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La situation démolinguistique du Québec

La situation
démolinguistique
du Québec




CHAPITRE PREMIER

Le bilan démolinguistique
du Québec de 1976 à 1981




L'objectif de ce premier chapitre est double : présenter une première esquisse de la dynamique démolinguistique récente du Québec et soumettre les données statistiques utilisées dans ce rapport à un test de cohérence. L'établissement d'un bilan démolinguistique permet de répondre à cette double préoccupation.

L'exercice de comptabilité démographique que représente la construction d'un « bilan » démolinguistique est conceptuellement simple. Il s'agit d'analyser la croissance d'une population (en l'occurrence de la population des groupes linguistiques du Québec) selon les diverses composantes de cette croissance. Ceci nous permettra d'estimer la contribution relative de chaque phénomène démographique à cette croissance et, après conversion des nombres absolus en taux, d'obtenir une première indication quant au comportement démographique des différents groupes linguistiques. Une telle vue d'ensemble nous semblait particulièrement utile avant d'aborder, dans les chapitres ultérieurs, l'analyse détaillée de chacun de ces groupes et de chacune de ces composantes.

Mais si la conceptualisation d'un bilan démolinguistique est simple, sa réalisation ne l'est guère. Un bilan n'a de sens que si l'on y intègre des éléments comparables. Dresser le bilan démolinguistique du Québec nous donnera ainsi l'occasion de faire une première analyse critique des données que nous utiliserons tout au long de ce rapport. Puisque — par définition — dans tout bilan la somme des parties doit être égale au total, la construction d'un tel bilan nous permettra de vérifier la cohérence des données entre elles, et par le fait même d'examiner leur validité, en même temps qu'elle nous fournira une vue d'ensemble de la dynamique démolinguistique du Québec.

Un bilan démolinguistique est a priori plus facile à réaliser lorsqu'il s'agit de la langue maternelle que lorsque la langue d'usage est considérée. En effet, dans le premier cas, on ne doit pas, du moins en principe, prendre en considération la mobilité linguistique. C'est donc avec le bilan démographique par langue maternelle que nous commencerons notre étude.

1.1. Le bilan démographique du Québec par langue maternelle

Afin de dresser le bilan démographique d'une population pour une période donnée, nous devons, outre la population de début et de fin de période, considérer fondamentalement quatre types de phénomènes : la natalité, la mortalité, l'immigration et l'émigration. Les deux premiers seront mesurés respectivement par le nombre de naissances et par le nombre de décès, mais dans le cas de la migration, qui — contrairement aux deux premiers — est un phénomène récurrent, ce qu'il nous faut considérer, c'est le nombre d'émigrants survivants en fin de période et non le nombre de migrations. De plus, dans le cas du Québec, il importera de distinguer les migrants interprovinciaux des migrants internationaux.

Puisque seuls les recensements nous permettent de connaître de façon plus ou moins correcte le nombre de migrants et les effectifs de population de chaque groupe linguistique, nous sommes contraints de limiter notre bilan à des périodes censitaires. En fait, nous nous bornerons à analyser la période 1976-1981, non seulement parce qu'elle est la plus récente, mais également parce qu'elle est la seule pour laquelle nous disposons de données plus ou moins fiables. Les données linguistiques concernant les naissances et les décès n'existent en effet que depuis 1975, et celles concernant les migrations ne peuvent être obtenues qu'à partir des recensements, donc pour des périodes censitaires.

L'équation d'identité ci-dessous contient les divers éléments que nous devons quantifier pour pouvoir dresser le bilan démographique d'un groupe linguistique donné pour la dernière période censitaire :

P81 = P76 + N(76-81) - D(76-81) + I(76-81)RC - E(76-81)RC
+ I(76-81)RM - E(76-81)RM
(1)
P76 et P81 = la population recensée le l er juin 1976 et le 3 juin 1981, respectivement;
N(76-81) = le nombre de naissances entre ces deux dates;
D(76-81) = le nombre de décès entre ces deux dates;
I(76-81)RC = le nombre d'immigrants interprovinciaux entre ces deux dates, c'est-à-dire le nombre de personnes qui le 3 juin 1981 résidaient au Québec, mais qui le ler juin 1976 résidaient dans le « reste du Canada »;
E(76-81)RC = le nombre d'émigrants interprovinciaux entre ces deux dates, c'est-à-dire le nombre de personnes qui le 1er juin 1976 résidaient au Québec, mais qui le 3 juin 1981 résidaient dans le « reste du Canada »;
I(76-81)RM = le nombre d'immigrants internationaux entre ces deux dates, c'est-à-dire le nombre de personnes qui le 3 juin 1981 résidaient au Québec, mais qui le 1 er juin 1976 résidaient ailleurs qu'au Canada, dans le « reste du monde »;
E(76-81)RM = le nombre d'émigrants internationaux entre ces deux dates, c'est-à-dire le nombre de personnes qui le 1er juin 1976 résidaient au Québec, mais qui le 3 juin 1981 résidaient ailleurs qu'au Canada, dans le « reste du monde ».

Pour les naissances, il n'y a pas beaucoup de difficultés. Grâce au fichier annuel des naissances vivantes (fichier dont le Bureau de la statistique du Québec assume la responsabilité), nous connaissons en effet le nombre de naissances selon à la fois la langue maternelle et la langue d'usage de la mère. Nous pouvons raisonnablement supposer que dans la très grande majorité des cas la langue maternelle d'un nouveau-né correspond à la langue d'usage de sa mère.

Les choses se compliquent lorsqu'il s'agit des décès. Le fichier des décès (également géré par le Bureau de la statistique du Québec) ne permet de connaître que la seule langue d'usage du défunt, et encore est-ce au médecin chargé de remplir la déclaration de décès de fournir cette information, ce qui entraîne sans nul doute des biais, difficiles cependant à évaluer. Pour passer du nombre annuel de décès par langue d'usage au nombre annuel de décès par langue maternelle, nous avons adopté la méthode utilisée par Tremblay1, qui consiste à distribuer les décès pour une langue d'usage donnée, en fonction de la part des effectifs de chaque langue maternelle au sein de chaque groupe défni par la langue d'usage2.

L'estimation du nombre d'immigrants et d'émigrants interprovinciaux est relativement aisée. Le recensement de 1981 nous fournit en effet directement l'information souhaitée. Il nous faut cependant supposer que ces migrants n'ont pas déclaré en 1981 une langue maternelle différente de celle qu'ils ont déclarée en 1976. Comme on le verra ultérieurement dans le chapitre consacré à la mobilité linguistique, cette hypothèse risque de ne pas avoir été respectée pour chacun d'entre eux. Apparemment, la migration des enfants nés entre 1976 et 1981 pourrait poser un problème. Ces derniers, il va de soi, n'avaient pas de lieu de résidence au 1er juin 1976, et ne sont donc pas pris en compte dans le chiffre censitaire de migration interprovinciale. Pour résoudre ce problème, il suffit d'utiliser les données censitaires sur le lieu de naissance : les enfants de moins de cinq ans (révolus) qui en 1981 résident dans une province alors qu'ils sont nés dans une autre province sont nécessairement des migrants interprovinciaux.




1 Marc Tremblay, Analyse de la mortalité et de la fécondité selon le groupe linguistique, Québec, 1976-7981, Montréal, Université de Montréal, Département de démographie, mémoire de maîtrise, 1983, 285 p., pp. 97-99. [retour au texte]

2 La méthode suppose en fait que la mortalité (en termes de taux brut) d'un groupe de langue d'usage donné est la même pour chacun des trois sous-groupes de langue maternelle qui le composent. [retour au texte]




L'immigration internationale ne pose guère plus de problèmes que l'immigration interprovinciale. Le recensement de 1981 nous permet d'obtenir directement l'information désirée. Par contre, ce même recensement ne nous permet pas de connaître les émigrants vers le reste du monde, puisque — par définition — ces émigrants ne se trouvent plus sur le sol canadien. La seule manière d'estimer le nombre d'émigrants internationaux par groupe linguistique est de le calculer par résidu.

Le tableau I.1 présente le résultat de nos investigations. Il est évident que, n'ayant pas été obtenus de la même façon (tantôt par les fichiers de l'état civil, tantôt par le recensement, tantôt encore par résidu), les divers effectifs de ce tableau ne sont pas toujours rigoureusement comparables. De plus, à cause des hypothèses que nous avons dû faire et des biais que nous avons dû accepter, ces chiffres ne peuvent être considérés que comme des premières approximations. C'est pourquoi nous nous contenterons de présenter des chiffres arrondis en milliers.

Un examen rapide de ce tableau permet de voir que, si l'on se fie aux chiffres de population et de migration tels que dérivés des recensements, et aux chiffres de naissances et de décès obtenus à partir du fichier, on aboutit à des résultats soit absurdes, soit irréalistes dans le cas de l'émigration internationale. Ces chiffres impliquent en effet que l'émigration internationale du groupe « autre » serait négative, ce qui est évidemment impossible, et que l'émigration internationale du groupe de langue maternelle française serait de l'ordre de deux milliers par an, ce qui est totalement irréaliste. Au total, le Québec n'aurait eu qu'environ 15 000 émigrants internationaux en cinq ans, alors que pendant la même période 1976-1981, il y aurait eu plus de 200 000 émigrants vers les autres provinces. Seul le chiffre de l'émigration internationale du groupe de langue maternelle anglaise semble plausible.

Remarquons que si, comme la plupart des auteurs, nous n'avions considéré dans notre bilan démographique que le seul accroissement migratoire (éventuellement désagrégé en migration interprovinciale nette et migration internationale nette), nous n'aurions pu saisir cette incohérence : les chiffres d'accroissement migratoire du tableau I.1 sont tout à fait plausibles. Notons également que Lachapelle et Henripin3 utilisent, pour la période 1971-1976, des chiffres qui impliquent un nombre négatif d'émigrants internationaux de langue maternelle anglaise. Ces auteurs estiment que cette incohérence est moins due aux variations du sous-dénombrement différentiel d'un recensement à l'autre qu'aux substitutions de langue maternelle, les mêmes individus ne déclarant pas nécessairement la même langue maternelle à deux recensements successifs.




3 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, La situation démolinguistique au Canada, évolution passée et prospective, Montréal, L'Institut de recherches politiques, 1980, xxxii-391 p., pp. 188-189. [retour au texte]





Tableau I.1 Bilan démolinguistique par langue maternelle, Québec, 1976-1981 (en milliers)


Une telle interprétation, d'ailleurs partagée par Malo, Bourbeau et Robitaille4, est peut-être pertinente pour la période 1971-1976. Elle semble cependant plus difficilement acceptable pour la période 1976-1981, car elle équivaudrait à supposer que, pour cette période, ces substitutions profiteraient massivement aux groupes français et « autre », ce qui ne semble guère réaliste, à moins de supposer qu'un grand nombre de personnes auraient effectué une double substitution de langue maternelle (d'une langue autre que l'anglais en 1971 à l'anglais en 1976, avec retour à la « vraie » langue maternelle, française ou « autre », en 1981). Cette forme de transfert linguistique par substitution de langue maternelle jouerait alors dans un sens tout à fait contraire à ce que l'on connaît (voir chapitre IV) des transferts linguistiques au Québec.

Si les chiffres d'émigration internationale du tableau I.1 sont absurdes ou irréalistes, c'est donc soit parce que les chiffres de la population recensée en 1976 et 1981 ne sont pas corrects, soit parce que les chiffres des composantes de la croissance entre 1976 et 1981 (autres que l'émigration internationale) sont erronés, soit parce que les uns et les autres sont entachés d'inexactitude. Sans doute y a-t-il effectivement des erreurs un peu partout. Mais pour la suite de notre recherche, il s'avère indispensable de localiser la ou les sources principales de l'incohérence observée au tableau I.1. Si l'essentiel de l'erreur se trouve dans les chiffres de population, cela affectera surtout, et encore de façon plutôt marginale, le calcul des taux. Mais si ce sont les chiffres relatifs aux composantes de la croissance qui doivent absorber la majeure part de l'erreur, alors c'est la mesure même des phénomènes démographiques qui est mise en cause, c'est l'ensemble de notre analyse de la dynamique démolinguistique du Québec qui se trouve invalidé.

À priori, on peut avancer que ce n'est pas du côté des naissances et des décès que se trouve l'essentiel de l'erreur. On peut supposer que, sur cinq ans, le nombre de naissances « enregistrées » ne doit pas être très éloigné de la réalité. Sans doute pourrait-il y avoir des problèmes du côté des décès. Pour les raisons mentionnées précédemment, on pourrait être amené à supposer que le nombre de décès du groupe de langue maternelle « autre » est sous-estimé. Mais si tel était le cas, loin de nous aider à résoudre l'incohérence, cela ne ferait que l'accroître : le chiffre négatif de l'émigration internationale serait encore plus élevé! D'une manière générale, étant donné l'importance de ce chiffre négatif d'émigration internationale du groupe « autre » par rapport aux chiffres de naissances et de décès de ce groupe, il semble difficile d'attribuer à ces derniers l'essentiel de l'erreur.




4 Renée Malo, Robert Bourbeau et Norbert Robitaille, « Estimations résiduelles de l'émigration internationale selon la langue maternelle, Québec, 1971-1976 », Cahiers québécois de démographie, vol. ll, n° 1, 1982, pp. 19-45. [retour au texte]




Le sous-dénombrement de la population, et plus particulièrement les remarquables variations dans le taux de sous-dénombrement d'un recensement à l'autre représentent sans doute la cause principale des incohérences du tableau I.1. En effet, une erreur de 1 % dans le chiffre de population a un impact quantitatif beaucoup plus élevé (et amplement suffisant pour rendre compte des incohérences) qu'une erreur de 10 % dans les chiffres de naissances et de décès. Évidemment, si l'on corrige les chiffres de population du tableau I.1 pour le sous-dénombrement de la population, il importe également de corriger les chiffres censitaires de migration. Il est connu que le taux de sous-dénombrement des migrants est nettement plus élevé que celui de l'ensemble de la population.

Le tableau I.2 présente le résultat de ces diverses corrections pour le sous-dénombrement5. Il est clair que la prise en considération de ce dernier permet d'éliminer toute incohérence dans les résultats et d'arriver à des estimations beaucoup plus plausibles de l'émigration internationale. Les chiffres de migration interprovinciale et d'immigration internationale ne sont que relativement peu affectés par ces corrections. C'est surtout sur l'accroissement de population, et par conséquent sur l'émigration internationale, que l'impact des corrections pour le taux de sous-dénombrement est important.

L'accroissement total de la population du Québec se voit en effet réduit d'un tiers (de 204 000 personnes à 134 000). C'est surtout la population de langue maternelle française qui absorbe cette réduction : sa croissance est maintenant de moins de 200 000 personnes sur cinq ans, alors qu'elle était de près de 250 000 avant correction. La croissance négative de la population de langue maternelle anglaise n'est guère affectée par ces corrections : la perte se situe toujours à près de 100 000 personnes. Quant à la croissance du groupe « autre », elle se voit évidemment réduite dans la mesure où le chiffre d'émigration internationale, absurdement négatif, devient légèrement positif.




5 Les taux de sous-dénombrement ne sont eux-mêmes que des estimations. Statistique Canada a estimé à 2,99 % le taux de sous-dénombrement de la population du Québec en 1976 (2,79 % pour la population de langue maternelle française; 3,05 % pour le groupe « anglais »; 5,69 % pour le groupe « autre »); pour 1981, le taux est de 1,92 % (respectivement 1,7 %, 2,7 % et 2,6 % pour chacun des trois groupes linguistiques). Pour la migration, nous ne disposons pour le recensement de 1981 (le seul considéré ici) que d'une estimation au niveau de l'ensemble du Canada, sans distinction linguistique : 5,35 % pour les migrants interprovinciaux, 8,53 % pour les migrants internationaux. Aussi avons-nous appliqué à ces taux de 1981 les écarts proportionnels observés en 1976 pour chaque groupe linguistique. [retour au texte]





Tableau I.2 Bilan démolinguistique par langue maternelle, Québec, 1976-1981, après correction pour le sous-dénombrement
(en milliers)a


Il est cependant fort probable que l'émigration internationale du groupe « autre » est encore sous-estimée. Il serait en effet peu réaliste de considérer qu'annuellement moins de 1 000 personnes de ce groupe aient quitté le Québec pour le reste du monde. Il suffirait cependant d'une très légère modification dans l'estimation du taux de sous-dénombrement de cette population, ou du taux de sous-dénombrement des migrants de ce groupe, pour obtenir un chiffre d'émigration internationale plus acceptable. Mais du moins celui que nous venons d'obtenir est-il positif. Comme par ailleurs les autres résultats obtenus apparaissent tout à fait plausibles, nous en resterons là dans nos tentatives de correction.

Des chiffres du tableau 1.2, on peut déduire que si la migration n'affecte que relativement peu la croissance démographique de la population de langue maternelle française, par contre elle représente le facteur dominant de l'évolution de la population de langue maternelle anglaise ou autre. En fait, l'accroissement naturel de la population de ces deux derniers groupes se rapproche fortement de la « croissance zéro » : à peine 2 000 par an pour la population « autre », et moins de 4 000 par an pour le groupe anglais. Au total, la perte migratoire pour le Québec représente la moitié de sa croissance naturelle, la majeure part du déficit migratoire étant due au groupe anglais.

Le déficit migratoire du Québec n'est cependant pas dû seulement au départ d'un grand nombre de membres du groupe anglais vers le reste du Canada (en fait, l'émigration interprovinciale du seul groupe de langue maternelle anglaise est supérieure au déficit migratoire total — interprovincial et international — de l'ensemble du Québec), mais il résulte également de la très faible attraction migratoire qu'exerce le Québec sur les autres provinces. Entre 1976 et 1981, il y a eu au Québec moins d'immigrants en provenance du reste du Canada que d'immigrants en provenance du reste du monde, et ce, dans une période où l'immigration internationale fut remarquablement réduite. Il faut cependant souligner que cela est surtout le fait du groupe de langue maternelle « autre », qui ne reçoit pratiquement aucun apport des autres provinces alors qu'il représente près de la moitié de l'immigration internationale. Au total, trois fois moins de personnes sont entrées au Québec en provenance d'une autre province qu'il n'en est sorti vers les autres provinces, alors que l'immigration internationale dépasse légèrement l'émigration internationale.

Il peut être intéressant de confronter les chiffres de migration utilisés dans ce bilan avec les estimations annuelles de la migration effectuées par Statistique Canada sur la base du fichier des allocations familiales6. Cette comparaison n'est possible que pour les totaux (tous groupes linguistiques réunis), mais elle permet, tout en vérifiant d'une autre façon la validité de nos chiffres, de dégager quelques informations importantes.

Statistique Canada avait estimé à 100 000 unités le nombre d'immigrations internationales. Notre estimation produit exactement le même chiffre! Compte tenu des départs et des décès parmi ces immigrants, notre chiffre devrait en fait être légèrement inférieur à celui de Statistique Canada. Quant à notre chiffre d'émigration internationale, il est beaucoup plus élevé que celui estimé par Statistique Canada (43 000). Ceci tendrait donc à confirmer l'hypothèse souvent avancée selon laquelle Statistique Canada sous-estimerait fortement l'émigration internationale.

Le nombre d'immigrations interprovinciales au Québec, tel qu'estimé par Statistique Canada pour la période 1976-1981, est de 60 % plus élevé que le nombre d'immigrants interprovinciaux survivant en fin de période. Encore une fois, cela semble tout à fait plausible, compte tenu des départs vers le reste du monde et des décès parmi ces immigrants, et surtout, compte tenu des migrations multiples. Nous disposons en fait ici d'une possibilité d'estimer la fréquence migratoire, c'est-à-dire le nombre de migrations effectuées au cours de la période par les immigrants. Si l'estimation de Statistique Canada est plus ou moins correcte, et si l'on suppose que le nombre de décès et d'émigrants internationaux entre 1976 et 1981 parmi les immigrants interprovinciaux de cette période est relativement faible, alors il faudrait conclure que des 123 000 personnes entrées au Québec pendant cette période en provenance d'une autre province, de 40 000 à 45 000, soit un tiers, seraient retournées dans « le reste du Canada » au cours de la même période. Nous avons donc ici une indication supplémentaire du faible pouvoir d'attraction du Québec sur la population du reste du pays non seulement, peu nombreux sont ceux qui viennent, mais des rares arrivants, un tiers repartirait aussitôt...




6 Statistique Canada, Les migrations internationales et interprovinciales au Canada, catalogue n° 91-208, annuel, et Estimations annuelles post-censitaires de la population suivant l'état matrimonial, l'âge, le sexe, et composantes de l'accroissement, Canada, provinces et territoires au 1er juin, catalogue n° 91-210, annuel. [retour au texte]




Le nombre d'émigrations interprovinciales obtenu par Statistique Canada pour la même période 1976-1981 est également supérieur au nombre d'émigrants interprovinciaux dérivé du recensement (280 000 au lieu de 225 000). Mais l'écart est ici beaucoup moindre que dans le cas de l'immigration interprovinciale (24 % au lieu de 62 %). Selon le même raisonnement que précédemment, on devrait donc conclure que, si beaucoup des rares immigrants interprovinciaux au Québec quittent le Québec très peu de temps après y être arrivés, par contre, rares sont ceux, parmi les nombreux émigrants vers une autre province, à revenir au Québec.

La dimension linguistique de ce phénomène n'est malheureusement pas connue. Mais, à partir de la composition linguistique des flux d'entrées (majoritairement de langue maternelle française) et de sorties (majoritairement de langue maternelle anglaise), on peut raisonnablement supposer que si les émigrants interprovinciaux n'ont guère tendance à revenir au Québec, c'est parce qu'ils retrouvent un environnement culturel qui leur est plus proche, alors que les immigrants en provenance d'une autre province, même lorsqu'ils sont de langue maternelle française, trouveraient l'environnement culturel québécois trop différent de celui auquel ils sont habitués ou qu'ils recherchent. Il est évident cependant que des facteurs économiques contribuent également à expliquer le fait que le Québec ait une plus faible capacité de retenir ses immigrants interprovinciaux. Les deux ordres de facteurs, le socioculturel et l'économique, se renforcent probablement.

Jusqu'à présent, nous avons examiné la validité de nos données en les soumettant à un test de cohérence interne et en les confrontant à des estimations d'autres sources. Il existe une troisième manière de vérifier la plausibilité de nos chiffres, et c'est en voyant ce qu'ils impliquent en termes de comportement démographique. Pour ce faire, nous avons converti les chiffres du tableau I.2 en taux, c'est-à-dire que nous avons rapporté le nombre de naissances, de décès et de migrants à la moyenne arithmétique des populations initiale et finale concernées. Les résultats sont présentés au tableau I.3.

Comme il s'agit ici de taux bruts, en ce sens que les différences dans la structure par âge ne sont pas prises en compte, il nous faut évidemment être très prudents dans notre interprétation (les chapitres ultérieurs, spécifiquement consacrés à chacune des composantes, permettront d'aller plus en profondeur à cet égard). Mais, quelle que soit l'explication (en termes de structure par âge ou en termes de comportement), il n'en reste pas moins que le taux d'accroissement naturel de la population de langue maternelle française, entre 1976 et 1981, a été deux fois plus élevé que celui de la population de langue maternelle anglaise, l'écart étant dû essentiellement à la natalité.

Un taux d'immigration ne peut évidemment être interprété en termes de comportement, puisque la population « soumise au risque » n'est — par définition — pas celle qui a immigré. Du tableau I.3 on peut cependant déduire que le groupe de langue maternelle anglaise attire proportionnellement trois à cinq fois plus d'immigrants en provenance des autres provinces ou en provenance du reste du monde que le groupe de langue maternelle française. En outre — et cela n'est guère surprenant —, c'est surtout le groupe « autre » qui, de loin, attire proportionnellement le plus d'immigrants internationaux.

En rapportant cependant, pour une langue maternelle donnée, les chiffres d'immigration interprovinciale du Québec (tableau I.2) à la population du reste du Canada de langue maternelle correspondante, on obtient une estimation de la propension des Canadiens non québécois à émigrer vers le Québec. Pour ceux du groupe de langue maternelle anglaise, cette propension est de 0,2 % en 1976-1981, soit nettement moins que celle observée en 1966-1971 et 1971-19767. Les personnes de langue maternelle française résidant au Canada ailleurs qu'au Québec ont une propension environ 30 fois plus élevée à émigrer au Québec : le taux de ce groupe s'élève aux alentours de 6 % en 1976-1981, soit à un niveau nettement supérieur à celui des périodes censitaires précédentes (il s'élevait alors à un peu plus de 4 %). Quant au groupe « autre », son taux est de 0,2 % à chacune des trois dernières périodes censitaires. On peut donc conclure que la baisse du pouvoir d'attraction migratoire du Québec depuis 1976 est due essentiellement au groupe de langue maternelle anglaise.




7 Ayant été obtenus en divisant le nombre de migrants par la population de fin de période, les chiffres de Lachapelle et Henripin ne sont cependant pas rigoureusement comparables aux nôtres, obtenus en rapportant le nombre de migrants à la population moyenne de la période. Voir Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, op. cit., p. 201. [retour au texte]





Tableau I.3 Bilan démolinguistique par langue maternelle, Québec, 1976-1981,
après correction pour le sous-dénombrement
(taux en %)a


Qu'en est-il de la propension des Québécois à quitter leur province? Pour les personnes de langue maternelle française, nous obtenons un taux de 1,1 %, soit un chiffre très proche de celui proposé par Lachapelle et Henripin pour les périodes censitaires précédentes (1,1 % et 0,9 %, respectivement). À côté de cette propension remarquablement constante et faible (rappelons qu'il s'agit de taux quinquennaux), on observe des taux très élevés et croissants pour les deux autres groupes linguistiques. La propension des Québécois de langue maternelle anglaise est de 19 % : en cinq ans un cinquième de cette population a quitté le Québec; pour 1966-1971 et 1971-1976, ce taux était respectivement de 13 % et de 12 %. Quant au groupe « autre », son taux d'émigration interprovinciale, qui avait baissé de 5 % à 3 %, est remonté à 6 % au cours de la dernière période censitaire.

Les chiffres de migration internationale semblent tout aussi plausibles que ceux de migration interprovinciale. Dans le cas du groupe français, le taux d'immigration en provenance du reste du monde est légèrement plus bas (0,7 % au lieu de 0,8 %) que celui de la période censitaire précédente, tandis qu'il est légèrement plus élevé pour le groupe « autre » (11,0 % au lieu de 9,5 %). Par contre, le taux du groupe anglais est nettement inférieur (2,3 % au lieu de 4,1 %). Étant donné que l'immigration interprovinciale de ce groupe a connu également une forte baisse, et que, d'une manière générale, l'immigration en provenance du reste du monde a considérablement fléchi entre les deux périodes censitaires, on peut conclure que la forte baisse du taux anglais n'est guère anormale.

Quant à notre estimation résiduelle de l'émigration internationale, elle permet d'obtenir des taux apparemment réalistes. Le taux d'émigration internationale des membres du groupe français est du même ordre de grandeur que celui du taux d'émigration interprovinciale, ce qui, dans le contexte géoculturel que connaît le Québec, n'est guère surprenant. Le taux du groupe anglais est le double de celui estimé pour le groupe français, ce qui, à nouveau, semble plausible. Quant au taux du groupe « autre », il est probablement sous-évalué, comme nous l'avons déjà mentionné. Vu les petits effectifs en cause, il suffirait cependant d'une très légère erreur dans l'estimation des autres composantes démographiques pour faire monter significativement ce taux.

Une comparaison avec les taux de la période précédente afin de tester nos estimations de 1976-1981 ne peut malheureusement qu'être très limitée, la plupart des très rares tentatives effectuées pour la période 1971-1976 ayant abouti, pour le groupe anglais, à des chiffres d'émigration internationale absurdement négatifs. La seule estimation qui ne soit pas entachée de ce type d'incohérence est, à notre connaissance, celle de Malo, Bourbeau et Robitaille8. Ces derniers, après avoir corrigé successivement les données pour le sous-dénombrement, pour les réponses multiples à la question sur la langue maternelle, et pour les changements de déclaration de langue maternelle, obtiennent finalement des chiffres positifs d'émigration internationale pour chacun des trois groupes. Leurs estimations donnent un taux total de 1,0 % , alors que pour 1976-1981 nous obtenons 1,3 %. Pour le groupe français, leurs chiffres produisent un taux de 0,9 %, alors que nous obtenons 1,2 % pour la période suivante, soit une augmentation tout à fait plausible. Dans le cas du groupe anglais cependant, le taux serait passé de 1,2 % en 1971-1976 à 2,4 % en 1976-1981, ce qui semble beaucoup, même si l'émigration vers le reste du Canada a également très fortement augmenté. Sans doute surestimons-nous légèrement le taux anglais de 1976-1981 alors que celui de 1971-1976 pourrait avoir été sous-estimé (on peut difficilement croire que le groupe anglais avait une propension à l'émigration internationale à peine plus élevée que celle du groupe français). Un tel passage d'une sous-estimation du taux anglais en 1971-1976 à une surestimation en 1976-1981 pourrait être lié aux doubles substitutions de langue maternelle dont il a été question plus haut, sans qu'il soit cependant possible de vérifier ni l'existence, ni l'intensité de ces doubles substitutions.




8 Renée Malo, Robert Bourbeau et Norbert Robitaille, loc. cit. [retour au texte]




Quant au taux d'émigration internationale du groupe « autre », il aurait par contre baissé de 2,5 % à 1,1 %, ce qui paraît peu vraisemblable. Nous devons donc bien reconnaître que notre bilan sous-estime probablement l'émigration internationale du groupe de langue maternelle autre. Il s'agit cependant de toute manière de petits effectifs : un taux aussi élevé que 2,5 % impliquerait à peine 2 000 départs par an. Si l'on répartissait cette éventuelle « erreur » sur les autres composantes de l'équation (1) (mais selon quels critères?), cela ne changerait pas grand-chose.

De tout ceci, nous pouvons donc raisonnablement conclure que, sous réserve d'une probable sous-estimation de l'émigration internationale du groupe « autre », l'ensemble de notre bilan démographique par langue maternelle est cohérent et plausible. Il reste cependant à vérifier s'il en va de même en ce qui a trait à la langue d'usage.

1.2. Le bilan démographique du Québec par langue d'usage

Dresser le bilan démographique de la période 1976-1981 pour des groupes linguistiques définis selon la langue d'usage est particulièrement téméraire. En effet, ce type de bilan inclut nécessairement la prise en compte explicite de la mobilité linguistique de la période, ce qui, en principe, n'est pas le cas lorsqu'il s'agit de la langue maternelle (quoique, comme nous venons de le mentionner, il puisse y avoir des changements dans la déclaration de la langue maternelle...). Or, il n'existe aucune mesure des changements de langue d'usage sur une période censitaire. On peut connaître la mobilité géographique pendant une telle période, grâce à la question sur le lieu de résidence cinq ans avant. Mais comme il n'y a aucune question sur la langue en usage cinq ans auparavant, il n'y a aucun moyen de connaître les transferts linguistiques dont nous avons besoin pour construire un bilan démographique par langue d'usage.

Tout ce que nous pouvons estimer, c'est le passage d'une langue maternelle donnée à la langue en usage au moment du recensement, c'est-à-dire un type particulier de mobilité linguistique (d'une langue « maternelle » vers une langue « d'usage ») mesurée sur la « durée de vie » (puisque l'on ne sait pas quand a eu lieu le passage). L'analogue géographique de ce type de mobilité linguistique serait la migration sur la durée de vie, c'est-à-dire la différence entre le lieu de naissance et le lieu de résidence au moment du recensement, ce qui, comme on le sait, serait une très mauvaise mesure de la migration pour une période donnée.

L'absence de toute information directe sur la mobilité linguistique au cours de la période 1976-1981 ne nous empêche cependant pas de dresser un bilan démographique pour cette période. Revenons en effet à l'équation (1) utilisée précédemment pour estimer l'émigration internationale selon la langue maternelle. Si nous appliquons cette équation à des groupes définis selon la langue d'usage, nous obtenons cette fois, toujours par résidu, un élément composite qui est la somme de l'émigration internationale et du solde des transferts linguistiques de la période. En comparant ensuite ce résidu à celui obtenu précédemment pour la langue maternelle, nous pouvons finalement dégager, sous certaines conditions, une estimation du solde des transferts linguistiques. Il est cependant évident qu'en tant que « résidu d'un résidu », cette estimation est particulièrement hasardeuse, surtout lorsqu'on tient compte d'un autre problème majeur.

Car il y a une seconde raison qui rend périlleuse la construction d'un bilan démographique de la période 1976-1981 lorsqu'il s'agit de groupes définis selon la langue d'usage. En effet, nous ne connaissons pas les effectifs de la population initiale, la question sur la langue d'usage n'ayant pas été posée lors du recensement de 1976. Nous avons donc dû nous résoudre à utiliser des estimations. Confrontés à un problème semblable au nôtre, mais pour la période 1971-1976, Bourbeau et Robitaille9 ont, à partir de données des recensements de 1971 et 1976, et à l'aide d'hypothèses plausibles sur l'évolution de la fécondité, de la mortalité, de la migration et des transferts linguistiques pour chaque groupe, estimé la population de 1976 selon la langue d'usage. En intégrant ces estimations dans notre bilan, nous les soumettons en fait à un test de validité. Comme on pourra le constater, les résultats montrent que ces estimations sont fort plausibles.

Mais il ne faut pas se leurrer. Nous avons pu observer, dans la section précédente, à quel point nos résultats dépendent des effectifs de la population utilisés. La moindre erreur quant à ces effectifs peut avoir un impact considérable sur le niveau du résidu estimé par l'équation (1). De plus, lorsqu'il s'agissait de groupes définis selon la langue maternelle, nous avions au moins un critère objectif de cohérence de notre bilan, dans la mesure où le chiffre d'émigration internationale estimé résiduellement devait nécessairement être positif. Dans le cas de groupes définis selon la langue d'usage, ce résidu peut prendre n'importe quel signe, puisqu'il comprend le solde des transferts linguistiques.




9 Robert Bourbeau et Norbert Robitaille, « Bilan démographique des francophones au Québec et dans le reste du Canada », Critère, n° 27, 1980, pp. 175-204. [retour au texte]




Tout ce que nous pouvons donc faire en l'occurrence, c'est apprécier de façon plus ou moins subjective le caractère vraisemblable de nos résultats. La double limitation dont il vient d'être fait état implique que dresser un bilan démographique selon la langue d'usage ne peut qu'être un exercice exploratoire. Nous ne pouvons plus considérer la construction d'un tel bilan comme un test de cohérence et de validité de nos données de base.

Il faut cependant remarquer que pour une des composantes de l'équation (1), l'estimation est plus aisée lorsqu'il s'agit de la langue d'usage que de la langue maternelle. Il s'agit des décès, qui ne sont connus que selon la langue d'usage. Pour ce qui est des naissances, le problème ne se pose pas, langue maternelle et langue d'usage des nouveau-nés pouvant être confondues. Enfin, en ce qui a trait aux migrations interprovinciales et à l'immigration internationale, le recensement de 1981 fournit directement l'information nécessaire.

Le tableau I.4 présente, pour chacun des groupes linguistiques définis selon la langue d'usage, les résultats de nos calculs. Ceux-ci aboutissent à un bilan démographique significativement différent de celui obtenu lorsqu'il s'agit de groupes définis selon la langue maternelle. En effet, la structure linguistique de l'accroissement de la population québécoise se trouve considérablement modifiée. Le groupe anglais subit toujours une diminution de population, mais remarquablement faible (une perte de 13 000 personnes en cinq ans) comparativement à celle qu'on observe lorsque ce groupe est défini en termes de langue maternelle (la perte est alors de 91 000). La comparaison des chiffres du tableau I.1 (bilan par langue maternelle) à ceux du tableau I.4 permet de dégager des conclusions tout à fait conformes à ce qu'on attendait : en termes de langue d'usage, le groupe anglais a connu un accroissement naturel encore plus faible que celui observé lorsqu'il s'agit de la langue maternelle, alors que la perte par migration interprovinciale est encore plus élevée. Mais ce sont surtout les transferts linguistiques qui font la différence.

L'émigration internationale du groupe de langue maternelle anglaise était en effet estimée à 17 000 personnes. Lorsqu'il s'agit du groupe de langue d'usage anglaise, le résidu « émigration internationale plus solde des transferts linguistiques (pertes moins gains) » est de -70 000. L'on peut assez raisonnablement supposer qu'une grande partie de la différence entre ces deux chiffres représente le gain net des transferts linguistiques vers le groupe anglais.



Tableau I.4 Bilan démolinguistique par langue d'usage, Québec, 1976-1981 (en milliers)


Si le bilan du groupe de langue d'usage anglaise est donc nettement moins défavorable que celui du groupe de langue maternelle anglaise, corrélativement les deux autres groupes linguistiques connaissent le phénomène inverse. L'augmentation de la population de langue d'usage française ou autre est nettement moins importante que celle de langue maternelle correspondante, la différence étant due pour l'essentiel aux pertes résultant des transferts linguistiques.

Même si ces résultats ne sont guère surprenants, il ne faut cependant pas oublier qu'ils sont basés sur des chiffres non corrigés pour le sous-dénombrement. Or, dans la section précédente nous avons pu observer à quel point la cohérence et la plausibilité des résultats pouvaient être affectées par ce sous-dénombrement. Nous avons donc construit un second bilan, qui, cette fois, en tenait compte. En l'absence d'informations adéquates, nous avons supposé que le taux de sous-dénombrement pour chacun des groupes définis selon la langue d'usage était le même que celui estimé pour les groupes correspondants définis selon la langue maternelle. Le tableau 1.5 présente les résultats de ces nouveaux calculs.



Tableau I.5 Bilan démolinguistique par langue d'usage, Québec, 1976-1981, après correction pour le sous-dénombrement (en milliers)a


Ce bilan corrigé confirme pour l'essentiel les résultats obtenus précédemment, tout en accentuant certains aspects. Ainsi, on peut observer que la croissance de la population dont la langue d'usage est le français se trouve considérablement réduite. En termes de langue maternelle, le groupe français a connu un accroissement de près de 250 000 personnes (tableau I.1), ceci avant correction. Le fait de considérer la langue d'usage avait déjà réduit cette croissance à moins de 200 000 personnes, toujours avant correction. Mais une fois que l'on tient compte du sous-dénombrement, cette croissance se trouve ramenée à environ 140 000 personnes.

À nouveau, c'est du côté des transferts linguistiques que se trouve apparemment l'explication de cette faible croissance. Que l'on considère la langue maternelle ou la langue d'usage, que l'on tienne compte ou non du sous-dénombrement, les chiffres d'accroissement naturel, d'accroissement migratoire interprovincial, et d'immigration internationale, ne s'en trouvent guère affectés, du moins en valeur absolue. Par contre, le « résidu représentant tantôt l'émigration internationale (lorsqu'il s'agit de la langue maternelle), tantôt la somme de l'émigration internationale et du solde des transferts linguistiques (lorsqu'il s'agit de la langue d'usage), varie de façon très significative. La question est de savoir comment interpréter cette variation.

La relative insensibilité des composantes autres que le résidu nous permet de conclure sans trop de risques d'erreur que les chiffres de naissances et de décès, de migration interprovinciale et d'immigration internationale constituent sans doute des ordres de grandeur proches de la réalité. Si maintenant l'on suppose — et évidemment l'hypothèse est cruciale — que les chiffres de la population recensée (estimée lorsqu'il s'agit de la langue d'usage en 1976) sont fiables, et que les estimations des taux de sous-dénombrement le sont tout autant, alors on peut dégager de nos résultats une estimation — indubitablement très approximative — du solde des transferts linguistiques de la période.

Avant correction pour le sous-dénombrement, la différence entre l'émigration internationale selon la langue d'usage (donc y compris le solde des transferts linguistiques) et celle selon la langue maternelle est de 60 000 unités pour le groupe français. Après correction, cette différence est de 65 000 unités. À partir du raisonnement qui précède, on devrait en conclure que le groupe français a perdu environ 65 000 membres par mobilité linguistique entre 1976 et 1981. Sans doute y a-t-il une certaine interaction entre la mobilité linguistique et la migration, dans la mesure où cette dernière peut entraîner un transfert linguistique au cours de la période de migration. Mais sous cette réserve, sans doute mineure, notre chiffre d'environ 65 000 « transferts nets » au détriment du groupe français apparaît comme la conclusion logique du système de comptabilité démographique présenté ici.

Appliqué au groupe « autre », le même raisonnement nous amènerait à conclure que ce groupe aurait subi une perte nette d'environ 25 000 unités au cours de la période 1976-1981, suite aux transferts linguistiques. Corrélativement, le groupe anglais aurait reçu un apport net d'environ 90 000 unités grâce à la mobilité linguistique durant cette même période.

Sans doute ces chiffres ne peuvent représenter — au mieux — que des ordres de grandeur. Du moins ont-ils le mérite d'aller, pour chacun des groupes concernés, dans le sens attendu. Si l'on veut cependant évaluer la plausibilité du niveau de mobilité linguistique ainsi estimé, ainsi que des autres composantes de la croissance démographique, il nous faut passer des valeurs absolues du tableau I.5 à des taux. Ces derniers sont présentés dans le tableau I.6.

Lorsque l'on compare ces taux par langue d'usage aux taux obtenus précédemment par langue maternelle (voir tableau I.3), on observe que pour les groupes français et anglais, les différences ne sont significatives que lorsqu'il s'agit des chiffres totaux, et donc du résidu représentant l'émigration internationale et, le cas échéant, le solde des transferts linguistiques. Par contre, dans le cas du groupe « autre », la plupart des composantes du bilan sont très sensiblement modifiées par le passage de la langue maternelle à la langue d'usage. Dans tous les cas, cependant, les différences vont dans le sens attendu.



Tableau I.6 Bilan démolinguistique par langue d'usage, Québec, 1976-1981, après correction pour le sous-dénombrement (taux en %)


Ainsi, il semble tout à fait normal qu'en termes de langue d'usage, les taux d'immigration et surtout d'émigration interprovinciales du groupe français soient moins élevés, et que par contre, les pertes dues à la mobilité linguistique, jointe à l'émigration internationale, donnent un résidu plus élevé. Au total, le taux d'accroissement de ce groupe se voit, essentiellement à cause de ces transferts linguistiques, réduit de près d'un tiers; ce taux est toujours significativement supérieur à la moyenne (2,7 % au lieu de 2,1 %), mais il l'est beaucoup moins qu'en termes de langue maternelle, alors qu'il était presque deux fois plus élevé que la moyenne.

En ce qui concerne le groupe anglais, on observe que le taux de natalité est plus faible et le taux d'émigration interprovinciale plus élevé lorsque ce groupe est défini en termes de langue d'usage plutôt que de langue maternelle. À nouveau, cela n'est guère surprenant. En effet, le groupe de langue maternelle anglaise comprend des personnes qui ont adopté comme langue d'usage (« parlée à la maison ») le français ou une langue autre. On peut s'attendre à ce que le comportement de fécondité de ces personnes se rapproche de celui de ces deux derniers groupes qui, comme nous le verrons plus loin (section 3.2), ont un niveau de fécondité significativement plus élevé que le groupe anglais. La fécondité du groupe de langue maternelle anglaise est donc normalement plus élevée que celle du groupe dont l'anglais est la langue d'usage. Ceci, joint au fait que le groupe des anglophones comprend nombre de personnes du tiers groupe ayant effectué un transfert linguistique — tiers groupe dont la structure par âge est nettement plus vieille que celle du groupe anglais (section 2.2) — entraîne nécessairement une baisse du taux de natalité lorsqu'on passe du groupe de langue maternelle anglaise au groupe des anglophones. De même, puisque pendant la période 1976-1981 l'émigration interprovinciale du groupe anglais fut fortement déterminée par des facteurs « politico-linguistiques » perçus comme défavorables à la langue anglaise, il est normal que ceux qui parlent l'anglais aient été plus prompts à quitter le Québec que ceux dont l'anglais n'est que la langue maternelle, éventuellement remplacée comme langue d'usage par une autre langue.

Mais c'est surtout le résidu, donc la prise en compte des transferts linguistiques, qui affecte le bilan de ce groupe. Ce résidu est maintenant très supérieur à zéro, impliquant un solde des transferts linguistiques particulièrement favorable. Grâce à l'attirance pour l'anglais du groupe « autre » (ce que nous ne manquerons pas d'analyser ultérieurement), le déclin démographique du groupe anglais se trouve considérablement réduit : alors que la baisse de l'effectif de la population de langue maternelle anglaise est de près de 12 %, cette baisse n'est plus que de 3 % lorsque ce groupe est défini en termes de langue d'usage.

La prise en considération de la langue d'usage affecte significativement les taux du groupe « autre ». On observe en effet un taux de natalité nettement plus élevé, en même temps que des taux d'émigration et d'immigration interprovinciales notablement plus faibles, ce qui est tout à fait conforme à ce à quoi l'on s'attendait. Le taux d'immigration internationale est plus élevé, mais cela est plus que compensé par les pertes dues à l'émigration internationale et surtout par celles résultant des transferts linguistiques. Le résultat final est un taux d'accroissement total considérablement réduit par rapport à celui qu'on obtient lorsque ce groupe est défini en termes de langue maternelle, quoiqu'encore trois fois plus élevé que le taux moyen.

Si l'on suppose que les divers taux du tableau I.6 représentent des ordres de grandeur valables, on peut en dégager une estimation du taux de transferts linguistiques nets pour la période 1976-1981. Il suffit pour cela de soustraire les taux d'émigration internationale estimés par langue maternelle (tableau I.3) des chiffres correspondants du tableau I.6, en faisant l'hypothèse que les taux d'émigration internationale par langue maternelle ne s'écartent pas trop des taux par langue d'usage. On obtient ainsi des taux quinquennaux de transferts nets d'environ -1 % pour le groupe français, -8 % pour le groupe « autre », et +10 % pour le groupe anglais.

De tels chiffres sont pour le moins surprenants, surtout pour le groupe anglais. On pourrait peut-être encore accepter ceux des groupes français et « autre ». En effet, selon le recensement de 1981, le taux de transferts nets sur l'ensemble de la durée de vie (donc incluant ceux ayant eu lieu avant la période 1976-1981) se situerait aux alentours de zéro pour le groupe français et de — 40 % pour le groupe « autre » (voir chapitre IV). On pourrait donc considérer que la différence entre zéro et -1 %, pour le groupe français, n'est pas significative (si elle l'était, il faudrait en conclure que ce groupe a perdu entre 1976 et 1981, par transferts linguistiques, ce qu'il avait gagné auparavant). On pourrait également accepter qu'un cinquième des pertes du groupe « autre » serait concentré dans la seule période 1976-1981.

Mais pour le groupe anglais, la comparaison entre le taux sur la durée de vie (+ 13 % selon le recensement de 1981) et celui de 1976-1981 estimé résiduellement à partir de nos bilans (environ + 10 %) semblerait indiquer que l'essentiel des gains dus à la mobilité linguistique aurait été réalisé au cours de la dernière période censitaire, ce qui parait peu probable, étant donné le contexte socioculturel au Québec pendant cette période. À cet égard, il faut cependant tenir compte d'une possible relation entre mobilité linguistique et émigration, qui ferait en sorte que nombre de personnes ayant effectué un transfert vers l'anglais avant 1976 auraient quitté le Québec au cours de la période 1976-1981. À défaut de pouvoir estimer l'importance d'un tel phénomène, nous sommes bien obligés de conclure qu'apparemment le taux de + 10 % du groupe anglais pour 1976-1981 est surestimé, ce qui implique que les taux des groupes français et « autre » devraient être relevés.

Il est donc évident que notre bilan démographique des groupes définis selon la langue d'usage est sujet à caution. Sans doute pour la plupart des composantes de ce bilan avons-nous pu obtenir des ordres de grandeur plausibles. Mais pour ce qui est de notre tentative d'estimation de la mobilité linguistique de la période, il nous faut conclure par un constat d'échec, du moins quant au niveau des gains réalisés par le groupe anglais.

1.3. Conclusions préliminaires

Deux préoccupations majeures justifiaient que ce rapport commence par un bilan. Il importait en effet de soumettre dès le départ les données statistiques sur lesquelles s'appuie l'essentiel de notre recherche à un test de cohérence et de validité. Ce faisant, nous pouvions en même temps obtenir une vue d'ensemble de la dynamique linguistique du Québec pendant la période 1976-1981.

L'analyse de nos bilans démolinguistiques, qu'il s'agisse de la langue maternelle ou de la langue d'usage, permet de conclure que, dans l'ensemble, les données utilisées sont cohérentes et aboutissent à des résultats plausibles. La seule restriction touche la possibilité d'obtenir résiduellement, à partir de ces bilans, une estimation du solde des transferts linguistiques pour une période donnée. En effet, si pour chaque groupe linguistique, le solde estimé de ces transferts a le signe attendu, il semble que le niveau de ces soldes puisse être sérieusement sujet à caution.

Cependant, pour en arriver à la cohérence entre chacune des composantes du bilan, il nous a fallu corriger les données censitaires pour tenir compte du sous-dénombrement. La première chose que nous devons donc faire au terme de ce bilan est de déterminer si notre étude doit être conduite sur la base des données censitaires telles que publiées ou obtenues par compilation spéciale, ou sur la base de données corrigées pour le sous-dénombrement.

Idéalement, une telle correction serait évidemment souhaitable. En pratique cependant, corriger les données pour le sous-dénombrement n'est guère indiqué, ni même utile. En effet, les taux de sous-dénombrement dont nous disposons sont eux-mêmes des estimations, et ils portent sur des agrégats très larges (l'ensemble de la population québécoise d'un groupe linguistique, l'ensemble des migrants interprovinciaux du Canada, l'ensemble des immigrants internationaux du Canada). De telles estimations sont sans doute suffisantes pour dresser un bilan tel que celui présenté ici. Mais elles ne sont certainement pas appropriées pour le type d'analyse que nous avons entrepris. Une telle analyse implique en effet une désagrégation par âge, sexe, région et groupe linguistique. Nous ne disposons pas d'estimations du taux de sous-dénombrement de la population et des migrants à ce niveau de désagrégation, et les hypothèses que nous pourrions utiliser pour arriver à de telles estimations risqueraient d'introduire plus d'erreurs qu'elles n'en corrigeraient.

Une deuxième raison justifie notre décision de ne pas apporter de corrections pour le sous-dénombrement. Elle concerne la comparabilité de nos résultats avec ceux obtenus dans d'autres études. En corrigeant pour le sous-dénombrement, toute comparaison avec les résultats obtenus pour des périodes antérieures à celle analysée ici aurait été compromise.

Il y a encore une troisième raison qui nous a conduits à renoncer à toute correction pour le sous-dénombrement, et elle concerne l'utilité même de l'opération. Il suffit en effet de calculer des taux à partir des chiffres non corrigés des tableaux I.1 et I.4 ci-dessus, et de les comparer aux taux obtenus après correction (tableaux I.3 et I.6) pour se rendre compte que, sauf pour le résidu (c'est-à-dire l'émigration internationale, comprenant éventuellement le solde des transferts linguistiques), il n'y a guère de différences. Celles-ci — lorsqu'elles existent — n'affectent que la troisième décimale (elles sont de l'ordre de un ou deux pour mille). Ce faible impact est bien sûr dû à une neutralisation partielle des erreurs, le sous-dénombrement affectant dans la plupart des cas dans le même sens à la fois le numérateur et le dénominateur.

Tout comme Tremblay et Bourbeau10, nous avons donc conclu à l'inanité de toute correction pour le sous-dénombrement. L'important est que les données utilisées permettent d'obtenir des taux qui reflètent correctement le comportement réel de la population, ce qui semble bien être le cas.

Le second objectif de ce bilan était d'obtenir une vue d'ensemble de l'évolution démographique des divers groupes linguistiques. Trop souvent encore, chacune des composantes de l'évolution démographique d'une population est analysée (et projetée) indépendamment des autres. La construction d'un bilan démographique pour chaque groupe linguistique nous a permis d'évaluer la contribution respective de chaque composante à l'évolution démographique.




10 Marc Tremblay et Robert Bourbeau, « La mortalité et la fécondité selon le groupe linguistique au Québec, 1976 et 1981 », Cahiers québécois de démographie, vol. 14, n° 1, 1985, pp. 7-29. [retour au texte]




Nous avons ainsi pu observer que l'accroissement naturel domine l'évolution démographique du groupe français, alors qu'en ce qui concerne le groupe anglais, cet accroissement naturel joue un rôle très marginal. L'évolution de ce dernier groupe est déterminée essentiellement par la migration interprovinciale, à laquelle il faut ajouter la mobilité linguistique lorsque ce groupe est défini en termes de langue d'usage. L'évolution démographique du groupe « autre », quant à elle, est dominée par la migration internationale, à laquelle il faut ajouter l'accroissement naturel et les transferts linguistiques lorsqu'il s'agit de la langue d'usage. Le rôle respectif de chaque composante varie donc selon le groupe linguistique, et selon qu'il s'agit de la langue maternelle ou de la langue d'usage. Mais, au niveau de l'analyse, nous devrons bien sûr accorder la même importance à chacune de ces composantes.

Il ne faut cependant pas oublier que ce type de bilan repose sur l'hypothèse d'additivité des composantes, hypothèse qui n'est évidemment pas respectée, puisque ces composantes sont interdépendantes (par exemple, une partie des naissances et des décès est due à la migration). Nous tenterons ultérieurement (section V.4) d'analyser certaines de ces interactions.

Au total, malgré ses limites, qui ne sont certes pas négligeables, ce bilan aura permis de faire un premier tour d'horizon de l'évolution démolinguistique du Québec entre 1976 et 1981, et des problèmes que l'analyse de cette évolution peut poser. Nous aurons amplement l'occasion, au cours des chapitres spécifiquement consacrés à chacune des composantes de cette évolution, d'analyser plus en profondeur le comportement démolinguistique de la population du Québec et de ses régions. Auparavant, il importe cependant de situer l'évolution entre 1976 et 1981 esquissée ci-dessus, dans une perspective temporelle de longue durée, tout en introduisant la dimension régionale. C'est à cette mise en perspective qu'est consacré le prochain chapitre.







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