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Les anglophones de Montréal; émigration et évolution des attitudes 1978-1983

CHAPITRE III
Les contacts avec les
francophones




Les anglophones
de Montréal;
émigration et évolution
des attitudes
1978-1983






3.1. La signification des contacts

Les observateurs ont souvent été frappés par l'isolement, à certains niveaux, du groupe anglophone à l'intérieur de la majorité francophone du Québec. On a vu que la consommation culturelle de ce groupe s'effectuait en anglais, que peu de ses membres étaient capables de mener une conversation en français et qu'il existait des liens assez forts entre les anglophones de Montréal et d'autres anglophones en Amérique du Nord et ailleurs.

Pourtant, la culture anglophone n'est pas restée enfermée dans l'enclave de la population de langue maternelle anglaise. Tout au contraire, on a davantage utilisé l'anglais au détriment du français depuis quelques décennies, notamment dans les médias, dans les langues des sports, dans le parler quotidien, dans la culture populaire et dans les communications scientifiques. Cette progression s'est aussi exprimée de façon démographique, par les transferts linguistiques : en effet, 9 fois sur 10 un immigrant au Québec qui avait à remplacer sa langue maternelle par une nouvelle langue d'usage a choisi l'anglais. La force d'attraction de l'anglais paraît énorme par rapport à celle du français.

Ces deux observations sont trop générales pour être tout à fait justes. L'isolement des anglophones est loin d'être complet et la langue anglaise n'est pas également attrayante pour tout le monde. Néanmoins, elles furent la base de la nouvelle politique linguistique qui, depuis la Charte de la langue française de 1977, vise à freiner la dominance de l'anglais dans le quotidien et à pousser les anglophones à multiplier leurs contacts avec les francophones. Dans cet ordre d'idées, le fait que le français devienne la langue usuelle, normale, dominante et parfois même unique dans la plupart des domaines de la vie publique pourrait entraîner les anglophones à multiplier et à intensifier leurs contacts francophones et par conséquent à sortir de leur isolement.

Dans certains domaines, le succès de cette politique paraît visible. Les inscriptions dans les écoles anglaises ont chuté et les programmes de francisation dans les entreprises se sont multipliés. Même si certains aimeraient voir des progrès plus nombreux et accomplis plus rapidement, nul ne douterait aujourd'hui qu'il y a eu un changement autant au niveau des perceptions que des comportements. Dans l'esprit du public, le statut du français est moins menacé; les comportements ont changé dans le sens qu'un très grand nombre d'anglophones ont commencé à scolariser leurs enfants en français.

Le problème des contacts hors groupe soulève plusieurs questions intéressantes dont la première est celle de la qualité du contact. Un grand nombre de contacts superficiels et éphémères est-il comparable à un petit nombre de contacts plus intenses, réguliers et marquants? Et quelles sont les conséquences si de nombreux contacts ne sont ni désirés ni volontaires? Nous essaierons, dans ce qui suit, de distinguer des types de contact et d'en établir une hiérarchie.

La deuxième question est celle de la fonction du contact. Un contact n'est pas un événement neutre. Il peut servir à reconfirmer notre statut comme dans le cas d'un ordre donné à un subalterne, ou il peut nous amener à nous questionner sur notre identité comme dans le cas de la rencontre entre deux cultures artistiques. On a parfois pu entendre la thèse que les anglophones du Québec évitaient des contacts hors groupe qui constitueraient une menace pour eux-mêmes. De toute façon, il ne peut être considéré comme acquis qu'une augmentation du contact avec les francophones amènerait nécessairement les anglophones à s'intégrer plus dans un Québec officiellement unilingue. Nous essaierons de cerner les conséquences d'une telle augmentation là où elle s'applique.

La troisième question concerne le groupe qui initie et maintient des contacts avec d'autres groupes. Une société culturellement homogène — la France pourrait servir comme modèle approximatif — peut s'ouvrir sur le monde sans crainte pour sa propre identité. Tel n'est pas le cas pour les anglophones de Montréal, un groupe tellement hétérogène qu'il paraît uni uniquement par la langue anglaise. Si ce n'est que la langue qui unit le groupe, toute atteinte à cette langue doit être comprise comme une menace pour l'identité et pour l'existence du groupe même. Nous verrons qui se sent le plus menacé par les politiques récentes, les anglophones de vieille souche ou ceux qui sont issus d'une immigration plus récente.

Finalement, une quatrième question s'impose. Celle-ci concerne la source d'une augmentation de contacts hors groupe dans notre échantillon. Ne serait-il pas possible que l'émigration sélective des individus ait laissé à Montréal une population plus ouverte, plus intégrée, voire même plus francophile? Une telle tendance s'ajouterait à celle de l'immigration sélective qui favorise les francophones et les « francophonisables ». L'augmentation des contacts hors groupe dans notre échantillon pourrait être purement artificielle — une illusion statistique produite par la soustraction des individus les plus « isolés », qui n'impliquerait aucun changement de comportement.

3.2. Les mesures de contact

Les mesures de contact adoptées dans cette étude ont pour but de nous aider à déterminer le rôle des contacts avec les francophones dans la vie ordinaire et quotidienne de nos répondants anglophones Nous avons donc exclu des types de contact qui ne remplissaient pas cette condition de « l'ordinaire », tels que la collaboration dans les forces armées ou une année scolaire passée dans une école française Même si de tels contacts auraient pu être fort significatifs, ils ne pouvaient faire partie d'une base ordinaire et commune aux fins des comparaisons.

La mesure de contact idéale serait basée sur l'observation directe; peu d'études sociologiques ont atteint cet idéal Ici comme ailleurs nous devons nous contenter de noter et de comparer ce que les répondants ont choisi de nous révéler lors de l'entrevue. Autrement dit, nous ne pouvons rapporter des « faits » que tels qu'ils ont été filtrés par la mémoire et par les attitudes des répondants. Mais ce problème ne devrait pas trop nous décourager puisque nos questions ne touchent ni la vie intime, ni des thèmes « difficiles ». Les réponses se situent à l'intérieur des normes de fiabilité généralement acceptées, comme nous l'ont d'ailleurs montré l'évaluation du prétest et la grande cohérence interne des questionnaires.

Il conviendrait peut-être de rappeler ici que nos catégories d'appartenance ethnique ne réfèrent ni à une réalité historique ni aux unités géographiques ou politiques. Ce sont des catégories d'usage populaire — les seules qui ont du sens dans une étude comme celle-ci. Si un répondant nous indique que son copain de travail est « Italien », c'est parce qu'il le prend pour un italien. La base de sa définition échappe à notre enquête tout comme elle échappe à l'étiquetage populaire Qu'il s'agisse d'une langue maternelle, d'une origine géographique ou historique ou même, dans certains cas isolés, d'un malentendu ou d'une erreur, tout cela n'a pas d'importance ici. Ce qui compte, c'est l'étiquette ethnique; c'est sur celle-ci que se base le discours populaire concernant les rapports entre les groupes.

Une autre observation s'impose au sujet de nos mesures de contact. Dans un sens précis, ce que nous avons mesuré n'est pas le contact même, mais la structure ou le réseau social dans lequel le contact devrait ordinairement prendre place. Par exemple, nous avons compté les copains et amis francophones de nos répondants, mais nous n'avons pas déterminé l'intensité des contacts avec ces personnes, ni si les contacts se faisaient en français ou en anglais. Une étude plus spécialisée aurait poursuivi l'analyse de ces questions plus en profondeur Nous devons nous contenter d'accepter ici l'hypothèse que la présence de copains francophones suggère l'existence de contacts avec eux.

Nous avons choisi quatre types de contacts : ceux par le mariage, par le travail, par le voisinage et, de façon plus ouverte, par des liens d'amitié. Voici les questions qui ont servi de base à nos mesures de contact.

  • Mariage

    « Quelle est la langue maternelle de votre époux(se)? » (Q104).
    « Quelle est l'origine ethnique de la majorité de vos parents par alliance? » (Q22 1).

  • Travail

    « Pensez aux cinq personnes avec lesquelles vous travaillez le plus étroitement.
    Pourriez-vous m'indiquer l'origine ethnique de chacune d'entre elles? » (Q93).

  • Amis

    « Pensez à trois de vos amis proches. Quelle est l'origine ethnique que de chacun d'entre eux? » (Q218)

  • Voisins

    « Veuillez penser à vos voisins d'à côté. Quelle est l'origine ethnique de chacun d'entre eux? » (Q219)

La première question concerne le contact le plus fort et le plus intense qu'on puisse imaginer, celui du couple marié. Mais le mariage peut produire d'autres alliances que celle du couple et c'est pourquoi nous avons posé la deuxième question. Autant la première vise un contact établi par un acte volontaire, autant la deuxième touche des liaisons qui normalement échappent au contrôle du répondant.

Il est à noter que la question concernant le lieu de travail ne vise pas la langue de travail. Nous avons plutôt essayé de déterminer l'appartenance ethnique de cinq collègues pour chaque répondant ayant un travail rémunéré. Les réseaux d'amis et de voisins sont étudiés de façon analogue. Les résultats nous permettent d'établir la proportion de francophones dans chaque réseau de contacts et, par conséquent, le rôle que des personnes francophones sont susceptibles de jouer dans la vie quotidienne de nos répondants.

Un autre intérêt a également influencé le choix de ces mesures de contact. Chacune d'entre elles correspond en effet à une attitude faisant partie d'un indice de distance sociale qui sera présenté plus tard. Nous aurons alors l'occasion de comparer les attitudes de distance sociale avec les comportements correspondants.

3.3. Le mariage

Lors de la première entrevue, en 1978, 60,0 % des répondants de notre échantillon étaient mariés tandis que 40,0 % étaient des célibataires, veufs et divorcés. Près des trois quarts des répondants mariés avaient des partenaires anglophones, 10,1 %, des francophones et 14,6 %, des allophones. Les cinq bilingues (2,5 %) ne devraient pas être considérés comme un accident de parcours de l'enquête. Si un individu a appris simultanément deux langues durant son enfance et les parle couramment à l'époque de l'entrevue, il doit s'agir là d'un vrai bilingue d'après la définition utilisée dans les recensements canadiens Cet aspect de la réalité d'une ville cosmopolite nous a convaincus de maintenir la catégorie « bilingue » plus que les débats sur les changements de déclarations de langue maternelle observés par certains auteurs (Castonguay, 1983), avec autant d'astuces que de bonnes justifications.

D'après le tableau III.1, une minorité non négligeable de 12,6 % de nos répondants ont un(e) conjoint(e) dont la langue maternelle — ou une des langues maternelles — est le français. Mais la présence de ces francophones ne devrait pas nous faire penser qu'il s'agit là d'une avance significative de la langue française en milieu anglophone. Nous verrons dans un autre chapitre que seulement une infime minorité des ménages de nos répondants ont adopté le français comme langue parlée à la maison. Les 25 répondants francophones et bilingues inclus dans le tableau III.1 ont en très grande majorité effectué un transfert linguistique en adoptant l'anglais comme langue d'usage.

Un autre fait intéressant concerne la comparaison des proportions de conjoints francophones et allophones. La région du Montréal métropolitain compte environ 5,1 fois plus de francophones que d'allophones. Si les 54 (27,1 %) répondants qui se sont cherché des époux en dehors de leur groupe linguistique avaient adopté une recherche au hasard dans la région montréalaise, on aurait dû trouver 45 époux francophones et 9 allophones. La réalité est très différente : les allophones sont surreprésentés par un facteur de 1,2 (29 par rapport à 25) Nous noterons ce fait comme une première indication d'une tendance que l'on retrouvera ailleurs dans l'étude : pour certains aspects de la vie personnelle et sociale, le monde allophone est plus important pour les anglophones que le monde francophone Ceci paraît peut-être moins surprenant si on se rappelle que pas moins d'un tiers des répondants — tous anglophones — ont des racines autres qu'anglaises, américaines et canadiennes-anglaises et que 2,0 % seulement de ces 33,0 % sont d'origine française ou canadienne-française.



Tableau III.1 Lieu de naissance des conjoints
des répondants mariés,
selon la langue maternelle


Tableau III.2 Origine ethnique de la majorité
des membres de la belle-famille



Le tableau III.2 montre la grande diversité ethnique des époux et épouses de nos répondants. Même plus, ce tableau sous-estime cette diversité parce que les catégories sont larges et hétérogènes à l'exception de celles des Juifs et des Canadiens français. De nouveau, nous devons constater que la place des francophones dans l'ensemble est significative, mais petite.

3.4. Le travail

En 1978, 191 de nos répondants occupaient un emploi à plein temps; ce sont eux qui ont fourni l'information sur l'origine ethnique de leurs collègues. Six cas furent exclus parce que les informations étaient incomplètes, ce qui a réduit l'échantillon à 185. Ces individus travaillent en très grande majorité en milieu anglophone. Seulement 21,1 % sont entourés d'une majorité de francophones, 5,4 % travaillant en milieu complètement francophone. Mais, si nous mettons ici l'accent sur le fait que relativement peu d'anglophones sont exposés au français comme « langue normale de travail », nous ne voudrons pourtant pas passer sous silence que la majorité (69,7 %) disent travailler avec au moins un collègue francophone. Le monde du travail n'est donc aucunement homogène et les anglophones ne sont pas limités à travailler dans une enclave linguistique autosuffisante. Nous ne savons pas quels sont les postes occupés par les anglophones et par les francophones dans la hiérarchie à l'intérieur des milieux de travail, mais, à première vue, il paraît peu probable que les anglophones soient tous des cadres et les collègues non anglophones tous des subalternes. La réalité est certainement beaucoup plus différenciée et même des études précises et approfondies ne peuvent en révéler qu'une partie à la fois (Sales, 1985).



Tableau III.3 Nombre de francophones sur cinq collègues, 1978 et 1983



Le tableau III.4 présente les mêmes données sous un angle différent. Nous avons fait le total des collègues pour pouvoir analyser quelques sous-groupes qui ne se trouvaient pas en nombre suffisant. Grâce à cette technique, nous trouvons surtout les groupes des Italiens (4,8 %) et des Juifs (10,0 %) très bien représentés dans le milieu de travail de nos répondants.



Tableau III.4 Origine ethnique des collègues de travail, 1978 et 1983



Les questions concernant le milieu social du travail furent reprises de façon identique en 1983 ce qui nous permet de faire la comparaison avec les données de 1978. Le résultat est clair même si le changement a été relativement mineur. Au cours des cinq années, la prépondérance des collègues d'origine anglaise s'est réduite, passant de 42,5 % à 39,0 % tandis que la proportion des Juifs — dont la grande majorité est anglophone dans le cas de cet échantillon — a baissé de 10,0 % à 8,0 %. Par contre, les collègues d'origine française sont passés de 29,3 % à 32,2 %. Moins d'un anglophone sur quatre se trouve sans un seul collègue d'origine française en 1983 alors que cinq ans auparavant ceci avait été le cas de 30,3 % (tableau III.3). Les autres groupes ethniques aussi ont renforcé leur présence en milieu de travail anglophone en passant de 13,7 % à 16,4 %.

Pris à part, il s'agit là certes de changements mineurs;la variation des valeurs moyennes dans le tableau III.3 n'est d'ailleurs que marginalement significative. Mais les résultats iraient dans le sens d'un assouplissement du milieu de travail des anglophones. Nous observons une certaine mesure de francisation par le fait que des individus d'origine française accèdent davantage au milieu de travail anglophone. L'écart entre les deux groupes s'est réduit de 13,2 % à 6,8 %. Si la tendance continue, les travailleurs d'origine française pourraient bien être le groupe d'origine le plus fort avant 1990, même en milieu de travail anglophone. Mais ceci ne peut être que spéculation pour le moment.

Si près d'un tiers des collègues nommés par les anglophones en 1983 sont d'origine française, ceci ne veut évidemment rien dire en ce qui concerne la langue de travail. La francisation dont nous parlons ici se limiterait à la présence plus fréquente d'individus d'origine française en milieu de travail anglophone. Il est facile de voir que la langue de travail a dû rester l'anglais. Mais il se pourrait que la porte se soit ouverte un peu plus et que l'entrée des francophones soit devenue relativement plus facile et plus fréquente.

3.5. Les amis

Il est normal qu'on choisisse ses amis dans son propre groupe linguistique et ethnique puisque la communication plus facile, le sentiment de partager les mêmes racines et le fait de comprendre et d'accepter les mêmes symboles culturels facilitent la création et le maintien des amitiés. Si en plus le milieu de travail nous permet de nous retrouver quotidiennement avec des membres de notre groupe culturel, il est presque certain que la plupart de nos amis seront de ce groupe. Les résultats présentés dans les deux prochains tableaux confirment cette hypothèse.



Tableau III.5 Nombre de francophones
sur trois amis proches



Nous ne surestimerons pas la notion d'ami dans cette enquête. Cette catégorie inclut sans doute les meilleurs amis de certains répondants tandis que dans d'autres cas, il s'agit de liens moins sûrs. Les attitudes analysées dans le chapitre 6 nous font croire que les anglophones ont tendance à se présenter sous une lumière généreuse et tolérante, ce qui nous amène à conclure qu'en réalité leur cercle d'amis pourrait être plus restreint et plus anglophone que ne laisse croire le tableau III.5. Même en acceptant les chiffres du tableau comme l'expression d'une réalité plutôt que d'une attitude, nous constatons que les répondants ont tendance à limiter leur réseau d'amitié aux membres de leur propre groupe ou, du moins, à en exclure dans une bonne mesure les francophones. En 1978 comme en 1983, environ 7,0 % seulement des anglophones comptent plus d'un francophone parmi leurs trois meilleurs amis et 93,0 %, un seul ou aucun. Le pourcentage des « zéro » a même augmenté de 62,2 % à 66,2 %.

Comme dans le cas des collègues au travail, nous avons de nouveau fait le total de toute la population d'amis proches. Les francophones forment plus ou moins un septième de ce total. Nous remarquons pourtant une différence importante entre les tableaux III.5. et III.6. Examinons les chiffres pour l'année 1978. De tous les amis 15,2 % sont francophones, ce qu'on pourrait interpréter comme le fait que les francophones comptent pour 15,2 % des amitiés des anglophones. Ceci n'est évidemment pas le cas puisque le tableau III.5 nous a appris que 37,6 % des anglophones avaient au moins un francophone parmi leurs trois meilleurs amis. Il est donc clair que même si les francophones ne dominent que très rarement les réseaux amicaux des anglophones, ils s'y font néanmoins inclure assez souvent.



Tableau III.6 Origine ethnique des amis proches



Le changement entre 1978 et 1983 est presque nul; le test statistique pour le tableau III.5 ne montre d'ailleurs aucun changement significatif. En fait, la très grande majorité des amis n'a probablement pas changé du tout, puisque les liens d'amitié sont généralement stables pour un certain nombre d'années et ils sont toujours volontaires. On ne contrôle pas toujours le caractère social du lieu de travail et du voisinage mais on choisit ses amis et on ne les change pas tous les ans.

3.6. Les voisins

En répétant de façon analogue les démarches déjà présentées au sujet des collègues de travail et des amis, nous arrivons à un résultat, qui se situe entre les deux mais, plus près de celui obtenu pour les collègues. Un anglophone sur cinq vivait en 1978, à côté de deux voisins francophones, alors que plus que la moitié (53,8 %) en avait au moins un sur deux. Près de 46,0 % n'en avaient pas — ce qui ne veut pas dire qu'ils vivaient nécessairement en milieu exclusivement anglophone. Mais la langue qu'on parlait dans leur voisinage était l'anglais dans presque tous les cas.



Tableau III.7 Nombre de francophones sur deux voisins



Le tableau III.8 montre pourtant que les contacts par le voisinage pourraient potentiellement aller assez loin. Les francophones représentaient 37,3 % du total des 641 voisins immédiats en 1978. Les Canadiens français sont en fait le groupe ethnique le plus important, même si du point de vue linguistique, le groupe anglophone les dépasse certainement. En effet, une fois réunis les groupes Américains, Britanniques, Canadiens anglais, Juifs et Antillais anglophones, les anglophones doivent constituer plus de la moitié du total des voisins. Néanmoins, si nous comparons les quatre mesures de contact présentées ici, c'est clairement le voisinage qui offre le plus de contacts avec les francophones.

La comparaison des résultats de 1978 et de 1983 (tableau III.7) nous révèle la même tendance déjà observée pour les collègues de travail (tableau III.3), c'est-à-dire un léger accroissement du nombre de répondants ayant au moins un francophone sur deux voisins immédiats — accroissement qui est d'ailleurs statistiquement plus significatif dans le tableau III.7. Mais le tableau III.8 ne suggère pas de changement majeur dans l'appartenance ethnique du total des voisins. Les voisins d'origine française demeurent stables à 37,3 % et la diminution de 0,7 % des voisins d'origine anglaise n'est pas significative.

La relation entre le contenu des tableaux concernant les voisins(tableaux III.7 et III.8) ressemble à celle concernant les amis, dans le sens que la proportion des répondants ayant des contacts avec les francophones (53,8 % en 1978 et 58,6 % en 1983) est beaucoup plus importante que celle des francophones eux-mêmes dans le total des voisins (37,3 %). Dans une certaine mesure, ceci est dû aux lois de la probabilité. Si on insère 2 boules rouges dans une rangée de 10 boules noires, il y a une forte probabilité que 4 boules noires (40,0 % des boules noires) se trouvent voisines de 2 boules rouges ne représentant que 17,0 % de l'ensemble des boules. Mais la comparaison des tableaux nous apprend plus que cela. Si les francophones, résidant en quartier anglophone étaient tous concentrés dans quelques rues seulement, l'effet serait que leur nombre dans le tableau III.8 devrait dépasser celui du tableau III.7. Pour reprendre l'image des boules rangées en ligne, on pourrait bien insérer S boules rouges dans une rangée de 10 boules noires de façon à ce que seulement 1 ou 2 des noires touchent à 1 rouge.

Ce que nous apprenons donc en comparant les deux tableaux, c'est qu'il y a dispersion plutôt que concentration dans les modes de résidence des anglophones. La majorité d'entre eux ne résident pas en quartier anglophone homogène et 58,6 % ont, en 1983, au moins un voisin francophone. Ils ont évidemment le choix de maintenir un contact intense avec leurs voisins francophones tout comme ils peuvent les ignorer complètement.



Tableau III.8 Origine ethnique des voisins



Mais la disposition résidentielle des groupes ethniques est telle qu'un bon nombre de contacts hors groupe sont possibles, voire probables.

Est-ce que nos résultats vont à l'encontre de ce que les grandes études nous apprennent au sujet de la ségrégation résidentielle à Montréal? Nous ne le croyons pas. L'étude classique de Lieberson (1970) et une étude démographique toute récente (Bourne et al., 1986) ont eu raison de caractériser Montréal comme celle des grandes villes qui aurait un degré de ségrégation particulièrement élevé. Mais ce résultat statistique est dû principalement à la présence d'une très grande majorité constituée par un seul groupe et au type de mesures utilisées. Le fait demeure que les quartiers résidentiels anglophones sont très loin d'être homogènes — ce qui est d'ailleurs bien évident sur les cartes basées sur le recensement de 1981 (Bourne et al., 1986, p. 93-94).

3.7. Les changements de 1978 à 1983

Le tableau III.9 présente un résumé des changements survenus entre la première et la seconde étapes de l'enquête. Les données sont les mêmes que dans les tableaux antérieurs de ce chapitre, mais elles sont présentées ici sous forme de moyennes afin de permettre un plus grand nombre de comparaisons. Le tableau est présenté en deux parties (la première présente l'échantillon complet et la seconde, un échantillon réduit) afin de répondre à deux questions distinctes. La première question que nous nous posons est la suivante : Dans quelle mesure les contacts ont-ils changé dans l'échantillon? Pour le groupe des personnes ayant quitté le Québec, la réponse est facile. Leurs contacts avec les francophones ont chuté de façon très marquée. Ils ont pu maintenir quelques liens d'amitié, mais pour les contacts via le travail et le voisinage, les valeurs sont presque quatre fois plus faibles en 1983. L'indice de contact montre une valeur trois fois plus faible. Pourtant, il n'est pas tombé à zéro grâce au fait, sans doute, que les destinations de ces migrants permettent toujours un certain nombre de contacts avec des personnes d'origine canadienne-française. Ceci est surtout le cas de l'Ontario où se retrouvent 62,0 % des répondants ayant quitté le Québec.

Par contre, en comparant les réponses fournies par les individus restés à Montréal, nous n'observons que peu de changement dans les contacts. Les légères augmentations en ce qui a trait aux collègues et aux voisins ne sont que marginalement significatives. Elles n'engendrent pas une augmentation de l'indice de contact. Les aléas de la vie, du travail empirique et de l'échantillonnage nous ont valu un certain nombre de décès, de refus de participer à une deuxième entrevue et de répondants « introuvables » à cause des changements combinés de noms, d'adresses et de numéros de téléphone. Le résultat de ces événements se reflète dans les différents nombres de répondants selon les colonnes du tableau. Dans les circonstances, la conclusion qui s'impose est que nous ne pouvons observer de changement significatif concernant les contacts avec les francophones, entre les échantillons de 1978 et de 1983.

La partie inférieure du tableau III.9 peut répondre à une question différente de celle que nous venons de traiter. Ici, nous nous demandons s'il y a un changement dans les contacts, pour les seuls répondants qui ont participé aux deux étapes de l'enquête. Nous excluons donc tous ceux qui n'ont pas répondu à la majorité des questions lors de la deuxième étape, quelle qu'en soit la cause. Cette procédure nous permettra de dire dans quelle mesure les individus et non les échantillons, ont changé. La méthode est donc plus rigoureuse ici, ce qui réduit le nombre de répondants. En échange, les résultats se prêtent à une interprétation sans aucune ambiguïté. Nous pouvons être sûrs, par exemple, que les 73 individus de la dernière colonne ont résidé à Montréal, étaient sur le marché du travail et ont répondu à toutes les questions sans une seule exception, et tout ceci lors des deux étapes de l'enquête. Si nous observions ici un changement, il ne serait donc pas dû à la composition de l'échantillon mais plutôt à un changement réel dans le temps.

Tout comme auparavant, nous étudierons d'abord les résultats concernant les migrants. La tendance visible dans la première partie du tableau se confirme ici dans le sens que les personnes d'origine canadienne française sont peu présentes, en 1983, dans les réseaux sociaux des répondants ayant quitté le Québec. Grâce à la structure de la présentation, nous pouvons calculer les valeurs T et prouver statistiquement ce qui est évident au premier abord. Les valeurs de probabilité sont toutes très basses; la signification statistique est forte.

Les résultats sont plus intéressants en ce qui concerne les répondants qui sont restés au Québec. Leurs niveaux de contact avec les francophones ont peu changé, mais ces petits changements, surtout concernant les collègues et les voisins, ont quand même un certain effet cumulatif. L'indice de contact passe donc de 0,24 à 0,27. Si le niveau de probabilité résultant du test T n'est pas trop bas, il reste quand même convaincant puisqu'il se situe aux alentours du seuil de 0,05. Nous pouvons donc conclure, sans équivoque, que les anglophones de notre échantillon ont subi un changement significatif même s'il est assez faible. La proportion de personnes d'origine française dans leurs réseaux sociaux — amis, voisins et collègues — a augmenté de 14,0 % en passant de 24,0 % à 27,0 % et de façon significative une fois que tous les aléas techniques de l'échantillon ont été contrôlés.



Tableau III.9 Valeurs moyennesa de contact
avec les francophones en 1978 et en 1983
selon la mobilité, échantillons complet
et réduitb



3.8. Conclusion

Nous avons étudié dans ce chapitre les contacts que les anglophones maintiennent avec le milieu francophone. Après avoir distingué les contacts par le mariage, le travail, les amitiés et le voisinage, nous avons rassemblé les trois derniers dans un indice de contact et nous avons essayé de déterminer les variations de cet indice entre 1978 et 1983.

Les mariages constituent un des principaux véhicules par lesquels le groupe anglophone a une ouverture sur les autres groupes. Nous avons trouvé que près de 60,0 % des conjoints de nos répondants mariés n'étaient pas originaires de Montréal et que 27,0 % d'entre eux n'étaient pas anglophones. Ceci doit augmenter considérablement l'hétérogénéité du groupe anglophone, déjà illustrée dans le premier chapitre de ce rapport. Notons pourtant aussi que l'ouverture par le moyen du mariage ne touche qu'en partie les francophones. En fait, 10,0 % seulement des époux et épouses de nos répondants sont de langue maternelle française.

En milieu de travail, les anglophones ont plus de contacts avec des francophones. Parmi leurs cinq collègues les plus proches, se retrouvent, en 1983, près d'un tiers de francophones. Cette proportion s'est très légèrement agrandie depuis 1978 et pourrait témoigner d'une certaine francisation du milieu de travail entre 1978 et 1983, même si la langue de travail reste l'anglais dans presque tous les cas.

Près de 40,0 % des répondants ont au moins un francophone parmi leurs trois amis les plus proches. Les francophones ont donc leur place bien établie dans les réseaux amicaux des anglophones, même s'ils ne constituent que 15,0 % du total des membres de ces réseaux. Nous n'avons pu observer aucun changement de ces proportions entre 1978 et 1983.

Par contre, la présence des francophones dans les voisinages habités par les anglophones semble avoir augmenté quelque peu. Plus de la moitié des anglophones ont maintenant au moins un francophone sur deux voisins proches. La distribution résidentielle des anglophones est donc marquée, aujourd'hui, par la dispersion plutôt que par la concentration linguistique.

Pouvons-nous interpréter tout cela comme un pas vers la francisation des anglophones? Le plus qu'on puisse dire est qu'il s'agit d'une faible « francisation par substitution » du réseau social de nos répondants. La substitution se limite aux réseaux de travail et de voisinage et a donc un caractère involontaire dans beaucoup de cas. Néanmoins, un changement s'insère dans des tendances similaires et complémentaires que nous présenterons dans les autres chapitres de ce rapport.







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