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La situation démolinguistique du Québec

La situation
démolinguistique
du Québec




CHAPITRE II

Les groupes linguistiques
au Québec et dans les régions
de 1951 à 1981




Avant d'analyser l'évolution proprement dite des groupes linguistiques en fonction des divers phénomènes qui les affectent, il importe de bien cerner la situation qui est la leur aujourd'hui et les modifications qu'elle a connues récemment. C'est l'objet du présent chapitre où l'on s'attache d'abord à décrire la répartition des différents groupes sur le territoire québécois depuis 1951, pour ensuite mettre en évidence leurs caractéristiques démographiques et socio-économiques. L'évolution récente du bilinguisme y est analysée dans une dernière partie.

2.1. Composition selon la langue maternelle et la langue d'usage

2.1.1. Langue maternelle

De 1951 à 1981, la répartition de la population du Québec selon la langue maternelle a subi quelques modifications qui affectent surtout le tiers groupe et le groupe anglais. La part relative du premier, faible par rapport à l'ensemble, passe de 3,7 % à 6,6 %, à la suite surtout de la période d'immigration internationale intense qui a marqué les années cinquante (tableau II.1). Quant au groupe anglais, la proportion qu'il représente dans l'ensemble de la population québécoise n'a cessé de diminuer depuis 1951 et ses effectifs connaissent même une chute absolue d'environ 90 000 personnes, passant de 12,8 % à 11,0 % entre 1976 et 1981. Le groupe français, représentant toujours un peu plus des quatre cinquièmes de la population du Québec, a connu de 1951 à 1971 une légère baisse de sa part dans la population totale, mais en fin de période sa part est remontée au niveau observé en 19511. En 1981, le groupe français compte un peu plus de 5,3 millions de personnes, tandis que le groupe anglais et le tiers groupe en comptent respectivement 700 000 et 425 000.




1 Remarquons ici que si nous avions tenu compte du sous-dénombrement cela n'aurait guère affecté la part de chaque groupe. En fait, tant pour 1976 que pour 1981, le pourcentage du groupe anglais reste le même. Le pourcentage du groupe français baisse de 0,2 point de pourcentage pour l'année 1976, et de 0,1 % pour 1981. Corrélativement, le pourcentage du groupe autre augmente de même. [retour au texte]




Tableau II.1 Population selon la langue maternelle, Québec, 1951 à 1981


La répartition de ces divers groupes varie sensiblement d'une région à l'autre (tableau II.2). Majoritaire dans chacune des régions tout au long de la période2, le groupe français est proportionnellement le moins nombreux dans Montréal-Îles, où se concentre en effet la majorité du groupe anglais (60 % de ce groupe en 1981) et surtout du tiers groupe (79 % de ce groupe en 1981). À l'opposé, près de 95 % des personnes vivant dans les régions de l'Intérieur, de la Gaspésie et du Nord sont de langue maternelle française. Dans cette dernière région, la présence de personnes de langue amérindienne et inuit explique la part plus importante du groupe « autre ». Le reste du tiers groupe, surtout formé d'immigrants récents et de leurs descendants, vit principalement à Montréal et dans ses environs. Quant au groupe anglais, à l'extérieur de Montréal-Îles, on le retrouve surtout dans trois régions : le reste de la région métropolitaine de recensement de Montréal, et deux régions qui voisinent d'une part l'Ontario et d'autre part les États-Unis, soit l'Outaouais et les Cantons de l'Est. Après Montréal-Îles, c'est l'Outaouais qui en compte la plus forte proportion en 1981 (17,4 %).




2 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, La situation démolinguistique au Canada, évolution passée et prospective, Montréal, L'Institut de recherches politiques, 1980, xxxii-391 p., pp. 351-355. [retour au texte]




Tableau II.2 Composition de la population selon la langue maternelle, Québec et régions, 1981


Cette répartition des groupes linguistiques sur le territoire québécois est le résultat de la dynamique démographique propre à chacune des régions. Entre 1951 et 1981, la population du Québec est passée de 4,1 millions à 6,4 millions, soit une augmentation de 59 % en 30 ans. Cette croissance s'est répartie inégalement dans l'espace et dans le temps. Particulièrement importante entre 1951 et 1961 dans toute la région de Montréal (Îles et périphérie), dans le Nord du Québec , ainsi que dans l'Outaouais, l'augmentation des effectifs ralentit par la suite, mais demeure importante autour de Montréal et dans l'Outaouais jusqu'en 1976. De 1971 à 1981, la région Montréal-Îles enregistre une légère baisse de ses effectifs, tout comme la Gaspésie entre 1961 et 1976. Les graphiques II.1.A, II.1.B et II.1.C montrent comment ces divers mouvements affectent la structure linguistique régionale.



Graphique II.1 Part (en %) de la population de langue maternelle française, Québec et régions, 1951-1981


Graphique II.2 Part (en %) de la population de langue maternelle anglaise, Québec et régions, 1951-1981


Graphique II.3 Part (en %) de la population de langue maternelle « autre », Québec et régions, 1951-1981


Dans la région Montréal-Îles, les groupes français et anglais connaissent une certaine baisse de leur part relative, à l'avantage évidemment du tiers groupe. Cette baisse est plus accentuée pour le groupe anglais, dont les effectifs absolus diminuent même de 1976 à 1981. L'augmentation du tiers groupe est particulièrement importante de 1951 à 1961, puis de 1976 à 1981. Si celle-ci peut en partie être attribuée à la diminution relative du groupe anglais entre ces deux dates, la première relève sans aucun doute de l'importante immigration internationale des années cinquante, qui se concentra largement à Montréal.

L'importante augmentation des effectifs dans le reste de la région de Montréal s'est, quant à elle, accompagnée d'une augmentation de la présence du tiers groupe, tandis que le groupe français conservait globalement en 1981 la même place qu'en 1951. La part du groupe anglais, après s'être maintenue jusqu'en 1976, est plus faible en 1981, suite à la baisse généralisée des effectifs de ce groupe.

L'ensemble de la région de Montréal regroupe donc en 1981 près de 90 % de la population du tiers groupe et 80 % du groupe anglais. Ces chiffres étaient respectivement de 85 % et 74 % en 1951. La concentration accrue de ces deux groupes dans la région montréalaise rejoint aussi celle du groupe français dont 44 % vit maintenant dans la grande région de Montréal comparativement à 37 % en 1951. En d'autres termes, chacun des trois groupes linguistiques voit ses effectifs se concentrer de plus en plus dans la grande région montréalaise.

La croissance importante de la région outaouaise a davantage été le fait du groupe français, et, plus récemment, du groupe autre. Comme dans Montréal-Îles et dans les Cantons de l'Est, la diminution de la part du groupe anglais paraît, ici également, amorcée depuis plusieurs décennies. Elle est cependant plus nette encore dans la région des Cantons de l'Est : de 20 % de la population qu'il représentait en 1951, le groupe anglais ne compte plus que pour 13 % de la population de cette région en 1981. Le groupe français a presque exclusivement profité de cette évolution.

Enfn, la répartition linguistique dans les régions de l'Intérieur, de la Gaspésie et du Nord a subi peu de modifications outre 1951 à 1981, alors que, à l'exception de la région Nord, ces régions connaissent une très faible croissance. Le groupe français y domine toujours très largement.

Dans l'ensemble, retenons donc les éléments suivants, qui ont caractérisé depuis 1951 la situation et l'évolution des groupes linguistiques au Québec et dans ses régions : répartition inégale des divers groupes dans l'espace québécois, avec une concentration importante (et croissante) des groupes anglais et « autre » dans la région de Montréal, alors que le reste du Québec est largement français, augmentation de la part du tiers groupe; diminution relative, dans chacune des régions, des effectifs de langue maternelle anglaise depuis 1951, et diminution absolue entre 1976 et 1981, ce qui accentue la chute de leur part relative dans toutes les régions où ils sont significativement présents.

2.1.2. Langue d'usage

La composition de la population québécoise selon la langue d'usage, c'est-à-dire la langue parlée à la maison, est connue seulement pour les années 1971 et 1981. Comme le démontre le tableau II.3, cette composition diffère peu de la composition selon la langue maternelle que nous venons de présenter. La part relative du groupe français est identique dans les deux cas. Chez les anglophones et les allophones, on note cependant des écarts plus appréciables. En effet, plus de gens parlent l'anglais à la maison qu'il n'y en a de langue maternelle anglaise (en 1981, 12,7 % comparativement à 10,9 %), tandis que le contraire vaut pour le tiers groupe3. Cette situation, valable pour la plupart des régions, traduit de façon générale l'attraction plus grande de l'anglais auprès des personnes du tiers groupe et l'abandon de leur langue maternelle. En effet, alors que 425 000 personnes se déclarent d'une langue maternelle autre que le français ou l'anglais en 1981 au Québec, seulement 300 000 disent la parler encore à la maison.

Entre 1971 et 1981, la part des francophones a augmenté au détriment de celle des anglophones, alors que celle des allophones, elle, a légèrement augmenté, et ce, dans toutes les régions. Dans chaque région, la répartition de la population selon la langue d'usage suit de très près la répartition selon la langue maternelle et évolue entre 1971 et 1981 comme dans l'ensemble du Québec. Deux exceptions méritent cependant d'être soulignées. Dans la région Montréal-Îles, la part des francophones a diminué entre 1971 et 1981 alors que celle des anglophones diminuait moins qu'ailleurs, et dans la région de l'Outaouais, les francophones sont proportionnellement un peu moins nombreux que le groupe de langue maternelle française (79,2 % contre 80,0 %). Quoique légères, ces différences n'en traduisent pas moins le caractère plus fragile de la situation linguistique du groupe français dans la région adjacente à l'Ontario ainsi qu'à Montréal. Dans Montréal-Îles cependant, cette évolution pourrait aussi être le résultat de la perte d'effectifs au profit du reste de la région métropolitaine, où les gains de la population francophone sont les plus importants et les pertes de la population anglophone les plus élevées.

Après ce premier portrait d'ensemble de l'évolution récente des groupes linguistiques, examinons maintenant certaines caractéristiques qui en affectent le potentiel de renouvellement. L'analyse se limitera ici aux groupes linguistiques définis selon la langue maternelle, puisque l'étude ultérieure de la mobilité linguistique permettra de cerner plus adéquatement les modalités de passage d'une langue maternelle donnée à une langue d'usage différente.




3 Tout comme pour la langue maternelle, la prise en compte du sous-dénombrement n'affecte guère la part de chaque groupe. Pour 1981, le pourcentage du groupe français baisse de 0,2 point de pourcentage et celui du groupe anglais augmente de la même manière; le pourcentage du groupe « autre » n'est pas influencé par le sous-dénombrement. [retour au texte]




Tableau II.3 Composition de la population selon la langue d'usage, Québec et régions, 1971 et 1981


2.2. Répartition selon l'âge et le sexe de la population des divers groupes linguistiques

Il est maintenant bien connu que la population du Québec est une population qui vieillit rapidement, suite à l'importante baisse de fécondité amorcée depuis le début des années soixante. Les enfants occupent de moins en moins de place dans la structure de la population et les personnes âgées en prennent de plus en plus. Mais la situation varie d'un groupe linguistique à l'autre, parce que la structure initiale de chaque groupe n'étant pas la même, la baisse de la fécondité n'a pas affecté également tous les groupes, et aussi parce que d'autres phénomènes, tels que les mouvements migratoires et les transferts linguistiques, sont intervenus.

À un niveau très général d'abord, les pyramides des âges qui ont été tracées pour 1981 pour les populations de langue maternelle française, anglaise et « autre » (graphiques II.4, II.5 et II.6) fournissent un portrait global de cette situation. La population de langue maternelle française paraît nettement la plus jeune, bien que la base étroite de la pyramide indique un vieillissement déjà bien amorcé. Suit la population du groupe anglais, dont les effectifs relativement faibles entre 40 et 50 ans, tant chez les hommes que chez les femmes, suggèrent que ces groupes d'âge ont davantage contribué à la baisse des effectifs de 1976 à 1981.

Vient enfin la population du tiers groupe, dont la structure par âge est évidemment tributaire des mouvements de l'immigration internationale et est également affectée par le jeu des transferts linguistiques entre générations. Ainsi, pour cette population, les catégories d'âge de 15 à 55 ans forment une sorte de bloc uni tant chez les femmes que chez les hommes. Une autre caractéristique spécifique est le surplus d'hommes qu'on y observe jusqu'à 60 ans, alors que dans les groupes français et anglais, les femmes dominent dès l'âge de 20 à 25 ans, et de plus en plus avec l'âge. Ce trait paraît également dû à l'immigration internationale, qui fut davantage celle des hommes que des femmes et des familles. Quant au surplus de femmes à partir de 20 ans, particulièrement important au sommet de la pyramide chez les groupes français et anglais, il est maintenant devenu caractéristique des populations occidentales et résulte essentiellement de la surmortalité masculine. De cette structure par âge variable d'un groupe linguistique à l'autre, il ressort que le groupe français représente une plus forte proportion des jeunes Québécois et Québécoises, et qu'à mesure qu'on avance en âge, la population est de plus en plus hétérogène, linguistiquement parlant. L'est également ce qui se dégageait d'une étude menée à partir du recensement de 1971, qui faisait ressortir la jeunesse de la population française par rapport aux deux autres groupes4.




4 Louis Duchesne, « Aperçu de la situation des langues au Québec et à Montréal en 1971 », Cahiers québécois de démographie, vol. 6, n° 1, 1977, pp. 55-77. [retour au texte]




Graphique II.4 Pyramide des âges de la population de langue maternelle française, Québec, 1981a (effectifs pour 10 000 de population par sexe)


Graphique II.5 Pyramide des âges de la population de Québec, 1981a
(effectifs pour 10 000 de population par sexe)


Graphique II.6 Pyramide des âges de la population de langue maternelle « autre », Québec, 1981a (effectifs pour 10 000 de population par sexe)


L'indice de vieillissement fournit une autre mesure de l'âge d'une population. Il consiste simplement dans le rapport de la population des 65 ans et plus à celle des 0-19 ans5. La valeur de cet indice, qui vient confirmer les observations générales faites à partir des pyramides des âges, a augmenté de façon importante entre 1971 et 1981, et ce, dans des proportions comparables pour chacun des groupes linguistiques (tableau II.4). Cela est dû, pour les groupes français et anglais, au plus petit nombre de jeunes en 1981 et, pour le groupe « autre », à la fois à cet élément et à l'augmentation du nombre des 65 ans et plus. Ainsi, en 1981, pour une personne de plus de 65 ans il y en avait quatre âgées de moins de 20 ans dans le groupe français, trois dans le groupe anglais, et deux seulement dans le groupe « autre ».

La situation n'est pas la même dans toutes les régions et diffère pour les hommes et les femmes pris séparément. Les femmes étant de plus en plus nombreuses par rapport aux hommes à mesure que l'on s'élève dans la pyramide des âges, leur indice de vieillissement en est évidemment affecté à la hausse, dans toutes les régions et pour tous les groupes linguistiques (sauf pour celui de langue « autre » dans la région Nord, où dominent les Améridiens et les Inuit). Cette différence est accentuée dans Montréal-Îles, où se concentre une population plus âgée. C'est d'ailleurs globalement la région la plus « vieille » du Québec, à la fois pour cette dernière raison, et à cause d'une plus faible proportion d'enfants (la fécondité y étant moins élevée qu'ailleurs au Québec). Du côté anglais, c'est cependant la population des Cantons de l'Est qui est la plus âgée. Cette population est même la plus vieille de toutes les régions et pour toutes les langues étudiées6.

Les populations les plus jeunes se retrouvent pour leur part dans la région Nord (où les personnes âgées sont peu nombreuses), dans le reste de la région métropolitaine de Montréal et dans l'Outaouais. L'ordre des groupes linguistiques dans chacune des régions rejoint celui de l'ensemble du Québec, sauf dans les trois régions de l'Intérieur, de la Gaspésie et du Nord, où le groupe anglais est plus vieux que le tiers groupe. Il faut se rappeler que ce dernier est dans ces régions en partie formé d'Amérindiens et d'Inuit, dont la dynamique interne de renouvellement se distingue des autres sous-ensembles du tiers groupe.




5 Les indices obtenus pour 1971 et 1981 ne sont pas exactement comparables, les premiers ayant été obtenus à partir des seules données de l'échantillon à 20 %, qui excluent les pensionnaires d'institution. Cette situation a pour effet de sous-estimer légèrement les indices de 1981, surtout ceux des femmes, puisque la population âgée est davantage touchée par le phénomène. Ainsi, pour l'ensemble des langues et dans tout le Québec en 1981, les indices devraient être de 33,9 pour les femmes et de 22,9 pour les hommes plutôt que 31,0 et 21,6. Une telle correction n'est cependant pas possible pour chacune des langues et des régions, sans une hypothèse généralisatrice qui fausserait aussi les résultats. [retour au texte]

6 Gary Caldwell, L'avenir économique de la population anglophone des Cantons de l'Est, Sherbrooke, Association des anglophones de l'Estrie, 1984, 96 p. [retour au texte]




Tableau II.4 Indice de vieillissements selon la langue maternelle et le sexe, Québec (1971 et 1981) et régions (1981)


Si l'on considère plutôt la proportion des 20-64 ans dans les diverses régions, le groupe « autre » ressort systématiquement avec les chiffres les plus élevés, suivi du groupe français, un peu au-dessus de l'anglais. Cette proportion est intéressante parce qu'elle rend approximativement compte de la part potentielle des actifs dans la population de chaque groupe7. Les chiffres les plus élevés sont ceux de Montréal-Îles, qui constitue vraisemblablement un pôle d'attraction privilégié pour les personnes d'âge actif.




7 Marc Termote. « Une mesure de l'impact économique de l'immigration internationale : le cas du Québec, 1951-1974 », Canadian Studies in Population, n° 5, 1978, pp. 55-68. [retour au texte]




2.3. Quelques caractéristiques socio-économiques des groupes linguistiques en 1981

Un portrait, même rudimentaire, des différents groupes linguistiques ne saurait être complet sans l'examen de certaines caractéristiques socio-économiques. Nous en examinons ici quelques-unes qui seront reprises dans l'étude des migrations et de la mobilité linguistique : ce sont le lieu de naissance, le niveau de scolarité et la catégorie de revenu.

2.3.1. Lieu de naissance

Le tiers groupe se distingue évidemment le plus quant à la variable lieu de naissance, puisque 70 % de ses membres sont nés à l'extérieur du Canada, les autres étant presque tous Québécois de naissance (tableau II.5). Le groupe anglais suit avec 32 % de personnes nées ailleurs qu'au Québec, dont la moitié dans le reste du Canada, tandis que le groupe français est de loin le plus homogène à cet égard, avec 95 % de ses membres nés au Québec8.

De façon générale, les personnes non québécoises de naissance se concentrent davantage dans la région métropolitaine; dans le cas du tiers groupe cependant, cette concentration tient aussi à la part que représentent les Amérindiens et les Inuit (tous Québécois de naissance) qui eux, résident ailleurs au Québec. Par ailleurs, une très forte proportion du groupe anglais de l'Outaouais est née ailleurs au Canada (44 %) : il s'agit là d'un trait caractéristique de la situation régionale. Une autre situation régionale particulière est la grande hétérogénéité de la région métropolitaine de Montréal : avec 20 % de sa population née ailleurs qu'au Québec, comparativement à 5 % seulement dans l'ensemble des autres régions, cette dernière région est de loin la moins homogène de toutes.

Plus de la moitié de la population du tiers groupe née à l'étranger et résidant au Québec en 1981 est arrivée au Canada avant 1966 (55 % ). Le reste des arrivées se répartit également entre les trois périodes quinquennales suivantes : 15 % entre 1966 et 1970, 15 % entre 1971 et 1976 et autant entre 1976 et 1981 (au jour du recensement).




8 Au recensement de 1981, les personnes déclarant être nées à l'étranger ne sont pas toutes des personnes ayant immigré au Canada, un certain nombre étant malgré ce fait canadiennes de naissance. Elles représentent respectivement 0,4 %, 1,8 % et 2,6 % des personnes nées à l'extérieur du Canada parmi le tiers groupe et les groupes anglais et français, respectivement. [retour au texte]




Tableau II.5 Composition de la population selon la langue maternelle et le lieu de naissance,
Québec, 1981


2.3.2. Niveau de scolarité

Dans l'ensemble du Québec, c'est le groupe anglais qui est nettement le plus scolarisé, avec le quart de ses effectifs ayant fréquenté l'université, comparativement à 19 % pour le tiers groupe et 12 % pour le groupe français (tableau II.6). La proportion de personnes n'ayant complété qu'un cours primaire est évidemment en relation inverse avec la précédente. Le groupe « autre » constitue cependant une exception à cet égard, probablement parce que beaucoup de ses membres sont venus de pays moins développés et sont vraisemblablement d'origine modeste. Ainsi, l'hétérogénéité du tiers groupe ressort une fois de plus, avec à la fois une forte proportion de personnes peu scolarisées et une proportion moyenne de personnes très scolarisées, signe d'une immigration internationale elle aussi hétérogène à cet égard.

La situation chez les 25-44 ans, groupe plus jeune et plus homogène, indique à nouveau le plus haut niveau de scolarisation du groupe anglais, toujours suivi du groupe « autre », puis du groupe français. Si les écarts entre les divers groupes demeurent chez les plus jeunes, le degré de scolarisation, lui, est plus élevé, suite aux transformations importantes qu'a connues le système d'éducation québécois. On sait que les femmes sont en général, aujourd'hui encore, moins instruites que les hommes : cette situation, valable également pour les 25-44 ans, vaut pour tous les groupes linguistiques, bien que l'écart relatif observé soit un peu moins grand chez le groupe anglais (35 % plus d'hommes que de femmes du groupe anglais ont fréquenté l'université, comparativement à 48 % pour les deux autres groupes).



Tableau II.6 Proportion de la population ayant fréquenté l'école primaire seulement et proportion ayant fréquenté l'université, selon la langue maternelle, ensemble de la population et personnes âgées de 25 à 44 ans,
Québec, 1981


Au niveau régional, la région Montréal-Îles connaît les plus fortes proportions de personnes ayant fréquenté l'université, tandis qu'à l'opposé, c'est dans la région de l'Intérieur, en Gaspésie, et dans le Nord que ces proportions sont les plus faibles, de même que dans les Cantons de l'Est. La région outaouaise se distingue quant à elle par des différences relativement faibles entre les groupes linguistiques en ce qui concerne les proportions de personnes ayant fréquenté l'université.

2.3.3. Revenu

La situation désavantageuse pour le groupe français et pour le groupe « autre » au chapitre de l'éducation se reflète également dans la répartition selon le revenu, comme l'ont déjà montré plusieurs études, notamment Boulet9, et Lacroix et Vaillancourt10. Sans doute l'analyse de cette variable n'est pas aisée, parce qu'il s'agit d'une variable complexe (il y a différents types de revenus) et difficile à cerner de façon précise. On doit cependant constater (tableau II.7) que, par exemple chez les individus âgés de 25 à 44 ans, il y a une nette surreprésentation des membres du groupe anglais dans la catégorie de revenus de 30 000 $ et plus : 10,3 % comparativement à 6,5 % et 6,3 % pour les groupes français et « autre », respectivement (il s'agit ici du revenu total, incluant toutes les formes de revenus). Dans les deux derniers groupes, la différence tient à la proportion plus grande des catégories de revenu les plus faibles. Dans l'ensemble, c'est à Montréal que les revenus sont les plus élevés pour tous les groupes, mais les écarts entre les groupes linguistiques y sont toujours présents, comme dans les autres régions d'ailleurs. C'est dans l'Outaouais que le groupe français paraît le moins défavorisé par rapport au groupe anglais.




9 Jac-André Boulet, La langue et le revenu du travail à Montréal, Ottawa, Conseil économique du Canada, 1980, 135 p. [retour au texte]

10 Robert Lacroix et François Vaillancourt, Les revenus et la langue au Québec (1970-1978), rapport présenté au Conseil de la langue française, Montréal, Université de Montréal, Centre de recherche en développement économique, 1981, xvi - 238 p. [retour au texte]




Tableau II.7 Répartition de la population âgée de 25 à 44 ans selon la catégorie de revenus et la langue maternelle, Québec, 1981


2.4. Le bilinguisme au Québec et dans les régions, de 1951 à 1981

2.4.1. Situation générale

La propension d'un individu à effectuer un transfert linguistique relève en partie de sa capacité à parler la nouvelle langue, à moins que celle-ci ne soit induite par la nécessité du transfert. Puisque la plupart des transferts s'effectuent, soit vers l'anglais, soit vers le français, il est important de connaître le nombre de personnes qui, au Québec, peuvent entretenir une conversation dans l'une ou l'autre, ou dans ces deux langues. Nous appellerons désormais « bilingues » les personnes capables de converser dans les deux langues, bien qu'il s'agisse là d'une définition réduite du terme, limitée aux seules langues française et anglaise.

En 1981, un peu plus de neuf personnes sur dix s'estimaient capables d'entretenir une conversation en français, tandis que trois sur dix, soit le tiers des précédentes, estimaient pouvoir le faire en français et en anglais (tableau II.8). Dans les deux cas, cela représente une augmentation par rapport à 1971, cependant due pour l'essentiel à l'accroissement du pourcentage de bilingues.

Depuis 1961, d'ailleurs, la proportion des bilingues n'a cessé d'augmenter dans la population québécoise, au détriment surtout des unilingues anglais, mais aussi des unilingues français. À cet égard, il faut cependant rappeler que le recensement de 1971 crée une certaine discontinuité historique dans la série des recensements, à cause de l'introduction cette année-là du processus d'auto-dénombrement. Celui-ci peut particulièrement affecter la qualité des informations recueillies pour une telle variable, qui repose sur l'appréciation de sa propre capacité de soutenir une conversation en français ou en anglais.

Quant à la légère augmentation de l'unilinguisme anglais entre 1951 et 1961, elle dépend en bonne partie de l'arrivée massive d'immigrants internationaux, qui « se sont hâtés d'apprendre l'anglais »11. Leur comportement varie d'ailleurs suivant la durée de résidence.



Tableau II.8 Population selon la connaissance du français et de l'anglais, Québec, 1951 à 1981



11 Hubert Charbonneau et Robert Maheu, Les aspects démographiques de la question linguistique, Québec, Éditeur officiel, Rapport de la Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, Synthèse S 3, 1973, 440 p., pp. 25-26. [retour au texte]




Il y a toujours une très faible proportion de personnes qui ne peuvent entretenir de conversation ni en français, ni en anglais (0,8 % en 1981). Ces quelque 50 000 personnes se concentrent surtout dans la région de Montréal-Îles (75 %) : 61 % d'entre elles sont des femmes, comparativement à 49 % dans l'ensemble du tiers groupe, et beaucoup sont des enfants ou des personnes âgées. Il ne s'agit pas, seulement de personnes récemment arrivées au Québec, puisque 21 % seulement de celles âgées de 15 ans ou plus en 1981 résidaient à l'extérieur du Canada en 1976. Ces personnes ne travaillant pour la plupart probablement pas à l'extérieur de leur logement ont moins besoin de connaître le français ou l'anglais dans leurs rapports quotidiens. Une telle situation témoigne néanmoins de leur isolement dans la société québécoise, particulièrement dans une région comme celle de Montréal, même si leur communauté d'origine peut constituer un important milieu de référence.

Comme on pouvait s'y attendre, c'est dans l'Outaouais et dans la région de Montréal-Îles que la proportion de bilingues atteint un sommet (près de 50 %), tandis qu'elle est la plus faible dans les trois régions de la Gaspésie, du Nord et de l'Intérieur (tableau II.9). La part des personnes connaissant au moins le français montre moins de variations régionales et suit une distribution inverse de la précédente, qui dépend évidemment de la composition linguistique régionale : moins une région est bilingue, plus la proportion de personnes connaissant au moins le français est importante, en conséquence de la présence des unilingues français. L'augmentation du bilinguisme qui caractérise le Québec depuis 1961 vaut aussi pour les régions, et ce de façon plus accentuée pour les deux régions les plus bilingues, soit l'Outaouais et Montréal-Îles (graphique II.7). C'est là que la proportion des unilingues anglais diminue le plus, de même que dans les Cantons de l'Est (graphique II.9). Mais cette proportion baisse partout, tandis que celle des unilingues français a montré une tendance à augmenter dans les Cantons de l'Est et dans l'ensemble de Montréal (graphique II.8).

2.4.2. Variations du bilinguisme selon la langue maternelle, l'âge et le sexe

La situation générale décrite plus haut dépend largement de la composition linguistique, puisque le bilinguisme varie d'un groupe linguistique à l'autre : au Québec, le groupe anglais s'estime en général le plus bilingue, suivi du groupe « autre », puis du groupe français12. Dans les régions, la proportion de bilingues de langue maternelle française augmente très vite dès que s'y trouve un certain pourcentage d'anglais; celle des bilingues de langue maternelle anglaise atteint des niveaux élevés uniquement lorsque la population est presque totalement française (tableau II.10). L'Outaouais et Montréal-Îles13 constituent deux exemples de la première situation, tandis que l'Intérieur surtout illustre bien la seconde.



Tableau II.9 Proportion (en %) de personnes bilingues et de personnes connaissant au moins le français, Québec et régions, 1981



12 Louis Duchesne, « Analyse descriptive du bilinguisme au Québec selon la langue maternelle en 1951, 1961 et 1971 », Cahiers québécois de démographie, vol. 6, n° 3, 1977, pp. 36-65; Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, op. cit., p. 139. [retour au texte]

13 Pour une comparaison entre francophones et anglophones des 22 municipalités de l'ouest de l'île de Montréal, voir Michel Paillé, Contribution à la démolinguistique du Québec, Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », n° 48, 1985, pp. 119-130. [retour au texte]




Graphique II.7 Évolution de la proportion de bilingues (connaissance du français et de l'anglais), Québec et régions, 1951 à 1981


Graphique II.8 Évolution de la proportion d'unilingues français, Québec et régions, 1951 à 1981


Graphique II.9 Évolution de la proportion d'unilingues anglais, Québec et régions, 1951 à 1981


Systématisant cette relation entre bilinguisme et composition linguistique, Lachapelle et Henripin14 l'ont approfondie en faisant appel aux concepts de bilinguisme international, de bilinguisme de proximité, et de bilinguisme d'inégalité sociale. Ils trouvent ainsi que le groupe français, même en l'absence du groupe anglais, manifeste toujours une propension au bilinguisme qu'ils nomment international. Avec la présence du groupe anglais, se développent d'un côté un bilinguisme de proximité dont l'importance croît sans cesse dans l'ensemble du phénomène, de l'autre un bilinguisme d'inégalité, favorisé par les avantages économiques et sociaux qu'on associe à l'anglais. Les Cantons de l'Est, l'Outaouais et Montréal-Îles sont les régions où ce dernier type de bilinguisme est le plus manifeste, mais son importance diminue avec l'augmentation du bilinguisme de proximité.




14 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, op. cit., pp. 138-147. [retour au texte]




L'Outaouais est la seule région où les personnes du groupe français sont les plus bilingues des trois groupes linguistiques. La situation observée en 1981 confirme les principales conclusions obtenues pour 1971.



Tableau II.10 Proportion (en %) de bilingues selon la langue maternelle, Québec (1971 et 1981)
et régions (1981)


Quant au groupe anglais, il ne connaît pas le bilinguisme de type inégalitaire, et peu le bilinguisme international. Comme on le constate aussi en 1981, le bilinguisme du groupe anglais se manifeste beaucoup moins rapidement par rapport à son importance relative dans les diverses régions, ce qui constitue évidemment l'envers de la situation décrite pour le groupe français.

Parmi le tiers groupe, une proportion de près de 45 % connaît le français et l'anglais dans la plupart des régions, les exceptions majeures étant le Nord et la Gaspésie, où les proportions sont beaucoup plus faibles. (On sait que dans ces deux dernières régions, la population « autre » est en bonne partie formée d'Amérindiens et d'Inuit, dont les caractéristiques diffèrent passablement du reste du tiers groupe.) Pour l'ensemble du Québec, 26 des personnes du groupe de langue maternelle « autre » ne connaissent que l'anglais, et seulement 18 % ne connaissent que le français.

Au total, en 1981, 63 % de la population du groupe « autre » s'estime capable d'entretenir une conversation en français, comparativement à 55 % du groupe anglais. En 1971, ces chiffres étaient respectivement de 47 % et de 37 %15. L'importante augmentation intervenue pour ces deux groupes entre les deux dates découle principalement de l'augmentation du degré de bilinguisme : elle mérite cependant un examen plus approfondi avant de pouvoir être interprétée comme une augmentation de l'importance du français pour ces groupes. Dans les deux cas, on peut se demander en particulier si les mouvements migratoires qui ont contribué à l'évolution des effectifs n'ont pas, par leur caractère différentiel, modifié de façon sensible les degrés de bilinguisme.

Au sein du tiers groupe, on remarque effectivement certaines modifications dans la connaissance du français et de l'anglais qu'ont les immigrants admis récemment au Québec. Comme le souligne Baillargeon, « les entrées internationales de la période 1976-1981 étaient composées de personnes connaissant relativement plus le français que l'anglais alors que la situation était plutôt inverse parmi les entrées de la période 1966-1971 »16.

Ces changements expliquent vraisemblablement une partie de l'évolution observée. Les nouveaux arrivants connaissent davantage le français, mais l'anglais continue, surtout en ce qui concerne la langue de travail, à être une langue importante : il est donc normal de constater une augmentation de la proportion des bilingues. En 1981, dans l'ensemble du groupe « autre » les personnes ne connaissant que l'anglais sont encore de 50 % plus nombreuses que celles ne connaissant que le français. Leur importance a toutefois beaucoup diminué depuis 1971, année où leur nombre dépassait même légèrement celui des bilingues17.

Si le groupe « autre » est donc apparemment devenu plus bilingue par immigration, par contre, le groupe anglais pourrait, quant à lui, être devenu plus bilingue par émigration. En effet, l'augmentation du bilinguisme de ce groupe pourrait ne pas résulter d'une plus grande propension des individus à être bilingues, mais plutôt, du moins en partie, d'une propension à l'émigration relativement plus élevée de la part de personnes unilingues anglaises. Ceci semble cependant infirmé par les faits. En effet, 61 % des personnes de langue maternelle anglaise ayant quitté le Québec entre 1976 et 1981 et résidant au Canada en 1981 ne connaissaient pas le français18. Or, comme le montre le tableau II.10, cette proportion correspond à peu près à celle des unilingues anglais observée en 1971 pour l'ensemble du Québec : il ne semble donc pas que la sélection ait joué dans le sens de notre hypothèse. Les changements dans les contextes linguistiques et politiques québécois auraient donc plutôt conduit ceux du groupe anglais qui n'émigraient pas à apprendre le français en plus grand nombre, ou du moins à déclarer le connaître davantage...




15 Louis Duchesne, loc. cit., p. 43. [retour au texte]

16 Mireille Baillargeon, « L'évolution et les caractéristiques linguistiques des échanges migratoires interprovinciaux et internationaux du Québec depuis 1971 », dans : L'état de la langue française au Québec. Bilan et prospective, Québec, Conseil de la langue française, 1986, tome 1, p. 78. [retour au texte]

17 Louis Duchesne, loc. cit., p. 42. [retour au texte]

18 Mireille Baillargeon, loc. cit., pp. 160-162. [retour au texte]




La proportion de personnes bilingues varie également selon l'âge, les plus hauts niveaux de bilinguisme étant généralement atteints chez les adultes d'âge actif19. C'est effectivement ce qu'on observe en 1981 pour les groupes français et anglais, le groupe « autre » présentant une évolution un peu différente (graphique II.10). Bien que généralement semblable et reproduisant les différences régionales déjà observées, la situation des groupes français et anglais diffère à certains égards : ainsi, le plus haut niveau de bilinguisme est plus vite atteint chez les personnes de langue maternelle anglaise et diminue également plus rapidement par la suite. Cette diminution indique que les générations anciennes ont été moins bilingues que ne le sont les plus récentes; elle pourrait également indiquer un lien entre bilinguisme et marché du travail, les personnes à la retraite « perdant » une certaine capacité de parler l'autre langue, parce qu'elles n'en ont plus besoin20.

Au sein du tiers groupe, les plus fortes proportions de bilingues sont enregistrées chez les 15-19 ans, la baisse étant par la suite plus rapide que pour les deux autres groupes. Cette situation traduit l'histoire spécifique de ce groupe et le clivage qui existe en matière de bilinguisme entre les personnes immigrantes et celles nées au pays, de même qu'entre celles arrivées il y a longtemps ou plus récemment. Le niveau de bilinguisme atteint par les jeunes des groupes anglais et autre étonne cependant par rapport à celui du groupe français. Tout comme Duchesne21 à propos des données de 1971, on peut se demander si ces chiffres rendent bien compte de la réalité linguistique de ces jeunes.

Jusque vers 20 ans, les filles sont aussi bilingues, sinon plus, que les garçons (graphique II.11). Au-delà de cet âge, la proportion de bilingues chez les hommes dépasse celle des femmes, particulièrement pour le groupe français et le tiers groupe.




19 Louis Duchesne, loc. cit. [retour au texte]

20 Hubert Charbonneau et Robert Maheu, op. cit., p. 31. [retour au texte]

21 Louis Duchesne, loc. cit. [retour au texte]




Graphique II.10 Proportion (en %) de bilingues selon la langue maternelle et le groupe quinquennal d'âge (sexes réunis), Québec, 1981


Graphique II.11 Rapport de la proportion de bilingues de sexe masculin à la proportion de bilingues de sexe féminin, selon la langue maternelle et le groupe quinquennal d'âge,
Québec, 1981


Cette situation, déjà décrite par Duchesne22 pour les recensements antérieurs, paraît être liée à la présence relativement moins importante des femmes sur le marché du travail.




22 Louis Duchesne, loc. cit. [retour au texte]




Les variations importantes du niveau de bilinguisme selon l'âge suggèrent qu'une partie au moins de l'augmentation observée depuis 1961 pourrait être due à des changements dans la structure par âge de la population québécoise qui, comme on le sait, a rapidement vieilli depuis 1961. Le calcul de proportions standardisées selon l'âge permet effectivement de constater qu'une bonne partie de l'augmentation disparaît lorsqu'une structure par âge identique est utilisée pour le calcul des proportions de bilingues en 1961, 1971 et 1981 (tableau II.11)23. L'augmentation subsiste cependant, surtout entre 1971 et 1981, et elle est plus forte pour les femmes. Seule tendance réelle en 1971, l'augmentation pour les femmes paraît aller de pair avec une augmentation de leur niveau de scolarisation, ainsi qu'avec leur présence accrue sur le marché du travail.



Tableau II.11 Proportion (en %) de bilingues, observée et standardisée selon la structure par âge de la population québécoise en 1961, selon le sexe, Québec, 1961, 1971 et 1981


La mesure standardisée des niveaux de bilinguisme permet donc de nuancer l'évolution qu'a connue ce phénomène entre 1961 et 1981. Une comparaison des données selon l'âge et la langue maternelle en 1971 et 1981 montre toutefois des différences réelles appréciables d'un groupe linguistique à l'autre. Quand on suit un même groupe de générations, on constate que pour les hommes et les femmes du groupe français, le bilinguisme a augmenté chez les jeunes, ce qui est normal (graphique II.12). Le bilinguisme a aussi légèrement augmenté chez les femmes adultes de moins de 45 ans ainsi que chez les hommes âgés de moins de 39 ans en 1971.




23 Il s'agit ici obligatoirement de la structure par âge de la population québécoise en 1961, puisqu'on ne dispose pas pour cette année-là des proportions de bilingues par groupe d'âge. Charbonneau et Maheu avaient déjà montré qu'une standardisation des taux observés en 1951 et 1961 transformait la diminution observée en une légère hausse, ceci à cause d'une structure par âge plus jeune et défavorable au bilinguisme en 1961. Voir Hubert Charbonneau et Robert Maheu, op. cit., p. 33. [retour au texte]




Les augmentations dans la proportion de personnes déclarant connaître le français parmi la population de langue anglaise ou « autre » sont plus spectaculaires (graphique II.13). Ainsi, en 1971, 43 % des femmes de langue anglaise ou « autre » et âgées de 25 à 34 ans connaissaient le français; en 1981, ces femmes, qui sont maintenant âgées de 35 à 44 ans, le connaissent dans une proportion de 58 %. Une telle évolution caractérise tant les hommes que les femmes, et vaut à tout âge. Même si ces groupes ne comptent pas exactement les mêmes personnes en 1981 qu'en 1971, il paraît assez évident que les changements intervenus dans le contexte linguistique québécois de même que le jeu des mouvements migratoires, en particulier la sélection plus grande exercée par le Québec en matière d'immigration internationale, ne sont pas étrangers à une telle évolution.



Graphique II.12 Proportion (en %) de bilingues de langue maternelle française, selon le groupe quinquennal d'âge et le sexe, Québec, 1971 et 1981


Graphique II.13 Proportion (en %) de personnes connaissant le français parmi la population de langue maternelle anglaise et « autre », selon le groupe quinquennal d'âge et le sexe, Québec, 1971 et 1981


2.4.3. Indice de communicabilité

Depuis 1961, un nombre sans cesse grandissant de Québécoises et de Québécois sont bilingues, c'est-à-dire qu'ils peuvent entretenir une conversation tant en français qu'en anglais. Spectaculaire surtout entre 1971 et 1981 pour les groupes anglais et « autre », cette évolution se traduit par une augmentation de la proportion de personnes capables de s'exprimer en français, proportion qui atteint maintenant 93 % de la population. Une analyse plus approfondie de cette évolution montre cependant qu'elle ne résulte pas seulement d'une augmentation de la propension des individus à parler ces deux langues. Bien que celle-ci soit réelle, une bonne partie de l'augmentation est due à des changements dans la structure par âge de la population concernée, ainsi qu'à des mouvements qui en modifient les effectifs. Ce dernier élément vaut surtout pour le tiers groupe. Enfin, l'introduction du processus d'autodénombrement en 1971 a probablement aussi affecté les résultats relatifs à une telle question, qui devient particulièrement subjective et influencée par divers contextes politiques.

La situation dans les diverses régions varie grandement selon la composition linguistique de chacune, les plus bilingues étant nettement celles où plusieurs groupes linguistiques sont en présence (l'Outaouais, Montréal-Îles, la région métropolitaine de Montréal). Malgré son plus haut niveau de bilinguisme dans presque toutes les régions (sauf dans l'Outaouais où il est devancé par le groupe français), le groupe anglais, compte tenu de sa place relative, paraît moins bilingue que le groupe français, à composition linguistique équivalente.

On peut résumer autrement la situation en matière de connaissance du français et de l'anglais en calculant un indice de communicabilité, soit la probabilité qu'ont deux personnes se rencontrant par hasard d'être en mesure de soutenir une conversation entre elles24. Cet indice, même s'il est théorique, rend compte des liens existant entre différents univers linguistiques.

En 1981, deux personnes qui se rencontraient par hasard au Québec avaient 90 % de chances de pouvoir converser ensemble en français ou en anglais (tableau II.12). En français seulement, cette probabilité était de 86 %. La région de l'Intérieur est évidemment celle où ces probabilités sont les plus fortes, à cause de sa grande homogénéité linguistique. La situation opposée caractérise la région de Montréal-Îles, où dans trois cas sur dix, encore en 1981, deux personnes ne pouvaient pas soutenir entre elles une conversation en français. C'est néanmoins dans cette région que les probabilités ont le plus augmenté entre 1971 et 1981, suite surtout à l'augmentation de la connaissance du français parmi les personnes de langue maternelle « autre » ou anglaise. D'une manière différente, ces indices traduisent encore une fois la variété linguistique régionale qui caractérise le Québec.




24 Stanley Lieberson, « Bilinguism in Montreal : A Demographic Analysis », American Journal of Sociology, n° 71, 1974, pp. 10-25, p. 13. [retour au texte]




Tableau II.12 Indice de communicabilité en français ou en anglais et en français seulement, Québec et régions, 1971 et 1981






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