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L'USAGE DU FRANÇAIS AU TRAVAIL

L'USAGE DU FRANÇAIS AU TRAVAIL






CHAPITRE II

L'évolution de l'usage
du français au travail
1971-1979







Ce chapitre décrit l'évolution de l'usage du français chez les travailleurs des trois groupes linguistiques : les francophones, les anglophones et les allophones. Chaque informateur qui a participé aux enquêtes de 1971 et de 1979 devait évaluer son usage personnel du français et de l'anglais au travail1. Il devait d'abord le faire sur la base de deux notions d'ordre général : la formule linguistique privilégiée et le pourcentage général d'usage du français. La formule linguistique privilégiée offrait trois choix : à peu prés uniquement le français, à peu près uniquement l'anglais et les deux langues. Le pourcentage général d'usage du français s'appliquait à l'ensemble de ses communications de travail. Ensuite, l'informateur devait évaluer son pourcentage d'usage du français pour toute une gamme d'activités de communications, tantôt verbales, tantôt écrites, liées à des communications hiérarchiques ou parallèles, internes ou externes.

La perspective que nous adoptons, pour analyser ces données décrivant les usages linguistiques au travail, est la même que celle de la Commission Gendron2. En 1979, la langue française est-elle encore relativement défavorisée sur le marché du travail, soit d'après les termes dé la Commission, une langue marginale puisque les non-francophones en avaient fort peu besoin et que bon nombre de francophones utilisaient autant ou parfois plus l'anglais dans les tâches importantes (spécialisées, rémunératrices, prestigieuses)?

Dans le but de fournir au lecteur une image intégrée de l'état et de l'évolution de l'usage du français pour chaque groupe linguistique, nous traiterons de chacun de ceux-ci séparément en commençant par le groupe francophone. Dans un premier temps, l'analyse portera sur la mesure générale de l'usage du français à partir des indices déjà invoqués, soit la formule linguistique privilégiée et le pourcentage général d'usage du français. Cette mesure générale sera examinée pour diverses catégories socioprofessionnelles.

Dans un second temps, l'usage du français sera observé dans divers types de communications de travail : les communications écrites selon l'origine et le degré de spécialisation du message et les communications verbales selon les statuts linguistique et hiérarchique des interlocuteurs. Comme les groupes linguistiques sont inégalement distribués sur le territoire québécois, nous avons jugé bon, pour la mesure générale de l'usage du français, de ne considérer que les données valant pour la région métropolitaine de Montréal lorsque l'analyse portera sur les anglophones et les allophones. La grille suivante résume la portée géographique de l'analyse pour chacun des groupes linguistiques.




1 Des données récentes pour 1982 sont présentées à la fin de ce chapitre. [retour au texte]

2 Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec. [retour au texte]




Des données pour 1982, issues du Sondage omnibus-printemps 1982 effectué par le Centre de sondage de l'Université de Montréal, sont analysées à la fin de ce chapitre. Elles ne permettent pas toutefois de traiter de la perception des travailleurs non francophones puisque leur nombre est trop restreint dans ledit sondage.

2.1. LA PERCEPTION DES FRANCOPHONES

2.1.1. L'évolution générale de l'usage du français le Québec et le Montréal métropolitain

Le tableau II-1 montre qu'en 1979 70,3 % de tous les travailleurs francophones du Québec utilisent à peu près uniquement le français au travail. Pour le Montréal métropolitain, la situation linguistique est fort différente puisque seulement un peu plus de la moitié (55,4 %) des francophones ne travaillent qu'en français. L'usage du français s'est néanmoins accru davantage à Montréal que dans l'ensemble du Québec au cours de la période 1971-1979. L'écart observé est de 7,4 à Montréal contre 4,1 pour le Québec. Il faut noter que la proportion de ceux qui utilisent uniquement l'anglais n'a pas bougé. L'unilinguisme français a donc progressé aux dépens du bilinguisme.



TABLEAU II-1

Formule linguistique privilégiée par les travailleurs francophones de l'ensemble du Québec et du Montréal métropolitain (en pourcentage)




Le pourcentage général d'usage du français au travail tel que rapporté au tableau II-2 confirme la tendance que nous venons d'observer. L'usage du français s'est accru de 3,1 % au Québec et de 5,0 % à Montréal. Ces données générales reflètent mal la réalité puisqu'elles constituent des moyennes entre des groupes de travailleurs qui ont recours à des formules linguistiques très différentes.



TABLEAU II-2

Pourcentage général d'usage du français par les travailleurs francophones du Québec et du Montréal métropolitain




Le tableau II-3 donne un meilleur aperçu de l'usage des langues au travail chez les travailleurs francophones de Montréal et de l'extérieur de Montréal. Ainsi pour les Montréalais francophones qui utilisent les deux langues au travail, le pourcentage d'utilisation du français s'abaisse à 70,9 %. Les gains de l'usage du français vus sous l'angle du pourcentage d'utilisation du français selon la formule linguistique sont mineurs sauf, peut-être, pour le petit nombre de travailleurs montréalais francophones qui disent travailler à peu près uniquement en anglais. Pour ces derniers, le pourcentage général d'utilisation du français passe de 29,1 % en 1971 à 44,0 % en 1979.



TABLEAU II-3

Pourcentage général d'usage du français par les travailleurs francophones du Montréal métropolitain et de l'extérieur de Montréal, selon la formule linguistique privilégiée




2.1.2. L'évolution de l'usage du français selon diverses catégories socioprofessionnelles : le Québec et le Montréal métropolitain

Dans le but de vérifier si la plus grande utilisation du français demeure liée à des catégories d'emploi subalternes et moins prestigieuses, nous avons ventilé les résultats des enquêtes par les variables suivantes :

  • le groupe professionnel;
  • le secteur industriel;
  • la scolarité;
  • le revenu;
  • le type de tâche;
  • la taille de l'entreprise;
  • la localisation du siège social.

Sur la base des tableaux détaillés3 A-1 à A-7 (ensemble du Québec) et A-8 à A-14 (Montréal métropolitain) et des tableaux-synthèses II-4 et II-5, on peut tirer les quatre conclusions suivantes :

  • Le diagnostic de 1971 se maintient en 1979, c'est-à-dire que les travailleurs francophones utilisent davantage le français lorsqu'ils occupent des emplois subalternes (simples employés, travailleurs manuels de l'industrie et des services), sont faiblement scolarisés, retirent de petits revenus et travaillent pour la petite et la moyenne entreprise dont le siège social est au Québec. Inversement, les travailleurs francophones seront moins nombreux à travailler uniquement en français (de 20 % à 30 % de moins environ) lorsqu'ils occupent des emplois de cadres ou reliés au monde des affaires (administrateurs, vendeurs, secteur de la finance), sont plus scolarisés et retirent de plus forts revenus que la moyenne, effectuent des tâches typiques du monde du commerce et des affaires (traiter avec les gens) et travaillent dans la grande entreprise dont le siège social serait situé hors du Québec. Les travailleurs francophones du secteur des transports et communications utilisent aussi moins le français, mais ce secteur d'activités se prête par sa nature à plus de contacts interlinguistiques.

  • Ce n'est généralement pas dans les catégories socioprofessionnelles pour lesquelles le français demeure moins utilisé en 1979 que le progrès a été le plus marqué par rapport à 1971. Aux tableaux II-4 et II-5, on constate que, pour l'ensemble du Québec, seulement deux catégories sur les huit pour lesquelles l'usage du français est le plus faible se retrouvent parmi celles qui ont le mieux progressé depuis 1971. Il s'agit des catégories « finances » et « traiter avec les gens ». A Montréal, aucune catégorie parmi celles où le français demeure moins utilisé en 1979 ne se retrouve parmi celles qui ont enregistré un meilleur progrès depuis 1971 si ce n'est des analogies que l'on peut faire entre des groupes professionnels et des secteurs industriels (vendeurs et commerce, le secteur des transports et communications et les employés dudit secteur). Il faut souligner aussi toute l'importance que revêt la régression de l'usage du français chez les administrateurs francophones 7,7 % de moins parmi eux travaillent uniquement en français en 1979 dans l'ensemble du Québec et 2,4 % à Montréal. Finalement, la plupart des catégories qui ont le mieux progressé du point de vue de l'usage du français se situent au niveau intermédiaire, entre celles pour lesquelles le français est soit en bonne soit en mauvaise position : employés de bureau, de huit à douze ans de scolarité, revenu entre 15 000 $ et 30 000 $, moyenne entreprise, tâche : lire et écrire.

  • Le pourcentage général d'utilisation de l'anglais chez les francophones qui travaillent dans les deux langues varie peu, quelles que soient les catégories d'analyses; il atteint de 25 % à 30 % de leurs communications de travail, plutôt 25 % dans l'ensemble du Québec et plutôt 30 % pour le Montréal métropolitain.




3 Voir l'annexe A. [retour au texte]






TABLEAU II-4

Évolution de l'usage du français, selon diverses catégories socioprofessionnelles, pour les travailleurs francophones de l'ensemble du Québec



TABLEAU II-5

Évolution de l'usage du français au travail, selon diverses catégories socioprofessionnelles, pour les travailleurs francophones du Montréal métropolitain




2.1.3. L'évolution de l'usage du français selon divers types de communications de travail

Rappelons que, dans le but de réduire les coûts de l'enquête, seuls les francophones qui utilisaient entièrement (2,8 %) ou partiellement (26,9 %) l'anglais au travail ont répondu aux questions portant sur les activités de communications particulières.

Les communications particulières peuvent être subdivisées en deux grandes catégories : les communications écrites et les communications verbales. Les communications écrites peuvent à leur tour être sous-catégorisées selon qu'elles soient internes ou externes et selon que l'informateur soit émetteur ou récepteur de textes écrits. Enfin, tout le rituel bureaucratique qui consiste à remplir des formulaires constitue aussi une somme importante des activités écrites au travail.

Les communications verbales au sein de l'entreprise se prêtent moins bien à ce type de catégorisation. Nos données nous permettent plutôt de les considérer d'après le statut hiérarchique et le statut linguistique des interlocuteurs.

2.1.3.1. Les communications écrites
  • Lecture et écriture de textes

    Le tableau II-6 indique le pourcentage d'utilisation du français, compte tenu que les textes peuvent être destinés à l'extérieur ou à l'intérieur de l'entreprise, qu'ils peuvent être généraux ou spécifiques et que l'informateur peut en être l'émetteur (il les écrit) ou le récepteur (il les lit). Les données valent pour le sous-échantillon des francophones qui emploient partiellement ou entièrement la langue anglaise au travail.

    Trois constats se dégagent du tableau. Premièrement, le progrès de l'usage du français pour les communications écrites internes atteint presque le double de celui observé pour les communications écrites externes. Deuxièmement, c'est dans la position de récepteur de communications écrites provenant de l'extérieur de l'entreprise que les francophones doivent utiliser le plus l'anglais. Enfin, les écarts se traduisant par un usage moindre du français dans la position de récepteur que dans celle d'émetteur se sont maintenus entre 1971 et 1979 sauf pour les textes internes généraux où l'écart se réduit (2,2 % par rapport à 6,2 %).

    On peut conclure que ce sont les communications externes qui limitent le plus le progrès de l'usage du français chez les travailleurs francophones. Plus précisément, on peut y voir un support à ceux qui préconisent une pression sur les fournisseurs de l'entreprise (position récepteur) comme étant un moyen privilégié de parvenir à une plus grande francisation des communications de travail. Les catalogues et les modes d'emploi, les bons de commande et les factures ont un impact assez lourd sur la langue quotidienne des travailleurs.



TABLEAU II-6

Pourcentage d'usage du français dans les communications écrites par les francophones de l'ensemble du Québec qui ne travaillent pas uniquement en français, selon le point d'origine du messagea




  • Les formulaires

    Le tableau II-7 montre que l'usage du français s'est accru de façon appréciable dans les communications écrites standardisées que constituent les formulaires. La proportion des francophones du sous-échantillon qui remplissent les formulaires uniquement en français passe de 32,0 % en 1971 à 52,7 % en 1979. La cause la plus importante de ce progrès du français semble être une baisse importante de la circulation de formulaires rédigés en version unilingue anglaise au profit de celle en version unilingue française (écart de 17,8 % par rapport à 1971). Les formulaires, bons de commande, factures, fiches, etc. sont probablement les premiers éléments des communications de l'entreprise qui sont visés par les programmes de francisation. Ils sont facilement repérables, nécessitent peu d'investissement en frais de traduction, l'impact de leur traduction est immédiat sinon spectaculaire et enfin, ils modifient probablement plus les habitudes linguistiques des employés subalternes que celles des cadres.



TABLEAU II-7

Distribution des travailleurs francophones de l'ensemble du Québec qui ne travaillent pas uniquement en français, selon la langue de réception et de réponse des formulaires au travail (en pourcentage)




2.1.3.2. Les communications verbales

Le tableau II-8 montre que le pourcentage d'utilisation du français est faible (environ le tiers du temps) lorsque l'interlocuteur d'un francophone qui utilise deux langues au travail est un anglophone. Les progrès réalisés depuis 1971 sont liés au statut hiérarchique des interlocuteurs, l'usage du français s'est accru surtout lorsque le francophone est patron et l'anglophone est subordonné (+ 9,3 %). Les progrès sont deux fois moins importants (+ 4,6 %) lorsque l'anglophone est patron. Les communications verbales entre collègues (même niveau hiérarchique) ont connu un progrès qui se situe à mi-chemin (+ 6,9 %) par rapport à celles que nous venons d'évoquer. Enfin, lorsque l'interlocuteur du francophone est un allophone (langue maternelle), il réussit difficilement à lui parler français soit environ 50 % du temps lorsqu'il s'agit du supérieur immédiat ou d'un collègue et environ les deux tiers du temps lorsqu'il s'agit d'un subordonné.



TABLEAU II-8

Pourcentage d'usage du français dans les communications verbales des travailleurs francophones de l'ensemble du Québec qui ne travaillent pas uniquement en français, selon le statut hiérarchique et le statut linguistique des interlocuteurs




2.1.4. Résumé

En résumé, on constate un progrès général du français chez les travailleurs francophones entre 1971 et 1979. Les gains demeurent toutefois modestes puisque la proportion de ceux qui n'utilisent que le français au travail passe de 66 % à 70 % dans l'ensemble du Québec et de 48 % à 55 % dans le Montréal métropolitain. Le pourcentage général d'utilisation du français ne s'accroît que de 3 % à 5 %.

Comme l'avait constaté la Commission Gendron, le français demeure moins utilisé dans les catégories professionnelles les plus prestigieuses; il a même régressé chez les cadres. Cet état de choses perpétue l'image de langue dominée rattachée à la langue française sur le marché du travail. Donc, de ce point de vue, le diagnostic effectué il y a près de 10 ans vaut toujours.

Il eût fallu que le français progresse davantage dans les secteurs où il était le plus déficitaire en 1971 pour briser cette image négative. Or ce n'est pas le cas. Ainsi à Montréal, dans les secteurs de la finance et des transports et communications, le français a peu progressé alors qu'il a fait des gains importants dans l'Administration publique, un secteur qui se classe parmi les plus francisés.

L'évolution de l'usage du français vue sous l'angle de divers types de communications de travail permet de faire deux constatations importantes. Premièrement, les progrès du français sont meilleurs lorsqu'il s'agit des communications internes et standardisées (formulaires). La « langue des fournisseurs et des clients » prend donc une importance cruciale dans la problématique de francisation des entreprises. Deuxièmement, les francophones imposent difficilement leur langue aux non-francophones qui travaillent dans leur entreprise; ils l'utilisent environ le tiers du temps avec les anglophones et environ la moitié ou les deux tiers du temps avec les allophones. La position hiérarchique des interlocuteurs est déterminante, le supérieur francophone imposant davantage sa langue que le subordonné.

Voilà donc les traits marquants de l'évolution du français comme langue du travail telle qu'elle peut être établie d'après la perception des francophones.

2.2. LA PERCEPTION DES ANGLOPHONES

Rappelons que les données sur l'évolution générale de l'usage du français chez les anglophones sont présentées (points 2.2.1. et 2.2.2.) pour le Montréal métropolitain seulement. De fait, 85,5 % des informateurs de l'enquête y résidaient. Pour ce qui est de l'analyse effectuée en fonction de divers types de communications particulières (point 2.2.3.), l'ensemble des répondants anglophones du Québec est considéré.

2.2.1. L'évolution générale de l'usage du français Montréal métropolitain

Entre 1971 et 1979, l'unilinguisme anglais au travail a perdu du terrain au profit du bilinguisme chez les anglophones de Montréal. La proportion de ceux qui n'utilisent à peu près que l'anglais au travail baisse d'environ 20 % alors que la proportion de ceux qui utilisent les deux langues augmente d'autant.



TABLEAU II-9

Formule linguistique privilégiée par les travailleurs anglophones du Montréal métropolitain (en pourcentage)




Le pourcentage général d'usage du français au travail passe de 15,6 % en 1971 à 26,0 % en 1979, soit un gain de pourcentage de 10,4 %.



TABLEAU II-10

Pourcentage général d'usage du français par les travailleurs anglophones du Montréal métropolitain




2.2.2. L'évolution de l'usage du français, selon diverses catégories socioprofessionnelles : Montréal métropolitain

Sur la base des mêmes variables utilisées pour les francophones, deux constats se dégagent des tableaux A-15 à A-214 et du tableau-synthèse II-11.

  • Que l'on ventile les données par le groupe professionnel, le secteur industriel, la scolarité, le revenu, le type de tâche, la taille de l'entreprise ou le siège social, environ 50 % des anglophones du Montréal métropolitain travaillent presque uniquement en anglais. L'autre moitié travaille surtout dans les deux langues, soit en utilisant le français durant 30 % à 40 % de son temps de travail.

  • Le tableau-synthèse II-11 indique cependant une tendance à un usage plus élevé du français pour les catégories de la main-d'œuvre anglophone qui exercent leurs activités auprès du public (vendeurs, commerce, Administration publique, traiter avec les gens). Ces catégories produisent des proportions d'usagers du français (la plupart travaillant dans les deux langues) qui fluctuent entre 60 % et 75 %. Cependant, certaines catégories d'activités (transports et communications, services personnels et sociaux), qui s'exerceraient auprès du public dans les localités où la concentration des anglophones est élevée, offriraient une possibilité plus grande de ne travailler qu'en anglais.



TABLEAU II-11

Évolution de l'usage du français, selon diverses catégories socioprofessionnelles, pour les travailleurs anglophones du Montréal métropolitain




4 Voir l'annexe A. [retour au texte]




2.2.3. L'évolution de l'usage du français selon divers types de communications de travail

Les deux dimensions d'analyse adoptées pour les francophones au point 2.1.3. sont reprises ici.
2.2.3.1. Les communications écrites
  • Lecture et écriture de textes

    Selon le tableau II-12, le poucentage d'utilisation du français s'est accru dans toutes les catégories, mais le progrès est plus élevé pour les textes internes généraux (émetteur, 19,6 % et récepteur, 19,1 %) de même que pour les textes externes lorsque l'informateur était dans la position de récepteur (18,1 %). L'usage du français s'est accru plus lentement pour les textes spécifiques internes (émetteur ou récepteur) et les textes externes (émetteur). Les écarts entre les positions d'émetteur et de récepteur de textes sont généralement les mêmes en 1979 qu'en 1971, On peut donc conclure qu'écrire en français lorsqu'il s'agit de textes spécifiques ou destinés à l'externe et lire en français lorsqu'il s'agit de textes spécifiques, représentent des activités de communications plus difficiles à franciser chez les travailleurs anglophones.



TABLEAU II-12

Pourcentage d'usage du français dans les communications écrites par les anglophones de l'ensemble du Québec, selon le point d'origine du messagea




  • Les formulaires

    L'usage du français a progressé dans les activités écrites formelles que représentent les formulaires. La proportion des anglophones du Montréal métropolitain qui remplissent des formulaires uniquement en français est passée de 3,7 % à 11,3 % entre 1971 et 1979. On constate aussi au tableau II-13 que la proportion de ceux qui reçoivent des formulaires unilingues anglais a fortement baissé (- 22,2 %) et ce, surtout au profit des formulaires bilingues.



TABLEAU II-13

Distribution des travailleurs anglophones de l'ensemble du Québec, selon la langue de réception et de réponse des formulaires au travail (en pourcentage)




2.2.3.2. Les communications verbales

En 1979, les anglophones usent du français dans une proportion plus élevée lorsque leur interlocuteur francophone est un subordonné (50,9 %) que lorsqu'il s'agit d'un supérieur immédiat (42,7 %) ou d'un collègue (41,1 %). C'est aussi dans leurs communications verbales avec leurs subordonnés francophones que le français a le mieux progressé (+ 22,1 %). Enfin, on constate que le français est peu utilisé lorsque les interlocuteurs des anglophones sont des allophones, le pourcentage d'usage du français varie entre 7 % et 17 %.



TABLEAU II-14

Pourcentage de l'usage du français dans les communications verbales des travailleurs anglophones de l'ensemble du Québec, selon le statut hiérarchique et le statut linguistique des interlocuteurs




2.2.4. Résumé

L'usage du français a beaucoup progressé chez les travailleurs anglophones. Alors qu'en 1971, les deux tiers des travailleurs anglophones du Montréal métropolitain n'utilisaient que l'anglais au travail, un peu moins de la moitié (46,7 %) connaît cette situation en 1979. En contrepartie, environ la moitié se sert des deux langues au travail, la langue française constituant alors entre 30 et 40 % de la formule bilingue.

Contrairement à la situation constatée chez les francophones, les variables socioprofessionnelles ont très peu d'influence sur la plus ou moins grande utilisation du français chez les travailleurs anglophones. Peu importe leur statut, environ la moitié d'entre eux ne travaillent qu'en anglais.

Du point de vue des communications de travail écrites, le français a progressé davantage pour les activités de lecture que pour celles d'écriture et d'autant plus qu'il s'agit de textes généraux plutôt que de textes spécifiques. Ces données indiquent que les travailleurs anglophones se trouvent entraînés par le mouvement de francisation. Les écarts entre leur usage du français lorsqu'ils sont récepteurs d'information plutôt qu'émetteurs se sont d'ailleurs maintenus entre 1971 et 1979. La chute de circulation des formulaires unilingues anglais en est d'ailleurs un indice assez probant.

Enfin, le français demeure relativement sous-utilisé dans les communications verbales entre les francophones et les anglophones puisque le pourcentage de son utilisation n'atteint qu'environ 40 % dans les conversations des anglophones avec leur supérieur immédiat ou leurs collègues francophones. Ceci est un autre indice de ce que la langue de la majorité ne réussit pas à s'affirmer comme elle le devrait sur le marché du travail. Mais là comme ailleurs, les progrès du français seraient assez sensibles du moins à en juger par la situation qui prévalait en 1971.

2.3. LA PERCEPTION DES ALLOPHONES

Comme pour les anglophones, nous ne traitons ici que du cas des allophones du Montréal métropolitain lorsqu'il est question de l'analyse de l'évolution générale de l'usage du français (formule linguistique et pourcentage général d'usage du français). Les données sur les activités écrites et verbales valent pour l'ensemble du Québec.

2.3.1. L'évolution générale de l'usage du français Montréal métropolitain

Selon le tableau II-15, le français a gagné des points chez les allophones, mais l'unilinguisme anglais au travail (29,9 %) demeure plus répandu chez eux que l'unilinguisme français (19,9 %). La perte de l'unilinguisme anglais s'est répartie à peu près également au profit de l'unilinguisme français et du bilinguisme. Quant au pourcentage général d'usage du français chez les allophones de Montréal, il s'accroît de 11,9 %, passant de 35,4 % à 47,3 % entre 1971 et 1979.



TABLEAU II-15

Formule linguistique privilégiée par les travailleurs allophones du Montréal métropolitain (en pourcentage)



TABLEAU II-16

Pourcentage général d'usage du français par les travailleurs allophones du Montréal métropolitain




Malgré des progrès sensibles, la langue française est encore loin d'être devenue la langue du travail des allophones de Montréal. La langue qui ne réussit pas à s'imposer à ceux qui ont à faire un choix linguistique entre deux langues d'usage au travail, demeure une langue dominée et d'autant plus qu'elle est la langue de la majorité.

2.3.2. L'évolution de l'usage du français selon diverses catégories socioprofessionnelles : Montréal métropolitain

Selon le tableau II-17 constitué à partir des tableaux A-19 à A-255, le portrait de l'usage du français chez les allophones est net. Les allophones de Montréal emploient davantage le français lorsqu'ils sont peu scolarisés, effectuent un travail manuel ou ont souvent affaire avec le public (employés des transports et communications). À l'inverse, ils utilisent moins le français lorsqu'ils sont plus scolarisés, occupent des emplois de cols blancs (administrateurs, professionnels, employés de bureau) et travaillent dans les secteurs de la finance et de l'industrie manufacturière.

Le meilleur progrès de l'usage du français chez les allophones entre 1971 et 1979 a été enregistré chez les employés de la construction et des transports et communications, soit les deux secteurs où ils utilisent davantage le français en 1979. La tâche « lire et écrire » pour laquelle l'unilinguisme anglais est le plus élevé chez les travailleurs allophones se classe néanmoins parmi les catégories où le français a le mieux progressé au cours de la période 1971-1979, un indice peut-être d'une percée prochaine de l'usage du français dans les occupations du secteur tertiaire. Enfin, les tableaux A-22 à A-28 montrent que si la proportion des allophones qui travaillent dans les deux langues varie entre 40 % et 60 %, l'usage du français compose presque toujours environ 50 % de ce bilinguisme.




5 Voir l'annexe A. [retour au texte]






TABLEAU II-17

Évolution de l'usage du français, selon diverses catégories socioprofessionnelles, pour les travailleurs allophones du Montréal métropolitain




2.3.3. L'évolution de l'usage du français selon divers types de communications de travail

2.3.3.1. Les communications écrites
  • Lecture et écriture de textes

    En 1979, le pourcentage d'utilisation du français varie entre 38 % et 53 pour les diverses catégories du tableau. C'est dans la position de récepteur de textes internes généraux que l'allophone emploie le plus le français (52,7 %). Dans les cinq autres catégories, le pourcentage d'utilisation du français ne varie qu'entre 37 % et 42 %. Le français occupe donc un statut minoritaire dans les communications écrites des allophones. Le meilleur progrès depuis 1971 se situe au niveau des textes internes généraux puisque les écarts de pourcentage atteignent 22 % à 23 %, peu importe que la position soit celle d'émetteur ou de récepteur. Cependant, c'est pour ces mêmes textes internes généraux que l'écart de pourcentage d'usage du français entre l'émetteur et le récepteur est le plus élevé (- 13,8 % et - 15,1 % pour l'émetteur) et cet écart se maintient entre 1971 et 1979. On peut y voir une pression pour franciser qui s'exercerait surtout sur les textes internes généraux. Peut-être se répercutera-t-elle bientôt sur les autres dimensions des activités écrites?



TABLEAU II-18

Pourcentage d'usage du français dans les communications écrites par les allophones de l'ensemble du Québec, selon le point d'origine du messagea




  • Les formulaires

    Le français améliore son statut dans les communications écrites standardisées. La proportion des allophones qui remplissent des formulaires uniquement en français double entre 1971 (15,0 %) et 1979 (33,2 %). Comme pour les autres groupes linguistiques, on décèle une réduction importante des formulaires distribués en version unilingue anglaise entre 1971 (41,6 %) et 1979 (28,5 %).



TABLEAU II-19

Distribution des travailleurs allophones de l'ensemble du Québec, selon la langue de réception et de réponse des formulaires au travail (en pourcentage)




2.3.3.2. Les communications verbales

Le tableau II-20 permet de constater que, peu importe le statut de leur interlocuteur, les allophones se soumettent bien plus souvent à la langue des anglophones qu'à celle des francophones. Au moins 86,5 % (collègues anglophones, 1979) des communications verbales avec les anglophones se déroulent en anglais alors qu'un francophone doit être leur supérieur immédiat pour que le pourcentage de français utilisé atteigne 81,7 %. Entre eux, les allophones n'utilisent le français que pour le tiers de leurs communications verbales. L'évolution de l'usage des langues dans les communications verbales est ambivalente chez les allophones. Le pourcentage de français parlé avec les francophones s'accroît sensiblement entre 1971 et 1979 mais il tend à décroître lorsque les allophones communiquent verbalement avec les anglophones (subordonnés, collègues). Il faut en conclure que la maîtrise du français et la disposition à le parler augmentent chez les allophones mais elles demeurent en deçà de la faveur accordée à l'anglais et celui-ci n'y perd rien.



TABLEAU II-20

Pourcentage de l'usage du français dans les communications verbales des travailleurs allophones de l'ensemble du Québec, selon le statut hiérarchique et le statut linguistique des interlocuteurs




2.3.4. Résumé

Malgré des progrès sensibles, la langue française demeure dominée par la langue anglaise dans les communications de travail des allophones. Alors que 30 % d'entre eux n'utilisent que l'anglais au travail, seulement 20 % n'emploient que le français. Le pourcentage général d'usage du français atteint 47,3 % pour tous les travailleurs allophones, une différence de 11,9 % depuis 1971, mais la composition de la main-d'œuvre nettement favorable aux francophones devrait se traduire par un usage du français beaucoup plus élevé chez les allophones.

L'analyse selon les variables socioprofessionnelles montre que l'usage du français est plus élevé chez les travailleurs manuels, chez les moins scolarisés et chez les employés des transports et communications. Pour les communications écrites, le français ne surpasse l'anglais que lorsque le travailleur allophone se situe dans la position de récepteur de textes internes généraux. Dans les autres cas, l'anglais domine dans 60 % des cas. On décèle néanmoins un progrès du français dans toutes les catégories d'activités écrites.

Dans les communications verbales, le travailleur allophone souscrit davantage à la langue des anglophones qu'à celle des francophones. La position hiérarchique de ces derniers joue sensiblement puisqu'ils imposent davantage leur langue lorsque l'allophone leur est subordonné. Enfin, les allophones entre eux n'utilisent le français que pour le tiers de leurs communications de travail.

2.4. QUELQUES DONNÉES POUR 1982

Avant de tirer la conclusion des analyses précédentes qui portent sur des données de 1971 et de 1979, nous croyons utile de considérer la situation des langues au travail en 1982. Des données aussi récentes sont disponibles grâce au sondage omnibus réalisé par le Centre de sondage de l'Université de Montréal au mois de mai 1982, soit trois ans après notre enquête de 1979. Le sondage omnibus, comme son nom l'indique, touchait à plusieurs sujets dont la langue du travail. Il reprenait les deux questions d'ordre général utilisées dans les enquêtes de 1971 et de 1979 soit celle de la formule linguistique privilégiée au travail et celle sur le pourcentage général d'usage du français.

Le nombre de répondants est suffisant pour faire une analyse comparative chez les francophones mais non pas chez les anglophones et allophones6. Les variations statistiques pour ces derniers pourraient tout aussi bien être imputables au hasard qu'à des changements réels.

Le tableau II-21, qui permet de comparer la formule linguistique privilégiée pour les années 1971, 1979 et 1982, montre un retour au bilinguisme chez les francophones en 1982. L'unilinguisme anglais disparaît à toutes fins pratiques puisque seulement 1 % des francophones le pratique au travail en 1982 par rapport à 2,9 % ou 2,8 % dans l'ensemble du Québec en 1971 et en 1979. Pour le Montréal métropolitain, le pourcentage des francophones qui ne travaillent qu'en anglais passe de 5,3 % en 1971 ou 1979 à 1,1 % en 1982.




6 113 travailleurs anglophones et 63 allophones. [retour au texte]






TABLEAU II-21

Formule linguistique privilégiée par les travailleurs francophones de l'ensemble du Québec et du Montréal métropolitain pour les années 1971, 1979 et 1982 (en pourcentage)




Résultat surprenant toutefois, l'unilinguisme français subit aussi une baisse en 1982 par rapport à 1979. Pour l'ensemble du Québec, la proportion des francophones qui travaillent uniquement en français revient à la proportion de 1971 (66 %). Pour le Montréal métropolitain, l'unilinguisme français régresse aussi quelque peu mais sans atteindre le niveau de 1971 (1982, 52,3 %; 1979, 54,9 %; 1971, 48,0 %).

Au tableau II-22 qui indique le pourcentage d'usage du français chez les francophones qui emploient les deux langues au travail, on décèle aussi un mouvement de recul7. Pour le Montréal métropolitain, le pourcentage d'usage du français passe de 70,8 % en 1979 à 66,3 % en 1982, soit une perte de 4,5 %. Hors Montréal, l'écart est moins élevé, soit - 2,9 %.

Les progrès du français qu'on avait qualifiés de modestes chez les francophones entre 1971 et 1979 deviennent pratiquement nuls lorsque les résultats de 1982 sont considérés. De fait, il faut les lire en termes d'extinction de l'unilinguisme anglais et de progrès du bilinguisme plutôt que d'un mouvement vers une réelle francisation.




7 Les différences de proportions 1979-1982 ne sont toutefois pas significatives selon le test de proportions. [retour au texte]






TABLEAU II-22

Pourcentage général d'usage du français parles travailleurs francophones de l'extérieur de Montréal et du Montréal métropolitain pour les années 1971, 1979, 1982




Comment interpréter l'évolution entre 1979 et 1982? Faut-il l'imputer à des facteurs structurels ou à des changements réels dans les pratiques linguistiques au travail. Il n'est pas possible de procéder à une telle analyse dans le cadre de ce bref aperçu de l'évolution 1979-1982. Il n'est pas certain non plus que nous disposions des données pour le faire, l'échantillon de 1982 étant beaucoup plus petit que celui de 1979.

Les modifications dans la structure de la main-d'œuvre entre 1979 et 1982 ne sont pas évidentes sur la base de variables comme le sexe, l'âge ou la scolarité. Des variables comme le groupe professionnel et le secteur industriel segmentent trop le petit échantillon de 1982 pour que les différences de proportions observées puissent être jugées probantes. Par hypothèse cependant, il est plausible que la main-d'œuvre de 1982 se distribue différemment de celle de 1979, ne serait-ce que par la croissance du chômage provoquée par la crise économique. Les deux enquêtes ayant été effectuées au printemps, on peut se référer aux données de Statistique Canada pour les mois d'avril et de mai 1979 et 1982. En avril 1979, 10,2 % de la main-d'œuvre active du Québec était en chômage par rapport à 13,0 % en avril 1982.

En mai 1979, le taux atteignait 9,8 % contre 13,6 % en mai 1982. Chez les 24 ans et moins, le taux de chômage était de 16,6 % en mai 1979 contre 28,0 % en mai 19828. Il suffirait que les groupes de travailleurs qui utilisent davantage le français au travail aient été plus touchés par le chômage (par exemple, les travailleurs manuels) pour que les résultats des enquêtes de 1979 et de 1982 diffèrent quant à l'utilisation du français au travail.

Par ailleurs, il ne faut pas éliminer a priori une régression de l'usage du français au travail chez les francophones pour toutes sortes de raisons dont certaines sont évoquées dans le chapitre qui suit. Le tableau II-23 montre que les travailleurs qui ont de 8 à 12 ans de scolarité emploient les deux langues dans des proportions significativement plus fortes en 1982 qu'en 1979. Mais la distribution des travailleurs manuels au sein de ces catégories de scolarité est-elle la même pour les deux années d'observation? Voilà donc les raisons structurelles qui réapparaissent.




8 Source : Statistique Canada, La population active, catalogue n° 71-001, mai et avril 1979, mai et avril 1982. [retour au texte]






TABLEAU II-23

Pourcentage des travailleurs francophones du Québec qui emploient les deux langues au travail, selon le niveau de scolarité en 1979 et en 1982




Finalement, il faut retenir que, cinq ans après l'adoption de la Loi 101, il n'y a pas d'indices que le français ait fait des progrès importants du point de vue des habitudes linguistiques des francophones au travail. La petite minorité d'entre eux qui disait ne travailler qu'en anglais en 1971 et en 1979 n'existe pratiquement plus en 1982 mais ceux qui ne travaillaient qu'en français semblent aussi en décroissance. A la lumière des données de 1982, il faut donc relativiser encore davantage les progrès légers du français observés entre 1971 et 1979.

2.5. CONCLUSION

Si l'on s'en tient aux données de 1971 et de 1979, il ressort de l'analyse qui précède que l'usage du français au travail s'est accru entre 1971 et 1979 mais pas suffisamment pour lui enlever son étiquette de langue dominée. Voyons d'abord en quoi cet usage a évolué.

En 1979, 70,3 % des travailleurs francophones du Québec n'utilisent que le français au travail soit 4,1 % de plus qu'en 1971. Pour le Montréal métropolitain, la proportion se réduit à 55,4 % mais avec un gain de 7,4 % depuis 1971. Chez les anglophones du Montréal métropolitain, 46,7 % n'utilisent que l'anglais au travail, soit 20,1 % de moins qu'en 1971. Chez les allophones du Montréal métropolitain, 19,9 % n'utilisent que le français et 29,9 % que l'anglais, soit une perte de 7,5 % pour cette langue et un gain de 4,2 % pour le français depuis 1971. Quant au pourcentage général d'usage du français au travail, il s'élève à 84,2 % pour les francophones du Montréal métropolitain, à 26,0 % pour les anglophones et 47,3 % pour les allophones, soit des gains respectifs de 5,0 %, 10,4 % et 11,9 % depuis 1971. On constate donc que les allophones et les anglophones, encore davantage, ont modifié leurs usages linguistiques dans une plus large mesure que ce n'est le cas pour les francophones. Ces résultats sont tout à fait cohérents si l'on tient compte du fait que les anglophones et allophones sont minoritaires. Si 10 interlocuteurs communiquaient à 100 % dans une langue et qu'un de ceux-ci se met à le faire dans une autre langue, le changement sera de l'ordre de 100 % pour lui mais seulement d'environ 10 pour chacun des autres9. Donc des gains modestes du français du point de vue des francophones et des gains sensibles du point de vue des autres groupes linguistiques sont logiques.

Cependant, juger de l'évolution de l'usage du français à partir de données aussi générales reflète mal la réalité. Il faut plutôt chercher à mesurer l'évolution de son usage dans les situations qui sont cruciales pour son prestige et sa puissance d'attraction. Lorsque cette perspective est choisie, la langue française demeure en 1979 dominée par sa concurrente qu'est la langue anglaise. Prenons à preuve les faits suivants.

Seulement 32,0 % des administrateurs francophones du Montréal métropolitain peuvent n'utiliser que leur langue au travail alors que leurs pairs anglophones peuvent le faire dans 50,3 % des cas. Chez les allophones du Montréal métropolitain, 34,7 % des administrateurs n'utilisent que l'anglais au travail contre 19,9 % pour le français. On constate aussi que l'usage du français a régressé chez les administrateurs francophones depuis 1971. Généralement, les francophones et les allophones utilisent davantage le français lorsqu'ils sont peu scolarisés et lorsqu'ils effectuent un travail manuel. Inversement, les plus scolarisés et les cols blancs utilisent l'anglais dans une plus large proportion.

D'autres données indiquent aussi que le français n'est pas en position de force sur le marché du travail. Les non-francophones l'utilisent relativement peu dans leurs communications écrites et, lorsqu'ils le font, c'est davantage de façon passive (récepteur) que de façon active (émetteur). De plus, ils l'utilisent bien plus comme langue des écrits internes et généraux que comme langue des écrits externes et spécifiques. Enfin, du point de vue des communications verbales, les francophones imposent très peu leur langue à leurs interlocuteurs anglophones, bien qu'ils soient majoritaires dans la main-d'œuvre. Ainsi, les anglophones n'utilisent le français que pour environ 40 % de leurs communications verbales avec leur supérieur immédiat et leurs collègues francophones et 50 % avec leurs subordonnés francophones. Les francophones l'utilisent encore moins dans ces mêmes situations de communications avec leurs interlocuteurs anglophones. De plus, les allophones se soumettent davantage à la langue de leurs interlocuteurs anglophones qu'à celle de leurs interlocuteurs francophones dans les situations de communications verbales.

On peut conclure qu'en 1979 la langue française demeure en position de faiblesse sur le marché du travail même si sa situation s'est améliorée depuis 1971. Les données de 1982 viennent confirmer la fragilité du statut du français comme langue du travail. Alors qu'on aurait pu s'attendre à ce que le français poursuive sa montée, on assiste plutôt à l'affirmation du bilinguisme. L'unilinguisme anglais disparaît mais l'unilinguisme français subit aussi un recul par rapport à 1979.




9 En prenant pour acquis que le volume des communications est réparti de façon égale parmi tous les interlocuteurs. [retour au texte]







Chapitre III

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