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Langue et disparités de statut économique au Québec 1970 et 1980

Deuxième partie
Les disparités dans l'activité
sur le marché du travail,
l'accès aux postes de cadres
et les revenus de placements







Langue et disparités
de statut économique
au Québec
1970 et 1980




Chapitre 6
Les attributs linguistiques
et la participation au marché du travail


Ce chapitre porte sur le travail rémunéré des Québécois et Québécoises en 1970 et en 1980. Nous examinons la décision de travailler ou non et, pour ceux qui travaillent, le nombre de semaines travaillées. Le chapitre est divisé en trois sections. La première section passe brièvement en revue les déterminants de l'offre de travail. La seconde section présente les résultats sur la décision de travailler et la troisième section porte sur le nombre de semaines travaillées.

6.1 Le cadre d'analyse

Le choix de travailler — et le nombre de semaines de travail — est fait par un individu en comparant les bénéfices et les coûts des choix possibles. Les bénéfices sont de nature monétaire (rémunération présente nette d'impôts, pension éventuelle, ...) et non monétaire (maintien ou accumulation du capital humain, amitiés professionnelles, ...). Les coûts sont également monétaires (transports, nourriture, garde d'enfants, ...) et non monétaires (réduction des activités domestiques, du temps consacré au bénévolat et aux loisirs, ...). Il n'est donc pas surprenant de constater que nos attentes quant aux effets des attributs individuels sur les revenus de travail et celles quant aux effets des attributs individuels sur le choix de travailler et le nombre de semaines de travail soient similaires.

Dans ce chapitre, nous utiliserons un modèle similaire au modèle de base utilisé aux chapitres 3, 4 et 5. En effet, nous relierons nos deux variables dépendantes — la décision de travailler et le nombre de semaines de travail — à la scolarité, à l'âge et aux attributs linguistiques des individus. Nous nous attendons à ce que :

  • un individu plus scolarisé soit plus susceptible de travailler et travaille un plus grand nombre de semaines. En effet, un individu plus scolarisé peut s'attendre à retirer des bénéfices plus élevés du marché du travail tant monétaires (rémunération) que non monétaires (maintien du capital humain);

  • la relation entre l'âge et la participation au marché du travail et le nombre de semaines de travail soit de forme concave. En effet, les individus plus jeunes sont susceptibles de consacrer plus de temps à l'acquisition de capital humain par le biais de la fréquentation scolaire que les individus d'âge moyen, car c'est en début de carrière qu'il est le plus rentable de faire ce type d'investissement, tandis que les individus d'âge mûr sont susceptibles de participer de façon moins intensive au marché du travail par choix ou par nécessité (santé, retraite obligatoire, ...);

  • la relation entre les attributs linguistiques et la participation au marché du travail soit similaire à celle existant entre les attributs linguistiques et les revenus de travail. Ainsi, les individus bilingues sont plus susceptibles non seulement de travailler, mais également de le faire un plus grand nombre de semaines que les unilingues, car ils disposent de plus de capital humain que ces derniers;

  • les femmes qui ont des enfants participent moins au marché du travail, car elles ont plus de responsabilités familiales que celles qui n'en ont pas. Étant donné le partage usuel des tâches au sein des couples québécois, ce n'est pas le cas des hommes.

6.2 La participation au marché du travail

Dans cette section, nous examinons le choix de travailler ou non à l'aide de tableaux croisés puis d'analyses multivariées. Nous présentons au tableau 6-1 des résultats sur la propension à travailler, en 1970 et en 1980, des hommes et des femmes selon leurs attributs linguistiques.

 
Tableau 6-1 Participation au marché du travail par groupe linguistique, Québec,
hommes et femmes, 1970 et 1980


La première constatation qui se dégage du tableau 6-1 est que, de 1970 à 1980, la participation au marché du travail des francophones unilingues augmente et se rapproche entre autres de celle des bilingues. Par ailleurs, en 1980, les anglophones unilingues (hommes et femmes), dont les effectifs ont vieilli, participent moins au marché du travail que les francophones unilingues1. Finalement, on doit souligner la participation croissante des femmes au marché du travail de 1970 à 1980.

Examinons maintenant les effets des attributs linguistiques et de l'âge sur la participation au marché du travail à l'aide des tableaux 6-2 et 6-3.

Hommes

Quelles que soient les connaissances linguistiques des hommes et l'année étudiée, la participation au marché du travail croît de façon importante lorsqu'on passe de la première (15-24 ans) à la seconde cohorte d'âge (25-34 ans); elle est stable pour l'ensemble des individus de 25 à 44 ans puis décroît d'abord quelque peu chez les hommes de 55 à 64 ans et fortement chez les hommes de 65 ans et plus. On note également que la réduction, de 1970 à 1980, de l'écart entre le taux de participation des francophones unilingues et celui des francophones bilingues et des anglophones s'explique surtout par une réduction des écarts au sein des groupes 15-24 ans et 55-64 ans.

Femmes

La participation des femmes au marché du travail décroît de façon générale avec l'âge; ceci s'explique en bonne partie par l'accroissement des responsabilités familiales associé à la présence d'enfants chez les femmes âgées de 25 à 44 ans. On observe cependant que cette décroissance est moins forte en 1980 qu'en 1970. De fait, en 1980, le taux de participation est plus élevé pour les femmes âgées de 25 à 34 ans que pour celles âgées de 15 à 24 ans. Ceci est sans doute dû, entre autres, au fait que les femmes ayant entre 25 et 34 ans en 1980 ont moins d'enfants que la même cohorte d'âge en 1970. De plus, elles interrompent moins leur participation au marché du travail à la suite de l'arrivée d'un enfant pour diverses raisons (plus grande scolarisation, changements d'attitudes, disponibilité de services de garde, lois donnant droit à des congés de maternité avec droit de retour à l'emploi occupé auparavant, ...). Quant à la réduction de l'écart entre le taux de participation des francophones unilingues et des bilingues, elle est généralisée, mais est plus importante au sein des 35 à 54 ans.

 
Tableau 6-2(a) Participation au marché du travail selon l'âge et les connaissances linguistiques, Québec, hommes, 1970


 
Tableau 6-2(b) Participation au marché du travail selon l'âge et les connaissances linguistiques, Québec, hommes, 1980


 
Tableau 6-3(a) Participation au marché du travail selon l'âge et les connaissances linguistiques, Québec, femmes, 1970


 
Tableau 6-3(b) Participation au marché du travail selon l'âge et les connaissances linguistiques, Québec, femmes, 1980


La scolarité, autre facteur explicatif de la participation au marché du travail que nous avons retenu, a un effet positif tant pour les hommes que pour les femmes comme l'indiquent les tableaux 6-4 et 6-5. Pour les hommes, quel que soit leur niveau de scolarité, on observe que, de 1970 à 1980, il y a une diminution des taux de participation2 et un resserrement généralisé des écarts entre francophones unilingues, d'une part, et francophones bilingues et anglophones, d'autre part. Pour les femmes, on observe une croissance des taux de participation chez les plus scolarisées, alors qu'il y a décroissance ou stabilité chez les moins scolarisées. Le resserrement des écarts entre principaux groupes linguistiques est également généralisé.

Examinons maintenant pour 1980 les effets nets des attributs linguistiques, de l'âge, de la scolarité et du nombre d'enfants dans le cas des femmes sur la participation au marché du travail à l'aide de résultats d'analyse multivariée de type probit3.

À l'examen du tableau 6-6, on note que, pour les hommes et les femmes, le pourcentage d'explication de la participation au marché du travail est élevé. La scolarité a un effet positif sur cette participation, particulièrement pour les femmes ayant fréquenté l'université. Quant à l'âge, il est relié de façon concave à la participation au marché du travail. Finalement, la présence d'enfants à la maison, surtout lorsqu'ils sont plus jeunes, réduit de façon importante la participation des femmes au marché du travail.

Les facteurs linguistiques ont plus d'effet sur la participation au marché du travail des femmes que sur celle des hommes. De façon générale, les bilingues, quel que soit leur groupe linguistique, sont plus susceptibles de travailler que les unilingues.

 
Tableau 6-4(a) Participation au marché du travail selon la scolarité et les connaissances linguistiques, Québec, hommes, 1970


 
Tableau 6-4(b) Participation au marché du travail selon la scolarité et les connaissances linguistiques, Québec, hommes, 1980


 
Tableau 6-5(a) Participation au marché du travail selon la scolarité et les connaissances linguistiques, Québec, femmes, 1970


 
Tableau 6-5(b) Participation au marché du travail selon la scolarité et les connaissances linguistiques, Québec, femmes, 1980


 
Tableau 6-6 Effets des attributs individuels sur la participation au marché du travail, Québec, hommes et femmes, 1980


6.3 Le nombre de semaines de travail

Dans cette deuxième section du chapitre 6, nous nous penchons sur le nombre de semaines de travail en 1970 et en 1980, à l'aide de tableaux croisés puis d'une analyse multivariée. Examinons tout d'abord le nombre de semaines de travail par groupe linguistique à l'aide du tableau 6-7.

On remarque qu'il y a peu de variation de 1970 à 1980 dans le nombre de semaines de travail et que les écarts entre les groupes linguistiques (tels que mesurés par les RCR) sont moindres pour les semaines de travail que pour la participation au marché du travail (tableau 6-1). Deuxièmement, on observe que, pour les hommes, les écarts entre les francophones unilingues et les autres groupes décroissent (ou demeurent stables dans le cas des francophones bilingues) de 1970 à 1980 et que, pour les femmes, ils s'accroissent, en règle générale, légèrement de 1970 à 1980, se rapprochant de ceux des hommes.

 
Tableau 6-7 Nombre moyen de semaines travaillées chez les travailleurs et travailleuses, par groupe linguistique, Québec, 1970 et 1980


Examinons maintenant l'effet de l'âge et des attributs linguistiques sur le nombre de semaines de travail à l'aide des tableaux 6-8 pour les hommes et 6-9 pour les femmes.

Pour les hommes, aussi bien en 1970 qu'en 1980, le nombre de semaines de travail augmente lorsqu'on passe du groupe 15-24 ans au groupe 25-34 ans, reste stable pour l'ensemble des travailleurs jusqu'à 65 ans puis décroît. C'est surtout au sein du groupe 25-34 ans que l'on observe une réduction importante de l'écart entre les anglophones et les francophones unilingues. Pour les femmes, on observe, mais de façon moins prononcée, le même type de lien entre l'âge et le nombre de semaines de travail. C'est surtout entre 35 ans et 64 ans que l'écart entre les anglophones et les francophones unilingues s'accroit de 1970 à 1980.

 
Tableau 6-8(a) Nombre moyen de semaines travaillées chez les travailleurs, par groupe d'âge et groupe linguistique, Québec, 1970


 
Tableau 6-8(b) Nombre moyen de semaines travaillées chez les travailleurs, par groupe d'âge et groupe linguistique, Québec, 1980


 
Tableau 6-9(a) Nombre moyen de semaines travaillées chez les travailleuses, par groupe d'âge et groupe linguistique, Québec, 1970


 
Tableau 6-9(b) Nombre moyen de semaines travaillées chez les travailleuses, par groupe d'âge et groupe linguistique, Québec, 1980


Lorsqu'on examine l'effet de la scolarité sur le nombre de semaines de travail pour les hommes (tableau 6-10) et pour les femmes (tableau 6-11), on constate que la scolarité a moins d'effet sur le nombre de semaines de travail que sur la participation au marché du travail; ceci est particulièrement le cas pour les femmes (tableau 6-5). On note quand même un léger impact positif de la scolarité sur le nombre de semaines de travail aussi bien en 1970 qu'en 1980. La réduction de 1970 à 1980 des écarts entre le nombre de semaines de travail entre les hommes francophones unilingues, d'une part, et les hommes francophones bilingues et anglophones, d'autre part, s'observe particulièrement chez ceux détenant une scolarité de niveau secondaire ou universitaire. Dans le cas des femmes, les variations dans les écarts entre le nombre de semaines de travail semblent moins reliées à la scolarité.

Examinons maintenant l'effet propre de nos trois attributs individuels sur le nombre de semaines de travail à l'aide des résultats du tableau 6-12. À leur examen, on note tout d'abord que le pourcentage d'explication est acceptable pour les hommes, mais ne l'est pas pour les femmes. Ceci s'explique sans doute par l'absence de variables reflétant leurs responsabilités familiales.

On observe une relation concave entre l'âge et le nombre de semaines de travail avec un sommet se situant à 45 ans pour les hommes et 55 ans pour les femmes. On observe également qu'un accroissement de scolarité augmente davantage le nombre de semaines de travail en 1970 qu'en 1980.

Chez les hommes, en règle générale, les effets propres des attributs linguistiques diminuent de 1970 à 1980. Ceci signifie que l'effet positif associé au fait d'être anglophone, francophone bilingue ou allophone sur le nombre de semaines de travail diminue de 1970 à 1980.

Chez les femmes, les effets propres associés au fait d'être bilingue (anglophone, francophone ou allophone) sur le nombre de semaines de travail augmentent de 1970 à 1980; les autres effets propres des variables linguistiques demeurent égaux à zéro.

Les attributs linguistiques ont donc des effets sur la participation au marché du travail et sur le nombre de semaines de travail. C'est ainsi qu'en 1980, l'effet propre d'être francophone bilingue sur le nombre de semaines de travail d'un homme est de 1,4 semaine, ce qui accroit ses revenus de travail de 4,94 %4. Ceci est comparable à l'effet direct de cet attribut sur les revenus de travail (5,11 %, tableau 3-2).



Tableau 6-10(a) Nombre moyen de semaines travaillées chez les travailleurs par groupe linguistique et scolarité, Québec, 1970


 
Tableau 6-10(b) Nombre moyen de semaines travaillées chez les travailleurs, par groupe linguistique et scolarité, Québec, 1980


 
Tableau 6-11(a) Nombre moyen de semaines travaillées chez les travailleuses, par groupe linguistique et scolarité, Québec, 1970


 
Tableau 6-11(b) Nombre moyen de semaines travaillées chez les travailleuses, par groupe linguistique et scolarité, Québec, 1980


 
Tableau 6-12 Effets des attributs individuels sur le nombre de semaines travaillées, Québec, hommes et femmes, 1970 et 1980


La conclusion qui se dégage de ce chapitre est que les attributs linguistiques ont un effet sur la participation au marché du travail et sur le nombre de semaines de travail. Ce sont les bilingues, quelle que soit leur langue maternelle, qui en règle générale travaillent plus. Dans une analyse plus poussée du comportement des groupes linguistiques québécois sur le marché du travail, il serait intéressant d'intégrer participation au marché du travail et détermination des revenus pour tenir compte de ce que les économistes appellent le biais de sélection.



1 Voir les tableaux B-1 à B-8. [retour au texte]

2 Cette diminution est plus marquée chez les moins scolarisés, ce qui s'explique à la fois par leur âge plus élevé et par le déclin des secteurs susceptibles de leur offrir des emplois. [retour au texte]

3 Vu le coût et la plus grande complexité de ce type d'analyse, nous nous limiterons ici et au chapitre 7 à des calculs pour 1980 lorsque nous ferons appel à cette méthode. [retour au texte]

4 Ce chiffre est obtenu en multipliant l'effet du nombre de semaines de travail sur les revenus de travail (3,53, tableau 3-2) par 1,4. [retour au texte]





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