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La situation démolinguistique du Québec

La situation
démolinguistique
du Québec




CHAPITRE IV

La mobilité linguistique




Contrairement à l'accroissement naturel étudié dans le chapitre précédent, l'accroissement par mobilité linguistique (et celui par mobilité géographique, qui fera l'objet du chapitre suivant) a un contenu beaucoup plus « volontariste ». Un individu ne décide pas de naître ni (dans la quasi-totalité des cas) de mourir. Bien sûr, il peut plus ou moins « décider » d'engendrer, mais encore est-ce dans des limites relativement étroites. Par contre, le choix d'une nouvelle langue (comme d'un nouveau lieu de résidence) dépend en dernier ressort de la personne concernée, du moins dans la plupart des situations. En termes plus spécifiques, on dira que l'accroissement naturel est un phénomène beaucoup plus « exogène » que la mobilité linguistique (et géographique), qui est, pour sa part, beaucoup plus liée au contexte socio-économique, et donc — du moins en théorie — plus facilement affectée par des mesures « politiques » et par les conditions de fonctionnement du système social.

Sans doute devrait-on nuancer considérablement cette affirmation. Il n'en reste pas moins que, comme phénomène plutôt « endogène », la mobilité linguistique (et géographique) peut connaître des variations dans le temps et dans l'espace, et des disparités entre sous-groupes de population beaucoup plus prononcées que la fécondité et la mortalité. C'est à l'étude de ces disparités et de ces variations de la mobilité linguistique qu'est consacré le présent chapitre.

Encore faudrait-il au préalable s'entendre sur le concept même de mobilité linguistique. La première section de ce chapitre présentera une telle discussion conceptuelle. Plus, sans doute, que pour les autres phénomènes démolinguistiques, les données relatives à la mobilité linguistique sont sujettes à caution. Une analyse critique de ces données est donc particulièrement indiquée. Elle fera l'objet de la deuxième section. Dans une troisième étape, nous tenterons de dégager un portrait d'ensemble de la mobilité linguistique au Québec, incluant une analyse du bilinguisme, passage quasi obligé vers un transfert linguistique. Cette analyse générale se poursuivra tout naturellement par l'examen, dans la quatrième section, de quelques caractéristiques individuelles, essentiellement socio-économiques, des personnes ayant effectué des transferts linguistiques. Enfin, puisqu'il y a des liens évidents entre la mobilité linguistique et l'exogamie, nous consacrerons une dernière section à l'étude de ces interrelations.

4.1. Définition et concepts

On entend généralement par mobilité linguistique le fait pour une personne d'utiliser couramment, à la maison, au travail, avec ses amis, une langue différente de celle qu'elle a d'abord apprise. Dans le cadre de ce travail, on parlera de mobilité linguistique dans le contexte familial, c'est-à-dire lorsque la langue d'usage, définie comme la langue parlée à la maison, est différente de la langue maternelle. Ce choix est d'ailleurs largement déterminé par les concepts utilisés dans les sources disponibles (recensements et registres).

Comme l'écrit Castonguay, « la langue maternelle est un élément fondamental de l'identité individuelle, et si la pratique linguistique de la société environnante n'entre pas en conflit avec celle du milieu familial, il y a peu de raisons pour l'individu de refuser cet élément de son identité première et d'adopter une autre langue comme langue d'usage au foyer »1. Au Québec, la mobilité linguistique constitue un phénomène important, qui s'explique en grande partie par sa situation historique dans un continent majoritairement anglais, ainsi que par l'importance de l'immigration internationale, qui conduit à de nombreux transferts d'une langue « autre » vers le français ou l'anglais.

Si la définition précédente du phénomène paraît simple, elle donne lieu dans la réalité à des situations souvent très complexes où se mêlent plusieurs éléments difficiles à isoler. Le cas de couples où les conjoints sont de langue maternelle différente et où plus d'une langue est utilisée dans le contexte familial illustre cette difficulté de définir aussi bien la langue des parents que celle des enfants issus de ces unions.

Castonguay identifie deux grands types de transferts linguistiques, soit les transferts « catastrophiques » qui mettent « généralement en jeu des facteurs produisant une pression linguistique puissante, directe et immédiate et entraînant à relativement court terme un renversement ou un réaccommodement par lequel une langue ravirait la première place à une autre », et, par contraste, les transferts de type « évolutif » qui se caractériseraient « par un déplacement à plus long terme de la préférence de l'individu pour une langue à une autre, chacune déjà bien en place, suscité par l'action répétée de facteurs relativement indirects, mais permanents »2. Le premier type de transfert peut être directement lié à un changement soudain comme la migration, tandis que le second opère en longue période. Évidemment, plusieurs types intermédiaires ou mixtes peuvent également exister.




1 Charles Castonguay, « Les transferts linguistiques au foyer, Recherches sociographiques, vol. 17, n° 3, 1976, pp. 341-351, p. 341. [retour au texte]

2 Charles Castonguay, « Le mécanisme du transfert linguistique », Cahiers québécois de démographie, vol. 6, n° 3, 1977, pp. 137-155, p. 142. [retour au texte]




Lachapelle3 schématise pour sa part le phénomène de la façon suivante :

Ce schéma fait ressortir l'importance du bilinguisme pour les transferts linguistiques



3 Réjean Lachapelle, « Définition et analyse des mobilités démographiques : l'exemple de la mobilité linguistique », dans : Démographie et destin des sous-populations, Actes du Colloque de Liège (21-23 septembre 198I), Paris, Association internationale des démographes de langue française (AIDELF), 1983, pp. 237-248, p. 246. [retour au texte]




Ce schéma fait ressortir l'importance du bilinguisme pour les transferts linguistiques, c'est-à-dire la nécessité préalable de connaître la nouvelle langue vers laquelle s'effectue le transfert. Il met également en évidence les liens privilégiés existant entre exogamie et mobilité linguistique. On peut à cet égard parler de mobilité intergénérationnelle entre les parents et les enfants de ces familles hétérolingues.

Les transferts linguistiques ne se produisent pas n'importe quand dans la vie d'un individu, et rarement plus d'une fois. En général, c'est entre 18 et 30 ans qu'ils sont les plus fréquents, fait qui n'est pas indépendant de certains autres types de « transferts », comme l'entrée sur le marché du travail, le mariage, la migration, voire la fréquentation d'établissements d'enseignement. Ils sont rares avant 15 ans et après 35 ou 40 ans4. De façon plus globale, le niveau et les modalités de la mobilité linguistique varient également en fonction de la composition linguistique d'une région, de même qu'en fonction de la dynamique spécifique existant entre les divers groupes.

Partant de ces éléments, et prenant appui sur les résultats d'analyses fondées surtout sur les données du recensement de 1971, le présent chapitre sera consacré à dégager le portrait le plus global possible de la mobilité linguistique au Québec au cours des dernières années : les variations régionales du phénomène, l'âge, le sexe, le degré de bilinguisme et d'exogamie, le lieu de naissance et le statut migratoire, de même que quelques caractéristiques socio-économiques seront considérés. Mais avant de présenter les résultats de ces analyses, il est particulièrement important de jeter un regard critique sur les données utilisées.

4.2. Présentation critique des données

Les recensements réalisés depuis 1971, ainsi que les fichiers de l'état civil depuis 1975, permettent de connaître de façon plus ou moins satisfaisante le nombre de transferts linguistiques et certaines de leurs caractéristiques. L'impact des limites qui affectent la qualité de ces données (voir annexe B) apparaît particulièrement important lorsqu'il s'agit de mesurer la mobilité linguistique, qui fait intervenir les données relatives à la fois à la langue maternelle et à la langue d'usage. En effet, les lacunes dans la distribution respective de ces deux variables entrent alors en interaction et la mesure du phénomène en est grandement affectée. Le traitement par Statistique Canada des cas de non-réponses et de déclarations multiples à l'une ou l'autre de ces questions paraît particulièrement en cause ici, d'autant plus que leurs probabilités de se produire ne sont vraisemblablement pas indépendantes. Albert et Harrison ont démontré que « si le traitement des données n'a pas modifié de façon importante la composition linguistique de la population du Québec, il a cependant eu un impact significatif sur les croisements des données linguistiques »5. Ils concluaient que ces données linguistiques « présentent une fragilité certaine pour l'analyse du phénomène de la mobilité linguistique ».




4 Charles Castonguay, « Les transferts linguistiques au foyer », Recherches sociographiques, vol. 17, n° 3, 1976, pp. 341-351; Réjean Lachapelle, loc. cit. [retour au texte]

5 Luc Albert et Brian Harrison, Les données linguistiques des recensements récents au Canada, communication présentée au 52e congrès de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (ACFAS), section démographie, Québec, 10-11 mai 1984. [retour au texte]




S'il est possible de connaître les règles utilisées pour le traitement des cas problématiques aux recensements de 1971 et de 1981 — règles qui diffèrent par ailleurs — les données pour en évaluer l'effet ne peuvent être connues que pour le recensement le plus récent. Quant aux statistiques provenant des fichiers de l'état civil, elles contiennent des données relatives aux cas de non-réponses et de déclarations multiples : étant donné toutefois le nombre important de personnes engagées dans la cueillette de ces informations, on ignore si tous les cas complexes sont bien traités de la même façon. Compte tenu de cette situation, l'évaluation qui suit a porté essentiellement sur les données du recensement de 1981, bien qu'elle comporte également certains éléments de comparaison avec le recensement de 1971. Nous résumons ici les conclusions de cette opération, dont les détails figurent à l'annexe B de cet ouvrage.

Au Québec, les cas de non-réponses ou de réponses multiples à l'une ou l'autre des variables linguistiques comptent pour seulement 5 % de toutes les réponses croisées de ces variables, ce qui laisse 95 % de cas où les deux réponses, uniques, satisfont aux règles de Statistique Canada. La résolution de ces cas problématiques en une réponse unique se traduit cependant par une augmentation impressionnante des cas de transferts : doublement des transferts de l'anglais vers le français, de même que des transferts du français ou de l'anglais vers une langue « autre »; augmentation de 50 % des transferts du français à l'anglais et d'une langue « autre » au français; augmentation du quart environ des transferts d'une langue « autre » à l'anglais6. On n'est pas sans remarquer que ce sont les transferts favorables au français qui augmentent davantage, ce qui a déjà provoqué des réactions assez vives, au Québec particulièrement, contre les règles utilisées par Statistique Canada. Pour évaluer l'impact de ces règles, nous avons d'abord cherché à connaître la situation dans quelques autres provinces, pour voir si elle se différenciait de celle observée au Québec. Nous avons ensuite formulé de nouvelles hypothèses pour traiter les cas problématiques et en avons comparé l'effet sur la mesure de la mobilité linguistique. Enfin, nous avons cherché à connaître les caractéristiques des réponses « erronées » traitées par Statistique Canada de façon à mieux saisir le sens des transferts qui en ont résulté.




6 Charles Castonguay, « L'évolution des transferts linguistiques au Québec, selon les recensements de 1971 et 1981 », dans : L'état de la langue française au Québec. Bilan et prospective, Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », n° 58, 1986, t. 1., pp. 201-268; tableau IV.20, p. 264. [retour au texte]




4.2.1. La situation ailleurs au Canada

L'examen des données relatives à l'Ontario et à la Colombie-Britannique montre que la situation linguistique saisie au Québec au moment du recensement de 1981 n'est pas exclusive à cette province en ce qui a trait aux réponses problématiques. En effet, on observe dans les deux autres provinces une proportion un peu plus grande de cas où le croisement de la langue maternelle et de la langue d'usage contient une déclaration multiple ou une non-réponse (6 %, comparativement à 5 % au Québec). De même, la résolution de ces réponses se traduit par une augmentation considérable de la mobilité linguistique, particulièrement importante dans le cas des transferts vers le français. Cette comparaison ne nous en apprend guère plus sur la valeur de la répartition des variables linguistiques, telle que publiée, mais elle révèle que le problème n'est pas limité au Québec.

4.2.2. Les règles utilisées pour distribuer les déclarations « erronées »

Nous avons adopté deux nouvelles hypothèses (« nouvelles » par rapport à celles utilisées par Statistique Canada en 1981) pour répartir les cas de non-réponses et de déclarations multiples au recensement de 1981. La première correspond approximativement aux règles utilisées en 1971 par Statistique Canada, ce qui permet du même coup d'évaluer la comparabilité des données de ces deux recensements relativement à la mobilité linguistique. La seconde a été fixée par nous comme une hypothèse vraisemblable pour résoudre les cas problèmes : elle consiste essentiellement à donner priorité à la langue d'usage, lorsqu'il s'agit du français ou de l'anglais, et n'accorde donc pas de viabilité aux langues « autres » lorsqu'elles apparaissent comme langue d'usage avec le français ou l'anglais (voir annexe B).

Contrairement aux arguments avancés par Castonguay7 pour expliquer l'augmentation du nombre de transferts en 1981, nos résultats suggèrent que les règles de traitement utilisées par Statistique Canada en 1981 conduisent à une sous-estimation de la mobilité linguistique par rapport aux deux autres hypothèses. Ainsi, mesurée à partir des règles utilisées en 1971, la mobilité linguistique en 1981 augmente légèrement, sauf dans le cas des transferts de la langue « autre » vers l'anglais, les règles de 1971 étant plutôt à l'avantage des langues « autres ». Et lorsque, dans la seconde « nouvelle » règle que nous avons posée, nous privilégions la « nouvelle » langue d'usage dans les cas de déclarations multiples, il en résulte une augmentation beaucoup plus nette (8 %) du nombre total de transferts. Quelle que soit la règle utilisée, la mobilité linguistique de chacun des groupes en 1981 dépasse celle de 1971.

Reste à savoir si le nombre de cas soumis à de telles règles est comparable en 1971 et en 1981. Bien qu'on ne connaisse pas avec précision ce nombre en 1971, il semble qu'il y ait eu moins de cas problèmes en 1981 qu'au recensement de 1971, première année où le processus d'autodénombrement était mis en place. Ceci va à l'encontre de l'idée que cette différence puisse expliquer l'augmentation du niveau de mobilité. Dans l'ensemble, les statistiques de 1971 sur la mobilité linguistique pourraient bien être tout aussi discutables que celles de 1981, mais on ne dispose pas à l'heure actuelle de données pour répondre à cette question.

4.2.3. Les caractéristiques des déclarations « erronées »

Une autre façon de chercher à cerner le sens et la valeur des données publiées officiellement consiste à dégager certaines caractéristiques concernant les cas de déclarations multiples ou de non-réponses. Les données disponibles, relatives aux langues déclarées, permettent de le faire en fonction des variables suivantes : l'âge, la connaissance du français et de l'anglais et l'origine ethnique8.




7 Charles Castonguay, « L'évolution des transferts linguistiques au Québec, selon les recensements de 1971 et 1981 », dans : L'état de la langue française au Québec. Bilan et prospective, Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », n° 58, 1986, t. 1, pp. 201-268. [retour au texte]

8 Pour une analyse détaillée selon ces variables, voir : Charles Castonguay, « Transferts et semi-transferts linguistiques au Québec d'après le recensement de 1981 », Cahiers québécois de démographie, vol. 14, n° 1, 1985, pp. 59-84, et Jacques Henripin, « Les Québécois dont la langue est flottante et la mobilité linguistique », Cahiers québécois de démographie, vol. 14, n° 1, 1985, pp. 87-97. [retour au texte]




Ces données indiquent d'abord des différences selon l'âge dans la distribution des réponses ayant dû être traitées : les cas de non-réponses sont en effet plus fréquents chez les jeunes de 0 à 14 ans que parmi les autres groupes, ce qui n'est pas le cas des déclarations multiples. Parmi ces dernières, celles qui impliquent aussi le français comme langue unique se retrouvent moins souvent chez les jeunes que celles qui impliquent l'anglais ou une langue « autre ». La même situation générale vaut au Québec et dans l'ensemble du Canada.

L'examen des déclarations multiples de type français-anglais, qui constituent le cas le plus fréquent de déclaration erronée traitée par Statistique Canada, montre une nette surreprésentation des personnes connaissant à la fois le français et l'anglais par rapport aux cas de réponses uniques « français » ou « anglais »9. Cette surreprésentation est encore plus prononcée chez les 0-14 ans : alors que respectivement 5 % et 37 % des personnes de langue maternelle unique française et anglaise de cet âge sont déclarées bilingues, cette proportion atteint 79 % dans le cas des doubles déclarations français-anglais. Il paraît alors assez évident que ces cas concernent un sous-ensemble spécifique de la population, largement plus bilingue que le reste de la population, et vivant donc en contact beaucoup plus étroit avec les deux langues.

Les données relatives à l'origine ethnique font surgir quant à elles quelques questions fondamentales à propos de certains types de transferts. Ainsi, Castonguay a déjà mis en évidence qu'une proportion importante des transferts de l'anglais vers le français provient de personnes qui se déclarent d'origine ethnique française, alors que le cas est différent pour la langue française ou les langues « autres ». La même chose avait été observée au recensement de 197110. Ce fait est troublant, même si le concept d'origine ethnique au recensement peut être critiqué quant à sa signification et à sa perception par les personnes répondantes. Un examen plus approfondi de cette question selon le type de déclaration linguistique montre que parmi les seules réponses uniques, 50 % des transferts de l'anglais vers le français proviennent de gens d'origine ethnique déclarée française, 36 % seulement de gens d'origine britannique et 5 % d'origine britannique-française. Les transferts du français vers l'anglais proviennent quant à eux de personnes d'origine française dans une proportion de 84 %. Mises à part les cas de doubles non-réponses, qui sont largement concentrés chez les autochtones, les déclarations linguistiques traitées par Statistique Canada, telles les doubles déclarations français-anglais, proviennent majoritairement de personnes d'origine ethnique française. Seules les déclarations impliquant l'anglais comme langue unique proviennent surtout de personnes d'origine britannique. Chez les jeunes de 0-14 ans, 45 % des doubles déclarations français-anglais sont le fait de personnes déclarant une double origine ethnique britannique-française. Cela confirme qu'une bonne partie d'entre eux vit dans des familles « bilingues ».




9 Luc Albert et Brian Harrison, op. cit. [retour au texte]

10 Charles Castonguay, « L'évolution des transferts linguistiques au Québec, selon les recensements de 1971 et 1981  », dans : L'État de la langue française au Québec. Bilan et prospective, Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », n° 58, 1986, t. 1, p. 229 et p. 231. [retour au texte]




Les données précédentes, les premières de ce type disponibles depuis que les recensements permettent de mesurer directement le phénomène de la mobilité linguistique, soulèvent des questions importantes quant à la pertinence des concepts utilisés pour définir les variables linguistiques. En effet, au-delà des erreurs et des omissions accidentelles qui peuvent toujours se produire en répondant au questionnaire du recensement, il semble bien que la plupart des « erreurs » traitées par Statistique Canada proviennent d'un sous-groupe assez spécifique de la population, celui qui vit des situations linguistiques plus complexes, du moins dans le contexte familial. D'autres études11 confirment cette idée et mettent ainsi en cause la thèse de Statistique Canada selon laquelle les non-réponses et les déclarations multiples constituent des « erreurs » qu'il faut corriger. Bien plus, les résultats présentés selon la variable « origine ethnique » suggèrent que dans certains cas, même les réponses uniques ne sont peut-être pas aussi fiables qu'on pourrait le penser, surtout dans les cas, certes possibles, de « va-et-vient » linguistique entre les générations.

L'impact quantitatif de ce problème est considérable, et varie suivant les groupes considérés. Ainsi, le rapport du taux de mobilité linguistique calculé d'après les données officiellement publiées au taux de mobilité calculé sur la base des seules réponses uniques montre une augmentation considérable de la mobilité d'une mesure à l'autre (graphique IV.1). Cette évolution, normale dans une certaine mesure puisque la plupart des cas traités correspondent probablement à des situations de transferts en cours, est particulièrement importante dans le cas des transferts de l'anglais vers le français; elle est en général plus prononcée chez les plus jeunes et les personnes plus âgées, et moins marquée chez les 25-34 ans, et ce, quel que soit le type de transfert.




11 Charles Castonguay, « Transfert et semi-transferts linguistiques au Québec d'après le recensement de 1981 », Cahiers québécois de démographie, vol. 14, n° 1, 1985, pp. 87-97; Jacques Henripin, loc. cit. [retour au texte]




L'analyse des données sur la mobilité linguistique, telle que présentée dans ce chapitre, ne peut donc pas se faire sans certaines restrictions évidentes. Par rapport à l'âge d'abord, notre analyse se concentrera sur les groupes de jeunes adultes, visiblement les moins affectés par le problème de qualité des données. Même à l'intérieur de ces limites, la valeur des transferts de l'anglais vers le français reste difficile à apprécier, étant donné ce qu'on connaît de l'origine ethnique des personnes ayant effectué ces transferts. De plus, compte tenu de la position objective des langues au Québec, qui a toujours été à l'avantage de l'anglais, il nous paraît évident qu'il y a des problèmes dans le mode d'attribution de transferts « fictifs » de l'anglais vers le français. Ces transferts devront être analysés avec le maximum de prudence.

Un dernier point important concerne la comparabilité des résultats obtenus à partir des recensements de 1971 et de 1981. Cette comparabilité est particulièrement fragile, étant donné le manque d'informations disponibles sur le recensement de 1971. Faisant l'hypothèse que les mêmes restrictions posées pour l'analyse des résultats du recensement de 1981 valent pour celui de 1971, il paraît néanmoins acceptable de comparer les résultats de certains groupes d'âge et de certains types de transferts, les moins affectés par les problèmes de qualité des données. Une analyse longitudinale est même envisageable, surtout dans le cas des personnes qui étaient âgées de 25 à 34 ans en 1971, du moins pour le groupe français, le moins affecté par des modifications dans sa composition.



Graphique IV.1 Rapport du taux de mobilité linguistique calculé après répartition des non-réponses et des réponses multiples au taux de mobilité linguistique calculé sur la base des seules réponses uniques, selon l'âge
et le type de transfert, Québec, 1981


4.3. Analyse générale de la mobilité linguistique

4.3.1. L'indice de continuité linguistique

L'indice de continuité linguistique constitue une mesure très générale de la mobilité linguistique, qui rend compte de la capacité d'un groupe linguistique d'assurer son renouvellement. Le rapport des effectifs d'une langue d'usage donnée aux effectifs de cette même langue maternelle indique de façon générale si un groupe linguistique est dominant, c'est-à-dire s'il s'alimente aux autres groupes par le biais des transferts linguistiques, ou si au contraire il perd des membres au profit des autres groupes.

Au Québec en 1981, les indices de continuité linguistique montrent que le groupe anglais est un groupe gagnant par rapport aux autres groupes linguistiques, que le tiers groupe est un groupe essentiellement déficitaire, alors que le groupe français maintient globalement la taille de ses effectifs (tableau IV.1). La même situation vaut pour chacune des régions, de façon plus ou moins prononcée. Les gains du groupe anglais en matière de mobilité linguistique paraissent les plus forts dans la région de Montréal et les plus faibles partout ailleurs au Québec, mais dans une moindre mesure dans l'Outaouais. À l'exception des régions de la Gaspésie et du Nord, où les autochtones forment une part importante de la population du groupe « autre » et gardent davantage leur langue maternelle, les pertes du groupe « autre » sont les plus importantes à l'extérieur de Montréal. Cette situation tient probablement à la présence dans la région de Montréal de communautés culturelles plus fortes, ce qui favorise le maintien de la langue maternelle comme langue d'usage, de même qu'à la concentration dans cette région de personnes arrivées au pays depuis peu de temps. La situation du groupe français paraît la moins variable des trois, avec cependant un indice légèrement au-dessous de 100 dans l'Outaouais. Ces résultats ne sont pas sans rappeler certains aspects du portrait tracé précédemment (chapitre II), traduisant la plus grande fragilité de la situation du groupe français dans l'Outaouais et à Montréal, et la plus grande force du groupe anglais dans ces mêmes régions.

La comparaison avec les données du recensement de 1971, limitée cette fois à la population âgée de 25 à 44 ans, indique peu de changement entre les deux recensements pour chacun des trois groupes linguistiques, si ce n'est une certaine détérioration de la situation du tiers groupe au profit des deux autres (tableau IV.2). Dans les régions, la situation s'est améliorée dans l'Outaouais pour le groupe français pendant qu'elle se détériorait pour le groupe anglais dans cette même région et en Gaspésie-Nord. Elle s'est légèrement améliorée pour le groupe anglais dans l'ensemble de Montréal pendant qu'elle se détériorait pour le tiers groupe dans la même région. On peut penser que ces résultats, obtenus pour la population de 25 à 44 ans seulement, traduisent des tendances récentes. Comparés à ceux obtenus pour l'ensemble de la population, ils suggèrent une meilleure situation du français chez les jeunes adultes de l'Outaouais et de l'anglais chez les jeunes adultes de Montréal, le contraire valant évidemment en contrepartie pour le groupe « autre ».



Tableau IV.1 Indice de continuité linguistique,
Québec et régions, 1981


L'utilisation de l'indice de continuité linguistique pour apprécier le phénomène de la mobilité linguistique atteint cependant vite certaines limites, qu'il faut dépasser en recourant à d'autres outils méthodologiques. En effet, basé sur les effectifs totaux des langues maternelle et d'usage, cet indice ne comporte pas de distinction entre les différentes catégories de transferts linguistiques, et rend donc seulement compte des effets nets de la mobilité linguistique. Pour apprécier chacun des types de mouvements d'une langue vers une autre, on aura recours dans un premier temps aux nombres de transferts de chaque type, puis aux taux de mobilité linguistique, qui mesurent la propension des personnes d'un groupe linguistique donné à effectuer un transfert.



Tableau IV.2 Indice de continuité linguistiquea dans la population âgée de 25 à 44 ans,
Québec et régions, 1971 et 1981


4.3.2. Nombre et répartition des transferts

Le type de transfert le plus fréquent, en termes de nombres absolus, est le transfert du français vers l'anglais, suivi de peu par celui d'une langue « autre » vers l'anglais, puis de l'anglais vers le français; vient ensuite le transfert d'une langue « autre » vers le français, suivi de loin par ceux du français ou de l'anglais vers une langue « autre », mouvements qui sont nettement marginaux par rapport à l'ensemble (tableau IV.3). On peut d'ailleurs s'interroger sur le sens à donner à ces derniers transferts, qui résultent dans la moitié des cas du traitement des réponses problématiques par Statistique Canada. Aussi les négligerons-nous dans l'analyse des taux de mobilité linguistique.



Tableau IV.3 Population selon la langue maternelle
et la langue d'usage, Québec, 1981


Si la situation linguistique était comparable sur l'ensemble du territoire québécois, on pourrait s'attendre à ce que de chaque région provienne un nombre de transferts proportionnel à son seul poids démographique par rapport à l'ensemble. Tel n'est évidemment pas le cas, et la répartition des transferts selon le type et la région met en évidence leur concentration dans la région de Montréal principalement (tableau IV.4). Ceci découle en bonne partie du poids démographique de cette région et de la concentration des groupes anglais et « autre » qu'on peut y observer, spécialement dans la sous-région de Montréal-Îles. Même si elle ne représente que 31 % de la population totale du Québec, cette dernière sous-région accapare à elle seule près de 60 % de tous les transferts linguistiques observés au Québec en 1981, surtout ceux qui impliquent une langue « autre ». Le regroupement des régions de l'Intérieur, de la Gaspésie et du Nord donne également un nombre relativement élevé de transferts, ceci évidemment à cause de sa taille importante; mais ce nombre de transferts est proportionnellement beaucoup moins grand (16 %) que le poids de cette macrorégion dans l'ensemble québécois (41 %). Les autres régions ont moins de 5 % du nombre total de transferts.

Deux régions comptent une plus forte proportion de transferts du français vers l'anglais que de l'anglais vers le français : il s'agit de l'Outaouais et de la région de Montréal, ce qui traduit une fois de plus le caractère plus hétérogène de la situation linguistique ainsi que la plus grande fragilité de la situation du groupe français dans ces deux régions. De même, la vaste région de Montréal et ses deux sous-ensembles de Montréal-Îles et de la région métropolitaine comptent une plus forte proportion de transferts d'une langue « autre » vers l'anglais que vers le français. Étant donné leur nombre, cette situation conditionne largement ce qu'on observe dans l'ensemble du Québec.



Tableau IV.4 Répartition des transferts selon le type
et la région, Québec, 1981


La comparaison avec les données du recensement de 1971 et avec celles obtenues des mères ayant donné naissance à un premier enfant entre 1976 et 198012 n'indique pas de changement dans la répartition des transferts en provenance du tiers groupe : tant dans l'ensemble du Québec qu'à Montréal, environ deux transferts sur trois s'effectuent vers l'anglais et un seul vers le français.

4.3.3. Taux de mobilité linguistique

En termes de probabilités, le tiers groupe connaît évidemment les plus fortes propensions à effectuer un transfert linguistique, suivi du groupe anglais, puis du groupe français (tableau IV.5). Cet ordre vaut dans chacune des régions, à l'exception du regroupement des régions Intérieur-Gaspésie-Nord, où le tiers groupe, majoritairement autochtone, effectue proportionnellement moins de transferts que le groupe anglais nettement minoritaire. Le groupe français connaît les plus hauts taux de mobilité linguistique vers l'anglais dans l'Outaouais et dans la région de Montréal, surtout dans Montréal-Îles, deux régions où, comme nous l'avons observé à plusieurs reprises, la situation du français apparaît plus fragile. Le contraire vaut pour le groupe anglais, dont le niveau de mobilité linguistique est le plus faible à Montréal.

La situation du tiers groupe confirme à sa façon cet état de choses. En effet, la mobilité linguistique de ce groupe vers le français y est la moins forte dans la région de Montréal, tandis que la mobilité vers l'anglais est importante partout, sauf dans la région Intérieur-Gaspésie-Nord où le groupe français est largement majoritaire. Il est intéressant par ailleurs de constater que dans la région de Montréal, le groupe anglais et le groupe « autre » connaissent des propensions assez comparables à effectuer un transfert vers le français : le contexte linguistique montréalais paraît agir de façon comparable sur l'un comme sur l'autre, même si leur situation objective diffère passablement.

Les femmes et les hommes du groupe français connaissent des taux de mobilité linguistique semblables, de même que les femmes et les hommes du groupe « autre » qui font un transfert vers l'anglais. Dans les deux autres types de transferts, c'est-à-dire ceux du groupe anglais et ceux du groupe « autre » vers le français, les hommes sont davantage mobiles que les femmes. Peut-on penser qu'il s'agit là d'un type un peu différent de mobilité linguistique, davantage le fait d'hommes d'âge actif, par opposition à une autre forme de mobilité linguistique de type plus familial? Si tel était le cas, l'exception dans l'Outaouais pour les transferts de l'anglais vers le français suggérerait que dans cette région les transferts sont davantage le fait de couples ou de familles.




12 Michel Paillé, Contribution à la démolinguistique du Québec, Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents, n° 48, 1985, 246 p., pp. 51-61. [retour au texte]




Tableau IV.5 Taux de mobilité linguistique vers le français et vers l'anglais, selon le sexe et la langue maternelle, Québec et régions, 1981


4.3.4. Mobilité linguistique et bilinguisme

Comme l'ont déjà mis en évidence plusieurs auteurs (par exemple, Lachapelle et Henripin13, le bilinguisme français-anglais est un phénomène important pour permettre de saisir la dynamique des transferts linguistiques au sein surtout des groupes français et anglais, puisqu'il constitue une étape essentielle du passage de l'une à l'autre de ces langues. Dans le cas du tiers groupe, la prise en compte du bilinguisme indique la préférence en matière de transferts linguistiques de la part des personnes qui, au moment du recensement, connaissent autant le français que l'anglais14. Le fait de connaître ces deux langues ne conduit cependant pas nécessairement une personne à effectuer un transfert d'une langue vers l'autre, le bilinguisme pouvant aussi constituer une fin en soi, qui ne met pas en cause la première langue apprise15. Qu'en est-il aujourd'hui de ce rapport entre mobilité linguistique et bilinguisme?

Pour répondre à cette question, nous avons calculé des taux de mobilité linguistique sur la base des seules personnes bilingues au sein des groupes linguistiques. Le sens à donner à de tels taux varie d'un groupe à l'autre. Dans le cas des groupes français et anglais, ces taux, calculés sur un dénominateur plus restreint, permettent d'éliminer les différences de mobilité linguistique liées aux proportions différentes de bilingues d'un groupe à l'autre. Ils rendent donc compte de la mobilité linguistique par rapport aux seules personnes réellement susceptibles d'effectuer un transfert, celles qui connaissent à la fois le français et l'anglais. Dans le cas du groupe « autre », toutes les personnes susceptibles d'effectuer un transfert ne sont pas prises en compte ici, puisque les personnes unilingues françaises ou anglaises sont exclues : les taux calculés traduisent alors la propension respective des personnes du groupe « autre » qui connaissent (au moment du recensement) à la fois le français et l'anglais, à effectuer un transfert vers l'une ou l'autre de ces langues.




13 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, op. cit., p. 138. [retour au texte]

14 On ne peut savoir si ces personnes étaient bilingues avant d'effectuer ce transfert linguistique. [retour au texte]

15 Stanley Lieberson, « Bilinguism in Montreal : A Demographic Analysis », American Journal of Sociology, n° 71, 1974, pp. 10-25. [retour au texte]




Les résultats de nos calculs, présentés dans le tableau IV.6, montrent que, dans l'ensemble du Québec, les personnes du tiers groupe connaissant le français et l'anglais au moment du recensement ont effectué deux fois plus souvent des transferts vers l'anglais que vers le français, essentiellement le même rapport que celui décrit précédemment pour l'ensemble du groupe. Des différences plus importantes existent cependant entre les régions. Ainsi, c'est dans la région de Montréal que l'écart entre les deux langues est le plus prononcé en faveur de l'anglais, tandis qu'il disparaît dans l'Outaouais, où les personnes bilingues du groupe « autre » effectuent autant de transferts vers le français que vers l'anglais. Dans les autres régions, surtout celles à très forte majorité francophone, les transferts des bilingues vont proportionnellement plus vers le français que vers l'anglais.

Les nouveaux taux calculés pour les groupes français et anglais sont évidemment plus élevés que ceux obtenus précédemment, puisque les mêmes transferts sont maintenant rapportés à un nombre réduit de personnes. Ceux du groupe français augmentent davantage, puisque la proportion de personnes bilingues au sein de ce groupe est inférieure à celle du groupe anglais. Les taux de mobilité linguistique de ce dernier groupe vers le français continuent, malgré ce rapprochement, de dépasser les taux de mobilité du groupe français vers l'anglais; c'est toujours dans la région de Montréal que l'écart entre les deux est le moins important.

Les différences observées dans la mobilité linguistique des femmes et des hommes des différents groupes se trouvent modifiées par ce nouveau calcul. En effet, si l'on tient compte des différences de bilinguisme selon le sexe, tous les rapports des taux masculins aux taux féminins se trouvent diminués, les hommes étant de façon générale plus bilingues que les femmes. Les femmes du groupe français et celles du groupe « autre » paraissent alors effectuer davantage de transferts vers l'anglais que les hommes, tandis que le contraire vaut toujours, mais dans une moindre mesure, pour les transferts vers le français. Dans le premier cas, le lien entre bilinguisme et mobilité linguistique paraît donc plus fort chez les femmes, tandis que dans l'autre, il est plus fort chez les hommes. Ces différences pourraient être liées à des comportements différentiels au sein des couples exogames et sur le marché du travail, où les hommes continuent d'être plus présents. Nous reviendrons à ces questions après une analyse de la mobilité linguistique selon l'âge.



Tableau IV.6 Taux de mobilité linguistique des bilingues vers le français et vers l'anglais, selon le sexe et la langue maternelle,
Québec et régions, 1981


4.3.5. Taux de mobilité linguistique selon l'âge et le sexe

Jusqu'à présent, les différents indices utilisés pour rendre compte de la mobilité linguistique ont porté sur l'ensemble des personnes, tous âges confondus. On sait cependant que ce phénomène apparaît surtout à certains âges. Ainsi, on s'attend à ce qu'il y ait peu de transferts réels avant 15 ans, de même qu'après 40 ou 45 ans. Les données disponibles donnent une image un peu différente du phénomène, mais on sait qu'elles ne sont pas exemptes d'erreurs, surtout à certains âges : pour pallier ces inconvénients, l'analyse suivante portera essentiellement sur les groupes d'âge compris entre 15 et 45 ans.

Les courbes représentant les taux de mobilité linguistique selon l'âge, entre 15 et 45 ans, épousent évidemment l'ordre général déjà mentionné pour l'ensemble des groupes d'âge, les taux de mobilité du tiers groupe vers l'anglais étant les plus élevés, suivis de ceux de ce groupe et du groupe anglais vers le français, qui empruntent des tracés semblables, et enfin des taux du groupe français vers l'anglais (graphiques IV.2.A à IV.2.E). Ces derniers taux paraissent constants d'un groupe d'âge à l'autre, sauf dans les régions de l'Outaouais et de Montréal où les plus jeunes semblent avoir une moindre mobilité linguistique que leurs aînés.

L'évolution selon l'âge est cependant beaucoup plus marquée dans le cas des autres catégories de transferts. Les transferts du groupe anglais vers le français apparaissent moins importants parmi les générations les plus récentes, cette évolution étant cependant moins accentuée dans la région de Montréal. La propension à effectuer un transfert linguistique au sein. du groupe « autre » évolue quant à elle en augmentant avec l'âge lorsqu'il s'agit des transferts vers le français, et en diminuant avec l'âge dans le cas de l'anglais : cela signifie qu'un écart plus grand à l'avantage de l'anglais caractérise aujourd'hui les jeunes générations du tiers groupe, qui sont nées ici dans une bien plus grande proportion que leurs aînés.

L'analyse des taux de mobilité linguistique des bilingues (graphique IV.3) nous amène à des conclusions semblables, même si la prudence s'impose ici davantage dans le cas des plus jeunes, dont le niveau maximal de bilinguisme n'est probablement pas encore atteint à 15-19 ans. Ceci peut expliquer les niveaux de mobilité plus élevés observés chez les jeunes de cet âge parmi le groupe français, le fait d'être bilingue à cet âge pouvant être plus directement lié à un transfert linguistique.



Graphique IV.2 Taux de mobilité linguistique selon la langue maternelle et l'âge, Québec et régions, 1981


L'examen des données selon à la fois l'âge et le sexe (graphiques IV.4.A et IV.4.B) montre par ailleurs que lorsqu'elles existent, les différences de mobilité linguistique apparaissent essentiellement après 20 ans, tout comme d'ailleurs les différences dans les proportions de bilingues. Les transferts vers le français en constituent l'exemple le plus frappant et suggèrent encore une fois un lien entre ce type de mobilité et le marché du travail. Il est à noter que dans le cas des transferts du groupe « autre » vers l'anglais, il n'y a plus de différence après 25 ans, et qu'avant cet âge, ce sont les femmes, et non — comme dans les autres cas — les hommes, qui ont les taux les plus élevés.



Graphique IV.3 Taux de mobilité linguistique des bilingues, selon la langue maternelle et l'âge,
Québec, 1981


Graphique IV.4 Taux de mobilité linguistique selon la langue maternelle, l'âge et le sexe,
Québec, 1981


4.3.6. Évolution des taux de mobilité linguistique entre 1971 et 1981

Malgré les limites dans la comparabilité des recensements de 1971 et de 1981 en ce qui concerne la mobilité linguistique, une comparaison nous paraît possible pour les groupes de jeunes adultes. Cette comparaison a été faite sur une base longitudinale (tableau IV.7) et transversale (tableau IV.8), tant pour la mobilité linguistique de l'ensemble que pour celle des seules personnes bilingues, sauf dans le cas du tiers groupe où les modifications dans la composition de ce groupe imposaient une analyse limitée à la seule comparaison transversale (tableau IV.9).

Entre 1971 et 1981, la mobilité linguistique des personnes âgées de 25 à 44 ans en 1971 (c'est-à-dire celles nées entre le ler, juin 1926 et le 31 mai 1946) connaît une augmentation qui est plus importante pour le groupe anglais. Cette évolution à la hausse est normale dans une certaine mesure puisque la mobilité linguistique augmente avec l'âge pour un même groupe de générations. Elle s'estompe cependant lorsque la mobilité linguistique des seules personnes bilingues est prise en compte, c'est-à-dire qu'une partie importante de la hausse des taux est liée à l'augmentation de la proportion des bilingues. La différence est surtout marquée pour le groupe anglais, dont le taux de mobilité linguistique, au lieu d'augmenter de près de 80 % (lorsqu'on considère l'ensemble des personnes âgées de 25 à 44 ans en 1971), n'augmente plus que de 20 % lorsqu'on ne tient compte que des bilingues de ces générations.

Dans les régions, la forte augmentation de la mobilité linguistique des jeunes adultes du groupe anglais ressort surtout à Montréal, mais elle s'étend à l'ensemble des régions, sauf celle des Cantons de l'Est, où l'augmentation est faible. Du côté français, l'Outaouais et la région de Montréal, deux régions qui connaissent les taux les plus élevés de mobilité linguistique vers l'anglais, sont caractérisées par des hausses moins importantes, l'Outaouais enregistrant même un taux à peu près constant chez les personnes bilingues.

Par rapport à ces indices longitudinaux, la mesure transversale du même phénomène permet de mieux en apprécier les tendances récentes, le groupe des générations plus âgées (celles âgées de 35 à 44 ans en 1971) étant alors remplacé par un groupe de générations plus récentes (celles âgées de 15 à 24 ans en 1971). Les résultats (tableau IV.8) indiquent une augmentation moins grande de la mobilité linguistique, indice d'un certain ralentissement de la mobilité linguistique chez les plus jeunes par rapport à leurs aînés. Les commentaires précédents valent de façon générale pour les deux groupes, de même que dans les régions.



Tableau IV.7 Taux de mobilité linguistique, proportion de bilingues et taux de mobilité linguistique des bilingues, selon la langue maternelle, pour les personnes âgées de 25 à 44 ans en 1971 (générations 1926-1946), Québec et régions, 1971 et 1981


Tableau IV.8 Taux de mobilité linguistique, proportion de bilingues et taux de mobilité linguistique des bilingues, selon la langue maternelle, pour les personnes âgées de 25 à 44 ans en 1971 et 1981, Québec et régions


Tableau IV.9 Taux de mobilité linguistique, proportion de bilingues et taux de mobilité linguistique des bilingues de langue maternelle « autre », pour les personnes âgées de 25 à 44 ans en 1971 et 1981, Québec et région métropolitaine de recensement de Montréal


La mobilité linguistique des personnes âgées de 25 à 44 ans de langue maternelle « autre » (tableau IV.9) augmente aussi de 1971 à 1981. Cette augmentation est plus importante dans le cas des transferts vers le français que vers l'anglais, indice d'un changement de tendances que nous analyserons de façon plus approfondie ultérieurement16. Les taux calculés à partir des seules personnes bilingues (c'est-à-dire celles qui, au moment du recensement, connaissent à la fois l'anglais et le français), beaucoup plus nombreuses en 1981 qu'en 1971, ne montrent plus cependant cette hausse de la mobilité vers le français, tandis que celle vers l'anglais persiste. On peut en conclure que la hausse de la mobilité vers le français provient bien davantage de personnes du tiers groupe qui ne connaissent que le français, tandis que l'écart entre les préférences linguistiques des personnes bilingues (français-anglais) se maintient et s'accroît même un peu en faveur de l'anglais. On peut penser que la sélection exercée par le Québec en faveur de l'arrivée de personnes qui pourraient plus facilement apprendre le français, et les moyens mis en oeuvre pour que se fasse cet apprentissage (par exemple, par le biais des Centres d'orientation et de formation des immigrants, ou COFI), ne sont pas étrangers à cette évolution récente.

4.4. Mobilité linguistique suivant quelques caractéristiques socio-économiques

Après avoir dégagé, pour chaque région du Québec, les principales caractéristiques de la mobilité linguistique (suivant la langue maternelle, l'âge, le sexe et le niveau de bilinguisme des personnes susceptibles d'effectuer un transfert linguistique), il importe maintenant d'aller au-delà de ce premier regard sur le phénomène, de façon à mieux cerner les circonstances qui l'accompagnent.

Dans un premier temps (section 4.4), les transferts linguistiques seront analysés en fonction de quelques caractéristiques socio-économiques individuelles (lieu de naissance, statut migratoire, formation scolaire, catégorie de revenu). Puis, dans un second temps (section 4.5), nous étudierons ces transferts en fonction du contexte familial dans lequel ils s'inscrivent, soit plus précisément en fonction du phénomène des unions exogames. Ces deux aspects, l'un plus privé et l'autre plus « social », ne sont d'ailleurs pas indépendants, puisque le choix d'un conjoint est certes lié aux réseaux scolaires et professionnels dans lesquels un individu s'inscrit, et vice versa. Chacun à leur façon, mais de manière cohérente, ils devraient rendre compte des conditions concrètes entourant le phénomène des transferts linguistiques et nous amener ainsi à mieux le comprendre.




16 Voir la sous-section suivante consacrée à l'intégration de la variable « lieu de naissance ». [retour au texte]




4.4.1. Mobilité linguistique suivant le lieu de naissance

L'analyse de la mobilité linguistique suivant le lieu de naissance permet de lier ce phénomène à l'expérience migratoire des individus. Dans le cas du tiers groupe en particulier, elle permet de saisir le comportement des immigrants internationaux en comparaison avec celui de leurs enfants nés au Québec ou ailleurs au Canada. L'intérêt de cette analyse pour les groupes français et anglais se comprend pour sa part davantage en fonction du territoire canadien.

Les immigrants internationaux de langue maternelle autre que le français et l'anglais et qui résident toujours au Québec au moment du recensement de 1981 ont effectué un transfert linguistique dans une proportion globale de 33 % (tableau IV.10). Ces transferts étaient deux fois plus nombreux vers l'anglais que vers le français, mais l'analyse plus détaillée des données selon la période d'immigration indique un changement récent des tendances à cet égard. Alors que près de trois fois plus de transferts parmi les personnes arrivées avant 1966 ont eu lieu vers l'anglais, ce rapport n'a cessé de diminuer depuis cette date, le nombre de transferts vers le français parmi les immigrants internationaux de langue « autre » arrivés depuis 1971 dépassant même celui des transferts vers l'anglais. De plus en plus marquée, cette tendance pourrait tenir à des changements dans la composition de l'immigration internationale au cours de cette période17, eux-mêmes liés à la sélection plus grande exercée par le Québec en cette matière. Elle pourrait aussi résulter de changements dans le contexte linguistique (loi 22, loi 101, etc.) et de la mise en place de moyens concrets (par exemple les COFI, centres d'orientation et de formation des immigrants) pour l'apprentissage du français par les personnes immigrantes.




17 Mireille Baillargeon, « L'évolution et les caractéristiques linguistiques des échanges migratoires interprovinciaux et internationaux du Québec depuis 1971 », dans : L'état de la langue française au Québec, Bilan et prospective, Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », n° 58, 1986, t. 1, pp. 127-200. [retour au texte]




Tableau IV.10 Taux de mobilité linguistique (en %) selon la langue maternelle, le lieu de naissance et la période d'immigration, Québec, 1981


Le contexte régional dans lequel vivent les immigrants internationaux de langue maternelle « autre » semble influencer fortement leur propension à la mobilité linguistique. En effet, si l'on distingue ces immigrants selon leur lieu de résidence en 1981, on observe (tableau IV.11) que ceux qui se sont établis au Québec en dehors de Montréal-Îles ont une propension à adopter le français comme langue d'usage beaucoup plus élevée que ceux établis dans cette sous-région, et ce, quelle que soit la période d'immigration. Par contre, ils manifestent une propension plus élevée à faire un transfert vers l'anglais s'ils sont établis dans la région de Montréal-Îles plutôt que dans le reste du Québec, du moins s'ils ont immigré après 1970. Ceux qui sont arrivés avant cette date ont des taux de transfert vers l'anglais plus élevés s'ils résident en région plutôt qu'à Montréal-Îles.



Tableau IV.11 Taux de mobilité linguistique (en %) des immigrants internationaux
selon le lieu de résidence en 1981
et la période d'immigration


Le résultat global de ces disparités régionales démontre qu'à Montréal-Îles il y a au-delà de deux fois plus de chances de trouver un immigrant international de langue maternelle « autre » ayant l'anglais pour langue d'usage que d'en trouver un ayant adopté le français, alors que dans le reste du Québec les chances sont égales. Les immigrants récents, c'est-à-dire ceux arrivés après 1975, manifestent cependant un comportement différent : même s'ils sont établis à Montréal-Îles, ils ont des taux de mobilité vers le français supérieurs aux taux de transfert vers l'anglais; mais l'avantage du français y est faible, alors qu'il est considérable pour ceux établis dans le reste du Québec.

Les personnes de langue maternelle « autre » qui sont nées au Québec, majoritairement les enfants des personnes arrivées au Québec avant 1966, adoptent un comportement identique à celui de leurs parents, effectuant comme eux près de trois fois plus de transferts vers l'anglais que vers le français (voir tableau IV.10). Cette situation n'étonne guère puisqu'il s'agit vraisemblablement d'un processus qui s'effectue largement dans le cadre familial. Appliquant le même raisonnement à la situation des immigrants plus récents, il semblerait que le français soit bientôt en mesure de réaliser certains gains auprès des enfants de personnes récemment arrivées au Québec. Le ralentissement de l'immigration internationale depuis plusieurs années atténue cependant fortement l'impact de cet avantage.

Les personnes de langue maternelle « autre » nées ailleurs au Canada, beaucoup moins nombreuses que les précédentes, effectuent quant à elles proportionnellement encore plus de transferts vers l'anglais, soit près de sept fois plus que vers le français. Elles sont aussi beaucoup plus nombreuses à avoir effectué un transfert linguistique.

Comme l'avait déjà fait ressortir Castonguay18 avec les données du recensement de 1971, la propension des personnes de langue maternelle française, nées au Québec, à effectuer un transfert vers l'anglais est bien inférieure à celle des personnes nées ailleurs au Canada. L'inverse vaut toujours pour les personnes de langue maternelle anglaise nées au Québec, dont la mobilité linguistique dépasse celle des personnes nées ailleurs au Canada. Dans les deux cas cependant, l'écart entre les deux catégories paraît s'être réduit entre 1971 et 1981.

Les immigrants internationaux de langue maternelle française, bien qu'ils arrivent en connaissant déjà la langue officielle du Québec, effectuent des transferts vers l'anglais dans une proportion plus importante que les personnes nées ici. Cette proportion n'a cessé toutefois de diminuer avec les groupes les plus récents, ceci tenant aussi en partie au fait que ces personnes ont été soumises moins longtemps au risque de mobilité linguistique. De la même façon, de cinq à sept pour cent des personnes de langue maternelle anglaise ayant immigré au Québec effectuent un transfert vers le français, cette proportion dépassant la précédente pour la première fois avec le groupe des arrivants de 1971 à 1975, situation que l'on peut rapprocher de celle déjà observée dans le cas des autres immigrants internationaux.

Les différences de comportement linguistique observées ci-dessus entre groupes linguistiques distingués selon le lieu de naissance, la période d'immigration et le lieu de résidence valent pour l'ensemble des âges. Comme la structure par âge peut sensiblement varier d'un groupe ou d'un sous-groupe à l'autre, et puisque les taux de mobilité linguistique n'ont pas la même signification selon le groupe d'âge considéré, il est important d'introduire le facteur âge dans notre analyse. Le tableau IV.12 présente les taux de mobilité linguistique selon la langue maternelle, le lieu de naissance et la période d'immigration, pour les personnes âgées de 25 à 44 ans en 1981, en distinguant en outre les immigrants internationaux selon leur région de résidence en 1981. Nous avons choisi ce groupe d'âge parce que, comme nous l'avons vu précédemment, la plupart des transferts linguistiques ont été ou sont accomplis une fois ces âges atteints.




18 Charles Castonguay, « Le mécanisme du transfert linguistique », Cahiers québécois de démographie, vol. 6, n° 3, 1977, pp. 137-155, p. 142. [retour au texte]




Les chiffres du tableau IV.12 confirment pour l'essentiel les résultats obtenus précédemment pour l'ensemble des groupes d'âge. Comparés aux taux « tous âges » du tableau IV.10, ceux du groupe âgé de 25 à 44 ans sont presque toujours plus élevés, ce qui n'est guère une surprise. En règle générale, les différences ne sont cependant pas très considérables, sauf pour les personnes nées au Québec : dans ce cas, les taux de mobilité des groupes anglais et « autre » sont nettement plus élevés pour la classe d'âge 25-44 ans que pour l'ensemble. Il en va de même pour les immigrants internationaux de langue maternelle « autre » ayant effectué un transfert vers le français : dans ce cas également, le taux de mobilité est beaucoup plus élevé pour le groupe des 25-44 ans que pour l'ensemble des âges, et ce, quelle que soit la période d'immigration. De plus, la différence entre le taux « tous âges » et le taux des 25-44 ans est beaucoup plus forte pour les transferts vers le français (le taux passant de 11 % à 15 %) que pour les transferts vers l'anglais (le taux passant dans ce cas de 21 % à 23 % ). Ceci reflète sans doute le fait que l'attraction plus forte du français parmi les immigrants de langue maternelle autre est un phénomène récent : ceux qui, en 1981, viennent d'entrer sur le marché du travail (25 ans) ou qui y sont depuis 10 ou 20 ans doivent de plus en plus adopter le français comme langue d'usage. Remarquons que ceci ne semble guère valoir pour les immigrants de langue maternelle anglaise, sauf ceux arrivés avant 1966.

Ce qui vient d'être dit pour l'ensemble du Québec s'observe également dans les régions : la comparaison entre les taux du tableau IV.11 et les taux correspondants du tableau IV.12 montre que les similitudes et les différences observées pour l'ensemble du Québec valent en règle générale aussi bien pour les immigrants établis à Montréal-Îles que pour ceux qui résident « en région ».

Pour résumer le résultat net de ces divers transferts d'un groupe linguistique à un autre, on peut utiliser, comme précédemment (section 4.3.1), l'indice de continuité linguistique, cette fois en distinguant selon le lieu de naissance des individus. Le tableau IV.13 présente ces indices, selon que le lieu de naissance est au Québec, dans le reste du Canada ou dans le reste du monde, ceci par sexe et groupe d'âge.



Tableau IV.12 Taux de mobilité linguistique (en %) selon la langue maternelle, le lieu de naissance, la période d'immigration et la région de résidence en 1981, population âgée
de 25 à 44 ans, Québec, 1981


Tableau IV.13 Indice de continuité linguistique selon le lieu de naissance, le sexe, l'âge
et la langue maternelle, Québec, 1981


En ce qui concerne les indices du groupe de langue maternelle française, il n'y a guère de différence entre les individus nés au Québec et ceux nés dans le reste du Canada, sauf peut-être pour le groupe des femmes âgées qui, lorsqu'elles sont nées dans une autre province, connaissent un faible déficit, explicable sans doute par le fait que ces femmes ont vécu longtemps dans un environnement (matrimonial, par exemple) où l'anglais dominait. Par contre, pour ceux nés en dehors du Canada, les indices du groupe français sont nettement supérieurs à 100. Ceci reflète bien sûr les gains réalisés grâce aux transferts effectués par les immigrants de langue « autre », mais est dû également à ce que, du moins récemment (voir tableau IV.12), les immigrants de langue maternelle française connaissent de très faibles taux de transfert. Il ne faut également pas oublier que ces immigrants, comme d'ailleurs ceux des autres groupes linguistiques, arrivent en général au Québec à un âge déjà relativement avancé, ce qui rend d'autant plus difficile une éventuelle mobilité linguistique. À noter que les immigrantes ont des indices nettement plus faibles que les immigrants.

Quel que soit l'âge ou le sexe, le groupe des individus de langue maternelle anglaise nés dans le reste du Canada a des indices nettement plus faibles (quoique toujours supérieurs à 100) que le groupe de ceux nés au Québec. Cette constatation est à première vue surprenante, puisqu'on pourrait penser que ces immigrants interprovinciaux ayant été exposés plus longtemps et plus intensément à un environnement anglais que ceux nés au Québec, ils ne devraient pas connaître beaucoup de pertes et ne devraient faire que des gains. Ce groupe connaît en effet un gain, mais il ne peut être que faible, car son « marché », si l'on peut dire, est très réduit, contrairement à celui du groupe de ceux nés au Québec. En effet, parmi les autres groupes de ceux nés dans une autre province, ceux du groupe français connaissent des taux de transfert très bas (voir tableau IV.12) et ceux du groupe « autre », même s'ils connaissent des taux de transfert élevés, sont très peu nombreux19.

Par contre, lorsqu'il s'agit de ceux nés en dehors du Canada, le « marché » du groupe de langue maternelle anglaise est relativement étendu, car il y a proportionnellement beaucoup d'immigrants internationaux de langue autre. Aussi, les indices du groupe anglais sont-ils particulièrement élevés pour cette catégorie. Dans le cas des hommes de 45 à 59 ans, l'indice dépasse même 200, indiquant que pour ce sous-groupe, il y a deux fois plus de personnes qui parlent l'anglais au foyer qu'il n'y en a de langue maternelle anglaise. Autrement dit, au Québec en 1981, un immigrant sur deux de ce groupe d'âge et qui parle anglais n'avait pas l'anglais comme langue maternelle!




19 Comme le montrait déjà le tableau I.1, il y a très peu d'immigrants interprovinciaux du groupe « autre ». [retour au texte]




Corrélativement aux observations précédentes, les indices du groupe de langue maternelle « autre » sont toujours nettement inférieurs à 100. On remarquera que les indices totaux (tous âges confondus) sont quasiment identiques, que l'on considère ceux nés au Québec ou ceux nés en dehors du Canada. Ceci peut paraître surprenant si l'on songe que ces derniers ont normalement été exposés moins longtemps au risque d'effectuer un transfert. En fait, cela s'explique essentiellement par des structures par âge très différentes. Les immigrants internationaux sont en moyenne assez âgés : dans ce cas, ce sont les indices des groupes d'âge de 25 à 60 ans et plus (indices se situant autour de 70) qui déterminent l'indice moyen. Par contre, ceux nés au Québec sont en moyenne beaucoup plus jeunes, de telle sorte que ce sont alors les indices des groupes de 0 à 24 ans qui sont déterminants. Enfin, les indices de ceux nés dans une autre province sont très bas, mais portent sur des petits nombres, ce qui explique que les indices des deux autres groupes ne s'éloignent guère de 100.

4.4.2. Mobilité linguistique et mobilité interrégionale

Le lien entre mobilité linguistique et mobilité géographique a déjà été examiné (dans la sous-section précédente) lorsque nous avons analysé les taux de mobilité linguistique des immigrants internationaux. Il s'agit cependant là d'un type particulier de migrants, pour lesquels un transfert linguistique n'a pas la même signification que pour les autres. Par exemple, une partie non négligeable et croissante des transferts linguistiques effectués par les immigrants internationaux est sans doute, comme nous l'avons souligné, en quelque sorte prédéterminée, dans la mesure du moins où une certaine priorité est accordée lors de la procédure d'octroi des visas d'immigration, à des candidats « francisables » ou déjà francisés.

Dans le cas des personnes qui ont migré à l'intérieur du territoire canadien, on peut, par contre, supposer que les transferts linguistiques sont beaucoup plus « spontanés », en tout cas, moins prédéterminés. De ce point de vue, l'examen des transferts linguistiques selon le lieu de résidence au Canada en 1976 et le lieu de résidence au Canada en 1981 devrait permettre de dégager une image plus complète, et sans doute plus claire, de la relation entre mobilité linguistique et mobilité géographique.

Le tableau IV.14 présente, pour chaque région de résidence en 1976 et pour chacun des trois groupes linguistiques définis selon la langue maternelle, la probabilité pour un individu de se retrouver cinq ans plus tard dans la même région, dans une autre région du Québec ou dans une autre province, tout en ayant effectué (avant 1976 ou après) un transfert linguistique. Remarquons que seuls sont pris en considération les migrants et non-migrants de la période censitaire 1976-1981 qui survivent au Canada en 1981. Soulignons surtout que nous ne pouvons connaître le moment où s'est effectué le transfert linguistique. Par conséquent, il est impossible de savoir dans quel sens opère une éventuelle relation entre mobilité linguistique et mobilité géographique, c'est-à-dire de déterminer si c'est la migration qui a entraîné le transfert linguistique ou si un tel transfert a permis et facilité une migration.

Considérons d'abord la relation entre les deux types de mobilité pour les seules migrations interprovinciales. Les chiffres du tableau IV.14 montrent que le groupe de langue maternelle anglaise résidant au Québec en 1976 a perdu entre 1976 et 1981 environ 18 % de ses effectifs par migration vers le reste du Canada. En outre, environ 11 % parlaient en 1981 une langue autre que l'anglais et n'avaient pas quitté le Québec. Comme les deux types de mobilité renvoient à des périodes différentes (la mobilité interprovinciale à la période 1976-1981, la mobilité linguistique à la période entre la naissance et l'année 1981), on ne peut simplement les additionner. Cependant, même si tous les transferts linguistiques avaient été effectués entre 1976 et 1981, ce qui est évidemment loin d'être le cas, il n'en resterait pas moins que le groupe québécois de langue maternelle anglaise (résidant au Québec en 1976) aurait perdu beaucoup plus par mobilité géographique que par mobilité linguistique. L'inverse est vrai pour les deux autres groupes.

Lorsqu'on prend en compte non seulement la migration interprovinciale, mais également la mobilité entre régions du Québec, les comparaisons sur la capacité de rétention d'un groupe linguistique à l'intérieur d'une même région sont évidemment sujettes à caution, puisque l'étendue territoriale de la région exerce une influence importante. On remarquera cependant, et ce n'est pas une surprise, que ceux qui en 1976 résidaient dans l'Outaouais avaient une bien plus grande probabilité de se retrouver cinq ans plus tard dans une autre province, de telle sorte que maintenant même le groupe français (et plus seulement le groupe anglais) perd plus par migration interprovinciale que par mobilité linguistique « locale ». La situation géographique de cette région explique évidemment une grande partie du phénomène.



Tableau IV.14 Migration et mobilité linguistique,
Québec et régions, 1981


Pour saisir cependant de façon plus significative la relation entre mobilité linguistique et mobilité géographique, il importe de considérer des probabilités conditionnelles, c'est-à-dire qu'il nous faut calculer la probabilité d'effectuer (ou plutôt d'avoir effectué) un transfert linguistique, étant donné qu'en 1981 on avait tel ou tel statut migratoire. Tout comme précédemment, nous distinguerons trois statuts migratoires : le statut de non-migrant, celui de migrant vers le reste du Québec, et celui de migrant interprovincial. Le tableau IV.15 présente le résultat de nos calculs.

On remarquera tout d'abord, et à nouveau ce n'est guère une surprise, qu'un membre du groupe de langue maternelle française ou autre résidant au Québec en 1976 a une probabilité d'avoir effectué un transfert linguistique vers l'anglais beaucoup plus grande si entre 1976 et 1981 il a aussi effectué une migration vers une autre province. Par contre, un membre du groupe anglais a une plus grande probabilité de garder sa langue maternelle comme langue d'usage s'il émigre vers le reste du Canada. Une telle constatation vaut pour chacune des régions québécoises, avec cependant des nuances. En effet, un membre du groupe francophone québécois qui a émigré vers le reste du Canada a une « chance » de perdre sa langue maternelle au profit d'une autre langue d'usage (à toutes fins utiles, l'anglais) encore bien plus grande si, au départ, c'est-à-dire en 1976, il résidait dans la sous-région de Montréal-Îles. Ceci est sans doute dû au fait qu'un résidant de cette région est beaucoup plus préparé à un environnement anglophone qu'un habitant d'une autre région du Québec (comme en témoigne le niveau nettement plus élevé du taux de bilinguisme du groupe français à Montréal-Îles — voir tableau II.10). Une telle explication semble contredite par le fait que les habitants de langue maternelle française qui résident dans l'Outaouais, lui aussi fortement ouvert aux « influences » anglaises, ont par contre une chance relativement plus élevée que les autres émigrants de garder le français comme langue d'usage lorsqu'ils émigrent vers le reste du Canada. Cette contradiction n'est qu'apparente, car dans ce dernier cas, on a pu vérifier que la majorité des émigrants interprovinciaux s'installent simplement de l'autre côté de la frontière provinciale, dans une région où la présence française est importante.

En termes quantitatifs, un membre du groupe français a 14 fois plus de chances d'avoir effectué un transfert vers l'anglais si entre 1976 et 1981, il a aussi effectué une migration vers le reste du Canada, tandis qu'un membre du groupe « autre » double cette probabilité. Au total cependant, ce dernier a aussi deux fois plus de chances d'être passé à l'anglais que son confrère migrant du groupe français. Par contre, un membre du groupe autre voit sa probabilité d'avoir effectué un transfert vers le français baisser considérablement (de 11,1 % à 2,5 %) s'il a émigré vers le reste du Canada.



Tableau IV.15 Probabilité conditionnelle (en %)
d'un transfert linguistique,
selon le statut migratoire,
Québec et régions, 1981


Dans le sens inverse, c'est-à-dire lorsqu'on considère la migration du reste du Canada vers le Québec, on observe que très logiquement un membre du groupe français augmente significativement la probabilité de garder comme langue d'usage sa langue maternelle s'il est venu résider au Québec entre 1976 et 1981, et qu'un membre du groupe anglais voit cette probabilité diminuer. On notera cependant que cette baisse est beaucoup plus faible (de 99 % à 93 %) que celle observée dans l'autre sens pour ceux du groupe français (de 98 % à 72 %). Il semble également intéressant de relever qu'un membre du groupe « autre », s'il voit la probabilité de garder sa langue maternelle baisser considérablement (de 63 % à 43 %) s'il a émigré du Québec vers le reste du Canada entre 1976 et 1981, a par contre presque autant de chances de la garder s'il a émigré dans l'autre sens. Tout ceci illustre une fois de plus le fait que le pouvoir d'attraction du français au Québec est beaucoup moins fort que celui de l'anglais dans le reste du Canada.

Les migrations interrégionales à l'intérieur du Québec ont apparemment une relation beaucoup moins forte avec la mobilité linguistique que les migrations interprovinciales. Il n'y a rien d'inattendu à cela, dans la mesure où ces migrations interrégionales impliquent normalement un changement moins net dans l'environnement socioculturel. On remarquera que les membres du groupe de langue maternelle française résidant dans l'Outaouais ou à Montréal-Îles en 1976 ont augmenté leur probabilité de garder le français comme langue d'usage si, entre 1976 et 1981, ils ont quitté leur région de résidence pour une autre région du Québec; par contre, ceux des autres régions voient cette probabilité diminuer. Il n'y a là, encore, rien de très surprenant, puisque ces dernières régions ont aussi une « présence » anglaise moins forte.

Les gens de langue maternelle anglaise voient la probabilité de garder leur langue maternelle diminuer si, résidant en 1976 dans l'Outaouais, Montréal-Îles ou les Cantons de l'Est, ils ont quitté ces régions entre 1976 et 1981, ce qui, encore une fois, est normal puisqu'en quittant ces régions à forte minorité anglophone, ils se retrouvent, au moins pour partie, dans des régions plus francophones. On remarquera que les non-migrants de langue maternelle anglaise de l'Outaouais, de Montréal-Îles et des Cantons de l'Est ont une probabilité de non-mobilité linguistique variant entre 88 % et 90 %, alors que pour ceux de la macrorégion Intérieur-Gaspésie-Nord, cette probabilité n'est que de 63 %. Ce dernier chiffre semble confirmer l'hypothèse selon laquelle, en deçà d'un certain seuil de minorisation, il est très difficile de garder sa langue maternelle comme langue d'usage, et que pour la garder, il faut soit quitter sa région pour une région proche où cette langue est moins minorisée (ceux qui ont émigré vers une autre région du Québec ont une probabilité de rétention de 74 % au lieu de 63 % pour les non-migrants), soit vers une région où elle est majoritaire (ceux qui ont émigré vers une autre province ont une probabilité de rétention de 94 %).

4.4.3. Mobilité linguistique suivant la formation scolaire et le revenu

L'étude de la répartition selon la formation scolaire et la catégorie de revenu des divers groupes linguistiques a déjà fait ressortir l'avantage du groupe anglais, qui se retrouve à la fois plus scolarisé et dans des catégories de revenu plus élevées que les deux autres groupes (voir sections 2.3.2 et 2.3.3). Nous voulons maintenant voir comment s'effectuent les transferts linguistiques en fonction de. ces deux caractéristiques socio-économiques, c'est-à-dire examiner, pour chacune de ces deux variables, la position spécifique par rapport à leur groupe linguistique d'origine des personnes linguistiquement mobiles. L'analyse suivante portera sur les seules personnes âgées de 25 à 44 ans, d'une part parce qu'on a vu que les données les concernant paraissent plus fiables, et d'autre part parce qu'elles constituent un groupe plus homogène en ce qui a trait aux caractéristiques étudiées.

Dans l'ensemble du Québec, les personnes du groupe français, peu mobiles en général, effectuent d'autant plus de transferts vers l'anglais que leur niveau de scolarité est élevé (tableau IV.16). Ce fait ne paraît pas étranger au niveau de bilinguisme plus important chez les personnes plus instruites. L'inverse vaut cependant pour le groupe anglais, associant ainsi une fois de plus l'anglais à une position dominante ou socialement avantageuse, et le français à une position inférieure. Des données régionales (non présentées ici) montrent que c'est dans la région de Montréal que cette situation est la plus évidente.

Parmi les personnes de langue maternelle autre que le français ou l'anglais, les plus scolarisées effectuent proportionnellement plus de transferts que les autres. Mais alors que les personnes ayant complété seulement un cours primaire effectuent ces transferts autant vers le français que vers l'anglais, les personnes les plus scolarisées orientent quant à elles deux fois plus souvent leur transfert vers l'anglais que vers le français. Cette situation, qui rejoint celle déjà mise en évidence pour les groupes français et anglais, caractérise surtout la région de Montréal et ses sous-régions, où sont largement concentrés les transferts de ce type.



Tableau IV.16 Taux de mobilité linguistique selon la langue maternelle et le niveau de scolarité atteint parmi les personnes âgées de 25 à 44 ans, Québec, 1981


La catégorie de revenu dans laquelle s'inscrivent les individus n'étant certes pas indépendante de leur formation scolaire, des résultats semblables devraient apparaître dans l'analyse de cette seconde variable. C'est aussi ce que suggèrent quelques études sur la question. Ainsi, Veltman constate que « l'élite anglophone ne cesse d'être renforcée par l'arrivée d'élites tirées des autres groupes linguistiques. Les francophones quant à eux s'appauvrissent relativement puisqu'une proportion de la couche supérieure s'anglicise »20.

Les avantages associés à un transfert vers la langue anglaise paraissent évidents, même s'il est en fait difficile d'établir s'il s'agit là d'une cause ou d'une conséquence de la mobilité linguistique.

Les données issues du recensement de 1981, bien qu'il soit difficile de les comparer directement à celles publiées dans les études faites à partir du recensement de 1971 (parce que les individus ou les groupes considérés ne sont pas exactement les mêmes), confirment généralement les conclusions précédentes (tableau IV.17). Il ressort ainsi que la mobilité linguistique du groupe français est la plus importante parmi les catégories de revenu les plus élevées et celle du groupe anglais la moins importante parmi ces mêmes catégories. La mobilité linguistique des personnes de langue maternelle « autre » augmente très fortement avec le revenu, en même temps que s'accroît l'écart en faveur des transferts vers l'anglais (au point que près de la moitié de ceux qui, en 1981, gagnaient plus de 30 000 $ avaient effectué un transfert vers l'anglais!). Comme dans le cas du niveau de scolarité, cette situation est particulièrement nette dans la région de Montréal.




20 Calvin Veltman, « Les incidences du revenu sur les transferts linguistiques dans la région métropolitaine de Montréal », Recherches sociographiques, vol. 17, n° 3, 1976, pp. 323-339. [retour au texte]




4.5. Mobilité linguistique et exogamie

Indépendamment de leurs caractéristiques individuelles, les personnes qui effectuent un transfert linguistique vivent des situations familiales qui ne sont pas indépendantes de leurs choix linguistiques. Même si l'on ne peut établir d'ordre chronologique absolu entre le transfert linguistique et le mariage avec un conjoint d'une langue maternelle différente, l'existence d'un lien entre les deux ressort clairement21. Avant d'analyser ce lien, nous tracerons un portrait général du phénomène de l'exogamie, cette façon privilégiée qu'ont les groupes linguistiques d'interagir.

4.5.1. Groupes linguistiques et exogamie

Dans l'ensemble du Québec, le groupe anglais enregistre les plus fortes proportions de conjoints appartenant à des couples exogames, suivi du tiers groupe22, puis du groupe français (tableau IV.18). En nombres cependant, ces couples sont surtout formés de conjoints de langue maternelle française et anglaise (tableau IV.19). Du côté du groupe « autre », il y a davantage de couples dont les conjoints sont respectivement de langue française et « autre » qu'anglaise et « autre » : cette situation découle de l'importance relative des effectifs français et anglais, comme nous le verrons plus loin.




21 Charles Castonguay, « Exogamie et transferts linguistiques chez les populations de langue maternelle française au Canada, dans : Démographie et destin des sous-populations, Actes du Colloque de Liège (21-23 septembre 1981), Paris, Association internationale des démographes de langue française (AIDELF), 1983, pp. 209-215; idem, « L'évolution de l'exogamie et de ses incidences sur les transferts linguistiques chez les populations provinciales de langue maternelle française au Canada entre 1971 et 1981 », dans : L'état de la langue française au Québec, Bilan et prospective, Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », n° 58, 1986, t. 1, pp. 269-317. [retour au texte]

22 La comparaison de ce groupe avec les deux autres est imparfaite à deux points de vue : d'une part, plusieurs de ces unions ont été formées à l'extérieur du pays, avant le moment de l'immigration, et d'autre part, l'homogamie linguistique d'un couple formé de deux conjoints de langue « autre » ne constitue pas une situation d'homogamie absolue, puisque plusieurs langues sont rassemblées sous cette appellation générale. [retour au texte]




Tableau IV.17 Taux de mobilité linguistique selon la langue maternelle et la catégorie de revenu parmi les personnes âgées de 25 à 44 ans,
Québec, 1981


Les proportions observées de couples exogames varient selon le sexe et d'une région à l'autre. Les femmes du groupe français font un peu plus souvent partie de couples exogames que les hommes de ce groupe, mais le contraire vaut pour le groupe anglais. La différence est beaucoup plus marquée pour le groupe « autre » où les hommes, plus nombreux que les femmes, sont plus facilement amenés à choisir une conjointe en dehors de leur groupe linguistique. Cette situation vaut globalement pour chacune des régions. La plus forte proportion de conjoints de langue maternelle française appartenant à des couples exogames est enregistrée dans l'Outaouais et à Montréal (Montréal-Îles surtout), ce qui n'est pas sans rappeler l'importance du bilinguisme de ce groupe dans ces régions et l'hétérogénéité linguistique de celles-ci. Ainsi, c'est à Montréal-Îles que la proportion d'exogames atteint son maximum pour le groupe français, alors que celle du groupe anglais y atteint son niveau le moins élevé. Très minoritaire dans la région Intérieur-Gaspésie-Nord, le groupe anglais y connaît ses plus fortes proportions d'exogamie (59 %) qui, dans toutes les régions, atteignent au moins 25 % des conjoints de ce groupe. Quant au tiers groupe, c'est dans les Cantons de l'Est et dans l'Outaouais que ses membres forment le plus souvent des couples exogames. La plus faible proportion enregistrée pour ce groupe à Montréal-Îles résulte probablement du fait que plusieurs de ces unions ont été contractées à l'extérieur du pays, donc avant le moment de l'immigration. Elle peut aussi dépendre en partie de l'existence dans cette région de communautés linguistiques et ethniques plus nombreuses et mieux constituées.



Tableau IV.18 Proportion des conjoints faisant partie d'un couple exogame selon la langue maternelle et le sexe, Québec et régions, 1981


Tableau IV.19 Familles époux-épouses selon la langue maternelle respective des conjoints,
Québec, 1981


De toute évidence, les proportions précédentes sont fortement en corrélation avec la place objective qu'occupe chaque groupe linguistique dans les diverses. En effet, la taille des effectifs pose des limites concrètes au choix du conjoint, ou permet au contraire une homogamie linguistique beaucoup plus grande. Afin de mesurer de façon plus exacte la propension des conjoints des différents groupes linguistiques à former un couple avec une personne d'un autre groupe, il faut calculer un indice qui tienne compte de la taille des groupes. Sur la base de la répartition selon la langue maternelle de l'ensemble des épouses et des époux, nous avons calculé ici les proportions d'exogamie qui seraient observées si les couples se formaient uniquement en fonction des proportions de chaque groupe linguistique dans le bassin des conjoints potentiels. Ces nouvelles proportions « attendues » dans une telle hypothèse aléatoire parfaite ont été comparées aux proportions observées dans les faits (tableau IV.20).



Tableau IV.20 Proportions — observées et attendues — de conjoints faisant partie de couples exogames, selon la langue maternelle, Québec et régions, 1981


Les proportions attendues de conjoints appartenant à des couples exogames dépassent toujours largement les proportions observées. En effet, le hasard ne saurait présider seul au choix du conjoint24, et la relative fermeture des groupes linguistiques les uns par rapport aux autres favorise les mariages homogames. Dans l'ensemble du Québec, c'est le groupe anglais qui réalise le plus l'hypothèse aléatoire (avec un rapport d'exogamie observée à l'exogamie attendue de 0,36), suivi du groupe français (0,24), qui devance ici le tiers groupe (0,20); on connaît toutefois les limites déjà mentionnées pour l'interprétation des résultats de ce dernier groupe.

La différence la plus remarquable vient probablement des groupes français et « autre », dont les effectifs, trop importants d'un côté (groupe français) et trop réduits de l'autre (tiers groupe), masquaient les propensions véritables à des mariages exogames. Un tel renversement vaut pour chacune des régions où, sauf dans les Cantons de l'Est, le groupe français devance toujours légèrement le groupe « autre » en termes de réalisation de l'hypothèse aléatoire parfaite. Il est intéressant de constater crue c'est dans la région de Montréal, et particulièrement dans Montréal-Îles, que le rapport d'exogamie réalisée est le plus faible, et ce, pour chacun des groupes. Plutôt que de favoriser l'exogamie, l'hétérogénéité linguistique de la région montréalaise paraît donc renforcer les positions des divers groupes et favoriser les unions au sein même de ceux-ci. À l'opposé, l'Outaouais enregistre des proportions importantes pour chacun des groupes, indice d'une interaction peut-être plus grande entre les groupes linguistiques. Le regroupement des régions Intérieur, Gaspésie et Nord se distingue enfin par des rapports très élevés pour le groupe anglais et pour le groupe français, avec de petits nombres cependant dans les deux cas.

Le recours à un indice qui tienne compte des effectifs respectifs des divers groupes linguistiques permet également de mieux cerner la propension des personnes du groupe « autre » à former des unions avec des personnes de langue maternelle française ou anglaise. Ainsi, bien que le nombre des unions entre conjoints de langue française et « autre » dépasse celui des unions « autre »-anglais, comme on l'a vu plus haut, de nouveaux calculs montrent que dans l'ensemble du Québec, le premier type d'union représente un pourcentage d'exogamie réalisée de 13 % comparativement à 71 % pour les unions avec le groupe anglais. Contrairement à l'impression première, les liens entre groupes anglais et « autre » paraissent donc se concrétiser beaucoup plus aisément qu'entre groupes français et « autre ».




24 Alain Girard, Le choix du conjoint, Paris, Institut national d'études démographiques, 1974, 202 p. [retour au texte]




Les couples dont il vient d'être question sont formés de conjoints de tous âges, réunis depuis peu ou depuis très longtemps. On peut se demander si les tendances qui se dégagent de leur examen rendent également compte des tendances plus récentes, bref, s'il y a depuis peu des modifications dans la propension à choisir un conjoint homogame. À ce propos, une comparaison avec les données du recensement de 1971 pour les couples dont l'époux appartient au groupe d'âge 25-44 ans indique peu de différences avec le portrait précédent, sauf pour le groupe anglais dont les taux d'exogamie en 1971 étaient largement inférieurs à ceux de 1981, tant pour les femmes que pour les hommes25. Cette situation doit cependant être interprétée à la lumière des changements importants qui ont caractérisé la population de langue maternelle anglaise entre 1971 et 1981 (baisse des effectifs) et qui ont pu affecter davantage les couples dont les deux conjoints étaient de langue maternelle anglaise.

Les mariages enregistrés au Québec depuis 1975 suggèrent quant à eux une légère tendance à l'augmentation de l'exogamie linguistique depuis cette date (tableau IV.21). Mesure plus appropriée pour le tiers groupe parce qu'il relève uniquement les mariages conclus ici, ce calcul indique par ailleurs un fort taux d'exogamie au sein de cette population, un peu plus important même que celui de la population de langue maternelle anglaise.

Mentionnons enfin que les informations relatives à la langue d'usage des conjoints, également tirées du recensement, dessinent pour leur part un portrait beaucoup plus homogame de la situation des couples québécois. Il n'y a rien d'étonnant à cela, et nous verrons maintenant comment le jeu des transferts linguistiques intervient au sein des couples pour engendrer cette nouvelle situation.

4.5.2. Transferts linguistiques et exogamie

Les proportions de transferts provenant de personnes appartenant à un couple exogame dépassent nettement les proportions d'exogamie enregistrées au sein des divers groupes (tableau IV.22)26. Cela témoigne d'une concentration évidente de la mobilité linguistique au sein de ce type de familles, surtout lorsqu'on tient également compte des enfants issus de ces couples, qui sont probablement touchés de la même façon par le phénomène. Cette concentration est la plus marquée dans le cas du groupe anglais, tandis que la mobilité du groupe « autre » vers l'anglais paraît se produire le plus souvent en dehors d'un contexte familial d'exogamie27. Voyons donc plus précisément l'orientation linguistique des différents types de couples.




25 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, op. cit., p. 153. [retour au texte]

26 Ces chiffres rappellent par ailleurs curieusement les proportions de transferts qui résultent du traitement par Statistique Canada des réponses « erronées » aux questions linguistiques. Sans que l'on puisse établir de lien formel entre les deux éléments, ce fait appuie l'hypothèse qui veut que plusieurs de ces réponses « erronées » soient la conséquence de situations linguistiques complexes que le recensement n'arrive pas à saisir avec ses concepts. [retour au texte]

27 Maheu et Paillé trouvent un résultat semblable à partir des données du fichier des naissances : Robert Maheu, « Les transferts linguistiques au Québec entre 1975 et 1977 », Cahiers québécois de démographie, vol. 7, n° 3, 1978, pp. 109-131; Michel Paillé, Contribution à la démolinguistique du Québec, Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », n° 48, 1985, 246 p., pp. 49-61. [retour au texte]




Tableau IV.21 Proportion de conjoints appartenant à des couples exogames parmi les mariages récents, selon la langue maternelle des conjoints, Québec, 1975 à 1982


Sauf au sein du tiers groupe, il y a évidemment peu de couples endogames qui parlent à la maison une autre langue que leur propre langue maternelle (tableau IV.23). Ainsi, dans l'ensemble du Québec, 98 % des couples dont les deux conjoints sont de langue maternelle française et 96 de ceux de langue maternelle anglaise parlent respectivement le français et l'anglais à la maison, les autres se répartissant entre les catégories de « bilingues » (surtout chez les français) ou toute autre combinaison impliquant une langue « autre » (surtout chez les anglais). Comme on pouvait s'y attendre, les couples français de l'Outaouais et de la région de Montréal gardent un peu moins bien leur langue maternelle commune qu'ailleurs au Québec, tandis que le contraire vaut pour les couples anglais de la région Intérieur-Gaspésie-Nord; ceux-ci vont toutefois plus souvent vers une autre langue que le français.



Tableau IV.22 Proportion des transferts provenant de personnes appartenant à un couple exogame, selon le type de transfert,
Québec, 1981


Les couples dont les deux conjoints sont de langue maternelle « autre » parlent l'anglais à la maison dans une proportion de 15 %, et le français dans une proportion de 4 %, soit environ quatre fois moins souvent que l'anglais. Cette répartition témoigne une fois de plus des gains importants réalisés par le groupe anglais auprès de ce groupe. Le regroupement des régions Intérieur-Gaspésie-Nord se distingue à cet égard, d'une part par un plus grand maintien des langues « autres », et d'autre part par les préférences exprimées en faveur du français.

Les couples dont les conjoints sont respectivement de langue française et anglaise parlent d'abord le français dans une proportion de 46 %, tandis qu'un nombre à peu près égal parlent l'anglais (29 %) ou les deux langues (24 %) (voir tableau IV.24). Cela représente environ 20 000 couples québécois qui communiquent en français et en anglais, certains d'entre eux voyant d'ailleurs les deux conjoints parler respectivement la langue maternelle de l'autre... La proportion des couples bilingues varie peu d'une région à l'autre, les proportions les plus fortes étant cependant enregistrées dans l'Outaouais et dans les Cantons de l'Est. Les couples utilisant uniquement l'anglais à la maison sont proportionnellement plus nombreux dans l'Outaouais, puis dans la région de Montréal, le contraire étant observé pour le français.



Tableau IV.23 Orientation linguistique des couples endogames en termes de langue d'usage, selon la langue maternelle des conjoints, Québec et régions, 1981


Tableau IV.24 Orientation linguistique des couples exogames en termes de langue d'usage, selon la langue maternelle des conjoints, Québec et régions, 1981


Cette répartition suit de toute évidence la composition linguistique des diverses régions et la valorisation relative de l'anglais mentionnée antérieurement.

Les couples exogames dont l'un des conjoints est de langue maternelle « autre » parlent évidemment le plus souvent la langue de l'autre conjoint, soit le français ou l'anglais. Toutefois, davantage de couples français-« autre » utilisent l'anglais ou sont bilingues (français-anglais) à la maison que les couples anglais-« autre ». Cette situation est la plus marquée dans l'Outaouais et dans la région de Montréal; à l'opposé, les couples anglais-« autre » parlent plus souvent le français dans la région Intérieur-Gaspésie-Nord qu'ailleurs au Québec.

La comparaison avec des données de même type pour le recensement de 1971 indique en premier lieu une légère diminution de la stabilité linguistique des couples endogames au cours de la période 1971-1981, surtout parmi ceux de langue maternelle « autre ». L'importante augmentation des taux de mobilité linguistique enregistrée en 1981 en faveur du français parmi le groupe anglais provoque par ailleurs une augmentation du nombre de couples français-anglais qui utilisent le français à la maison. Enfin, les préférences des couples français-« autre » et anglais-« autre » vont moins souvent vers l'anglais en 1981, en faveur surtout des langues « autres »28. Une analyse plus fine des comportements des couples exogames en fonction de l'âge de l'épouse ne permet guère de mieux cerner cette évolution récente, puisqu'elle fait surtout ressortir la plus grande fréquence, chez les couples où la femme est plus jeune, des situations où plus d'une langue est utilisée à la maison : cela n'étonne guère, dans la mesure où ces personnes plus jeunes sont probablement engagées dans un processus de transfert linguistique qui n'est pas encore complété. Les jeunes enfants élevés dans un tel contexte sont probablement marqués de la même façon par ce processus.

De façon générale, au sein des couples exogames les hommes effectuent davantage de transferts linguistiques que les femmes, surtout dans le cas des couples où les deux conjoints sont respectivement de langue maternelle française et anglaise (tableaux IV.25 et IV.26). Les couples formés de conjoints de langue maternelle anglaise et « autre » font exception à cette observation. Dans le cas des transferts du groupe français vers l'anglais, il y a donc une différence avec ce qui avait été observé précédemment, mais il faut voir que ce résultat ne vaut ici que pour les seuls transferts provenant des couples exogames, qui représentent seulement le tiers des transferts de ce groupe. Comme le note également Castonguay29, on remarque que les femmes conservent davantage leur langue maternelle au sein des mariages mixtes. Mais loin d'interpréter cela comme une sorte de « supériorité féminine », comme le fait Castonguay, nous pensons plutôt que ce serait une conséquence de la moins grande proportion de bilingues observée chez les femmes. Le terme « supériorité » serait alors impropre, cette situation renvoyant plutôt au confinement des femmes dans le travail domestique et à leur moins bonne position sur le marché du travail.




28 Charles Castonguay, « L'évolution de l'exogamie et de ses incidences sur les transferts linguistiques chez les populations provinciales de langue maternelle française au Canada entre 1971 et 1981  », dans : L'état de la langue française au Québec. Bilan et prospective, Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », n° 58, 1986, t. 1, pp. 201-268. [retour au texte]

29 Charles Castonguay, ibid. [retour au texte]




Les données du ministère des Affaires sociales relativement aux naissances permettent à leur tour de mesurer la mobilité linguistique des femmes ayant donné naissance à un enfant au cours des dernières années. Des taux ont donc été calculés sur la base de la répartition des naissances suivant la langue maternelle et la langue d'usage de la mère, de même que la langue maternelle du père. Ces taux, basés sur un sous-ensemble spécifique de la population féminine, ne sont pas directement comparables aux précédents, mais permettent d'apprécier certaines tendances récentes.

Contrairement à ce qui ressortait des données du recensement, les femmes de langue maternelle française dont l'époux est de langue maternelle anglaise ont ici des taux de mobilité vers l'anglais plus importants que les femmes de langue maternelle anglaise dont l'époux est de langue maternelle française (tableau IV.27). On note chez les premières une légère tendance à la baisse de ces taux. Par ailleurs, les femmes de langue maternelle française au sein des couples français-« autre » continuent d'effectuer beaucoup plus de transferts vers l'anglais que n'en font vers le français les femmes anglaises au sein des couples anglais-« autre ». La même chose vaut pour les femmes de langue maternelle « autre » au sein de couples exogames, lorsqu'elles font un transfert vers la langue qui n'est pas celle de leur époux (tableau IV.28). Le pouvoir d'attraction de l'anglais continue donc d'être important, sans que des tendances très précises puissent être dégagées des données disponibles ici, étant donné la période réduite d'observation.



Tableau IV.25 Taux de mobilité linguistique des conjoints au sein des couples français-anglais, selon la langue maternelle et le sexe des conjoints, Québec et régions, 1981


Tableau IV.26 Taux de mobilité linguistique des conjoints de langue maternelle « autre » au sein
des couples français-« autre » et anglais-« autre », selon la langue maternelle et le sexe des conjoints, Québec et régions, 1981


Tableau IV.27 Taux de mobilité linguistique (en %) des femmes de langue maternelle française et anglaise ayant donné naissance à un enfant, selon la langue maternelle du père, Québec, 1976 à 1983


Tableau IV.28 Taux de mobilité linguistique (en %) des femmes de langue maternelle « autre » ayant donné naissance à un enfant, selon la langue maternelle du père, Québec, 1976 à 1983


Tableau IV.29 Proportion (en %) des transferts provenant de femmes ayant donné naissance à un enfant qui vont vers la langue maternelle du père, suivant le type de transfert, Québec,
1976 à 1983


Ces mêmes données rendent également compte de l'évolution de la proportion des transferts de chaque type qui proviennent de couples exogames (tableau IV.29). Calculés sur la base des seules femmes ayant donné naissance à un enfant au cours des dernières années, ces chiffres montrent bien que les transferts des mères anglaises vers le français coïncident presque toujours avec une situation d'exogamie, tandis que les transferts des mères de langue « autre », surtout vers l'anglais, sont les plus susceptibles de se produire en dehors d'une telle situation. Cela témoigne de l'attraction différente qu'exercent les milieux français et anglais en dehors de ces situations d'exogamie30. On observe cependant, depuis 1978, un certain ralentissement de cette tendance dans le cas des transferts vers le français, tandis qu'il y a relative stabilité des comportements dans le cas des transferts vers l'anglais.




30 Robert Maheu, loc. cit. [retour au texte]





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