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L'USAGE DU FRANÇAIS AU TRAVAIL

L'USAGE DU FRANÇAIS AU TRAVAIL






CHAPITRE III

La francisation des
communications de travail :

QUELQUES FACTEURS FAVORABLES
ET DÉFAVORABLES







Après avoir montré où en était la francisation du point de vue de la langue du travail, nous abordons maintenant l'étude des facteurs qui contribuent à la déterminer. Une connaissance des bases mêmes de l'évolution est de prime importance du point de vue de la conception ou de la révision des politiques de francisation.

Notre enquête ne nous permet pas de procéder à un examen complet des facteurs qui influent sur la francisation. Par exemple, elle ne nous révèle rien sur les programmes de francisation qu'ont pu appliquer les entreprises, rien non plus sur le rôle que peut y jouer la propriété des entreprises. Cependant, plusieurs facteurs — tels que celui de l'évolution de la proportion de francophones dans la main-d'œuvre, celui de l'évolution de la connaissance de la langue seconde chez les divers groupes linguistiques ou ceux encore, du cloisonnement linguistique des univers de travail, de l'évolution des exigences linguistiques imposées aux travailleurs et des attitudes linguistiques de ces derniers — peuvent être étudiés par le biais de l'enquête.

3.1. FRANCISATION ET FRANCOPHONISATION DE LA MAIN-D'OEUVRE

Francisation réfère ici à la progression de l'usage du français alors que francophonisation évoque l'évolution de la proportion de francophones dans la main-d'œuvre. La proportion de l'usage d'une langue dans une situation de communication n'est pas indépendante de la proportion des locuteurs de cette langue qui y sont présents, en prenant pour acquis qu'ils ne sont pas tous parfaitement bilingues ou polyglottes. Ainsi, si la proportion de francophones s'est accrue dans la main-d'œuvre québécoise entre 1971 et 1979, on peut imaginer que ce facteur ait contribué à la francisation des communications de travail.

Le tableau III-1, constitué à partir de plusieurs sources, montre cette tendance à la francophonisation de la main-d'œuvre québécoise. Nous présentons ces données sous réserve puisque les auteurs ne s'accordent pas tous sur la réalité et l'ampleur du phénomène. Leurs sources ne sont pas toujours exactement comparables; parfois des recensements, parfois des enquêtes, parfois le jeu du sous-dénombrement ou de la pondération, parfois toute la main-d'œuvre, parfois seulement les travailleurs à temps plein, voilà autant de facteurs qui peuvent entraîner des biais. Pourtant, peu importe la source de référence pour 1971, le nombre de francophones pour un anglophone augmente (de deux ou de trois) pour l'ensemble de la main-d'œuvre québécoise en 1979. Le rapport francophones/allophones varie moins nettement, mais il évoluerait aussi à l'avantage des francophones.



TABLEAU III-1

Évolution du nombre de francophones par rapport au nombre d'anglophones et d'allophones dans l'ensemble de la main-d'œuvre du Québec, selon diverses années d'observation




La francophonisation de la main-d'œuvre québécoise se confirme aussi par la perception des travailleurs. En 1979 comme en 1971, nos informateurs devaient évaluer le pourcentage de francophones parmi toutes les personnes avec lesquelles elles sont en rapport au travail. Le tableau III-2 montre que les travailleurs de tous les groupes linguistiques en 1979 dénombrent davantage de francophones dans leur univers de travail que ceux de 1971. Donc, on note une francophonisation assez importante pour qu'elle puisse être détectée parle biais de la perception des travailleurs.



TABLEAU III-2

Pourcentage de francophones dans l'univers de travail des travailleurs des divers groupes linguistiques dans l'ensemble du Québec et le Montréal métropolitain




Plusieurs hypothèses ont été posées pour expliquer la francophonisation de la main-d'œuvre. Bernard et Renaud1, après avoir évalué à environ un demi-million la croissance de la main-d'œuvre francophone entre 1971 et 1978, alors que la main-d'œuvre anglophone et la main-d'œuvre allophone auraient stagné, évoquent plusieurs facteurs d'évolution dont les plus plausibles seraient la différence dans la distribution par âge des divers groupes linguistiques composant la main-d'œuvre du Québec et la propension plus forte des anglophones à émigrer du Québec par rapport aux francophones.

Les tableaux III-3 et III-4 tendent à confirmer la première hypothèse, en ce sens que la proportion des francophones dans la population était plus élevée en 1971 chez les 11-17 ans et plus faible pour le groupe des 57-65 ans dans la population active. Donc, les francophones avaient un potentiel plus fort d'entrée sur le marché du travail dans la décennie 70 et un potentiel plus faible de sortie, ce qui devait logiquement amener leur augmentation proportionnelle dans la main-d'œuvre.



TABLEAU III-3

Répartition de la population totale du Québec, selon l'âge et selon la langue maternelle en 1971a (en pourcentage)



TABLEAU III-4

Répartition de la population active du Québec, selon l'âge et selon la langue maternelle en 1971a (en pourcentage)







1 Op. cit., tableau III-1, note e. [retour au texte]




L'autre hypothèse, celle des migrations qui seraient défavorables à l'évolution de la proportion des anglophones dans la main-d'œuvre, trouve un support dans le tableau III-5 tiré de l'étude de Henripin et Lachapelle sur la situation démolinguistique au Canada2.



TABLEAU III-5

Échanges migratoires entre le Québec et le reste du Canada, par langue maternelle, dans la population de cinq ans et plus, en fin de période, 1966-1971 et 1971-1976a (en pourcentage dans les parenthèses)




Selon ce tableau, pour la période de 1971-1976, 84,2 du solde négatif des échanges migratoires entre le Québec et le reste du Canada seraient imputables à la population québécoise de langue maternelle anglaise. Pour la période de 1976 à 1979 (année de notre enquête), la migration nette interprovinciale se serait traduite en un solde négatif encore plus important (- 102 011)3.

Louis Duchesne commente ces données de la façon suivante : « Une très grande prudence presque excessive est de mise dans l'interprétation des courants migratoires, mais ceci ne doit pas nous empêcher de souligner une nette détérioration depuis 1977-78 du bilan pourtant habituellement négatif du Québec en ce domaine4. »




2 Jacques Henripin et Réjean Lachapelle, La situation démolinguistique au Canada, Montréal, Institut de recherches politiques, 1980. [retour au texte]

3 Louis Duchesne, « L'évolution démographique du Québec, 1970-1979 », Annuaire du Québec 1979-1980, p. 177. [retour au texte]

4 Ibid., p. 180. [retour au texte]




On peut faire l'hypothèse que la main-d'œuvre anglophone a participé davantage à ces courants migratoires récents dans la même foulée qu'au cours de la période 1971-1976, un phénomène qui se traduit par la baisse de sa représentation proportionnelle au Québec d'autant plus que les migrations internationales n'ont pu compenser puisqu'elles se seraient traduites aussi en un solde négatif pour la période 1977-19795.

La francophonisation qui accroît la proportion de locuteurs de langue française sur le marché du travail devrait être un facteur favorable à la francisation des communications de travail. La mise en parallèle de la francophonisation et de la francisation sur la base des groupes professionnels et des secteurs industriels constitue une bonne façon de vérifier la coïncidence des deux processus.

3.1.1. La francophonisation, la francisation et les groupes professionnels

Au tableau III-6, on constate qu'exception faite du groupe des employés des services qui desservent fréquemment des sous-populations homogènes du point de vue linguistique, l'évolution de l'usage du français épouse assez exactement le profil de progression des francophones dans les divers groupes professionnels. La croissance de la proportion des francophones a été spectaculaire chez les employés des transports et communications et ce groupe affiche aussi un progrès très marqué de l'usage du français. Les employés de bureau et ceux de la construction représentent deux groupes où la proportion des francophones a beaucoup progressé et il en est de même pour l'usage du français. Hormis le cas des employés des services déjà évoqué, c'est le groupe des administrateurs qui s'est le moins francophonisé et aussi celui pour lequel l'usage du français a le moins évolué. Jusqu'en 1979 donc, la francophonisation des paliers hiérarchiques supérieurs6 apparaît négligeable et, comme nous le verrons plus loin, il y a de fortes chances que cette légère francophonisation se soit opérée surtout par le biais de la croissance de l'Administration publique.




5 Ibid., p. 177, tableau 23. [retour au texte]

6 Nous parlons ici pour l'ensemble des entreprises et non pas pour la grande entreprise de 500 employés ou plus. Voir à ce sujet l'étude de Arnaud Sales que publiera prochainement le Conseil de la langue française. [retour au texte]






TABLEAU III-6

Parallèle entre l'évolution du nombre de francophones et l'usage du français dans les divers groupes professionnels




3.1.2. La francophonisation, la francisation et les secteurs industriels

L'usage du français a le plus progressé dans les secteurs des transports et communications, de l'Administration publique et des finances, les mêmes secteurs où la francophonisation a gagné le plus de terrain. Il serait utile de connaître l'évolution de la place des francophones du point de vue de la propriété des entreprises dans les secteurs des transports et communications et de la finance. Il est possible que la francophonisation et la francisation soient pour beaucoup imputables à la naissance et au développement d'institutions contrôlées par des francophones. L'étude en cours de Raynaud et Vaillancourt7 devrait fournir des données intéressantes à ce sujet.




7 Étude sur la propriété des entreprises pour le compte du Conseil de la langue française par André Raynaud et François Vaillancourt de l'Université de Montréal. (À paraître prochainement). [retour au texte]






TABLEAU III-7

Parallèle entre l'évolution du nombre de francophones et l'usage du français dans les divers secteurs industriels




Une autre façon d'interpréter le tableau III-7 est de comparer le rapport francophones/anglophones au pourcentage d'usage du français en 1979. On constate alors que l'industrie primaire, la construction et l'Administration publique sont fortement dominées en nombre par les francophones et la main-d'œuvre de ces secteurs travaille plus ou moins à 90 % en français. Par contre, pour le secteur de la finance, là où l'on ne rencontre que 4,8 francophones pour un anglophone en 1979, le pourcentage d'usage du français est le plus faible (72,4 %) de tous les secteurs. Le lien francophonisation/francisation y trouve donc une autre expression fort éloquente.

3.2. FRANCISATION ET MAÎTRISE DU FRANÇAIS ET DE L'ANGLAIS

Dans une situation de communication, la maîtrise ou non de la langue des interlocuteurs est déterminante. Dans les années 60, la rumeur publique voulait que lorsqu'un anglophone se joignait à un groupe de francophones, la conversation passait du français à l'anglais puisque ceux-ci maîtrisaient mieux l'anglais que celui-là ne maîtrisait le français. Ceci dit, l'évolution du bilinguisme chez les divers groupes linguistiques devrait jouer pour beaucoup dans la francisation des communications de travail. Mais ne considérer que la proportion de bilingues ne suffit pas; il faut aussi tenir compte du besoin de maîtriser la langue seconde sur le marché du travail tel que le reflètent les usages réels.

Pour tenir compte de ces deux dimensions, nous avons élaboré la typologie suivante en utilisant les questions sur l'auto-évaluation de la compétence linguistique et sur l'usage réel du français et de l'anglais tel que le révèle la formule linguistique privilégiée :

Les bilingues actifs :

Ceux qui disent avoir une compétence bonne ou excellente pour parler ou écrire la langue seconde (le français ou l'anglais) et qui l'utilisent vraiment au travail.

Les bilingues inactifs :

Ceux qui disent avoir une compétence bonne ou excellente pour parler ou écrire la langue seconde et qui ne l'utilisent pas au travail.

Les sous-bilingues :

Ceux qui disent avoir une compétence nulle ou faible pour parler ou écrire la langue seconde, mais qui l'utilisent au travail.

Les unilingues :

Ceux qui disent avoir une compétence nulle ou faible pour parler ou écrire la langue seconde et ne l'utilisent pas au travail.

3.2.1. L'évolution chez les francophones et chez les anglophones

La comparaison peut être faite d'après l'aptitude à écrire la langue seconde ou d'après l'aptitude à la parler. La première constitue une mesure plus sévère de la connaissance de la langue seconde mais elle s'applique fort bien à un grand nombre de professions du secteur tertiaire. Voyons donc comment les francophones et les anglophones se distribuent d'après cette première typologie axée sur la maîtrise de la langue écrite.

Le tableau III-8 montre qu'en 1979, 7,6 % des travailleurs francophones seraient des sous-bilingues alors que la proportion atteindrait 29,6 % pour les anglophones. Depuis 1971, le sous-bilinguisme a régressé chez les francophones tandis qu'il a augmenté de 50 % chez les anglophones. Alors que les premiers deviennent de plus en plus des bilingues inactifs (22,6 % en 1979 contre 16,0 % en 1971), les seconds affichent une proportion de bilingues actifs qui passe de 14,2 % en 1971 à 24,3 % en 1979. Les anglophones unilingues de compétence et de situation subissent une baisse importante entre ces deux années (de 57,6 % à 35,7 %).

L'indice d'équilibre, qui exprime la capacité de la main-d'œuvre d'un groupe linguistique donné de combler tous les postes effectivement bilingues8 qu'elle détient sur le marché, révèle une forte avance des francophones par rapport aux anglophones (en 1979, 151 par rapport à 65).




8 Abstraction faite de la compétence professionnelle. [retour au texte]






TABLEAU III-8

Distribution des francophones et des anglophones, selon une typologie combinant l'aptitude à écrire et l'usage effectif de la langue seconde au travail (en pourcentage)




Le tableau III-9, dont la typologie est basée sur la maîtrise de la langue parlée, exprime à peu près la même réalité si ce n'est que la main-d'œuvre anglophone y fait meilleure figure. Sa proportion de sous-bilingues est moins élevée (12,2 contre 29,6 %) que lorsque latypologie est construite sur la maîtrise de la langue écrite. Leur indice d'équilibre dépasse 100 mais il n'a pas progressé depuis 1971 (110 contre 113) alors que les francophones voient le leur passer de 130 à 164. L'écart entre les deux groupes s'est donc creusé depuis 1971, les francophones devenant plus bilingues alors que la proportion d'entre eux qui utilisent la langue seconde sur le marché se réduit; les anglophones, tout en accroissant leur proportion de bilingues, voient aussi augmenter considérablement la proportion d'entre eux qui doivent utiliser la langue seconde au travail.

Lorsque l'on tient compte du groupe professionnel auquel appartiennent les informateurs, on constate que, dans tous les cas, la proportion de sous-bilingues anglophones surpasse de plusieurs fois celle des francophones (tableaux III-10 à III-13). Sur la base de la maîtrise de la langue écrite, il y aurait environ quatre fois plus d'administrateurs anglophones sous-bilingues (26,9 contre 7,0 %), six fois plus de professionnels et d'employés de bureau, etc. La proportion d'anglophones sous-bilingues (langue écrite) serait particulièrement élevée (35 % ou plus) chez les employés des services personnels et sociaux, ceux du secteur secondaire et chez les vendeurs. C'est aussi pour ces mêmes groupes que l'on compte le plus de sous-bilingues chez les francophones mais dans des proportions bien plus faibles (environ 11 %).



TABLEAU III-9

Distribution des francophones et des anglophones, selon une typologie combinant l'aptitude à parler et l'usage effectif de la langue seconde au travail (en pourcentage)




Selon le tableau III-11 (langue écrite), les administrateurs, les professionnels et les vendeurs anglophones de 1971 étaient en meilleure position relative sur le marché du travail, eu égard à leur capacité de combler les postes bilingues, que ceux de 1979. Pour ce qui est de la langue parlée (tableau III-13), les employés du secteur secondaire et les employés de bureau et à nouveau les vendeurs voient leur position régresser par rapport à 1971.



TABLEAU III-10

Capacité des francophones (sur la base de l'aptitude à écrire la langue seconde) de rencontrer les exigences de bilinguisme sur le marché du travail, selon le groupe professionnel



TABLEAU III-11

Capacité des anglophones (sur la base de l'aptitude à écrire la langue seconde) de rencontrer les exigences de bilinguisme sur le marché du travail, selon le groupe professionnel



TABLEAU III-12

Capacité des francophones (sur la base de l'aptitude à parler la langue seconde) de rencontrer les exigences de bilinguisme sur le marché du travail, selon le groupe professionnel



TABLEAU III-13

Capacité des anglophones (sur la base de l'aptitude à parler la langue seconde) de rencontrer les exigences de bilinguisme sur le marché du travail, selon le groupe professionnel




Le tableau III-14 montre que l'écart entre la capacité respective des francophones et des anglophones de combler les postes qui requièrent l'emploi de la langue seconde se creuse pour tous les groupes professionnels entre 1971 et 1979. Vu sous cet angle, l'état actuel de la maîtrise de la langue seconde au sein des groupes francophone et anglophone constituerait un frein relatif à la francisation puisque, d'une part, les francophones seraient proportionnellement plus bilingues que nécessaire et, d'autre part, les anglophones le seraient moins. Par ailleurs, l'évolution de la maîtrise des langues chez les francophones et les anglophones ne peut être considérée comme un frein absolu à la francisation puisque ces derniers deviennent graduellement plus compétents en français.



TABLEAU III-14

Écarta entre la capacité respectiveb des francophones et des anglophones de combler les postes qui requièrent l'emploi de la langue seconde, selon le groupe professionnel




3.2.2. L'évolution chez les allophones

D'après les tableaux III-15 et III-16, les allophones maîtrisent mieux l'anglais que le français, que l'on se reporte aux données de 1971 ou à celles de 1979. Les résultats basés sur la maîtrise de la langue écrite sont particulièrement éloquents. En 1979, 36,9 % des allophones évaluent comme étant bonne ou excellente leur aptitude à écrire le français par rapport à 59,8 % pour l'anglais Cette situation illustre bien les conséquences de l'attraction plus forte de l'anglais chez les allophones; leur intégration linguistique s'est effectuée à l'avantage de l'anglais. D'ailleurs, au cours de la période d'observation 1971-1979, la sous-aptitude active, c'est-à-dire le fait d'avoir une compétence linguistique faible ou nulle tout en utilisant la langue en cause au travail, a régressé de façon très sensible pour l'anglais (24, 7 % contre 31, 7 % et 10,1 % contre 22,0 %) alors qu'elle s'est accrue (37,3 % contre 30,4 %) pour le français lorsque l'évaluation porte sur l'écrit et qu'elle n'a diminué que légèrement sur la base de la langue parlée (13,5 % contre 17,9 %). Néanmoins, les progrès réalisés du point de vue de la maîtrise du français oral constituent un développement important pour le statut de cette langue au travail. Cependant, l'évolution semble très différente selon les groupes professionnels. Le tableau III-17 indique une détérioration importante pour certains groupes au cours de la période 1971-1979. Les employés allophones des services personnels et sociaux (- 35), les professionnels (- 33) et les employés de bureau (- 24) perdent du terrain par rapport à 1971, groupes pour lesquels la maîtrise de la langue écrite revêt une grande importance.



TABLEAU III-15

Écarta entre la capacité respectiveb Distribution des allophones, selon une typologie combinant l'aptitude à écrire et l'usage effectif des langues française et anglaise au travail (en pourcentage)



TABLEAU III-16

Distribution des allophones, selon une typologie combinant l'aptitude à parler et l'usage effectif des langues française et anglaise au travail (en pourcentage)



TABLEAU III-17

Capacité des allophones (sur la base de leur aptitude à écrire le français) de rencontrer les exigences du français sur le marché du travail, selon le groupe professionnel




Donc, l'évolution de la maîtrise des langues chez les allophones donne lieu à deux constats. D'un côté, l'état de la maîtrise dessert mieux la cause de la langue anglaise et de l'autre, le français progresse de façon sensible du point de vue de l'oral. Cette tendance se manifestera-t-elle pour l'écrit au cours des prochaines années?

Il le faudrait, sinon la langue française conservera son stéréotype de langue des subalternes et des travailleurs manuels, celle des communications verbales plutôt que celle des communications écrites par lesquelles s'effectuent les transactions importantes de l'économie.

En conclusion, on peut affirmer que l'état actuel de la maîtrise des langues par les travailleurs des divers groupes linguistiques favorise l'anglais. Les francophones ont une meilleure capacité en anglais que nécessaire et la situation se serait relativement détériorée chez les allophones puisqu'ils n'ont pu répondre à l'accroissement de la demande du français sur le marché lorsqu'on porte un jugement par rapport à leur maîtrise de la langue écrite.

3.3. FRANCISATION ET EXIGENCES LINGUISTIQUES SUR LE MARCHÉ DU TRAVAIL

Les exigences qu'ont les employeurs à l'égard de la maîtrise de la langue seconde ne sont pas étrangères à la valeur qu'ils lui accordent dans les communications de travail. L'employeur qui exige que ses employés francophones maîtrisent la langue anglaise croit d'une part que cet attribut sera rentable et, d'autre part, il est davantage susceptible de né pas se ranger parmi les ardents promoteurs de la francisation.

Les exigences concernant la maîtrise de la langue seconde devraient avoir évolué dans le sens des usages, c'est-à-dire à la faveur du français. Aujourd'hui, on devrait requérir moins la connaissance de l'anglais sur le marché du travail et plus la connaissance du français.

Notre enquête ne nous permet pas de connaître directement les exigences de l'employeur. Elle nous en livre cependant des indices par l'intermédiaire de la perception des travailleurs. Le tableau III-18 indique le pourcentage des travailleurs francophones dont on a exigé la connaissance de l'anglais pour leur premier emploi selon leur nombre d'années d'expérience sur le marché du travail et leur zone de résidence. La première catégorie, soit deux ans d'expérience ou moins, coïncide plus ou moins avec la période postérieure à la promulgation de la Loi 101 (août 1977). La troisième catégorie correspond au tournant des années 70 (1968-1970), soit plus ou moins au moment de l'enquête effectuée en 19719.

Il ressort du tableau III-18 que l'exigence de la maîtrise de l'anglais pour les travailleurs francophones ne semble pas avoir beaucoup évolué depuis 1970 si ce n'est une légère remontée pour la période 1977-1979 qui se serait effectuée dans le sens d'un retour à la situation antérieure à 1968. Il faut remarquer cependant que les travailleurs francophones du Montréal métropolitain sont soumis à l'exigence de connaître l'anglais dans une proportion qui est plus du double de celle de leurs pairs non montréalais.



TABLEAU III-18

Pourcentage des travailleurs francophones dont on a exigé la connaissance de l'anglais pour leur premier emploi, selon le nombre d'années d'expérience et la zone de résidence




La perception des anglophones et des allophones (tableau III-19) tend à confirmer celle des francophones. La demande de français semble peu vigoureuse pour la période 1977-1979 et l'anglais amorcerait même une remontée pour les travailleurs allophones. Comment expliquer cette évolution? Il faut probablement y voir un lien avec la francophonisation de la main-d'œuvre. La proportion des postes qui requièrent la connaissance de l'anglais sur le marché serait demeurée à peu près la même alors que l'offre de travail serait davantage francophone.




9 La formulation différente des questions sur les exigences linguistiques en 1971 ne nous permet pas de comparer les données de cette enquête à celles de 1979. [retour au texte]




Mais des faits encore plus intéressants découlent de la comparaison des tableaux III-18 et III-19. Alors que les francophones sont nettement majoritaires à Montréal, ils doivent beaucoup plus que les anglophones se soumettre à l'exigence de connaître la langue seconde pour obtenir un premier emploi. En effet, 42,3 % des francophones qui ont occupé un premier emploi depuis deux ans ou moins devaient connaître l'anglais alors que 29,5 % des anglophones devaient connaître le français. Par ailleurs, l'écart tend à se réduire avec le temps, si l'on compare à la situation qui prévalait avant 1968. La perception des allophones est aussi assez éloquente. Ils doivent offrir davantage la connaissance de l'anglais que celle du français.



TABLEAU III-19

Pourcentage des travailleurs anglophones et allophones du Montréal métropolitain dont on a exigé la connaissance du français (anglophones) et de l'anglais pour leur premier emploi, selon le nombre d'années d'expérience




Donc, si au cours des années 70 l'usage du français a progressé dans les communications de travail, cette évolution n'a pas eu vraiment de répercussions sur les exigences linguistiques liées aux emplois. Les données que nous venons de commenter montrent sans équivoque que l'anglais demeure en position de domination du point de vue de la demande et ce, bien que les francophones soient majoritaires. Les exigences linguistiques constituent donc un facteur défavorable à la francisation. Elles confèrent une valeur plus grande à la langue anglaise sur le marché du travail, ce qui nuit au rehaussement du statut du français et à sa promotion.

3.4. FRANCISATION ET SECTEUR

La francisation des communications de travail est plus importante dans certains secteurs d'activités économiques puisqu'ils ont un rôle moteur à jouer, par exemple la finance, l'industrie, le commerce, le transport et les communications, autant de secteurs qui ont longtemps été considérés comme des châteaux forts de l'anglicisation. Le retard qu'ils accusent par rapport à l'utilisation du français dans les autres secteurs est lourd de conséquences. En effet, la langue des transactions entre ces secteurs-clés et les autres est déterminante pour l'ensemble des communications d'affaires et de travail au Québec et ce, pour plusieurs raisons. D'abord, la propriété des entreprises dans, ces secteurs risque davantage d'être étrangère, entraînant par le fait même un volume plus élevé de contacts avec l'extérieur du Québec, sans compter toute la documentation d'affaires qui est importée en même temps que les produits et les services. Ensuite, la population se trouve doublement touchée soit, d'une part, comme consommatrice et cliente et, d'autre part, comme main-d'œuvre.

Dans le but d'obtenir un aperçu général de la distance qui sépare ces secteurs des autres, nous avons constitué le tableau III-20. Ce qu'on y désigne comme étant le « secteur cible » rassemble les caractéristiques suivantes :

  • Montréal métropolitain, là où se situent un grand nombre de sièges sociaux qui recrutent leur personnel au sein des divers groupes linguistiques et même à l'extérieur du Québec.

  • La somme des secteurs finance, industrie secondaire, commerce, transports et communications pour les raisons ci-haut mentionnées.

  • Seuls les travailleurs dont l'univers de travail est constitué de moins de 95 % de francophones sont considérés pour refléter la mixité linguistique du secteur cible.

Le tableau qui donne le pourcentage d'usage du français selon les divers groupes professionnels montre de très grands écarts entre l'usage du français dans le secteur cible et celui de l'ensemble des travailleurs du Québec. Par exemple, alors que les administrateurs francophones de l'ensemble du Québec utilisent 81,3 % de français dans leurs communications de travail, leurs pairs du secteur cible n'en utilisent que 63,4 %. L'écart est encore plus fort chez les professionnels (90,8 % contre 60,6 %). Lorsque l'on considère les données pour tous les groupes linguistiques, on constate que les administrateurs, les professionnels et les employés de bureau du secteur cible n'utilisent le français que dans 50 % ou moins de leurs communications. Les écarts seraient encore plus considérables si la comparaison se faisait en extrayant le secteur cible de l'ensemble puisqu'il représente 20 % de ce dernier.



TABLEAU III-20

Pourcentage d'usage du français au travail; comparaison du secteur cible à l'ensemble du Québec




Les travailleurs du secteur cible constituant un pôle déterminant du processus de francisation des communications de travail, ils peuvent être vus comme un frein à cette francisation. Cependant, hormis chez les administrateurs et les employés de bureau, les progrès du français seraient plus marqués dans le secteur cible que dans l'ensemble, reflétant ainsi sa perméabilité à la pression francisante qui s'exerce sur lui.

Enfin, il ne faut pas négliger que le secteur cible représente les activités les plus prestigieuses de l'économie et que le fait qu'on y communique largement en anglais affaiblit par le fait même l'image du français. Celui qui veut s'y insérer risque d'accorder plus d'importance au fait de maîtriser l'anglais qu'au fait de maîtriser le français, souscrivant ainsi au vieux stéréotype qui a contribué à la détérioration de la cause du français au Québec.

3.5. FRANCISATION ET ATTITUDES LINGUISTIQUES

La francisation est un processus de changement et, comme tel, nécessite un changement d'attitudes chez ceux qui s'y opposent ou qui y restent indifférents. Plus forte sera la proportion des travailleurs qui appuient le mouvement de francisation, plus celle-ci marquera des points dans la réalité. Ce changement d'attitudes peut être mesuré sous plusieurs aspects.

Les données des enquêtes de 1971 et de 1979 permettent de l'envisager sous trois angles particuliers. Premièrement, quel effet peut avoir le bilinguisme au travail sur le désir d'y communiquer dans sa langue d'origine (ou en français plutôt qu'en anglais pour les allophones)? Deuxièmement, la proportion des travailleurs qui perçoivent des obstacles à l'usage du français dans leur milieu de travail même, évolue-t-elle? Troisièmement, du point de vue des attitudes générales à l'égard de la promotion du français, perçoit-on une tendance qui serait de plus en plus favorable à ce dernier?

3.5.1. Bilinguisme et attachement à sa langue au travail

Le tableau III-21 montre que la proportion des informateurs bilingues qui conservent leur préférence pour travailler soit en français soit en anglais plutôt que dans les deux langues décroît au gré du déroulement de leur carrière. La nécessité du bilinguisme amène graduellement une proportion importante des travailleurs des trois groupes linguistiques à délaisser un unilinguisme qui serait profitable à une langue plutôt qu'à une autre. Par exemple, le bilinguisme gagne 12,7 % chez les francophones de l'enquête de 1979, 15,8 % chez les anglophones et 17,9 % chez les allophones.

Si l'on considère le tableau III-21 du point de vue de la langue qui, au total, sort gagnante de l'échange bilinguisme-unilinguisme, on doit conclure que l'anglais l'emporte. Au moment du sondage de 1979, les francophones bilingues ne sont que 50,0 % à maintenir leur préférence pour leur langue, les anglophones sont 54,6 % et les allophones préfèrent l'anglais dans une proportion de 29,8 contre 18,7 % pour le français. Puisque les francophones sont fortement majoritaires au Québec, on aurait pu s'attendre à ce que la dynamique du bilinguisme serve davantage leur langue que l'anglais mais le poids de l'Amérique anglophone serait encore plus déterminant.

Cependant, le français gagne du terrain par rapport à 1971. A cette époque, 47,0 % des francophones bilingues conservaient une préférence pour le français tandis que 68,7 % des anglophones faisaient de même pour l'anglais et que les allophones préféraient travailler en anglais à 34,7 % contre 17,5 %. La lecture du tableau III-21 sur la base des gains et pertes de pourcentage des formules linguistiques préférées entre le moment du premier emploi et celui du sondage montre que le français perd moins de points qu'en 1971 et l'anglais en perd davantage. Cette évolution ne suffit pas cependant pour contrer la suprématie relative dé l'anglais sur le français du point de vue des préférences linguistiques. Les attitudes à cet égard, même si elles évoluent dans un sens favorable au français, laissent encore l'anglais gagnant.



TABLEAU III-21

Langue de travail préféréea au moment du sondage et évolution depuis le premier emploi chez les travailleurs bilinguesb des trois groupes linguistiques (en pourcentage)




3.5.2. Milieu de travail et obstacles à l'usage du français

L'occasion de faire un plus grand usage du français au travail peut entraîner plusieurs réactions au sein des milieux de travail. Le travailleur peut entretenir des objections fondées soit sur ses idées personnelles soit sur les appréhensions que suscite chez lui la réaction de ses collègues et de ses employeurs. Voyons ce qu'il en est pour les divers groupes linguistiques.

Chez les francophones, trois obstacles majeurs nuisent à un plus grand usage du français. Le premier concerne la crainte de compromettre leurs chances d'avancement (55,2 %), le deuxième est lié à la gratification qu'ils retirent de l'usage de l'anglais (44,8 %) tandis que le troisième évoque les représailles possibles sur le plan des relations humaines (énoncés 3 et 5). Donc la possibilité de faire un plus grand usage du français au travail se heurte à un mélange de satisfaction et d'appréhension. Depuis 1971, la proportion d'adhérents à l'un ou l'autre des motifs de ne pas faire un usage accru du français a peu évolué chez les francophones mais on note une tendance légère à adhérer davantage à ces motifs.

Chez les anglophones, c'est la crainte de compromettre leur rendement qui constitue le plus fort obstacle à l'usage du français (66,2 %). Viennent ensuite, comme chez les francophones, l'appréhension des représailles qui viendraient de l'employeur et des collègues (environ 50 % y sont sensibles) et enfin, le manque d'ouverture vis-à-vis de la langue de la majorité, 45,3 % étant d'accord avec l'énoncé qui dit : « Je n'ai pas de raison de parler français puisque la plupart des gens comprennent très bien l'anglais. » On décèle néanmoins depuis 1971 une réduction importante de la proportion des anglophones qui adhèrent aux énoncés exprimant un refus du français (énoncés 1, 8 et 9).

Chez les allophones, c'est la satisfaction retirée de l'usage de l'anglais qui constitue la plus forte objection à l'accroissement de l'usage du français (56,0 %). Vient ensuite l'évocation de l'efficacité au travail : 45,9 % croient que travailler en français ralentirait leur rythme d'exécution. En troisième lieu, l'impact d'un plus grand usage du français sur les relations humaines et la promotion professionnelle (énoncés 3, 4 et 5) préoccupe plus du tiers des allophones. Finalement, comme chez les anglophones, une proportion importante des allophones appuient les énoncés qui expriment un refus du français (énoncés 1, 8 et 9) bien qu'elle soit plus faible qu'en 1971.

En résumé, lorsque l'on considère les obstacles à un plus grand usage du français qui sont liés aux attitudes des travailleurs et de leur milieu, deux facteurs lourds surgissent : d'une part, la valorisation que confère la capacité de travailler en anglais et, d'autre part, les représailles affectives et professionnelles qui pourraient s'exercer, mélange de miel et de fiel qui nourrit en particulier les travailleurs francophones et allophones. Ces derniers partagent en plus avec les anglophones des appréhensions relatives à la perte d'efficacité au travail et un manque d'ouverture à l'égard du français.



TABLEAU III-22

Pourcentage des informateurs qui souscrivent (oui) aux obstacles à l'usage du français qui seraient inhérents à leur milieu de travail, selon les groupes linguistiques




3.5.3. Attitudes linguistiques générales des travailleurs

Une analyse des attitudes des travailleurs à l'égard du statut du français au Québec peut être faite sur la base de l'accord ou du désaccord qu'ils ont manifesté à l'endroit de 13 énoncés d'opinions. L'analyse de l'évolution des attitudes depuis 1971 est même possible à travers cinq des 13 énoncés.

Le tableau III-23 indique le pourcentage des travailleurs de chacun des groupes linguistiques qui appuient les 13 énoncés de même que l'ordre du désaccord des anglophones et des allophones par rapport aux francophones. On y constate que plus de 80 % des francophones souscrivent aux objectifs de promotion du français. Soulignons, entre autres choses, que 95,0 % d'entre eux croient que l'immigrant qui s'établit au Québec devrait apprendre le français en premier lieu, que 89,0 % pensent que le français doit être la langue du travail au Québec et que 81,8 % appuient cet énoncé assez radical qui prétend que la seule façon de conserver sa culture est d'exiger de parler en français en toute occasion au Québec. Cependant, de 35 % à 50 % des francophones craignent les retombées économiques de la politique de francisation (énoncés 8, 9, 10 et 11).

La réaction des anglophones et des allophones est en quelque sorte à l'opposé de celle des francophones. Ils accordent un appui massif aux énoncés qui évoquent les répercussions économiques négatives de la francisation, soit au moins 84 % des anglophones et au moins 75 % des allophones (énoncés 8, 9, 10 et 11). Bien plus, les anglophones et les allophones qui croient qu'il faudra toujours que les Québécois sachent parler l'anglais sont plus nombreux que ceux qui pensent que toute personne au Québec devrait savoir parler le français (anglophones : 89,4 % contre 73,1 %, allophones : 90,3 % contre 77,9 %). Par ordre d'importance, les cinq énoncés pour lesquels les anglophones manifestent le plus fort désaccord10, avec les francophones sont les suivants : « La seule façon pour les francophones de conserver leur culture, c'est d'exiger de parler français en toute occasion au Québec », « Le français doit être la langue de travail au Québec », « Les sièges sociaux vont quitter le Québec si le gouvernement poursuit sa politique de francisation », « L'application de la Loi 101 ne peut pas nuire à l'économie du Québec » et « L'application de la Loi 101 peut compromettre la santé économique des entreprises ». Il en est de même pour le désaccord des allophones mais selon un ordre légèrement différent. On peut donc conclure que les attitudes des allophones et, encore plus, celles des anglophones sont peu compatibles avec les intentions de francisation tandis que les attitudes des francophones sont nettement favorables malgré les craintes qu'ils entretiennent à l'égard des retombées économiques possibles.




10 Selon la différence du pourcentage de francophones et d'anglophones qui donnent leur appui à chacun des énoncés. [retour au texte]






TABLEAU III-23

Pourcentage d'appui (tout à fait d'accord et plutôt d'accord) des informateurs de 1979 aux énoncés relatifs au statut du français au Québec, selon les trois groupes linguistiques




Les cinq énoncés qui offrent la possibilité de comparer les données de 1979 à celles de 1971 permettent d'identifier deux modifications d'attitudes assez spectaculaires. La proportion des informateurs qui croient que le français ne se prête pas aux exigences de la technique moderne a diminué de moitié chez les francophones et des deux cinquièmes chez les anglophones. Il ne reste plus que 19,6 % des francophones et 33,6 % des anglophones qui appuient cette opinion comparativement à 39,9 % et 55,9 % en 1971. Il faut y voir sans doute le fruit des efforts concertés pour franciser la terminologie de la technique depuis une décennie. L'action de l'Office de la langue française, celle de la Régie qui l'a précédé, celle des institutions éducatives et des entreprises qui se sont lancées dans la francisation, semblent avoir modifié sensiblement les perceptions de la main-d'œuvre.

Un autre énoncé montre aussi une modification impressionnante d'attitude chez les anglophones. Alors qu'en 1971, 80,1 % de ces derniers croyaient que l'anglais devait inévitablement demeurer la langue des affaires et de la finance au Québec, ils ne sont plus que 42,2 % à le soutenir en 1979. L'allure générale de leurs opinions à l'égard de la francisation indique probablement le sens qu'il faut donner à l'évolution de l'appui à cet énoncé. Il faudrait y voir l'expression du pessimisme de ce groupe linguistique plutôt qu'un accord de principe à la nécessité de franciser les communications du monde des affaires et de la finance.

On peut conclure que la majorité des francophones témoigne d'attitudes très positives à l'égard de la francisation alors que les anglophones et les allophones ne l'approuvent pas tellement. Ils craignent davantage son impact néfaste sur l'économie, vision des choses qui a une certaine résonance chez les francophones. Au total, si on considère l'ensemble des attitudes que nous avons analysées, on constate qu'elles ne sont monolithiques chez aucun des groupes. Elles jouent parfois en faveur du français et parfois en faveur de l'anglais. Les francophones sont ambivalents, ils supportent fortement la francisation dans ses grands principes, mais travailler en anglais les valorise et ils se montrent sensibles aux arguments qui évoquent des contraintes, soit pour eux-mêmes, soit pour l'économie. Les anglophones et les allophones manifestent une ouverture un peu plus grande qu'en 1971 à l'égard de la francisation mais ils se sentent menacés par elle et ils brandissent les retombées économiques pour freiner le mouvement.



TABLEAU III-24

Évolution de l'appui aux énoncés relatifs au statut du français au Québec, selon les groupes linguistiques (en pourcentage)




3.6. CONCLUSION

Rappelons d'abord que l'analyse qui précède ne couvre pas tous les facteurs qui peuvent influer sur le processus de francisation. Elle nous renseigne tout au plus sur des facteurs de l'appréciation que les travailleurs font de leur situation linguistique. Une analyse d'autres facteurs ressortissant entre autres à la vision macro-économique du marché du travail a aussi sa pertinence : propriété des entreprises, progression ou dégradation de certaines activités économiques, contrôle étranger sur les entreprises, etc. de même qu'une analyse qui porterait sur les aspects institutionnels du processus de francisation : adoption et gestion des programmes de francisation dans l'entreprise, rôle des comités de francisation, etc.

Ceci dit, que pouvons-nous conclure de l'examen que nous venons de faire? Reprenons chacun des facteurs traités et voyons dans quelle mesure ils exercent une influence soit en faveur soit en défaveur du français.

Le premier concerne la francophonisation de la main-d'œuvre. Celle-ci joue indéniablement en faveur de l'usage du français. On constate que plus la proportion des francophones s'accroît dans un secteur, plus l'usage du français progresse. Cette relation empirique est aussi parfaitement justifiable sur le plan théorique. Il est logique qu'une langue ait plus de chances d'être utilisée à mesure que l'on accroît la proportion de ses locuteurs dans une situation de communication donnée. Donc la francophonisation de la main-d'œuvre que nous avons observée est un facteur favorable à la francisation.

Le second facteur, soit l'évolution de la maîtrise des langues chez les divers groupes linguistiques, joue au détriment de la francisation pour la raison suivante. La connaissance de l'anglais progresse plus rapidement que le besoin réel de l'utiliser chez les francophones alors que l'évolution de la connaissance du français chez les anglophones et les allophones se solde par un accroissement du retard par rapport au besoin de l'utiliser. Cela ne veut pas dire que les anglophones et les allophones ne font pas de progrès en français mais plutôt que le fossé s'élargit entre leur capacité et le besoin. La proportion de sous-bilingues est presque quatre fois plus élevée chez les anglophones que chez les francophones en 1979 alors que le rapport en 1971 était de trois contre un. Puisque les francophones offrent une capacité qui surpasse le besoin de communiquer en anglais au travail et que la capacité des anglophones et des allophones en français est dépassée par le besoin, force est de conclure que la dynamique de la communication devrait favoriser l'usage de l'anglais. Cette interprétation trouve d'ailleurs un appui au -chapitre précédent, là où les communications verbales entre les groupes linguistiques sont examinées (voir les tableaux II-8 et II-14).

Le troisième facteur, celui des exigences linguistiques, n'aide pas non plus la cause du français. On exige davantage la connaissance de l'anglais pour les travailleurs francophones de Montréal que la connaissance du français pour leurs pairs anglophones et allophones. Ce fait illustre bien la position de force et la valeur économique de l'anglais par rapport au français. La situation a peu évolué depuis environ 10 ans si ce n'est dans le sens d'un gain accru pour l'anglais. La valeur économique respective des langues, telle qu'elle peut être déduite à partir des exigences linguistiques qui s'appliquent aux travailleurs, dessert donc la francisation.

Le quatrième facteur, celui que nous avons identifié comme le secteur cible11 du fait de son rôle déterminant dans la dynamique de progression du français, freine aussi cette progression, mais moins qu'en 1971 surtout dans les échelons subalternes de la hiérarchie professionnelle. L'écart entre l'usage du français dans le secteur cible et celui quia cours dans l'ensemble de la main-d'œuvre est assez marqué. Chez les administrateurs francophones, l'usage du français dans le secteur cible a régressé davantage que dans l'ensemble des secteurs. Lorsque l'on considère l'ensemble de la main-d'œuvre, c'est-à-dire celle de tous les groupes linguistiques, les progrès de l'usage du français semblent plus forts dans le secteur cible que dans l'ensemble mais les écarts réels demeurent forts. On peut donc conclure que, parle retard qu'il accuse et par le rôle moteur qu'il joue dans l'économie, le secteur cible constitue un facteur de freinage de la francisation.




11 Voir la définition au point 3.4. [retour au texte]




Finalement, le cinquième et dernier facteur, celui des attitudes linguistiques, joue tantôt pour et tantôt contre la francisation. Pour, lorsque les francophones supportent massivement la francisation dans ses principes généraux, et lorsque les travailleurs des autres groupes linguistiques montrent une meilleure ouverture qu'en 1971 à l'endroit d'un usage accru du français au Québec. Contre, lorsque les francophones retirent une gratification importante du fait d'utiliser l'anglais au travail ou qu'ils redoutent les sanctions de leur milieu de travail ou les retombées économiques. Contre encore chez les anglophones et les allophones lorsqu'ils soutiennent beaucoup plus les opinions qui évoquent les impacts négatifs de la francisation que celles qui expriment son bien-fondé et sa promotion. Mais pourrait-il en être autrement? Il faut en douter. L'usage des langues au travail s'inscrit dans une dynamique de marché, c'est-à-dire dans le contexte d'une concurrence où l'une gagne ce que l'autre perd. La perception de cette réalité influe sur les attitudes parfois dans le sens d'une ouverture, parfois dans le sens d'une résistance. Puisque c'est le français que l'on veut promouvoir, il est compréhensible que les francophones y trouvent leur affaire et que les anglophones et les allophones n'entrevoient pas cette éventualité avec beaucoup de sympathie. Dans la mesure du possible, une personne tend à limiter ses efforts pour apprendre la langue seconde à moins qu'elle n'ait le goût et l'intérêt de le faire.

Ainsi, après cette analyse, on doit conclure que la cause du français demeure fragile au Québec puisqu'il tire surtout avantage de la francophonisation et du support massif que les francophones lui accordent alors que plusieurs caractéristiques du marché du travail contribuent à freiner son évolution.






Conclusion






Le portrait de l'évolution de l'usage du français au travail depuis 1971 varie en fonction des groupes linguistiques. Chez les francophones, l'usage du français a très peu progressé. Ce progrès apparaissait d'ailleurs plus décelable en 1979 qu'en 1982. Si, en 1979, la proportion des francophones qui travaillent uniquement en français s'élève par rapport à 1971, en 1982, elle tend à revenir au niveau de 1971. C'est la catégorie des francophones qui travaillent dans les deux langues qui augmente entre 1979 et 1982. En 1982, la distribution des francophones selon la langue qu'il utilisent au travail ressemble donc beaucoup à celle observée en 1971, si ce n'est une réduction importante de la petite minorité qui ne travaille qu'en anglais.

Chez les anglophones et les allophones, l'usage du français au travail fait des progrès sensibles entre 1971 et 19791, mais ces progrès demeurent insuffisants puisqu'ils ne permettent pas à la langue française de se défaire de l'image de faiblesse qui la caractérise sur le marché du travail. Elle ne s'impose pas avec autant de force que l'anglais dans les situations de communications prestigieuses du marché. Les administrateurs anglophones ont moins besoin du français que les administrateurs francophones de l'anglais. Ces derniers utilisent même davantage l'anglais qu'en 1971 pour effectuer leur travail. Le français ne fait pas le poids avec l'anglais dans les communications de travail des allophones. Les francophones réussissent moins bien à imposer leur langue que les anglophones dans les contacts interlinguistiques. Le marché du travail soumet les francophones à de plus fortes exigences vis-à-vis de la langue anglaise que ce n'est le cas pour les anglophones vis-à-vis de la langue française. Les allophones doivent offrir davantage la langue anglaise que la langue française sur le marché. Le français progresse surtout dans des situations qui sont peut-être très visibles mais moins signifiantes : les communications internes, les circulaires, les textes généraux, les formulaires, autant de situations de communications qui concernent davantage la langue des subalternes que celle des décideurs. Voilà autant d'indices de ce que la langue française n'a pas encore atteint la place qu'elle devrait occuper en tant que langue de la majorité.

Mais faut-il être optimiste ou pessimiste à l'égard de l'affirmation du français comme langue du travail au Québec? On ne peut apporter une réponse nette à cette question. Des facteurs jouent contre elle et d'autres pour elle. Considérons d'abord les premiers.

Dans l'état actuel des choses, les francophones offrent un surcroît de compétence en anglais sur le marché alors que les non-francophones accusent un déficit en français qui s'est d'ailleurs accru depuis 1971. Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que la langue française s'impose moins bien que l'anglais dans les contacts interlinguistiques. L'efficacité de la communication exige l'usage de la langue la plus commune aux interlocuteurs. Voilà donc un premier frein à une meilleure progression du français.

Un second frein s'actualise par le biais des exigences linguistiques sur le marché du travail. Les francophones doivent offrir davantage l'anglais que les non-francophones, le français. Cet élément de situation est tout à fait cohérent avec celui que nous venons d'évoquer. Le marché demande davantage aux francophones sur le plan de la connaissance de la langue seconde; ceux-ci tendent donc à se plier à cette condition et, ce faisant, ils se trouvent à supporter une partie du poids du bilinguisme qui devrait normalement reposer sur les épaules des non-francophones, ces derniers étant minoritaires sur le marché du travail québécois.




1 Nous ne disposons pas de données fiables pour ces deux groupes linguistiques en 1982. [retour au texte]




Un troisième facteur qui contribue à ralentir la progression du français est ce pan de réalité que nous avons appelé le secteur cible. Il regroupe notamment le milieu montréalais des affaires et de l'industrie, un secteur d'activités économiques prestigieux par son rôle moteur et sa productivité. Nos données révèlent que les administrateurs, les professionnels et les employés de bureau y utilisent le français dans 50 % ou moins de leurs communications de travail. Puisque l'usage du français y est beaucoup moins répandu qu'ailleurs, la valeur symbolique de cette langue s'en trouve affectée. Ainsi, tant que l'anglais sera perçu comme essentiel pour évoluer au sein du secteur cible et que le français y sera vu comme accessoire, ce dernier en ressortira perdant.

Un quatrième facteur qui nuit à l'avancement du français provient de certaines attitudes des divers groupes linguistiques. On croit généralement, surtout chez les non-francophones, que la promotion du français dans le domaine des affaires et du travail peut nuire à l'économie du Québec. Cette attitude ne nie pas une légitimité de droit pour le français, mais elle interfère avec sa légitimité de statut. C'est comme si on disait : vous pouvez toujours promouvoir le français mais vous devrez en subir les conséquences. Cette vision des choses, quia une résonance importante même chez les francophones, ne crée pas un climat propice à la francisation.

On pourrait ajouter un dernier facteur qui relève aussi de la dimension attitude. L'usage de l'anglais au travail semble faire partie de la culture d'un bon nombre de travailleurs francophones et allophones. Ces travailleurs retirent une valorisation importante du fait d'utiliser l'anglais au travail, de maîtriser en quelque sorte la langue de la réussite et du prestige. Un trait social valorisant ne favorise évidemment pas sa remise en question. Voilà qu'on retrouve la légimité de statut mais cette fois-ci en faveur de la langue anglaise.

Ces quelques facteurs qui risquent de freiner la francisation des communications de travail sont extraits de nos données. D'autres sont possibles notamment sur le plan structurel. Breton et Grant2 l'évoquent en ces termes :

« D'autre part, le contexte interorganisationnel (marchés, sources de technologie, propriétaires, etc.) n'a pas changé de façon marquée au cours des deux dernières décennies. En fait, s'il y a eu changement, c'est dans le sens d'une imbrication plus avancée de l'économie québécoise dans celle du continent nord-américain. Comme le signale Morrison, cette situation favorise l'usage de l'anglais. Les conclusions de Déom et Hurtubise vont également dans ce sens : l'évolution technologique continuera d'exercer une influence favorable à l'usage de l'anglais, et cette influence ira s'accentuant, au moins pour un certain nombre d'années. »




2 Raymond Breton et Gail Grant, La langue de travail au Québec, Montréal, Institut de recherches politiques, 1981, p. 96. [retour au texte]




Quels facteurs, au delà de ce « certain nombre d'années », permettront au français de progresser? C'est ici que se pose la question de l'identification des facteurs qui devraient jouer en faveur du français.

Un premier ressort aux attitudes. Comme nous l'avons souligné dans le chapitre qui précède, les attitudes influent tantôt en faveur, tantôt en défaveur de la francisation. Elles constituent un facteur favorable lorsque les francophones supportent massivement la promotion du français dans ses principes généraux et que les non-francophones affichent une meilleure ouverture à son égard qu'en 1971.

Un second facteur avantageux, et sans doute l'un des plus efficients, est la francophonisation. Notre analyse a montré une relation presque directe entre francisation et francophonisation. Plus la proportion des francophones est élevée, plus l'usage du français est répandu et plus cette proportion s'accroît, plus l'usage du français progresse. Par exemple, en 1979, on dénombre 25 francophones pour un anglophone dans le secteur de la construction et 21 pour un dans l'Administration publique, deux secteurs d'activités où le pourcentage général d'usage du français atteint presque 90 % pour l'ensemble de la main-d'œuvre (tous les groupes linguistiques). Dans le secteur de la finance, le rapport francophones/anglophones n'est que de 4,8 et le pourcentage général d'usage du français s'abaisse à 72 %.

Cependant, la francophonisation s'est peu opérée dans les paliers hiérarchiques supérieurs et, même si la proportion de francophones s'y est accrue quelque peu, l'usage du français y a régressé chez les francophones et il a stagné pour l'ensemble de cette catégorie de la main-d'œuvre. Faut-il y voir une première étape devant mener à la francisation des communications des paliers supérieurs? Peut-être! Les francophones qui parviennent à ce niveau hiérarchique seraient contraints dans un premier temps de se plier aux usages linguistiques existants pour graduellement les transformer dans un second temps.

Notre analyse ne nous permet pas de dégager d'autres facteurs favorables à la francisation mais, de toute évidence, l'un des facteurs principaux prend lieu et forme dans la politique d'aménagement linguistique du gouvernement québécois. La Charte de la langue française, la Loi 22 avant elle et les agences gouvernementales qu'elles ont instituées, particulièrement l'Office de la langue française, jouent un rôle primordial par la pression institutionnelle qu'elles établissent. L'obligation faite aux entreprises de mettre en œuvre des programmes de francisation joue par la force des choses un rôle déterminant.

Dans cette ligne d'idée, nous en arrivons à l'épilogue de cette étude. La francisation des communications de travail évolue mais les progrès sont plus évidents pour les anglophones et les allophones que pour les francophones. Plusieurs facteurs inhérents au contexte même du marché du travail y perpétuent la situation fragile et précaire de la langue française et les données de 1982 le confirment avec beaucoup d'évidence. Dans ces circonstances, il est contre-indiqué que la pression institutionnelle issue de la politique d'aménagement linguistique soit relâchée, le retour en arrière étant toujours possible.




Annexe A

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