomédicales, les publications se font en anglais quatre fois sur cinq et, en sciences humaines et sociales, une fois sur trois19.

 
TABLEAU 4
Répartition procentuelle et périodique du nombre total des publications en anglais selon la famille de disciplines


Jusqu'en 1988 (voir le tableau 5), la proportion des communications faites en anglais à l'occasion de congrès, colloques ou symposiums est un peu plus faible; elle se situe à près de 53 % pour l'ensemble des sciences, soit 58 % en sciences biomédicales, 64 % en sciences de la nature et appliquées et 31 % en sciences sociales et humaines. Dans cette dernière famille de disciplines, nous remarquons que la situation est demeurée la même au cours des années 1980.

 
TABLEAU 5
Répartition procentuelle des communications en anglais regroupées par institution et selon la famille de disciplines


1.1.3.2. Les revues primaires dans lesquelles publient les chercheurs rattachés aux universités francophones du Québec

Nature et objectifs de l'étude

Une étude effectuée pour le Conseil de la langue française avait pour objectif de répertorier les principales revues dans lesquelles ont publié au cours des dernières années (1985, 1987, 1989 et de janvier à mars 1990) les chercheuses et les chercheurs québécois rattachés aux universités francophones et de dresser le portrait linguistique de ces revues par la connaissance de la langue d'usage et la langue des résumés dans celles-ci20. Aux fins de cette étude, une première liste des revues a été constituée à partir d'une banque de données provenant de l'ISI de Philadelphie. Certes, cette banque n'est pas en mesure de rendre compte de l'ensemble des revues dans lesquelles publient les scientifiques québécois; mais, même incomplète, l'analyse des données de cette banque peut être fort révélatrice des principales tendances des habitudes de publication de ces scientifiques.

Puisque cette banque ne fournissait pas de données pour les publications dans la discipline des sciences sociales, l'auteur a choisi d'ajouter à cette recherche une étude des principales caractéristiques des revues subventionnées par le gouvernement du Québec (FCAR) et le gouvernement du Canada (CRSNG et CRSH) dans lesquelles les scientifiques québécois qui travaillent dans ces disciplines publient très souvent.

Cette étude a été complétée par un sondage téléphonique auprès de directeurs de centre de recherche ou de laboratoire, de directeurs de département et de scientifiques, dans le but de connaître leurs préférences au sujet de la langue de publication et leur opinion sur la situation présente et les mesures à prendre.

Les résultats de ces recherches présentées succinctement dans cette partie du rapport concernent les revues de type primaire. Dans la deuxième partie (1.2.1), nous rendons compte de la situation pour les revues de synthèse.

Origine et caractéristiques des revues

Comme nous pouvons le constater dans le tableau 6, il ressort de l'analyse des données de l'ISI que tous les articles publiés par les scientifiques québécois se retrouvent dans 431 revues différentes parmi lesquelles nous remarquons 46 % de revues américaines et 10 % de revues publiées au Canada.

Cependant, la répartition des articles publiés par titre de revue ne tient pas compte de la fréquence des publications par revue. En analysant les articles de revues sous cet angle, nous observons que ce sont les périodiques canadiens qui occupent le premier rang, peu importe la langue de publication. Mais, lorsque les scientifiques publient dans ces revues canadiennes, ils le font ordinairement en anglais. Lorsqu'ils publient en français, ils choisissent rarement les revues publiées en France, mais plutôt les revues canadiennes qui, dans 85 % des cas, acceptent des articles en français. Nous observons enfin que les chercheurs québécois publient plus souvent des articles en anglais en sciences de la nature qu'en sciences appliquées, et ce, même lorsqu'ils choisissent une revue canadienne comme véhicule de publication.

À peine le tiers des revues dans lesquelles les scientifiques québécois ont publié pendant la période étudiée offraient la possibilité de publier en français. Les revues répertoriées présentent pour la plupart un résumé en anglais de leurs articles. Seulement 20 % des revues offrent des résumés bilingues et ce sont généralement les revues canadiennes et celles qui donnent aux chercheurs le choix de publier dans plusieurs langues. Les scientifiques francophones ont donc rarement la possibilité de lire des résumés d'articles dans leur langue sauf, la plupart du temps, dans les revues subventionnées par les gouvernements canadiens ou québécois qui cherchent à rendre accessible le contenu des articles en produisant des résumés dans les deux langues officielles.

 
TABLEAU 6
Répartition par pays d'origine des revues dans lesquelles les chercheurs québécois travaillant dans des universités francophones ont publié


La situation est différente en sciences sociales et humaines et dans les disciplines des arts et lettres où les articles rédigés en français occupent une plus grande place. C'est ainsi que dans les revues subventionnées par le CRSH ou le FCAR, ou conjointement par ces deux organismes gouvernementaux, les articles rédigés en français sont fortement majoritaires.

La visibilité ou le facteur d'impact des revues

Une des principales raisons données par les chercheurs québécois pour publier dans les revues de langue anglaise réside dans le fait que celles-ci leur permettent de joindre des auditoires plus larges et que les résultats de leurs travaux obtiennent une plus grande visibilité. Les résultats de l'analyse, par l'ISI21 du facteur d'impact calculé sur le nombre de citations qu'un article a reçues durant les deux années suivant sa publication vont dans le sens des objectifs recherchés par les scientifiques. Parmi les revues dans lesquelles ils ont publié, ce sont celles de langue anglaise, notamment en provenance des États-Unis, qui obtiennent le facteur d'impact le plus élevé. Les revues canadiennes, dans lesquelles les chercheurs ont publié proportionnellement plus souvent, ont un facteur d'impact beaucoup moins élevé. Ce dernier demeure toutefois supérieur à celui des revues publiées en France.

Ces données confirment l'opinion des chercheurs pour qui le fait de publier en anglais donne accès à un ensemble plus large de lecteurs et permet ainsi à la fonction critique de mieux s'exercer entre les pairs : les revues de langue anglaise dans lesquelles ils ont publié leurs résultats de recherche sont, en moyenne, plus souvent citées par leurs collègues.

L'opinion des organismes subventionnaires

Selon les responsables des organismes subventionnaires joints, cette pratique d'attribuer des cotes aux revues en fonction de leur taux moyen de citations n'est pas prise en considération de façon explicite dans le processus d'attribution de subvention aux revues. De plus, ce système de cotes basées sur le nombre de citations reçues pour un article publié n'entre pas en jeu lorsqu'il s'agit d'évaluer les demandes de subventions des chercheurs. L'évaluation de la compétence du chercheur et du niveau d'excellence de ses recherches est laissée au comité des pairs chargé par l'organisme subventionnaire d'évaluer la demande. Le seul critère qui semble être retenu pour juger de la qualité des publications a trait à l'existence, au sein des revues dans lesquelles publient les chercheurs, d'un comité d'arbitrage composé de pairs.

L'opinion des responsables de la recherche et des chercheurs

Les directeurs de laboratoires et de centres de recherche et les chercheurs joints par le sondage téléphonique ont pour la plupart beaucoup d'expérience en recherche et, deux fois sur trois, ils travaillent en sciences sociales et humaines (y compris les arts et lettres et les sciences administratives). De même, la plupart d'entre eux ont publié au cours des deux dernières années et 57 % des publications des chercheurs en sciences sociales et humaines ont été rédigées en français, comparativement à 23 % pour ceux des autres champs de recherche. La majorité préfère publier dans des revues unilingues anglaises parce que, selon les chercheurs, ces revues obtiennent un meilleur facteur d'impact, ce qui assure une plus grande diffusion à leurs travaux. En sciences sociales et humaines, la situation est partagée puisque c'est proportionnellement un peu moins d'une personne sur deux travaillant dans la recherche qui affirme préférer publier dans des revues unilingues anglaises, notamment pour tenir compte de l'objet de la recherche ou pour les mêmes raisons que les chercheurs en sciences de la nature et appliquées et en sciences biomédicales. Les autres préfèrent publier en français surtout parce que leurs recherches portent sur des réalités québécoises, qu'elles s'adressent à un public francophone ou encore pour des motifs liés à l'affirmation de la langue française dans les sciences. Les chercheurs sont d'avis que certains établissements d'enseignement universitaires favorisent la reconnaissance de l'excellence de la recherche et la diffusion des connaissances et qu'ils encouragent par le fait même les chercheurs à publier en anglais.

Enfin, le clivage reste encore très marqué entre les grandes familles de disciplines scientifiques lorsque les chercheurs doivent donner leur opinion au sujet de l'adoption de mesures incitatives pour promouvoir le français dans les communications scientifiques et techniques. Les chercheurs en sciences sociales et humaines s'y montrent favorables à 71 % comparativement à seulement la moitié des chercheurs des autres disciplines. Ceux qui se montrent favorables à des mesures incitatives le sont surtout pour des raisons d'appropriation et de diffusion de la science au sein de la francophonie.

1.1.3.3. La langue de communication des chercheurs francophones dans le domaine biomédical

Une enquête sur la langue de travail et de communication dans les laboratoires et les centres de recherche biomédicale qui sont rattachés aux universités francophones a été effectuée dans le cadre des travaux du Comité22. L'auteure a profité de cette occasion pour examiner la langue de publication des chercheurs des endroits visités, à l'aide du rapport annuel de l'année 1988-1989. Elle a observé que les publications, quel que soit la taille ou l'emplacement des centres (à Montréal et hors de Montréal), étaient presque toujours (87 %) en anglais, sauf dans le domaine de la psychiatrie et dans celui de la santé et de la sécurité du travail où les taux étaient respectivement de 61 % et de 29 %. Dans ces domaines, les chercheurs publient les résultats des recherches en français lorsqu'elles portent sur des problématiques spécifiquement québécoises ou qu'elles trouvent des applications dans le milieu québécois. En outre, les recherches en psychiatrie intéressent les chercheurs français du fait que, très souvent, elles véhiculent, en français, une approche américaine de cette science. Devant la possibilité qu'offrent les revues bilingues canadiennes financées par les organismes fédéraux, quatre scientifiques sur cinq choisissent de publier leur article en anglais afin, disent-ils, d'être lus par un plus grand nombre.

Les quelques publications faites en français dans les revues canadiennes se trouvaient la plupart du temps dans la Revue de l'Union médicale du Canada. Au Québec, les chercheurs publient en français surtout dans la revue Médecine-Sciences. Du point de vue didactique, cette revue leur apparaît d'ailleurs comme une excellente façon de véhiculer la pensée scientifique en langue française et les personnes travaillant en recherche devraient y recourir pour publier des synthèses lorsqu'elles ont acquis une certaine notoriété.

Les scientifiques donnent plus souvent des communications en français (une fois sur trois) qu'ils ne publient en français. Pour analyser la langue de communication des scientifiques dans les congrès, colloques ou séminaires, l'auteure de la recherche a retenu les catégories suivantes : les rencontres organisées par des associations internationales ou les assises par des associations nationales. Dans les rencontres à caractère international (28 % des contributions), les chercheurs font la plupart du temps leurs communications en anglais, même si l'événement a lieu au Québec. À l'occasion de quelques événements internationaux qui se sont déroulés en France, les communications ont été données en anglais trois fois sur cinq. Même lorsque des assises à caractère national ont eu lieu en France, les chercheurs québécois ont donné leur communication surtout en anglais, à savoir trois fois sur quatre. Par ailleurs, lors des rencontres de cette catégorie tenues au Québec, surtout à l'occasion du congrès de l'ACFAS et des rencontres d'associations québécoises comme le Club de recherches cliniques, elles ont été données en français. C'est, semble-t-il, ce type de communication qui rendrait principalement compte de l'écart de 20 % entre les publications et les communications en français. Toutefois, lorsque l'événement a lieu au Canada, les communications sont données en anglais la plupart du temps.

Il faut reconnaître que cette période d'observation de la langue de publication et de communication est très brève. On retiendra cependant de cette analyse que les scientifiques dans le domaine biomédical publient en anglais, sauf lorsqu'ils ont à leur disposition des revues de synthèse francophones de calibre international ou que leur recherche porte sur des questions et des problématiques spécifiquement québécoises dans des domaines tels que la santé et la sécurité du travail et la santé mentale.

1.1.3.4. Données de l'ICIST sur la situation dans les périodiques scientifiques et techniques

Le Comité formé par le Conseil de la langue française a rencontré les organismes subventionnaires canadiens et québécois, notamment le Conseil national de recherches du Canada (CNRC). À cette occasion, le responsable de l'organisme d'information du CNRC, l'Institut canadien de l'information scientifique et technique (ICIST), a mis à la disposition du Comité des tableaux dressés à l'aide des données de ses fichiers qui répertorient l'ensemble des monographies et des publications en série cataloguées dans la collection de l'Institut et mises à la disposition des scientifiques canadiens.

Cette collection constituée depuis 1978 couvre les domaines scientifiques et techniques relevant des sciences biomédicales, de la nature et appliquées et celui de la philosophie des sciences. En 1988-1989, le budget d'achat de l'ICIST se situait au cinquième rang en Amérique du Nord, après les Universités Harvard, Yale, California (Los Angeles) et Stanford qui, elles, doivent monter des collections dans tous les domaines du savoir. L'ICIST croit que les données fournies sur la situation des publications de langue française dans ces domaines sont exhaustives puisqu'il a comme politique d'acheter systématiquement tout ce qui s'y publie en français et en anglais. Le Comité s'est intéressé à la situation dans les périodiques scientifiques qui font partie de la collection de l'ICIST. Un peu plus loin dans le rapport (1.2.2), on rendra compte de la situation pour les ouvrages scientifiques.

Les publications en série acquises par l'Institut sont composées, pour une large part, de périodiques; on retrouve aussi, dans cette collection, des publications annuelles ou qui ont une fréquence irrégulière. La collection de l'Institut comprend l'ensemble des « titres inventoriés » composé de tous les titres acquis, y compris ceux qui ne sont plus publiés, mais qui demeurent dans la collection. L'Institut a donc présenté au COFIST ses données sur trois colonnes : les « titres inventoriés », les « titres courants » qui sont les publications en série reçues actuellement à l'ICIST et les « titres publiés depuis 1985 » qui correspondent aux nouveaux abonnements parus depuis cette date.

Dans les publications en série, les titres français « inventoriés » représentent 12 % de l'ensemble comparativement à 74 % de titres anglais. La proportion des titres français diminue à 11 % pour les « titres courants ». Et pour les « titres publiés depuis 1985 », elle diminue à 9 % alors que la proportion des titres anglais est de 89 %. Pour ce qui est des publications en série canadiennes, la proportion des titres français est relativement élevée puisqu'elle correspond au tiers des « titres inventoriés » et qu'elle est la même dans les « titres publiés depuis 1985 ».

Dans les publications en série éditées en France, les « titres inventoriés » de la collection comptent 20 % de titres en anglais. Cette proportion augmente à 38 % lorsqu'on considère les « titres courants publiés depuis 1985 ». Le nombre de titres de publications bilingues augmente lui aussi rapidement.

L'activité de communication scientifique et technique est très diversifiée; outre les communications de type primaire, nous trouvons les revues, les livres de synthèse et les manuels qui s'adressent à des auditoires plus larges formés de scientifiques et d'étudiants, les revues et les ouvrages de vulgarisation et tous les supports informatisés utilisés pour la recherche et l'enseignement. L'activité des chercheurs est également plus large que les communications et l'information; elle comprend l'enseignement, le travail en laboratoire et même la mise à jour et le développement de la néologie et de la terminologie scientifiques et techniques.

Le COFIST s'est demandé si l'hégémonie de l'anglais dans les communications de type primaire avait des répercussions sur les autres formes de communications et sur les autres domaines d'activité des chercheurs. Par exemple, quelle est, dans l'enseignement, la place laissée au français dans les lectures obligatoires au premier cycle d'enseignement universitaire? Quelle langue parle-t-on habituellement dans les laboratoires et les centres de recherche? Compte tenu de la situation de quasi-monopole de l'anglais au sommet de la pyramide de l'information, peut-on disposer, dans les autres activités de la communication et de la recherche, de termes scientifiques et techniques français pour exprimer les découvertes des scientifiques?

1.2.1. Les revues de synthèse dans lesquelles publient les chercheurs rattachés aux universités francophones du Québec



Les données de l'ISI

Une partie de l'étude de François Rocher porte sur la situation des revues de synthèse dans lesquelles publient les chercheurs québécois. Rappelons qu'au lieu de communiquer des résultats de recherche en cours, ces revues présentent plutôt des bilans ou des états du développement des connaissances dans les disciplines concernées.

L'auteur a observé que le partage entre revues primaires et revues de synthèse n'était pas facile à réaliser puisqu'il arrive que des revues de type primaire présentent parfois des articles de synthèse qui occupent une place marginale dans l'ensemble des articles. Ce type de revues représente 30 % de celles dans lesquelles ont publié les chercheurs québécois selon les données de l'ISI. Et, toujours selon cette banque de données, les revues de synthèse dans lesquelles ont publié ces derniers ne représentent que 2 % des revues répertoriées.

Dans les revues qui publient à la fois des articles de type primaire et de synthèse, l'auteur constate qu'il pourrait exister un meilleur équilibre entre les langues d'usage puisque 10 % de ces revues sont unilingues françaises et 35 % sont bilingues. Toutefois, un simple repérage de la langue des articles de synthèse publiés indique qu'ils ont été, pour la plupart, rédigés en anglais. Toujours à partir de l'analyse des données de l'ISI sur les lieux de publication des chercheurs québécois, on constate que c'est en mathématiques (69 %), en biologie (56 %), en médecine clinique (39 %) et en sciences de la terre et de l'espace (42 %) que la proportion des revues qui accueillent des articles de synthèse est élevée et que ces revues affichent une politique éditoriale favorable à la publication d'articles en français. En chimie, en physique, en recherche biomédicale et en génie et technologie, les revues offrant la possibilité de publier des articles de synthèse en français sont plus rares. C'est également dans ces disciplines qu'on a moins souvent accès à des résumés en français23.

Les revues subventionnées

L'analyse des revues subventionnées par les organismes des gouvernements fédéral et québécois permet d'observer que, dans les disciplines des sciences sociales et humaines et des arts et lettres, les revues répertoriées sont surtout des revues de synthèse. On remarque également que, toutes proportions gardées, un nombre important de revues (61 %) en sciences de la nature et appliquées et en sciences biomédicales accueillent des articles de synthèse.

L'opinion des chercheurs

On a pu constater qu'en règle générale le nombre de revues de synthèse est plus restreint en sciences de la nature, appliquées et biomédicales qu'en sciences sociales et humaines et qu'en arts et lettres. Cependant, c'est dans les premières familles de disciplines mentionnées que les opinions sont le plus partagées quant à la nécessité de disposer de revues de synthèse en français dans sa propre discipline, et ce, pour l'ensemble de la francophonie. Seulement 53 % des personnes qui travaillent dans ces familles de disciplines sont favorables à cette idée. En sciences sociales et humaines, trois personnes sur quatre souhaitent la création de revues de synthèse; elles manifestent peut-être ainsi un besoin de création de grandes revues de synthèse qui s'adresseront à l'ensemble de la francophonie.

1.2.2. La situation du français dans les livres scientifiques et techniques

Pour connaître la situation du français dans les livres scientifiques et les ouvrages de synthèse, on a procédé à l'analyse de la collection des livres scientifiques achetés par l'ICIST. Certes, cette collection n'est pas exhaustive, mais elle s'avère très utile pour révéler la place qu'occupe le français dans ce genre de publication.

La collection d'ouvrages scientifiques achetés par l'ICIST depuis 1978 compte près d'un demi-million de titres. La grande majorité de ces volumes (88 %) sont en langue anglaise. Les titres en français viennent en second lieu; ils représentent 6,6 % de l'ensemble des titres et sont suivis de très près par les titres en allemand, soit 6,4 %. La représentation des titres achetés au cours du dernier quinquennat change très peu, sauf que les titres allemands passent au second rang avec 6,9 %, suivis des titres français qui représentent 6,3 % de l'ensemble. Par ailleurs, parmi les ouvrages scientifiques canadiens achetés depuis 1978, 15 % ont des titres français. Durant le dernier quinquennat, la proportion de ces titres a connu une légère hausse et elle est passée à 17 %.

On constate aussi qu'une grande proportion de titres anglais ou bilingues sont publiés en France. Parmi les ouvrages achetés depuis 1978, 40 % des titres publiés en France sont anglais et, pour le dernier quinquennat, la proportion a légèrement augmenté de 2 %. Les titres bilingues sont également nombreux; ils comptent pour 10 % des titres achetés au cours des cinq dernières années. Un examen rapide des monographies en langue anglaise publiées en France depuis 1985 nous indique qu'à côté d'études faites par des chercheurs qui travaillent dans des centres de recherche français, on trouve aussi des publications de comptes rendus de congrès ou de colloques d'associations internationales ou européennes de scientifiques qui se sont tenus en France ou ailleurs en Europe. Il est difficile d'évaluer précisément la situation puisqu'on trouve dans cette catégorie de publications à la fois des volumes réservés à des spécialistes, des travaux de synthèse destinés à l'enseignement et à la recherche pour les personnes inscrites aux deuxième et troisième cycles universitaires et des ouvrages à caractère plus général qui peuvent servir à l'enseignement collégial et universitaire du premier cycle.

1.2.3. La langue des lectures obligatoires au premier cycle des études universitaires

Face au fait que les ouvrages scientifiques publiés en français sont relativement rares, il y a lieu de se demander quelle place est accordée au français dans les lectures obligatoires au premier cycle des études universitaires. Est-ce qu'on édite des manuels et des ouvrages scientifiques en français en nombre suffisant pour répondre à la demande de la population étudiante? Sont-ils de qualité et bien adaptés à leurs besoins?

Pour répondre à ces questions, le Conseil de la langue française a procédé à une enquête sur la langue des lectures obligatoires au cours des études de premier cycle offertes dans les universités francophones du Québec24. Le Conseil a choisi de faire porter son enquête sur les études du premier cycle parce que près de 90 % des étudiants inscrits à l'université s'y retrouvent et que ce milieu d'enseignement est un peu plus éloigné des activités de la recherche comparativement aux études des deuxième et troisième cycles. L'enquête a porté sur la plupart des disciplines sauf quelques-unes telles que les langues, les lettres et les beaux-arts où la question de la langue des lectures ne se posait pas. Pour les besoins de l'enquête, l'auteur a retenu les catégories suivantes pour décrire les lectures obligatoires :

  • les manuels que les étudiants doivent se procurer;

  • les extraits reprographiés fournis aux étudiants;

  • les ouvrages ou revues mis en réserve à la bibliothèque;

  • les notes de cours.

L'auteur de l'enquête, François Rivest, a constaté que la catégorie « notes de cours » occupait une place à part. Ces documents sont rédigés entièrement en français pour la plupart. La présence de matériel en anglais n'est observée que dans 20 % des cas et de façon inégale selon les disciplines. Cette catégorie n'a donc pas été retenue.

Afin d'analyser les autres catégories, les disciplines ont été regroupées en trois grandes familles : les sciences de la nature et appliquées, les sciences biomédicales et la psychologie, et les sciences sociales, humaines et celles de l'administration. Dans un premier temps, l'auteur analyse la situation des langues dans les lectures pour ces trois familles de disciplines. En second lieu, il se sert de ce même regroupement pour analyser une question d'opinion quant à l'évolution de la situation des langues dans les lectures obligatoires.

1.2.3.1. La langue des manuels

Pour 55 % des cours échantillonnés, un manuel est requis. En pareil cas, l'ouvrage exigé est en français deux fois sur trois. Il est en anglais près d'une fois sur quatre (23 %). Le reste, 11 %, regroupe les cas où on demande un manuel bilingue ou une combinaison de livres français et anglais.

Comme on pouvait s'y attendre, c'est dans la première famille de disciplines qu'on retrouve le plus souvent des cours, 51 % des cas, qui ont pour lecture obligatoire un ou des manuels en anglais. À l'inverse, en sciences humaines, les manuels exigés sont en français dans 84 % des cas.

 
TABLEAU 7
Répartition linguistique des cours avec manuel selon la famille de disciplines


1.2.3.2. La langue des extraits reprographiés

Les extraits reprographiés existent dans 43 % des cours échantillonnés. En pareil cas, on trouve en moyenne dix extraits par cours. Dans la moitié des cours pour lesquels on fournit aux étudiants des extraits reprographiés, ceux-ci sont tous en français et, dans 22 % des cours, ils sont majoritairement en anglais. Comme dans le cas des manuels, la famille des sciences de la nature et appliquées est celle où on a observé la plus forte proportion (53 %) de cours où les extraits reprographiés sont majoritairement en anglais.

 
TABLEAU 8
Répartition linguistique des cours avec extraits reprographiés selon la famille de disciplines


1.2.3.3. La langue des livres mis en réserve à la bibliothèque

Les professeurs mettent des livres ou des revues en réserve à la bibliothèque dans 38 % des cours échantillonnés et la réserve est constituée en moyenne de deux ou trois ouvrages. Pour analyser la place respective du français et de l'anglais dans les ouvrages mis en réserve, l'auteur de l'étude a utilisé les regroupements effectués pour les extraits reprographiés. À l'analyse de cette catégorie de documents, ce qui retient d'abord l'attention, c'est la place plus grande occupée par les cours où les documents sont majoritairement en anglais. Ceux-ci représentent 44 % pour l'ensemble des cours dont 70 % pour la famille des sciences de la nature et appliquées et 56 % pour celle des sciences biomédicales et de la psychologie.

 
TABLEAU 9
Répartition linguistique des cours avec mises en réserve selon la famille de disciplines


1.2.3.4. La perception de l'évolution de la situation

À l'occasion de cette enquête, on a demandé aux professeurs d'exprimer leur perception de l'évolution de la situation respective du français et de l'anglais dans les lectures obligatoires. Près de la moitié de ceux qui ont répondu à l'enquête jugent que, depuis qu'ils enseignent, la place occupée par la documentation en langue anglaise dans les lectures obligatoires demandées aux étudiants par les professeurs dans leur champ de spécialisation est restée la même (voir le tableau 10). Le nombre de ceux qui constatent un changement en faveur du français est deux fois et demie supérieur au nombre de ceux pour lesquels il est défavorable. L'analyse des réponses, en fonction des catégories dont nous nous sommes servis précédemment, indique que l'écart le plus grand correspond à l'opinion des professeurs des sciences sociales et humaines qui ont répondu à l'enquête; ils sont plus enclins que les autres à trouver que la part de documentation en langue anglaise a diminué.

 
TABLEAU 10
Évolution de l'utilisation de la documentation anglaise selon le champ de spécialisation du professeur


Toujours au premier cycle des études universitaires, les jeunes professeurs qui enseignent depuis moins de cinq ans n'expriment pas en général de préférence quant au changement de situation. Mais, plus le nombre d'années d'expérience augmente, plus nombreux sont les professeurs qui affirment avoir constaté une diminution de la documentation en langue anglaise dans les lectures obligatoires (voir le tableau 11).

 
TABLEAU 11
Évolution de l'utilisation de la documentation anglaise selon le nombre d'années d'expérience du professeur


1.2.4. La formation des jeunes chercheurs et le développement d'une pensée scientifique d'expression française

On vient d'observer que les ouvrages scientifiques et les manuels rédigés en français sont en nombre restreint et que, surtout dans les disciplines autres que les sciences sociales et humaines, les lectures obligatoires au premier cycle des études universitaires sont en langue anglaise dans plus de la moitié des cas.

Par ailleurs, plusieurs ont déjà signalé la pratique des jeunes chercheurs inscrits aux deuxième ou troisième cycles des études universitaires de présenter leur mémoire ou leur thèse en réunissant deux ou trois articles déjà publiés en anglais. Certains critiquent sévèrement cette façon d'agir, notamment parce qu'elle n'est pas favorable à l'acquisition et à la maîtrise par les jeunes chercheurs du vocabulaire scientifique de langue française et au développement chez eux, surtout à l'occasion de cet exercice formel, d'une pensée scientifique d'expression française.

L'enquête effectuée par Francine Gagné dans les centres de recherche biomédicale rattachés aux universités francophones nous renseigne à la fois sur les principales modalités de cette façon d'agir, sur ses avantages et sur ses limites25.

La thèse écrite à partir d'articles est constituée de deux ou trois textes souvent rédigés en anglais, d'une introduction et d'une conclusion rédigées en français. Professeurs et étudiants trouvent leur compte dans cette méthode; elle permet à ceux-là de signer conjointement l'article d'une recherche qu'ils ont dirigée et d'en retirer ainsi un bénéfice personnel; elle permet à ceux-ci de se sentir encouragés. En effet, elle les pousse à rédiger plus rapidement leur thèse et constitue ainsi l'occasion privilégiée de se faire connaître dans le milieu scientifique et d'obtenir des subventions en vue de poursuivre leurs études ou de postuler un emploi en recherche. Plusieurs personnes qui dirigent des mémoires ou des thèses exigent cependant que les règles du jeu soient clairement définies pour obliger les étudiants à rédiger leur démarche et l'essentiel de leur raisonnement en français, quitte à l'appuyer en cours de développement sur de longues citations d'articles qu'ils ont déjà publiés. En effet, il a été démontré que la plupart des étudiants n'ont pas encore fait preuve d'assez de compétence pour rédiger un article scientifique en anglais et qu'il arrive souvent que le professeur ait assumé, dans une large part, le travail de rédaction. De là l'importance d'exiger des étudiants, au moment de la rédaction d'un mémoire ou d'une thèse, de rendre compte en français de leur propre démarche scientifique et du cheminement de leur pensée.

1.2.5. La langue de travail des chercheurs rattachés aux centres universitaires francophones dans le domaine biomédical

Lors de la démarche de consultation, les administrateurs et les chercheurs ont signalé au Comité le recours à l'anglais comme langue du travail et des échanges entre chercheurs dans les laboratoires et les centres de recherche. L'enquête effectuée dans les centres de recherche biomédicale en milieu universitaire permet d'y voir plus clair et de mieux connaître la situation linguistique dans les activités internes et externes de ces milieux de travail26.

Afin de mieux comprendre les diverses facettes de la situation, notons tout d'abord qu'il existe deux sortes d'activité dans les laboratoires et les centres de recherche universitaires : la recherche et la formation. En plus des chercheurs rattachés statutairement à ces centres, le personnel formé de chercheurs dans ces milieux de travail est constitué de chercheurs invités, de stagiaires postuniversitaires et d'assistants. Par ailleurs, la formation concerne les professeurs et les étudiants. La majorité des centres visités utilisent le français dans les activités de formation telles que les cours théoriques ou les séminaires internes. Pour ces activités de formation, on a recours à l'anglais surtout dans les séminaires dits externes lorsque l'invité vient de l'extérieur et qu'il ne parle pas français (voir le tableau 12). À l'occasion de communications informelles, lorsque l'un ou l'autre interlocuteur ne parle pas le français, on emploie l'anglais; dans la majorité des centres visités, on évalue à 20 % la proportion de ce type de communications informelles durant lesquelles on a recours à l'anglais. Il n'y a qu'un des grands centres sur quatre où le français n'est utilisé qu'une fois sur cinq dans toutes les formes de communication orale.

Le statut du français comme langue de communication informelle dans ces centres dépend principalement de la présence en plus ou moins grand nombre de non-francophones. Les centres internationaux de recherche tentent de recruter des scientifiques dont la réputation est bien établie et ils ne veulent pas imposer l'apprentissage et l'usage du français à ceux qu'ils ont pu attirer. Plus les scientifiques qui ne maîtrisent pas le français sont nombreux, plus l'anglais tend à s'imposer, même pour les francophones, comme langue de communication et de discussion lors des rencontres informelles entre scientifiques. Dans les milieux où ils sont moins nombreux, les scientifiques non francophones s'initient plus rapidement au français qui s'impose davantage comme la langue de l'institution de recherche. Pour ce qui est de l'activité de suivi des recherches, elle se déroule en français presque partout sauf dans quelques grands centres situés à Montréal lorsque le directeur ne maîtrise pas le français.

 
TABLEAU 12
Communications orales dans les centres de recherche

1.2.6. Le recours à l'anglais dans les demandes de subventions


Une autre pratique qui semble avoir cours chez un petit nombre de scientifiques francophones consiste à rédiger en anglais leurs demandes d'aide financière aux organismes subventionnaires des gouvernements provincial et fédéral. Dans les organismes subventionnaires fédéraux, les responsables affirment avoir consacré beaucoup d'efforts pour accueillir et traiter équitablement les demandes rédigées en français. Cependant, certains chercheurs francophones craignent de voir leur demande injustement traitée, convaincus que les anglophones recrutés au sein des comités d'évaluation n'ont pas une connaissance suffisante du français pour accomplir leur tâche. De plus, comme l'ont souligné certains directeurs de laboratoire où de centre de recherche biomédicale, le bassin de scientifiques francophones du Canada est restreint et ceux-ci courent le risque, en présentant leur demande en français, d'être évalués par un pair francophone avec lequel ils sont en concurrence pour obtenir une subvention.

Cette pratique est plus rare lorsque les scientifiques s'adressent à des organismes subventionnaires québécois. Ces derniers soulignent même qu'à l'inverse les scientifiques anglophones s'efforcent de présenter leur demande en français. C'est surtout dans les grands centres de recherche que l'anglais est utilisé pour une demande de subvention et on le fait pour des raisons de commodité. Parfois, dans une demande soumise à un organisme subventionnaire québécois, on glisse des extraits d'une demande faite en anglais à un organisme subventionnaire fédéral.

1.2.7. Le développement de la néologie et de la terminologie scientifiques et techniques

Les scientifiques interrogés lors des consultations que le Comité a effectuées estiment qu'il existe deux univers : l'un pour la communication scientifique où l'anglais prédomine; l'autre, institutionnel, où il est possible d'intervenir pour maintenir, au besoin, le statut et la qualité du français scientifique. Un grand nombre d'entre eux ont témoigné de l'appauvrissement du vocabulaire scientifique français qui, en raison de la préséance de l'anglais dans la communication scientifique, accuse un retard presque constant dans plusieurs disciplines scientifiques et dans les nouvelles technologies. Cependant, tout comme les spécialistes de la terminologie, ils n'ont pu préciser le nom des ouvrages qui décrivent les domaines scientifiques ou techniques qu'il est crucial de franciser27.

Il est important que le scientifique francophone maintienne sa capacité à raisonner, à travailler et à enseigner en français pour éviter le dépérissement de sa langue maternelle. Selon Louis Truffaut, directeur de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université de Genève, « toute recherche scientifique est indissociable de l'élaboration des concepts qui la véhiculent, toute recherche profite à la langue de celui qui la fait, puisque la langue est l'efflorescence de la pensée28 ». Pour des linguistes renommés tels que Bloomfield, Meillet et plusieurs autres, la langue est le miroir de l'individu et de la collectivité; elle est le symbole d'une société et de ceux qui la constituent29. Lorsqu'une langue est presque constamment à la remorque d'une autre, elle souffre d'une forme d'incapacité à exprimer la modernité.

Au cours des siècles, la langue française a démontré son aptitude à nommer la science, à évoluer, à se moderniser, à s'adapter, à se « néologiser ». Au Québec, cette capacité de la langue française à remplacer ou à adapter le terme anglais est exploitée depuis longtemps. Depuis plus de vingt ans, les spécialistes du langage, traducteurs, linguistes et terminologues, tant ceux de l'Administration que ceux de l'entreprise, travaillent avec des experts de diverses disciplines à franciser le Québec. En particulier, les efforts déployés par l'Office de la langue française de concert avec l'entreprise ont concouru à favoriser l'implantation du français comme langue du travail. L'importance accordée par l'Office à la mise en œuvre de l'aménagement de la terminologie correspond à la nature de l'environnement linguistique du Québec et aux besoins de francisation exprimés par le travailleur québécois. Pour remettre davantage la pendule québécoise à l'heure du français dans le milieu de l'entreprise, un nombre important de vocabulaires et de lexiques ont été réalisés, des milliers de termes ont été recueillis dans la Banque de terminologie du Québec (BTQ). De même, à une certaine époque, l'Office a non seulement collaboré avec quelques universitaires à la rédaction de vocabulaires spécialisés, mais encore il a joué un rôle d'animateur en formant des spécialistes de disciplines scientifiques et techniques à travailler de façon autonome à l'élaboration dans la terminologie de leur sphère d'activité.

Parallèlement, grâce au travail de ses traducteurs et de ses terminologues, le gouvernement fédéral a cherché à franciser l'ensemble de la terminologie en usage dans les ministères ou organismes fédéraux par la réalisation de nombreuses publications terminologiques, et par la diffusion, sous diverses formes, des recherches terminologiques emmagasinées dans la Banque de terminologie du Secrétariat d'État (Termium).

Par ailleurs, la plupart des scientifiques consultés, notamment ceux des sciences de la nature et biomédicales, avouent ignorer l'existence de ces banques de terminologie et même l'existence des travaux de terminologie réalisés par les organismes gouvernementaux, québécois ou fédéraux, pour répondre aux besoins de vocabulaire français dans des domaines scientifiques et techniques de pointe. Certains d'entre eux ont même travaillé individuellement ou en groupe restreint à pallier les lacunes terminologiques observées dans leur discipline respective en élaborant des vocabulaires ou de simples lexiques.

Même lorsque les ouvrages terminologiques sont connus de certains scientifiques francophones préoccupés de la qualité de la langue, ils ne réussissent pas toujours à répondre aux besoins actuels de la recherche en science et en technologie. Un cas récent cité par le docteur Jacques Boulay illustre bien l'appauvrissement terminologique qui atteint la langue française. Ainsi, même si l'agent étiologique du SIDA (syndrome d'immunodéficience acquise) a été découvert en premier lieu par Luc Montagnier, chercheur à l'Institut Pasteur, il n'a pas encore été désigné sous un vocable français. En effet, il a été dénommé uniquement en anglais comme étant le LAV, c'est-à-dire le Lymphadenopathy Associated Virus30. De même, l'exemple donné par un chercheur québécois spécialiste de la phytologie végétale qui, au moment de traduire un ouvrage de synthèse dans son domaine, a ressenti des frustrations devant l'incapacité à trouver les équivalents en français, reflète également les problèmes de terminologie auxquels les scientifiques doivent faire face pour divulguer en français leurs connaissances ou les résultats de leurs recherches.

1.2.8. Le développement des activités de vulgarisation scientifique en langue française

On a vu que l'appropriation des connaissances scientifiques comportait divers paliers, notamment ceux des communications de type primaire et de synthèse et toutes les activités liées à la formation et à la recherche. Il existe aussi un autre important palier de divulgation des connaissances scientifiques appelé le champ de la vulgarisation et qui comprend d'abord toute la documentation écrite en aval des publications primaires et de synthèse. Cette documentation s'adresse aux praticiens, aux membres d'associations professionnelles et à tous ceux qui travaillent à l'appropriation et à l'application des connaissances scientifiques en vue de la production économique31. Elle peut aussi s'adresser à des publics très larges et très diversifiés et avoir pour objectif de mettre en circulation des connaissances scientifiques dans un but de culture générale ou de rendre compte de l'actualité scientifique.

Ce champ de divulgation des connaissances scientifiques comprend également les émissions à caractère scientifique de la presse électronique, les articles publiés dans les quotidiens, les expositions scientifiques qui, à l'aide de supports diversifiés, visent à faire connaître au public les développements scientifiques et techniques récents et enfin, la muséologie scientifique, cette forme de mémoire de la science qui permet au public intéressé, soit de faire un retour vers le passé, soit de prendre connaissance des diverses facettes des découvertes et des applications scientifiques actuelles32.

Voilà énumérées succinctement les principales activités du palier de la divulgation des connaissances scientifiques que Jean-Marc Lévy-Leblond appelle les activités « de mise en culture de la science » à travers des lieux et des expériences de communication diversifiés33. Le COFIST ne pouvait procéder à l'examen du statut du français dans l'information scientifique et technique sans jeter aussi un regard sur ces activités.

Il est généralement reconnu que, du côté francophone, s'est développée jusqu'à maintenant une tradition de qualité dans le domaine des médias écrits. Même au Canada français et au Québec, on a su mettre à la disposition des professionnels, par l'intermédiaire de leurs associations, des revues d'application des connaissances de qualité, qui répondent aux besoins des lecteurs. Songeons, par exemple à la Revue de l'Union médicale du Canada et à la revue Plan. Outre les revues Interface, Québec Science et Hebdo-science comme instruments de culture et d'actualité scientifique et, à la disposition des jeunes, la revue Je me petit-débrouille comme instrument de formation de l'esprit scientifique34, le public québécois peut également compter sur les revues françaises La Recherche, Science et vie et Pour la science. Autant d'instruments de communication de conception soignée mis à la disposition du public québécois pour l'aider à mieux se situer dans un monde en évolution scientifique rapide.

Dans les médias électroniques, les émissions à caractère scientifique destinées aux jeunes ou aux adultes sont en général fort bien présentées. Elles sont cependant peu nombreuses et occupent la plupart du temps une place secondaire dans la grille horaire, sans doute parce que, d'après un récent sondage, seulement 42 % des Québécois suivent à l'occasion les émissions scientifiques à la télévision et que seulement 10 % écoutent ces mêmes émissions à la radio35. Ce même sondage nous apprend que près de 30 % des Québécois lisent régulièrement ou assez souvent les revues scientifiques. Ces lecteurs sont assez jeunes; ce sont plus souvent des hommes et ils jouissent de bons revenus. Enfin, ils se recrutent dans une proportion légèrement supérieure parmi les francophones.

Cependant, dans la région montréalaise, chez les répondants qui sont plus scolarisés et qui ont un revenu plus élevé, on observe une tendance à consommer l'information scientifique en langue anglaise36. Si ce sondage permet de constater que l'information scientifique n'atteint que rarement ou jamais la majorité des personnes interrogées et que celles-ci sont même proportionnellement en moins grand nombre depuis cinq ans à lire les revues scientifiques, on observe par ailleurs qu'elles sont majoritairement favorables au développement de la recherche scientifique et technologique, qu'elles ont une grande confiance dans la science et les scientifiques, qu'elles souhaitent la création d'un musée des sciences et de la technologie à Montréal et que « quatre répondants sur dix trouvent qu'il y a trop peu d'information scientifique à la télévision et surtout à la radio37 ».

1.3. L'évaluation de la situation par les chercheurs québécois

1.3.1. Une tournée de consultation

Une politique du français comme langue d'expression scientifique assortie de mesures appropriées n'a pas de chance de s'implanter si elle ne reçoit pas l'aval de la communauté scientifique et l'assurance de la collaboration de la majorité de ses membres. C'est pourquoi, pour remplir le mandat que lui avait confié le Conseil de la langue française, le Comité pour la promotion du français dans l'information scientifique et technique (COFIST) jugeait essentiel de recueillir l'avis des scientifiques québécois sur la compréhension qu'il avait de cette question du recours à l'anglais dans l'information scientifique et technique et sur les orientations et les mesures qu'il songeait la prendre. En avril 1990, à l'occasion d'une tournée de consultation, le COFIST a rencontré une cinquantaine de scientifiques et de responsables de centres rattachés aux universités francophones et travaillant dans des domaines scientifiques très variés, soit en sciences de la nature et appliquées, en sciences biomédicales et en sciences sociales et humaines. Ces personnes ont été sélectionnées de la façon suivante : on a d'abord tenté de repérer, parmi les scientifiques travaillant dans des centres, des laboratoires ou des instituts rattachés aux universités francophones, ceux dont la réputation en recherche était bien établie ou encore ceux qui, au cours de la dernière année, avaient obtenu des subventions de recherche de fonds gouvernementaux québécois, soit comme jeune chercheur, soit comme chercheur établi et rattaché à une équipe de recherche. La sélection a aussi été faite de manière à ce que les personnes choisies représentent les disciplines scientifiques les plus variées. Une fois sélectionnées, ces personnes ont été invitées à participer aux séances de consultation organisées à Montréal, Québec et Sherbrooke38.

Le COFIST a également recueilli l'opinion des chercheurs invités à participer à une rencontre-discussion organisée lors du congrès de l'ACFAS qui se tenait à l'Université Laval en mai 1990. Voici en résumé les commentaires des personnes consultées sur la situation actuelle et ses répercussions, sur les avantages qu'elles en retirent, sur les inconvénients qu'elles déplorent et pour lesquels elles souhaitent que des mesures soient prises.

1.3.2. Les commentaires des chercheurs sur la situation actuelle

Pour la majorité des chercheurs, notamment ceux des sciences de la nature et appliquées, la phase de développement de la qualité de la science au Québec s'accompagne nécessairement de la décroissance de l'utilisation du français dans les publications et les communications de type primaire. À leur avis, il n'y a pas lieu de s'alarmer outre mesure de cette situation dont ils retirent beaucoup de bénéfices puisque les informations scientifiques de type primaire sont des activités somme toute assez marginales par rapport à l'ensemble de l'activité scientifique.

Pouvoir publier en anglais est même perçu comme une preuve de reconnaissance de la santé et de l'excellence de la science québécoise. En effet, si les scientifiques d'ici peuvent avoir accès aux grandes revues internationales généralement en langue anglaise, c'est parce que la valeur de leurs travaux est reconnue par leurs pairs du monde entier. Les chercheurs québécois vivent une situation fort difficile et leur préoccupation première est, disent-ils, de maintenir et d'améliorer leur place dans l'univers de la science. Comme le soulignait un chercheur, « la production scientifique a sa dynamique sociale propre et on pourrait lui causer des torts irréparables si on cherchait à intervenir dans cette dynamique. Ce faisant, on affaiblirait la capacité qu'ont eue les Québécois depuis la Deuxième Guerre mondiale de se construire une institution scientifique, un système de la science ». Un autre signalait que, « pour relever la qualité de la recherche dans certains pays et stimuler les chercheurs, on encourage, de diverses manières, ces derniers à publier en anglais ». Avoir une place dans cet univers est donc, pour eux, une preuve qu'ils peuvent concurrencer les meilleurs et profiter en même temps du savoir-faire international pour faire des progrès et des percées notables en recherche.

Les scientifiques qui recourent habituellement à l'anglais dans les publications et les communications de type primaire se disent avantagés quand ils peuvent faire usage d'une langue commune pour être compris des chercheurs du monde entier. De cette manière, ils ont accès à un vaste auditoire et ils obtiennent des retombées immédiates en bénéficiant des commentaires de leurs collègues qui travaillent dans le même domaine partout dans le monde. Ainsi, ils peuvent s'insérer dans les réseaux internationaux de chercheurs et bénéficier du savoir de ceux-ci pour progresser dans leurs activités de recherche et pour faire avancer la science à leur tour. Dans cette perspective et pour illustrer le besoin de faire usage d'une langue commune39, un chercheur donnait l'exemple d'une expérience menée au Conseil européen pour la recherche nucléaire (CERN) en recherche subatomique à laquelle participent huit chercheurs de l'Université de Montréal avec 360 scientifiques de 42 institutions et universités réparties dans 17 pays différents. Un autre participant affirmait la nécessité pour le scientifique de « se situer dans les courants majeurs de la recherche internationale afin de maintenir et d'améliorer la situation de la recherche au Québec ».

Cependant, plusieurs chercheurs ont fait valoir qu'il était difficile de considérer le recours à l'anglais dans les publications et les communications de type primaire comme un principe absolu. Pour eux, il est essentiel en cette matière de tenir compte à la fois des domaines de recherche, des objectifs poursuivis et des circonstances. Dire par exemple, comme les membres du COFIST l'ont entendu à plusieurs reprises lors des consultations, « qu'il n'y a qu'une science internationale dont la langue universelle est l'anglais, que c'est une situation de fait et qu'il est inutile et malvenu de vouloir la corriger », peut être justifié pour certaines disciplines, mais pas nécessairement pour d'autres. En effet, il semble que chaque discipline obéisse, selon son marché, à une dynamique particulière et qu'en conséquence la valeur du français comme véhicule de l'information soit différente dans chaque cas40. Tout dépend de l'objet de recherche, de la problématique adoptée par le chercheur et de son marché potentiel. C'est donc la dynamique des marchés et la stratégie adoptée par les chercheurs qui expliqueraient pour une très large part le choix d'une langue plutôt que d'une autre. Alors qu'en sciences de la nature et appliquées et en sciences biomédicales, un chercheur choisira l'anglais pour accéder à un marché d'information plus large, donner une plus grande visibilité à ses travaux et en favoriser la critique, un autre, en sciences sociales, choisira plutôt le français pour des motifs différents qui s'accordent mieux au contexte de sa recherche et à ses objectifs41. À ce propos, une chercheuse faisait remarquer aux membres du COFIST lors des consultations que, dans plusieurs disciplines en sciences humaines, le français demeure encore une grande langue de communication internationale. « Si, disait-elle, on ne fait pas les nuances qui s'imposent en tenant compte des domaines et des auditoires, le français va perdre encore plus de terrain et l'anglais dominera partout, y compris en sciences humaines. »

En faisant le choix d'une langue de communication, le chercheur tenterait d'abord de bâtir sa crédibilité et, pour ce faire, il a besoin du jugement de ses pairs. Plus leur évaluation sera sévère, plus grande sera la reconnaissance du chercheur. Il vise donc à publier dans des revues et à accéder à des auditoires où la concurrence est forte afin de bénéficier du jugement de ses pairs. Très souvent, dans plusieurs disciplines, il n'existe pas de véhicules de publication ou de forum en français qui offrent un auditoire aussi large et donnent une réputation d'excellence comparable à ceux de langue anglaise. Le chercheur se voit en quelque sorte obligé de publier ou de communiquer en anglais pour pouvoir profiter de la critique de collègues qui, à divers endroits dans le monde, mènent des travaux de recherche dans la même sphère.

Publier et communiquer en anglais n'est toutefois pas sans causer certains inconvénients aux scientifiques francophones. D'abord, celui d'avoir recours à une langue seconde. Même si plusieurs s'accordent pour reconnaître que la langue utilisée par la plupart des scientifiques n'est qu'un sous-produit de la langue anglaise dont ils ne connaissent très souvent qu'entre 700 et 1 000 mots de vocabulaire, il n'en demeure pas moins que publier et communiquer dans cette langue apportent un surcroît de travail au chercheur. L'un d'entre eux se plaignait du fait que « jamais les organismes subventionnaires canadiens et québécois ne tenaient compte, au moment de fixer le montant de la subvention, de cette double tâche pour le chercheur de langue française ».

Néanmoins, parmi les quelques inconvénients mentionnés, celui qui a attiré davantage l'attention du COFIST, c'est ce qu'un scientifique a appelé « la dérive des objets de recherche » observée surtout dans le domaine des sciences sociales l'économique, par exemple. On sait que les critères d'évaluation des chercheurs sont basés, en grande partie, sur la reconnaissance internationale. Pour publier dans de grandes revues, ceux-ci doivent choisir des objets de recherche qui intéressent la communauté internationale. Au lieu de s'intéresser à un aspect de l'économie québécoise ou canadienne, les chercheurs choisiront plutôt une question qui concerne de plus grands ensembles comme les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) ou le Marché commun. Un article écrit sur ces objets de recherche a plus de chances d'être accepté dans une revue internationale. Il en résulte que d'importants sujets de recherche sur la situation économique québécoise ou canadienne sont délaissés au profit de ceux qu'on croit plus rentables pour une carrière scientifique. Il semble que cette situation soit devenue source de préoccupation à la fois pour les économistes québécois et anglo-canadiens.

Par ailleurs, selon les circonstances et pour diverses raisons, le chercheur québécois peut faire un choix politique et opter pour le français. Un chercheur établi n'a pas les mêmes obligations qu'un jeune, et il peut prendre, à l'occasion, plus de libertés au sujet de la nécessité de publier en anglais. Selon cette optique, un scientifique affirmait aux membres du COFIST qu'« il fallait faire œuvre d'éducation auprès des chercheurs pour les amener à publier en français lorsqu'ils ont atteint une certaine notoriété ou lorsqu'ils ont obtenu un résultat scientifique très important ». Il lui paraissait donc normal d'encourager les scientifiques francophones à publier en français leurs résultats et de leur en donner les moyens. Pourquoi cette possibilité de publier en français ne coexisterait-elle pas avec l'impératif de publier en anglais? « De toute manière, soulignait-il, le chercheur fait souvent des choix qui sont orientés selon les bénéfices espérés. Pour obtenir des subventions de recherche, il choisit telle revue plutôt que telle autre. Il sélectionne ses références en fonction de ses intérêts; dans un article envoyé à une revue et pour lequel il s'est fait dire qu'il avait trop de références, il sera enclin à enlever les moins rentables pour ne conserver que celles qui lui serviront davantage lorsque ses pairs auront à juger ses demandes de subventions [...] D'où l'importance de rappeler aux chercheurs qu'ils ne sont pas seulement des citoyens de la république de la science, mais aussi des citoyens québécois. »

1.4. Trois courants d'orientation remarqués

Lors des enquêtes effectuées et à l'occasion des consultations, un certain nombre de mesures ont été proposées et discutées. Nous ne pouvions conclure cette première partie à propos de l'évaluation de la situation sans faire état des orientations de ces propositions qui touchent à la fois les communications de type primaire et les autres formes de communications de même que le reste des activités scientifiques et techniques.

Dans le domaine des communications de type primaire, nous avons pu observer trois opinions différentes. Ceux qui favorisent la première considèrent que l'anglais est la langue de la science dont la principale référence est la science américaine. Les impératifs de l'excellence de la science éclipsent toute autre considération, fût-elle d'ordre linguistique. Toute mesure d'ordre linguistique dans les communications de type primaire viendrait fausser le jeu de la libre concurrence entre les chercheurs et désavantagerait les francophones. Si des mesures doivent être adoptées, ces derniers préfèrent qu'elles aient plutôt pour objectifs de consolider le statut du français et d'assurer son développement dans les autres formes de communication et dans le reste des activités scientifiques et techniques. Par exemple, des scientifiques affirment être très favorables à toute mesure qui viserait à promouvoir l'usage du français comme langue principale des activités de la recherche, par exemple pour le travail dans les laboratoires et pour la formation des jeunes.

Sans nier les exigences de communication entre spécialistes et, pour ce faire, la nécessité de recourir à l'anglais, les personnes qui appuient la deuxième opinion se montrent, elles aussi, favorables aux mesures qui visent à renforcer le statut du français dans les activités qui se situent en aval des communications dites primaires. Mais, pour diverses raisons, elles voudraient que, par l'intermédiaire de mesures d'ordre incitatif, on intervienne aussi pour encourager les scientifiques francophones à assurer la présence du français, même dans les communications de type primaire. Elles souhaitent que, par des mesures variées, on encourage les chercheurs, surtout ceux dont la renommée est bien établie, à publier à l'occasion des articles en français, d'autant plus qu'il existe des médias francophones ou multilingues pour accueillir ces articles42. Lorsque la publication se fait en anglais, ces mêmes personnes souhaiteraient voir les articles accompagnés d'un résumé substantiel en français.

Pour les chercheurs qui appuient la première et la deuxième opinion, la publication d'articles de synthèse en français s'avère un autre moyen très utile pour le maintien et l'accroissement de la terminologie et du vocabulaire scientifiques et pour le développement d'une pensée scientifique d'expression française. Pour étayer leur pensée, plusieurs soulignent le succès remporté par la revue Médecine-Sciences dont la qualité sur les plans linguistique et scientifique est reconnue et qui est perçue comme une bonne revue didactique. Que ce type de revue puisse naître dans d'autres disciplines de recherche pour répondre à des besoins semblables est jugé profitable.

À leur tour, les chercheurs qui maintiennent la troisième opinion jugent inadmissible le statut du français dans les communications scientifiques de type primaire. Pour eux, l'hégémonie de l'anglais à ce niveau de communication ne concerne pas uniquement la petite communauté des scientifiques. La démission des élites au sommet exerce une influence démoralisatrice; elle favorise l'invasion de la langue anglaise dans les autres activités des scientifiques et elle rejaillit sur la vie universitaire et scolaire en général. Afin que le français occupe en science la place qui devrait lui revenir, ces chercheurs souhaitent donc que le gouvernement du Québec et les diverses autorités concernées prennent des mesures énergiques pour que les scientifiques francophones publient et communiquent d'abord en français leurs résultats de recherche. Cette opinion, celle du bilinguisme successif et facultatif, qui suppose que les chercheurs francophones communiquent d'abord en français leurs résultats de recherche, a été débattue devant le COFIST par les membres de la Ligue internationale des scientifiques pour l'usage de la langue française (LISULF). Les membres de ce mouvement voudraient que les gouvernements interviennent auprès des éditeurs de revues scientifiques en langue anglaise pour que ceux-ci reconnaissent aux scientifiques francophones le droit de publier d'abord en français leurs résultats de recherche. Les textes publiés en français pourraient servir de « pré-textes avant leur publication dans des revues internationales anglophones43 ».

Sans être officiellement reconnue, il semble que cette pratique soit assez courante dans les milieux scientifiques. Parallèlement aux grands médias de publication dite primaire, il existe une forme de réseaux invisibles de publication scientifique. De cette manière, les textes envoyés par les auteurs aux grandes revues circulent déjà sous forme de prépublication dans des réseaux plus restreints, par exemple les publications internes d'un grand laboratoire ou d'un centre de recherche.


1 Philippe ALFONSI, Au nom de la science, p. 196. [retour au texte]

2 William F. MACKEY, « Données et mesure de la dynamique de diffusion des langues : quelques hypothèses », dans Lorne LAFORGE et Grant D. MCCONNELL (sous la direction de), Diffusion des langues et changement social. Dynamique et mesure/Language Spread and Social Change. Dynamics and Measurement, p. 23-39. [retour au texte]

3 William F. MACKEY, « La mortalité des langues et le bilinguisme des peuples », Anthropologie et société, vol. 7, no 3, p. 8-9. [retour au texte]

4 Minoru TSUNODA, « International Languages in Scientific and Technical Publications », Sophia Linguistica, Tokyo (Japon), Sophia University, no 13, 1983, p. 69-79. [retour au texte]

5 Données de Baldauf et Jernudd, 1983, p. 99, citées par Ulrich AMMON dans « Deutsch als Publikationssprache der Wissenschaft : Zum umfang seiner verwendung imvergleich mit anderen sprachens », Germanistische Mitteilungen, no 28, p. 79. [retour au texte]

6 Laurent CORÈNE et André-Yves PORTNOFF, « Du constat à la contestation », Sciences et technologie, no 24, mars 1990. [retour au texte]

7 Marcel V. LOCQUIN, Situation de la langue française dans les périodiques scientifiques et techniques en 1988. [retour au texte]

8 Eugene GARFIELD, « The Languages of Sciences Revisited : English (Only) Spoken Here? », Current Comments, no 31, 30 juillet 1990, p. 3-17. [retour au texte]

9 C'est surtout l'analyse de ses répertoires, notamment le Science Citation Index, publié à Philadelphie, qui a servi et qui sert encore d'instrument de mesure du statut des principales langues employées dans les sciences. Par exemple, on croit que la façon de juger objectivement de la diffusion et de la valeur d'un article dans une revue est de mesurer son influence sur les travaux publiés ultérieurement en faisant le décompte du nombre de fois qu'il a été cité en moyenne deux ans après sa parution. Il est difficile cependant de se fier uniquement à cette forme de décompte de citations reçues pour juger de la qualité du contenu d'un article scientifique. Il peut arriver en effet qu'un article soit cité par des collègues pour en faire la critique, souligner des erreurs ou y apporter les corrections qui s'imposent. Ce système de décompte des citations ne prend pas ces cas en considération. Il arrive que ce relevé serve de principal critère d'évaluation des chercheurs par leurs pairs pour leur avancement de carrière ou à des fins de subvention. Cette pratique n'est cependant pas tolérée par tous les responsables des organismes subventionnaires des gouvernements canadien et québécois. Dans le document qui présente sa politique et ses lignes directrices, le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG) dénonce cette pratique et invite ses évaluateurs à fonder leur jugement uniquement sur la qualité intrinsèque des projets de recherche proposés. [retour au texte]

10 Eugene GARFIELD, op. cit., p. 8 et 12. [retour au texte]

11 Eugene GARFIELD, op. cit., p. 11-12. [retour au texte]

12 William F. MACKEY, « Données et mesure de la dynamique de diffusion des langues : quelques hypothèses », op. cit., p. 22. [retour au texte]

13 LUC CHARTRAND, Raymond DUCHESNE et Yves GINGRAS, Histoire des sciences au Québec, p. 431. [retour au texte]

14 LUC CHARTRAND, Raymond DUCHESNE et Yves GINGRAS, Histoire des sciences au Québec, p. 222. [retour au texte]

15 Charles H. DAVIS et Raymond DUCHESNE, « De la culture scientifique à la maîtrise sociale des nouvelles technologies, 1960-1985 », dans L'État et la culture, p. 139. [retour au texte]

16 Claire CHABOT, Une passion : la science. Portraits de pionniers québécois, p. 10. [retour au texte]

17 À ce sujet, voir les études d'Arnold J. Drapeau citées en introduction. [retour au texte]

18 Arnold J. DRAPEAU, Les publications et les communications scientifiques. La langue utilisée par les chercheurs des centres de recherches des universités francophones du Québec, p. 1-4. [retour au texte]

19 Arnold J. DRAPEAU, « La langue de publication et de communication des chercheurs rattachés aux universités francophones du Québec », dans GOUVERNEMENT DU QUÉBEC, CONSEIL DE LA LANGUE FRANÇAISE, Le français dans l'activité scientifique et technique. Quatre études, p. 15. [retour au texte]

20 François ROCHER, « Publications des chercheurs québécois rattachés aux universités francophones. Revues primaires et de synthèse », dans GOUVERNEMENT DU QUÉBEC, CONSEIL DE LA LANGUE FRANÇAISE, Le français dans l'activité scientifique et technique. Quatre études, p. 61-170. [retour au texte]

21 À ce propos, voir la note 9 de ce chapitre. [retour au texte]

22 Francine GAGNÉ, « L'usage du français et de l'anglais dans les centres universitaires de recherche biomédicale », dans GOUVERNEMENT DU QUÉBEC, CONSEIL DE LA LANGUE FRANÇAISE, Le français dans l'activité scientifique et technique. Quatre études, p. 171-204. [retour au texte]

23 François ROCHER, op. cit., p. 101-102. [retour au texte]

24 François RIVEST, « La langue des lectures obligatoires au premier cycle universitaires, dans GOUVERNEMENT DU QUÉBEC, CONSEIL DE LA LANGUE FRANÇAISE, Le français dans l'activité scientifique et technique. Quatre études, p. 205-277. [retour au texte]

25 Francine GAGNÉ, op. cit., p. 194-195. [retour au texte]

26 Francine GAGNÉ, op. cit., p. 191-196. [retour au texte]

27 Marie-Éva DE VILLERS, Francisation des entreprises (1970-1989). Analyse de l'activité terminologique québécoise, p. 137. [retour au texte]

28 Louis TRUFFAUT, « Communiquer en français », dans Exprimer la modernité en français. Actes de la XIIIe Biennale de la langue française, p. 252. [retour au texte]

29 Claude HAGÈGE, La réforme des langues. Histoire et avenir, vol. 1, p. 35. [retour au texte]

30 Jacques BOULAY, « L'anglais est devenu la langue de la communication médicale », L'Action nationale, vol. 31, no 1, janvier 1991, p. 88-89. [retour au texte]

31 Michel LECLERC (sous la direction de), Les enjeux économiques et politiques de l'innovation, p. 27. [retour au texte]

32 « La divulgation du savoir », Protée, vol. 16, no 3, automne 1988, 146 p. [retour au texte]

33 Jean-Marc LEVY-LEBLOND, « Mettre la science en culture », Dossiers de l'audiovisuel. Science et télévision, no 31, mai-juin 1990, p. 34. [retour au texte]

34 Voir la liste complète et la description des médias scientifiques publiés au Québec dans l'annexe 1 du rapport préparé pour le Conseil de la science et de la technologie (CST), Jean-Marc GAGNON et Lise MORIN, La diffusion de la culture scientifique et technique au Québec, p. 67-68 [retour au texte]

35 Pierre FILIATRAULT et Jean DUCHARME, Le développement des sciences et de la technologie au Québec : perceptions de la population, p. 20 et suiv. [retour au texte]

36 Pierre FILIATRAULT et Jean DUCHARME, Le développement des sciences et de la technologie au Québec : perceptions de la population, p. VI. [retour au texte]

37 Pierre FILIATRAULT et Jean DUCHARME, Le développement des sciences et de la technologie au Québec : perceptions de la population, p. X. [retour au texte]

38 En avril 1990, le recteur de l'Université Laval a sollicité un avis de la commission de la recherche sur l'utilisation de la langue française et de la langue anglaise dans les publications scientifiques et dans les demandes de subventions. Lors de sa tournée de consultation auprès des chercheurs, le COFIST a rencontré le président de cette commission. À l'examen de l'avis publié à la fin de l'été, le Comité a pu observer que les conclusions et la plupart des recommandations soumises au recteur par les membres de la commission de la recherche vont dans le même sens que les propositions soumises aux chercheurs lors de la consultation. Voir COMMISSION DE LA RECHERCHE, Avis touchant l'utilisation du français dans les publications scientifiques et les demandes de subventions. [retour au texte]

39 Il convient également de signaler le programme canadien de recherche de fusion nucléaire visant la construction à Varennes d'un appareil de confinement magnétique de type Tokamak. Voir Yves GINGRAS et Michel TRÉPANIER, « Le Tokamak de Varennes et le programme canadien de fusion nucléaire : anatomie d'une décision », Recherches sociographiques, vol. 30, no 3, 1989, p. 421-446. [retour au texte]

40 Yves GINGRAS, « La valeur d'une langue dans un champ scientifique », Recherches sociographiques, vol. 25, no 2, mai-août 1984, p. 291. [retour au texte]

41 Yves GINGRAS, « La valeur d'une langue dans un champ scientifiques », Recherches sociographiques, vol. 25, no 2, mai-août 1984, p. 292-293. [retour au texte]

42 Dans ce but, ces personnes ont souligné avec intérêt l'existence de revues francophones de type primaire, résultat de la collaboration entre pays francophones, comme la Revue sciences de l'eau, la revue Technologies de l'information et société (TIS) et la Revue internationale PME. Économie et gestion de la petite et moyenne entreprise. [retour au texte]

43 L'essentiel du projet, appelé « Droit des auteurs scientifiques à publier dans une deuxième langue leurs résultats originaux », a été explicité dans Science et francophonie, no 10, août 1985, p. 4. [retour au texte]


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