Accéder au contenu principal
 

 
La situation démolinguistique du Québec

La situation
démolinguistique
du Québec




CHAPITRE III

L'accroissement naturel
des groupes linguistiques




L'ampleur du phénomène de la mobilité linguistique ainsi que les différences dans les mouvements migratoires selon les groupes linguistiques relèguent trop souvent au second plan l'importance des variations linguistiques en matière de fécondité et de mortalité. Il importe pourtant de connaître l'existence et l'ampleur de ces variations, parce qu'elles caractérisent également la situation spécifique des divers groupes et en conditionnent l'évolution à plus ou moins long terme.

Un tel examen est devenu d'autant plus réalisable que depuis 1975 l'enregistrement des événements d'état civil (naissances, mariages, décès) fait l'objet de questions relatives à la langue maternelle et à la langue d'usage des sujets de ces événements1. Ainsi, les différences linguistiques en matière de mortalité, qui étaient restées les moins bien connues, peuvent maintenant s'exprimer au moyen de tables de mortalité. Les différences de fécondité, qui apparaissaient déjà dans les recensements, peuvent maintenant être étudiées de façon plus approfondie, surtout au moyen d'indices du moment (c'est-à-dire qui résument le comportement de fécondité des différents groupes d'âge au même moment). Dans un cas comme dans l'autre cependant, les indices utilisés (quotients de mortalité ou taux de fécondité) mettent en rapport des données qui proviennent de deux sources dont le processus de collecte est totalement différent : d'une part de l'état civil (décès et naissances) et d'autre part du recensement (population soumise au risque). Cela entraîne des problèmes d'adéquation qu'il est important d'évaluer avant l'analyse proprement dite.




1 Contrairement au recensement de 1981 qui parle de « langue parlée à la maison », les fichiers de l'état civil utilisent plutôt l'expression « langue d'usage » pour désigner en fait le même concept. Rappelons ici que, par souci de concision, nous avons adopté la dernière expression pour désigner aussi bien la « langue d'usage » au sens de l'état civil que « la langue parlée à la maison » au sens du recensement. [retour au texte]




3.1. La mortalité

3.1.1. La mesure du phénomène

Jusqu'à tout récemment, la mesure du caractère différentiel de la mortalité des divers groupes linguistiques avait dû être limitée, vu l'absence de données, à des estimations indirectes basées sur la variable géographique ou sur la variable ethnique. Dans le premier cas, les études de Loslier2, Wilkins3 et Guillemette4 avaient montré une surmortalité dans les zones à forte concentration francophone par rapport aux zones à forte concentration anglophone, ce qui suggérait une surmortalité du groupe français. Plus nombreux, les travaux menés à partir de l'origine ethnique, dont ceux de Charbonneau et Maheu5, et de Roy6, convergeaient avec les premiers et faisaient aussi ressortir la surmortalité du groupe français par rapport aux deux autres groupes réunis. Ces derniers travaux indiquaient par ailleurs une tendance à l'augmentation des écarts de mortalité entre groupes ethniques de 1960-1962 à 1970-1972, tendance qui pourrait avoir été en partie artificielle, à cause d'une certaine sous-estimation de la population d'origine française au recensement de 1971 par rapport à celui de 19617.

Sur la base des décès répartis suivant la langue d'usage des individus décédés, seule variable linguistique recueillie dans le cas des décès, Tremblay8 a récemment calculé ce qui constitue à notre connaissance les premières tables de mortalité pour les groupes linguistiques au Québec et dans les régions. Il s'agit de tables relatives à la période 1980-1982, basées sur les décès des années 1980, 1981 et 1982 et les données de la population recensée en 1981. Tout comme les tables précédentes fondées sur l'origine ethnique, celles-ci ne sont toutefois pas exemptes des limites inhérentes aux différentes sources de données9.




2 Luc Loslier, La mobilité dans les aires sociales de la région métropolitaine de Montréal, Québec, ministère des Affaires sociales, Service des études épidémiologiques, 1976, 77 p. [retour au texte]

3 Russell Wilkins, « L'inégalité sociale face à la mortalité à Montréal, 1975-1977 », Cahiers québécois de démographie, vol. 9, n° 2, 1980, pp. 157-184. [retour au texte]

4 André Guillemette, « L'évolution de la mortalité différentielle selon le statut socio-économique sur l'Île de Montréal, 1961-1976 », Cahiers québécois de démographie, vol. 12, n° 2, 1983, pp. 29-48. [retour au texte]

5 Hubert Charbonneau et Robert Maheu, Les aspects démographiques de la question linguistique, Québec, Éditeur officiel, Rapport de la Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, Synthèse S 3, 1973, 440 p. [retour au texte]

6 Laurent Roy, La mortalité selon la cause de décès et l'origine ethnique au Québec, 1951-1961-1971, Québec, ministère des Affaires sociales, Registre de la population, 1975, 78 p. [retour au texte]

7 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, La situation démolinguistique au Canada, évolution passée et prospective, Montréal, L'Institut de recherches politiques, 1980, xxxii-391 p. [retour au texte]

8 Marc Tremblay, Analyse de la mortalité et de la fécondité selon le groupe linguistique, Québec, 1976-1981, Montréal, Université de Montréal, Département de démographie, mémoire de maîtrise, 1983, 285 p. [retour au texte]

9 Jacques Locas, « Les fichiers statistiques des naissances, mariages et décès du ministère des Affaires sociales (MAS) : quelques notes sur la qualité des fichiers et des données », Cahiers québécois de démographie, vol. 11, n° 2, 1982, pp. 277-288. [retour au texte]




Tout d'abord, si l'on peut penser que l'enregistrement des décès au Québec au début des années 1980 est plutôt fiable, il n'en va peut-être pas de même pour l'identification linguistique qui y est rattachée. Introduite en 1975, la question relative à la langue d'usage des personnes dont on enregistre le décès a connu au début un fort taux de non-réponse, qui a cependant rapidement diminué10. La responsabilité de cette déclaration incombe au médecin qui constate le décès, médecin qui n'est probablement pas toujours en mesure de faire cette observation de façon satisfaisante. Une telle situation peut surtout engendrer une sous-estimation des décès de personnes de langue d'usage « autre », donc une sous-estimation du niveau de mortalité de ce groupe. En effet, les médecins auront probablement tendance à inscrire la langue dans laquelle ils se sont entretenus avec la personne, vraisemblablement l'anglais ou le français.

Du côté du recensement, le principal problème réside dans le sous-dénombrement des populations soumises au risque de décéder11. Variable selon l'âge, ce phénomène ne serait pas trop important s'il était identique d'un groupe linguistique à l'autre. Or, comme nous l'avons déjà mentionné, au recensement de 1981 les seules données disponibles indiquent que, au Québec, les groupes de langue maternelle « autre » et anglaise auraient connu de plus forts taux de sous-dénombrement que le groupe français, soit 2,6 % et 2,7 % respectivement, comparativement à 1,7 %12. La surestimation de la mortalité due au sous-dénombrement du recensement serait donc plus importante pour les deux premiers groupes. Les données relatives à ce phénomène n'étant pas disponibles par âge, sexe et région, aucune correction n'a été tentée ici pour atténuer ce problème.




10 Dans la répartition de ces décès, Tremblay s'est assuré du faible impact d'une erreur de répartition sur la mesure du phénomène. [retour au texte]

11 Un autre problème tient au fait que les données du recensement concernant la langue d'usage proviennent du questionnaire long adressé à un échantillon de la population, qui ne comprend pas la population en institution. Les différences enregistrées avec la population totale quant à l'âge. au sexe et à la répartition dans les diverses régions ont toutefois été corrigées par Tremblay. [retour au texte]

12 Luc Albert et Brian Harrison, Les données linguistiques des recensements récents au Canada, communication présentée au 52e congrès de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (ACFAS), section démographie, Québec, 10-11 mai 1984. [retour au texte]




Enfin, même si la définition de la langue d'usage est la même, en principe, dans les registres et les recensements, le fait de combiner ces derniers pour établir ici des tables de mortalité mélange des biais différents qui voient alors leurs effets se réduire ou se multiplier. Malgré ces limites, on peut croire que les grandes tendances qui se dégagent des tables calculées par Tremblay rendent compte de différences générales qui existent bel et bien dans la réalité, mais peut-être pas de façon tout à fait exacte.

Si la construction de tables de mortalité pour les groupes linguistiques ne semble donc pas trop périlleuse lorsqu'il s'agit des années récentes, elle peut devenir un exercice plus compliqué lorsqu'on considère une période plus longue. En effet, allonger la période d'analyse implique, dans notre cas, la prise en compte de la population à deux moments dans le temps, soit au recensement de 1981 et à celui de 1976. Or, ce dernier recensement ne permet pas de connaître la population selon la langue d'usage.

La prise en considération d'une période antérieure plus longue que 1980-1982 est cependant particulièrement utile. Il est en effet important de pouvoir évaluer l'évolution des disparités linguistiques et régionales en matière de mortalité. En outre, il ne faut pas négliger le fait que même avec trois années d'observation (1980-1982), on reste confronté au problème des « petits chiffres » : notre analyse des conditions de mortalité implique une désagrégation telle (par âge, sexe, région et groupe linguistique) qu'inévitablement on se retrouve très rapidement avec des taux qui risquent d'être peu significatifs. À cet égard, on a donc tout intérêt à étendre le plus possible la période d'analyse.

Ces considérations nous ont amenés à construire des tables de mortalité par groupe linguistique pour la période censitaire 1976-1981 (l'année 1975 étant exclue à cause du nombre élevé de non-réponses à la question linguistique dans les déclarations de décès relatives à cette année). En l'absence de données censitaires sur la population selon la langue d'usage en 1976, nous avons utilisé les estimations de Bourbeau et Robitaille13, corrigées à partir des données observées par langue d'usage pour la période 1976-1981. Les erreurs qui peuvent affecter ces estimations n'ont qu'un impact marginal sur la valeur des taux, dans la mesure où ces erreurs sont « noyées » dans la moyenne des effectifs de 1976 et 1981, et dans la mesure où ces effectifs de population sont très élevés par rapport au nombre de décès (dans le calcul d'un taux, une erreur — en valeur absolue — au numérateur a un impact beaucoup plus important que la même erreur au dénominateur).

Notre étude des disparités linguistiques et régionales de mortalité comportera donc une comparaison des résultats de Tremblay14 pour la période 1980-1982 avec ceux que nous avons obtenus pour la période 1976-1981.

3.1.2. Les disparités linguistiques et régionales

Les résultats que nous avons obtenus pour la période 1976-1981, présentés dans le tableau III.1, montrent que l'espérance de vie à la naissance d'un Québécois du groupe français est de quatre ans inférieure à celle d'un Québécois du groupe anglais, et de près de six ans inférieure à celle d'un Québécois du groupe « autre ». Il s'agit ici d'une espérance de vie calculée sans distinction de sexe (ceci, pour éviter le problème du petit nombre d'observations pour certains âges dans plusieurs régions et ainsi nous permettre de faire ressortir d'autres types de différences). Des chiffres non présentés ici révèlent que pour les nouveau-nés de sexe masculin, l'écart entre groupe français et groupe « autre » est de plus de sept ans (il est légèrement inférieur à cinq ans pour les nouveau-nées).

La surmortalité de la population du groupe français par rapport au groupe « autre » apparaît à tout âge. À titre illustratif, nous présentons dans le tableau III.1 les taux observés pour les groupes d'âge de 0-4 ans, 20-24 ans, 60-64 ans et 75-79 ans. Le taux de mortalité relativement élevé pour la classe d'âge 0-4 ans du groupe « autre » est la seule exception que l'on puisse observer tout au long de la courbe de mortalité par âge : pour le groupe « autre », tout comme pour le groupe français d'ailleurs, la mortalité infantile reste relativement élevée (elle est en fait près du double de celle du groupe anglais). C'est après 20 ans, lorsque les taux de mortalité s'élèvent, que la sous-mortalité du groupe « autre » et la surmortalité du groupe français apparaissent. L'écart entre le taux de ces deux groupes est du simple au double à 20-24 ans comme à 60-64 ans; à 75-79 ans, la probabilité de décès d'un francophone du Québec est encore d'environ 50 % plus élevée que celle d'un allophone (près de 60 % à Montréal).




13 Robert Bourbeau et Norbert Robitaille, « Bilan démographique des francophones au Québec et dans le reste du Canada », Critère, n° 27, 1980, pp. 175-204. [retour au texte]

14 Marc Tremblay, op. cit. [retour au texte]




Tableau III.1 Les disparités linguistiques (selon la langue d'usage) et régionales de la mortalité,
1976-1981


Une comparaison interrégionale des taux de mortalité par âge et groupe linguistique n'est guère significative, à cause des nombreux chiffres peu élevés. Seule une comparaison entre la région de Montréal et le reste du Québec semble pouvoir se justifier. Il en ressort que, lorsqu'ils sont jeunes, les Montréalais ont une probabilité de décès moindre que les autres citoyens du Québec, et ce, quel que soit le groupe linguistique, mais qu'à un âge avancé, les chances de survie sont plus favorables en dehors de Montréal (les Montréalais du groupe « autre » ont cependant toujours un avantage sur ceux du reste du Québec, même à un âge avancé).

Le net avantage qui caractérise le groupe « autre » par rapport aux deux autres groupes doit certes être vu comme un effet de la sélectivité de l'immigration internationale (les candidats à l'immigration internationale sont soumis à des examens médicaux souvent rigoureux). On peut cependant se demander si cet effet ne se trouve pas amplifié par le problème de déclaration de la langue des individus décédés (voir la sous-section 3.1.1).

Dans toutes les régions (à l'exception de la Gaspésie où les effectifs sont cependant trop faibles pour donner des résultats significatifs), l'âge moyen le plus élevé observé au décès est celui du groupe anglais. D'une façon générale, c'est dans les Cantons de l'Est que l'âge moyen au décès est le plus élevé (sauf pour le groupe français), alors que, quel que soit le groupe linguistique, c'est dans la région Nord que cet âge est le plus bas. Toutefois, l'essentiel des disparités régionales et linguistiques s'explique ici par les différences dans la structure par âge. En effet, au niveau de l'ensemble du Québec comme pour la région de Montréal (seule région où les effectifs sont suffisamment élevés pour chacun des groupes linguistiques pour donner des résultats significatifs), les différences dans l'âge moyen standardisé sont minimes.

Les résultats de Tremblay15 pour les années 1980-1982 rejoignent pour l'essentiel ceux que nous avons obtenus pour la période 1976-1981; nous les présenterons en faisant la distinction selon le sexe, au détriment cependant d'un découpage régional moins fin que celui que nous avons utilisé précédemment.




15 Marc Tremblay, op. cit. [retour au texte]




Comme le montre le tableau III.2, dans l'ensemble du Québec, les allophones bénéficient toujours, en 1980-1982 comme en 1976-1981, de la plus forte espérance de vie à la naissance, suivis des anglophones, puis des francophones, séparés des premiers par 7,6 ans chez les hommes et 4,6 ans chez les femmes. L'avantage dont jouit le groupe de langue d'usage « autre » apparaît particulièrement élevé dans la région de Montréal-Îles, où se concentrent la plupart des immigrants internationaux, mais où en même temps le problème des déclarations erronées de la langue d'usage du défunt est sans doute le plus aigu.

La faible espérance de vie que connaît le groupe allophone dans la région « Reste du Québec » paraît quant à elle vraisemblable, puisque ce groupe est composé en bonne partie d'autochtones, dont les niveaux de mortalité ont traditionnellement été plus importants16. Les deux autres groupes enregistrent leurs hauts niveaux de mortalité dans la région de Montréal-Îles, tant chez les femmes que chez les hommes, mais la situation est plus nette chez ces derniers.



Tableau III.2 Espérance de vie à la naissance
selon la langue d'usage et le sexe,
Québec et régions, 1980-1982



16 Victor Piché et Louise Normandeau, éds., Les populations amérindiennes et inuit du Canada, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 1984, 282 p. [retour au texte]




Les écarts entre les sexes, toujours à l'avantage des femmes, varient d'un groupe linguistique à l'autre, les francophones (7,9 ans) devançant les deux autres groupes (5,4 et 4,9 ans respectivement pour les groupes anglais et « autre »). Tout se passe comme si les femmes et les hommes évoluaient quant à l'espérance de vie dans des mondes cloisonnés où les hommes les plus avantagés, ceux du groupe allophone, ont une espérance de vie à la naissance comparable à celle des femmes les moins favorisées à cet égard, soit les francophones.

En 1980-1982 comme en 1976-1981, et pour l'ensemble du Québec, la surmortalité de la population francophone apparaît à tout âge, chez les femmes comme chez les hommes (graphiques III.1 et III.2). Les courbes sont assez semblables d'un groupe à l'autre, surtout après 25 ans, lorsque les niveaux de mortalité s'élèvent. Moins nets chez les jeunes entre les populations anglophone et allophone, les écarts de mortalité ont par la suite tendance à se réduire avec l'âge. Mais alors que les femmes anglophones connaissent des risques de décès voisins de ceux des francophones jusque vers 55 ans, elles s'en éloignent par la suite pour se rapprocher du tiers groupe.

Ces tables de mortalité établies pour les groupes linguistiques confirment donc ce que des estimations indirectes avaient laissé entrevoir : la population dont la langue d'usage est le français est soumise à des risques de décès plus importants que la population anglophone ou allophone. La mesure de la mortalité pour cette dernière pourrait cependant être moins fiable à cause de problèmes liés à la déclaration des langues. Malheureusement, on peut difficilement apprécier l'évolution historique de ces différences à cause de l'absence de points de comparaison17.

En faisant l'hypothèse que la population d'origine française correspond à celle dont la langue d'usage est le français, on peut tenter une comparaison des indices de surmortalité obtenus suivant ces deux caractéristiques (tableaux III.3 et III.4). L'indice consiste dans le rapport des risques de décès de la population d'origine ou de langue française aux risques de décès de la population d'origine ou de langue anglaise et « autre » à chaque âge. Exception faite des très jeunes âges, ces indices tendent à montrer une certaine stabilité de la surmortalité francophone entre 5 et 15 ans, et son augmentation après cet âge, tant chez les femmes que chez les hommes. Même si de tels résultats sont fragiles à cause des problèmes liés à la diversité des sources, il faut souligner qu'ils confirment une tendance déjà observée en 1971 par rapport aux décennies précédentes.




17 À partir de 1975, les décès ne sont plus répartis suivant l'origine ethnique, qui cède la place aux variables linguistiques, de sorte qu'on ne peut obtenir de mesures comparables. [retour au texte]




Graphique III.1 Probabilités de décès des femmes selon la langue d'usage, Québec, 1980-1982



Graphique III.2 Probabilités de décès des hommes selon la langue d'usage, Québec, 1980-1982


Tableau III.3 Indice de surmortalitéa de la population d'origine française par rapport à la population d'origine autre que française, selon l'âge et le sexe, Québec, 1951 à 1971


Tableau III.4 Indice de surmortalitéa de la population de langue d'usage française par rapport à la population de langue d'usage anglaise et « autre », selon l'âge et le sexe, Québec, 1980-1982


3.2. La fécondité

La fécondité des différents groupes linguistiques est depuis longtemps mieux connue que la mortalité. En effet, grâce aux recensements, le nombre moyen d'enfants mis au monde par les femmes non célibataires a pu être établi suivant leur langue maternelle, puis leur langue d'usage. Ces données ont permis de constater la surfécondité historique du groupe de langue française par rapport aux deux autres groupes et, plus récemment, la surfécondité des allophones18. Une telle mesure est possible à la fois pour les femmes plus âgées et pour les plus jeunes, ces dernières n'ayant cependant pas toutes complété leur descendance.

Les deux groupes seront examinés tour à tour ici, la fécondité des femmes plus jeunes étant aussi analysée au moyen des données de l'état civil qui, depuis 1976, répartit les naissances suivant la langue maternelle et la langue d'usage de la mère. Il s'agit là d'une mesure transversale (c'est-à-dire pour une ou plusieurs années données), donc différente de celle du recensement, qui résume plutôt l'histoire féconde de chaque femme.

L'analyse suivante est faite à partir de la langue d'usage (parlée à la maison) plutôt que la langue maternelle. Ce choix est apparu plus pertinent parce que la langue d'usage de la mère paraît davantage déterminante de la langue maternelle des enfants que sa langue maternelle. Dans les faits, le choix de l'une ou l'autre de ces variables paraît absolument équivalent, sauf dans le cas des femmes de langue maternelle ou de langue d'usage « autre », pour lesquelles les résultats diffèrent. Nous les distinguerons à l'occasion.

3.2.1. La fécondité passée des femmes âgées de 45 ans et plus en 1981

Les femmes non célibataires âgées de 45 ans ou plus recensées en 1981 avaient donné naissance en moyenne à 3,8 enfants dans l'ensemble du Québec19. Comme le montre le tableau III.5, les femmes dont la langue d'usage est le français en ont eu davantage (4,1), suivies de celles de langue « autre » (3,0), puis des anglophones (2,7). Ces résultats confirment la situation historique de surfécondité des francophones, déjà mise en évidence par d'autres études. Cette situation se reproduit dans chacune des régions à l'exception des Cantons de l'Est, où le groupe des femmes de langue d'usage « autre » a le nombre moyen d'enfants le moins élevé, très proche cependant de celui des anglophones. Dans le regroupement des régions Intérieur-Gaspésie-Nord, les nombres moyens d'enfants des femmes francophones et allophones sont très voisins, à cause de la présence dans ce groupe des autochtones, dont les niveaux de fécondité ont traditionnellement été élevés. La région de Montréal se détache par ailleurs nettement du reste du Québec avec un nombre moyen d'enfants moins élevé, quel que soit le groupe linguistique.




18 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, op. cit. [retour au texte]

19 Au recensement, la question relative au nombre d'enfants mis au monde s'adresse uniquement aux femmes ayant déjà été mariées, celles vivant en union de fait étant aussi considérées comme mariées. En principe, peu de naissances échappent donc à ce calcul, surtout chez les femmes plus âgées, puisque les quelques femmes non mariées ne vivant pas en union de fait et ayant eu des enfants sont probablement plus jeunes. On peut donc penser que la fécondité de ces femmes plus jeunes sera légèrement sous-estimée. [retour au texte]




En réalité, les différences de fécondité entre les divers groupes linguistiques ne dépendent pas uniquement des différences de fécondité identifiées plus haut : elles sont également le produit des comportements en matière de nuptialité (mesurés ici par la proportion des femmes de chaque groupe qui vivent en couple et qui sont susceptibles d'avoir des enfants). Chez les femmes de 45 ans et plus, cette proportion peut être considérée comme à peu près définitive et désormais sans effet sur les différents nombres d'enfants.

Ce sont les femmes de langue d'usage « autre » qui se sont mariées dans la plus grande proportion (96 %). Cette situation n'est sans doute pas indépendante de leur expérience migratoire, comme le suggèrent les chiffres élevés de la région de Montréal. En effet, en général, relativement peu de femmes font seules une immigration internationale, et celles qui sont seules à immigrer trouvent probablement un « marché matrimonial » qui leur est favorable. Viennent ensuite les anglophones (90 %), puis les francophones (88 %). Globalement, environ une femme sur dix parmi ces deux derniers groupes ne se sera donc pas mariée. Tenant compte de ces différences en matière de nuptialité, le nombre moyen d'enfants par femme de tout état matrimonial modifie légèrement l'image de fécondité des divers groupes linguistiques, atténuant les différences précédentes qui étaient à l'avantage du groupe français.

Des données semblables réparties selon l'âge (ou le groupe de générations) nuancent le portrait précédent en illustrant l'évolution historique importante qu'a connue le Québec en matière de fécondité depuis le début des années soixante. La baisse des niveaux de fécondité, surtout marquée chez les francophones, conduit à la réduction des écarts entre groupes linguistiques, à la convergence des niveaux de fécondité chez les femmes des générations plus récentes (graphiques III.3.1 à III.3.3). Les plus jeunes (35-39 ans), qui ont pratiquement achevé leur vie féconde, ont mis au monde en moyenne 2,0 enfants. Parmi celles-ci, les femmes allophones apparaissent désormais les plus fécondes avec 2,4 enfants par femme elles sont les seules à atteindre le seuil de remplacement des générations (2,1 enfants par femme). Bien que cette évolution diffère d'un groupe à l'autre, on peut en situer le point tournant aux générations de femmes nées après 1930, qui ont surtout eu leurs enfants au début des années soixante.


Tableau III.5 Nombre moyen d'enfants par femme non célibataire, proportion de femmes non célibataires et nombre moyen d'enfants par femme de tout état matrimonial, selon la langue d'usage, pour les femmes de 45 ans
et plus, Québec et régions, 1981


C'est à l'extérieur de Montréal (graphique III.3.3) que cette évolution paraît la plus spectaculaire chez les francophones, avec un écart de près de trois enfants dans le nombre moyen d'enfants des femmes plus jeunes par rapport à leurs aînées. Les femmes de langue d'usage « autre » maintiennent quant à elles les mêmes niveaux de fécondité, ce qui accentue leur surfécondité par rapport aux deux autres groupes et à l'ensemble du Québec. À Montréal (graphique III.3.2), la convergence des niveaux de fécondité des divers groupes linguistiques, nettement plus bas, apparaît dès les générations 1921-1926. De façon générale, cette convergence des nombres d'enfants vaut également entre les régions pour chaque groupe linguistique, exception faite du groupe de langue d'usage « autre », dont la spécificité régionale ressort nettement.

3.2.2. La fécondité passée et présente des femmes âgées de moins de 45 ans en 1981

a) Nombre moyen d'enfants mis au monde

Confirmant le renversement de situation observé chez les femmes plus âgées, les données relatives aux femmes qui n'ont pas achevé leur vie féconde font ressortir la surfécondité des femmes de langue d'usage « autre » (tableau III.6 et graphique III.4). Ces femmes devancent celles des deux autres groupes à tous les âges entre 20 et 40 ans, l'écart relatif étant plus important chez les plus jeunes. Dans l'ensemble du Québec, les francophones ont un nombre moyen d'enfants plus élevé que les anglophones, et cette différence relative est d'autant plus importante que les femmes sont plus jeunes. Elle découle cependant alors en bonne partie du fait que les jeunes francophones vivent plus souvent en couple que les anglophones.



Graphique III.3 Nombre moyen d'enfants par femme de tout état matrimonial, selon la langue d'usage et l'âge, Québec et régions, 1981



Tableau III.6 Nombre moyen d'enfants par femme non célibataire, proportion de femmes non célibataires et nombre moyen d'enfants par femme de tout état matrimonial, selon la langue d'usage et le groupe d'âge, pour les femmes âgées de moins de 45 ans en 1981, Québec, 1981


Graphique III.4 Nombre moyen d'enfants par femme de tout état matrimonial, selon l'âge et la langue d'usage, Québec et régions, 1981


La situation est un peu différente dans les régions. L'ensemble de Montréal, dont le poids est grand dans l'ensemble du Québec, reflète à des niveaux un peu moins élevés la situation précédente, tandis que le reste du Québec s'en écarte davantage. D'une part, les nombres moyens d'enfants mis au monde par les francophones et les anglophones dans l'Outaouais et dans les Cantons de l'Est sont très voisins à tout âge jusqu'à 40 ans, alors que les différences de nuptialité sont aussi moins importantes pour ces deux groupes dans ces régions. D'autre part, comme nous l'avons déjà observé chez les femmes plus âgées, la surfécondité des femmes allophones dans les régions Intérieur-Gaspésie-Nord paraît beaucoup plus importante, particulièrement chez les femmes qui en sont à la fin de leur période de procréation. Les francophones enregistrent par ailleurs ici le plus faible nombre d'enfants de tous les groupes linguistiques.

Ainsi, pour les femmes plus jeunes, qui n'ont donc pas encore fini de constituer leur descendance, il faut surtout retenir la surfécondité des femmes de langue d'usage « autre », surfécondité qui est particulièrement accentuée dans les régions où vivent les autochtones. Il importe également de retenir la sous-fécondité des femmes anglophones dans la région de Montréal, où elles sont surtout concentrées; ailleurs toutefois, leur nombre moyen d'enfants diffère peu de celui des francophones, sinon par une très légère surfécondité en Intérieur-Gaspésie-Nord.

Nous avons signalé précédemment qu'en règle générale, le comportement de fécondité était le même pour un groupe linguistique donné, qu'il s'agisse de la langue maternelle ou de la langue d'usage. Cela n'est cependant pas vrai pour les femmes du groupe « autre ». En effet, les femmes de langue maternelle « autre » ont à tout âge un nombre moyen d'enfants inférieur à celui des femmes de langue d'usage « autre », comme le montre le tableau III.7. Ce dernier groupe ne comptant que les femmes de langue maternelle « autre » n'ayant pas effectué de transfert linguistique vers le français ou l'anglais, il faut conclure ici à l'existence d'un lien entre mobilité linguistique et fécondité : les femmes qui ont fait un transfert se comportent davantage comme les femmes de leur nouveau groupe linguistique, mettant au monde un nombre moins élevé d'enfants.

La comparaison de l'ensemble de ces données avec celles du recense ment de 1971 confirme la baisse générale de fécondité qui s'est poursuivie entre les deux dates. À âge égal, les femmes de chacun des groupes linguistiques avaient mis au monde en 1981 (tableau III.6) un nombre moyen d'enfants inférieur à celui observé en 1971 (tableau III.8), et ce, tant dans la région de Montréal que dans le reste du Québec (graphique III.5). C'est chez les anglophones et les francophones de Montréal que cette baisse s'est le plus accentuée, tandis que chez les allophones de Montréal, surtout les plus âgées, elle demeure la moins prononcée.



Tableau III.7 Nombre moyen d'enfants mis au monde par femme de tout état matrimonial de langue maternelle « autre » et de langue d'usage « autre », selon le groupe d'âge, pour les femmes âgées de moins de 45 ans en 1981, Québec, 1981


À l'extérieur de Montréal, l'évolution des trois groupes linguistiques présente plus de diversité, les femmes francophones plus âgées ayant connu la plus forte baisse par opposition aux plus jeunes chez les allophones, les anglophones ayant connu à peu près la même baisse à tout âge. L'interprétation de ces résultats doit cependant rester prudente, du moins pour les plus jeunes qui n'ont complété qu'une très faible proportion de leur descendance.

De façon générale, cette analyse montre bien qu'entre 1971 et 1981, l'écart s'est creusé entre les allophones et les deux autres groupes linguistiques, et ce, à l'avantage des premiers, à Montréal surtout. Alors qu'en 1971 les francophones âgées de 30 ans et plus comptaient encore un plus grand nombre moyen d'enfants que leurs compatriotes anglophones ou allophones, en 1981 la situation est tout autre. À cet égard, les résultats enregistrés pour les femmes de 25 à 29 ans en 1971 constituaient un bon indicateur de l'évolution récente. S'il devait en être de même en 1981, on peut penser que la surfécondité des allophones ira en s'accentuant, de même que la sous-fécondité des anglophones par rapport aux francophones.



Tableau III.8 Nombre moyen d'enfants par femme non célibataire, proportion de femmes non célibataires et nombre moyen d'enfants par femme de tout état matrimonial, selon la langue d'usage et le groupe d'âge, pour les femmes âgées de moins de 45 ans en 1971, Québec, 1971


Graphique III.5 Indicea de l'évolution du nombre moyen d'enfants par femme de tout état matrimonial entre 1971 et 1981, selon l'âge et la langue d'usage, ensemble de Montréal et Québec moins Montréal


b) Les indices du moment

L'indice synthétique de fécondité, calculé à partir des naissances enregistrées durant une ou plusieurs années, constitue un indice différent qui rend compte de façon un peu « fictive » du niveau de fécondité observé à un moment (ou une période) donné. Contrairement aux données du recensement, qui concernent les femmes à différentes étapes de la constitution de leur descendance, ce nouvel indice mesure le nombre moyen d'enfants qu'auraient un ensemble de femmes, indépendamment de leur état matrimonial, si elles connaissaient à chaque âge de leur vie féconde des niveaux de fécondité semblables à ceux enregistrés en une année (ou une période) donnée pour chacun de ces âges. Cet indice a l'avantage de résumer très succinctement le niveau de fécondité enregistré pendant une certaine période.

Le calcul de cet indice fait appel d'une part aux données des naissances, recueillies à l'état civil suivant des caractéristiques linguistiques depuis 1975 et, d'autre part au nombre de femmes susceptibles de donner naissance à ces enfants, obtenu du recensement. Comme pour l'étude de la mortalité, le fait d'utiliser des données provenant de deux sources indépendantes limite la qualité des résultats ainsi obtenus, surtout à cause de deux problèmes spécifiques : le sous-dénombrement différentiel des populations soumises à la probabilité d'enfanter, d'ailleurs plus important chez les jeunes adultes, et la qualité des déclarations linguistiques recueillies à l'état civil20. On sait par exemple que pour un certain nombre de naissances, on reste sans information sur la langue de la mère (1,8 % des naissances en 1981, tant pour la langue maternelle que pour la langue d'usage) et que certaines naissances font l'objet d'une double déclaration. De plus, pour que notre mesure prenne tout son sens, il faut faire l'hypothèse que la déclaration relative à la situation linguistique des femmes au recensement coïncide avec celle faite au moment de l'enregistrement de la naissance d'un enfant. Il n'est pas certain que cela soit toujours le cas, mais on peut raisonnablement supposer que ce type de mobilité linguistique est suffisamment rare pour ne pas affecter significativement le niveau des taux de fécondité.




20 Comme dans le cas de la mortalité, les données relatives à la population ont été corrigées pour tenir compte des différences enregistrées entre la population totale et la population obtenue à partir de l'échantillon (questionnaire long du recensement). [retour au texte]




Tout comme pour l'analyse de la mortalité, nous étudierons d'abord la situation observée sur l'ensemble de la période 1976-1981, pour ensuite examiner l'évolution du comportement de fécondité au cours de la période. Dans le premier cas, puisque nous avons cinq observations annuelles, il y a moins de risques d'obtenir des taux non significatifs, de sorte que nous pourrons considérer un découpage régional plus fin.

Toujours préoccupés d'éviter le problème des « petits chiffres » menant à des taux non significatifs, nous avons calculé pour la période 1976-1981 des taux bruts de reproduction (sexes combinés) plutôt que des indices synthétiques de fécondité, qui eux seront utilisés pour comparer des situations annuelles dans deux macrorégions. C'est-à-dire qu'au lieu de considérer le nombre moyen d'enfants « attendus » par femme (ce que nous ferons pour chacune des années 1976 et 1981), nous examinons, lorsqu'il s'agit de l'ensemble de la période 1976-1981, le nombre moyen d'enfants « attendus » par individu. Les deux mesures se rejoignent évidemment, puisque, à toutes fins utiles, la seconde est quasiment égale à la moitié de la première.

Les données transversales de 1976-1981, présentées dans le tableau III.9, confirment la surfécondité du groupe « autre », déjà observée à partir des données censitaires, tout en permettant d'évaluer l'ampleur de la sous-fécondité du groupe anglais. Pour l'ensemble du Québec, seul le groupe « autre » atteint un taux brut de reproduction (1,05) qui permet (tout juste) d'assurer le renouvellement de sa population, alors qu'avec un taux de 0,67 le groupe anglais connaît un des taux les plus bas que l'on puisse observer de par le monde. Le taux du groupe français se situe à mi-chemin entre ceux des deux autres groupes.

C'est dans toutes les régions du Québec que le groupe anglais manifeste la fécondité la plus basse (toujours en deçà du seuil de renouvellement), et le groupe « autre » la fécondité la plus élevée (toujours au-dessus du seuil de renouvellement, sauf à Montréal). Les disparités régionales sont importantes pour le groupe « autre » (de 0,98 à 1,83) et anglais (de 0,63 à 1,01), mais relativement faibles pour le groupe français (0,80 à 1,05). Le fait que les écarts régionaux sont beaucoup plus prononcés pour le groupe « autre » est sans nul doute lié aux différences régionales dans la composition de ce groupe. À Montréal, ce groupe comprend essentiellement des immigrants, tandis que dans la région Nord, ainsi qu'en Gaspésie, il est composé en bonne partie de personnes d'origine indienne ou inuit. Il importe en outre de souligner que la sous-fécondité du groupe anglais et la surfécondité du groupe « autre » s'observent non seulement pour toutes les régions, mais encore pour tous les groupes d'âge (sauf trois cas négligeables parce que portant sur des effectifs statistiquement non significatifs)21.




21 À titre indicatif, nous avons également présenté dans le tableau III.9 les taux relatifs au reste du Canada. Ces chiffres étant basés sur des estimations (il n'y a pas d'enregistrement des naissances selon la langue d'usage de la mère), nous ne les commenterons pas. [retour au texte]




Tableau III.9 Les disparités linguistiques (selon la langue d'usage) et régionales de la fécondité,
1976-1981


Les différences linguistiques et régionales dans l'âge moyen des mères ne sont guère importantes. Elles disparaissent une fois que l'on élimine les différences dans la structure par âge de la population. À l'intérieur d'une même région, les âges moyens standardisés ne varient guère d'un groupe linguistique à l'autre, et ils sont identiques au niveau de l'ensemble du Québec; les disparités régionales sont également très faibles (l'écart maximum est d'environ un an).

La surfécondité des allophones et la sous-fécondité des anglophones, telles qu'observées pour la période 1976-1981 pour l'ensemble du Québec, se retrouvent toujours —, et ce, sans grande surprise — en fin de période. En effet, comme le montre le tableau III.10, en 1981 l'indice synthétique de fécondité le plus élevé appartient aux femmes de langue d'usage « autre » (1,9 enfant par femme en moyenne). suivies des francophones (1,7 enfant par femme), puis des anglophones (1,3 enfant par femme)22. Ce qui est nouveau, c'est que maintenant aucun groupe n'a un niveau de fécondité suffisant pour assurer à moyen terme le remplacement des générations. Le groupe « autre » a perdu cette caractéristique au cours de la période 1976-198123.




22 Ces chiffres sont obtenus en répartissant au prorata les cas où la langue de la mère est inconnue, doublant cependant la part des anglophones et des allophones en faisant l'hypothèse que les femmes de ces deux groupes sont plus susceptibles de faire l'objet d'une déclaration erronée. Ils diffèrent donc de ceux obtenus par Tremblay (op. cit.), et Tremblay et Bourbeau (loc. cit.), qui utilisaient des hypothèses différentes, et qui confondaient par ailleurs les cas de bilinguisme français-anglais avec la catégorie « autre ». Peu nombreux, ces cas ont été répartis au prorata des francophones et anglophones en doublant toutefois la part de ces derniers. Nous remercions Michel Paillé du Conseil de la langue française, qui nous a fourni ces données et ces précisions. [retour au texte]

23 Cette dernière conclusion n'est cependant pas vérifiée lorsque l'on considère les résultats obtenus par d'autres auteurs (voir note 22 ci-dessus). Ainsi, Tremblay et Bourbeau (loc. cit.) obtiennent un indice de 2,2 (en 1981) pour le groupe allophone, au lieu de 1,9. On peut supposer que la différence entre ces deux chiffres est due essentiellement au mode de répartition des naissances dont la mère a un régime linguistique « inconnu ». [retour au texte]




Tableau III.10 Indice synthétique de fécondité selon la langue d'usage, Québec et régions, 1981


En comparant les régions, on constate une fois de plus la sous-fécondité de la région de Montréal-Îles par rapport au reste du Québec, sous-fécondité qui n'est cependant pas le cas de tous les groupes linguistiques : plus marquée pour les allophones, suivis des francophones, elle disparaît et s'inverse même légèrement pour les anglophones. Cette situation un peu étonnante pour les anglophones trouve probablement son explication dans la sous-estimation des niveaux de fécondité du groupe allophone à Montréal au profit du groupe anglophone. En effet, la comparaison des résultats précédents suivant la langue d'usage avec ceux obtenus suivant la langue maternelle pour l'année 1981 (tableau III.11) montre plus précisément que le niveau de fécondité des femmes de langue maternelle « autre » dépasse celui des femmes de langue d'usage « autre » à Montréal-Îles. Un examen plus détaillé des taux de fécondité par âge montre que ceci vaut à tout âge après 25 ans. Avant cet âge, les taux sont semblables.

Un tel résultat surprend, compte tenu de la situation inverse observée à tout âge à partir des données du recensement : elle nous paraît en fait peu vraisemblable, d'autant plus qu'elle disparaît ailleurs au Québec. On peut donc penser qu'un problème d'inadéquation entre les déclarations linguistiques au recensement et à l'état civil entraîne dans la région de Montréal-Îles la sous-estimation de la fécondité des femmes de langue d'usage « autre » et la surestimation de celle des femmes de langue d'usage anglaise. Ainsi, il pourrait s'agir de la surestimation du nombre de femmes de langue d'usage « autre » au recensement, ou encore de la sous-estimation du nombre de naissances dont la mère est de langue d'usage « autre », ou d'une combinaison de ces diverses possibilités. Cette hypothèse paraît d'autant plus vraisemblable qu'elle permet d'expliquer deux éléments étonnants dans les résultats précédents, soit la surfécondité des anglophones de Montréal-Îles par rapport aux anglophones du reste du Québec et celle des femmes de langue maternelle « autre » par rapport aux femmes de langue d'usage « autre » à Montréal24.




24 Tremblay (op. cit.), avance d'autres éléments pour expliquer cette situation, éléments basés sur les niveaux de fécondité des femmes suivant la langue maternelle et la langue d'usage. Ces résultats nous paraissent pour notre part extrêmement fragiles à cause des limites respectives des sources utilisées : nous pensons plutôt que ce sont justement ces limites qui donnent lieu à des résultats un peu étonnants. [retour au texte]




Tableau III.11 Indice synthétique de fécondité selon la langue maternelle, Québec et régions,
1976 et 1981


À l'extérieur de la région Montréal-Îles, les différences sont plus nettes entre les groupes linguistiques, mais reflètent une situation un peu différente de celle dégagée à partir du recensement par rapport aux anglophones et aux francophones : ici, les francophones ont un nombre moyen d'enfants plus élevé que les anglophones. La définition des régions ne coïncide cependant pas exactement dans les deux cas (Québec moins Montréal-Îles comparativement à Québec moins ensemble de Montréal), ce qui peut expliquer les différences observées.

L'indice synthétique de fécondité est le résultat du calcul de données réparties selon l'âge et traduites dans des taux de fécondité. Plus spécifiques, ces taux permettent de voir à quels âges les différences de fécondité sont les plus prononcées (tableau III.12 et graphique III.6). Ils traduisent dans l'ensemble la concentration très nette des naissances dans le groupe d'âge de 25 à 29 ans et la chute spectaculaire après 30 ans. À l'extérieur de la région de Montréal-Îles, la sous-fécondité des anglophones est généralisée à tout âge, tandis que les allophones connaissent les taux les plus élevés, sauf pour les femmes de 25 à 29 ans, qui sont devancées par les francophones. Chez les allophones, les taux de fécondité des femmes âgées de 20 à 24 ans sont aussi élevés que ceux des femmes du groupe d'âge suivant. Compte tenu du problème soulevé plus haut pour la région de Montréal-Îles, on ne peut guère discuter les différences observées ici selon l'âge. Chez les francophones, l'écart entre cette région et le reste du Québec tient à des différences de fécondité aux âges les plus féconds, soit entre 20 et 35 ans.

Des indices synthétiques de fécondité peuvent aussi être obtenus pour l'année 1976 suivant la langue maternelle seulement, puisque le recensement de cette année-là ne comportait pas de question relative à la langue d'usage. Plus fragiles parce que calculés avec une proportion plus grande de naissances pour lesquelles les caractéristiques linguistiques de la mère sont inconnues, ces indices peuvent néanmoins être comparés à ceux de 1981. Cette comparaison ne doit pas être trop stricte, puisqu'elle couvre deux recensements distincts affectés différemment par des problèmes de déclaration et de sous-dénombrement.



Tableau III.12 Taux de fécondité des femmes selon le groupe d'âge et la langue d'usage,
Québec et régions, 1981


Graphique III.6 Taux de fécondité (en 0/00) des femmes selon l'âge et la langue d'usage, Montréal-Îles et ensemble du Québec moins Montréal-Îles, 1981


Comme la comparaison des recensements de 1971 et de 1981 effectuée précédemment en termes de nombre d'enfants mis au monde, celle des indices synthétiques de fécondité de 1976 et 1981 confirme la baisse générale de la fécondité (tableau III.11). Surtout marquée pour le tiers groupe, cette tendance disparaît toutefois pour le groupe anglais. Avec les niveaux de fécondité les plus faibles du Québec, il est possible que ce groupe ait maintenant atteint un seuil en dessous duquel il ne descendra plus guère, mais la différence enregistrée à cet égard entre la région de Montréal-Îles et le reste du Québec suggère plutôt un problème lié aux sources, qui a par ailleurs déjà été mis en évidence : en 1976, des personnes de langue maternelle « autre » se seraient plutôt déclarées de langue maternelle anglaise25. Une telle situation conduirait effectivement à sous-estimer la fécondité du groupe anglais en 1976 et à surestimer celle du groupe autre, masquant pour l'un et accentuant pour l'autre l'évolution intervenue entre 1976 et 1981. Ailleurs que dans la région de Montréal-Îles, la baisse vaut pour chacun des groupes linguistiques et paraît plus prononcée pour le tiers groupe.

***

Au terme de cette analyse, le groupe allophone paraît donc avantagé d'une double façon quant à l'accroissement naturel de ses effectifs : d'une part parce qu'il connaît les plus hauts niveaux de fécondité de tous les groupes linguistiques, d'autre part parce qu'il jouit également des plus faibles niveaux de mortalité. Comme nous le verrons plus loin, cette situation avantageuse est cependant loin de compenser les pertes que subit le tiers groupe avec les transferts linguistiques en faveur de l'anglais ou du français.




25 Renée Malo, Robert Bourbeau et Norbert Robitaille, « Estimations résiduelles de l'émigration internationale selon la langue maternelle, Québec, 1971-1976 », Cahiers québécois de démographie, vol. 11, n° 1, 1982, pp. 19-45. [retour au texte]




La situation des deux autres groupes linguistiques est plus problématique : si les anglophones sont toujours avantagés par une mortalité plus faible que les francophones, ils connaissent par ailleurs des niveaux de fécondité plus bas qui compromettent sérieusement, plus encore que pour le groupe français, leur renouvellement interne. De façon générale, aucun des groupes linguistiques ne paraît aujourd'hui en mesure d'assurer son renouvellement par le seul jeu de la fécondité et de la mortalité.

Les conséquences de ces comportements de fécondité et de mortalité linguistiquement et régionalement différenciés, en termes d'accroissement naturel réel de la population, peuvent être évaluées en comparant les taux bruts de natalité et de mortalité (en n'oubliant pas cependant que ces taux reflètent également les différences dans la structure par âge des divers groupes). Ainsi, la structure par âge du groupe anglais est nettement plus vieille que celle des deux autres groupes, en particulier dans les Cantons de l'Est, ce qui a pour effet d'augmenter sensiblement les taux bruts de mortalité de ce groupe.

La différence entre les taux bruts de natalité du tableau III.9 et les taux bruts de mortalité du tableau III.1 permet de connaître les taux annuels moyens d'accroissement naturel entre 1976 et 1981. Quelle que soit la région, le taux d'accroissement naturel du groupe anglais est toujours le plus bas et celui du groupe « autre » le plus élevé (sauf dans les Cantons de l'Est où cependant l'effectif du groupe « autre » est trop faible pour donner des taux significatifs). On pourra constater que dans l'ensemble du Québec, le groupe anglais connaît un taux d'accroissement naturel inférieur à la moitié de celui des groupes français et « autre ». On remarquera aussi que le groupe anglais a connu une croissance naturelle négative dans les Cantons de l'Est, et une croissance naturelle quasi nulle à Montréal (0,37 par an). On retrouve donc ici l'observation faite précédemment, lors de la construction du bilan démolinguistique de la période 1976-1981, à savoir que le problème démographique du groupe anglais ne se limite pas à celui de la migration avec le reste du Canada. C'est l'ensemble de son comportement démographique qui doit être mis en cause.







haut