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Les anglophones de Montréal; émigration et évolution des attitudes 1978-1983

CHAPITRE VII
Qui a quitté le Québec?




Les anglophones
de Montréal;
émigration et évolution
des attitudes
1978-1983






7.1. Les interprétations de « l'exode »

Dans les débats des dix dernières années au sujet de « l'exode » des anglophones du Québec, on a souvent oublié de prendre en considération un élément. Le déclin rapide de la population anglophone est attribuable en grande partie à la chute des arrivées, et non pas à l'accroissement des départs, dans la population anglophone. Comme nous l'avons vu dans le deuxième chapitre, le Québec a toujours envoyé beaucoup de ses résidents vers l'Ouest, surtout vers l'Ontario. Au cours des années 70, la situation a changé : ces individus ne furent pas remplacés par de nouveaux venus, comme cela avait été le cas auparavant. À part notre étude, il en faudrait donc une autre sur le déclin de l'immigration interprovinciale et internationale d'anglophones vers le Québec.

À la suite de ces constatations, nous devrons donc nous attendre à découvrir que les politiques, la propagande et les turbulences sociales des années 70 pourraient bien se révéler être des facteurs secondaires dans la migration des anglophones. Si le courant migratoire est en fait de longue durée, c'est surtout dans la structure économique du pays qu'on trouve ses causes, et non pas dans des changements politiques éphémères. Mais il nous reste toujours la tâche de décrire de quelle façon les changements politiques et les adaptations de la population ont pu modifier quelque peu les courants migratoires traditionnels. Un fait est indéniable : nous avons pu constater dans le deuxième chapitre de ce rapport une augmentation, au moins temporaire, des départs.

Quelles sont les principales raisons habituellement évoquées pour expliquer les départs massifs des anglophones du Québec? Nous pouvons mentionner les suivantes :

  • la menace du séparatisme — le terme souveraineté-association était souvent compris comme un déguisement des intentions réelles du Parti Québécois et cela, non seulement dans la presse anglophone —;

  • le futur incertain du groupe anglophone dans un Québec (plus) indépendant — la loi 101 a pu être comprise par certains comme une indication de choses plus radicales à venir;

  • la perte des droits acquis et des privilèges du groupe anglophone tant au point de vue du contrôle des institutions qu'à celui de l'accès aux institutions, en particulier à l'école anglaise;

  • la situation économique : augmentation du chômage, des impôts et des taux d'intérêt, réduction de la productivité et de l'activité économique et stagnation des revenus;

  • la politique linguistique avec toutes ses expressions symboliques — affichage unilingue et changement des noms d'entreprises — politiques et économiques;

  • l'impact global des politiques gouvernementales sur les carrières professionnelles des individus anglophones qui pourraient avancer davantage dans celles-ci et gagner plus ailleurs qu'au Québec;

  • l'impact des médias qui laissaient croire à une fuite des personnes et du capital;

  • l'effet contagieux, surtout chez les jeunes, d'un mouvement démographique massif;

  • l'enracinement faible et de courte durée de beaucoup d'anglophones au Québec.

Chacune de ces explications contient probablement un grain de vérité et beaucoup d'idéologie sans fondement empirique. Chacune pourrait être transformée en hypothèse et soumise à une vérification formelle. Nous ne pourrons pas faire tout cela ici. Mais il y a quand même lieu de chercher à en savoir davantage, par notre enquête, sur quelques éléments de ces explications. Nous pouvons essayer, du moins, d'établir un ordre de priorité pour déterminer lesquelles des explications qu'on a tant entendues coïncident le plus avec la réalité vécue.

Nous allons, dans les pages qui suivent, examiner quatre types de facteurs susceptibles d'expliquer les départs du Québec. Premièrement, nous nous pencherons sur les attributs personnels tels que le sexe, l'âge, l'état matrimonial et la classe sociale. Par exemple, si la migration est une réponse aux inégalités régionales, on peut présumer qu'elle serait sélective et que ce serait les jeunes adultes qui, les premiers, se rendraient compte des chances qui s'offrent ailleurs. Leur migration serait donc « normale » et pourrait difficilement être interprétée comme la fuite d'une minorité menacée.

Deuxièmement, nous nous tournerons vers la question de l'enracinement des anglophones au Québec. Cette question a un aspect vertical — les lieux d'origine et de résidence de la génération antérieure et des descendants — et un aspect horizontal — les résidences des frères et soeurs des répondants. Ensemble, ces variables peuvent nous aider à constituer, pour chaque individu, un réseau social qui peut être vu comme un réseau migratoire. Si une grande partie de ce réseau s'étend à l'extérieur du Québec, on pourrait s'attendre à ce qu'un individu soit fortement stimulé à s'y rendre.

Troisièmement, nous tenterons de découvrir si l'intégration culturelle et sociale a un lien quelconque avec la tendance de certains à quitter le Québec et d'autres, à y rester. Ceux qui, parlant bien le français, ont des contacts plus intenses avec le Québec francophone, seraient-ils plus prêts à y rester? Quelle sorte d'enracinement serait plus apte à retenir les anglophones, celui d'ordre culturel ou celui d'ordre généalogique?

Quatrièmement, nous nous intéresserons à la question des attitudes sociales et politiques. Les individus insatisfaits sont-ils plus portés à quitter le Québec que les autres? La distance sociale — une structure d'attitudes — se transformerait-elle en distance géographique?

Nous ne présenterons pas d'hypothèse formelle dans ce chapitre puisque la possibilité d'expliquer l'émigration des anglophones par les variables de notre enquête n'est de toute façon pas très forte. Comme nous l'avons noté auparavant, la raison principale du solde migratoire fort négatif accusé par le Québec depuis 1976 ne se trouve pas du côté de l'émigration accrue, mais surtout du côté du déclin de l'immigration. Ce déclin ne peut être analysé à l'aide de nos données.

Si nous n'avançons pas d'hypothèse formelle, nous avons néanmoins formulé des questions qui demandent des réponses. Nous les présenterons successivement dans les sections qui suivent. De toute façon, les réponses à ces questions ne seront guère plus que des suggestions puisque la taille très restreinte de l'échantillon ne nous permettra pas de réponses définitives. Il n'y aura donc pas de tests de signification statistique dans cette section. Parmi les 251 répondants que nous avons pu retrouver lors de la deuxième étape de l'enquête, seulement 45 ont en fait quitté le Québec entre 1978 et 1983. Les tableaux n'inclueront donc que ce total de 251 répondants et la simple dichotomie entre migrants et non-migrants. Le nombre total de répondants dont le départ du Québec fut vérifié s'élève d'ailleurs à 55, mais une dizaine d'entre eux n'ont pas participé à la deuxième étape de l'enquête.

7.2. Attributs personnels

Tous les attributs personnels étudiés dans cette section ont été déterminés lors de la première étape de l'enquête, soit en 1978. Par contre, les migrations, ayant eu lieu après 1978, peuvent donc être expliquées, en partie du moins, par les attributs personnels.

Un coup d'oeil sur le tableau VII.1 nous apprend tout de suite qu'il n'y a pas un seul attribut qui expliquerait une partie majeure des migrations. En particulier l'état matrimonial semble n'avoir aucune influence systématique et le niveau du revenu familial non plus. L'influence du niveau de classe sociale — nous utilisons les classes d'après Blishen qui sont basées sur le prestige des occupations, corrigé par les variables scolarité et revenu — est faible et non systématique. Par contre, les trois autres variables (sexe, âge et années de scolarité) auraient vraisemblablement une influence. Les départs des hommes ont été une fois et demie plus importants que ceux des femmes. Les jeunes sont partis en grand nombre (28,6 %) tandis que les plus âgés (55-65 ans) sont presque tous restés (96,2 %). Finalement, ceux qui ont passé entre 15 et 26 années de leur vie à l'école et à l'université sont partis deux fois plus souvent (23,1 %) que ceux dont la scolarité se limitait à 0-10 ans (11,4 %). Ces différences sont assez bien établies, et d'ailleurs assez bien confirmées par d'autres études, pour nous servir de guide dans une prochaine étude de la sélection migratoire.

Il ne faudrait pourtant pas en conclure que l'effet des variables dans le tableau VII. l serait nécessairement cumulatif. On est souvent tenté de se construire une image d'un migrant « type » qui serait jeune, mâle, célibataire, bien instruit et donc extrêmement mobile. S'il était anglophone, ne serait-il pas porté à quitter le Québec pour faire carrière ailleurs? Un tel raisonnement ne se maintiendrait pas, pour plusieurs raisons. Il est vrai que les jeunes sont plus mobiles que les autres groupes d'âge et que les hommes voyagent plus que les femmes, mais ceci ne veut pas dire que la mobilité des hommes et des femmes se concentre aux mêmes étapes du cycle de vie. Il est aussi vrai que changer de résidence est plus complexe et plus coûteux pour une famille avec enfants que pour un célibataire, mais ceci ne veut pas dire — et nos données le confirment — que le taux de migration des célibataires serait nécessairement plus élevé. Pour montrer l'absurdité d'efforts visant à définir un migrant « type », nous avons séparé les jeunes hommes célibataires du reste de l'échantillon. Leur taux de migration était de 25 % (5 sur 20 individus) ce qui n'est pas tellement plus élevé que la moyenne de 18 %. Il serait de toute façon complètement faux de conclure à partir du tableau VII.1 que les jeunes hommes anglophones quitteraient le Québec massivement, comme une sorte de rite de passage. La grande majorité était encore là, cinq ans après le début de l'enquête.



Tableau VII.1 Pourcentages de migrants et non-migrants selon certains attributs personnels



Nous avons donc réussi à identifier trois attributs personnels, le sexe, l'âge et le niveau de scolarité, comme variables affectant vraisemblablement la migration hors du Québec des anglophones de Montréal. Mais le processus de migration est complexe et nous n'avons jusqu'ici aucune indication qu'il y aurait un type de personne que le Québec ne pourrait tout simplement pas retenir.

7.3. Enracinement au Québec

Au début de cette étude, nous avons noté qu'une bonne partie de l'échantillon consistait en des personnes nées en dehors de Montréal. En effet, 52,3 % sont nées à Montréal, 6,3 % ailleurs au Québec, 22,6 % dans d'autres provinces canadiennes ou aux États-Unis et 18,7 % dans d'autres pays. Ceci nous a amenés, entre autres, à conclure qu'il s'agissait ici d'un groupe fort hétérogène.

Si le degré d'enracinement vertical au Québec déterminait les possibilités qu'un individu anglophone aille s'installer ailleurs, ceci devrait s'exprimer par de forts pourcentages pour les première et dernière variables du tableau VII.2. Or, nous n'en trouvons guère de trace. Les fluctuations selon le lieu de naissance (entre 10,0 % et 22,2 % des migrants) pourraient bien être attribuables au petit nombre de cas dans certaines catégories. Les fluctuations plus prononcées selon la présence de parents et de beaux-parents au Québec (entre 6,3 % et 34,8 %) ne sont ni systématiques ni très « logiques ». Les deux catégories sans ambiguïté (« zéro sur quatre » et « quatre sur quatre ») ont de toute façon produit des taux d'émigration très similaires (20,0 % et 21,4 %). On ne peut pas dire que l'enracinement vertical au Québec ait influencé le départ des anglophones.

En ce qui concerne l'enracinement horizontal, les différences ne sont pas plus significatives. Que les frères et soeurs d'un anglophone soient ici ou ailleurs ne semble pas avoir d'effet significatif, ni que la majorité de son réseau familial soit au Québec ou ailleurs. La seule catégorie des répondants qui n'ont pas un seul parent au Québec mérite peut-être d'être retenue. Leur taux de départ (35,7 %) est le plus élevé du tableau et se distingue bien des autres. L'enracinement au Québec et la présence d'autres membres de la famille ne semblent avoir d'effet que dans le cas extrême d'un individu complètement isolé de sa famille.

Il serait peut-être permis d'ajouter une petite observation méthodologique à ce point. L'identification des résidences de tous les membres de la famille a été coûteuse en temps d'entrevue, en patience de la part des répondants et en effort de programmation et de traitement des données. Qu'elle n'ait pas produit de résultat éclatant fut assez décevant. Mais il faut surtout retenir l'aspect positif de cet exercice ardu. Nous avons réussi à établir de manière bien fondée et assez convaincante qu'il n'y a pas eu d'exode hors du Québec d'une population qui de toute façon n'y était guère implantée. Qu'il y ait si peu de différence entre les anglophones de vieille souche — dont le Québec est la patrie, le lieu d'épanouissement normal — et les derniers arrivés qui ne sont devenus anglophones que récemment par transfert linguistique, ceci est à la fois surprenant et significatif. Les résultats obtenus donnent un appui ferme à notre thèse voulant que les grands changements démographiques de la dernière décennie représentent tout à fait autre chose qu'un simple balayage d'éléments qui, de toute façon, n'auraient eu ni racine ni place légitime au Québec.



Tableau VII.2 Pourcentages de migrants
et de non-migrants selon certaines mesures
d'enracinement au Québec



7.4. Intégration culturelle et sociale

Dans cette section nous cherchons à savoir si l'intégration culturelle et sociale dans le Québec francophone a pu affecter les décisions de quitter la province entre 1978 et 1983. À première vue le lien semble évident, et cela, pour deux raisons. Premièrement, les anglophones ont un taux d'émigration énormément plus élevé que les francophones — environ 18 fois plus élevé entre 1971 et 1981. Nous pouvons facilement conclure à un exode massif parce que ces personnes sont anglophones et que les francophones restent parce qu'ils sont francophones. Deuxièmement, le Québec étant en très grande majorité francophone et n'ayant depuis 1977 que le français comme langue officielle, on s'imagine que ceux qui sont bien intégrés dans cette francophonie pourraient y rester, tandis que les autres seraient portés à quitter une fois que la francisation des entreprises et de la vie publique progresserait. Cela ne prenait pas de prophète pour prédire, depuis 1978, que beaucoup d'anglophones quitteraient le Québec.

Mais les prophètes n'ont pas toujours raison et leur raisonnement n'explique que très partiellement le départ des anglophones. La première partie du tableau VII.3 ne montre que des différences peu significatives. Même résumée afin de signaler une tendance globale, la différence entre ceux dont la compétence en français est adéquate (16,2 %) et ceux dont elle est déficiente (19,2 %) est minime.

Si nous substituons la variable « utilisation du français » à celle de la « compétence en français », le résultat ne change pas. Dans l'ensemble, la capacité de s'exprimer convenablement en français n'a guère retenu des gens qui voulaient partir et les trois quarts de ceux qui ignorent cette langue complètement sont quand même restés au Québec. Devant cet état de choses, on peut difficilement maintenir la thèse que les anglophones auraient quitté le Québec parce qu'ils ne pouvaient y vivre et s'y exprimer adéquatement1.

La langue est le seul aspect de l'intégration culturelle que nous puissions étudier par cette enquête. L'intégration sociale, par contre, est un thème mieux couvert dans notre collecte de données. Nous nous servirons des mêmes variables présentées sous les rubriques de contact et de comportement de distance sociale pour déterminer si une intégration sociale plus complète dans le Québec français peut réduire les départs des anglophones. La deuxième partie du tableau VII.3 contient la réponse et elle est assez similaire à ce que nous avons trouvé dans le cas de l'intégration culturelle. Ceux qui montrent plus de distance envers le monde francophone dans leur comportement ne sont pas tellement plus souvent portés que les autres à quitter le Québec. Telle que résumée dans les dernières lignes du tableau, la différence n'est que de 4,2 %; elle pourrait être due au hasard. Les nombres sont trop petits pour nous permettre des tests plus rigoureux, mais il n'y a pas de doute que le groupe des migrants comprend des individus bien intégrés dans le monde francophone tout aussi bien que ceux qui se tiennent à distance.




1 L'hypothèse du départ des anglophones unilingues se base normalement tout juste sur quelques données des recensements (ainsi que le rapporte M. Ronald Rudin, 1985, p. 283). Ces données se rapportent à la distribution de la population québécoise et non pas au comportement migratoire d'individus spécifiques. Elles ne permettent pas de vérifier l'hypothèse. [retour au texte]





Tableau VII.3 Pourcentage de migrants et de non-migrants selon la compétence en français,
l'utilisation du français et le comportement de distance sociale



Dans l'ensemble, l'intégration culturelle et sociale dans le Québec francophone n'a donc pas d'influence sur le comportement migratoire des anglophones de Montréal. Ce résultat peut être interprété dans le sens que la migration en général ne dépend guère de l'intégration sociale. Mais une autre interprétation est toute aussi possible. On peut voir le monde anglophone de Montréal comme un univers assez vaste, complexe et diversifié pour permettre l'intégration sociale, institutionnelle, économique et politique d'une grande population. Ceux qui quittent pourraient bien être des gens moins intégrés — mais des gens en marge non pas du Québec francophone, mais aussi (et surtout) du Québec anglophone. Cette interprétation permettrait donc de maintenir la thèse de l'intégration incomplète qui stimule la migration, thèse qui est reflétée par un bon nombre d'études sur la migration. On pourrait même l'élargir et dire qu'un anglophone migrant serait quelqu'un qui était mal intégré dans un groupe qui, à son tour, est insuffisamment intégré dans la province. Mais de telles spéculations et exagérations nous éloignent trop de notre tâche immédiate qui est d'analyser une enquête qui ne peut vérifier une thèse si ambitieuse.

7.5. Attitudes sociales et politiques

Les attitudes sociales dont nous parlerons ici sont celles que nous avons déjà étudiées dans le chapitre précédent sous le thème de la distance sociale. Au lieu de la présenter encore une fois une par une, nous nous servirons directement de l'indice de distance sociale décrit en annexe. Rappelons seulement que la distribution des fréquences de l'indice montrait des attitudes généralement très favorables et ouvertes envers les francophones. La question que nous posons ici est de savoir si ceux dont les attitudes étaient moins favorables ont été les plus portés à quitter le Québec. Autrement dit, la distance sociale peut-elle avoir un impact direct et positif sur l'émigration des anglophones?

Le tableau VII.4 nous donne la réponse à cette question et elle ne semble pas être très positive. Le taux d'émigration n'est en fait que de 16,1 % pour ceux dont la distance sociale est faible, mais de 25,0 % pour ceux dont elle est forte. Notons toutefois que le nombre de répondants dont la distance sociale est moyenne ou forte est très restreint, tout comme le nombre de ceux qui ont quitté le Québec. Notons d'ailleurs aussi que la relation entre distance sociale et taux d'émigration est très faible, même si elle paraît évidente. Dans le chapitre précédent, nous avions trouvé une corrélation significative, quoique faible, entre les attitudes et les comportements de distance sociale. Nous pouvons donc nous attendre à trouver ici la même tendance pour les attitudes et comportements correspondants. La comparaison entre les tableaux VII.3 et VII.4 nous donne raison sur ce point.

En ce qui concerne les attitudes politiques, nous devons à nouveau nous contenter de résultats très préliminaires à cause du petit nombre de répondants dans certaines catégories. Autant les attitudes de distance sociale se sont révélées faibles pour la grande majorité des répondants, autant nous trouvons ici que la très grande majorité se prononce comme étant très insatisfaite de la situation générale au Québec et du gouvernement du Parti Québécois en particulier. Puisque nous avons auparavant trouvé que des attitudes positives n'avaient à peu près pas d'influence sur l'émigration des anglophones, nous nous attendons donc ici à trouver une influence comparable quant à des attitudes négatives. Ceci est en fait ce que nous montre le tableau VII.4. Que ce soit la satisfaction générale ou celle envers le gouvernement provincial et ses réussites économiques, ou la réaction à la loi 101, — nous décelons dans chaque cas une insatisfaction chez les anglophones qui se traduit par un taux d'émigration à toutes fins utiles du même ordre que celui des répondants satisfaits. (La seule exception est la question concernant les réussites économiques du gouvernement provincial, où la tendance semble renversée. Nous ne pouvons expliquer ce renversement de la tendance qu'en indiquant qu'il s'agit ici de très peu de cas et que la logique de la probabilité exige de toute façon qu'il y ait toujours quelques aberrations dans une distribution de fréquences. Si deux répondants seulement avaient changé de position dans ce tableau, la tendance serait déjà la même que pour les autres variables).

Puisque nous avons mesuré les attitudes en 1978 et le comportement migratoire dans la période quinquennale qui suivait, il est logiquement possible de considérer les attitudes comme des variables indépendantes qui influenceraient les migrations. Pourtant, il faut admettre que nous n'avons pas réussi à établir un lien direct et causal entre les deux facteurs. Les attitudes elles-mêmes sont toujours dépendantes des circonstances, conditions et événements de notre vie. On peut donc s'imaginer que quelqu'un qui vient de perdre son emploi se prononcerait comme extrêmement insatisfait des politiques économiques du gouvernement provincial. Mais si cette personne se décidait à quitter le Québec, cette migration résulterait-elle d'une attitude d'insatisfaction?



Tableau VII.4 Pourcentage de migrants et de non-migrants selon les attitudes de distance sociale
et les attitudes politiques



Ne devrait-on pas l'attribuer plutôt au chômage et à la recherche d'un emploi ailleurs, et considérer l'attitude de mécontentement comme une expression secondaire et superficielle de ce qui est vraiment la cause de son départ du Québec? Nous avons pris soin jusqu'ici de distinguer les « décisions de quitter le Québec » telles qu'annoncées par les répondants pendant l'entrevue, des migrations réellement effectuées après 1978. C'est ce même souci de saisir le contenu et la signification réels d'une « décision » et d'une « attitude » qui nous fait hésiter ici. L'insatisfaction peut-elle vraiment être la cause d'un départ? Sans doute peut-elle l'être. Mais serait-elle la seule cause, ou même la cause principale, dans une majorité des cas? Nous en doutons.

7.6. Intentions de partir et départs réalisés

En 1978, 24 répondants nous ont annoncé qu'ils allaient définitivement quitter le Québec au cours des cinq prochaines années. En plus, 79 nous ont dit qu'ils allaient probablement le quitter, eux aussi. Pas loin d'un tiers des répondants (31 %) avaient donc l'intention plus ou moins ferme de quitter le Québec. Ont-ils pu réaliser ce projet? Nous ne le saurons jamais tout à fait avec certitude.

Toutefois, nous savons que 51 personnes résidaient à une nouvelle adresse en dehors du Québec lors de la deuxième entrevue, soit en 1983 et que 200 autres se trouvaient toujours à Montréal. Nous savons aussi que sur les 81 autres répondants de la cueillette de 1978, 8 sont décédés et 14 ont refusé la deuxième entrevue. Nous ignorons ce que sont devenus les 59 autres. Nous n'avons pas pu les repérer malgré un véritable travail de détective qui incluait, entre autres, l'étude des annuaires téléphoniques de toutes les villes importantes du Canada. Quelques-uns d'entre eux ont certainement quitté le Québec sans laisser de nouvelle adresse et notre estimation de 51 migrants dans cette enquête est donc des plus conservatrice. Cependant, nous avons décidé de travailler avec ce chiffre puisqu'un des buts principaux de cette enquête était de comparer entre elles les attitudes de 1978 et de 1983. Nous nous sommes donc limités en grande partie aux personnes rejointes dans les deux cas. Nous ne parlerons donc ici que des migrants dont la migration ne fait aucun doute.

Une première conclusion s'impose à la lecture du tableau VII.5 : les intentions de quitter le Québec n'ont pu servir à prédire très exactement ce qui allait se passer en réalité. Seulement 37,2 % de ceux qui avaient dit qu'ils allaient quitter le Québec l'ont vraiment fait dans l'intervalle indiqué. Près des deux tiers de ceux qui avaient dit qu'ils allaient définitivement ou probablement partir sont néanmoins restés. Nous ne doutons ni de leur sincérité en 1978 ni de la logique ou du bien-fondé de leur décision successive. Il importe d'observer que les intentions ne se sont réalisées que dans une minorité des cas.

Pourtant, les autres répondants (10,2 %) se sont parfois trompés eux aussi. Ils n'avaient pas eu l'intention de quitter le Québec et l'ont quand même fait. Ce sont évidemment des personnes qui ont dû trouver la situation supportable à Montréal en 1978; il serait difficile de considérer leur départ comme une réaction au choc de l'élection du P.Q. ou à l'entrée en vigueur de la Charte de la langue française.



Tableau VII.5 Pourcentage de migrants et de non-migrants selon les intentions de quitter
le Québec exprimées auparavant



La différence des taux de migration dans le tableau VII.5 est la plus grande et la plus significative de tout ce que nous avons présenté dans les tableaux de ce chapitre. Ceci indique qu'une intention formée et annoncée a plus de valeur dans la prédiction que les autres variables, que ce soit celle de la position dans la structure sociale ou celle de la perception de la situation actuelle. Mais il nous reste tout de même à constater que ces intentions ne se sont pas normalement réalisées et qu'elles ne devraient pas être comprises comme des projets fermes. Nous avons traité au chapitre précédent ces mêmes intentions comme étant une expression très radicale de mécontentement. Ceux qui ne pouvaient plus voir leur place dans un Québec qui, à leurs yeux, s'émancipait, ont dû fréquemment exprimer leur frustration en annonçant des projets de départ. C'était logique et compréhensible, mais aussi émotionnel et innocent. Pour la plupart des anglophones frustrés en 1978, il y a tout lieu de penser que les avantages de rester à Montréal dépassaient de loin les chances qui s'offraient ailleurs, puisqu'ils n'ont finalement pas quitté le Québec dans les cinq années qui ont suivi.

Il serait peut-être utile de terminer ce septième chapitre par une comparaison des résultats avec ceux du deuxième. Vers la fin du deuxième chapitre, nous avons étudié les motifs de départ donnés par les migrants tandis qu'ici nous nous sommes penchés sur leurs caractéristiques et leurs attitudes politiques. Il s'agit là de deux niveaux de raisonnement différents qu'il ne faut pas confondre. Nous avons d'abord prouvé la prédominance des motivations d'ordre économique, mais nous avons aussi soulevé le rôle important, comme motivation secondaire ou indirecte, de l'opposition à la loi 101. Nous ajoutons maintenant que les attitudes d'insatisfaction et d'opposition politique n'ont pas été tellement plus fortes chez les migrants que chez les autres. On n'aurait jamais pu prédire qui quitterait le Québec sur la base des attitudes exprimées en 1978. Même les attitudes les plu, radicales, comme l'intention ferme de partir, se sont traduites en action seulement dans une minorité de cas.

Un des buts principaux de cette étude est de jeter de la lumière sur la question de savoir si c'est la loi 101 qui a causé le départ de tant d'anglophones. Nous n'avons certainement pas la réponse finale à cette question, mais nos résultats suggèrent qu'au niveau des migrations individuelles, l'impact de la loi 101 a été d'inquiéter les gens plutôt que de les faire partir. Par rapport aux facteurs économiques, les facteurs culturels — que ce soient la compétence linguistique, la distance sociale ou le, attitudes politiques — ont joué un rôle mineur et guère décelable de façon statistique.

7.7. Conclusion

Ce chapitre avait pour but de faire ressortir certaines caractéristiques des anglophones qui ont quitté le Québec entre 1978 et 1983. Cette émigration a depuis longtemps existé, mais elle s'était accrue considérablement vers la fin des années 70. Nous n'avons aucun moyen aujourd'hui de distinguer entre les migrants faisant partie de la migration constante et typique depuis des décennies et ceux qui font partie de l'augmentation récente. Il se peut qu'il s'agisse là de deux groupes assez distincts, dont le premier a toujours été motivé par les opportunités qui s'offraient ailleurs et le deuxième, plutôt par les difficultés perçues ou vécues au Québec. Mais il se peut aussi que ce soit dans tous les cas causé simultanément par ce qui nous repousse ici et ce qui nous attire ailleurs. Les études de migration récentes tendent vers cette dernière explication. Notre enquête s'insère bien dans cette tendance puisque nous avons trouvé que les motifs de la migration se limitaient rarement aux facteurs d'origine et de destination.

Dans ce chapitre, nous avons tenté d'aller au-delà des raisons données par les migrants pour justifier leur migration. Nous avons étudié quatre facteurs qui auraient pu inciter un individu à quitter le Québec. Ces facteurs sont : (1) des attributs personnels comme l'âge et la classe sociale, (2) le degré d'enracinement social au Québec, (3) l'intégration culturelle et sociale dans le Québec francophone et (4) les attitudes sociales et politiques. Les résultats de notre analyse se résument comme suit :

  1. Certains attributs sociaux sont liés à la tendance à partir du Québec. Le sexe, l'âge, le niveau de scolarité sont des variables importantes, les hommes, les jeunes et les personnes hautement scolarisées ayant quitté le Québec beaucoup plus souvent que les autres. Les tendances ne sont pas très significatives. Elles le sont encore moins en ce qui se rapporte à l'état matrimonial, à la classe sociale et au niveau de revenus, probablement à cause de la petite taille de l'échantillon.

  2. L'enracinement vertical ou généalogique, c'est-à-dire la question des parents et beaux-parents au Québec, n'a aucune influence visible sur l'émigration et l'enracinement horizontal, c'est-à-dire la présence d'autres membres de la famille, laquelle n'a qu'une faible influence. Seules les personnes n'ayant aucun parent au Québec ont quitté la province en proportion beaucoup plus élevée que celles qui comptaient au moins un parent en 1978.

  3. L'influence de l'intégration culturelle et sociale au Québec francophone est à toutes fins utiles inexistante. Que les anglophones parlent bien le français ou ne le parlent pas du tout, qu'ils aient ou non des contacts intenses avec les francophones, ne semblent pas constituer des facteurs déterminant leur départ du Québec.

  4. Les départs ne sont nullement liés aux attitudes politiques et de distance sociale. La seule variable dont l'association est plus forte est l'intention de quitter le Québec telle qu'annoncée en 1978. Mais même sur cette question, les personnes qui avaient répondu par l'affirmative se sont ravisées presque deux fois sur trois.

Nous avons déjà expliqué la difficulté logique de considérer une attitude ou une intention comme susceptible de causer un départ. Mais on ne devrait pas entièrement écarter ces variables non plus. Il serait préférable de les traiter comme facteurs intermédiaires qui reflètent et parfois modifient l'influence des attributs personnels et des conditions structurelles, sans pourtant devenir eux-mêmes les causes déterminantes de la migration.

De toutes ces considérations, il ressort que la francisation ne semble par être la cause des départs des anglophones, ni dans le sens d'une force qui les aurait poussés au-delà des frontières, ni dans le sens de l'apprentissage du français qui empêcherait les départs. Nous n'avons pas non plus trouvé d'indication à l'effet que « l'exode » des anglophones se composerait surtout de gens peu enracinés au Québec ou peu intégrés dans la société francophone. Par contre, les mêmes attributs personnels qui sont associés aux migrations ailleurs au Canada, et aussi ailleurs dans le monde, se sont de nouveau révélés importants ici. Cette migration a donc un aspect tout à fait normal : elle répond aux mêmes causes et elle inclut les mêmes personnes qu'ailleurs. L'influence des facteurs politiques et culturels telle que mesurée ici n'est pas significative.







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