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Les anglophones de Montréal; émigration et évolution des attitudes 1978-1983

Les anglophones
de Montréal;
émigration et évolution
des attitudes
1978-1983




par
Uli Locher
Université McGill


Enquête réalisée pour
le Conseil de la langue française

Québec drapeau



Table des matières



PRÉSENTATION

INTRODUCTION

CHAPITRE PREMIER
Caractéristiques sociales et économiques

      1.1 Les origines linguistiques et ethniques
      1.2 Niveau de scolarité
      1.3 Occupation et position sur le marché du travail
      1.4 Classes de revenu
      1.5 Conclusion

CHAPITRE II
L'émigration

      2.1 Les tendances migratoires à long terme
      2.2 Le problème de l'exode
      2.3 L'émigration entre 1978 et 1983
      2.4 Les raisons de quitter le Québec
      2.5 Conclusion

CHAPITRE III
Les contacts avec les francophones

      3.1 La signification des contacts
      3.2 Les mesures de contact
      3.3 Le mariage
      3.4 Le travail
      3.5 Les amis
      3.6 Les voisins
      3.7 Les changements de 1978 à 1983
      3.8 Conclusion

CHAPITRE IV
Connaissance et utilisation de la langue française

      4.1 Compétence linguistique en français
      4.2 Utilisation du français en public
      4.3 Utilisation du français dans la vie privée
      4.4 Conclusion

CHAPITRE V
Attitudes envers le Gouvernement et la politique linguistique

      5.1 La signification des attitudes
      5.2 Satisfaction générale
      5.3 Attitudes concernant l'économie du Québec
      5.4 Attitudes concernant la législation linguistique
      5.5 Émigration conditionnelle
      5.6 Attitudes, contacts et comportements linguistiques
      5.7 Conclusion

CHAPITRE VI
Attitudes et comportements de distance sociale

      6.1 La notion de distance sociale
      6.2 Hypothèses
      6.3 Les attitudes de distance sociale
      6.4 Les comportements de distance sociale
      6.5 Le désaccord entre attitudes et comportements
      6.6 Vérification des hypothèses
      6.7 Conclusion

CHAPITRE VII
Qui a quitté le Québec?

      7.1 Les interprétations de l'« exode »
      7.2 Attributs personnels
      7.3 Enracinement au Québec
      7.4 Intégration culturelle et sociale
      7.5 Attitudes sociales et politiques
      7.6 Intentions de partir et départs réalisés
      7.7 Conclusion

CONCLUSION
      Rappel de la problématique
      Les limites de l'étude
      Résumé des grandes tendances

ANNEXE A
Présentation des indices

ANNEXE B
Notes sur la méthodologie de l'enquête

ANNEXE C
Le questionnaire de 1978

BIBLIOGRAPHIE



Liste des tableaux

CHAPITRE PREMIER
I.1 Origines linguistiques des anglophones
I.2 Origines ethnique selon le lieu de naissance
I.3 Niveau de scolarité des francophones et non-francophones du Québec et des anglophones de Montréal
I.4 Années de scolarité selon l'origine ethnique
I.5 Groupes d'occupation majeurs de la force de travail canadienne (1971) et des anglophones de Montréal (1978)
I.6 Groupes d'occupation majeurs selon l'origine ethnique
I.7 Revenu familial selon l'origine ethnique

CHAPITRE II
II.1 La population du Montréal métropolitain selon les langues maternelle et d'usage (en milliers), 1981>
II.2 Évolution des échanges migratoires entre le Québec et le reste du Canada, selon la langue maternelle, 1966 à 1981
II.3 Les migrations des proches parents répondants entre 1978 et 1983
II.4 Raisons de quitter le Québec, 1983
II.5 Raisons décisives de rester au Québec, 1983
II.6 Pourcentage des migrants ayant donné certaines raisons d'avoir quitté le Québec
II.7 Première raison d'avoir quitté le Québec d'après l'importance accordée à la législation linguistique comme raison du départ

CHAPITRE III
III.1 Lieu de naissance des conjoints des répondants mariés, selon la langue maternelle
III.2 Origine ethnique de la majorité des membres de la belle-famille
III.3 Nombre de francophones sur cinq collègues, 1978 et 1983
III.4 Origine ethnique des collègues de travail, 1978 et 1983
III.5 Nombre de francophones sur trois amis proches
III.6 Origine ethnique des amis proches
III.7 Nombre de francophones sur deux voisins
III.8 Origine ethnique des voisins
III.9 Valeurs moyennes de contact avec les francophones en 1978 et en 1983 selon la mobilité, échantillons complet et réduit

CHAPITRE IV
IV.1 Compétence en français en 1978 et 1983
IV.2 Compétence en français en 1983 selon la compétence en français en 1978
IV.3 Langue utilisée dans les endroits publics
IV.4 Moyennes de compétence en français et d'utilisation du français de trois sous-échantillons : répondants jeunes, plus âgés et migrants
IV.5 Langues utilisées dans la vie privée

CHAPITRE V
V.1 Degré de satisfaction générale et de satisfaction vis-à-vis le gouvernement provincial
V.2 Évaluation de l'état de l'économie au Québec selon son impact sur la situation personnelle du répondant
V.3 Degré de satisfaction vis-à-vis les réussites économiques du gouvernement provincial
V.4 Attitudes concernant la loi 101, 1978 et 1983
V.5 Probabilité d'émigration hors du Québec dans les cinq années à venir et probabilité si le Québec devenait un pays indépendant, 1978
V.6 Probabilité d'émigration hors du Québec dans les cinq années à venir d'après l'issue d'un référendum sur l'indépendance, 1978
V.7 Probabilité d'émigration hors du Québec si le Parti Québécois gagnait des « élections référendaires », 1983
V.8 Importance de cinq facteurs dans les décisions de quitter le Québec ou de rester au Québec, 1978
V.9 Corrélations entre attitudes de satisfaction et compétence en français, utilisation du français et contact avec les francophones, 1978
V.10 Moyennes de compétence en français, utilisation du français et contact avec les francophones, selon la probabilité d'émigration du Québec, 1978

CHAPITRE VI
VI.1 Distribution des réponses aux questions concernant la distance sociale envers les francophones
VI.2 Cinq variables indiquant la distance sociale dans le comportement des anglophones
VI.3 Attitudes de distance sociale selon le comportement de distance sociale
VI.4 Moyennes d'attitudes de distance sociale selon la compétence en français et la langue utilisée en public
VI.5 Moyennes d'attitude de distance sociale selon la compétence en français et la perception de discrimination envers les anglophones

GRAPHIQUE
VI.1 Attitudes et comportements de distance sociale

CHAPITRE VII
VII.1 Pourcentages des migrants et non-migrants selon certains attributs personnels

VII.2 Pourcentages de migrants et non-migrants selon certaines mesures d'enracinement au Québec

VII.3 Pourcentage de migrants et de non-migrants selon la compétence en français, l'utilisation du français et le comportement de distance sociale
VII.4 Pourcentage de migrants et de non-migrants selon les attitudes de distance sociale et les attitudes politiques
VII.5 Pourcentage de migrants et de non-migrants selon les intentions de quitter le Québec exprimées auparavant



Présentation

L'adoption de la Charte de la langue française fut sans aucun doute un des événements qui, ces dernières années, a le plus marqué la communauté anglophone du Québec. Elle a changé les perceptions des anglophones, remis en question leurs attitudes et leurs comportements envers la majorité de la population québécoise.

L'émigration des Québécois vers les autres provinces, notamment celle des anglophones, a fait l'objet de nombreuses analyses démographiques à partir des données des recensements de Statistique Canada. Les journaux se sont souvent emparés de cette question depuis 1978. Manchettes et cris d'alarme attribuaient le départ des anglophones à la Charte de la langue française. Toutefois, peu d'études à caractère sociologique ont été faites sur ce sujet.

Ayant appris l'existence d'une banque de données à l'Université McGill, le Conseil de la langue française a jugé bon de la faire exploiter pour apporter un éclairage sociologique sur cette question. Uli Locher, professeur au Département de sociologie, avait en effet réalisé un sondage à domicile auprès d'un échantillon d'anglophones de la région métropolitaine de Montréal en 1978. Il avait par ailleurs fait un rappel téléphonique auprès des mêmes personnes en 1983, quel que soit l'endroit où elles étaient au Canada ou ailleurs dans le monde.

L'originalité de cette banque de données est double : la banque permet d'analyser le mouvement migratoire des anglophones en tenant compte des motivations, des attitudes et des comportements. Elle rend aussi possible la réalisation d'une analyse longitudinale sur les motivations, les attitudes et les comportements des anglophones en rapport avec deux moments clefs dans le contexte sociopolitique québécois : 1978, soit un an après la promulgation de la Charte de la langue française, et 1983, soit trois ans après le référendum. Ces deux événements sont en effet des référents historiques et collectifs importants, aussi bien pour les Québécois anglophones que pour les Québécois francophones, qui devraient avoir influencé, dans un sens positif ou négatif, l'intégration psychosociale des anglophones au fait français.

Cette contribution originale du professeur Uli Locher montre que la migration des anglophones répond aux mêmes déterminants que toutes les migrations dans les pays industrialisés. Les déterminants économiques majeurs, investissements, faillites, chômage, création d'emplois ont toujours un rôle prépondérant. La politique linguistique, la distance sociale à l'égard des francophones, la maîtrise du français jouent un rôle mineur.

Même si, insécurisés par les transformations sociopolitiques québécoises, les anglophones manifestent clairement leur intention de quitter le Québec, le passage à l'acte est beaucoup moins fréquent (une fois sur trois) que ne le laissent entendre les intentions exprimées. Par ailleurs, malgré une ouverture réelle à l'égard des francophones, des contacts plus fréquents avec des francophones au travail et dans le quartier de résidence, l'image des « deux solitudes » est encore malheureusement d'actualité. Ces résultats concordent avec ceux que le Conseil a publiés dans ses études sur la conscience linguistique des jeunes Québécois fréquentant le secondaire et le cégep anglais.

Ils ne doivent cependant pas faire oublier les efforts de rapprochement, l'amélioration de la maîtrise du français et la volonté d'un bon nombre d'anglophones de participer au développement du Québec français, tout en sauvegardant leur identité propre.

Pierre MARTEL
Président



Introduction

L'insertion de la communauté anglophone dans le milieu à majorité francophone est un des grands problèmes de la société québécoise. Ce problème est devenu plus aigu et plus visible depuis quinze ans à cause du traitement prioritaire accordé à la législation linguistique par les gouvernements des années 70. On a pu ressentir un grand malaise à l'intérieur de la population anglophone qui se sentait menacée quant à ses droits et privilèges, ses coutumes et son style de vie, et parfois même son droit d'exister à l'intérieur d'un état déclaré francophone et unilingue.

Nous analysons dans ce texte certains aspects de la situation des anglophones dans ce contexte de remous politiques, d'éveil culturel et de conflits sociaux. Comment s'adaptent-ils à la nouvelle réalité? Est-ce que leurs attitudes changent au cours des années? Se lancent-ils dans un exode massif? Et s'ils quittent le Québec, le font-ils à cause de la Charte de la langue française?

Notre étude s'est faite en deux étapes, en 1978 et 1983. L'année 1978 en était une d'insécurité et d'appréhension pour les anglophones quant aux intentions du gouvernement péquiste et à sa capacité de les concrétiser. Par contre, en 1983, la situation était plus rassurante, surtout à cause du résultat du référendum de 1980. Mais si les idées et craintes de séparation politique étaient enterrées, les politiques d'affirmation culturelles s'étaient concrétisées et réalisées. Nous avons eu l'avantage de pouvoir interroger les mêmes personnes quant à leurs opinions, adaptations et intentions avant et après le référendum.

Nous présentons ici une étude sociologique plutôt qu'un sondage politique. Nous ne ferons donc que rarement le lien avec les sondages politiques de l'époque ou la popularité de certains partis ou chefs politiques. Ce qui nous intéresse davantage, ce sont les attitudes plus complexes de proximité ou distance sociale ainsi que les comportements sociaux liés à ces attitudes. C'est aussi sous cet angle que nous étudions la migration des anglophones. Des études démographiques à grande échelle mesurent l'amplitude et les directions de ce mouvement avec plus de précision. Mais nous avons eu la chance de pouvoir parler avec les mêmes personnes, avant et après leur migration. Nous tenterons de comprendre et leurs attitudes et leurs comportements dans leur contexte social spécifique et de découvrir le rôle joué par la politique linguistique comme motif de départ.

Le lecteur trouvera l'information nécessaire concernant notre enquête tout au long du texte et dans les annexes. Mais quelques informations pratiques seraient peut-être utiles au début :

  • Nous avons été rigides dans notre définition d'anglophone au niveau de l'échantillonnage-définition qui se rapproche d'ailleurs de celle de Statistique Canada. Mais en ce qui concerne la définition des groupes ethniques, nous utilisons toujours les notions populaires plutôt que des définitions scientifiques. Par exemple, si un anglophone nous dit que son voisin est italien, c'est cette identification que nous acceptons comme réalité. Les relations ethniques se jouent avec des notions populaires.

  • Le questionnaire utilisé en 1978 se trouve en annexe. Celui dont nous nous sommes servis en 1983 est disponible sur demande. Toutes les questions de 1983 analysées dans ce rapport sont ou identiques à la version de 1978 ou présentées dans notre texte. Chaque tableau est suivi de références précises : celles commençant par Q réfèrent au questionnaire de 1978 et celles commençant par FQ à celui de 1983.

  • Nous parlons de tests statistiques en annexe. Presque tous les tableaux comprennent un coefficient statistique, parfois réduit à une simple probabilité. Ce n'est que dans le septième chapitre que ces tests sont omis systématiquement à cause de la petite taille du sous-échantillon de migrants ainsi que du caractère exploratoire de l'analyse.

L'intérêt principal de cette étude réside dans son caractère longitudinal. Les enquêtes sociologiques ont souvent un aspect statique, comme une photographie prise à un certain moment. Le fait d'avoir repris contact avec les mêmes personnes après un écart de cinq ans nous permet de voir une évolution plutôt qu'un moment. Nous espérons pouvoir continuer la série en rejoignant une troisième fois les mêmes répondants en 1988.




CHAPITRE PREMIER
Caractéristiques sociales et
économiques





1.1. Les origines linguistiques et ethniques

Ce premier chapitre a pour objet de présenter une vue globale de notre échantillon d'anglophones de Montréal1 pendant la période de notre enquête et de comparer les caractéristiques de celui-ci à l'information obtenue dans d'autres études, notamment les recensements. Puisque c'est la langue qui définit le groupe, nous commençons par les données sur les origines linguistiques. Tous nos répondants sont des anglophones2 résidant, à Montréal en 1978, mais leurs origines linguistiques sont aussi variées que celles de la population de Toronto ou de Vancouver. Pour donner une impression de la multitude des origines linguistiques rassemblées sous l'étiquette « anglophone », nous présentons dans un premier tableau les langues maternelles des parents de nos répondants. Il y a 67,8 % des pères et 72,3 % des mères qui étaient ou sont anglophones, mais 23 autres langues sont aussi représentées, couvrant l'alphabet, depuis l'arabe jusqu'au « yiddish ».

Le deuxième tableau ajoute encore à l'impression de grande diversité du groupe que nous a laissée le premier. La définition de « l'origine ethnique » laisse toujours à désirer quand on parle de groupes larges (par exemple « Français »), dispersés (par exemple « Juif ») ou nationaux (par exemple « Américain »). Nous ne pouvons résoudre les problèmes d'ordre théorique de la notion d'ethnicité, mais avons choisi de présenter les définitions que les répondants ont données d'eux-mêmes. Cette simplification inclut aussi la réduction à une catégorie par personne — celle choisie par la personne, même s'il y a origine mixte. L'échantillon comprend les principales origines ethniques suivantes : canadienne-anglaise (156), britannique (55), juive (48) et antillaise (13).

Les lieux d'origine sont aussi variés que les langues et les ethnies. À part le Canada, 25 pays sont représentés. Moins de 60,0 % des répondants sont nés au Québec et 23,0 % proviennent de pays autres que le Canada. Ce que nous observons dans ces tableaux ne fait pas seulement preuve de l'hétérogénéité, mais aussi du dynamisme social du groupe anglophone. Ce groupe continue d'absorber, par les transferts linguistiques, la majorité des immigrants et réussit ainsi à maintenir presque entièrement son poids démographique à Montréal malgré de lourdes pertes en raison de l'émigration.




1 Dans ce texte « Montréal » se rapporte à la région métropolitaine de Montréal. [retour au texte]

2 Nous avons accepté la définition de la langue maternelle de Statistique Canada — « la première langue apprise et toujours parlée » — mais nous avons fait une correction très mineure en considérant aussi comme des anglophones les individus qui parlent l'anglais à la maison et qui sont nés en pays anglophones même si leur langue maternelle est différente (par exemple Hindi). [retour au texte]





Tableau I.1 Origines linguistiques des anglophones


Tableau I.2 Origine ethnique selon le lieu de naissance



Nous ne faisons pas ici de comparaison avec le groupe francophone connu pour son homogénéité remarquable et dont le taux d'absorption d'immigrants n'a commencé à augmenter que très récemment. Mais il sera utile de se souvenir de la grande variété de cultures amalgamées et souvent vivantes à l'intérieur du groupe anglophone. Nous devrons nous attendre à trouver tout au long de cette étude une variété d'attitudes et de comportements comparable à la variété de cultures représentées dans le groupe. Il est peut-être possible de parler d'une conscience collective ou d'une conscience linguistique chez les francophones; rien de comparable ne peut exister chez le groupe anglophone.

1.2. Niveau de scolarité

Plusieurs raisonnements mettent en évidence l'importance accordée à la scolarisation par la grande majorité de la population d'aujourd'hui. Il faut donc en tenir compte. L'école nous permet de développer des aptitudes qui se traduiront plus tard par la possibilité d'un meilleur revenu. On peut aussi rechercher l'éducation scolaire à des fins de culture personnelle et de développement intellectuel, ce qui pourrait nous rendre plus autonomes et, finalement, plus heureux dans notre vie quotidienne. Des gens cherchent à obtenir des diplômes pour améliorer leur position sociale et acquérir du prestige qui pourrait se traduire par la distinction sociale et le respect des autres, sans compter le pouvoir qu'on pourrait exercer sur cette base de prestige et d'autorité. Si l'éducation scolaire n'est généralement pas considérée comme un but en soi, il y a quand même peu de doute qu'elle ne soit un des meilleurs véhicules pour atteindre plusieurs buts importants dans notre vie. C'est ce que nous communiquent les immigrants qui se soumettent à de grands sacrifices pour scolariser leurs enfants à Montréal. En dernière analyse, il ressort des études politiques et économiques que le « retard des francophones » au Québec est attribuable à un niveau de scolarisation insuffisant. Finalement, ce raisonnement a l'accord de tous ces parents désireux que leurs enfants réussissent mieux dans la vie qu'ils n'ont pu réussir eux-mêmes.

Le tableau I.3 montre que les anglophones de Montréal de notre échantillon ont atteint un niveau de scolarité élevé. Un individu sur 19 seulement a moins de huit années de scolarité, fait qui est d'autant plus étonnant qu'un bon nombre d'anglophones sont des immigrants en provenance de pays où l'accès universel à l'éducation et la scolarisation obligatoire n'existent que sur papier. À l'autre bout de l'échelle, nous trouvons que presque la moitié (48,5 %) des anglophones ont 13 années de scolarité ou plus et sont donc passés en toute probabilité, pendant au moins un certain temps, par un établissement universitaire.

Si nous comparons le niveau de scolarité des anglophones à celui de la population du Québec en général, nous voyons tout de suite l'ampleur des différences. La proportion des anglophones dans la catégorie la plus élevée est presque cinq fois plus grande que celle des francophones du Québec et équivalente à deux fois celle des non-francophones du Québec, d'après l'étude de Paul Bernard. Dans les autres catégories, l'écart n'est peut-être pas aussi important, mais il joue toujours en faveur des anglophones de Montréal. Nous devons évidemment nous méfier d'interprétations faciles qui alloueraient toutes ces différences aux attributs linguistiques en tant que tels. L'étude de Bernard porte sur une population plus vaste que la nôtre, qui inclut un groupe d'âge qui n'a pas encore eu accès à l'université, c'està-dire celui des jeunes de 17 ans. Elle comprend aussi les personnes âgées de plus de 65 ans, qui ont terminé leurs études au moment où peu de gens se rendaient à l'université. En plus, l'étude de Bernard couvre tout le Québec, c'est-à-dire une population en partie rurale.

Personne ne s'attendrait à ce que les niveaux de scolarité soient égaux à Montréal et en région rurale. Même si notre échantillon n'est pas directement comparable à celui de Bernard, nous restons avec l'impression qu'il existe un écart très significatif entre la scolarité de notre échantillon et celle du reste du Québec. D'autres études devront déterminer l'amplitude exacte de cet écart, mais la présentation du tableau 1.3 peut quand même nous en donner un aperçu général.

Au sein du groupe anglophone, nous retrouvons des écarts de scolarité similaires à ce que nous venons de voir. Le petit nombre de répondants dans certaines catégories ethniques ne nous permet pas de généraliser les résultats et réduit la signification statistique dans le tableau I.3 tableau entier. Mais si nous prenons les chiffres obtenus en ce qui concerne les Canadiens anglais comme point de référence, nous trouvons quand même que certains groupes sont visiblement favorisés et d'autres, défavorisés. Les Américains et les Juifs ont un niveau de scolarité sensiblement au-dessus de la moyenne, tandis que ceux d'origines canadienne-française et italienne se retrouvent bien en dessous de celle-ci. Il faut bien remarquer qu'il ne s'agit pas ici de Québécois francophones ou d'Italiens ne parlant guère l'anglais. Toutes les personnes comprises dans ce tableau sont des individus dont la langue maternelle est l'anglais et qui sont donc inclus dans la catégorie « anglophone » dans plusieurs études importantes, ainsi que dans le recensement. Nous avons remarqué dans le tableau I.4 non pas seulement une indication de la grande diversité du groupe anglophone de Montréal, mais aussi l'influence des origines ethniques à travers les générations. Si un haut niveau d'éducation est le rêve de tant d'individus, il est clair que ce rêve ne s'est pas réalisé avec la même rapidité ni la même facilité selon les différents groupes ethniques.



Tableau I.3 Niveau de scolarité des francophones
et non-francophones du Québec
et des anglophones de Montréal


Tableau I.4 Années de scolarité selon l'origine ethnique



1.3. Occupation et position sur le marché du travail

Le niveau de scolarité très élevé des anglophones doit se solder par des avantages significatifs sur le marché du travail. Les diplômes sont souvent des prérequis pour l'obtention de positions élevées dans la hiérarchie des occupations, même s'ils ne peuvent garantir un emploi. Si le lien entre niveau de scolarité et occupation est bien évident, la cause de ce lien ne l'est pourtant pas. La majorité des connaissances acquises à l'école n'est probablement pas applicable au travail et il se pourrait bien que les employeurs ne prennent pas un diplôme comme preuve des connaissances acquises, mais plutôt de la capacité d'apprendre. L'apprentissage des connaissances directement utiles se ferait donc au travail même.

Nous avons regroupé les occupations de nos répondants anglophones en trois classes majeures en utilisant la classification du recensement. Le tableau I.5 les compare à la distribution de la force de travail du Canada en 1981. En ce qui concerne la catégorie moyenne des occupations de bureaux, ventes et services, les anglophones de Montréal ressemblent parfaitement à la force de travail du Canada. Près de 30,0 % des hommes et 60,0 % des femmes se trouvent dans cette catégorie. Mais pour les autres catégories, la différence est énorme. Plus de la moitié des hommes canadiens se trouvent dans les occupations manuelles, mais nous n'y trouvons qu'un anglophone de Montréal sur cinq. La sous-représentation des femmes anglophones de Montréal dans cette dernière catégorie est similaire. Nous n'en trouvons que 5,6 %, par rapport à 15,3 % pour les données du Canada. Mais chez les cols blancs supérieurs, l'avantage des femmes anglophones de Montréal est moins important. Elles s'y trouvent à 31,2 %, par rapport aux 22,3 % de la moyenne canadienne. En comparaison avec cette différence, l'avantage des hommes anglophones de Montréal semble écrasant. La moitié d'entre eux sont des cols blancs supérieurs, contre 17,33 % seulement de la force de travail canadienne.



Tableau I.5 Groupes d'occupation majeurs de la force
de travail canadienne (1971)
et des anglophones de Montréal (1978)



En interprétant les chiffres du tableau I.5, il faut de nouveau tenir compte du fait que les anglophones de Montréal composent une population urbaine, tandis que la force de travail canadienne est en partie rurale. Dans les villages et petites villes, il y a peu de positions pour les cols blancs supérieurs. On ne peut donc pas faire de comparaison directe entre les deux échantillons. Il ne faut pas oublier non plus que les « groupes majeurs » de la classification de Statistique Canada sont assez hétérogènes et se rapportent plus au domaine de travail qu'à la position dans une hiérarchie. Le tableau peut nous montrer néanmoins que les anglophones de Montréal se distinguent beaucoup de la moyenne canadienne en ce qui concerne leur position sur le marché du travail. Nous parlons ici d'une force de travail hautement qualifiée et en bonne position dans la compétition pour les meilleurs emplois de la métropole.



Tableau I.6 Groupes d'occupation majeurs
selon l'origine ethnique



Le tableau I.6 nous révèle de nouveau des différences importantes à l'intérieur du groupe anglophone. Les avantages et désavantages observés au niveau de la scolarité dans le tableau I.4 se répètent ici dans la distribution des occupations selon l'origine ethnique. La différence entre les gens d'origines britannique et canadienne-anglaise n'est pas significative vu le petit nombre de répondants, mais celle entre les juifs et les autres groupes par rapport aux Canadiens anglais est importante. Une bonne majorité (61,5 %) des travailleurs juifs sont des cols blancs supérieurs, tandis que le gros des « autres » origines est concentré dans la catégorie moyenne. Comme auparavant, le tableau ne permet pas une analyse plus poussée, mais réussit tout juste à donner une vue globale. Il suggère que l'origine ethnique est un facteur qui pèse assez lourd sur le choix des carrières et la réussite professionnelle.

1.4. Classes de revenu

L'évolution récente des disparités de revenus selon la langue maternelle a été le sujet d'un nombre impressionnant d'études. Grâce aux travaux de Boulet, Bernard et surtout de Lacroix et Vaillancourt(1981, 1983), nous disposons aujourd'hui de données assez précises concernant les niveaux de revenus des groupes linguistiques et l'évolution de ces niveaux. Il y a des différences importantes concernant les méthodologies et même certains résultats des études, mais les deux résultats principaux y sont presque toujours les mêmes. Premièrement, les francophones ont un revenu inférieur à celui des anglophones, même si l'écart entre les deux groupes s'est rétréci. Deuxièmement, pour un francophone, il est très avantageux d'être bilingue puisque la connaissance de l'anglais ouvre l'accès à des occupations et à des revenus plus élevés, tandis que presque rien au revenu total. Ces deux tendances principales pourraient bien changer dans les années à venir, une fois qu'on arrivera à déceler un impact direct de la loi 101 et des changements économiques et démographiques qu'elle aura provoqués.



Tableau I.7 Revenu familial selon l'origine ethnique



Le tableau I.7 montre des différences de revenus importantes selon les origines ethniques des anglophones de Montréal. Dans l'ensemble, un quart des familles se trouve dans la catégorie supérieure, avec des revenus dépassant 30 000 $ par an et un sixième dans la catégorie inférieure, où les revenus n'atteignent pas 10 000 $ par an. La distribution des personnes d'origine canadienne-anglaise est très similaire à celle de l'ensemble. Pour les autres origines ethniques, nous trouvons ici les mêmes différences que dans le cas des groupes d'occupations, c'est-à-dire un désavantage marqué pour les individus d'origine britannique et « autre » et un avantage très prononcé du groupe juif.

Nous avons utilisé des classes de revenus assez larges et délimitées arbitrairement. Notre intention n'est pas de pousser plus loin cette étude des revenus en introduisant des mesures plus précises et des variables de contrôle. Nous voulons uniquement mettre l'accent sur la diversité économique du groupe anglophone de Montréal. Le moins qu'on puisse dire, en consultant le tableau I.7, est qu'il ne s'agit pas là d'un groupe homogène ou généralement riche, mais plutôt d'un groupe très hétérogène qui comprend les familles aisées tout autant que certaines des plus démunies.

1.5. Conclusion

Nous avons présenté dans ce chapitre les caractéristiques sociales et économiques de base d'un échantillon représentatif des anglophones de Montréal. Dans un sens, les résultats ont confirmé certaines idées véhiculées dans les discussions populaires sur la société québécoise. Plusieurs études ont déjà montré l'avantage des anglophones par rapport aux francophones en ce qui concerne la scolarité, les occupations et les revenus. Nous avons mis l'accent dans ce chapitre sur les écarts de niveaux de scolarité et de niveaux occupationnels qui risquent de perpétuer les inégalités économiques à court et à moyen terme.

Le deuxième résultat important de ce chapitre est la très grande diversité que nous avons trouvée au sein du groupe des anglophones. Cette diversité est d'abord présente dans l'héritage linguistique. Bon nombre de ces anglophones ont eu des parents allophones ou francophones, et deux sur cinq sont nés ailleurs qu'au Québec. Ce groupe témoigne donc d'une migration de longue date qui a servi à constituer un groupe linguistique fort hétérogène au point de vue ethnique.

Finalement, ce chapitre nous a donné quelques indications concernant la hiérarchie des sous-groupes ethniques. Nous avons trouvé à l'intérieur du groupe anglophone une image de la stratification de la mosaïque canadienne très similaire à celle qui existe à l'échelle québécoise et canadienne. Par exemple, les anglophones d'origine juive se trouvent en haut de la pyramide économique et les anglophones d'origine française, vers le bas. Il semble donc que les transferts linguistiques aient placé les individus de diverses origines dans une hiérarchie dont la structure ressemble à celle qu'ils viennent de quitter.







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