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Langue et disparités de statut économique au Québec 1970 et 1980

Première partie
Les disparités de revenus
de travail : 1970-1980


Langue et disparités
de statut économique
au Québec
1970 et 1980

Chapitre 2
Les déterminants des revenus de travail

Ce chapitre se divise en deux parties. Dans la première partie, nous examinons les principaux modèles mis de l'avant en économie du travail et des ressources humaines pour expliquer les revenus de travail des individus. Dans la seconde partie, nous nous penchons plus spécifiquement sur l'effet des attributs linguistiques sur les revenus de travail.

2.1 Le cadre général d'analyse

La théorie

Les économistes s'intéressent depuis fort longtemps au revenu de travail des individus. Ainsi, on retrouve dans les écrits d'Adam Smith, qui datent de plus de 200 ans, des considérations sur les facteurs expliquant les différences de salaires et donc de revenus de travail entre les individus1. Comme l'indique Cousineau (1981) :

Ces facteurs sont : 1- les conditions physiques ou psychologiques de l'emploi (pénibilité); 2- le degré de scolarité ou d'apprentissage nécessaire à l'exercice d'un métier ou d'une profession; 3- le degré de régularité de l'emploi; 4- le degré de responsabilité attaché à cet emploi; 5- le risque ou l'incertitude quant au succès dans cet emploi. (p. 26)

Ces cinq facteurs représentent tous des différences de nature entre les emplois. Le degré de scolarité ou d'apprentissage nécessaire à l'exercice d'un métier ou d'une profession implique également des différences entre les individus. En effet, pour occuper un emploi et toucher la rémunération qui s'y rattache, les individus devront avoir les connaissances nécessaires (scolarité, apprentissage) à l'exercice des fonctions rattachées à cet emploi, d'où la nécessité pour les individus d'acquérir ces connaissances. Bien que plusieurs économistes, inspirés des travaux de Smith, se soient penchés sur les liens entre les habiletés des individus et leurs revenus au cours des années, ce n'est qu'au début des années 60 que la théorie du capital humain a été formellement énoncée (Becker, 1964)2. Cette théorie nous indique qu'une partie des capacités productives des individus est innée, mais qu'une autre partie est le résultat d'investissements faits soit par l'individu, soit par ses parents. Ces investissements peuvent être plus ou moins coûteux à effectuer. Dans les cas où l'individu doit encourir un coût soit en termes de déboursés (frais de scolarité, ...), soit en termes de manque à gagner (absence de revenus pendant les études, pertes de revenus lors de stages d'apprentissage) pour acquérir du capital humain, ceci signifie qu'il ne fera pas ces investissements à moins d'en tirer des bénéfices égaux ou supérieurs à ce coût.

Les bénéfices des investissements en capital humain peuvent être de nature monétaire ou non et être le résultat d'activités de consommation ou de travail. Ainsi, un individu peut apprendre le latin pour lire des textes de Cicéron dans leur version originale ou la cuisine chinoise pour préparer des repas de ce type; cependant, il est généralement admis que la plupart des investissements en capital humain sont faits pour améliorer la situation d'un individu sur le marché du travail. Ils doivent donc être rentables en termes monétaires, ce qui signifie que la valeur escomptée des bénéfices est égale ou supérieure aux coûts3.

Dans cette étude, nous utiliserons la théorie du capital humain comme principal modèle d'explication des niveaux de revenus des individus et, par conséquent, des écarts de revenus entre les individus. Nous avons fait ce choix, car la pertinence empirique d'un tel modèle a été démontrée de façon générale (Mincer, 1974) et particulière pour le Québec (Vaillancourt, 1980; Lacroix et Vaillancourt, 1981; Payette et Vaillancourt, 1986). De plus, les données dont nous disposons se prêtent bien à l'utilisation de ce modèle. Nous compléterons notre modèle en faisant appel, lorsque nécessaire, aux travaux économiques sur la discrimination (Becker, 1957) et sur l'effet des caractéristiques de l'emploi sur les revenus de travail.

En théorie, un très grand nombre de caractéristiques individuelles composent le capital humain : par exemple, l'intelligence, les habiletés d'apprentissage, les connaissances acquises par la scolarité (connaissances qui dépendent du nombre d'années de scolarité, de la qualité de celle-ci, des cours suivis), la capacité physique (force, santé), les langues connues, les connaissances acquises en milieu de travail (apprentissage formel ou informel, expérience générale ou spécifique), ... En pratique, lorsqu'on veut expliquer les revenus de travail d'une population spécifique, on doit faire appel à des données d'enquêtes qui recueillent de l'information sur une partie de ces caractéristiques. C'est ainsi qu'au Canada et aux États-Unis, on dispose, généralement, de données sur le nombre d'années de scolarité, l'âge, la langue maternelle ou l'origine ethnique, mais on ne connaît pas la qualité des écoles fréquentées, l'intelligence ou la capacité physique des individus. Il faut donc se résoudre à expliquer les revenus de travail à l'aide d'un nombre limité de mesures du capital humain. Ceci peut entraîner une certaine inexactitude dans la mesure de leur effet sur le revenu de travail. Ainsi, en règle générale, les individus plus intelligents (test de Q.I.) sont aussi plus scolarisés. Lorsqu'on explique alors les revenus de travail, entre autres, par le nombre d'années de scolarité, mais sans tenir compte, faute de données, de l'intelligence des individus, on attribue à la scolarité un effet qui est en partie dû à l'intelligence.

Nous associerons le niveau du capital humain des individus et leur revenu de travail de deux façons. D'une part, nous examinerons, à l'aide de tableaux sur les revenus moyens de travail d'individus, regroupés selon diverses caractéristiques (scolarité, âge, ...), quel est le lien entre les niveaux de capital humain (tel ou tel nombre d'années de scolarité, par exemple) et les revenus moyens de travail. Ce type d'analyse ne nous permet cependant pas de connaître l'effet propre d'un type de capital humain (tel que les connaissances linguistiques) sur les revenus de travail. C'est pourquoi, d'autre part, nous expliquerons les revenus de travail des individus à l'aide de l'analyse multivariée et plus spécifiquement de l'analyse de régression4. Cette méthode d'analyse nous permettra d'identifier l'effet de chacun des facteurs (types de capital humain, ...) séparément de l'effet des autres facteurs retenus pour expliquer les revenus.

Lors de nos analyses multivariées, nous expliquerons les revenus annuels de travail pour l'ensemble des hommes et des femmes et pour des sous-groupes d'hommes et de femmes (groupes d'âge, groupes par langue maternelle, ...). Cette analyse par sous-groupe permet de mieux cerner l'effet de facteurs telle la propriété des entreprises.

Nous avons choisi d'étudier séparément les hommes et les femmes, car la théorie économique ainsi que diverses études antérieures (Lacroix et Vaillancourt, 1981; Payette et Vaillancourt, 1986) ont démontré que le processus de détermination du revenu de ces deux groupes diffère dans le cas du Québec.

Les effets des variables non linguistiques (facteurs de standardisation)

Nous allons maintenant examiner l'effet que chaque facteur explicatif retenu dans nos analyses multivariées devrait avoir sur les revenus de travail à un moment donné. Nous consacrerons le reste de cette section aux facteurs non linguistiques dits facteurs de standardisation. Nous commencerons par une étude des trois facteurs utilisés pour l'ensemble de nos analyses, soit le niveau de scolarité atteint, le nombre d'années d'expérience et le nombre de semaines travaillées. Nous examinerons ensuite les facteurs utilisés au chapitre 3 pour vérifier l'à-propos de ce modèle simple. Nous traiterons des facteurs linguistiques à la section 2.2.

Le niveau de scolarité

Les écrits théoriques portant sur les effets de la scolarité sur les revenus de travail nous indiquent qu'il devrait exister un lien positif entre la rémunération du travail d'un individu et sa scolarité (Becker, 1964; Mincer, 1974); les travaux empiriques québécois rapportent l'existence d'un tel lien. Ces attentes et ces résultats ne sont pas surprenants, car la scolarité est l'une des principales formes d'accumulation du capital humain. Nous nous attendons donc à ce que les revenus de travail croissent avec la scolarité, ce qui devrait être particulièrement le cas pour des niveaux de scolarité supérieurs à celui qui résulte usuellement de la période de fréquentation scolaire obligatoire, soit une 5e année du secondaire (11e année). En effet, on peut aisément croire, par exemple, qu'un accroissement de la scolarité d'une 4e à une 7e année du primaire est peu susceptible d'être rentable, car le niveau de scolarité atteint est toujours inférieur au niveau usuellement atteint.

L'expérience de travail

Les écrits théoriques nous indiquent que les revenus de travail devraient croître avec l'augmentation de l'expérience de travail qui est un type de capital humain (Becker, 1964; Mincer, 1974). Cependant, dans les travaux empiriques, on dispose rarement d'une mesure adéquate de l'expérience. On doit plutôt utiliser le nombre d'années de travail souvent mesuré à l'aide de l'âge de l'individu et de l'âge de son entrée sur le marché du travail5. Or, la théorie du capital humain nous indique qu'avec l'âge les travailleurs accumulent moins de capital humain, car il est plus difficile de rentabiliser des investissements en capital humain au cours des quelques années qu'il leur reste à travailler. Ceci explique en partie que, dans les études empiriques, y compris celles faites pour le Québec (Payette et Vaillancourt, 1986), on observe une relation concave entre les revenus de travail et l'expérience6. Au cours de sa carrière, un individu voit donc ses revenus s'accroître, puis plafonner pour finalement décroître avec l'expérience7. Nous nous attendons donc à observer une relation concave entre les revenus de travail et l'expérience.

Le nombre de semaines travaillées

Nous nous attendons à observer, comme c'est le cas dans toutes les études empiriques, une relation positive entre les revenus de travail et le nombre de semaines travaillées durant l'année.

Examinons maintenant brièvement quelques facteurs de standardisation utilisés seulement lors d'analyses menées sur l'ensemble des travailleurs. Nous croyons que cette mobilité est payante dans le cas d'une migration choisie et non payante autrement. C'est pourquoi elle devrait être payante pour les hommes canadiens venus s'installer au Québec à la suite d'une acceptation d'un nouvel ou d'un meilleur emploi (nouvel employeur ou promotion). Elle pourrait, par contre, ne pas l'être pour les femmes dont la mobilité est souvent non choisie (car résultant de la mobilité du conjoint).

Deuxièmement, cette variable nous permet d'examiner si les individus habitant hors du Canada soit en 1966, soit en 1976 et au Québec en 1971 ou en 1981 ont eu la possibilité de s'adapter au marché du travail québécois et donc de toucher la même rémunération pour leur travail que les résidants québécois de longue date. Étant donné la courte période d'adaptation (en moyenne 2,5 ans), ce ne devrait pas être le cas et nous croyons que ces individus devraient être monétairement défavorisés sur le marché du travail.

La résidence en zone métropolitaine

Nous nous attendons à ce que le fait de résider en zone métropolitaine ait pour effet d'accroître les revenus de travail pour deux raisons. Premièrement, le coût de la vie étant souvent plus élevé dans ces centres qu'ailleurs, il s'exerce une pression à la hausse sur les revenus de travail. Deuxièmement, le marché de l'emploi étant plus diversifié, cela favorise l'accès à des emplois correspondant davantage aux capacités des travailleurs et donc plus rémunérateurs : ceci est sans doute plus vrai pour les femmes que pour les hommes.

Les facteurs décrits jusqu'à maintenant sont, à l'exception des semaines travaillées, des facteurs inhérents à l'individu (âge, origine ethnique), des résultats de choix passés immuables (scolarité déjà atteinte) ou de choix plus ou moins modifiables (statut matrimonial, lieu de résidence). On peut également examiner comment certains facteurs associés à l'emploi ont un effet sur les revenus de travail. Nous en retenons deux: le secteur d'activité et l'occupation.

Le secteur d'activité

De façon générale, on s'attend à ce que les emplois du secteur primaire — autres que ceux en agriculture — et ceux du secteur manufacturier et des transports, communications et utilités publiques, soient mieux rémunérés que ceux des secteurs du commerce ou des services. Ceci s'explique en partie par leur ratio [capital/travail] plus élevé dans ces secteurs, ce qui amène une productivité plus grande du travail et donc une rémunération plus élevée de celui-ci. Un autre facteur est la syndicalisation plus répandue dans les premiers secteurs que dans les seconds. La syndicalisation explique également en partie les revenus de travail plus élevés du secteur de la construction.

L'occupation

Nous pensons que certaines occupations, qui exigent plus de connaissances ou de responsabilités, sont mieux rémunérées que d'autres. On doit noter ici le recoupement partiel entre les effets de la scolarité et de l'occupation. Ainsi, les médecins sont mieux rémunérés grâce à leur occupation et n'y ont accédé qu'à la suite d'une scolarité poussée.

Les attentes décrites ci-haut portent sur les effets des facteurs à un moment donné. Comme notre étude porte sur deux années (1970 et 1980), il serait évidemment intéressant de pouvoir expliquer les changements observés entre une année et l'autre dans les effets d'un facteur particulier sur les revenus de travail. De façon générale, ces changements s'expliqueront par l'évolution des conditions de demande ou des conditions d'offre, ou les deux. Par exemple, si la part des diplômés universitaires au sein de la population active s'accroissait, il ne serait alors pas étonnant d'observer que leur rémunération décroisse si le niveau de demande pour leur service était demeuré par ailleurs inchangé.

2.2 Les attributs linguistiques et les revenus de travail

Nous présentons tout d'abord de quelle façon les économistes modélisent les attributs linguistiques8 pour expliquer les revenus de travail. Nous exposons ensuite les facteurs qui font qu'au Québec telle ou telle combinaison d'attributs linguistiques est plus ou moins rentable. Nous examinons ensuite l'évolution de ces facteurs de 1970 à 1980 et leur effet prévisible sur la rentabilité des attributs linguistiques.

L'économique et les attributs linguistiques

On retrouve, dans les études traitant de l'effet des attributs linguistiques sur les revenus de travail, trois interprétations du rôle de ces attributs.

La première de ces interprétations est mise de l'avant par Raynauld et Marion (1972). Ils considèrent la langue comme un attribut ethnique similaire à un attribut racial et utilisent le modèle de discrimination de Becker (1957). Ce modèle suppose que les membres du groupe ethnique majoritaire préfèrent ne pas être en contact avec les membres du groupe dominé, que ce soit comme consommateurs, travailleurs ou employeurs. Cette préférence résulte d'un goût pour la discrimination des membres du groupe majoritaire.

Cette explication de la discrimination, souvent utilisée pour expliquer les écarts de revenus Noirs-Blancs aux États-Unis, a cependant été remise en question. Arrow (1972) propose alors une explication tirée de la théorie de l'économie de l'information et qu'on appelle quelquefois « discrimination statistique ». Ce modèle suppose que l'entrepreneur utilise l'ethnie d'un individu comme instrument de tamisage. Ainsi, s'il croit a priori (comme c'est le cas aux États-Unis) qu'un Noir est, en moyenne, moins productif qu'un Blanc, il préférera engager un Blanc.

Migué (1970) applique ces concepts au cas du Québec afin d'expliquer l'absence relative des francophones dans les meilleurs emplois. En effet, les propriétaires et dirigeants d'entreprises responsables du recrutement et de la promotion des cadres sont souvent des anglophones qui sont bien informés quant à la qualité de la formation et aux habitudes de vie des anglophones, mais qui ont peu d'information pertinente sur les francophones. On peut caractériser cette situation en disant qu'il y a deux réseaux d'information indépendants et que le coût de passer d'un réseau à un autre est élevé. Dans ce contexte, il sera difficile pour un francophone d'avoir accès aux emplois supérieurs d'entreprises appartenant à des anglophones et dirigées par eux. Pour Migué, les disparités de revenus entre anglophones et francophones résultent, en partie du moins, de décisions rationnelles des entrepreneurs dans un monde où l'information n'est pas gratuite.

Raynauld et Marion (1972) traitent la langue comme un attribut ethnique de même nature que la race et négligent donc le rôle de la langue comme instrument de communication. Ils ne font donc aucune distinction entre francophones unilingues et bilingues. La deuxième interprétation, que nous examinons maintenant, tient compte du rôle de la langue comme moyen de communication.

La seconde interprétation de Breton et Mieszkowski (1975, 1977), Breton (1978) et Hocevar (1975) suggère que les attributs linguistiques d'un individu représentent du capital humain. En effet, la connaissance plus ou moins approfondie d'une ou de plusieurs langues est un acquis au même titre que des connaissances mathématiques ou géographiques. Cependant, ce savoir sert à la transmission des autres savoirs lors de leur apprentissage et de leur utilisation. Il devient donc important pour un employeur d'embaucher, pour un poste donné, un individu qui pourra communiquer adéquatement avec l'ensemble des individus appelés à travailler avec lui (Sabourin, 1985).

La faiblesse de cette approche réside dans le fait qu'elle ne tient pas compte des différences d'ethnies entre les individus. Alors que Migué ne fait pas de distinction entre francophones unilingues et bilingues, Breton n'en fait pas explicitement entre francophones et anglophones bilingues. Si leur connaissance respective de l'anglais et du français est équivalente, toutes choses étant égales par ailleurs, leurs revenus de travail devraient être égaux.

La troisième interprétation, celle de Vaillancourt (1980), propose une distinction, lorsqu'on étudie l'impact des attributs linguistiques d'un individu sur ses revenus de travail, entre la langue principale et les autres langues connues. La langue principale, qui est, en règle générale, la langue maternelle, est celle à laquelle l'individu s'identifie, celle qui représente sa culture. Il s'agit donc à la fois d'un attribut ethnique et d'un élément de capital humain, les langues secondes n'étant que du capital humain.

C'est l'offre et la demande des attributs linguistiques (Vaillancourt, 1983) qui déterminent leur rémunération monétaire. L'offre de ces attributs à un moment donné est le résultat d'un ensemble de décisions prises par les individus ou par leurs parents. La demande pour ces attributs dépend du comportement des employeurs. À la suite des travaux de Breton et Mieszkowski (1975) et Hocevar (1975), Vaillancourt (1980) a identifié trois facteurs déterminant les préférences d'une firme pour une langue donnée comme langue de travail. Ce sont :

  • la langue des propriétaires de l'organisation, soit la langue du ou des propriétaires (actionnaires) ou de leurs mandataires dans les cas des entreprises privées et celle de la majorité des électeurs concernés dans le cas des administrations et des entreprises publiques;

  • la langue de la technologie et des intrants spécialisés utilisés dans l'entreprise, soit la langue des instructions, de fonctionnement, d'entretien et de réparation de l'équipement et celle d'intrants relativement rares;

  • la langue des marchés sur lesquels l'entreprise vend ses produits.

La firme confronte ensuite ses préférences avec l'offre d'individus ayant les attributs linguistiques requis et, par un processus d'ajustement du contenu linguistique des tâches, de recrutement et de formation, établit un niveau d'usage de l'une ou l'autre langue dans les divers postes qui sont disponibles.

On peut considérer la langue des propriétaires d'une firme dans une société donnée comme un choix de cette firme. Par contre, la langue des marchés et, dans une moindre mesure, celle de la technologie ne sont pas, en règle générale, le choix des firmes, car rares sont celles qui sont de taille suffisante pour les déterminer. De fait, les petites firmes d'une société dont la langue a un rayonnement économique faible seront obligées d'utiliser la langue dominante du commerce et de la technologie dans une partie de leurs activités, en particulier dans les échanges internationaux.

Breton et Mieszkowski (1975) se sont penchés sur le choix d'une langue des échanges internationaux et ont conclu qu'il y aurait émergence d'une langue dominante, généralement celle du marché le plus important, dès que le nombre de langues utilisées dans les échanges entre les agents économiques devient trop grand. Il y a ici une frappante similitude avec la théorie de l'émergence d'une monnaie dominante dans les échanges internationaux (Carr, 1985). La volonté de minimiser les coûts de transaction et, en particulier, les coûts d'information, pousse les échangistes à opter pour une monnaie; ce sera généralement la monnaie dans laquelle le plus grand nombre de transactions se fait. Cette hypothèse expliquerait donc l'émergence, surtout depuis 1945, de l'anglais comme langue dominante dans les échanges entre les pays industrialisés du monde occidental.

Dans les secteurs n'ayant aucun contact ou que très peu avec l'extérieur, l'usage de la langue dominante n'est pas nécessaire. Toutefois, lorsque nous passons de ces secteurs aux secteurs plus ouverts sur le reste du monde, la connaissance de la langue dominante peut être une condition prérequise à l'obtention de certains emplois et, en particulier, de ceux qui nécessitent un contact avec les clients et les fournisseurs. La connaissance de la langue dominante peut devenir un facteur de disparités de revenus.

Nous pouvons donc conclure qu'à un moment donné, la langue des propriétaires, des intrants et des marchés aura un effet sur la valeur relative de l'une ou l'autre langue sur un marché de travail donné. Nous allons maintenant examiner quelle est l'importance relative de l'anglais et du français comme langues des propriétaires, des intrants et des marchés au Québec en 1970 et en 1980. Ceci nous permettra de faire des prévisions quant à la rentabilité relative de l'anglais et du français en 1970 et en 1980 et quant à l'évolution de cette rentabilité.

Déterminants de la rentabilité des attributs linguistiques
au Québec

La langue des propriétaires

Deux études sur la propriété des entreprises au Québec, soit celle de Raynauld (1974) pour 1961 et celle de Raynauld et Vaillancourt (1984) pour 1978, ont été faites. Les principaux résultats de ces études sont regroupés au tableau 2-1. On y constate une progression par année (tendance linéaire) de l'ordre d'un demi-point de pourcentage de la propriété de l'ensemble de l'économie par les francophones. De plus, on peut calculer, à l'aide de la même tendance linéaire, que la propriété francophone, qui était de 51,7 % en 1971, serait de 56,2 % en 1981 si la tendance de 1961 à 1978 s'était maintenue. Ceci signifie donc qu'en 1971, 51,7 % (en 1981, 56,2 %) des emplois étaient sous contrôle francophone. Comme les emplois sous contrôle étranger sont au moins à 95 % sous contrôle américain ou britannique (Vaillancourt, 1980, p. 104), et comme la main-d'oeuvre de langue

 
Tableau 2-1 Propriétés des divers secteurs
de l'économie québécoise, 1961 et 1978


maternelle française représente aussi bien en 1971 qu'en 1981 environ 80 % de la main-d'oeuvre du Québec, ceci signifie qu'au moins 35 % de la main-d'oeuvre francophone en 1971 (30 % en 1981) devraient travailler dans des entreprises sous contrôle anglophone. Par contre, il est théoriquement possible pour tous les anglophones de travailler dans des firmes sous contrôle anglophone.

La propriété des entreprises au Québec devrait donc avoir pour effet de rendre l'anglais plus rentable que le français sur le marché du travail québécois en 1970 et, dans une moindre mesure, en 1980.

La langue des intrants

Ce ne sont pas tous les intrants qui ont un même contenu linguistique. Ainsi, l'utilisation des espaces d'une bâtisse (qui peut avoir été construite par des travailleurs parlant l'anglais ou le français au travail) ne nécessite pas de langue d'usage. Par contre, les machines-outils ou les ordinateurs ont une langue d'usage; c'est celle de leurs manuels d'instruction et d'entretien, de leurs claviers, etc. On dispose de peu d'indicateurs sur cette langue. Vaillancourt (1980, p. 51) conclut, après l'examen de l'origine des biens d'investissements, que l'anglais est souvent la langue de la technologie. Si on utilise comme indicateur la langue des textes produits à l'extérieur de la firme, soit la langue des manuels utilisés au travail, on constate qu'en 1971 les francophones lisent des textes en français 46,9 % du temps, alors que ce pourcentage est de 55,6 % en 1979 (Monnier, 1983, p. 30). Il y aurait donc eu croissance de l'usage du français comme langue de la technologie de 1971 à 1979, mais l'anglais demeure toujours fort utile.

La langue des marchés

Il y a deux types de marchés pour les firmes québécoises : le marché interne et le marché externe. Sur chacun d'entre eux, on peut utiliser le français ou l'anglais. C'est en tenant compte de ces deux types d'usages que l'on peut arriver à une vision d'ensemble de l'usage du français et de l'anglais sur le marché des firmes québécoises.

L'importance des marchés internes de langue française ou anglaise dépend du pouvoir d'achat des deux groupes linguistiques — pouvoir qui dépend du revenu moyen des membres du groupe, de leur nombre et de leur désir d'être servis en français ou en anglais. Comme les données citées par Bouchard et Beauchamp-Achim (1980, p. 61) indiquent que les anglophones et les francophones préfèrent être servis dans leur langue maternelle, le pouvoir d'achat de chaque groupe se mesure alors par son revenu total. Si nous examinons le pouvoir d'achat des divers groupes linguistiques à l'aide du tableau 2-2, nous constatons que la part des francophones sur le marché québécois a augmenté de 1970 à 1980.

Il est plus difficile d'établir la langue des marchés externes du Québec pour deux raisons. Premièrement, nous ne disposons pas de données sur les exportations de services du Québec vers le Canada ou l'étranger. Deuxièmement, les données sur les exportations de biens manufacturés du Québec vers le reste du Canada ne sont disponibles que pour quelques années.

 
Tableau 2-2 Revenu moyen et part du revenu total
par groupe linguistique, tous, 1970 et 1980


Le tableau 2-3 nous révèle l'importance des marchés anglophones au sein du marché extérieur. Si on fait la somme des exportations au Canada, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, on constate que celles-ci représentent 87,5 % des exportations en 1974 et 83,8 % en 1979.

Par contre, les exportations aux quatre pays francophones (France, Belgique, Luxembourg et Suisse) ne représentent que 1,8 % des exportations en 1974 et 2 % en 1979. Quant aux exportations vers les autres pays, elles se font sans doute en grande partie en anglais, la République fédérale allemande et le Japon en étant les principaux destinataires. En tenant compte d'une faible utilisation du français pour les exportations manufacturières vers certaines parties du Canada (Nouveau-Brunswick, Ottawa et sa région) et en présumant que d'autres exportations à l'étranger, telle une partie de celles faites vers l'Afrique, se font en français, on peut supposer qu'au plus 5 % du commerce extérieur du Québec se fait en français.

 
Tableau 2-3 Exportations canadiennes et internationales du Québec, 1974 et 1979


Ayant établi l'importance du français sur les marchés intérieur et extérieur, il nous reste maintenant à combiner ces deux ensembles de résultats afin d'établir l'importance des marchés de langue française pour les firmes québécoises. C'est ce que nous faisons au tableau 2-4.

 
Tableau 2-4 Importance du marché francophone
pour les entreprises du Québec, 1970 et 1980


Le marché de langue française des firmes québécoises demeure donc presque inchangé de 1970 (50 %) à 1980 (51 %). Ceci peut surprendre, car chaque marché, l'interne et l'externe, est devenu plus francophone pendant cette période. C'est la croissance de la part du marché externe, où le français est moins utilisé, qui explique qu'au total le marché de langue française demeure inchangé. Cependant, comme les firmes exportatrices ont connu une croissance moindre de l'emploi que celles desservant le marché interne9, car les biens qu'on y produit (ressources naturelles, biens manufacturés) le sont avec des ratios [capital/travail] plus élevés, le marché francophone a pris de l'expansion, en termes d'emplois, de 1970 à 1980.

La rentabilité relative de l'anglais et du français

Étant donné la propriété des entreprises québécoises et la langue des intrants et des marchés en 1970 et en 1980, il semble raisonnable de prévoir que la rentabilité de l'anglais sera plus élevée que celle du français, mais que cette rentabilité sera quand même plus faible en 1980 qu'en 1970.

Nous testerons cette prévision au chapitre 3. Nous pouvons cependant chercher à la raffiner en utilisant notre cadre d'analyse pour faire des prévisions pour des sous-groupes de travailleurs. Pour cela, nous pouvons distinguer les secteurs d'activité ou les occupations. Commençons par les secteurs d'activité.

On peut regrouper les divers secteurs d'activité en deux grands secteurs : le secteur interne et le secteur externe.

Le secteur interne acquiert la plupart de ses intrants à l'intérieur du Québec et vend ou distribue ses biens et services principalement sur ce marché. Il a peu de contacts avec l'extérieur. Les composantes principales de ce secteur interne seraient, par exemple, l'Administration publique, surtout celle du Québec et des municipalités, le secteur parapublic (éducation, santé), le secteur des services personnels (restauration, ...), le secteur de la construction et certains groupes majeurs du secteur manufacturier.

Le secteur externe est celui qui est en contact avec l'étranger pour l'acquisition d'une partie importante de ses intrants, de sa technologie entre autres, et pour l'écoulement d'une partie ou de la totalité de sa production. Un grand nombre des groupes majeurs du secteur manufacturier, le secteur minier et une partie des transports et de la finance appartiennent au secteur externe.

La langue des marchés de ces deux secteurs nous amène à prévoir que la connaissance de l'anglais sera plus rentable dans le secteur externe que dans le secteur interne. De plus, les travaux de Raynauld et Vaillancourt (1984) sur la propriété des entreprises québécoises nous permettent de constater que les emplois du secteur interne sont plus susceptibles d'être sous contrôle francophone que ceux du secteur externe. Ceci renforce notre prévision, à savoir que la rentabilité relative de l'anglais est plus élevée dans le secteur externe que dans le secteur interne aussi bien en 1980 qu'en 1970.

Examinons maintenant les occupations. On peut distinguer les occupations associées à la gestion (cadres, certains scientifiques et ingénieurs, emplois de bureau), à la vente de biens à des individus ou à des firmes, aux services (enseignants, ...) et aux emplois à la production où les travailleurs n'ont que peu de contacts avec les propriétaires ou les clients de leur employeur. Les occupations associées à la gestion sont susceptibles de requérir une certaine connaissance de l'anglais, étant donné l'interaction des travailleurs avec les propriétaires et les fournisseurs de technologie. Les occupations de vente requerront une connaissance du français ou de l'anglais selon qu'un travailleur dessert des marchés externes ou internes. Finalement, les occupations de production devraient requérir peu d'anglais.

Nous pouvons donc prévoir que l'anglais sera relativement mieux rémunéré pour les occupations associées à la gestion que pour les autres types d'occupation.

Nous pouvons utiliser nos observations sur les secteurs d'activité et les occupations pour conclure que la rentabilité relative de l'anglais devrait croître avec l'âge des individus, pour deux raisons. Premièrement, ce sont, en règle générale, les individus plus expérimentés et donc plus âgés qui occupent les postes de cadres. Deuxièmement, les emplois de cadres dans les sièges sociaux pancanadiens situés à Montréal sont occupés par des travailleurs ayant fait leurs preuves à divers niveaux de ces organisations; ce sont donc des individus plus âgés.

Il est cependant plus difficile de voir comment la rentabilité relative de l'anglais varie avec la scolarité. D'une part, l'accès à des postes de gestion est souvent associé à une scolarité plus élevée, ce qui devrait accroître la rentabilité relative de l'anglais. D'autre part, une scolarité plus élevée donne accès à un ensemble de postes du secteur interne, particulièrement dans le secteur parapublic, où l'anglais est peu rentable. La connaissance de l'anglais est donc à la fois complémentaire à la scolarité et lui est également substituable.

Finalement, il faut noter que, de façon générale, le bilinguisme devrait être mieux rémunéré que l'unilinguisme, car les travailleurs bilingues possèdent plus de capital humain que les unilingues. Ceci signifie que même si certains bilingues n'utilisent pas leur connaissance de la langue seconde au travail, ce qui est le cas au Québec (Monnier, 1983), ils en retirent un avantage monétaire rattaché à leur possibilité d'occuper un poste exigeant l'usage des deux langues.

Dans ce chapitre, nous avons exposé le cadre d'analyse utilisé pour expliquer les revenus de travail et exposé un ensemble d'hypothèses testables. Nous examinerons aux chapitres 3, 4 et 5 leur pertinence empirique. Rappelons cependant que les données et le modèle retenu ne nous permettaient pas de tenir compte de tous les déterminants des revenus de travail. C'est ainsi, par exemple, qu'il ne nous sera pas possible de tenir compte de l'effet de l'intelligence ou de la syndicalisation sur les revenus de travail. Ceci dit, le modèle du capital humain est cependant fort adéquat. En effet, comme nous le verrons ci-après, nos résultats pour le Québec sont, en accord avec nos prévisions, robustes sur le plan statistique et continuent de se vérifier lorsqu'on modifie les variables indépendantes. Certes il aurait été possible de faire appel à des outils statistiques plus avancés pour, par exemple, tenir compte simultanément du nombre de semaines travaillées et des revenus de travail ou encore pour corriger le « biais de sélection » résultant du fait que ce ne sont pas tous les individus, surtout chez les femmes, qui travaillent. Nous avons choisi de ne pas le faire étant donné nos ressources limitées en temps et en argent. Nous préférons donc pousser l'analyse par sous-groupe plutôt que d'appliquer ces méthodes, plus coûteuses en ressources, à de grands ensembles.


1 Le salaire est la rémunération pour une unité de travail (heure. journée, ...); le revenu de travail pour une période donnée (mois. année) dépend du salaire et du nombre d'unités rémunérées au cours de cette période. [retour au texte]

2 Les travaux des économistes faits de 1900 à 1960 cherchaient surtout à réconcilier le fait que la distribution statistique des habiletés individuelles suit une loi normale et diffère donc de celle des revenus individuels qui suit une loi de Pareto. Une des explications qui a été avancée est que les travailleurs se divisent en plusieurs sous-groupes, les habiletés au sein de chaque sous-groupe suivant une loi normale, mais ceci étant faux pour l'ensemble des travailleurs (Moore, 1911). Une autre explication est que chaque habileté suit une loi normale, mais que les habiletés se combinent de façon multiplicative plutôt qu'additive dans la détermination des revenus de travail (Roy, 1950). On s'est également intéressé au cours de cette période, au développement de modèles probabilistes d'explication des revenus (Gibrat, 1931). [retour au texte]

3 La valeur escomptée des bénéfices est la valeur calculée des bénéfices futurs au moment où les coûts sont en courus. On escompte ce flux de bénéfices pour tenir compte du fait que les individus préfèrent un dollar reçu maintenant à un dollar reçu plus tard, comme l'indique la nécessité de payer un taux d'intérêt réel positif pour susciter l'épargne. [retour au texte]

4 Cette méthode a été présentée à la section 1.2 de ce texte. [retour au texte]

5 Nous mesurons donc l'expérience par la formule suivante : [âge - (scolarité + 6)]. Une telle mesure de l'expérience est plus adéquate pour les hommes que pour les femmes puisque celles-ci interrompent souvent leur participation au marché du travail à cause de la naissance d'un enfant. [retour au texte]

6 Un autre élément d'explication est que l'état de santé des individus se détériore avec l'âge. [retour au texte]

7 En règle générale, le sommet est atteint entre 30 et 35 ans d'expérience. [retour au texte]

8 Nous reprenons en partie, dans cette section, les arguments exposés dans deux études préparées par cet auteur en collaboration avec Robert Lacroix, pour le compte du Conseil de la langue française Lacroix et Vaillancourt, 1980, 1981). [retour au texte]

9 Par exemple, la part de l'emploi dans le secteur manufacturier est passée de 23,9 % en 1971 à 21,6 % en 1981, alors que celle du secteur des services s'accroît de 24,7 % à 30,3 %, comme l'indiquent des calculs faits à l'aide de données des tableaux B-18, B-20, B-22 et B-24. [retour au texte]








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