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Les anglophones de Montréal; émigration et évolution des attitudes 1978-1983

CHAPITRE VI
Attitudes et comportements
de distance sociale




Les anglophones
de Montréal;
émigration et évolution
des attitudes
1978-1983






6.1. La notion de distance sociale

De façon très générale, la distance sociale est la distance mesurée en termes sociaux entre les membres de groupes en fonction de leur appartenance à des milieux jugés supérieurs ou inférieurs. On distingue souvent la distance verticale, qui est définie par la position des individus ou groupes dans une hiérarchie de valeurs ou de position de prestige, de la distance horizontale. Cette dernière est traitée dans ce chapitre.

Nous pouvons mesurer la distance sociale horizontale en étudiant la qualité des relations sociales. Chacune des relations a en fait une certaine durée, un niveau d'intensité et diverses caractéristiques qui la rendent distincte et comparable à d'autres. En principe, il n'y a pas de nécessité théorique à se limiter aux aspects mentaux de la distance sociale, telle qu'exprimée par les attitudes des membres d'un groupe envers ceux d'un autre groupe. En pratique ces attitudes ont pourtant dominé le champ de recherche pendant plusieurs décennies depuis les premiers travaux présentés par Bogardus (1926; 1933). Ce n'est que depuis la Deuxième Guerre mondiale qu'on a commencé à étudier les comportements en tant qu'indicateurs de distance sociale et à les comparer aux attitudes, par exemple dans les travaux de Allport (1946; 1954) et de Blalock (1966). Certains aspects de l'écart entre les attitudes et les comportements de distance sociale au Québec ont fait l'objet des travaux de Jones et Lambert (1959; 1967), ainsi que de Lieberson (1970). Nous avons présenté une analyse préliminaire de certains aspects de cette problématique concernant les anglophones de Montréal (Lange, Lipkin et Locher, 1980).

Il serait tentant de décrire la distance entre les anglophones et les francophones en termes de différences culturelles, y compris la différence entre les langues. Cet accent sur la culture a longtemps été typique des « études ethniques » au Canada. Pourtant, il n'est pas sûr qu'une telle approche se pratiquerait facilement dans notre cas. La communauté anglophone est hétérogène; contraster les deux cultures ne lui rendrait pas justice. L'intérêt est précisément de voir comment les limites sociales sont maintenues en dépit de l'absence de contrastes culturels très prononcés (en dehors de la langue). Ce n'est souvent qu'une idée de différence qui sépare les groupes plutôt que des différences objectives très marquées (Barth, 1969). Nous avons donc essayé de capter cette notion de distance et de différence entre les identités ethniques tout autant que de mesurer la distance sociale de façon traditionnelle.

Un des intérêts principaux de notre étude est qu'elle permet de comparer cette dimension mentale de la distance sociale au comportement correspondant. Ce comportement inclut nécessairement plusieurs formes de contacts dont nous avons parlé dans le chapitre III. Pourtant, il y a une distinction importante que nous devons faire maintenant, entre contact personnel et contact impersonnel. Il se pourrait bien qu'on n'ait pas les mêmes attitudes envers un groupe qu'on connaît par contact personnel et direct qu'envers un autre groupe qu'on ne côtoie que de façon impersonnelle. Le contact impersonnel avec les francophones pourrait laisser un anglophone dans une position quelque peu isolée, sans engagement direct et donc sans chance de vérifier ses attitudes positives ou négatives, dans la réalité des relations humaines. Le vrai test des stéréotypes se trouve dans les liens personnels.

Une autre forme d'isolement est celle des gens favorisés par leur classe sociale. Les études de Lambert ont montré que les attitudes positives des anglophones étaient liées à leur position de statut social élevé et de pouvoir (Jones et Lambert, 1959; 1967. Lambert, 1970). Tous les indicateurs de la classe sociale — revenu, occupation et éducation — étaient associés aux attitudes envers d'autres groupes, dans ce cas envers les immigrants. Ceci peut suggérer la conclusion que des personnes de statut élevé profitent d'un isolement social, sorte de protection contre le contact direct et personnel avec les groupes dont le statut est défini comme inférieur. Ils font l'expérience de contacts agréables et avantageux puisqu'ils n'ont rien à craindre. Il n'y a pas de menace, d'où des impressions, souvenirs et attitudes positifs. Par contre, les anglophones de statut social inférieur, moins protégés, auraient quelque chose à craindre de la compétition des autres groupes. Leurs attitudes seraient donc moins ouvertes et plutôt négatives.

6.2. Hypothèsese

À la suite de ces constatations, nous pouvons maintenant formuler trois hypothèses concernant la distance sociale des anglophones, qui reprennent les trois motifs d'isolement, de niveau d'expérience et de menace. La taille modeste de l'échantillon de 1978 ne nous permet pas de vérifier les hypothèses simultanément et de maintenir constants tous les facteurs qui pourraient influencer les relations entre les variables. L'échantillon de 1983 étant encore plus réduit, nous devons renoncer aux comparaisons diachroniques. Ce qui nous est pourtant permis, c'est de vérifier les hypothèses une par une et de leur donner un ordre de priorité à l'intérieur de l'échantillon.

Hypothèse 1

La corrélation entre attitudes et comportement de distance sociale sera faible ou nulle parce que beaucoup d'anglophones ont peu de chances de vérifier leurs attitudes dans la pratique.

Si cette hypothèse se révèle correcte, ceci veut dire que dans un grand nombre de cas nous trouverons une incohérence ou même une contradiction ouverte entre attitudes et comportement. Le « bon sens » naïf voudrait qu'on s'attende à une corrélation fortement positive entre attitudes et comportement. L'hypothèse 1 propose qu'on ne peut s'attendre à cela, du moins pas de façon générale, parce qu'un bon nombre d'anglophones n'ont pas la possibilité de vérifier leurs attitudes dans la vie quotidienne. Il s'agit donc souvent d'attitudes non confirmées, de notions vagues et d'images idéalisées.

Hypothèse 2

Les anglophones ont des attitudes favorables envers les francophones dans la mesure où ils ont peu de contacts avec eux. L'isolement réduit donc la distance sociale définie à partir des attitudes.

Si une communauté fonctionne largement avec ses propres institutions, on peut la qualifier d'« institutionnellement complète » (Breton, 1964). Ceci est certainement le cas des anglophones qui, en 1978, pouvaient en majorité compter sur leurs propres institutions, telles qu'hôpitaux, écoles, banques, églises, médias, etc. Cet isolement institutionnel du monde francophone est partiellement lié à l'isolement géographique. Plusieurs études ont relevé un degré de ségrégation résidentielle très élevé à Montréal, certainement le plus élevé au Canada (Lieberson, 1970; Balakrishnan, 1976). Nous avons regroupé nos répondants d'après la proportion d'anglophones dans leur milieu résidentiel pour permettre une estimation approximative de leur isolement au point de vue résidentiel.

Hypothèse 3

Les attitudes négatives reposent sur une perception de menace et de compétition. Ceux qui sont moins menacés exhiberont moins de distance sociale.

Il n'est pas facile de trouver un indicateur direct de la menace et des craintes ressenties par les anglophones. On pourrait penser aux mesures de classe sociale, mais elles laissent beaucoup à désirer aussi longtemps qu'on ne peut contrôler ce qui se passe en milieu de travail. Nous pouvons dire, par exemple, qu'un répondant détient une bonne position dans une entreprise, mais nous ne savons pas si sa position est menacée par le fait que l'entreprise préfère, dans la conjoncture actuelle, promouvoir ses employés francophones. L'occupation comme telle n'est donc pas un bon indicateur de menace, objective ou imaginée. Par contre, nous pouvons nous servir de la compétence en français comme indice de menace. Les anglophones compétents en français ont beaucoup moins à craindre des francophones que ce n'est le cas pour les unilingues. Puisqu'ils sont plus à l'abri, ils auront des attitudes plus positives et leur distance sociale sera moindre.

Avant la vérification des hypothèses nous aurons à présenter les données concernant chacune des variables de distance sociale. Le lecteur dont l'intérêt est plutôt théorique se rendra directement à la section 6.6. Celui dont l'intérêt est plus empirique trouvera dans la section 6.3 une récompense inattendue pour avoir absorbé et digéré tant d'attitudes négatives dans le chapitre précédent.

6.3. Les attitudes de distance sociale

Les indices de distance sociale ont toujours un certain aspect fictif. On pose des questions hypothétiques qui n'ont pas toujours beaucoup de rapport avec la réalité. On évoque des situations qui peuvent même paraître carrément ambigües ou impossibles, telle, pour un Juif conservateur, celle évoquée par la question 228 concernant le mariage. L'avantage des indices n'est pourtant pas négligeable. Ils permettent d'atténuer les effets de certains stéréotypes et principes qui n'affectent qu'une seule des composantes. Puisque les questions sont arrangées afin de permettre de dire oui ou non dans plusieurs contextes hypothétiques, l'indice peut exprimer la somme totale des attitudes envers un autre groupe indépendamment des situations particulières.

Nous avons choisi des questions conformes aux exigences d'un indice du type de Guttman. La logique de cet indice veut qu'il y ait corrélation positive entre tous les éléments et que les éléments soient arrangés dans une hiérarchie où une réponse positive suppose des réponses positives aux questions inférieures dans la hiérarchie. Un coefficient de fiabilité permet de savoir si un indice se conforme bien à ces deux exigences. Notre indice d'attitudes de distance sociale s'y conforme très bien (alpha = 0,92). Voici les questions et la distribution des réponses.

Il paraît évident à la lecture du tableau VI.1, qu'un très grand nombre d'anglophones ont répondu « très volontiers » à chacune des questions. En fait, les attitudes sont si positives qu'il semble difficile de dire quoi que ce soit sur les quelques individus qui ont fait preuve de réticence en disant « non » ou « pas du tout ». Somme toute, nous trouvons très peu de distance sociale entre nos répondants anglophones et le groupe francophone, du moins en ce qui concerne les objets de nos questions.



Tableau VI.1 Distribution des réponses aux questions concernant la distance sociale
envers les francophones



Pourtant, le tableau n'est pas entièrement exempt de nuance. Par exemple, il y a toujours entre 16 % et 26 % des répondants qui choisissent la deuxième réponse, ce qui équivaut à un refus de cocher la première. Ils sont près d'un cinquième en moyenne, qui ne se décident pas pour un « très volontiers ». Nous voyons aussi que la première des sept questions sort de l'ordinaire puisqu'un bon nombre répond avec un refus, parfois un refus catégorique. Les attitudes peuvent être énormément positives en général, mais pour une minorité significative d'anglophones, la tolérance s'arrête à la question du mariage. L'analyse par groupes d'origine a d'ailleurs montré qu'il s'agit ici surtout des répondants juifs qui ne se disent pas prêts à tolérer des alliances avec des personnes qu'ils présument ne pas être juives. Contre 2 % des autres répondants, 47 % des répondants juifs se trouvent dans les deux dernières catégories de la question 228.

Dans l'ensemble, rappelons-le, nous trouvons très peu de distance sociale en terme d'attitudes. La très grande majorité des anglophones accepterait un francophone comme collègue de travail, voisin, membre d'une association, visiteur, ami personnel et même comme beau-frère ou belle-soeur. Cette tolérance n'est guère l'expression d'une population qui se sentirait victime de discrimination, d'agression politique et même de persécution. Comment réconcilier ces attitudes avec celles du tableau en annexe où nous constatons que 56 % des répondants perçoivent des préjugés et 72 % de la discrimination dans l'emploi à l'égard des anglophones? Ces dernières perceptions s'accordent bien avec les attitudes envers le Gouvernement du Québec présentées dans le chapitre précédent. Le tableau VI.1 ne reflète-t-il donc pas la vérité? Nous pouvons répondre à cette question en comparant les attitudes aux comportements correspondants. C'est d'ailleurs ce que nous allons faire maintenant.

6.4. Les comportements de distance sociale

Quels comportements sociaux maintiennent une distance entre les individus et les groupes? On pourrait penser aux actes d'agression, de persécution, à l'expression de colère et de haine, mais d'autres sont plus ordinaires et tout aussi efficaces. On peut ignorer une personne et ainsi l'isoler ou on peut décourager les échanges et interdire les mariages « mixtes ». Même un effort positif comme l'établissement d'un réseau de services sociaux peut comprendre la fonction latente d'exclure — et donc d'isoler — une population qui serait desservie par d'autres institutions. Par exemple, une école réservée aux enfants anglophones aurait comme fonction « manifeste » ou officielle de donner de l'enseignement à ces enfants, y compris l'enseignement de la langue française. La fonction latente de cette école serait pourtant de maintenir la distance entre anglophones et francophones, puisqu'une partie importante de la socialisation de ces enfants se ferait dans un milieu linguistiquement homogène et isolé.

Nous parlerons ici de cinq indicateurs de comportement susceptibles de mesurer la distance sociale et choisis afin de constituer des parallèles avec quatre des sept attitudes présentées auparavant. Ils concernent la présence de francophones dans les couples et les belles-familles ainsi que parmi les amis, voisins et collègues de travail. Nous ne reprenons pas par hasard ici le thème du contact avec les francophones puisque si on veut parler de distance sociale dans les comportements, il nous faut absolument parler des mesures de contact. Ce comportement de distance sociale est l'opposé du contact avec l'autre groupe.

Le tableau suivant présente chacune des cinq variables de comportement qui formeront plus tard notre indice de comportement de distance sociale. Le terme comportement doit être compris dans un sens large pour inclure non seulement les actes d'un individu, mais aussi la réalité créée par ses actes. Ainsi, la première variable reflète l'acte de s'être marié avec un ou une francophone, tandis que la deuxième comprend la réalité des interactions (présumées, admettons-le) avec des francophones. Pour les trois autres variables, nous avançons le même raisonnement que dans le chapitre sur les contacts. En l'absence d'observation directe, nous choisissons l'existence de francophones dans l'entourage social des répondants comme indicateur de contact avec ces francophones.



Tableau VI.2 Cinq variables indiquant la distance sociale dans le comportement des anglophones



De façon très générale, les comportements indiqués par les variables, dans le tableau VI.2, montrent une ouverture significative vers les francophones, seulement dans le cas des voisins et des collègues de travail. Plus de la moitié des répondants ont au moins un francophone comme voisin et plus des deux tiers en ont un parmi cinq collègues de travail. S'il y a distance sociale dans leurs comportements, elle ne se révèle, de toute façon, pas très forte à travers ces variables. Les choses sont pourtant différentes concernant les amitiés et les mariages. Dans ces domaines qui touchent une sphère plus intime de l'existence, les francophones sont presque totalement absents. À première vue, cette absence peut paraître surprenante puisque c'est souvent par le travail et le voisinage que se forment les amitiés, et par les amitiés, les mariages. Serions-nous donc en train d'observer la percée récente des francophones dans un monde résidentiel et un monde du travail auparavant réservés aux anglophones, percée qui se traduirait, dans une ou deux générations, par un taux plus élevé de mariages mixtes? Ou est-il est erroné de présumer que les collègues deviennent des amis et les amis, des époux? Il y a probablement du vrai dans ces deux raisonnements, de même que dans le suivant. Le monde anglophone étant fort hétérogène du point de vue ethnique, l'absence des francophones ne veut pas toujours dire que tous les contacts se passent entre anglophones. La présence des autres ethnies réduit par nécessité la représentation des francophones. Un haut degré de distance sociale envers les francophones n'indiquerait donc pas que les anglophones vivent totalement cloisonnés et repliés sur eux-mêmes, mais plutôt que ce qu'ils pratiquent comme ouverture ne se fait pas seulement vers les francophones.

6.5. Le désaccord entre attitudes et comportements

Les attitudes et les comportements des anglophones de notre échantillon paraissent contradictoires. Les attitudes montrent très peu de distance sociale tandis que les comportements montrent, au contraire, une distance forte et prononcée entre nos répondants et les francophones de Montréal. Chacune des distributions est très concentrée vers l'extrême de l'indice, tendance qui est bien visible dans le graphique VI.1.

Si on veut voir les attitudes comme un miroir ou comme l'image inverse des comportements, il ne faut pourtant pas perdre de vue certaines différences évidentes dans le graphique. Par exemple, la distorsion de la distribution des attitudes est beaucoup plus forte que celle des comportements. En fait, presque deux tiers des répondants ne dévoilent tout simplement aucune distance sociale et se déclarent ouverts à tous les contacts avec les francophones. L'indice des comportements ne connaît pas une telle concentration vers la valeur extrême. Une autre différence est que les valeurs moyennes, entre 0,2 et 0,8, comprennent une très petite minorité des répondants si on regarde les attitudes, mais une minorité assez forte si on se penche sur les comportements. Finalement, les comportements varient entre les valeurs extrêmes de 0 et 1 tandis que les attitudes n'occupent, à toutes fins utiles, que la moitié de l'indice, soit de 0 à 0,5.



Graphique VI.1 Attitudes et comportement
de distance sociale



Y a-t-il correspondance entre attitudes et comportements? Une augmentation des contacts entraîne-t-elle une amélioration correspondante des attitudes? Le tableau VI.3 montre que ceci n'est pas nécessairement le cas. Tout d'abord, nous trouvons des coefficients de corrélation assez faibles entre les deux indices (gamma = 0,17; r = 0,10).



Tableau VI.3 Attitudes de distance sociale selon le comportement de distance sociale



Ceci veut dire que beaucoup de monde exprime une distance sociale faible tout en vivant loin des francophones dans presque tous les sens. Ensuite nous observons la même distorsion — quoiqu'affaiblie par le recodage — que dans le graphique VI.1, c'est-à-dire une forte concentration dans les catégories « faible » des attitudes et « fort » des comportements. Finalement, nous voyons une forte variation des chiffres dans les « cases » du tableau, d'un minimum de 0 à un maximum de 141. Regardons donc ce tableau d'un peu plus près. Que peut-il nous apprendre de nouveau sur la distance sociale des anglophones?

Si nous avions espéré trouver une bonne cohérence entre attitudes et comportements, nous serions déçus. Seulement sept des cas sont cohérents dans le sens précis de se trouver dans les cases correspondantes des deux variables. Dix-sept cas sont presque cohérents et 54 cas le sont moyennement, dans le sens que leur position dans l'indice des attitudes s'éloigne d'une ou de deux positions par rapport à celle qu'ils occupent dans l'indice des comportements.

L'ensemble des 329 cas du tableau, comporte donc 7 cas (2,1 %) cohérents, 71 cas (21,6 %) moyennement cohérents et 251 cas (76,3 %) incohérents; 141 cas (42,8 %) combinent les attitudes les plus ouvertes avec le comportement le plus isolé. L'incohérence entre attitudes et comportements est donc la règle et non pas l'exception. Encore faut-il remarquer ici un seul type d'incohérence. Les cases situées en bas de la diagonale dans le tableau sont vides. La combinaison de contact intense et d'attitudes fermées ne se trouve pas ici, même dans sa forme la plus faible.

Cette dernière constatation est importante dans le sens qu'elle nous permettra d'éliminer l'hypothèse de « l'expérience décevante ». Il n'est pas vrai qu'on « aime à distance et déteste de près ». Les anglophones qui ont le plus de contacts avec les francophones se montrent très ouverts dans tous les cas sans aucune exception. La compétition directe au lieu de travail et la résidence en quartier mixte n'entraînent pas une mentalité fermée, mais un esprit ouvert.

Même si nos données ne nous permettent pas d'entrer dans le détail de la psychologie du contact interethnique, le moins que nous puissions dire est qu'un tel contact ne mène pas à un plus haut niveau d'hostilité. Il se peut que ceci soit différent au Liban ou en Irlande du Nord, mais à Montréal « l'immersion » n'augmente vraiment pas la distance sociale.

6.6. Vérification des hypothèses

Dans une section antérieure de ce chapitre, nous nous sommes proposé d'étudier trois hypothèses de travail concernant le lien entre attitudes et comportements de distance sociale. Nous sommes maintenant en mesure de vérifier leur exactitude à tour de rôle. La première de ces hypothèses disait que « la corrélation entre attitudes et comportements de distance sociale sera faible ou nulle parce que beaucoup d'anglophones ont peu de chances de vérifier leurs attitudes dans la pratique. »

Cette première hypothèse est clairement à retenir. Nous avons vu que la corrélation entre les deux indices était très faible. Avec un coefficient r = 0,10, le comportement n'arrive qu'à expliquer un seul pour cent de la variance des attitudes. On pourrait suggérer que la distribution des fréquences, très déformée, devrait être corrigée avant qu'on procède à la corrélation. Nous l'avons fait, mais même le recodage le plus généreux des deux indices n'a pas réussi à produire une corrélation beaucoup plus significative. (Cette démarche nous porterait à utiliser le coefficient gamma qui augmenterait de 0,17 à 0,27). De toute façon, une telle correction a le désavantage de dissimuler une donnée de base importante qui consiste précisément dans le fait de la distorsion de la distribution. Cette distribution nous permet de vérifier la causalité proposée dans l'hypothèse. Seulement 51 (15,5 %) des répondants ont un comportement qui les met en contact régulier et, au moins, moyennement fort, avec les francophones. Plus de la moitié de l'échantillon (174 cas ou 52,9 %) n'a pratiquement aucun contact du type défini par l'indice et près d'un tiers (104 cas ou 31,6 %) n'en a que très peu. Il est donc évident que ces personnes n'ont guère de chance de concrétiser leurs attitudes à l'égard des francophones dans la réalité de leur vie quotidienne. Dans une analyse préliminaire de cette partie de l'enquête, nous avons d'ailleurs montré que les attitudes sont moins favorables chez les anglophones résidant dans la banlieue francophone que chez ceux de la région du « Lakeshore », solidement anglophone (Lange, Lipkin et Locher, l980, p. l2). Même si nous ne voulons pas introduire ici un tel raisonnement écologique, nous constaterons qu'il ne contredit pas notre résultat puisqu'il suggère que les anglophones résidant dans l'entourage d'une majorité de francophones ont des attitudes moins idéalistes que ceux qui résident entre eux. Cela renforce l'hypothèse que les attitudes ne restent si excessivement favorables qu'aussi longtemps qu'elles n'ont pas été mises à l'épreuve.

La deuxième hypothèse a ajouté une nuance un peu différente en suggérant que « l'isolement réduit la distance sociale en termes d'attitude ». Cette hypothèse ne peut être retenue. Pour la retenir, il nous faudrait une corrélation négative significative entre les deux indices. Au lieu de cela, nous avons trouvé une corrélation positive, quoique faible. En formulant une version positive de l'hypothèse (« Les contacts produisent des attitudes négatives. »), nous voyons encore plus clairement qu'une telle hypothèse serait contraire à nos résultats. Le tableau VI.3 ne laisse même aucun doute à cet effet puisqu'il n'y a pas un seul cas où des attitudes défavorables seraient liées à un contact fort. Il n'y a donc pas de causalité inverse entre attitudes et comportement de distance sociale.

La troisième hypothèse était celle-ci : « Les attitudes négatives sont basées sur une perception de menace et de compétition. Ceux qui sont moins menacés exhiberont moins de distance sociale. » Cette hypothèse nous pose un problème d'opérationnalisation. Comment exprimer la menace si nous n'avons ni mesure objective ni observation directe. Nous avons décidé de nous servir de la compétence linguistique comme substitut. Les anglophones compétents en français ont moins à craindre des francophones et de la francisation que les autres anglophones. D'après l'hypothèse, leurs attitudes devraient être plus ouvertes.

Les résultats du tableau VI.4 confirment nos attentes. La troisième hypothèse est donc retenue. Ceux dont la compétence linguistique en français est moyenne ou nulle exhibent presque deux fois plus de distance sociale que ceux dont elle est parfaite. Nous trouvons de plus un niveau d'attitudes de distance sociale deux fois plus élevé chez ceux qui n'utilisent pas le français que chez ceux qui l'utilisent. Si on accepte la compétence en français comme un moyen de réduire la menace pour les anglophones dans le Québec d'aujourd'hui, on peut donc conclure que la maîtrise de cette menace s'accorde bien avec une réduction significative de la distance sociale.



Tableau VI.4 Moyennes d'attitudes de distance sociale selon la compétence en français
et la langue utilisée en public



Nous ne pouvons dire ici s'il y avait vraiment « menace » pour les anglophones en 1978 ou s'il s'agissait là du fruit de leur imagination, mais notre vérification de l'hypothèse ne serait pas complète si nous ignorions le côté mental du phénomène. Nous avons donc refait le même tableau en introduisant cette fois une variable qui mesure la perception de menace, c'est-à-dire la question 188 : « Avez-vous l'impression qu'il existe de la discrimination envers les anglophones qui recherchent un emploi au Québec? » Le tableau VI.5 en montre le résultat.

Si la perception de discrimination sur le marché du travail affecte la distance sociale, nous n'en trouvons, de toute façon, pas beaucoup d'effet dans le tableau VI.5. Le total horizontal nous indique que la grande majorité perçoit cette discrimination1, mais leur mesure de distance est du même ordre (0,9 au lieu de 0,7), que celle des autres. De toute façon, la comparaison des tableaux VI.4 et VI.5, nous amène à conclure que c'est l'aspect objectif de compétence en français qui affecte les attitudes de distance sociale et non pas la perception subjective de discrimination qui en serait plutôt une expression. L'hypothèse nous a donc mené dans la bonne direction.




1 La perception de discrimination sur la base de la langue est répandue chez les non-francophones. Une enquête CROPCBC en 1982, par exemple, a trouvé que 59,0 % des non-francophones pensaient que « la discrimination linguistique est un fait de la vie au Québec ». (The Gazette, Montréal, 19 janvier 1982). [retour au texte]






Tableau VI.5 Moyennes d'attitudes de distance sociale selon la compétence en français
et la perception de discrimination
envers les anglophones



6.7. Conclusion

Ce chapitre a introduit la notion de distance sociale qui exprime des attitudes caractérisées par de la différence, de l'exclusivité et du cloisonnement. Nous avons mesuré ces attitudes et trouvé que celles des anglophones étaient très ouvertes envers les francophones. La plupart d'entre eux n'ont pas exprimé la moindre hésitation à accepter des francophones partout dans leur environnement social, que cela soit comme voisins, collègues, amis ou même membres de famille par alliance.

Nous avons comparé ces attitudes avec la réalité du comportement quotidien telle que mesurée par les variables de contact dont nous avons traité auparavant. Le contraste ne pourrait être plus éclatant. Le comportement des anglophones montre un cloisonnement et une faiblesse de contacts qui va loin au-delà de nos attentes. Par le biais des variables et des indices, nous avons mis le doigt sur une expression convaincante de la notion des « deux solitudes » qui fut si courante dans la sociologie du Canada depuis quelques décennies. Nous en avons conclu qu'il y a là un comportement de distance sociale conceptuellement parallèle aux attitudes de distance sociale.

Essayant d'établir un lien entre les attitudes et les comportements de distance sociale, nous avons trouvé que les deux n'étaient guère liés, mais que l'introduction d'autres variables révélait certaines de leurs caractéristiques. Ainsi avons-nous pu établir que :

  1. beaucoup d'anglophones ont peu de chances de concrétiser leurs attitudes dans la pratique, ce qui explique des attitudes ouvertes, généreuses et positives;

  2. l'isolement ne réduit pas comme tel la distance sociale et qu'il n'est donc pas vrai qu'une immersion en milieu francophone engendrerait beaucoup d'attitudes négatives;

  3. la réduction de la menace objective que constitue la francisation pour certains anglophones se traduit par une réduction de leurs attitudes de distance sociale, tandis qu'une menace perçue de façon subjective n'a pas beaucoup d'effet spécifique.

Dans l'ensemble, c'est le désaccord entre attitudes et comportement qui restera le résultat le plus important de ce chapitre. Les deux éléments sont très peu interreliés, ce qui nous facilite la tâche pour le prochain chapitre. Nous nous tournons maintenant vers la question « Qui a quitté le Québec? » et nous allons évidemment devoir nous demander si ceux qui l'ont quitté étaient plutôt ceux qui se sentaient isolés dans un Québec francophone, ceux qui se comportaient comme si la majorité linguistique n'existait pas ou, simplement, ceux qui voyaient leur avancement et leurs chances ailleurs.







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