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Les anglophones de Montréal; émigration et évolution des attitudes 1978-1983

CHAPITRE II
L'émigration






Les anglophones
de Montréal;
émigration et évolution
des attitudes
1978-1983






2.1. Les tendances migratoires à long terme

Les anglophones détiennent une longue histoire sur le territoire du Québec. Après le peuplement initial par les autochtones, on a assisté bien sûr à l'arrivée des immigrants français. Mais cette émigration à partir de la France s'est pratiquement arrêtée depuis le début du XVIIIe siècle. Depuis ce temps, la population d'origine française n'a augmenté que grâce à son accroissement naturel. Elle a réussi à se maintenir aux alentours des trois quarts de la population totale — population qui était en croissance rapide — à cause de deux facteurs clairement définis : leur taux de naissance élevé et le départ d'un bon nombre d'anglophones. De la Confédération à nos jours, l'équilibre des groupes linguistiques n'a pas beaucoup changé. Par exemple, la population d'origine anglaise est passée de 24,0 % en 1844 à 22,0 % en 19111. Mais sous cette stabilité superficielle se cache une grande instabilité démographique. Durant tout le XIXe siècle, les anglophones ont connu une forte émigration sans pourtant perdre leur poids relatif. Ils ont donc profité d'une immigration tout aussi forte, ce qui a eu comme conséquence qu'à n'importe quel moment, entre le quart et la moitié d'entre eux était né en dehors du Québec.

Ce n'est donc pas une évolution similaire et parallèle des deux groupes linguistiques qui est à la source d'une apparente stabilité de leur poids respectif à travers plus d'un siècle, tout au contraire. La stabilité apparente est due au hasard qui a voulu que la croissance naturelle d'un côté annule à peu près le bilan migratoire fort positif de l'autre côté. Il résultait de ce processus, du côté francophone, une population enracinée à un fort degré, et du côté anglophone, une population dont même les éléments bien enracinés ont toujours été affectés par des changements démographiques (Locher, 1983).

Les deux blocs linguistiques n'ont donc pas du tout eu la même histoire migratoire sur le territoire du Québec. Mais l'émergence des deux blocs linguistiques d'aujourd'hui est aussi redevable en partie à plusieurs autres facteurs qui se sont ajoutés à cette histoire migratoire différente. Premièrement, le Canada a reçu depuis le dernier quart du XIXe siècle, plusieurs vagues d'immigration. Ce fut d'abord une immigration en provenance d'Europe, qui est plus tard devenue une immigration en provenance du monde entier. La grande majorité des transferts linguistiques de ces immigrants s'étant faite vers l'anglais, cette immigration a largement contribué à l'élargissement du secteur anglophone, surtout dans la région montréalaise. Le deuxième facteur est celui de la concentration de la population anglophone dans certaines grandes villes. En fait, ce groupe a toujours été beaucoup plus urbanisé que le groupe francophone, et cette différence continue à s'accentuer aujourd'hui. Si Montréal fut déjà la grande cité des anglophones au début de ce siècle, elle est maintenant en train de devenir la seule agglomération anglophone d'importance au Québec. Le troisième facteur est la domination croissante de la langue anglaise en Amérique du Nord et dans le monde. Les États-Unis sont sortis de la Première Guerre mondiale au rang des grandes puissances et la culture nord-américaine anglophone a commencé à dominer le monde depuis la Deuxième Guerre mondiale. Les liens qui ont toujours relié les anglophones du Québec à ceux des autres régions anglophones de l'Amérique du Nord ont donc changé de caractère. Ils ont pris une importance qu'ils n'avaient pas eue auparavant et ils peuvent donc donner un apport social, politique et surtout culturel aux anglophones de Montréal qui dépasse tout ce qui avait existé auparavant. Le quatrième facteur qui a influencé la migration des anglophones, en particulier pendant cette dernière décennie, est la politique linguistique du gouvernement du Québec. Cette politique favorise maintenant l'immigration de francophones. Le Gouvernement ne contribue plus financièrement à l'apprentissage de l'anglais par les immigrants et restreint l'accès à l'école anglaise publique. L'impact de ces politiques est indéniable, même s'il reste difficile à mesurer directement.




1 En fait, les chiffres varient considérablement selon les différentes sources et l'interprétation des recensements. Mais les analystes sont généralement d'accord au sujet de ce que nous appelons l'instabilité démographique. [retour au texte]




Comme résultat de la longue histoire migratoire, nous trouvons maintenant à Montréal une communauté anglophone assez importante (tableau II.1). D'après notre définition du terme anglophone selon la langue maternelle, nous trouvons quelque 512 000 anglophones dans la région métropolitaine, c'est-à-dire 18,4 % de la population totale du grand Montréal. Les analystes qui préfèrent se référer à la langue d'usage peuvent trouver dans cette même région 613 000 individus ou 22,0 % de la population. Ces chiffres ne donnent pourtant pas d'impression précise concernant le poids économique qui fait de la minorité démographique une minorité privilégiée et possédant un poids politique bien au-delà de sa proportion. Ce groupe se place au premier rang en urbanisation, en expansion industrielle, en modernisation des valeurs et des comportements ainsi qu'en la représentation des autres traits du monde moderne. Ce qui lui manque pourtant est une cohérence ethnique, comme nous l'avons vu au chapitre précédent. Il ne possède ni la conscience d'un passé commun, ni une idéologie commune, ni une organisation politique commune. Produit d'une histoire migratoire mouvementée, le groupe se montre hétérogène et seulement partiellement enraciné au Québec2.




2 Nous ne nous lancerons pas ici dans le débat concernant le rôle des transferts linguistiques. Les positions dans ce débat sont d'ailleurs périodiquement résumées dans les médias, par exemple par Castonguay (1987) et Goldbloom et Talai (1987). Notre tableau révèle surtout que parler de langue maternelle et de langue d'usage ne mène pas aux mêmes conclusions. Là encore, l'hétérogénéité du groupe anglophone (langue maternelle) est évidente, car les « défections linguistiques » sont proportionnellement presque trois fois plus importantes que chez les francophones. [retour au texte]




Il y a toujours eu beaucoup de fluctuations dans les courants migratoires au Canada, spécifiquement dans la migration des anglophones vers le Québec. La dernière de ces fluctuations a été largement discutée dans les médias et la littérature spécialisée. Elle est clairement visible dans le tableau II.2. Entre 1966 et 1971 et durant la période quinquennale suivante, il y a eu très peu de changements. En fait, le solde migratoire des anglophones est resté quasiment identique. Puis, les sortants anglophones ont augmenté de quelque 37 000 personnes et les entrants sont tombés de quelque 16 000 personnes. Ces événements ont fait plus que doubler le solde migratoire négatif des périodes précédentes. La perte de 18 100 personnes de langue maternelle française n'a pas vraiment affecté ce groupe de plus de cinq millions, mais la perte de 106 300 personnes de langue maternelle anglaise signifie une réduction annuelle de plus de 2,0 % de la population anglophone pendant cinq années consécutives. Toute cette évolution se rapporte bien sûr aux échanges migratoires entre le Québec et le reste du Canada, et il faut y ajouter l'effet, quoique moins fort, de l'émigration internationale.



Tableau II.1 La population du Montréal métropolitain selon les langues maternelle
et d'usage (en milliers), 1981



En ce qui concerne l'émigration internationale, les chiffres sont plus difficiles à estimer correctement. Pour l'ensemble du Québec, le bilan de la migration internationale n'a pas toujours été très favorable, dans le sens que l'émigration a souvent atteint presque 50,0 % de l'immigration. Par comparaison Statistique Canada estime les départs internationaux à environ un tiers des arrivées, chiffre qui est semblable à celui des États-Unis. Cette tendance a maintenant changé en faveur du Québec. Si en 1978-1979 on avait encore vu plus de 10 000 départs pour 14 000 arrivées (70,0 %), pour l'année 1981-1982 les quelque 6 000 départs ne constituent qu'un quart des arrivées. Dans l'ensemble, l'apport de la migration internationale a donc augmenté considérablement. Nous ne pouvons pas dire ce que cette tendance signifie pour le groupe anglophone, mais nous pouvons estimer que dans l'ensemble elle favorise les francophones. La combinaison des politiques de sélection des immigrants et des politiques d'assimilation dans le milieu scolaire francophone aura certainement un effet significatif et aidera à combler quelque peu les effets des transferts linguistiques, toujours largement défavorables pour le groupe francophone.



Tableau II.2 Évolution des échanges migratoires
entre le Québec et le reste du Canada,
selon la langue maternelle, 1966 à 1981



Pour résumer les résultats du tableau II.2 et les tendances à long terme, on peut donc dire qu'une histoire migratoire très mouvementée a laissé à Montréal un groupe anglophone hétérogène, qui contient une forte proportion d'individus nés en dehors du Québec, et qui maintient des liens étroits avec un univers anglophone nord-américain dont la puissance culturelle ne cesse de grandir. On n'oubliera pourtant pas que les migrations ne sont qu'un des facteurs qui déterminent la taille et la structure d'un groupe linguistique. D'autres facteurs tels que la fertilité, la mortalité et les transferts linguistiques continuent à jouer un rôle très important et il se pourrait bien que leur influence collective excède celle des échanges migratoires dans le cas des anglophones.

2.2. Le problème de l'exode

Si on veut définir un exode comme le départ d'un grand nombre de personnes, il faut se rendre compte que le terme ne s'applique à la situation des anglophones de Montréal que très approximativement. Nul doute que les départs ont été massifs pendant les 10 dernières années; le chiffre de 131 500 du tableau II.2 n'a probablement jamais eu d'égal dans l'histoire du Canada. Mais il faut qu'on se rende bien compte qu'il n'est pas si radicalement différent des chiffres de départs que l'on retrouve plus haut dans le même tableau. Ce n'est qu'en le combinant avec la réduction du nombre d'entrants que nous avons trouvé un solde migratoire si massivement négatif. Cela veut-il dire que les 10 années précédentes ont aussi vu un exode? Le terme exode ne s'appliquerait-il pas au solde migratoire plutôt qu'au nombre de sortants? À la suite de ces constatations, il ressort que le terme exode a une connotation politique si on l'emploie pour l'émigration des anglophones du Québec entre 1976 et 1981.

Un autre fait intéressant ressort également des chiffres de Statistique Canada publiés en 1983 : « l'exode » constitue avant tout un problème de la région métropolitaine de Montréal. C'est là que se concentre le solde migratoire négatif et il est négatif uniquement à cause des pertes anglophones. Le départ des anglophones est très fréquent même en dehors de Montréal, mais là, le solde négatif des anglophones est comblé par les arrivées des francophones et des allophones. La vraie perdante dans tout cela, si l'on peut s'exprimer ainsi, c'est la région de Montréal qui change rapidement d'aspect ethnique et démographique.

Plusieurs journalistes, politiciens et chercheurs ont essayé de déterminer les causes de cet exode anglophone. Sur ce point, on peut généralement distinguer trois arguments :

  1. Certains auteurs doutent de l'importance et de la permanence du phénomène. On lit que l'émigration anglophone a atteint un maximum en 1977-1978 et est depuis revenue plus ou moins à la normale. On peut aussi lire que, par rapport aux transferts linguistiques, il s'agit là d'un phénomène relativement mineur.

  2. La législation linguistique aurait fait peur aux anglophones à l'intérieur et à l'extérieur du Québec. Elle aurait donc augmenté les départs des anglophones et réduit les arrivées, par rapport à ce qui se serait produit sans cette législation.

  3. L'exode des anglophones a bien eu lieu, mais il était surtout le produit de facteurs économiques. On ne devrait donc pas utiliser un terme à connotation politique pour décrire un phénomène qui relève de la démographie « normale ».

Chacun de ces arguments a du pour et du contre. Ce qui est vrai dans le premier est que depuis les années 80 le départ des anglophones s'est en fait stabilisé à un niveau beaucoup plus bas que celui de 1977 à 1978. Mais en fait le solde continue à être fort négatif et minimiser un des grands événements de l'histoire démographique du Canada ne nous aide en rien à le comprendre et à mieux l'analyser.

En ce qui concerne le deuxième argument' il semble que les chiffres de Statistique Canada nous permettent de le mettre en doute très sérieusement. Durant la période cruciale de 1976 à 1981, c'est-à-dire durant la période où les lois 22 et 101 ont été successivement en application, la proportion des anglophones qui quittent le Québec et la proportion des francophones qui y immigrent n'ont en fait pas beaucoup changé. Si la migration était attribuable au seul effet de la Charte de la langue française qui aurait chassé les anglophones et attiré les francophones, on se serait attendu à des proportions fort différentes (Castonguay, 1984, p. 18). Mais une telle réponse ne suffit quand même pas pour enlever toute légitimité au deuxième argument que nous avons mentionné. Il serait en fait fort possible que la Charte de la langue française ait entraîné une détérioration du climat social, linguistique et économique qui aurait affecté de façon similaire tous les groupes linguistiques. Ce n'est pas seulement dans la presse anglophone qu'on a pu lire de telles analyses. On ne devrait d'autre part pas prendre pour acquis non plus que la tendance des années 1976 à 1981 aurait dû être la même que celle des années précédentes. Peut-être y aurait-il eu expansion économique et expansion de la présence et de la domination des anglophones si ce n'était pas de l'effet de l'élection du Parti Québécois et de l'adoption de sa Charte de la langue française. Autrement dit, les chiffres tirés des recensements ne permettent pas d'éliminer complètement la possibilité que l'exode aurait été motivé politiquement.

Le troisième argument semble toutefois être plus convaincant. Puisque c'est le volume plutôt que la composition des courants migratoires qui a changé, on cherchera une explication surtout dans les grandes fluctuations économiques du Canada et de l'Amérique du Nord. En fait, notre enquête nous a donné plusieurs indications qui rendent cette explication encore plus convaincante. Nous en parlerons dans les prochains chapitres de ce rapport.

2.3. L'émigration entre 1978 et 1983

Notre enquête nous permet d'envisager les migrations des anglophones entre 1978 et 1983 sous deux aspects, grâce aux échantillons primaire et secondaire. L'échantillon primaire est composé de 332 répondants interviewés en 1978; 251 répondants ont été recontactés cinq ans plus tard, soit en 1983. Cinquante et une de ces 251 personnes avaient alors quitté le Québec, soit 20,3 %. Nous parlerons de ces personnes plus longuement dans le septième chapitre de ce rapport.

Lors des deux étapes de l'enquête, nous avons aussi déterminé les résidences de tous les proches parents de nos répondants: frères, soeurs, parents, beaux-parents, et enfants. Dans l'ensemble, nous avons donc déterminé les résidences de 2 169 proches parents dans un échantillon secondaire. L'échantillon primaire fut représentatif des anglophones de Montréal; l'échantillon secondaire est donc représentatif des proches parents des anglophones de Montréal. Il faut toutefois noter que l'échantillon primaire fut composé exclusivement d'anglophones tandis que l'échantillon secondaire peut comprendre un nombre de francophones et d'allophones puisque les familles ne sont certainement pas toutes homogènes du point de vue linguistique.



Tableau II.3 Les migrations des proches parents
des répondants entre 1978 et 1983



La « mortalité » entre l'échantillon primaire s'est aussi traduite par une « mortalité » de l'échantillon secondaire. Néanmoins, nous avons pu établir que 84 des 547 proches parents établis à Montréal en 1978 se trouvaient en dehors du Québec cinq années plus tard.

En comparant les taux de départ des différents types de proches parents, nous trouvons qu'il est beaucoup plus élevé pour la génération de nos répondants (19,7 %) que pour la génération de leurs parents (8,2 % et 7,1%). Le nombre d'observations étant peu élevé, nous ne pouvons pas fonder une généralisation sur ce résultat. Néanmoins, ce n'est pas une surprise de trouver que les gens plus âgés sont moins mobiles que les jeunes.

Le taux de départ des frères et soeurs de nos répondants (19,7 %) est presque identique à celui des répondants eux-mêmes (20,3 %). Ceci prouve que le taux pour les répondants n'a pas été faussé par l'effet de la mortalité de l'échantillon. Même si nous ne pouvons pas comparer le résultat directement avec ceux du recensement, il est néanmoins évident que nous restons essentiellement dans un même ordre de grandeur. Les recensements de 1976 et de 1981, ainsi que les statistiques basées sur les allocations familiales ont dévoilé des taux de départ annuels entre 2,4 % et 3,0 % vers la fin des années 70.

Nous ne parlerons pas ici des conséquences économiques et sociales de cette émigration au Québec, mais seulement de ses conséquences démographiques. Une des conséquences les plus importantes est le vieillissement de la population anglophone. Le départ des anglophones a toujours favorisé les jeunes adultes et cette tendance s'est probablement encore accélérée depuis 1971. Caldwell a prouvé que pour la période 19711976, 31,0 % de ses 862 répondants avaient quitté le Québec, un chiffre presque trois fois plus élevé que celui de la totalité des anglophones du Québec. Notre étude montre aussi que la perte des anglophones a été beaucoup plus forte chez les jeunes et les jeunes adultes que chez les personnes plus âgées. Autrement dit, les anglophones ont perdu surtout leurs jeunes adultes qui ont quitté le Québec avec leurs jeunes enfants ou, s'ils n'avaient pas encore d'enfants, iront les mettre au monde ailleurs, surtout en Ontario et dans les provinces de l'Ouest canadien. Dans ces circonstances, le taux de fécondité de la communauté anglophone de Montréal est bien inférieur à celui des francophones et des allophones. Quant au taux de mortalité de la communauté anglophone, il ne peut que s'accroître dans les années à venir. Même si le taux d'immigration des anglophones était ramené à un niveau égal à celui de leur émigration, une certaine réduction de leur population serait à prévoir pour les décennies à venir.

2.4. Les raisons de quitter le Québec

Les raisons données par les migrants eux-mêmes pour leur migration ont toujours été un problème dans les études sociologiques. Il en est de même pour les raisons données par les individus pour justifier le fait qu'ils aient renoncé à la migration et soient restés à un même endroit. Le problème avec ces motivations est double. Premièrement, il s'agit là souvent de se souvenir d'une situation qui s'est passée depuis longtemps. Ce qu'on peut noter pendant l'entrevue est donc une interprétation présente d'un événement passé. Deuxièmement, les migrations ne s'expliquent que très rarement par une seule raison. Il s'agit donc d'établir une hiérarchie des raisons et ceci n'est pas facile si les répondants eux-mêmes ne l'ont pas fait auparavant. Néanmoins, les raisons données par les migrants peuvent avoir une certaine valeur indicative et, faute de mieux, on fera bien d'en tenir compte. Le tableau II.4 est basé sur la question suivante : « Quel facteur serait d'après vous le plus important dans votre décision de quitter le Québec? ». Les réponses montrent un haut degré d'insatisfaction envers les conditions politiques qui affectent les anglophones du Québec. Vingt-cinq p. cent quitteraient à cause des conditions politiques générales au Québec et 8,0 % plus spécifiquement à cause des lois linguistiques du Québec. Toutefois, les raisons économiques l'emportent de loin sur les raisons politiques puisque plus de la moitié des répondants pensent qu'ils partiraient à cause d'un emploi, à cause des conditions économiques au Québec, ou en recherche de meilleures possibilités d'avancement ailleurs.



Tableau II.4 Raisons de quitter le Québec, 1983



Le tableau II.5 donne les motivations des mêmes répondants pour ne pas avoir quitté le Québec. De nouveau, nous trouvons que plus de la moitié mentionne les avantages économiques et surtout l'emploi du chef de famille ou du répondant. Les presque 10,0 % qui sont restés, faute de possibilité de quitter, doivent probablement être ajoutés à la première catégorie, ce qui porte la proportion de ceux qui sont au Québec pour des raisons économiques à environ deux tiers des répondants. Tout compte fait, 11,6 % pensent être restés au Québec parce qu'ils s'y sentaient chez eux et qu'ils ne voulaient pas quitter la communauté dont ils font partie.



Tableau II.5 Raisons décisives de rester au Québec, 1983



On peut faire de ces réponses ce qu'on veut et on se méfiera certainement, à un certain degré, de toutes les motivations qui sont données par après. Il reste quand même que cela va dans le sens de l'argument qui stipule que l'émigration du Québec serait motivée principalement par des facteurs économiques et non par des facteurs politiques.

Passons maintenant aux raisons données par ceux qui ont vraiment quitté le Québec au cours des cinq dernières années. Nous les retrouvons dans le tableau II.6. Les raisons liées prioritairement à l'emploi et aux conditions économiques ont motivé la grande majorité des départs. Un qu;m des migrants sont partis à cause d'un transfert du chef de famille ou du répondant lui-même. Il y a 15,6 % des migrants qui ont eu une offre d'emploi en dehors du Québec et 26,7 % qui sont partis à la recherche de meilleurs avantages économiques ou parce que les conditions économiques du Québec leur déplaisaient. Seulement 11,1 % ont donné les conditions politiques au Québec en général comme première raison de leur départ. La Charte de la langue française a suffisamment dérangé 8 des 45 répondants (17,8 %) pour être mentionnée comme première raison de leur départ.



Tableau II.6 Pourcentage des migrants ayant donné certaines raisons d'avoir quitté le Québec



La grande question concernant les départs du Québec à l'époque est le rôle joué par la loi 101, par rapport aux facteurs économiques. Autour de cette question ont pivoté toutes les analyses tendancieuses, et autres-et cette question justifie en grande partie ce rapport. Nous ne pouvons donc pas nous arrêter à ce point de notre recherche. Nos données nous permettent de pousser l'analyse plus loin, même si ce n'est que pour un nombre restreint de cas. En fait, la Charte de la langue française a joué un rôle plus important que le laisse croire le tableau II.6. Dans le tableau II.7, nous avons établi la corrélation entre la première raison d'avoir quitté le Québec et l'importance que les migrants ont accordée à la législation linguistique comme motif de départ. Ici, nous trouvons que 42,2 % pensent que la législation linguistique était très importante et 26,7 % seulement qu'elle ne jouait aucun rôle comme motif de leur départ du Québec. C'est donc un résultat très différent de celui suggéré par le tableau précédent où nous avons trouvé que la législation linguistique avait peu d'importance comme motif de départ. Le tableau II.7 démontre que la motivation d'un départ est complexe et qu'il y a, le plus souvent, plusieurs facteurs qui entrent en jeu. Dix-neuf individus ont accordé une très grande importance à la Charte de la langue française et seulement un peu plus du tiers d'entre eux disent être partis pour cette raison. Le plus souvent, nous trouvons que la raison immédiate du départ était un transfert ou la recherche d'un emploi, mais que des raisons politiques et une aversion envers la Charte de la langue française ont pu motiver la recherche d'un emploi ailleurs ou le fait d'avoir accepté un transfert en dehors du Québec.



Tableau II.7 Première raison d'avoir quitté le Québec d'après l'importance accordée
à la législation linguistique
comme raison du départ



2.5. Conclusion

Dans l'ensemble, notre analyse des migrations récentes des anglophones confirme les résultats de recherche de plusieurs autres auteurs. D'après l'ensemble des résultats disponibles, nous pouvons résumer la situation en quatre points :

  1. L'émigration massive des anglophones du Québec continue et le groupe linguistique ne se renouvelle plus par d'autres arrivées. Les transferts linguistiques seront la seule façon de maintenir le poids relatif du groupe anglophone dans la démographie du Québec.

  2. Le nombre d'anglophones est en diminution rapide à Montréal. Notre enquête suggère un taux négatif et une diminution du groupe de l'ordre de 2,2 % à 3,1 % annuellement.

  3. Depuis au moins 15 ans, les jeunes adultes surtout ont quitté la province, d'où une baisse du taux de fécondité et une augmentation du taux de mortalité chez les anglophones. Nous observons un vieillissement de la population anglophone de Montréal. Il y aura donc, dans les années à venir, une réduction de la population anglophone, même si la migration nette se stabilise autour de zéro, ce qui n'est pas à prévoir.

  4. Les raisons des départs des anglophones sont surtout d'ordre économique. Pourtant, les raisons politiques, y compris une opposition à la Charte de la langue française, ont joué un rôle secondaire parfois important. Mais rien ne suggère que « l'exode des anglophones » devrait être interprété comme une fuite motivée principalement par des facteurs politiques ou linguistiques.







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