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Les anglophones de Montréal; émigration et évolution des attitudes 1978-1983

CHAPITRE V
Attitude envers le Gouvernement
et la politique linguistique




Les anglophones
de Montréal;
émigration et évolution
des attitudes
1978-1983






5.1. La signification des attitudes

Deux approches superficielles en sociologie sont à éviter — celle qui ignore les attitudes et celle qui les confond avec une réalité qu'elles ne peuvent représenter. La première est souvent accompagnée d'un écologisme aveugle qui envisage les structures et les comportements sans tenir compte de la façon dont ces structures et comportements sont interprétés par les individus. Dans cette approche, un phénomène tel que l'émigration des anglophones hors du Québec est réduit aux simples calculs de coûts et de bénéfices et aux questions de marché du travail. Les attitudes et les animosités, les craintes et les sympathies, les affinités personnelles et la haine sont ignorées, bref tout ce que les personnes impliquées activement ou passivement dans cette émigration considèrent elles-mêmes comme étant important. Il en découle une analyse incomplète et superficielle des phénomènes observés.

Une autre approche à éviter est celle qui se limite aux attitudes comme cela se fait parfois dans les sondages politiques. Dans l'intérêt d'une analyse rapide, on a tendance à oublier que les attitudes sont elles-mêmes influencées par des facteurs aussi diversifiés que le sont les expériences des individus eux-mêmes. On rapporte les attitudes sans se demander ce qui pourrait les expliquer. Il n'est pas surprenant que de tels résultats soient ensuite interprétés de façon peu convaincante et qu'on attribue aux attitudes une réalité qu'elles n'ont pas. Prenons comme exemple la question suivante tirée d'un sondage qui s'est mérité un gros titre dans la presse écrite « Croyez-vous qu'il est légitime pour le gouvernement du Québec de protéger la langue française? » Une majorité écrasante des anglophones, 82,0 %, ont répondu oui (Sondage SORECOM pour Alliance Québec; The Gazette, 25 octobre 1983). Le résultat est interprété comme étant la preuve de l'appui des anglophones à la politique linguistique du Gouvernement — interprétation pour le moins incomplète et qui nous laisse dans l'obscurité concernant les raisons de cet appui apparent qui est pourtant contraire à ce que nous apprennent d'autres recherches.

Les attitudes dont nous traitons ici font partie d'un ensemble dynamique et cohérent, issu de l'expérience collective des anglophones. Cette expérience fut difficile, surtout depuis 1976, et les attitudes concernant le gouvernement du Parti Québécois sont généralement négatives. Bien entendu, la question dans ce contexte n'est pas de savoir si la vie des répondants était difficile par rapport à celle d'autres groupes, mais plutôt de savoir si elle était perçue comme difficile.

L'année 1978 fut marquée par de grands débats sur la politique linguistique, la souveraineté du Québec et d'autres thèmes qui touchaient les anglophones de très près. Néanmoins, le degré élevé de rejet et d'opposition évident dans nos résultats est surprenant et prouve, du moins en ce qui concernait les grands thèmes de l'époque, que la communauté anglophone était solidement unie. Même sans profiter des liens historiques et idéologiques d'un groupe ethnique, les anglophones ont été unis dans une opposition politique. Comme on a pu le lire parfois dans la presse, c'est le Gouvernement qui a fait l'unité de ses opposants.

L'intérêt de nous pencher maintenant sur les attitudes exprimées en 1978 est principalement qu'elles nous révèlent la naissance d'une configuration sociale, d'une attitude collective qui pourrait expliquer dans les années à venir des prédispositions à agir et à défendre les intérêts de la collectivité. Des attitudes individuelles, exprimées par des personnes en tête-à-tête avec un enquêteur, peuvent aider à comprendre le comportement du groupe entier. Les changements dans les attitudes peuvent donc servir de baromètre, indiquer ce qui affecte le groupe et, avec une certaine marge d'erreur, témoigner de son évolution.

5.2. Satisfaction générale

Regardons d'abord les questions qui visent à mesurer de façon très générale, le degré de satisfaction des anglophones face à leur situation au Québec. Deux questions furent posées de façon identique, en 1978 et en 1983 :

  • « En général, diriez-vous que dans la société québécoise, à présent, les choses vont très bien, plutôt bien, pas très bien, ou pas bien du tout? »

  • « Comment jugez-vous, de façon générale, le gouvernement provincial actuel au Québec? Êtes-vous très satisfait, plutôt satisfait, pas trop satisfait, pas du tout satisfait? »

Les répondants se sont montrés très peu satisfaits des conditions générales de la société québécoise en 1978 et, cinq ans plus tard, ce niveau de satisfaction est tombé encore plus bas. Plus d'un tiers trouvaient qu'en 1983 les choses n'allaient pas bien du tout, et 9,1 % seulement disaient que ça allait « plutôt bien » ou « très bien ». Cette proportion de répondants plutôt satisfaits n'est que la moitié de celle de l'année 1978.

La satisfaction vis-à-vis le gouvernement provincial est encore plus basse que celle vis-à-vis la situation générale de la société. La moitié des répondants se disaient « pas satisfaits du tout » en 1978 et cette proportion monte à presque deux tiers, cinq ans plus tard. L'évaluation de la situation générale et le jugement à l'égard du Gouvernement sont d'ailleurs liés à un niveau très significatif. La corrélation d'ensemble entre les deux variables nous confirme ce que tous les sondages d'opinion montrent, c'est-à-dire que si les choses vont mal, on en tient le Gouvernement responsable.



Tableau V.1 Degré de satisfaction générale
et de satisfaction vis-à-vis
le gouvernement provincial



La différence entre les répondants ayant quitté le Québec depuis 1978 et les autres est quasiment nulle — toujours inférieure à 0,01 dans le calcul des moyennes — ce qui peut nous servir de première indication du fait que ce ne sont pas nécessairement les plus insatisfaits des anglophones qui ont quitté le Québec. Nous aurons plus à dire sur cette question vers la fin de ce chapitre.

Notons aussi que les attitudes concernant le Gouvernement sont devenues plus négatives entre 1978 et 1983. La fraction de ceux qui se déclarent entièrement insatisfaits monte de la moitié à presque les deux tiers, et il n'y a même plus un seul répondant qui reste « très satisfait ».

5.3. Attitudes concernant l'économie du Québec

Les débats politiques de l'année 1978 tournaient autour de trois grands thèmes : la législation linguistique, l'économie et l'autonomie du Québec, mais c'est la performance économique qui dominait les esprits et les médias. Nous parlerons dans cette section des attitudes des anglophones concernant l'économie. Trois questions se trouvaient incluses dans le questionnaire lors de la première étape de l'enquête :

  • « Comment estimez-vous l'état de l'économie du Québec. Est-il très bon, plutôt bon, pas très bon, pas bon du tout? »

  • « Pensez-vous que l'état de l'économie du Québec peut affecter votre situation économique personnelle? » (Oui, beaucoup; oui, un peu; non)

  • « Comment jugez-vous le gouvernement provincial en ce qui concerne ses réussites dans les domaines économiques? Êtes-vous très satisfait, plutôt satisfait, pas trop satisfait, pas du tout satisfait? »

Les réponses à la deuxième de ces questions nous indiquent que la très grande majorité des anglophones se sentent beaucoup (56 %) ou du moins un peu (29 %) affectés par la situation économique québécoise. Seulement une minorité de 15 % se sent à l'abri des fluctuations. Ce résultat nous apprend deux choses : premièrement, les anglophones se voient comme dépendants en général des conditions qui les entourent et, deuxièmement, leur critique du gouvernement provincial ne s'arrête pas aux thèmes d'importance culturelle et symbolique.



Tableau V.2 Évaluation de l'état de l'économie au Québec selon son impact sur la situation personnelle du répondant



Les anglophones ne sont pas satisfaits de l'état de l'économie du Québec en 1978. La distribution des réponses dans le tableau V.2 nous rappelle celle de la satisfaction générale dans le tableau V.1. Elle indique de nouveau un niveau d'insatisfaction très élevé. Les corrélations entre les variables sont pourtant loin d'être parfaites (voir les valeurs de gamma dans les deux tableaux); ce ne sont donc pas toujours les mêmes répondants qui sont insatisfaits de la situation générale et qui se plaignent aussi de l'état de l'économie. Malgré la similarité apparente des distributions de réponses et malgré une opinion généralement assez négative, nous observons une variation considérable d'un répondant à l'autre. Si nous percevons dans tout cela une « attitude collective », comme nous l'avons dit plus haut dans ce chapitre, cela ne veut absolument pas dire que tous les anglophones sont d'accord entre eux sur toutes les questions concernant le Québec et son gouvernement. En réalité, leurs réponses semblent aussi différenciées que leurs origines et leurs expériences.



Tableau V.3 Degré de satisfaction vis-à-vis les réussites économiques du gouvernement provincial



Si on déplore l'état de l'économie, on est encore plus critique face au travail du gouvernement provincial dans ce secteur. La majorité des répondants se disaient déjà « pas satisfait du tout » en 1978; en 1983 nous trouvons que cette majorité s'est encore accrue. Rappelons que les années de notre enquête étaient non seulement des années de recul économique et de chômage élevé, mais aussi de « guerre des statistiques » dans les médias. Le Gouvernement du Québec a présenté à plusieurs reprises des calculs pour démontrer à quel point le Québec faisait les frais de la Confédération et le gouvernement fédéral n'a pas raté une chance de rétorquer. Pour l'opinion publique, la bataille préréférendaire fut menée en grande partie sur la scène économique, et elle fut perdue par le gouvernement provincial, comme on a pu l'apprendre par le vote populaire. Il se peut que les effets de la propagande de 1980 soient encore visibles dans nos données de 1983. De toute façon, l'insatisfaction devant la performance économique du gouvernement provincial est presque totale chez nos répondants, et elle est très intense puisque 60 % d'entre eux ont opté pour l'expression la plus négative.

5.4. Attitudes concernant la législation linguistique

En 1978 et en 1983 nous avons demandé aux anglophones de nous faire part de leurs attitudes à l'égard de la loi 101. Les questions étaient formulées de façon aussi similaire que possible, mais elles ne pouvaient être identiques. Pour qu'elles soient comprises de façon identique par tous les répondants, nous avons ajouté des précisions à la question principale. Les questions étaient les suivantes :

Q216 (1978) —

« Quels sont vos sentiments au sujet de la loi 101, c'est-à-dire la nouvelle loi concernant la langue française que le gouvernement du Québec a adoptée l'été passé? Êtes-vous généralement en faveur ou généralement contre (cette loi)? »

FQ29 (1983) —

« Quels sont vos sentiments au sujet de la loi 101, c'est-à-dire la loi concernant la langue française au Québec? Êtes-vous généralement en faveur ou contre (cette loi)? »

Les différences dans les précisions suivant la question principale sont assez mineures et leur effet fut encore atténué par le fait que l'enquêteur a repris son souffle et posé la deuxième question. Ce que les répondants ont retenu était vraisemblablement quelque chose comme « ... la loi 101... Êtes-vous en faveur ou contre? » On peut donc être assez sûr que la formulation légèrement variée de la question n'a pas influencé les réponses de façon significative. Néanmoins, il est bien possible que les deux questions aient été perçues comme quelque peu différentes, par leur contenu autant que par leur contexte politique, pour les raisons suivantes.

Pour beaucoup d'anglophones en 1978, la loi 101 pouvait représenter l'expression symbolique et culturelle d'une idéologie séparatiste. Loin d'établir « la paix sociale » dont parlait le ministre Laurin, cette loi avait donc un caractère menaçant. Mais cette loi n'avait pas, pour les non-francophones, ce caractère final et permanent que le Gouvernement a voulu lui donner en l'élevant au rang d'une « Charte de la langue française ». En anglais, dans les médias comme ailleurs, elle est toujours restée le « bill 101 », c'est-à-dire un document qui peut être loi autant que projet de loi, permanent autant que transitoire. En dépit de l'adoption de la Charte en 1977, la question linguistique était loin d'être réglée pour les anglophones, un an plus tard. Les mésaventures de la loi 22 du gouvernement libéral précédent, l'application par étapes prévue pour la loi 101, les débats, les procès, les tests prévus sur la constitutionnalité de la Charte, le succès très variable des tests de compétence linguistique en français, tout cela suggérait que la nouvelle législation linguistique pouvait bien être changée ou remplacée encore. Pour ceux qui croyaient que le Parti Québécois s'était surtout fait élire par « l'accident » du « vote négatif », notre question ne visait donc pas nécessairement une charte au-delà des partis et des vents politiques, mais plutôt un effort parmi tant d'autres de légiférer sur la question linguistique.

En 1983, le contexte politique avait changé complètement. Le référendum de 1980 était perdu et l'option souverainiste renvoyée aux calendes grecques. Mais les élections de 1981 avaient été gagnées et un Parti Québécois défait de ses idées et alliances les plus radicales s'était maintenu au pouvoir. Notre question concernant la loi 101 visait donc une réalité qui n'avait plus rien de provisoire ou transitoire. Malgré tout ce qu'on pouvait attendre de la Cour suprême, nul ne doutait que le parti au pouvoir avait la volonté et les moyens de défendre la Charte. Nos répondants ont donc réagi, en 1983, à une réalité qui était et, de toute apparence, resterait « the law of the land ». Comment ont-ils répondu?



Tableau V.4 Attitudes concernant la loi 101, 1978 et 1983



Entre 1978 et 1983, il y a eu peu de changements d'attitude envers la loi 101. L'opposition à la Charte est massive et quasiment générale, que ce soit au début ou à la fin de la période d'enquête et qu'elle vienne de tous les répondants ou seulement de ceux qui sont restés au Québec.

Les résultats en apparence contradictoires du sondage Sorecom mentionné au début de ce chapitre remettent-ils en question la fiabilité de nos données? Nous croyons que non, et pour au moins trois raisons. Premièrement, nous n'avons pas trouvé jusqu'ici de facteurs inhérents à notre enquête qui mettraient en doute ces résultats. Tout au contraire, la logique interne des réponses et la comparaison de nos résultats avec d'autres études nous ont confirmé la qualité et la fiabilité de nos données. Deuxièmement, la contradiction entre les données de Sorecom et les nôtres n'est qu'apparente. Leur question visait une évidence et une pratique bien acceptée : tous les gouvernements récents du Québec ont légiféré dans le domaine linguistique. Qui dirait que tout cela était illégitime? Troisièmement, qui accepte un principe en général peut bien s'opposer à l'expression concrète de ce principe. « Protéger la langue française » est une belle chose qui n'est ni douloureuse ni coûteuse. On peut très bien appuyer une telle idée avec enthousiasme. Mais la loi 101, c'est le symbole devenu concret, ce sont les risques, les tests, les procès. Autrement dit, notre formulation a évoqué pour nos répondants tout ce qui était douloureux; ces mêmes anglophones auraient très bien pu répondre de façon très positive à la question posée par les enquêteurs. Ce qui est près et précis peut faire mal; ce qui est loin et vague ne nous touche guère1.

5.5. Émigration conditionnelle

Jusqu'ici nous avons analysé certains aspects de l'insatisfaction des anglophones face à la situation — ce qui veut vraiment dire leur situation — au Québec. Les résultats se résument par le constat d'un très haut niveau d'insatisfaction. En l'absence de mécanisme d'action politique efficace, l'émigration hors du Québec s'est offerte à beaucoup d'anglophones, surtout aux jeunes, comme une alternative. À partir du moment où le Gouvernement a parlé d'un référendum sur la souveraineté du Québec, on a facilement pu lire et entendre parler d'émigration, voire même d'un exode massif si jamais un tel référendum était gagné.

Nous nous proposons d'étudier deux aspects de cette « émigration conditionnelle ». D'abord, il s'agit de voir si la « menace d'émigration » n'est qu'une tactique d'une petite minorité ou si c'est là l'expression fréquente et acceptée de la frustration de la majorité. Deuxièmement, nous verrons si le motif de l'indépendance a gardé ou perdu de sa force après l'issue du référendum de 1980. Finalement, nous tenterons de comparer l'importance de ce motif à celle d'autres facteurs qui pourraient motiver l'émigration.




1 L'étude de M. Donald Taylor pour le compte de l'Office de la langue française confirme l'opposition massive à la loi 101. [retour au texte]




Une précision s'impose tout de suite concernant la formulation de « la question ». En 1978 on ne connaissait ni la forme, ni le contenu de la question référendaire, ni d'ailleurs si et quand il y aurait un référendum. Les protagonistes, sur la scène politique, parlaient de souveraineté, d'autonomie, d'indépendance et d'association. Le débat manquait de clarté parce que ni la position du Gouvernement, ni la formulation de « la question » n'étaient vraiment arrêtées. Si on peut interpréter l'incertitude prolongée de ces années comme un processus de recherche de la voie à suivre, de sensibilisation de l'électorat et d'élaboration d'une formule nuancée, il ne fait aucun doute que pour beaucoup d'électeurs, il s'agissait avant tout d'une séparation entre le Québec et le Canada.

Qu'il l'ait mérité ou non, le gouvernement du Parti Québécois représentait pour les anglophones, en 1978, une combinaison inquiétante de crise économique, de francisation et de séparatisme. Bon nombre de personnes étaient prêtes à attendre la fin de la crise et à envoyer leurs enfants à l'école française, mais leur patience s'arrêtait à l'indépendance. Laissons parler les chiffres.

Le tableau V.5 compare les intentions de quitter le Québec avec le motif et sans le motif de l'indépendance. Le résultat est frappant. La proportion de ceux qui disent « certainement » émigrer monte de 8,7 % à 42,8 % et la proportion de ceux qui vont « probablement » le faire, de 28,5 % à 32,7 %.

Le total de ceux qui tendent vers l'émigration passe donc du simple au double, de 37,2 % à 75,5 % et celui de ceux qui sont le plus convaincus se multiplie par un facteur de presque cinq. Ceci révèle plus que la simple opposition à une option politique ou à un parti dont le programme commence par le fameux paragraphe un. Montréal est la résidence normale et accoutumée de ces anglophones et le Québec, la terre natale de la majorité d'entre eux. Mais les trois quarts songent à l'abandonner si jamais l'indépendance se faisait et un quart seulement se voit habiter un Québec indépendant.



Tableau V.5 Probabilité d'émigration hors du Québec
dans les cinq années à venir
et probabilité si le Québec devenait
un pays indépendant, 1978


Tableau V.6 Probabilité d'émigration hors du Québec dans les cinq années à venir d'après l'issue d'un référendum sur l'indépendance, 1978



L'indépendance est évoquée de façon générale seulement dans la question que nous venons d'étudier. Quelles seraient les attitudes si on parlait plus précisément d'un référendum?

La première colonne du tableau V.6 montre des chiffres assez semblables à ceux de la deuxième colonne du tableau précédent. De nouveau, plus de 70 % des répondants expriment l'intention d'émigrer si « le référendum sur l'indépendance » était gagné, et un petit nombre seulement ne s'en inquiète pas du tout. Notons qu'on n'y parlait pas d'une question référendaire sur un mandat dont le résultat serait sujet à un nouveau vote. Le référendum hypothétique de notre question aurait directement établi l'indépendance. Un tel référendum aurait l'avantage de régler la question et d'éliminer la menace perçue par nos répondants. C'est pourquoi tant d'entre eux laisseraient tomber leurs projets d'émigration, une fois rassurés par un référendum clairement perdu. Seulement 6,8 % quitteraient néanmoins le Québec, et un autre 15,6 % le quitteraient « probablement ». Dans les intentions de départ, ce total de 22,4 % est le plus bas rencontré pour les quatre questions. Malgré les autres frustrations dont ils nous ont fait part, presque quatre anglophones sur cinq disent non à l'idée de quitter le Québec dans ces conditions. Il n'y a pas de doute que la menace d'une indépendance était, en 1978, un déterminant extrêmement puissant des intentions de rester ou non au Québec.

En passant au tableau V.7, nous voyons que le motif de l'indépendance par référendum n'a rien perdu de sa menace. L'idée d'élections « référendaires » s'était introduite dans les débats une fois que le Parti Québécois s'était montré capable de se faire élire de nouveau, malgré le revers du référendum. Cette force d'attraction populaire du Parti et de premier ministre, ne pourrait-elle pas être mobilisée aux fins de l'indépendance? Cette idée était attrayante pour certains, sans doute, mais pas pour les anglophones. Ils se sont dits prêts à partir en proportions presque égales à celles du tableau précédent. Il n'y a donc pas eu de changement d'attitudes concernant l'indépendance, quelles qu'en soient les modalités.



Tableau V.7 Probabilité d'émigration hors du Québec
si le Parti Québécois gagnait
des « élections référendaires », 1983



L'indépendance du Québec est perçue, nous l'avons vu, comme un danger majeur par nos répondants, si majeur en fait qu'il pourrait motiver un exode massif. Qu'en est-il pour les autres sources d'insatisfaction? La situation économique et politique, la législation linguistique sont-elles aussi des raisons de quitter le Québec pour un grand nombre d'anglophones? Puisque ces sources d'insatisfaction ne se prêtent pas aussi facilement aux questions hypothétiques que le référendum, nous avons posé la question de la façon suivante :

« Voici une liste de motifs pour lesquels certaines personnes quitteraient le Québec. Lequel serait le plus important pour vous? Lequel serait le deuxième en importance? Le troisième? Le quatrième? Le cinquième? »

Cinq réponses étaient inscrites sur une carte que l'enquêteur passait au répondant pour l'aider à établir l'ordre d'importance des cinq facteurs. Puisque les mêmes éléments peuvent aussi justifier qu'un individu puisse rester au Québec, nous avons utilisé la même carte dans les deux questions distinctes, la question 210 qui vient d'être citée, et la question 209 qui lui était semblable sauf qu'elle cherchait les motifs de rester au Québec.

Regardons d'abord les raisons de rester au Québec. La troisième colonne du tableau V.8 se lit presque comme un commentaire sur la situation générale des anglophones. On est là parce qu'on a une situation économique jugée satisfaisante, vu les alternatives. C'est le facteur de très loin le plus important, mentionné en premier lieu par plus des deux tiers de l'échantillon. En fait, il fallait s'y attendre : un bon emploi est la raison souvent la plus importante et certainement la plus facile à donner pour justifier un lieu de résidence. La présence d'amis et de membres de la famille au Québec est donnée par 36,2 % des répondants comme justification de leur présence à Montréal. Il est clair que certains ont dû faire un choix un peu forcé, entre les premières et dernières réponses. Les autres facteurs jouent un rôle presque négligeable. Peu d'anglophones restent au Québec à cause des conditions politiques et économiques, et encore moins à cause de la loi 101.



Tableau V.8 Importance de cinq facteurs
dans les décisions de quitter le Québec
ou de rester au Québec, 1978a



La première colonne du tableau est plus intéressante. De nouveau, nous trouvons que l'emploi et la situation économique personnelle dominent comme motifs, sauf que cette fois, c'est comme motifs d'émigration. Leur prépondérance est cependant beaucoup moins forte que dans le cas des raisons de rester au Québec. À l'autre extrême, le fait que les amis et la famille demeurent ailleurs ne compte pas pour grand-chose. Les amis et parents les plus importants de nos répondants se trouvent probablement à Montréal et leur importance se reflète dans les 36,2 % de la troisième colonne. De toute façon, l'image d'une communauté anglophone de Montréal fortement lice aux autres anglophones d'Amérique ne se renforce pas par ces données-ci, même si nous ne pouvons l'invalider.

Les trois autres facteurs ont une importance moyenne comme motifs de départ. Les conditions économiques ne se méritent pas souvent la première place, mais la valeur moyenne (2,8 dans la deuxième colonne) confirme que leur importance générale est semblable à celle des conditions politiques et de la législation linguistique. Il y a d'ailleurs un consensus assez fort sur l'ordre de ces facteurs; les écarts types sont généralement plutôt faibles.

Qu'avons-nous appris par ces comparaisons? Nous avons, en premier lieu, constaté que l'insatisfaction, quoique significative et généralisée, ne constitue pas en elle-même une raison suffisante pour justifier le départ du Québec. Nous avons aussi appris que la peur d'une indépendance du Québec est un facteur de première importance, probablement le plus important de tous ceux que nous avons étudiés. Puisque l'indépendance est hypothétique tandis que les sources des autres facteurs sont réelles, nous ne pouvons les comparer directement. Finalement, nous avons vu que la législation linguistique, qui a causé tellement d'émotions à l'époque, ne semble finalement pas très importante comme motif de départ. Serait-ce parce qu'après tout elle n'a pas tellement affecté la vie quotidienne, du moins pas encore en 1978? Quoi qu'il en soit, nos résultats confirment ce qu'ont prouvé presque toutes les études d'émigration : la dominance des motifs économiques.

Au septième chapitre de ce rapport, nous aurons l'occasion de vérifier le lien entre les attitudes et le comportement migratoire. Jusqu'ici nous avons considéré les intentions et les opinions comme indicatifs d'attitudes. Nous avons vu que les attitudes des anglophones concernant la situation du Québec et les politiques de son gouvernement péquiste étaient très négatives et allaient jusqu'au point où les trois quarts des répondants prévoyaient quitter le Québec si jamais le parti au pouvoir réussissait ce qu'il avouait être son but primordial. Mais ce ne sont toujours que des attitudes qui n'obligent pas à agir ni à compromettre la situation économique des personnes qui les partagent.

5.6. Attitudes, contacts et comportements linguistiques

Dans cette section, nous examinerons les liens entre attitudes, contacts et comportements linguistiques. Les attitudes dont nous parlons ici concernent la situation générale au Québec, la satisfaction à l'endroit du gouvernement de l'époque et la position prise par rapport à la Charte de la langue française. Les contacts sont ceux dont nous avons parlé dans le troisième chapitre, c'est-à-dire les contacts avec les francophones à travers le voisinage, le travail et les liens d'amitié. Ces trois formes de contacts se trouvent intégrées dans l'indice de contact que nous avons déjà utilisé dans le tableau III.9. L'indice d'utilisation du français repose sur la langue parlée dans les endroits publics, à la maison et avec les amis, ainsi que sur la langue des livres et revues lus par le répondant. Nous avons ajouté un indice de compétence en français dérivé directement des auto-évaluations des répondants.

Hypothèse 1

Les contacts avec le monde francophone influencent de façon positive les attitudes envers le Québec, son gouvernement et les politiques prioritaires de ce gouvernement.

Hypothèse 2

La compétence en français favorise la compréhension des conditions et des politiques du Québec francophone.

Hypothèse 3

Plus un anglophone utilise la langue française, plus il sera favorable à la loi qui protège cette langue au Québec et au gouvernement qui en est l'auteur.

Ces trois hypothèses ont comme base commune l'idée que les anglophones se sentent frustrés et ont des attitudes négatives parce qu'ils ne sont pas capables d'interaction et restent isolés de la majorité québécoise. Il en découle tout directement que pour changer les attitudes, on n'aurait qu'à améliorer l'intégration des anglophones dans la société francophone en leur apprenant le français et en les mettant en contact avec autant de francophones que possible.

Pour la vérification des hypothèses, nous nous limiterons aux données de 1978, plus complètes, et à une présentation des données par tendances centrales (moyennes) et des corrélations sous forme agrégée (coefficients de corrélation de Pearson). Les distributions plus complètes des réponses ont déjà été présentées dans les chapitres précédents.

Les données du tableau V.9 ne nous permettent pas de retenir clairement l'hypothèse 1. Même si nous observons une corrélation constante entre les contacts et les cinq mesures d'attitudes, cette corrélation est si faible qu'elle ne peut être invoquée pour justifier une politique de stimulation de contact. Pour chaque attitude nous observons une légère amélioration due à une augmentation des contacts, mais dans aucun des cas l'association n'est assez forte pour être statistiquement significative. Le plus qu'on puisse dire c'est qu'une mesure générale des contacts est liée très faiblement aux attitudes concernant le Gouvernement (Q214, Q212, Q215) mais n'a rien à voir avec les attitudes concernant la législation linguistique de ce gouvernement. L'hypothèse 1 est donc à rejeter.

La deuxième hypothèse a produit des résultats similaires. Être plus compétent en français n'influence que très peu les attitudes prises en considération. De nouveau, les résultats sont cohérents, dans le sens que la tendance, quoique faible, va toujours dans la même direction. Comprendre le français améliore les attitudes envers un gouvernement qui a fait du français une cause célèbre, mais cette amélioration est minime. La seule corrélation significative est celle (gamma = 0,23) entre attitude favorable à la loi 101 et compétence en français, mais même dans ce cas, la compétence linguistique n'explique qu'une fraction infime de la variation des attitudes. Nous rejetons donc aussi la deuxième hypothèse.

Dans la deuxième colonne du tableau, nous trouvons un résultat plus intéressant. Il y a en fait une corrélation significative entre l'utilisation du français et les opinions favorables à la loi 101. Elle est d'ordre moyen (gamma = 0,47) et se maintient pour les différents sous-groupes de l'échantillon. Nous pouvons donc retenir partiellement l'hypothèse 3, mais seulement en ce qui concerne les attitudes envers la politique linguistique. Pour toutes les autres variables, nous trouvons des résultats presque identiques, c'est-à-dire une cohérence des tendances, mais une association peu significative d'un point de vue statistique.



Tableau V.9 Corrélations entre attitudes de satisfaction
et compétence en français,
utilisation du français
et contact avec les francophones, 1978
(coefficients gamma; nombres entre parenthèses)



Comment interpréter ces résultats généralement décevants? Pourquoi le contact sous toutes ses formes — linguistiques et sociales — n'est-il pas un véhicule capable d'améliorer les attitudes de manière significative? Nous avons deux suggestions qui pourraient expliquer au moins partiellement nos résultats. Premièrement, il y aurait lieu d'étudier plus en profondeur les formes et l'intensité des contacts. Il y a des contacts stimulants, réconfortants et qui nous font sentir bien dans notre peau. Mais il y a aussi les contacts en milieu compétitif qui ont un aspect de menace. L'étude de la conscience linguistique a montré que « ceux qui connaissent mieux les francophones sont beaucoup plus prêts à accepter le changement linguistique qui favorise ces derniers » (Locher, 1983, tome III, p.119). La sympathie envers la cause des francophones passe probablement plus par les amitiés personnelles que par le contact forcé.

Un deuxième élément d'interprétation concerne les résultats relatifs aux hypothèses 2 et 3. Ces hypothèses auraient beaucoup plus de valeur si le gouvernement du Québec de l'époque avait vraiment été perçu comme le seul maître d'oeuvre de la cause francophone. Tel n'était pas le cas. Pour les anglophones, avoir des attitudes favorables à la cause des francophones ne voulait pas nécessairement dire être favorable au Parti Québécois et à ses politiques. Le Parti libéral québécois, dont les leaders d'ailleurs parlent l'anglais avec un accent français beaucoup plus prononcé que celui de René Lévesque, constituait une autre option. S'il n'y avait eu que le Parti Québécois, une attitude ouverte chez les anglophones envers la francophonie les aurait orientés vers ce Parti. L'existence d'une option plus acceptable a dû réduire nos corrélations à un niveau très bas.

Le tableau V.10 reprend la même problématique que le tableau précédent, mais en substituant les probabilités d'émigration aux attitudes. Cette fois, le résultat est un peu plus concluant, dans le sens qu'une corrélation est visible, quoiqu'assez faible. Ceux qui ne quitteraient « certainement pas » le Québec, qu'il y ait indépendance ou non, connaissent mieux le français, l'utilisent plus souvent et ont des contacts avec plus de francophones dans leur réseau social. Les tendances se répètent presque sans exception à travers tout le tableau. Mais on ne voudra certainement pas exagérer leur signification. Les valeurs du coefficient gamma, que nous incluons dans le tableau V.10 pour faciliter la comparaison avec le tableau V.9, ne sont pas fortes.

Cette fois nous pouvons donc retenir les trois hypothèses, mais avec beaucoup de réserve. Elles ne se confirment que pour un seul type d'opinion et même là, les différences ne sont pas toujours très marquées.



Tableau V.10 Moyennes de compétence en français, utilisation du français et contact avec les francophones, selon la probabilité d'émigration du Québec, 1978



5.7. Conclusion

Cette analyse des attitudes des anglophones envers le gouvernement du Québec et la politique linguistique, nous mène à trois conclusions majeures.

  1. Les attitudes des anglophones envers le gouvernement du Parti Québécois sont très négatives. Peu d'anglophones sont satisfaits des politiques économiques et linguistiques. Nous décelons un état d'insatisfaction presque général. Une majorité écrasante des répondants pense qu'au Québec « les choses vont mal ».

  2. Il y a peu de changement d'attitudes entre 1978 et 1983, mais la tendance générale est à la baisse. Les répondants sont devenus encore plus insatisfaits en l'espace de cinq ans. Même en écoutant seulement les anglophones qui sont restés à Montréal, cette tendance à la baisse se confirme. Ceux qui ont quitté le Québec n'étaient donc pas seulement les plus insatisfaits.

  3. Il y a une tendance d'amélioration des attitudes face à l'émigration chez les anglophones qui sont socialement et linguistiquement les moins à l'écart de la majorité francophone. Mais cette tendance est généralement faible et significative presque uniquement pour l'attitude la plus radicale exprimée par ceux qui ne quitteraient certainement pas le Québec.

Dans un sens, ce chapitre ne fait que confirmer ce qu'on a senti à l'époque et ce qui s'est confirmé par les votes depuis. Le régime du Parti Québécois fut un régime de grands débats, de controverses et d'innovations législatives qui n'ont guère gagné la faveur de l'électorat anglophone. Mais dans un autre sens, nous avons vu des choses nouvelles. Le groupe hétérogène que constitue la communauté anglophone de Montréal a montré une unité idéologique surprenante. Malgré les tendances de francisation évidentes dans certains domaines, la Charte de la langue française n'est pas plus populaire en 1983 qu'elle ne l'était en 1978. Et finalement, quand il s'agit de rester ou non au Québec, la prépondérance des motifs économiques n'est pas mise en cause.







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