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Langue et disparités de statut économique au Québec 1970 et 1980

Chapitre 5

Les effets des attributs linguistiques
selon le secteur d'activité et l'occupation




Langue et disparités
de statut économique
au Québec
1970 et 1980

Dans ce chapitre, nous examinons comment les revenus moyens de travail des groupes linguistiques et les effets propres des attributs linguistiques varient en fonction du secteur d'activité et de l'occupation. Nous présentons les résultats sur les secteurs d'activité dans la première partie du chapitre et ceux sur les occupations dans la seconde partie.

5.1 Le secteur d'activité

Hommes

Nos résultats (tableau 5-1) nous indiquent que, de 1970 à 1980, pour les hommes, la réduction des écarts de revenus moyens déjà observée (tableau 3-1) — entre, d'une part, l'ensemble des francophones bilingues et les anglophones et, d'autre part, l'ensemble des francophones unilingues — s'est produite dans tous les secteurs d'activité. De plus, en 1980, les revenus moyens des anglophones unilingues sont devenus inférieurs à ceux des francophones unilingues dans trois secteurs : agriculture, construction et gouvernement. En 1970 et en 1980, l'écart entre les revenus de travail des anglophones et ceux des francophones, qui est à l'avantage des premiers, est le plus élevé dans le secteur manufacturier, suivi des secteurs finance et assurances et de celui des transports, communications et utilités publiques. Dans ces trois secteurs, le pourcentage d'emplois sous contrôle anglophone est important et, pour les deux derniers secteurs, on retrouve un bon nombre d'emplois de sièges sociaux pancanadiens (Banque de Montréal, Banque Royale, Air Canada, C.N., C.P.) situés à Montréal. Quant aux francophones, le bilinguisme leur vaut un revenu moyen de 20 % supérieur à celui des francophones unilingues dans tous les secteurs (sauf celui de l'agriculture) aussi bien en 1970 qu'en 1980. C'est dans le secteur des services que la rentabilité du bilinguisme est la plus élevée; suivent l'Administration publique et le secteur primaire. Finalement, pour les allophones, il y a, de 1970 à 1980, une réduction généralisée des écarts de revenus par rapport aux unilingues francophones.

 
Tableau 5-1(a) Revenu moyen selon le secteur d'activité, Québec, hommes, 1970


Tableau 5-1(b) Revenu moyen selon le secteur d'activité, Québec, hommes, 1980


Femmes

Les résultats du tableau 5-2 nous indiquent qu'on ne peut parler, entre 1970 et 1980, d'une réduction généralisée des écarts de revenus moyens de travail entre les anglophones et les francophones bilingues, d'une part, et les francophones unilingues, d'autre part. En effet, les anglophones et les francophones unilingues voient l'écart entre leurs revenus de travail croître dans deux secteurs (commerce et finance). De même, les francophones bilingues voient l'écart entre leurs revenus de travail et ceux des unilingues francophones diminuer dans trois secteurs (transports, communications et utilités publiques; finance; Administration publique). Ce sont surtout dans les secteurs sous contrôle anglophone — avec des sièges sociaux à Montréal — que les revenus moyens de travail des anglophones sont plus élevés que ceux des francophones unilingues. Ce sont les francophones bilingues travaillant dans les secteurs manufacturiers et des transports, communications et utilités publiques qui ont les revenus moyens les plus élevés par rapport à ceux des francophones unilingues. Quant aux allophones, on ne dispose pas de suffisamment d'information pour se livrer à une analyse secteur par secteur. On note cependant que, dans l'ensemble, en 1970 et en 1980, ils touchent des revenus de travail plus élevés que les francophones unilingues.

Hommes

Examinons, à l'aide des résultats du tableau 5-3, les effets propres des facteurs de standardisation et des attributs linguistiques sur les revenus de travail des hommes par secteur d'activité.

Pourcentage d'explication et facteurs de standardisation

Si on néglige le secteur « indéterminé » qu'il est difficile d'analyser par définition, on observe les résultats suivants :

  • Premièrement, les pourcentages d'explication sont dans l'ensemble fort élevés. Les plus faibles sont ceux des secteurs « agriculture » et « construction ». Ceci s'explique, sans doute, par le fait que l'on ne tient pas compte, dans notre modèle, de certains facteurs (par exemple, la qualité des sols pour l'agriculture ou la force physique pour la construction) qui influencent les revenus de travail des individus travaillant dans ces secteurs.

  • Deuxièmement, un accroissement de scolarité se traduit, en règle générale, par un accroissement des revenus de travail. Ceci est surtout vrai lorsque cet accroissement permet à l'individu d'atteindre un niveau de scolarité supérieur à un secondaire incomplet.

 
Tableau 5-2(a) Revenu moyen selon le secteur d'activité, Québec, femmes, 1970


 
Tableau 5-2(b) Revenu moyen selon le secteur d'activité, Québec, femmes, 1980


 
Tableau 5-3(a) Effets des attributs individuels sur le revenu de travail selon le secteur d'activité, Québec, hommes, 1970


 
Tableau 5-3(b) Effets des attributs individuels sur le revenu de travail selon le secteur d'activité, Québec, hommes, 1980


  • Troisièmement, il existe toujours un lien concave entre l'expérience de travail et les revenus de travail, quel que soit le secteur d'activité.

  • Quatrièmement, le nombre de semaines travaillées a un effet positif sur les revenus de travail, quel que soit le secteur d'activité.

Attributs linguistiques

Examinons maintenant l'effet des attributs linguistiques pour les anglophones, les francophones bilingues et les allophones.

Anglophones

Les anglophones voient l'effet propre de leurs attributs linguistiques diminuer, de 1970 à 1980, dans tous les secteurs de l'économie. Ainsi, en 1980, les anglophones unilingues n'en tirent jamais d'avantage monétaire et sont quelquefois défavorisés, entre autres, dans les secteurs où les ventes se font principalement sur le marché québécois (construction, services). Également en 1980, les anglophones bilingues voient leurs attributs linguistiques mieux rémunérés que ceux des francophones unilingues, uniquement dans deux secteurs (manufacturier et commerce).

Francophones bilingues

Dans tous les secteurs, sauf celui de la finance et des assurances, les francophones bilingues voient les effets propres associés à leurs attributs linguistiques diminuer de 1970 à 1980. Ces effets propres restent cependant positifs dans six secteurs en 1980 dont ceux desservant surtout le marché externe (manufacturier; transport, communications et utilités publiques; finance et assurances).

Allophones

En 1970, les attributs linguistiques des allophones étaient, dans l'ensemble, rémunérés de façon similaire à ceux des francophones unilingues. En 1980, ils sont une fois sur deux moins bien rémunérés et une fois sur deux le sont de façon similaire.

Femmes

On retrouve au tableau 5-4 les effets nets des facteurs de standardisation et des attributs linguistiques sur les revenus de travail des femmes.

 
Tableau 5-4(a) Effets des attributs individuels sur le revenu de travail selon le secteur d'activité, Québec, femmes, 1970


 
Tableau 5-4(b) Effets des attributs individuels sur le revenu de travail selon le secteur d'activité, Québec, femmes, 1980


Pourcentage d'explication et facteurs de standardisation

Comme dans le cas des hommes, les pourcentages d'explication sont plus faibles dans les secteurs où des déterminants des revenus de travail sont susceptibles d'avoir été omis, soit l'agriculture et la construction. De façon générale, les revenus de travail croissent avec la scolarité, mais ce lien est plus ténu pour les femmes que pour les hommes. De même, on observe une relation concave entre l'expérience et les revenus de travail, mais cela de façon moins systématique que pour les hommes. En effet, dans plusieurs secteurs, l'expérience n'a pas d'effet sur les revenus de travail. Par contre, le nombre de semaines travaillées a un effet clairement positif sur les revenus de travail dans tous les secteurs d'activité.

Plusieurs des secteurs d'activité où l'on retrouve des liens moins marqués pour les femmes que pour les hommes entre les facteurs de standardisation et les revenus de travail sont des secteurs (agricole, primaire, construction) où l'on retrouve peu de femmes comme l'indiquent les résultats des tableaux B-21 et B-23.

Attributs linguistiques

Penchons-nous maintenant sur les attributs linguistiques en suivant l'ordre usuel. Notons que nous négligeons les résultats portant sur les secteurs où très peu de femmes travaillent, soit l'agriculture, l'industrie primaire et la construction.

Anglophones

Les résultats du tableau 5-4 nous indiquent que, dans l'ensemble, les femmes anglophones voient leurs attributs linguistiques mieux rémunérés que ceux des francophones unilingues dans une bonne partie du secteur privé (manufacturier; transports, communications et utilités publiques; commerce; finance et assurances) en 1970 et en 1980 et moins rémunérés dans les secteurs des services, privés et publics, et du gouvernement. Or, c'est dans ces deux secteurs que l'on retrouve le plus de femmes au travail1. Il n'est donc pas surprenant que nos résultats pour l'ensemble des femmes (tableau 3-2) nous indiquent que les anglophones ne soient pas favorisées par leurs attributs linguistiques.

Francophones bilingues

En 1970 et en 1980, la connaissance de l'anglais par les femmes francophones augmente leur revenu dans la plupart des secteurs d'activité sauf dans celui des services.

Allophones

En général, les femmes allophones ne retirent pas d'avantages monétaires de leurs attributs linguistiques en 1970 et en 1980. Les exceptions sont bilingues ou unilingues anglophones.

5.2 L'occupation

Commençons notre examen des écarts de revenus associés à diverses occupations en nous penchant sur les revenus moyens de travail des hommes présentés au tableau 5-5.

Dans tous les cas où des comparaisons peuvent être faites, on constate que les revenus moyens de travail des anglophones sont plus élevés que ceux des francophones unilingues en 1970. En 1980, ces écarts ont diminué et ont quelquefois même disparu (travail de bureau, services). En 1980, les écarts les plus importants sont observés dans les postes de niveaux supérieurs (cadres, scientifiques), dans les emplois du domaine de la santé (médecine, dentisterie) et dans la vente. Les francophones bilingues ont des revenus moyens de travail toujours supérieurs à ceux des francophones unilingues, mais ces écarts sont, en général, plus faibles en 1980 qu'en 1970; les écarts les plus importants s'observent dans les domaines des arts et de la santé. Finalement, en 1970 et en 1980, le peu de résultats dont on dispose nous laissent croire que les allophones ont plus souvent des revenus moyens de travail supérieurs à ceux des francophones unilingues, que des revenus moyens de travail inférieurs.

Dans le cas des femmes (tableau 5-6), on constate que, de façon générale, les anglophones ont des revenus moyens de travail supérieurs à ceux des francophones unilingues mais que l'écart diminue de 1970 à 1980 particulièrement dans les emplois de services. Les écarts les plus élevés se remarquent dans les emplois reliés à la vente. Les femmes francophones bilingues ont également des revenus de travail supérieurs à ceux des francophones unilingues et, dans le cas des emplois de vente et de services, les écarts se sont accrus de 1970 à 1980. Nous disposons de trop peu de résultats sur les allophones en 1970 pour conclure quant à l'évolution des disparités de revenus entre 1970 et 1980 dans leur cas.

Examinons maintenant les effets propres des facteurs de standardisation et des attributs linguistiques sur les revenus de travail des hommes regroupés par occupation à l'aide des résultats du tableau 5-7.

 
Tableau 5-5(a) Revenu moyen selon l'occupation, Québec, hommes, 1970


 
Tableau 5-5(b) Revenu moyen selon l'occupation, Québec, hommes, 1980


 
Tableau 5-6(a) Revenu moyen selon l'occupation, Québec, femmes, 1970


 
Tableau 5-6(b) Revenu moyen selon l'occupation, Québec, femmes, 1980


 
Tableau 5-7(a) Effets des attributs individuels sur le revenu de travail selon l'occupation, Québec, hommes, 1970


 
Tableau 5-7(b) Effets des attributs individuels sur le revenu de travail selon l'occupation, Québec, hommes, 1980


Hommes

Pourcentage d'explication et facteurs de standardisation

Le pourcentage d'explication est élevé pour toutes les occupations; le plus faible pourcentage est celui des occupations primaires, soit des occupations de fermiers ou de pêcheurs dont les revenus de travail dépendent en partie de facteurs absents de notre modèle (qualité du sol, habileté au travail manuel, etc.).

De façon générale, un accroissement de scolarité entraîne un accroissement des revenus de travail. Cette relation est plus évidente en 1980 qu'en 1970, indiquant peut-être une croissance à travers le temps de l'importance relative du capital humain acquis par la scolarité plutôt que par l'expérience comme déterminant du revenu de travail. On observe toujours une relation concave entre l'expérience et les revenus de travail et une relation positive entre ces revenus et le nombre de semaines travaillées.

Attributs linguistiques

Examinons maintenant les effets propres des attributs linguistiques pour les anglophones, les francophones bilingues et les allophones.

Anglophones

De 1970 à 1980, les anglophones voient, de façon générale, diminuer les effets propres associés à leurs attributs linguistiques. Ainsi, en 1980, seuls les unilingues anglophones occupant des postes de cadres ou de professionnels de la santé tirent un revenu plus élevé de leurs attributs linguistiques que les francophones unilingues alors qu'en 1970 les détenteurs de cinq types d'occupations (cadre, génie et sciences, arts, production, autres) en tirent un revenu plus élevé. En 1980, le bilinguisme n'est payant que pour les anglophones occupant des postes de cadres ou de vendeurs alors qu'en 1970, il l'était de plus pour les quatre premiers types de postes énumérés ci-haut et pour le travail de bureau. En 1980, les anglophones sont donc avantagés surtout dans les postes de cadres, postes souvent situés dans des sièges sociaux pancanadiens.

Francophones bilingues

La rentabilité du bilinguisme pour les francophones a également diminué de 1970 à 1980, mais demeure positive dans l'ensemble et, en particulier, pour les postes de cols blancs supérieurs et de vente. Pour 1980, la rentabilité relativement élevée du bilinguisme pour ceux qui occupent des postes en sciences sociales reflète sans doute en partie les efforts de recrutement faits par le gouvernement fédéral après l'adoption de la Loi sur les langues officielles en 1969.

Allophones

En 1970, les allophones retiraient quelquefois de leurs attributs linguistiques des revenus plus élevés que les francophones unilingues; en 1980, ce n'est jamais le cas. Ce sont les bilingues qui sont les moins défavorisés.

Examinons maintenant le cas des femmes, à l'aide des résultats du tableau 5-8.

Femmes

Pourcentage d'explication et facteurs de standardisation

Comme dans le cas des hommes, les pourcentages d'explication des revenus de travail sont élevés, sauf dans le cas des occupations primaires et de la construction en 1980. On observe également que, de façon générale, les revenus de travail croissent avec la scolarité et qu'il existe une relation concave entre l'expérience et les revenus de travail, lorsque cette variable est significative. Finalement, on obtient une relation positive entre les revenus de travail et le nombre de semaines travaillées, quelle que soit l'occupation considérée.

Attributs linguistiques

Examinons maintenant l'effet des attributs linguistiques pour les anglophones, les francophones bilingues et les allophones.

Anglophones

Les femmes anglophones travaillant comme employées de bureau ou vendeuses sont avantagées par leurs attributs linguistiques en 1970 et en 1980, mais moins en 1980. Par contre, celles qui travaillent dans l'enseignement et la santé gagnent moins, ou au mieux la même chose, que les unilingues francophones. Finalement, dans plusieurs autres secteurs, l'avantage ou le désavantage associé à ces attributs ne tient que pour une année. Les femmes anglophones voient donc leurs attributs moins bien rémunérés lorsqu'elles détiennent des emplois dans le secteur parapublic que lorsqu'elles détiennent des emplois dans le secteur privé.

Francophones bilingues

En 1970 et en 1980, le bilinguisme a un effet propre positif ou nul sur les revenus de travail des femmes francophones, à l'exception de celles travaillant dans l'enseignement. Les effets positifs sont, en règle générale, plus petits en 1980 qu'en 1970. Le bilinguisme est particulièrement payant pour celles qui occupent des postes de cadres.

 
Tableau 5-8(a) Effets des attributs individuels sur le revenu de travail selon l'occupation, Québec, femmes, 1970


 
Tableau 5-8(b) Effets des attributs individuels sur le revenu de travail selon l'occupation, Québec, femmes, 1980


Allophones

De façon générale, les allophones ne retirent pas d'avantages de leurs attributs linguistiques à moins d'être bilingues (en 1970 et en 1980) ou de travailler dans le domaine des arts en 1980.

La principale conclusion que l'on peut tirer de ce chapitre est que la connaissance de l'anglais n'a un effet positif sur la rémunération du travail au Québec en 1980 que dans certains secteurs ou certaines occupations. Ces secteurs sont, en règle générale, ceux desservant surtout des marchés situés hors du Québec et ceux où l'on retrouve une plus faible proportion d'emplois sous contrôle francophone. Ces occupations sont surtout celles de cols blancs supérieurs.








1 En 1981, 44 % des femmes de notre échantillon travaillent dans le secteur des services alors que seulement 16 % travaillent dans le secteur manufacturier (calculs faits à l'aide de données du tableau B-24). [retour au texte]





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