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Rédaction des lois : rendez-vous du droit et de la culture

Rédaction des lois : rendez-vous du droit et de la culture







CHAPITRE II

La longueur des phrases







Ce sujet, on en conviendra, ressortit plus à la grammaire et à la stylistique générale qu'à la stylistique législative en particulier. Toutefois, il est important de rappeler certains principes fondamentaux.

En général, rappelons-nous que la clarté de l'expression dépend en partie de la manière dont on articule les idées ainsi que les phrases qui les portent. Dès lors que nous préconisons de faire, de préférence, de nombreuses phrases courtes, et même de nombreux articles très courts, nous abordons virtuellement le problème de la ponctuation et de la longueur des phrases.

Cela implique déjà le choix de ne pas suivre l'usage anglais qui consiste à faire de très longues phrases, de très longs articles entraînant une ponctuation audacieuse, et souvent peu commode.

Nous avons déjà vu, dans les paragraphes qui précèdent, que la longueur des phrases est un paramètre de leur intelligibilité. Celle-ci sera fonction de plusieurs phénomènes :

— la complexité du propos;

— les concepts en cause;

— la démarche d'esprit adoptée;

— le choix des mots et la capacité intellectuelle du lecteur à en saisir le sens;

— la capacité des mots à contribuer au sens de la phrase;

— l'adaptation de la taille de la phrase à la capacité du lecteur d'en mémoriser les mots et les idées.

Il nous semble en effet qu'il y a une différence importante entre les phrases longues et les phrases courtes, ne serait-ce qu'au plan de la compréhension La phrase courte ne nécessite pour son intelligence que peu de faculté mémorielle. Il n'y a que peu de mots et, lorsqu'on atteint le dernier mot de la phrase, le premier est encore frais à la mémoire. La phrase longue, elle, nécessite au moins trois capacités principales :

— d'une part, la capacité de comprendre de quoi il s'agit;

— d'autre part, la capacité de trouver la signification de la structure nécessairement complexe qu'on a donnée à la phrase;

— et enfin, la capacité de garder en mémoire tous les éléments constitutifs de la phrase, tant qu'on n'aura pas atteint la fin de cette dernière.

On constate dès lors que la compréhension des phrases longues exige plus de capacité, d'effort, que la compréhension des phrases courtes. Il est facile d'imaginer, selon un exercice relativement simple, qu'on divise une phrase de cent cinquante mots en cinq phrases de trente mots. Cet exercice a, pour nous, un immense avantage : précisément celui de limiter les risques de confusion, de compartimenter le propos en contingentant les mots de chaque phrase. Une phrase de cent cinquante mots dresse au départ trois obstacles à la compréhension.

Premier cas : on ne comprend pas ce dont il s'agit.

Deuxième cas : la structure de la phrase, par sa complexité, et peut-être par sa déficience, jette un doute sur l'interaction de ses éléments constitutifs.

Troisième cas : le lecteur, parvenant à la fin de la phrase, a déjà oublié certains détails importants mentionnés en début de phrase.

Le problème de mémorisation que nous venons d'évoquer en troisième hypothèse est plus important qu'il ne paraît. Il y a lecture et lecture. Pour la plupart, tant en France qu'au Québec, nous avons appris à lire à voix haute Or, les programmes d'enseignement n'ont semble-t-il jamais attaché d'importance suffisante à l'apprentissage de la lecture optique.

Monsieur François Richaudeau, dans son ouvrage intitulé La lisibilité, recense trois méthodes principales de lecture1.

Premièrement, la lecture orale

Elle date de l'Antiquité et du Haut Moyen Âge. La structure trop peu élaborée des textes écrits sur ces documents, sans ponctuation, parfois abrégés, se prêtait mal à un balayage visuel rapide; des lecteurs professionnels, lisant à haute voix, étaient couramment employés dans l'Antiquité et au Moyen Âge. Marshall McLuhan explique en quoi ce mode de lecture orale conduisait au développement d'une étonnante mémoire du mot à mot, bien supérieure à celle dont fait preuve le lecteur moderne. Il montre aussi que les conventions littéraires du Moyen Âge résultaient de ce type de lecture, le manuscrit n'étant que le support d'une conversation entre l'auteur et son public. Il y avait alors identité entre trois niveaux d'information : l'écrit, le lu et le dit. Dans la lecture orale, la vitesse de lecture ou de parole est d'environ 9 000 mots à l'heure, soit 50 000 signes à l'heure. Le nombre moyen de signes appréhendés par fixation de lecture varie de six à sept. La durée moyenne de chaque fixation est d'une demi-seconde.

L'analyse de ce mode de lecture orale fait apparaître une certaine inefficacité : en effet, pour transmettre un message unique (le texte écrit ou imprimé) entre une source unique (le livre) et un destinataire unique (la mémoire individuelle), deux organes de nos sens sont sollicités : la vue et l'ouïe, utilisant chacune deux canaux distincts (les trains d'ondes lumineuses et sonores) et deux codes (le code écrit des lettres et celui, oral, des phonèmes)

Deuxièmement, la lecture subvocalisée

De nos jours encore, nombre de personnes n'ont pu s'affranchir de l'apprentissage scolaire de la lecture à voix haute : elles subvocalisent. Leurs lèvres bougent imperceptiblement ou, simplement, les cordes vocales vibrent silencieusement.

Le circuit oeil — cordes vocales — ouïe est devenu inutile. Mais il est également parasitaire. Sa vitesse de propagation est très inférieure à celle du circuit visuel, il freine le circuit visuel et réduit la vitesse de lecture théoriquement possible.

En lecture subvocalisée, la vitesse de lecture est de 13 000 mots à l'heure, soit 70 000 signes à l'heure. Le nombre de signes appréhendés par fixation est de sept, et la durée de la fixation varie d'un quart à un tiers de seconde. L'auteur déduit de son étude que les méthodes scolaires de lecture ont mille ans de retard.

Troisièmement, la lecture visuelle

Notre larynx, qui articule les phonèmes de notre langage à raison de 9 000 mots à l'heure, ou les chuchote à raison de 13 000 mots à l'heure, constitue un frein, un goulot d'étranglement du circuit d'information. Les structures de notre langage, du moins ses infrastructures, sont trop définitives, trop enracinées dans les fondements de notre histoire, de notre civilisation, de notre psychisme, pour que l'on puisse espérer les changer profondément. L'expérience prouve qu'un lecteur visuel, affranchi de toute subvocalisation, dépasse largement les vitesses précédemment citées.

Un lecteur lent déchiffre 20 000 mots à l'heure, soit 110 000 signes.

Un lecteur moyen déchiffre 28 000 mots à l'heure, soit 150 000 signes.

Un lecteur rapide déchiffre 60 000 mots à l'heure, soit 330 000 signes.

Si nous appliquons les résultats de cette recherche à la ponctuation et à la longueur des phrases dans les textes juridiques, nous pouvons énoncer que la compréhension des phrases longues fera face à un double problème de capacité de mémorisation.

Premièrement, il s'agit de la capacité du lecteur d'emmagasiner un certain volume d'informations. Ce paramètre n'a pas une importance majeure dans un débat sur la longueur des phrases.

Deuxièmement, il s'agit de la capacité du lecteur de conserver un certain temps en mémoire les informations qu'il a acquises. Dans ce second domaine, il nous apparaît que la vitesse de lecture peut servir ou desservir, selon le cas, celui qui a une capacité limitée de conserver en mémoire les éléments qui lui sont parvenus. Il semble, d'après l'étude citée du professeur Richaudeau, que très nombreux soient ceux qui lisent encore en chuchotant, selon la méthode de lecture subvocalisée. C'est un phénomène auquel le légiste ne peut pas remédier directement. Aussi, est-il prudent d'en tenir compte dans la taille et dans la structure des phrases.

Nous formions, un peu plus haut, la double hypothèse d'une phrase de cent cinquante mots divisée en cinq phrases de trente mots. Nous prétendions alors que cette division permettrait de diminuer les risques d'incompréhension du propos. À la lumière de la typologie des lectures dressée par le professeur Richaudeau, nous nous permettons de croire que, dans une phrase de cent cinquante mots, l'incompréhension d'une partie de cette dernière l'affecte en entier. Si on divise le propos en cinq phrases distinctes, l'obscurité de l'une d'elles n'affectera pas aussi directement le sens des autres phrases. C'est en ce sens que nous parlons de compartimenter les risques, en contingentant le nombre de mots par phrase.

Certains auteurs pensent que sur le plan de l'intelligibilité des phrases, la longueur et la structure sont indissociables. Certains même, comme le professeur Richaudeau, pensent que la structure est un phénomène plus important que la longueur le professeur Richaudeau pense en effet que la véritable unité linguistique au plan de la compréhension est la sous-phrase et non la phrase. La sous-phrase varie, selon le niveau culturel des lecteurs, entre huit et seize mots. Si une phrase écrite pour un lecteur moyennement cultivé comprend seize mots, elle n'est lisible, selon l'auteur, que si elle est articulée en une suite d'au moins deux sous-phrases comprenant chacune au maximum huit mots. Car si cette phrase commence par un sujet, se poursuit par quatorze adjectifs ou termes incidents et se termine enfin par le verbe, elle est difficilement lisible par le lecteur moyennement cultivé. Elle a même quelque chance de comprendre ce que l'auteur appelle des « lamartinismes »2. En revanche, poursuit l'auteur, une phrase de vingt-quatre mots, composée de trois sous-phrases autonomes de huit mots, jalonnée de mots rappels, voire de répétitions,peut être parfaitement lisible par ce type de lecteur. L'auteur conclut à l'importance de la structure et estime, comme nous l'avons déjà fait plus haut, que plus une phrase est courte, plus sa structure a des chances d'être élémentaire et correcte.

À l'appui de ce que nous avançons en ce qui concerne la mémorisation des mots ou des idées dans une longue phrase, et du danger de perte d'information que comporte la longueur des phrases ou des sous-phrases, citons le professeur Richaudeau :

« Nous avons aussi constaté, au cours de ces expériences, que même sur des suites de mots inférieures à l'empan3 du lecteur, ce dernier, assez souvent, ne mémorisait pas à 100 %, mais à 95, 90 ou 85 %; il pratiquait inconsciemment un léger écrêtage linguistique. Or, dans ce cas, le léger oubli porte presque systématiquement sur les mots de la seconde moitié de la suite proposée... La prudence devrait conduire l'auteur à grouper, au sein de chaque phrase, les mots essentiels, la signification principale, dans la première moitié de cette phrase...

Or, dans un texte usuel, la construction syntaxique est généralement plus complexe, souvent plus subtile, fréquemment hélas plus confuse : la phrase contient plusieurs sous-phrases, les sous-phrases ne sont pas nettement individualisées; leurs longueurs peuvent dépasser l'empan du lecteur. Et dans ces circonstances — nous l'avons constaté au cours de nos expériences — ce sont les mots perçus en début de lecture qui sont les mieux retenus en mémoire immédiate; ce sont les informations significatives initiales qui sont les mieux comprises...

La phrase convenant le mieux à une lecture efficace, la phrase la plus lisible, ramasse donc dans ses premiers mots l'essentiel de l'information, puis distribue les informations secondaires dans un ordre correspondant à leur intérêt décroissant. Lorsque les mots essentiels sont ainsi placés en tête de phrase, celle-ci relève en général de la tournure affirmative. Si ces mots essentiels étaient repoussés à la fin de phrase, celle-ci relèverait davantage de la tournure déductive, démonstrative. »4

De là à dire, comme nous le faisons depuis plusieurs années, qu'il est important, notamment dans les textes de loi, d'indiquer dès le début de la phrase, ou dès le début de l'article, au lecteur justiciable à quoi on veut en venir, quel est le principe qu'on veut mettre de l'avant, quel est le coeur de l'idée principale, il n'y a qu'un pas que le professeur Richaudeau aurait sans doute rapidement franchi s'il s'était intéressé, comme nous le faisons, à la stylistique législative.

Pour terminer sur ce sujet, signalons à ceux qui aiment à suivre les traditions britanniques jusqu'à ses errements stylistiques qu'il faut prendre garde à l'avenir de n'être pas plus perfide qu'Albion elle-même. En effet, dans un rapport intitulé « The Preparation of Legislation », le comité présidé par Sir David Renton a formulé, en mai 1975, plusieurs recommandations dont nous pouvons citer la suivante5 :

« 11.9 Parmi les experts que nous avons entendus plusieurs estiment qu'en matière de rédaction des lois des phrases courtes sont préférables à des phrases longues comportant de nombreuses propositions subordonnées. Le « First Parliamentary Counsel »6 nous dit que la tendance de ses rédacteurs est aux phrases courtes et aux textes aérés. Il fait remarquer cependant que cette tendance emporte certains inconvénients tels un nombre plus élevé de renvois, une longueur accrue des articles et un plus grand nombre d'alinéas. Il considère de toute manière qu'il est trop tôt pour juger des résultats de l'expérience. Sir John Flennes, son prédécesseur, invite également à la prudence : « Certes, les phrases courtes sont plus faciles à manier et à comprendre. Il faut toutefois noter la difficulté de faire le lien entre deux phrases éloignées l'une de l'autre; difficulté qui n'existe pas lorsque les idées concernées sont réunies en une seule phrase ».

11.10 Nous croyons qu'il serait peu sage de réglementer la longueur des phrases ou de suggérer au rédacteur de se limiter à une longueur de phrase donnée. Nous voudrions toutefois souligner à quel point il serait souhaitable de réduire au minimum le nombre de propositions subordonnées qu'on place entre le sujet et le verbe; du moins dans les cas où la phrase n'est pas découpée en alinéas numérotés.

11.11 Dans la pratique, un alinéa ou un article non découpé en alinéas doit tenir en une phrase; autrement dit, chaque fois qu'un arrêt s'impose, on passe à un autre article. Ceci est tout à fait sensé. Quand l'idée est complète, comme c'est le cas à la fin d'une phrase, il vaut mieux le souligner de cette manière. Il arrive cependant que les idées de deux phrases soient à ce point voisines qu'on aurait tort d'en faire deux articles. Il est préférable dans ce cas d'unir les deux phrases par une conjonction de coordination précédée d'un point virgule. Cela accentue le lien et évite parfois la répétition. Nous admettons cependant qu'il existe des circonstances où un temps d'arrêt se présente tout naturellement au milieu d'un article. Nous ne préconisons rien qui aille à l'encontre de cela. (traduction) »

L'Angleterre, nous le voyons, n'en est pas encore à la révolution stylistique en matière législative. Mais ceux qui connaissent le type traditionnel de rédaction législative britannique reconnaîtront dans les quelques lignes citées un progrès sensible, ne serait-ce que sous la forme du doute salutaire.






1 RICHAUDEAU, François, La 1isibilité, coll. : Actualité des Sciences humaines, Paris, Retz, 1976, p. 21 et suiv. [retour au texte]

2 On entend par « lamartinisme » le phénomène qui se produit lorsque l'auteur place trop de mots incidents entre le sujet et le verbe, et se trompe par la suite dans l'accord grammatical du verbe ou du sujet, selon le cas. [retour au texte]

3 On désigne par « empan » la capacité de mémoire immédiate. [retour au texte]

4 RICHAUDEAU, F., op. cit., p. 118. [retour au texte]

5 Le texte original est disponible dans le document « The Preparation of Legislation, Report of a Committee Appointed by the Lord President of the Council, May 1975, London, Her Majesty's Stationery Office. [retour au texte]

6 Organisme qui porte le titre de son directeur et qui est chargé en Angleterre de rédiger les lois et de conseiller le gouvernement sur les questions de constitutionnalité des lois et de techniques législatives et parlementaires en général. [retour au texte]





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