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Les anglophones de Montréal; émigration et évolution des attitudes 1978-1983

CHAPITRE IV
Connaissance et utilisation
de la langue française




Les anglophones
de Montréal;
émigration et évolution
des attitudes
1978-1983






4.1. Compétence linguistique en français

Il faut connaître une langue pour l'utiliser. Les répondants furent donc interrogés quant à leur compétence en français. Ils devaient répondre à la question suivante : « Parlez-vous le français couramment, presque couramment, avec quelques difficultés, avec beaucoup de difficultés ou pas du tout? » Les résultats de ces auto-évaluations sont présentés dans les tableaux qui suivent. On pourrait évidemment se demander si un test objectif n'aurait pas donné des résultats différents, plus valables, qui auraient été une expression fiable de la compétence « réelle ». Nous répondrons d'une part qu'il n'est pas possible d'administrer de tels tests dans le contexte d'une enquête et, d'autre part, que nous apprenons par les auto-évaluations quelque chose de précieux que les tests objectifs ne peuvent révéler : les opinions des répondants concernant leur propre compétence linguistique. Nous verrons que cet élément nous permettra, plus tard, de tirer des conclusions intéressantes.

D'après le tableau IV.1, la compétence en français des répondants s'est améliorée sensiblement entre 1978 et 1983. La catégorie « moyenne » est restée constante, mais les deux meilleures catégories se sont élargies des mêmes 10,0 % de l'échantillon que les catégories faibles ont perdus. Cette amélioration ne s'explique pas par le fait que l'enseignement du français a fait des progrès entre 1978 et 1983. Aucun nouveau sujet n'a été admis à l'intérieur de l'échantillon et les 250 personnes interrogées à deux reprises sont tout simplement cinq ans plus vieilles à la fin de l'enquête. Le tableau suivant ne comprend que ces 250 personnes afin d'éliminer la possibilité que la « mortalité de l'échantillon » nous ait fait perdre les individus les moins compétents.



Tableau IV.1 Compétence en français en 1978 et en 1983



Le tableau IV.2 laisse voir trois résultats principaux. Premièrement, il y a une corrélation extrêmement forte entre compétence en français en 1978 et en 1983. La majorité des répondants estiment qu'ils parlent le français aussi bien en 1983 que cinq ans auparavant. Le taux de ces personnes linguistiquement stables varie entre 24,1 % chez celles qui ne connaissent nullement le français et 90,9 % chez celles qui le connaissent très bien. Deuxièmement, beaucoup de personnes se sont classées en 1983 une catégorie plus haut qu'en 1978 : 31,4 % sont passés de « bonne » à « excellente », 38,1 % de « moyenne » à « bonne », 44,2 % de « faible » à « moyenne » et 55,2 % de « nulle » à « faible ». Par rapport à cette mobilité de compétence linguistique ascendante qui touchait 87 personnes (34,8 %), la mobilité descendante a été faible (24 personnes ou 9,6 %).



Tableau IV.2 Compétence en français en 1983
selon la compétence en français en 1978



Nous ne pouvons dire avec certitude quelle était la cause de cette mobilité linguistique apparente. Est-ce que les anglophones se sont inscrits massivement à des cours de français? Les répondants ont-ils osé se donner de meilleures notes parce que la deuxième entrevue était conduite au téléphone? La francisation de la vie à Montréal aurait-elle fait des progrès aussi spectaculaires que les anglophones seraient devenus davantage bilingues à force d'entendre quotidiennement le français? Peut-être ont-ils acquis une confiance en leur propre habileté linguistique qui leur avait manqué auparavant? La conjoncture politique aurait-elle changé tellement qu'en 1983 il soit devenu courant d'admettre ou de prétendre des compétences de « l'autre » langue qu'on aurait plutôt cachées en 1978?

Plusieurs de ces questions trouveront leur réponse avant la fin de ce rapport. Pour le moment, nous nous demanderons si une telle augmentation des compétences a été accompagnée d'une augmentation comparable de l'utilisation du français. C'est à cette fin, après tout, que serviraient ces compétences.

4.2. Utilisation du français en public

Le but de la législation linguistique était de faire du français la langue normale de travail, du commerce et de la vie publique au Québec. Ce but devait être atteint de façon progressive, au cours d'un certain nombre d'années. Pour savoir quels progrès ont été accomplis en milieu anglophone, nous avons posé en 1978 et en 1983 la question suivante : « Quelle langue utilisez-vous dans les endroits publics, par exemple dans les magasins où vous faites vos achats? » Les résultats se trouvent dans le tableau suivant. Notons pourtant tout de suite que la question vise le comportement du répondant et non pas celui des vendeurs, tandis que la législation visait avant tout les employeurs et les vendeurs. S'il a pu y avoir des conflits, c'est parce qu'un service n'était pas offert en français et non parce qu'un client utilisait l'anglais. Néanmoins, la Charte de la langue française envisage évidemment un monde où les transactions en public se feraient en français et où la minorité anglophone s'adapterait à la langue de la majorité, dans la vie publique. Nos questions visent donc ce dernier élément d'adaptation plutôt que de vérifier si les compagnies se conforment à la loi.

Le tableau IV.3 montre un progrès réel vers la francisation de la vie publique. La part des répondants qui utilisent l'anglais exclusivement ou presque toujours est tombée de 68,3 % à 58,5 % — une chute d'environ 10 points qui nous rappelle l'augmentation similaire des compétences en français. La proportion des répondants qui privilégient le français dans les endroits publics, d'autre part, est montée de 13,6 % à 19,3 %. On peut donc dire que quoi qu'il en soit en ce qui concerne la conformité à la Charte dans les commerces, la clientèle anglophone a fait un pas significatif vers la francisation, du moins d'après cette auto-évaluation de son comportement linguistique en public.



Tableau IV.3 Langue utilisée dans les endroits publics



Il ne serait peut-être pas inutile d'ajouter ici un commentaire concernant la représentativité de l'échantillon. L'échantillon fut représentatif de la population anglophone du Montréal métropolitain en 1978. La première colonne du tableau IV.3 peut donc être extrapolée à l'ensemble des anglophones de Montréal, tenant compte des possibilités d'erreurs inhérentes à tout échantillon. Mais ce même échantillon ne peut être représentatif en 1983. Les anglophones devenus adultes entre 1978 et 1983 sont exclus et l'émigration fut sélective. Si nous supposons pour le moment que la « mortalité de l'échantillon » — les 13,0 % qui se sont révélés introuvables en 1983 — n'a pas été sélective, nous nous retrouvons avec deux questions importantes : Les jeunes sont-ils plus portés à utiliser le français que les plus âgés?; Les répondants ayant quitté le Québec étaient-ils moins « francisés », en 1978, que les autres? Le tableau IV.4 étudie spécifiquement ces deux questions.

Il montre des différences parfois minimes. Néanmoins, il permet de répondre par l'affirmative — quoiqu'en partie seulement — à la première question que nous avons posée. Il n'y a pas de doute que les jeunes répondants utilisent plus fréquemment le français dans des contextes publics. Le tableau IV.3 sous-estime donc le progrès vers la francisation. Un échantillon représentatif en 1983, substitué à celui des répondants de 1978 rejoints à nouveau en 1983, aurait donc montré une utilisation encore plus forte du français dans les endroits publics, en supposant que les jeunes de 1983 aient les mêmes caractéristiques que ceux de 1978. Cette dernière supposition elle-même est conservatrice puisqu'il y a eu du progrès dans l'enseignement du français d'une part et dans la pratique quotidienne résultant de la francisation1.

En ce qui concerne la migration, le tableau IV.4 nous montre qu'elle ne fut pas sélective au point de vue linguistique. Les répondants ayant quitté le Québec ne sont pas ceux dont la compétence en français et l'utilisation du français étaient en dessous de la moyenne en 1978. Leur départ n'a donc pas produit d'effet de francisation.




1 Les médias ont parfois tendance à surestimer le bilinguisme de certains anglophones. La plus importante série d'articles à ce sujet est celle de M. Roch Côté, publiée dans La Presse d'avril 1987. Elle parle même d'une « révolution discrète ». De toute façon, nos données ne permettent qu'une interprétation beaucoup plus prudente. [retour au texte]






Tableau IV.4 Moyennes de compétence en français
et d'utilisation du français
de trois sous-échantillons : répondants jeunes, plus âgés et migrants



4.3. Utilisation du français dans la vie privée

Il serait fort étonnant que les anglophones se servent beaucoup du français dans leur vie privée. Leur langue parlée à la maison est presque toujours l'anglais; 15,0 % de leurs amis seulement sont d'origine française (tableau III.6). Pourquoi se serviraient-ils de leurs connaissances en français dans les activités culturelles s'il est plus facile, plus satisfaisant et plus accessible d'exercer ces activités dans leur langue maternelle. Le prochain tableau montre que le français joue un rôle presque négligeable dans la vie privée des anglophones.



Tableau IV.5 Langues utilisées dans la vie privée



Le tableau IV.5 ne montre quasiment aucun changement entre 1978 et 1983. La seule variation concerne l'utilisation de l'anglais à la maison, et va dans le sens d'un léger accroissement de celle-ci. En 1983, 83,9 % des répondants parlent en anglais seulement à la maison comparativement à 77,7 % en 1978. À part cela, rien n'a changé. L'anglais est resté la langue privilégiée dans la vie privée des anglophones.

En ce qui concerne les répondants ayant quitté le Québec, le peu de français qu'ils ont utilisé en 1978 s'est encore réduit en 1983. Ils disent lire des livres et revues en français autant que les autres répondants, mais cette partie de leurs habitudes culturelles est tellement infime qu'elle ne vaut guère d'être mentionnée. En quittant la province francophone, ils ont maintenu quelques contacts avec des collègues, amis et voisins d'origine française, mais ces contacts se font essentiellement en anglais.

4.4. Conclusion

Dans ce court chapitre sur les compétences linguistiques et l'utilisation du français, nous avons cherché, directement et indirectement, des signes et des effets du mouvement de francisation amorcé au cours de la période où s'est déroulée notre enquête. L'analyse s'est cependant limitée aux comportements linguistiques des individus, excluant ainsi les changements institutionnels, plus spécifiquement visés peut-être par la Charte de la langue française. Face aux changements amplifiés par la Charte, quel fut le comportement individuel des anglophones?

Notre première conclusion concerne les connaissances de la langue française. De 1978 à 1983, nous remarquons un progrès significatif en la matière au sein de notre échantillon. Selon les auto-évaluations, certains ont appris à s'exprimer plus facilement dans cette langue qui leur est étrangère. Les données concernant l'utilisation du français dans les endroits publics amènent à conclure que l'adaptation des anglophones à la nouvelle situation est réelle, même relativement rapide, du moins si on se base sur les auto-évaluations de nos répondants.

Notre deuxième conclusion est que nos données sous-estiment le progrès réel à cause du vieillissement de l'échantillon et de l'exclusion de nouvelles cohortes jeunes et plus francisées. Nous avons pu constater que le changement observé n'est pas dû à une composition différente de l'échantillon lors du deuxième passage. Les répondants semblent vraiment avoir changé leur comportement. Quoique mineur, ce changement est significatif.

Finalement, nous concluons que la francisation n'a pas touché et ne touchera probablement pas, dans un avenir rapproché, au comportement linguistique dans la vie privée. La langue maternelle anglaise domine quasi totalement la vie privée de nos répondants et il n'y a aucun signe que cela devrait ou pourrait changer sous peu.







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