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Les anglophones de Montréal; émigration et évolution des attitudes 1978-1983

CONCLUSION




Les anglophones
de Montréal;
émigration et évolution
des attitudes
1978-1983






Rappel de la problématique

Dans ce rapport, nous nous sommes penchés sur certains aspects d'un des grands problèmes de base de la société québécoise : l'insertion de la communauté anglophone dans un milieu majoritairement francophone. Ce problème est devenu plus aigu au cours des dernières années à cause du courant politique qui a fait de la législation linguistique une des grandes priorités des années 70. Dorénavant, le français est la seule langue officielle du Québec et il est en train de devenir la langue normale des affaires publiques et du monde du travail. L'absorption des immigrants se fait de plus en plus du côté francophone de la société québécoise et l'image que le Québec projette au-delà de ses frontières est l'image d'une société qui veut protéger son héritage francophone. La place des anglophones dans le Québec d'alors est réduite et leur acceptation telle qu'elle était en 1978 fut mise en doute. Ils en étaient conscients.

C'est dans ce contexte que s'est déroulée la première partie de notre enquête auprès des anglophones de Montréal. Un échantillon petit, mais représentatif fut tiré en 1978 et 332 adultes anglophones furent contactés pour des entrevues à domicile. Ces mêmes personnes furent contactées de nouveau cinq ans plus tard pour des entrevues conduites cette fois au téléphone. Pour des raisons d'ordre méthodologique, mais aussi à cause des changements structuraux du groupe anglophone de Montréal, l'échantillon de 1983 ne pouvait être représentatif de la population anglophone de ladite année. Cette procédure nous a pourtant fourni des informations sur les comportements, expériences et attitudes des répondants et nous a permis d'étudier les changements intervenus pendant les cinq années. Nous prévoyons revoir les mêmes personnes une troisième fois en 1988.

Cette étude s'insère dans une série de travaux relativement récents — dont plusieurs publiés par le Conseil de la langue française — sur le comportement linguistique, les attitudes envers les différents groupes et la connaissance de la situation linguistique. Nous avons ajouté certains éléments originaux qui n'ont pas encore été analysés dans les autres études. Par exemple, la migration des anglophones n'a pas été étudiée de façon longitudinale auprès du même échantillon, sauf lors d'une enquête limitée à des étudiants (Caldwell, 1978; 1984). Les attitudes de distance sociale ont fait l'objet d'une thèse de maîtrise (Lange, 1985), mais n'ont pas encore été comparées aux comportements réels. Aucune autre étude n'a comparé les intentions de quitter le Québec aux départs actuellement effectués.

Finalement, c'est la première étude qui analyse le rôle des réseaux familiaux dans le comportement migratoire au Québec.

Dans cette optique diachronique, nous avons soulevé des questions telles que : Quelles sont la fréquence, l'intensité et les fonctions des contacts que les anglophones maintiennent avec les francophones? Quelle connaissance du français ont les anglophones, quelle utilisation en font-ils et quel est l'impact de celle-ci sur les intentions de quitter le Québec? Quelles sont les attitudes envers le Gouvernement et la politique linguistique du Parti Québécois et est-ce que ces attitudes ont influencé les intentions de partir du Québec? Est-ce que des attitudes d'ouverture envers les francophones sont accompagnées d'un comportement ouvert ou les deux sont-ils sans lien?

L'adoption de la Charte de la langue française en 1977 a signifié un changement radical pour les groupes linguistiques du Québec. Pour les anglophones, cet événement a été crucial parce qu'il a redéfini leur sphère linguistique, les droits et privilèges dont ils jouissaient dans la province et les limites de leur avenir culturel et social au Québec. En redéfinissant l'accès à l'école anglaise, elle a aussi limité le champ de recrutement de nouveaux anglophones par le moyen des transferts linguistiques. Mais l'aspect le plus important de la Charte fut probablement symbolique. Elle fut comprise comme un signal d'attaque et elle a semé l'émoi dans certains quartiers, du moins si on veut croire les médias de l'époque. Aujourd'hui, nous pouvons regarder ces événements avec plus de distance et l'intérêt d'une étude comme celle-ci est de pouvoir mesurer les changements d'attitudes dans le temps. Il y a trois ans seulement, on pouvait lire dans La Presse ce grand titre : « APPRENDRE LE FRANÇAIS OU PARTIR »; nous pouvons maintenant constater si ce cri d'alarme s'est révélé prophétique.

Les limites de l'étude

La limite principale de cette étude est son échantillon relativement restreint. Il est d'une taille qui s'emploie et se défend souvent en milieu académique, mais qu'on aimerait bien voir élargie pour des études qui servent à formuler la politique linguistique. Ce fait ne doit pourtant pas diminuer l'intérêt de l'étude et l'importance de ses résultats. Ce qui nous a intéressés ici, c'est d'explorer les interrelations entre attitudes et comportement migratoires. Les principaux résultats que nous avons trouvés sur ce thème n'avaient en fait pas besoin d'échantillon plus large pour être mis en évidence.

Une autre limite de cette étude se trouve dans sa concentration exclusive sur les anglophones. On aurait évidemment eu besoin de — et intérêt à — couvrir les francophones et les allophones de Montréal de façon similaire, afin de déterminer ce qui est spécifique aux attitudes et aux migrations du groupe anglophone. Comme dans le cas de l'échantillon, la limitation était due surtout aux ressources budgétaires.

Finalement, la diminution de l'échantillon d'environ un quart lors de la deuxième étape de l'enquête a rendu impossible une analyse vraiment poussée de l'émigration des anglophones. Par rapport à d'autres études, notre taux de succès fut très respectable. Néanmoins, ce fut décevant de se trouver incapable de retracer quelque 15,0 % de l'échantillon, malgré tout notre travail de détective. Nous ne saurons jamais ce que ces répondants sont devenus et nous n'avons que des hypothèses concernant les facteurs qui les auraient fait disparaître de la carte et de notre enquête.

Résumé des grandes tendances

Nous avons résumé à la fin de chaque chapitre les principaux résultats et les conclusions qui s'imposaient. Au lieu de nous replonger encore une fois dans ces détails, nous parlerons maintenant des grandes tendances révélées par l'ensemble de ces résultats. Ces tendances concernent surtout les thèmes de contact entre anglophones et francophones. d'attitudes des anglophones envers les francophones et le gouvernement du Québec et de migration des anglophones.

Les CONTACTS ENTRE ANGLOPHONES ET FRANCOPHONES posent un problème de communication qui n'est pas facile à surmonter. Mais nous avons trouvé une certaine mesure d'efforts et de succès de la part des anglophones concernant l'apprentissage et l'utilisation du français. Sans doute, leur adaptation à la nouvelle situation est réelle et elle paraît même relativement rapide. En plus de cette adaptation du côté anglophone, nous avons aussi remarqué une présence numérique plus grande de francophones sur le marché du travail et sur le marché résidentiel qui jadis avaient paru réservés aux anglophones. Ceci provoque un grand nombre de contacts involontaires de la part des anglophones, contacts qui, évidemment, peuvent encore se réaliser souvent en anglais et non pas en français. Il est clair que ces contacts n'ont pas encore percé la vie privée des anglophones; il n'y a pas eu d'augmentation de l'utilisation du français dans les ménages ou avec des amis.

En ce qui concerne les ATTITUDES des anglophones, la tendance générale est d'accepter les francophones, même avec un esprit d'ouverture très marqué, mais de rejeter le Gouvernement et les politiques qui les favorisent. Les attitudes envers le Gouvernement sont en fait devenues encore plus négatives dans l'espace de cinq ans. La très grande majorité des répondants est convaincue, en 1983, que « les choses vont mal au Québec ».

Les attitudes négatives se cristallisaient également autour des intentions de quitter le Québec. Une très grande majorité de nos répondants a promis de quitter la province si jamais l'indépendance se réalisait de même qu'une proportion non négligeable le ferait même sans que cette condition se réalise. Ces intentions reflètent un état de frustration très élevé qu'on peut aussi déceler dans d'autres parties de notre enquête. Il n'y a pas de doute qu'une très grande partie des anglophones se sentait visée et lésée par les politiques linguistiques récentes et avait des doutes sérieux quant à son rôle dans un Québec du futur.

Si les contacts avec l'autre groupe sont faibles ou inexistants, on peut parler de comportement de distance sociale. Nous avons contrasté les attitudes de distance sociale à ce comportement et nous avons trouvé un résultat surprenant. Non seulement les deux variables ont-elles chacune des distributions de fréquence extrêmement déformées — les attitudes très ouvertes s'opposent à un comportement distant et fermé —, mais la corrélation entre les deux variables est faible. Le comportement des anglophones fait preuve d'un cloisonnement et d'une faiblesse de contacts qui donnent raison à la vieille notion des « deux solitudes » et il est bien possible que les attitudes favorables — non vérifiées dans la réalité — fassent partie précisément de la structure mentale qui accompagne et justifie l'isolement de l'autre groupe.

La MIGRATION était un des thèmes principaux de notre étude, et ce que nous avons trouvé décevra sans doute certains commentateurs qui avaient sonné l'alarme depuis « l'exode » de 1977. Nous n'avons trouvé aucune preuve que les attitudes hostiles envers le gouvernement du Parti Québécois ou l'expérience frustrante de sentir la discrimination dirigée contre soi ou les contacts avec le monde francophone ou même l'ignorance complète de la langue française auraient eu une influence systématique ou forte sur les décisions de quitter le Québec. Il est vrai que les départs des anglophones furent fréquents, restent fréquents et, probablement. le resteront dans le futur. Il est aussi vrai que la taille de la population anglophone du Québec se réduit rapidement et continuera à se réduire encore davantage. Il est même probable que le bilan migratoire des anglophones restera fort négatif conséquemment à la détérioration rapide de leur situation au Québec. Leur « minorisation » s'exprime sous plusieurs formes. Mais il semble que cette dimension politique du bilan migratoire soit surtout importante en ce qui concerne l'immigration internationale et interprovinciale qui a cessé d'alimenter le groupe anglophone de façon suffisante pour remplacer les départs.

En ce qui concerne les départs du Québec de certains de nos répondants, nous avons trouvé que cette migration répond aux mêmes déterminants que toutes les migrations dans les pays industrialisés, c'est-à-dire que ce sont surtout les jeunes, et souvent les jeunes bien instruits, qui quittent le Québec pour tenter leur chance ailleurs. Notre enquête vient donc compléter avec des arguments sociologiques, les études économiques qui ont toujours soutenu que la migration est surtout une réponse démographique aux déséquilibres économiques régionaux. Comparés à l'effet des déterminants économiques majeurs — investissements et faillites, chômage et création d'emplois — , les attitudes politiques, les contacts, la distance sociale et la maîtrise du français jouent un rôle mineur et indirect.

L'adoption de la CHARTE DE LA LANGUE FRANÇAISE fut, sans aucun doute, un des événements des dix dernières années qui a le plus marqué la communauté anglophone du Québec. Elle a changé leur perception d'eux-mêmes, leur identité telle que vue par les autres, leurs attitudes et leurs comportements envers la majorité de la population québécoise. Les anglophones sont convaincus que le processus de francisation, accéléré par la Charte, avance continuellement et les confronte à un dilemme peu agréable : apprendre le français ou partir. Une minorité est partie et certains de ceux qui restent font des efforts considérables pour apprendre le français et pour le faire apprendre à leurs enfants. Ce qui les unit tous, à part leur langue maternelle, est la conviction qu'ils avaient un rôle légitime et important à jouer dans la société québécoise et qu'un Québec sans anglophone serait un Québec appauvri. Il serait donc temps que la fascination qu'exercent les anglophones qui partent cède la place à l'intérêt et au respect envers ceux qui restent et qui continuent à enrichir la métropole canadienne.







Indice 1 : Contact avec les francophones

1.1. Liste des questions et distribution des réponses

Q93

Pensez aux cinq personnes avec lesquelles vous travaillez le plus étroitement. Pourriez-vous m'indiquer l'origine de chacune d'entre elles?

Q218

Pensez à trois de vos meilleurs amis. Quelle est l'origine ethnique de chacun d'entre eux?

Q219

Veuillez penser à vos voisins d'à côté. Quelle est l'origine ethnique de chacun d'entre eux?



1.2. Construction de l'indice

Pour chacune des trois variables, nous avons calculé la proportion de francophones. Ensuite, il y a eu addition à poids égal des trois variables et standardisation de l'indice de 0 (aucun francophone) à 1 (10 francophones de 10 personnes). Les cas où l'information n'était pas complète pour les trois variables furent éliminés de l'indice.





1.3. Commentaires

La logique de l'indice sur le contact n'est qu'apparente. La présence de francophones entre les amis, voisins et collègues des anglophones n'est pas forte et est le résultat de facteurs multiples. Les corrélations entre les variables sont très faibles et l'index produit un coefficient de fiabilité alpha très bas, surtout pour 1983. Une des faiblesses de l'indice est qu'à cause de l'exclusion systématique de tous les cas où il manque même un seul élément d'information, il n'est applicable qu'à une fraction de l'échantillon — moins de la moitié pour 1978 et moins d'un tiers pour 1983.

Indice 2 : Utilisation du français

2.1. Liste des questions et distribution des réponses

Q192   Quelle langue utilisez-vous à la maison?
1978(Q192) 1983 (FQ36)
% %
Anglaise seulement 77,7 86,4
Anglaise et un peu de français 15,1 9,2
Également anglaise et française 6,3 2,8
Française et un peu d'anglais 0,3 1,6
Française seulement 0,6 0,0
Total 100,0 100,0
Nombre 332 250


Q193   Quelle langue utilisez-vous avec la plupart de vos amis?
1978(Q193) 1983 (FQ37)
% %
Anglaise seulement 68,4 72,8
Anglaise et un peu de français 19,0 18,4
Également anglaise et française 9,0 6,8
Française et un peu d'anglais 1,5 1,6
Française seulement 2,1 0,4
Total 100,0 100,0
Nombre 332 250


Q194   Dans quelle langue les livres et les magazines que vous lisez sont-ils écrits?
1978(Q194) 1983 (FQ38)
% %
Anglaise seulement 80,4 78,0
Anglaise et un peu de français 17,5 18,8
Également anglaise et française 2,1 3,2
Française et un peu d'anglais — —
Française seulement — —
Total 100,0 100,0
Nombre 332 250


Q195   Quelle langue utilisez-vous dans les endroits publics, par exemple dans les endroits où vous faites vos achats?
1978(Q195) 1983 (FQ39)
% %
Anglaise seulement 37,2 41,2
Anglaise et un peu de français 31,1 23,6
Également anglaise et française 18,1 19,2
Française et un peu d'anglais 7,3 9,2
Française seulement 6,3 6,8
Total 100,0 100,0
Nombre 331 250


2.2. Construction de l'indice

Dans le cas des variables d'utilisation du français (Q192 à Q195; FQ36 à FQ39), nous avons donné cinq points pour la réponse « Française seulement », quatre points pour « Française et un peu d'anglais », trois points pour « Également anglaise et française », deux points pour « Anglaise et un peu de français » et un seul point pour « Anglais seulement ». Chaque réponse incomplète menait à l'exclusion du cas. Les individus qui utilisaient une langue autre que l'anglais ou le français se sont vu accorder un seul point. Ensuite nous avons additionné les quatre variables pour 1978 et standardisé le résultat de 0 à 1, ce qui nous a donné l'indice d'utilisation du français pour 1978. La même procédure fut suivie pour les réponses de 1983.







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