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Le français et les médias : Les habitudes des Québécois

LE FRANÇAIS ET LES MÉDIAS

Les habitudes
des Québécois






CHAPITRE V

Les opinions des Québécois
face aux questions
linguistiques







Ce chapitre tente de cerner les opinions des Québécois à l'égard de deux aspects importants de la question linguistique. Le premier de ces aspects concerne l'intérêt qu'ils portent à la qualité de la langue. L'indicateur retenu pour ce faire est la fréquence avec laquelle ils remarquent les incorrections de langue dans les journaux quotidiens et à la télévision. Le second aspect touche à leurs opinions quant à l'usage et au statut des langues française et anglaise au Québec.

La qualité de la langue est un sujet qui a fait couler beaucoup d'encre au Québec depuis plusieurs décennies. Le petit coup de sonde dont nous rendons compte ici ne fait qu'effleurer la question, mais il permet néanmoins d'estimer la proportion des informateurs qui portent suffisamment d'intérêt à la qualité de la langue pour exercer un esprit critique à cet égard, ce qui comporte en soi un grand intérêt.

Quant aux opinions relatives à l'usage et au statut des langues au Québec, elles constituent une toile de fond qui enrichit la perspective de l'analyse qui vient d'être faite sur les habitudes linguistiques relatives aux médias. Une analyse recoupant systématiquement les questions de comportement avec les questions d'opinion reste à faire.

5.1. LA QUALITÉ DE LA LANGUE

La qualité de la langue est sans contredit un sujet fort délicat, sur lequel toutes les gammes d'opinions peuvent s'exprimer. Régulièrement, des mises en garde sont lancées afin de veiller à la préservation de la langue française. Du côté anglophone, on se préoccupe également de plus en plus de la qualité de la langue anglaise en contexte nord-américain et québécois. Il n'est aucunement question dans le cadre de cette étude d'évaluer d'une façon ou d'une autre la qualité de la langue écrite ou parlée des quotidiens et de la télévision. Tout au plus avons-nous voulu mesurer le degré de sensibilité de la population à cette question. Ainsi, au sujet des quotidiens, les lecteurs se sont vu demander s'il leur arrivait de remarquer des termes ou des tournures de phrases empruntés à l'anglais ou au français selon le cas, de remarquer des fautes d'orthographe ou encore des phrases mal construites. Au sujet de la télévision, ce sont les mauvaises prononciations plutôt que les fautes d'orthographe qui sont soumises à l'appréciation des téléspectateurs.

5.1.1. La préoccupation relative à la qualité de la langue écrite dans les quotidiens

Résultat étonnant de prime abord, les lecteurs francophones des quotidiens de langue française remarquent moins les anglicismes que les lecteurs anglophones. Sans doute les anglophones qui possèdent une compréhension suffisante du français pour lire les journaux dans cette langue reconnaissent-ils plus facilement des termes empruntés à leur langue maternelle que les lecteurs francophones qui ne sont pas nécessairement sensibilisés à l'influence anglaise dans le français écrit ou parlé1. Pour les quotidiens de langue anglaise, il n'existe aucune différence significative quant à la régularité avec laquelle les lecteurs des différents groupes linguistiques remarquent les termes ou les tournures de phrases empruntés à la langue française.

La langue maternelle fait ressortir une plus grande sensibilité à la qualité de la langue dans les quotidiens lorsqu'il est question d'orthographe ou de syntaxe. Par exemple, trois fois plus de francophones que d'anglophones détectent régulièrement (très souvent ou souvent) des fautes d'orthographe dans les journaux de langue française. À l'inverse, trois fois plus de lecteurs anglophones que de lecteurs francophones remarquent des fautes d'orthographe dans les quotidiens de langue anglaise. Les lecteurs allophones, pour leur part, démontrent une sensibilité à la qualité de l'orthographe presque aussi grande que les lecteurs dont la langue maternelle est le français pour les journaux de langue française ou l'anglais pour les journaux de langue anglaise. La syntaxe préoccupe davantage les lecteurs lorsqu'ils lisent les journaux dans leur langue maternelle. Là encore, les allophones font preuve d'un souci assez marqué pour la qualité de la langue écrite. Seulement 3,5 % séparent les lecteurs allophones des lecteurs francophones, lorsqu'il est question de phrases mal construites dans les quotidiens de langue française. Pour les quotidiens de langue anglaise, l'écart entre allophones et anglophones est plus prononcé, mais les allophones démontrent un esprit critique assez développé.

De nombreuses personnes ont donné le signal d'alarme au sujet de la langue enseignée dans les écoles. Le français écrit souffrirait en particulier de l'application de nouvelles méthodes pédagogiques. Les jeunes ne sauraient plus écrire; l'orthographe et la syntaxe les préoccuperaient très peu. Sans prétendre mettre un terme à ce débat, les données recueillies seraient-elles susceptibles d'apporter un éclairage supplémentaire aux discussions en cours? L'attention portée à l'orthographe, à la syntaxe et aux anglicismes devrait être plus grande chez les lecteurs plus âgés, du moins si l'on souscrit à l'hypothèse selon laquelle les jeunes auraient une maîtrise moins grande de leur langue maternelle que leurs aînés. Or, que se produit-il dans la réalité? Lorsqu'il est question de détecter des anglicismes dans les journaux quotidiens, l'âge n'introduit pas de différence significative. Il en est de même pour la syntaxe : les plus jeunes relèvent aussi souvent les phrases mal construites que les lecteurs plus âgés. Par contre, l'orthographe permet une certaine variation selon l'âge. Cette variation se produit dans le sens opposé à l'hypothèse de départ. Les jeunes lecteurs semblent proportionnellement plus nombreux à déceler les fautes d'orthographe dans les quotidiens bien que la relation entre les deux variables ne soit pas très étroite.




1 D'ailleurs, environ 75 % des anglophones qui lisent les quotidiens de langue française affirment que leur compétence pour lire le français est bonne ou excellente. [retour au texte]






TABLEAU V-1

Préoccupation à l'égard de la qualité de la langue dans les quotidiens, selon la langue maternelle des lecteursa (en pourcentages)




TABLEAU V-2

Préoccupation à l'égard de la qualité de l'orthographe dans les quotidiens de langue française, selon l'âge des lecteurs francophones (en pourcentages)




Que ce soit pour l'orthographe, les anglicismes ou la syntaxe, la scolarité développe une plus grande sensibilité aux problèmes d'ordre grammatical ou linguistique entendus au sens strict. Les lecteurs francophones qui n'ont pas dépassé le niveau élémentaire relèvent régulièrement des anglicismes dans une proportion de 10 %. Avec le niveau secondaire, cette proportion passe à 28 %. Au-delà de 13 années de scolarité, la même proportion se maintient autour du tiers. En ce qui concerne les fautes d'orthographe, la progression est tout aussi claire. Les lecteurs ayant moins de huit années d'études à leur actif détectent régulièrement des fautes d'orthographe dans 14,3 % des cas. Entre huit et 12 années de scolarité, la proportion fait plus que doubler alors que les lecteurs qui ont atteint 13 années ou plus de scolarité se préoccupent de l'orthographe dans une proportion de 40 % environ. La syntaxe produit des résultats similaires. Les lecteurs qui ont fréquenté l'école pendant sept années ou moins démontrent une sensibilité à la qualité de la syntaxe dans 16,2 % des cas. Au niveau secondaire, près de 30 % des lecteurs francophones manifestent le même intérêt, tandis que les francophones qui dépassent 12 années de scolarité sont près de 40 % à remarquer régulièrement des phrases mal construites dans les quotidiens de langue française. Le tableau ci-dessous résume ces résultats.



TABLEAU V-3

Préoccupation à l'égard de la qualité de la langue dans les quotidiens de langue française, selon la scolarité des lecteurs francophones (en pourcentages)




L'âge n'exerce pas une plus grande influence sur la sensibilité à l'égard de la qualité de la langue anglaise. Il est en effet impossible de conclure à une relation significative entre l'âge des lecteurs anglophones et la régularité avec laquelle ils détectent des problèmes d'orthographe, de syntaxe ou d'emprunt à la langue française dans les quotidiens de langue anglaise. Quant à la scolarité, le seul élément sur lequel elle exerce un impact significatif serait la syntaxe. À cet égard, aucun lecteur anglophone ayant une scolarité inférieure à huit années ne relève de phrases mal construites dans les quotidiens de langue anglaise. Les lecteurs qui ont atteint le niveau secondaire sont en mesure d'identifier des problèmes syntaxiques dans 16,5 % des cas, Au-delà de 13 années de scolarité, environ deux lecteurs anglophones sur cinq détectent régulièrement des phrases où l'a syntaxe fait défaut. Au sujet de l'orthographe, les résultats seraient voisins, mais ils ne permettent pas de conclure à une relation significative.



TABLEAU V-4

Préoccupation à l'égard de la qualité de la syntaxe dans les quotidiens de langue anglaise, selon la scolarité des lecteurs anglophones (en pourcentages)




Les lecteurs des différents quotidiens de langue française y remarquent-ils dans une même proportion les accrocs à la langue? Il n'entre pas dans notre intention d'affirmer que tel quotidien commet plus de fautes d'orthographe ou de syntaxe que les autres, mais plutôt d'évaluer les préoccupations de leurs lecteurs face à la qualité de la langue. Ainsi, les lecteurs francophones du journal La Presse et du Devoir relèvent plus régulièrement que les lecteurs des autres journaux des emprunts à la langue anglaise, des fautes d'orthographe et des phrases mal construites.



TABLEAU V-5

Préoccupation à l'égard de la qualité de la langue dans les quotidiens de langue française, selon le quotidien lu par les lecteurs francophones (en pourcentages)




Ces résultats n'ont rien de surprenant lorsque l'on sait que les lecteurs des différents journaux ne sont pas scolarisés dans les mêmes proportions et que la scolarité influe sur le degré de préoccupation à l'égard de la qualité de la langue. Ainsi, 73,7 % des lecteurs francophones du Devoir et 51,5 % des lecteurs de La Presse ont plus de 12 années de scolarité. À l'opposé, Le Soleil et Le Journal de Québec comptent respectivement 32,7 % et 27,8 % de lecteurs ayant complété plus de 12 ans d'études. Le seul résultat qui s'écarte de cette tendance se rencontre chez les lecteurs francophones du Journal de Montréal qui remarquent à une fréquence relativement élevée les fautes d'orthographe, de syntaxe et les anglicismes et qui n'ont fréquenté le niveau postsecondaire que dans une proportion de 28,5 %. Cette observation laisse croire qu'au-delà de l'explication par la scolarité, d'autres éléments entreraient en ligne de compte. Malheureusement, même si la dimension régionale apparaît plausible de prime abord, la taille de l'échantillon ne permet pas de ventiler les résultats selon la scolarité, la région, la préoccupation à l'égard de la qualité de la langue et la lecture des différents journaux.

5.1.2. La préoccupation relative à la qualité de la langue parlée à la télévision

Si les quotidiens ne pénètrent pas nécessairement dans tous les foyers, la télévision pour sa part y occupe une place importante. On s'accorde habituellement à dire que la télévision jouit d'une influence non négligeable dans tous les domaines qu'elle touche d'une façon ou d'une autre. Il peut donc être intéressant de constater jusqu'à quel point les informateurs démontrent un certain degré de préoccupation quant à la qualité de la langue parlée à la télévision. Ainsi, au même titre que les lecteurs anglophones et allophones remarquent, davantage que les francophones, les anglicismes dans les quotidiens de langue française, les téléspectateurs non francophones remarquent également plus souvent les anglicismes à la télévision de langue française. En ce qui concerne la télévision canadienne-anglaise, l'auditoire non francophone détecte plus souvent les emprunts à la langue française que l'auditoire francophone.

Un certain nombre de téléspectateurs relèvent régulièrement de mauvaises prononciations chez les animateurs ou les artistes invités à la télévision de langue française. Cependant, la langue maternelle n'introduit pas de différence significative quant à la fréquence à laquelle sont remarquées ces mauvaises prononciations. À la télévision canadienne-anglaise toutefois, les anglophones, plus souvent que les auditeurs d'autres langues maternelles, détectent de mauvaises prononciations. Un anglophone sur cinq remarque régulièrement de mauvaises prononciations, alors que seulement un francophone sur dix fait de même. Les allophones remarquent aussi moins souvent que les anglophones les prononciations fautives des animateurs ou artistes invités à la télévision canadienne-anglaise.

Lorsqu'il est question de syntaxe, par rapport aux autres groupes linguistiques, les francophones retrouvent une plus grande maîtrise de leur langue. Le quart des auditeurs francophones détectent des phrases mal construites à la télévision de langue française. Les allophones qui font de même n'atteignent pas 20 % tandis que le pourcentage pour les anglophones se chiffre à 11,9 %. À la télévision canadienne-anglaise, les anglophones conservent l'esprit critique le plus aiguisé en matière de syntaxe anglaise. Un peu moins du quart des téléspectateurs de langue anglaise remarquent régulièrement des phrases mal construites. Les allophones qui partagent le même degré d'observation sont 12,9 % et les francophones 7,4 %.

Comparativement, les francophones décèlent plus souvent de mauvaises prononciations à la télévision de langue française que les anglophones n'en décèlent à la télévision canadienne-anglaise. De même, les francophones remarquent plus fréquemment les anglicismes à la télévision de langue française que les anglophones ne remarquent les emprunts à la langue française, à la télévision canadienne-anglaise. Dans l'ensemble, les allophones détectent plus souvent des accrocs à la langue lorsqu'ils regardent la télévision en français que ce n'est le cas lorsqu'ils regardent la télévision canadienne-anglaise. Avec les données dont nous disposons, il n'est pas possible d'affirmer que la qualité de la langue parlée à la télévision francophone est inférieure à la qualité de la langue à la télévision canadienne-anglaise, mais nous pouvons souligner que les auditeurs remarquent plus souvent des problèmes à la télévision de langue française qu'à la télévision canadienne-anglaise.



TABLEAU V-6

Sensibilité à la qualité de la langue parlée à la télévision, selon la langue maternelle des téléspectateursa (en pourcentages)




Au sujet de la langue écrite, l'analyse selon l'âge fait ressortir une plus grande sensibilité des jeunes lecteurs des journaux de langue française par rapport à la qualité de l'orthographe. C'est le seul élément où l'âge introduit une différence significative, qu'il s'agisse de langue écrite ou de langue parlée. À la télévision de langue française, l'âge des personnes qui remarquent des problèmes de prononciation, de syntaxe ou autres n'entraîne pas de différence non plus. La scolarité, par contre, exerce un effet plus constant. L'exception en ce qui a trait à la télévision de langue française concerne les anglicismes. À cet égard, la sensibilité des auditeurs demeure au même niveau, quel que soit le degré de scolarité. Par contre, la scolarité exerce son influence au sujet des phrases mal construites et des mauvaises prononciations entendues à la télévision de langue française ainsi qu'on peut le constater au tableau suivant.



TABLEAU V-7
Préoccupation à l'égard de la qualité de la langue parlée à la télévision de langue française, selon la scolarité des téléspectateurs francophones
(en pourcentages)



Du côté de la télévision canadienne-anglaise, l'âge des téléspectateurs anglophones n'introduit pas de préoccupation particulière quant à la qualité de la langue parlée. Quant à la scolarité, elle permet de remarquer la qualité de la prononciation.



TABLEAU V-8
Préoccupation à l'égard de la qualité de la prononciation à la télévision canadienne-anglaise, selon la scolarité des téléspectateurs anglophones
(en pourcentages)



5.2. LES OPINIONS RELATIVES À L'USAGE ET AU STATUT DES LANGUES DU QUÉBEC

Parmi les facteurs qui permettent à une langue de survivre et de s'épanouir, lequel, dans l'opinion des Québécois, serait le plus susceptible de porter fruit? Si l'on se fie aux pourcentages d'accord obtenus pour chacun des éléments proposés aux informateurs, l'école ferait davantage l'unanimité, et ce, au sein des trois groupes linguistiques. Quatre francophones sur cinq assurent que c'est par l'école qu'un groupe linguistique peut conserver sa langue. Les anglophones et les allophones qui pensent de la même manière représentent respectivement 75,7 % et 71,9 % de leur groupe linguistique. Bon nombre de francophones croient également qu'une culture, ou plus spécifiquement une langue, doit être alimentée par des lectures et un certain temps d'écoute de télévision et de radio dans sa langue maternelle. Environ trois francophones sur quatre partagent cet avis contre 56,9 % chez les allophones et 46,4 % chez les anglophones. Majoritairement, les francophones estiment que, pour conserver sa langue maternelle, il faut travailler dans sa langue. Les allophones et les anglophones sont loin de partager cette opinion. Les trois quarts des anglophones et plus de 60 % des allophones sont en désaccord avec cette affirmation. Si les francophones appuient majoritairement les mesures qui visent à préserver leur langue, ils ne craignent pas pour autant l'influence de la langue anglaise. Ainsi, plus de la moitié des francophones considère qu'il n'est pas nécessaire que le français soit la seule langue officielle au Québec pour conserver cette langue. Inutile d'ajouter que les anglophones et les allophones croient, encore moins que les francophones, à la nécessité que le français soit la seule langue officielle au Québec. Parmi les anglophones, cette position est quasi unanime; chez les allophones, elle rallie plus de 85 % des effectifs. De plus, la majorité des francophones ne croient pas à la menace que peut représenter pour leur langue la lecture des journaux de langue anglaise ou l'écoute de la télévision de langue anglaise. Environ 60 % des francophones rejettent l'idée que l'avenir du français est menacé dans les régions où les francophones lisent fréquemment les journaux de langue anglaise ou regardent fréquemment la télévision de langue anglaise. Les anglophones ne croient pas davantage que l'avenir du français puisse être compromis par les éléments mentionnés; plus de 90 % des anglophones et 75 % des allophones partagent cette absence de préoccupation. Les francophones, pour une majorité, ne sont pas très inquiets non plus de l'influence que peut représenter la télévision américaine sur l'identité québécoise. En fait, moins de 40 % appuient l'affirmation selon laquelle l'influence de la télévision américaine peut nous faire perdre notre identité québécoise. Les allophones sont même proportionnellement aussi nombreux à se préoccuper de l'impact, sur l'identité québécoise, du mode et du style de vie véhiculés par la télévision produite et diffusée au-delà du 45e parallèle.

Sur des aspects plus généraux, la quasi-totalité des francophones considèrent que l'immigrant qui s'établit au Québec devrait apprendre le français en premier. Environ les deux tiers des anglophones et des allophones appuient également cet énoncé de principe. Bien plus, les trois quarts des anglophones et près de 90 % des allophones croient que toute personne qui demeure au Québec devrait savoir parler français. Les francophones, il va sans dire, partagent aussi cette opinion. Pourtant, si l'ensemble des Québécois favorise l'utilisation du français, ils ne croient pas pour autant que l'on puisse se passer de la langue anglaise, ce qui confirme l'importance que les Québécois accordent au bilinguisme individuel. Les trois quarts des francophones croient qu'il faudra toujours que les Québécois sachent parler anglais, puisque le Québec fait partie de l'Amérique du Nord. La proportion s'élève à près de 90 % chez les anglophones et les allophones. Dans des secteurs plus spécifiques, les Québécois rejettent l'idée selon laquelle le français ne se prête pas aux exigences de la technique moderne. Quatre francophones sur cinq ne partagent pas cette idée, deux anglophones sur trois et sept allophones sur dix sont dans la même situation. Selon 77,4 % des francophones, le domaine des affaires ne saurait être réservé à la langue anglaise. Les allophones et les anglophones, quant à eux, repoussent à 60 % environ l'opinion qui veut que l'anglais demeure inévitablement la langue des affaires et de la finance au Québec. À partir de ce point, les opinions entre groupes linguistiques se départagent plus significativement. Ainsi, pour les francophones, le français doit être la langue du travail au Québec. L'opinion des anglophones est diamétralement opposée à celle des francophones : 80,0 % rejettent cette idée. Les allophones sont plus nuancés, mais demeurent en majorité opposés à l'idée du français comme langue du travail au Québec. De plus, pour les francophones, la seule façon de conserver leur culture est d'exiger de parler français en toute occasion au Québec. Pour leur part, 81,5 % des anglophones et 58,7 % des allophones ne croient pas que cela soit essentiel au maintien du français au Québec.



TABLEAU V-9

Pourcentage d'appui (tout à tait d'accord et d'accord) à chacun des énoncés relatifs à l'usage et au statut des langues au Québec, selon la langue maternelle (en pourcentages)




5.3. CONCLUSION

Que pouvons-nous retenir des attitudes des Québécois face aux aspects des questions linguistiques que nous leur avons soumis? D'abord, c'est la minorité des informateurs des différents groupes linguistiques qui remarquent régulièrement des accrocs à la qualité de la langue dans les journaux et à la télévision. Ainsi, pour les quotidiens de langue française, environ le tiers des lecteurs francophones se révèlent soucieux de l'orthographe et de la syntaxe. Dans les quotidiens de langue anglaise, les lecteurs anglophones détectent les mêmes problèmes dans des proportions équivalentes. En ce qui concerne les anglicismes, les lecteurs anglophones et allophones des journaux de langue française les remarquent plus fréquemment que les lecteurs de langue maternelle française. Le problème inverse se produirait beaucoup moins souvent : une proportion restreinte de lecteurs des quotidiens de langue anglaise notent des emprunts à la langue française et les différents groupes linguistiques ne se distinguent pas à cet égard. Les lecteurs allophones se montrent relativement préoccupés de la qualité de la langue. Que ce soit dans les quotidiens de langue française ou de langue anglaise, ils soulignent à des fréquences comparables les mêmes difficultés que les lecteurs qui lisent dans leur langue maternelle.

Les tendances observées au sujet des journaux se reproduisent, jusqu'à un certain point, pour la télévision. Les auditeurs qui regardent la télévision dans leur langue maternelle relèvent plus souvent les mauvaises prononciations et les phrases mal construites. Cependant, les francophones se montrent davantage préoccupés par la qualité de la prononciation entendue sur les ondes des stations qui diffusent en français que ne le sont les anglophones à l'égard de la télévision de langue anglaise. Au même titre que les lecteurs anglophones des journaux de langue française détectent plus souvent les anglicismes, les auditeurs anglophones de la télévision de langue française soulignent aussi plus régulièrement les emprunts à la langue anglaise. Par ailleurs, les préoccupations des allophones à l'égard de la qualité de la langue parlée à la télévision s'expriment davantage pour la télévision de langue française que pour la télévision de langue anglaise.

Les opinions face aux politiques linguistiques et à leurs retombées permettent de confirmer l'attachement des Québécois francophones à leur langue. Ainsi, plus de 90 % des francophones croient que l'immigrant qui s'établit au Québec devrait apprendre le français en premier et que toute personne qui demeure au Québec devrait savoir parler français. Les groupes anglophones et allophones appuient aussi majoritairement ces affirmations. Les francophones croient également que le français doit être la langue du travail au Québec; ils rejettent l'énoncé selon lequel l'anglais doit demeurer la langue des affairas au Québec ou encore celui qui affirme que le français ne se prête pas aux exigences de la technique moderne. Sur ces derniers points, les anglophones et les allophones partagent l'opinion des francophones, mais à un degré moindre. Sur la langue du travail, l'accord se brise : les groupes non francophones ne croient pas à la nécessité du français. Par contre, tout comme les francophones, ils pensent que l'école est un instrument de préservation de la langue. Selon les francophones, les médias peuvent également influencer la sauvegarde d'une langue : les trois quarts d'entre eux affirment qu'il est nécessaire de lire, de regarder la télévision et d'écouter la radio dans sa langue pour arriver à la préserver. Les allophones et les anglophones se montrent plus partagés sur cette question. Afin de conserver leur culture, les francophones croient essentiel d'exiger de parler français en toute occasion au Québec. Plus de 80 % des anglophones réfutent cette affirmation tandis que les allophones la rejettent à 58,7 %.

Si les francophones se montrent attachés à leur langue, certaines questions les préoccupent moins. De plus, ils reconnaissent un avantage certain au bilinguisme individuel. Dans le contexte nord-américain, les trois quarts des francophones croient qu'il faudra toujours que les Québécois sachent parler l'anglais. Inutile de préciser que les allophones et les anglophones partagent cet avis. Dans la majorité des cas, les francophones, pas plus que les anglophones et allophones, ne croient à la menace que peuvent représenter la télévision ou les journaux de langue anglaise pour l'identité québécoise et la langue française. Finalement, les Québécois francophones sont partagés quant à la nécessité du français comme seule langue officielle au Québec, tandis que les anglophones et les allophones rejettent massivement cette mesure. En bref, les Québécois francophones croient à certains facteurs lourds pour préserver la langue française à l'école, la langue du travail, la langue d'usage des immigrants, la langue des affaires et de la finance et, dans certains cas, la langue de consommation des médias.






Conclusion






Le Québec constitue une enclave francophone dans un territoire nord-américain où prédomine la langue anglaise. Depuis la conquête, le français et l'anglais ont coexisté au Québec, mais non pas sans heurts. Depuis une vingtaine d'années, les Québécois ont, d'une façon plus intense, pris conscience de la place qui devrait revenir au français comme langue de la majorité francophone. Une pression s'est donc exercée en faveur de la francisation et, au cours des années 70, le gouvernement du Québec a légiféré, d'abord par la loi 22 et, ensuite, par la Charte de la langue française.

Au-delà de ses stipulations bien précises sur le droit d'utiliser le français dans plusieurs domaines d'activités, la Charte de la langue française est un instrument de promotion de la langue française. Ainsi, elle confie au Conseil de la langue française le mandat de surveiller la situation linguistique dans son ensemble et c'est de ce mandat qu'émane la présente recherche. Les médias, par leur puissance de diffusion, exercent un rôle important du point de vue du statut des langues. Quelles places respectives occupent les médias de langue française dans les activités culturelles des Québécois de toutes origines linguistiques, voilà la question à laquelle nous avons tenté d'apporter une réponse tout au long de ce rapport. Quand cela était possible, nous avons tenté aussi de voir si la situation a évolué entre 1971 et 1979. Rappelons ici les résultats les plus marquants.

La majorité des Québécois lisent des quotidiens, des hebdomadaires et des revues, mais la proportion des lecteurs varie en fonction du type de média écrit et de la langue maternelle des lecteurs. Ce sont les quotidiens qui suscitent le plus d'intérêt : 81,5 % des informateurs s'adonnent à la lecture de ce média, alors que seulement 67,4 % lisent des revues et 60,1 % des hebdomadaires.

Les trois groupes linguistiques se distinguent aussi par la langue dans laquelle ils s'adonnent à la lecture des médias. Ainsi, bien que les lecteurs francophones et anglophones lisent des quotidiens publiés dans leur langue dans des proportions identiques (98 %), lis diffèrent passablement par la lecture de quotidiens dans leur langue seconde. Les quotidiens de langue anglaise ne sont lus que par 19,6 % des lecteurs francophones alors que les quotidiens de langue française attirent 34,8 % des lecteurs anglophones. Les lecteurs allophones, pour leur part, lisent un peu plus les quotidiens de langue anglaise (66,3 %) que ceux de langue française (61,3 %). Enfin, les anglophones et les allophones sont proportionnellement deux fois plus nombreux (33 %) que les francophones (18 %) à lire des quotidiens dans les deux langues.

Dans le cas des médias électroniques, la situation se révèle tout autre. La coexistence de l'anglais et du français conduit à des échanges linguistiques qui traduisent un déséquilibre en faveur de la langue anglaise. Les francophones se révèlent plus perméables à la télévision de langue anglaise que ne le sont les anglophones à la télévision de langue française. C'est ainsi que 42,5 % des francophones n'écoutent que la télévision de langue française, alors que les anglophones qui regardent seulement la télévision en anglais atteignent 52,4 %. Les allophones, pour leur part, accentuent ce déséquilibre en faveur de l'anglais : ils sont deux fois plus nombreux à regarder exclusivement la télévision de langue anglaise plutôt que la télévision de langue française. L'avantage de la télévision de langue anglaise peut se lire aussi en termes d'heures d'écoute. Elle recueille 29,1 % des heures d'écoute des francophones alors que la télévision de langue française n'obtient que 12 % des heures d'écoute des anglophones. De plus, les allophones accordent les deux tiers de leurs heures d'écoute à la télévision de langue anglaise.

Par ailleurs, la télévision d'origine américaine, de par l'intérêt qu'elle suscite, produit un impact certain en faveur de l'anglais. Les anglophones et les allophones s'adonnent à cette activité de façon particulière (79,4 % et 67,0 %), les francophones se montrant plus réservés sur ce point (34,2 %). Cependant, la progression actuelle de l'abonnement à la télédistribution peut, à plus ou moins long terme, produire des effets qui auraient pour conséquence de renforcer l'impact de la télévision américaine. Le taux d'abonnement au câble s'avère plus faible chez les francophones (26,6 %) comparativement aux allophones (42,4 %) et aux anglophones (54,6 %), mais il semble que des percées importantes s'opèrent dans certaines régions traditionnellement très francophones (Mauricie et Saguenay—Lac-Saint-Jean), de sorte qu'en plus de la télévision française, on accroît aussi l'accès à la télévision de langue anglaise.

En ce qui concerne la radio, la même proportion d'anglophones et de francophones (62,9 % et 65,0 %) l'écoute exclusivement dans leur langue maternelle. Quant aux allophones, ils sont 40,2 % à écouter la radio dans les deux langues; 30,9 % l'écoutent uniquement en anglais et 27,7 % uniquement en français. Ces résultats pour l'écoute de la télévision et de la radio montrent que la langue française ne profite pas du fait que les francophones soient largement majoritaires au Québec. Bien au contraire, puisque deux francophones sur cinq qui écoutent la télévision ou la radio de langue anglaise procurent un très vaste auditoire francophone aux médias du groupe anglophone. L'inverse n'est pas vrai puisqu'il faudrait que les anglophones et les allophones écoutent dans des proportions bien plus élevées la télévision et la radio de langue française pour que cette dernière voie son statut rehaussé du simple point de vue de l'usage.

En ce qui concerne la lecture de livres, il ne se produit pas une très grande interaction linguistique. Très majoritairement, les groupes francophone et anglophone concentrent leur lecture dans leur langue maternelle : 81 % des lecteurs francophones lisent des livres en français seulement et 87 % des lecteurs anglophones, des livres en anglais seulement. Sur les lecteurs allophones, la langue anglaise exerce plus d'attrait : 50,3 % lisent exclusivement des livres en anglais, 23,5 % uniquement des livres en français et 26,2 % ont lu des livres dans les deux langues.

Pour les lectures professionnelles, la situation est différente : l'interaction linguistique favorise la langue anglaise. Chez les anglophones, les lectures de travail exclusivement en anglais dépassent 85 %, alors que seulement 68 % des francophones font de telles lectures exclusivement en français.

Les activités culturelles sont aussi sources d'échanges linguistiques. Les francophones se montrent moins assidus à visionner uniquement des films en langue française (69,7 %) que les anglophones, uniquement des films en langue anglaise (81,0 %) et les allophones préfèrent nettement le cinéma en langue anglaise (61,5 %) au cinéma en langue française (17,9 %). Le théâtre, par contre, semble restreindre au minimum les échanges linguistiques, la quasi-totalité des francophones ayant assisté uniquement à des pièces de théâtre en français. Enfin, un des seuls secteurs où l'interaction linguistique se fait en faveur du français est le domaine du spectacle, les spectateurs francophones préférant plus souvent que leurs homologues anglophones assister seulement à des représentations dans leur langue maternelle.

Du côté des attitudes linguistiques, on obtient un aperçu de la préoccupation que suscite la qualité de la langue au sein des divers groupes linguistiques en observant la fréquence avec laquelle ils remarquent les incorrections de langue dans les médias. Grosso modo, pour les trois groupes linguistiques, il n'y a pas plus du tiers des informateurs qui se préoccupent de cette question. La principale différence se situe du côté de la langue parlée à la télévision où davantage de francophones se montrent préoccupés de la qualité de la langue de la télévision de langue française comparativement à la préoccupation des anglophones pour leur télévision. La différence est particulièrement forte en ce qui concerne la prononciation.

Les opinions face aux politiques linguistiques et à leurs retombées permettent de confirmer l'attachement des Québécois francophones à leur langue. Ceux-ci croient en l'importance de certains facteurs lourds dans la préservation du français : l'école, la langue du travail, la langue des affaires et de la finance et, dans certains cas, la langue de consommation des médias. Ils tiennent à ce que les immigrants fassent l'apprentissage du français et pensent que les francophones doivent exiger de parler leur langue en toute occasion au Québec, s'ils veulent conserver leur culture. Par contre, ils accordent un avantage indéniable au bilinguisme individuel et la majorité ne croit pas à la menace que peuvent représenter les médias anglophones pour l'identité culturelle des francophones qui les lisent ou les écoutent.

Comparativement à 1971, la situation que nous venons de décrire est différente à bien des égards, du moins à partir des quelques données dont nous disposons, et ce, sous réserve des différences qui existent entre les deux recherches.

D'abord, les Québécois lisent moins les quotidiens en 1979 (81,5 %) qu'en 1971 (86,2 %) et cette diminution se fait surtout sentir chez les francophones.

Les francophones et les anglophones conservent toujours cette tendance qu'ils avaient en 1971 de lire les quotidiens dans leur langue. Il y a même eu une légère augmentation (5,0 %), mais cette augmentation n'est pas jumelée à une diminution dans la lecture de quotidiens de l'autre langue. Les francophones lisent toujours des quotidiens de langue anglaise dans les mêmes proportions (18,0 % et 19,6 %). Les anglophones, pour leur part, ont triplé leur lecture de quotidiens de langue française : ils étaient 12,0 % en 1971 à lire dans cette langue, alors qu'en 1979, ils dépassent 34 %.

Dans le cas des revues, nous pouvons observer sensiblement les mêmes tendances. Les francophones lisent plus de revues de langue française en 1979 qu'en 1971 (63,2 % et 51,5 %), mais n'ont pas diminué pour autant leur lecture des revues de langue anglaise. Les anglophones ne lisent pas plus dans leur langue en 1979 qu'en 1971 (73,2 % et 72,2 %), mais leur lecture des revues de langue française s'est accrue de façon significative (19,5 % et 12,0 %).

Concernant la télévision, soulignons d'abord la percée de la télévision américaine chez les francophones : elle a progressé de quelque 8 points de pourcentage depuis 1971. Cette augmentation de la consommation de télévision américaine est encore plus importante chez les anglophones que chez leurs concitoyens de langue française. L'abonnement des francophones à la télédistribution s'est accru de 10 % environ depuis 1971 et de 20 % environ pour les anglophones et les allophones. Il existe donc un parallèle entre l'expansion de la télédistribution et la croissance de l'écoute de la télévision américaine.

Bref, autant il y a eu progression du français dans la lecture des médias écrits, autant cette progression cède la place à l'anglais dans l'écoute des médias électroniques. Il faudrait donc suivre de très près l'évolution de la situation, car l'attrait que suscite, chez les francophones, la télévision de langue anglaise n'est pas sans alimenter un certain nombre d'inquiétudes au sujet de leur identité culturelle.

La connaissance de certains éléments de la situation, si elle apporte des réponses, soulève aussi plusieurs questions. Il devient alors important de poursuivre les analyses des différents comportements linguistiques, d'une part, en constituant une mesure globale de la consommation des différents médias et, d'autre part, en tentant devoir si les profils d'écoute et de lecture coïncident avec certaines attitudes à l'égard de la situation linguistique. Ainsi, dans cette course à relais que constitue la recherche, nous laissons, pour une autre étape, la poursuite de la réflexion sur l'ensemble de ces questions.






Annexe A

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