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La situation démolinguistique du Québec

La situation
démolinguistique
du Québec




CHAPITRE V

La migration




Que la migration soit l'« enfant pauvre » de la démographie n'est certes pas une constatation réjouissante1. Que faut-il alors penser de la migration des groupes linguistiques? Depuis le constat de quasi-carence dégagé par Lachapelle et Henripin en 1980 (« on connaît [...] fort peu de choses sur les composantes ainsi que sur les facteurs linguistiques des courants migratoires »2), on connaît mieux, aujourd'hui, les caractéristiques linguistiques de la migration au Québec, grâce, entre autres, aux travaux de Duchesne3 et Baillargeon4. Mais fondamentalement, la situation n'a guère changé : au-delà de l'émoi provoqué par l'« hémorragie » anglophone des années 1977-1978, on a continué à réserver un intérêt marginal à la composante migratoire de l'évolution démolinguistique.

Et pourtant, il suffit de revenir un instant aux chiffres des tableaux 1.2 et 1.5, qui présentent le bilan démolinguistique du Québec entre 1976 et 1981, respectivement par langue maternelle et par langue d'usage, pour constater à quel point la migration (interprovinciale en ce qui concerne le groupe anglais, internationale pour le groupe « autre ») a dominé l'évolution démolinguistique de cette période. Etant donné les très bas niveaux de fécondité actuels, et le déclin concomitant de l'accroissement naturel, on peut s'attendre à ce que la nligration prenne une place encore plus grande dans l'avenir, comme l'illustrent d'ailleurs les dernières projections du B.S.Q.5




1 Marc Termote, « La place de la migration dans la recherche démographique », Cahiers québécois de démographie, vol. 12, n° 2, 1983, p. 175-179. [retour au texte]

2 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, La situation démolinguistique au Canada, évolution passée et prospective, Montréal, L'Institut de recherches politiques, 1980, xxxii - 391 p., p. 185. [retour au texte]

3 Louis Duchesne, Les migrations interprovinciales québécoises, 1961-1981, Gouvernement du Québec, Comité. interministériel sur la population et l'immigration, 1982 (miméo). [retour au texte]

4 Mireille Baillargeon, « L'évolution et les caractéristiques linguistiques des échanges migratoires interprovinciaux et internationaux du Québec depuis 1971 », dans L'état de la langue française au Québec. Bilan et prospective, Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », n° 58, 1986, t. 1, pp. 127-200. [retour au texte]

5 Bureau de la statistique du Québec, Perspectives provisoires de la population selon le sexe et l'âge, Québec, 1981 -2001, 1983, iii — 72 p.; Démographie québécoise : passé, présent, perspectives, 1983, 457 p.; L'avenir démographique du Québec, 1985, 219 p. [retour au texte]




La raison essentielle de cet écart entre l'importance du phénomène migratoire et le peu de place qui lui est accordée dans les études démolinguistiques tient sans nul doute à la pauvreté de l'information statistique. Il n'y a en fait qu'une seule source permettant d'obtenir des données migratoires réparties selon la langue, et c'est le recensement, avec toutes les limites que ce dernier impose. Nous commencerons donc cette étape de notre analyse par une brève présentation de ces données.

5.1. Problèmes de données

Nous ne reviendrons pas ici sur les multiples problèmes « techniques » que pose l'utilisation des recensements canadiens pour l'étude du phénomène migratoire : sous-dénombrement et échantillonnage (qui tous deux varient d'un recensement à l'autre), non-réponse (on ne répond pas à la question sur le lieu de résidence antérieur), réponse incomplète (on n'indique que la province de résidence antérieure, non la municipalité), absence de migrations multiples (on estime que sur une période censitaire de cinq ans, chaque migrant effectue en moyenne deux migrations) et donc de migrations de retour (un migrant qui retourne à son point de départ devient un non-migrant), impossibilité de dénombrer les migrants décédés et ceux ayant quitté le pays, etc. Seules quelques propriétés des données censitaires seront brièvement discutées ici, à savoir celles qui affectent particulièrement notre analyse.

Tout d'abord, par définition, nous ne pouvons connaître ni l'émigration internationale, ni la migration interne (à l'intérieur du Canada) effectuée par les émigrants internationaux avant leur départ. Seules des estimations indirectes de la composante linguistique de l'émigration internationale sont possibles : soit par résidu, comme dans les tableaux du chapitre I, soit à partir de sources secondaires, en l'occurrence le fichier des allocations familiales du Québec. Comme on le verra, ces estimations sont peu fiables, et c'est là presque un euphémisme.

Puisqu'il nous faut coupler la variable « résidence antérieure » à la variable linguistique, toutes les caractéristiques, donc toutes les limites, des informations censitaires relatives à cette dernière variable doivent être prises en considération. Plus particulièrement, le fait que la langue d'usage n'ait été demandée qu'aux recensements de 1971 et 1981 (si l'on oublie celui de 1911) nous limite à deux observations temporelles (1966-1971 et 1976-1981) pour la migration des groupes linguistiques définis selon la langue d'usage. Pour la langue maternelle, nous disposons cependant d'une observation intermédiaire, relative à la période 1971-1976.

Or, ainsi qu'il ressortira clairement de l'analyse qui suit, et comme d'ailleurs le constataient déjà Lachapelle et Henripin6, les résultats peuvent être très différents selon que l'on définit les groupes linguistiques en termes de langue maternelle ou en termes de langue d'usage. Puisque cette dernière est plus significative que la première dans la détermination des propensions à migrer, nous avons choisi, contrairement à ces auteurs, de privilégier une analyse selon la langue d'usage.

Le recensement étant la source unique (donc obligée) de nos données statistiques, il s'ensuit, comme nous l'avons déjà mentionné, que nous ne disposons que de deux observations temporelles (trois si l'on considère la langue maternelle). Cela est bien peu pour analyser un phénomène aussi changeant que la migration. En outre, cela implique que nous ne pouvons pas dire grand-chose de l'évolution récente (depuis 1981), qui, comme nous le savons par ailleurs, est fort différente de celle qui a prévalu à la fin des années soixante-dix. Toute prévision des mouvements migratoires par groupe linguistique est donc nécessairement basée sur des fondements très fragiles...

Ayant à l'esprit ces diverses propriétés des données migratoires disponibles, nous esquisserons, dans la prochaine section de ce chapitre, une vue d'ensemble de l'évolution des migrations par groupe linguistique entre 1966 et 1981. Une troisième section sera plus spécifiquement consacrée aux disparités régionales et aux relations entre régions. Enfin, dans une dernière section, nous examinerons, pour chaque groupe linguistique, l'effet démographique de la migration, c'est-à-dire qu'après avoir introduit la structure par âge, nous analyserons les interrelations entre la migration et les autres phénomènes démographiques, plus précisément l'impact de la migration sur la fécondité et la mortalité.

5.2. Vue d'ensemble

L'examen du bilan démolinguistique, au chapitre 1, a déjà permis de constater l'importance que prend la migration dans l'évolution récente des groupes linguistiques au Québec. Cette importance varie beaucoup d'un groupe à l'autre. Que l'on définisse le groupe linguistique selon la langue maternelle ou selon la langue d'usage, que l'on tienne compte ou non du sous-dénombrement, on peut observer que si la migration ne joue qu'un rôle marginal dans l'évolution du groupe français, elle joue par contre un rôle dominant dans celle des groupes anglais et « autre ». En simplifiant un peu les choses, on pourrait dire que l'évolution démographique du groupe français dépend presque totalement de l'accroissement naturel, celle du groupe anglais de la migration interprovinciale et de la mobilité linguistique, et celle du groupe « autre » de la migration internationale et de la mobilité linguistique.




6 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, op. cit., p. 222. [retour au texte]




Puisque, en l'absence de toute information directe sur l'émigration internationale par groupe linguistique, les estimations du solde migratoire international sont très peu fiables, nous examinerons dans une première étape l'évolution du solde migratoire interne. Comme l'évolution de ces soldes migratoires n'est connue pour l'ensemble de la période 1966-1981 que pour la seule langue maternelle, c'est cette définition des groupes linguistiques que nous considérerons d'abord.

Le tableau V.1 présente, pour chacune des périodes censitaires 1966-1971, 1971-1976 et 1976-1981, et pour chacun des trois groupes linguistiques, le solde des échanges migratoires du Québec avec le reste du Canada. Nous y avons ajouté l'évolution du solde migratoire (inter-provincial et intraprovincial) de l'Outaouais et de la macrorégion de Montréal (comprenant Montréal-Îles, le reste de la région métropolitaine de Montréal et le reste de la région administrative de Montréal). Le choix de Montréal se fonde évidemment sur son poids dans l'ensemble québécois, tandis que celui de l'Outaouais se justifie par le fait qu'elle constitue une région charnière importante avec le reste du Canada. Il y avait aussi une autre raison pour considérer à part ces deux régions  : ce sont les deux seules régions québécoises analysées de façon spécifique par Lachapelle et Henripin, ce qui nous permettait de comparer nos résultats pour 1976-1981 avec leurs résultats pour 1966-1971 et 1971-1976.

Les chiffres du tableau V.1 montrent à quel point la situation migratoire de 1976-1981 est exceptionnelle par rapport aux deux lustres précédents. Le solde négatif du Québec dans ses échanges avec le reste du Canada était resté constant entre 1966-1971 et 1971-1976 pour le groupe anglais, et il avait significativement baissé pour les deux autres groupes. Mais entre 1971-1976 et 1976-1981, il a doublé pour le groupe anglais, triplé pour le groupe « autre » et quadruplé pour le groupe français7. La part de chaque groupe linguistique dans la perte totale reste cependant remarquablement constante. Les groupes français, anglais et « autre » représentaient respectivement 13 % , 75 % et 12 % du solde négatif de 1976-1981, soit exactement les mêmes pourcentages que ceux observés pour l'ensemble de la décennie précédente.




7 La légère différence entre les chiffres de 1976-1981 du tableau V. l et les chiffres correspondants du tableau I.1 est due au fait que, par souci de comparabilité avec les chiffres des périodes antérieures, nous n'avons considéré ici que la population âgée de cinq ans et plus (au moment du recensement), et non, comme précédemment, la population totale. [retour au texte]




Tableau V.1 Évolution du solde migratoire interne, population de 5 ans et plus, par langue maternelle, Québec et régions,
1966-1971 à 1976-1981


Ce n'est pas seulement par rapport aux périodes censitaires antérieures que la situation migratoire de 1976-1981 est exceptionnelle. On devra bien sûr attendre les résultats du recensement de 1986 pour connaître l'évolution migratoire des groupes linguistiques depuis 1981. On peut cependant déjà avoir une certaine idée de la tendance qui s'en dégagera en examinant l'évolution annuelle du solde migratoire interprovincial du Québec. Cette évolution est estimée par Statistique Canada à partir des données de l'impôt et des transferts d'allocations familiales. Il est évident que les niveaux de migration ainsi obtenus ne sont pas comparables avec ceux obtenus à partir du recensement. On peut cependant légitimement supposer que les tendances sont plus ou moins correctement saisies. Le graphique V.1 présente (sous forme de taux) cette évolution annuelle du solde migratoire interprovincial du Québec, pour la période 1961-1985. Il s'agit bien sûr du solde total, tous groupes linguistiques confondus, puisqu'aucune répartition selon la langue maternelle (ou la langue d'usage) n'est disponible.

Ce graphique permet de dégager quelques indications intéressantes. Tout d'abord, il apparaît que la situation « normale » du Québec en est une d'un léger déficit annuel : si l'on excepte les deux années 1969-1971 et les quatre années 1976-1980, le taux de migration interprovinciale nette du Québec a toujours fluctué entre 0 0/00 et —4 0/00. Ensuite, les deux périodes « exceptionnelles » de 1969-1971 et 1976-1980, tout en étant évidemment déterminées par les événements politiques que l'on connaît (crise d'octobre 1970 et accession au pouvoir du Parti Québécois en novembre 1976), sont également dans le prolongement d'une tendance antérieure au déclin migratoire : les bas taux de 1969-1971 reflètent l'accélération d'un déclin qui avait commencé au début des années soixante, et le minimum historique de 1977-1978 continue un déclin amorcé en 1975-1976, soit avant la victoire du Parti Québécois aux élections de novembre 1976. Troisièmement, on constate qu'après les à-coups « politiques » de 1969-1971 et 1977-1978, on retrouve très rapidement un « rythme de croisière » de l'ordre de —2 0/00 à —4 0/00. Depuis 1977-1978, les taux manifestent une nette tendance à la hausse, ce qui donne pour l'ensemble de la période 1981-1985 un solde nettement plus favorable que celui de 1976-1981.

La moyenne annuelle de 1976-1981, toujours selon ces estimations annuelles, est en effet de —5 0/00, alors que celle de 1981-1985 s'élève à —3 0/00. Cela signifie, si les chiffres de 1985-1986 ne s'écartent pas trop de ceux de 1984-1985, que l'on aurait en 1981-1986 un solde négatif d'environ la moitié de celui de 1976-1981, soit, en termes de migrants censitaires, une perte d'environ 70 000 personnes au lieu des 142 000 du lustre précédent. En outre, si la constance dans la répartition linguistique de ce solde, telle qu'observée en 1966-1981, se poursuit en 1981-1986, il en résultera que le solde du groupe français sera d'environ —9 000 (13 % de 70 000) au lieu de —18 000, celui du groupe anglais d'environ —53 000 (75 % de 70 000) au lieu de —106 000, et celui du groupe « autre » de —8 000 (12 % de 70 000) au lieu de —17 000. Il est clair, dans ces conditions, que la situation migratoire de 1976-1981 est vraiment exceptionnelle et qu'elle ne devrait pas servir de base à une quelconque prévision (sauf si l'on prévoit un « à-coup politique » pour les prochaines années...).



Graphique V.1 Évolution annuelle des taux (en 0/00) de migration interprovinciale nette, Québec, 1961-1985a


Les données régionales du tableau V.1 nous fournissent quelques informations intéressantes sur les évolutions respectives de la migration à l'intérieur du Québec et de la migration interprovinciale, ainsi que sur le rôle de chaque région dans la formation du solde interprovincial de l'ensemble du Québec.

On observe tout d'abord que la région de Montréal, qui représente la moitié de la population québécoise, est responsable des deux tiers de la perte totale du Québec (plus de 80 % en 1971-1976). Ceci est bien sûr essentiellement dû à la concentration de la population anglaise dans cette région. On remarquera aussi que les pertes montréalaises pour les groupes français et « autre » sont relativement faibles (environ 40 % du total québécois, dans les deux cas).

L'important déficit qu'a connu la région de Montréal dans ses échanges migratoires avec le reste du Canada est cependant quelque peu compensé par un gain dans ses échanges avec le reste du Québec. En 1966-1971 encore, ce gain compensait presque totalement le déficit interprovincial, mais au cours des années soixante-dix, le pouvoir d'attraction de la région montréalaise s'est considérablement amenuisé : en 1976-1981, ce gain représentait à peine le tiers du gain réalisé dix ans plus tôt. Ceci reflète sans doute le phénomène de « contre-urbanisation » qui, depuis le début des années soixante-dix, a marqué le Québec, comme d'ailleurs le Canada et la plupart des pays industrialisés8. La faible capacité actuelle d'attraction de Montréal sur le reste du Québec est surtout manifeste dans le cas des groupes anglais et « autre » : la région de Montréal ne doit guère compter sur son « arrière-pays » québécois pour compenser les pertes importantes qu'elle connaît vis-à-vis du reste du Canada pour les groupes anglais et « autre », alors que pour le groupe français, même en 1976-1981, le gain « québécois » (14 000) est encore le double du déficit avec le reste du Canada (7 000).

La région de l'Outaouais avait enregistré pour les deux premiers lustres des gains importants, non seulement dans ses échanges migratoires avec le reste du Québec, mais également dans ses relations avec le reste du Canada, et ce pour chacun des trois groupes linguistiques (sauf pour le groupe anglais en 1966-1971). La situation s'est considérablement détériorée en 1976-1981, au point que cette région a alors connu un déficit dans tous ses échanges et pour tous les groupes (sauf pour le groupe « autre » lorsqu'il s'agit des migrations vers le reste du Québec). Cette détérioration est particulièrement marquée pour le groupe anglais dans ses échanges avec le reste du Canada, mais elle est très prononcée également pour le groupe français, aussi bien dans les échanges interprovinciaux qu'intraprovinciaux. Sans doute ce renversement est-il lié au contexte politique des années 1976-1978, mais il est sans nul doute également le reflet du ralentissement du processus de décentralisation dans l'administration fédérale et du déclin de la suburbanisation (vers la banlieue québécoise) d'Ottawa, phénomène commun à la plupart des régions métropolitaines.




8 Marc Termote et Jaël Mongeau, L'ampleur de la contre-urbanisation au Québec », dans Yves Brunet (éd.), Actes du colloque sur « L'exode urbain, ses causes, ses implications et son avenir », Montréal, Université de Montréal, Département de géographie, 1983, pp. 77-88. [retour au texte]




Le corollaire de ces diverses évolutions se retrouve évidemment, puisque la migration est un jeu à somme nulle, dans la troisième région de notre système, à savoir le reste du Québec. Cette dernière région a connu, tout au long des trois lustres considérés, et, pour chacun des trois groupes linguistiques, un déficit migratoire parfois considérable, et ce, aussi bien dans ses échanges avec le reste du Québec que dans ses relations avec le reste du Canada. Dans l'ensemble, cette région a cependant vu sa situation s'améliorer, mais cela est dû essentiellement au fait que le groupe français se retrouve aujourd'hui dans une situation de quasi-équilibre dans ses échanges avec les autres régions du Québec, c'est-à-dire essentiellement Montréal : son déficit intraprovincial a été réduit de près des trois quarts en 10 ans, de —46 000 à —13 000 (soit moins de 3 000 par an, un taux de —1 0/00).

Il convient de souligner que, jusqu'à présent, nous n'avons considéré que des soldes par langue maternelle. Il est évident qu'une telle mesure ne permet guère de saisir le comportement migratoire des divers groupes linguistiques. Dans une première étape, nous présentons, au tableau V.2, les flux d'émigration et d'immigration entre le Québec et le reste du Canada pour la période 1976-1981, et ce, en termes aussi bien de langue maternelle que de langue d'usage. Les soldes ainsi obtenus sont comparés à ceux de 1966-1971, seule période censitaire antérieure pour laquelle l'information est également disponible pour les deux définitions.

On constate qu'il y a effectivement de fortes différences selon que l'on considère la langue maternelle ou la langue d'usage. Le groupe anglais a par exemple perdu 23 000 personnes de plus par émigration vers le reste du Canada si on le définit en termes de langue d'usage plutôt que de langue maternelle. Il s'agit, bien sûr, de personnes qui ont fait des transferts linguistiques. Corrélativement, en termes de langue d'usage, il y a 11 000 émigrants du groupe français en moins, et 12 000 en moins du groupe « autre », dont le flux d'émigration se trouve ainsi réduit de moitié. Ces différences vont dans le sens attendu. C'est la langue d'usage, bien plus que la langue maternelle, qui détermine les mouvements migratoires, surtout lorsqu'il s'agit des relations entre le Québec et le reste du Canada. Comme la langue d'usage en dehors du Québec est essentiellement l'anglais, il est normal qu'il y ait plus d'émigrants de langue d'usage anglaise et moins d'émigrants de langue d'usage française et « autre ».



Tableau V.2 Migrants (de 5 ans et plus) entre le Québec et le reste du Canada, langue maternelle (LM) et langue d'usage (LU), 1966-1971 et 1976-1981 (en milliers)


Les chiffres d'immigration en provenance du reste du Canada ne sont guère affectés, du moins en valeur absolue, ce qui est normal puisque les effectifs d'immigration sont faibles de toute manière. Il en résulte que les soldes sont très affectés par le passage de la langue maternelle à la langue d'usage : le solde négatif des groupes français et « autre » se trouve réduit de moitié, tandis que celui du groupe anglais est encore plus défavorable, à raison de 20 %. Les mêmes différences, dans le même sens et avec la même intensité, pouvaient déjà être observées pour la période 1966-1971.

La conclusion nous semble évidente : puisque, tout comme pour la fécondité et la mortalité, le comportement migratoire (ou plutôt les disparités linguistiques dans ce comportement) est déterminé bien plus par la langue d'usage que par la langue maternelle, et puisqu'il y a des différences significatives selon que l'on prend l'une ou l'autre définition linguistique, il est de loin préférable de mener notre analyse du comportement migratoire des groupes linguistiques en définissant ceux-ci selon la langue d'usage. Cela limite bien sûr les possibilités de comparaison avec les périodes antérieures, puisqu'aucune information n'a été recueillie sur la langue d'usage lors du recensement de 1976, et que pour la période censitaire 1966-1971, les données disponibles, grâce aux travaux de Lachapelle et Henripin9, sont essentiellement limitées à la langue maternelle. Mais cela nous permettra aussi d'obtenir des résultats plus pertinents, tout en assurant l'homogénéité par rapport à l'analyse de la fécondité et de la mortalité, qui elle aussi, tout naturellement, a été faite en termes de langue d'usage.




9 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, op. cit., pp. 185-244. [retour au texte]




Passer des soldes aux flux d'émigration et d'immigration n'est évidemment pas suffisant si l'on veut analyser le comportement migratoire. Encore faut-il rapporter ces flux aux populations soumises au risque de migrer, c'est-à-dire calculer des taux. Le tableau V.3 présente, pour chaque groupe linguistique, les taux annuels d'émigration du Québec vers le reste du Canada et de ce dernier vers le Québec, ainsi que les taux annuels de migration nette pour chacune de ces deux entités territoriales. Afin de permettre une comparaison significative avec les périodes censitaires antérieures, nous avons d'abord considéré la migration selon la langue maternelle pour la population âgée de cinq ans et plus (au moment du recensement), puisque l'information disponible pour 1966-1971 et 1971-1976 se limite à ces catégories. Pour mesurer la sensibilité de nos résultats à un changement de définition linguistique, nous avons ensuite calculé les taux, toujours pour la population âgée de cinq ans et plus, en définissant nos groupes selon la langue d'usage. Il n'y a cependant aucune raison de se limiter à la seule population âgée de cinq ans et plus. Sans doute, la question du formulaire du recensement relative au lieu de résidence « il y a cinq ans » ne permet-elle, par définition, de connaître que les seuls migrants âgés de cinq ans et plus au moment du recensement. Mais il est une autre question qui, elle, permet de connaître la migration de ceux qui sont nés pendant la période censitaire, à savoir celle sur le lieu de naissance : toute personne née durant la période censitaire dans une province et résidant au moment du recensement dans une autre province est une personne âgée de zéro à quatre ans qui a migré. Les taux de migration pour la population totale (selon la langue d'usage) sont donc comparés, dans le tableau V.3, aux taux obtenus pour la population âgée de cinq ans et plus.

Les chiffres du tableau V.3 révèlent des disparités considérables dans le comportement migratoire interprovincial des groupes linguistiques. Le groupe français du Québec, défini en termes de langue maternelle, n'a presque aucun contact migratoire avec le reste du Canada, avec un taux annuel d'émigration très faible et remarquablement constant (autour de 2 0/00). Le taux du groupe « autre » varie entre 7 0/00 et 10 0/00, soit à un niveau quatre à cinq fois plus élevé. La prise en considération de la langue d'usage abaisse les taux de 20 à 30 %. La très faible propension des Québécois de langue française à émigrer est aussi remarquable que la très forte propension des Québécois de langue anglaise à quitter le Québec pour le reste du Canada : les taux du groupe anglais sont de 13 à 14 fois plus élevés en 1966-1976, et en 1976-1981 ils sont même 19 fois plus élevés que ceux du groupe français (en termes de langue d'usage, ils sont même 25 fois plus élevés!).



Tableau V.3 Taux annuels (en 0/00) de migration
entre le Québec et le reste du Canada,
de 1966-1971 à 1976-1981a


Dans le cas des Canadiens non québécois, ce sont cette fois les membres du groupe français qui manifestent la propension la plus forte à émigrer vers le Québec, et tout comme pour leurs compatriotes du Québec, cette propension est remarquablement stable (elle varie autour de 8 ur0o). En fait, seul le groupe français du reste du Canada manifeste quelque contact avec le Québec : les membres des groupes anglais et « autre » démontrent une inertie spatiale encore plus grande que celle dont font preuve les membres du groupe français du Québec, et cette inertie est croissante (les taux ont baissé de moitié entre 1966-1971 et 1976-1981). Tout se passe comme si le Québec ne faisait pas partie de « l'espace d'action » des habitants du reste du Canada, sauf s'ils sont de langue française, et comme si le reste du Canada ne faisait pas partie de l'espace d'action des Québécois, sauf s'ils sont d'une langue autre que française. On retrouve ici un phénomène déjà observé par Lachapelle et Henripin10 pour la période 1966-1976, à savoir que la propension d'un groupe minoritaire à émigrer vers une région où ce groupe est majoritaire est toujours beaucoup plus élevée que la propension d'un groupe majoritaire à émigrer vers une région où il est minoritaire, phénomène qui, somme toute, n'est guère surprenant. Ce qui semble curieux, par contre, c'est que les rapports sont remarquablement semblables, quoique variables dans le temps, pour les deux situations. Ainsi, en 1971-1976, le taux du groupe français du reste du Canada est 13 fois plus élevé que celui du groupe anglais, tout comme le taux du groupe anglais du Québec est 13 fois plus élevé que celui du groupe français (le même rapport s'observait déjà en 1966-1971). En 1976-1981, le rapport est de 19 à 1, dans les deux cas.

Le passage de la langue maternelle à la langue d'usage n'affecte que marginalement les taux d'émigration (dans les deux sens) du groupe anglais, mais il abaisse significativement le taux des groupes français et « autre » du Québec et fait croître très fortement le taux du groupe français du reste du Canada. De telles modifications vont bien sûr dans le sens attendu.




10 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, op. cit. [retour au texte]




Enfin, la prise en considération de la population totale plutôt que de la population âgée de cinq ans et plus n'affecte que faiblement le niveau des taux. On remarquera cependant qu'en général les taux de la population totale sont plus élevés. Ceci n'est guère surprenant, dans la mesure où les taux des enfants âgés de moins de cinq ans, qui migrent habituellement avec leurs parents, âgés pour la plupart de 20 à 30 ans (c'est-à-dire les âges les plus « mobiles »), sont tout normalement supérieurs à la moyenne. On observe néanmoins que le taux anglais du Québec baisse alors que le taux anglais du reste du Canada augmente lorsqu'on prend en considération les enfants de moins de cinq ans : cela signifie que le Québec gagne proportionnellement plus de jeunes enfants qu'il n'en perd. La même chose vaut pour le groupe français, pour lequel le taux d'émigration du Québec augmente moins que le taux d'émigration du reste du Canada. Ce bref aperçu semble indiquer qu'une analyse des mouvements migratoires par âge pourrait fournir des informations intéressantes11.

Le résultat de ces échanges migratoires entre le Québec et le reste du Canada est présenté, sous forme de taux de migration nette, dans la seconde moitié du tableau V.3. Ces taux sont toujours négatifs au Québec, pour chacun des groupes et chacune des périodes, et corrélativement ils sont toujours positifs pour le reste du Canada. Les effectifs du groupe français du Québec ne sont pratiquement pas affectés par les échanges migratoires avec le reste du Canada, surtout lorsqu'on le définit en termes de langue d'usage (—0,1 0/00, annuellement). Toujours au Québec, les effectifs du groupe « autre » ont diminué en 1976-1981 d'environ 0,5 % annuellement à cause de ces échanges, et ceux du groupe anglais de 3 %, soit plus du double du taux observé en 1966-1976. Le reste du Canada n'est guère affecté par les échanges migratoires avec le Québec, avec des gains annuels variant entre 1 0/00 et 2 0/00. Même le groupe français du reste du Canada est relativement peu affecté, surtout en termes de langue d'usage (0,6 0/00, annuellement); ce groupe se trouve en fait dans une situation de quasi-équilibre migratoire dans ses échanges entre le Québec et le reste du Canada, du moins si l'on considère la population totale (tous âges).

Pour compléter cette vue d'ensemble de la situation migratoire des groupes linguistiques du Québec, il nous reste à examiner une dernière composante, la migration internationale. Nous l'avons considérée séparément des deux autres composantes (migration interprovinciale et migration intraprovinciale) pour deux raisons. La première concerne l'information statistique disponible. En effet, si l'immigration internationale des groupes linguistiques est assez bien connue grâce au recensement, nous n'avons par contre aucune mesure directe de l'émigration internationale; seules des estimations indirectes et très fragiles sont possibles. Une seconde raison est relative à la nature du phénomène. La seule composante de la migration internationale qui soit connue, à savoir l'immigration, a en effet une signification très différente de la migration interne, dans la mesure où il ne s'agit plus, dans ce cas, d'étudier le comportement migratoire des groupes linguistiques du Québec ou du Canada, mais celui d'un vaste ensemble de près de cinq milliards de personnes dont le comportement est soumis à des contraintes politiques (quotas d'immigration) qui n'existent pas lorsqu'il s'agit de migrations à l'intérieur du Canada et du Québec.




11 Nous y reviendrons plus loin, à la section 5.4.1. [retour au texte]




Les tableaux du chapitre I ont présenté les chiffres de migration internationale par groupe linguistique, pour le Québec en 1976-1981. Le recensement de 1981 révélait en effet pour cette période une immigration internationale (ou, plus exactement, un nombre d'immigrants internationaux survivant au Québec au moment du recensement) s'élevant à 91 000 unités12, qui se répartissaient comme suit (chiffres en milliers) :

La répartition entre les groupes linguistiques n'est donc pas très différente selon que l'on considère la langue maternelle ou la langue d'usage. Par contre, le niveau global mérite d'être discuté. En effet, les estimations annuelles (par année censitaire) de Statistique Canada, basées sur les fichiers de l'impôt et des allocations familiales, donnaient un total de 100 000 immigrations internationales pour la période censitaire 1976-1981, et les statistiques du ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration du Québec révèlent que pour l'ensemble des années civiles 1976-1980 (l'information n'est pas disponible par année censitaire), on a admis au Québec 103 000 immigrants.




12 Ce chiffre est supérieur à celui proposé par d'autres auteurs, parce que nous avons également pris en compte la migration des enfants âgés de moins de cinq ans au moment du recensement, en utilisant les données sur leur lieu de naissance. Par exemple, Baillargeon arrive à un total de 85 000. Voir Mireille Baillargeon, loc. cit., p. 176. [retour au texte]




Ces chiffres nettement supérieurs à ceux que nous avons obtenus ne doivent pas nous surprendre, et sont plutôt une confirmation de la validité du chiffre de 91 000 immigrants obtenu à partir du recensement. En effet, il faut se rappeler qu'il s'agit ici de migrants survivant au Québec, c'est-à-dire que les immigrants internationaux décédés et ceux ayant émigré du Québec vers une autre province ou vers le reste du monde entre le moment de leur arrivée (en 1976-1981) et le moment du recensement (en 1981) ne sont évidemment pas pris en compte. On peut donc estimer à environ 10 000 personnes, soit 10 % du total, les immigrants internationaux qui n'ont fait que passer par le Québec ou qui y sont décédés. Ce pourcentage est identique à celui obtenu pour les deux lustres censitaires antérieurs en 1966-1971, il y avait eu 167 000 entrées et 150 000 immigrants survivants, et en 1971-1976, 127 000 entrées et 115 000 survivants, soit dans les deux cas une perte de 10 %, comme en 1976-1981.

Si donc l'estimation de l'immigration internationale semble fiable, que peut-on dire de l'émigration internationale, en l'absence de toute information directe? Statistique Canada, toujours à partir des fichiers de l'impôt et des allocations familiales, estime cette émigration à 43 000 unités pour la période 1976-1981. D'autre part, notre tentative de construction d'un bilan démolinguistique (au chapitre I) nous a amenés à conclure que, si les autres éléments de ce bilan (effectifs de population, de naissances, de décès, de migrants interprovinciaux et d'immigrants internationaux) étaient correctement estimés, on arriverait à 15 000 émigrants internationaux. Mais ce dernier chiffre, qui est donc obtenu par résidu, impliquerait que le nombre d'émigrants du groupe « autre » (défini en termes de langue maternelle) serait négatif, ce qui est évidemment absurde. Cette incohérence était cependant levée lorsque nous tenions compte du sous-dénombrement (tableau I.2); nous obtenions alors un chiffre de 87 000 émigrants internationaux. L'estimation de Statistique Canada est donc relativement proche de la moyenne de nos deux estimations résiduelles. En l'absence d'autres informations, c'est donc le chiffre de 43 000 émigrants internationaux que nous retiendrons pour la période 1976-1981 (même s'il est probablement sous-estimé).

Les chiffres correspondants pour les deux périodes censitaires antérieures étaient de 144 000 (en 1966-1971) et 82 000 (en 1971-1976). Le chiffre de 43 000 pour 1976-1981 s'inscrit donc dans une tendance de longue période à la baisse, une baisse rapide qui n'est cependant guère surprenante si l'on considère le contexte économique et politique international (par exemple, l'immigration aux États-Unis est à toutes fins utiles fermée à ceux qui n'y ont pas de proches parents).

Si l'estimation du nombre total d'émigrants internationaux est déjà périlleuse, celle de la distribution linguistique de ce total devient franchement téméraire. Nous ne disposons en fait que d'une seule information, à savoir le nombre de départs (vers le reste du monde) d'enfants de moins de 18 ans, distribué selon la langue de correspondance (français et anglais seulement) utilisée par les parents avec la Régie des rentes du Québec (dans le cadre du programme d'allocations familiales). Cette source nous révèle qu'en 1976-1980 (années civiles), on utilisait le français dans 42 % des cas, et donc l'anglais dans une proportion de 58 %.

La part de 42 % pour le groupe français est sans doute un maximum il doit y avoir quand même quelques allophones qui correspondent en français plutôt qu'en anglais avec la Régie des rentes... Nous retiendrons 40 % comme un chiffre possible, sinon vraisemblable; cela représenterait 17 000 émigrants de langue d'usage française. Comment distribuer les 26 000 autres émigrants estimés? Si on les répartit selon les effectifs de population, c'est-à-dire si on suppose qu'anglophones et allophones ont la même propension à l'émigration internationale, on obtient 18 000 émigrants anglophones et 8 000 allophones. Il apparaît cependant qu'il est beaucoup plus facile pour les anglophones d'émigrer vers le reste du monde (surtout les États-Unis) que pour ceux qui ne parlent ni l'anglais ni le français. Supposons donc une propension deux fois plus élevée parmi les anglophones, ce que semblent d'ailleurs indiquer nos estimations résiduelles (voir tableau I.3). Nous aurions alors 22 000 émigrants internationaux de langue anglaise et 4 000 de langue « autre ». On remarquera que ces chiffres sont très proches de ceux obtenus résiduellement, après corrections pour le sous-dénombrement (le tableau I.2 nous donnait des chiffres de 19 000 et 4 000, respectivement). Par conséquent, notre surestimation résiduelle (ou la sous-estimation indirecte de Statistique Canada...) concernerait essentiellement le groupe français, ce qui est évidemment beaucoup moins grave, puisque la population soumise au risque est plus nombreuse, et que les taux sont donc moins affectés.

Le tableau V.4 résume nos diverses estimations de la migration internationale des groupes linguistiques du Québec, entre 1976 et 1981, en les comparant à celles obtenues par Lachapelle et Henripin13 pour les périodes censitaires antérieures. Comme nous n'avons aucune information sur la langue maternelle des émigrants internationaux, et comme nous avons pu observer que pour l'immigration internationale, la distribution selon la langue maternelle est très proche de celle selon la langue d'usage, nous supposerons que ce que nous venons d'obtenir pour l'émigration selon la langue d'usage vaut également pour l'émigration selon la langue maternelle. Une telle assimilation est d'ailleurs nécessaire si l'on veut comparer avec les périodes antérieures, pour lesquelles nous ne disposons que de la distribution par langue maternelle.




13 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, op. cit., pp. 192-193. [retour au texte]




Tableau V.4 La migration internationale des groupes linguistiques (langue maternelle) au Québec, de 1966-1971 à 1976-1981 (en milliers)


Des chiffres du tableau V.4, on peut conclure que, de 1971-1976 à 1976-1981, malgré une baisse sensible de l'immigration internationale de la part du groupe français aussi bien que du groupe anglais (dans ce dernier cas, la baisse est de moitié, soit du même ordre de grandeur que la baisse de l'immigration interprovinciale - voir tableau V.3), au total le solde migratoire international du Québec a légèrement augmenté, grâce à une forte baisse de l'émigration pour chacun des trois groupes linguistiques. Le groupe anglais aurait connu un léger déficit dans ses échanges avec le reste du monde (le solde de ce groupe était nul en 1971-1976 et nettement négatif en 1966-1971), tandis que le groupe « autre » absorbe l'essentiel des gains (en 1966-1971, ce groupe était le seul bénéficiaire tandis que pour les deux lustres suivants, il prenait les trois quarts du gain total). Quant au groupe français, son solde migratoire est relativement faible, mais apparemment en légère augmentation.

Nous pouvons finalement, en guise de résumé, combiner les estimations du solde migratoire international telles que présentées au tableau V.4 avec celles du solde migratoire interprovincial, et ainsi dégager une image générale de l'évolution de la situation migratoire de chacun des groupes linguistiques du Québec au cours des trois lustres censitaires de la période 1966-1981. Les résultats sont présentés dans le tableau V.5, en même temps que les taux annuels qu'ils impliquent.

Il est assez clair que le groupe français du Québec se trouve dans une situation de quasi-équilibre dans ses échanges migratoires aussi bien avec le reste du Canada qu'avec le reste du monde, et ce, quelle que soit la période considérée. Comme par ailleurs nous avons pu constater (au chapitre IV) qu'en ce qui concerne les transferts linguistiques également le groupe français se retrouve en situation de quasi-équilibre, et qu'en ce qui concerne la migration interprovinciale selon la langue d'usage le déficit est encore plus négligeable que celui observé selon la langue maternelle (9 000 au lieu de 18 000, sur cinq ans, entre 1976 et 1981; voir tableau V.2), on peut conclure que l'évolution du groupe de langue d'usage française est déterminée presque exclusivement par sa fécondité et sa mortalité. À toutes fins utiles, on pourrait aussi bien projeter l'évolution future de ce groupe en supposant que celui-ci n'est soumis ni à la mobilité géographique, ni à la mobilité linguistique. Ceci ne vaut évidemment que pour l'effectif total, et non pour chacun des groupes d'âge.

Il n'en va pas de même pour les deux autres groupes linguistiques. L'évolution des effectifs du groupe anglais est dominée par le phénomène migratoire, et plus précisément par la migration interprovinciale, qui représente, du moins au cours des deux dernières périodes censitaires, la quasi-totalité des pertes migratoires. En 1976-1981, ces dernières ont représenté plus de cinq fois le faible gain « naturel » (voir tableau I.1). Comme ce gain devrait encore se réduire, à cause de la très faible fécondité et de la structure par âge relativement vieille, on pourrait à la limite projeter un accroissement naturel nul et se « contenter » de projeter la migration interprovinciale de ce groupe. Pour passer ensuite à la langue d'usage, il faudra, bien sûr, également prévoir l'évolution des transferts linguistiques qui affectent ce groupe.



Tableau V.5 Évolution du solde migratoire interprovincial et international du Québec, 1966-1981, par langue maternelle (chiffres absolus en milliers et taux annuels en 0/00)a


Enfin, ce qui vaut pour le groupe anglais vaut, mutatis mutandis, pour le groupe « autre », sauf que pour ce dernier, c'est la migration internationale qui domine l'évolution de ses effectifs, avec bien sûr la mobilité linguistique lorsqu'on considère la langue d'usage. Ce groupe est en fait le seul groupe qui a continuellement et significativement bénéficié de ses échanges migratoires, ceci exclusivement grâce à ses gains, d'ailleurs croissants, avec le reste du monde. Tout comme le déficit interprovincial du Québec est dû essentiellement au groupe anglais, le gain international est dû essentiellement au groupe « autre » (dans les deux cas, pour l'ensemble de la période 1971-1981, la part imputable à chaque groupe est la même, soit 77 %).

5.3. Analyse régionale

L'analyse que nous venons d'effectuer a été, pour l'essentiel, limitée au Québec dans son ensemble, sans tenir compte ni des disparités régionales dans le comportement migratoire, ni des flux (origine-destination) entre les régions.

La prise en considération de la dimension régionale complique cependant considérablement l'analyse, surtout si l'on veut étudier les flux interrégionaux. En effet, le nombre de flux est égal au carré du nombre de régions, ce qui implique le traitement d'une masse considérable de données, particulièrement dans notre cas, où nous avons également besoin de tenir compte de la distribution selon le groupe linguistique et, comme nous le verrons plus loin, selon l'âge. Le problème n'est d'ailleurs pas seulement celui d'un excès de données, mais également celui de leur signification. En effet, avec une répartition aussi détaillée (par groupe linguistique, par région et par groupe d'âge), on obtient très vite un nombre d'observations par catégorie trop faible pour pouvoir analyser valablement le comportement de cette catégorie.

Nous avons donc dû nous limiter à un nombre restreint de régions. Plus concrètement, nous avons dû abandonner la subdivision de la région montréalaise utilisée précédemment. Au lieu de considérer séparément Montréal-Îles, le reste de la région métropolitaine et la lointaine périphérie (correspondant plus ou moins au reste de la région administrative de Montréal), nous avons dû nous limiter à l'ensemble de la région (administrative) de Montréal. Ceci risque d'affecter quelque peu l'analyse du comportement migratoire des groupes de langue anglaise et « autre », qui sont beaucoup plus concentrés à Montréal-Îles que ne l'est le groupe français. D'une façon générale cependant, à cause du poids de Montréal-Îles dans l'ensemble montréalais, ce qui se dégagera pour cet ensemble sera également valable pour Montréal-Îles, et ce, pour chacun des groupes linguistiques.

L'analyse qui suit sera limitée à la période 1976-1981, et ce pour plusieurs raisons. D'abord, à cause de la masse de données à traiter : avec nos six régions québécoises et une septième (le reste du Canada) pour fermer le système, avec trois groupes linguistiques, et avec 18 groupes quinquennaux d'âge (de 0-4 ans à 85 ans et plus), nous avons 2 646 flux à considérer (et cela exclut les flux de migration internationale). Ensuite, nous avons conclu de notre analyse d'ensemble que pour l'analyse du comportement migratoire, la langue d'usage est plus significative que la langue maternelle. Or, la langue d'usage n'a été introduite qu'aux recensements de 1971 et de 1981. Enfin, la troisième raison est aussi la plus contraignante : les seules données disponibles à la fois par origine-destination, par langue d'usage et par âge, sont celles du recensement de 1981, portant sur la période 1976-1981.

Nous présentons dans le tableau V.6 la situation migratoire de chacune de nos six régions du Québec, pour chacun des trois groupes linguistiques et pour chacun des trois types de migration (intraprovinciale, interprovinciale et internationale).

Ce tableau permet de voir qu'une « loi » fondamentale du phénomène migratoire, à savoir la relation inverse entre migration et distance, ne semble s'appliquer qu'au seul groupe français, et encore de façon plutôt mitigée. En effet, si les migrations intraprovinciales (c'est-à-dire sur une plus courte distance) prennent effectivement, et de loin, la première place dans ce groupe, il n'en va pas de même pour les groupes anglais et « autre » : dans ces deux cas, les migrations intraprovinciales occupent en fait la dernière place. Plus précisément, pour le groupe anglais, les émigrants intraprovinciaux représentent moins du quart de tous les émigrants, et les immigrants intraprovinciaux, moins du dixième. Pour le groupe « autre », ces parts sont respectivement d'un vingtième et d'un huitième. Même dans le cas du groupe français, la relation entre migration et « distance » n'est pas évidente : par exemple, les échanges migratoires de Montréal avec le reste du monde sont plus intenses que ses échanges avec le reste du Canada.

Cette conclusion relative au rôle secondaire de la distance physique rejoint celle obtenue dans une étude antérieure14 portant sur l'ensemble des flux migratoires entre chacune des provinces canadiennes pour la période 1961-1976. Cette étude avait permis de dégager, à partir d'une analyse économétrique, l'impact de moins en moins important de la distance physique en même temps que celui grandissant de la distance culturelle (linguistique), reflétant l'isolement croissant du Québec dans le système migratoire interprovincial.




14 Marc Termote et Raymonde Fréchette, « Le renversement récent des courants migratoires entre les provinces canadiennes. Essai d'interprétation », Revue canadienne des sciences régionales, vol. 3, n° 2, 1980, pp. 163-192. [retour au texte]




Tableau V.6 Mouvements migratoires de la période censitaire 1976-1981, par langue d'usage, région du Québec et type de migration
(en milliers)


Tableau V.7 Taux annuels de migration (en 0/00) de la période censitaire 1976-1981,
par langue d'usage, région du Québec
et type de migration


L'image d'équilibre des échanges migratoires intraprovinciaux (c'est-à-dire entre les six régions du Québec), déjà soulignée précédemment, se retrouve évidemment dans les chiffres du tableau V.6. Les échanges entre chaque région et le reste du Canada sont également en situation de quasi-équilibre, à l'exception des échanges du groupe anglais et du groupe « autre » de la région de Montréal. En fait, les trois quarts des pertes migratoires interprovinciales de la période 1976-1981 sont dus au seul groupe anglophone de Montréal, qui assume plus de 80 % de l'ensemble des pertes anglophones. Quant aux pertes interprovinciales des allophones, elles sont limitées à Montréal.

Enfin, les échanges internationaux sont eux aussi remarquablement équilibrés, sauf pour le groupe « autre » et le groupe français de Montréal. On remarquera que dans aucune région le groupe anglais ne peut apparemment compter sur la migration internationale pour compenser le déficit important de ses échanges interprovinciaux.

Au total, 560 000 personnes auraient quitté leur région de résidence entre 1976 et 1981 : 60 % d'entre elles sont du groupe français, plus du tiers du groupe anglais et moins de 5 % du groupe « autre ». Pendant la même période, 464 000 personnes sont arrivées dans l'une ou l'autre des six régions : plus des trois quarts étaient du groupe français, 15 % étaient anglophones et près de 10 % étaient allophones. Ces diverses proportions indiquent déjà à quel point les propensions à l'émigration et les taux d'immigration peuvent varier d'un groupe linguistique à l'autre.

Pour pouvoir étudier les disparités régionales du comportement migratoire, nous ne pouvons cependant pas nous contenter des chiffres absolus du tableau V.6. Aussi, dans le tableau V.7, avons-nous converti ces chiffres en taux annuels. Lorsqu'il s'agit d'émigration, de tels taux peuvent être interprétés comme des propensions à émigrer; dans le cas de l'immigration, puisque la population de référence est la population de la région d'immigration, qui n'est donc pas la population soumise au risque de migrer, il faut plutôt considérer ces taux comme une mesure de la capacité d'attraction de la région.

En ce qui concerne le groupe français, on notera un phénomène apparemment surprenant, mais fréquent, à savoir que les régions qui ont des taux d'émigration élevés (bas) ont également tendance à avoir des taux d'immigration élevés (bas). On remarquera aussi qu'il y a, du point de vue de la propension totale à émigrer, deux groupes très nettement distincts de régions : d'une part, les régions de Montréal et de l'Intérieur, avec les taux d'émigration totale les plus bas (entre 11 0/00 et 14 0/00) en même temps que les taux d'immigration les plus faibles (aux alentours de 14 0/00 à 15 0/00), et les quatre autres régions dont les taux d'émigration totale sont remarquablement semblables (aux alentours de 21 0/00); ces quatre régions de forte émigration comprennent deux régions de forte immigration (l'Outaouais et les Cantons de l'Est, avec des taux entre 22 0/00 et 23 0/00) et deux régions d'immigration moyenne, la Gaspésie et le Nord (dont les taux se situent autour de 16 0/00).

Qu'il y ait une relation positive entre émigration et immigration est cependant moins étrange qu'on ne pourrait le croire à première vue. Le découpage territorial est pour une bonne part responsable de cette relation : toutes choses égales par ailleurs, si une région est étendue et que l'essentiel de sa population est concentré au centre du territoire (comme cela est le cas pour les régions de Montréal et de l'Intérieur), la probabilité d'échanges migratoires avec les régions avoisinantes sera moindre. La localisation de la région joue également un rôle : une région « coincée » entre deux pôles d'attraction (comme l'Outaouais, entre Montréal et Ottawa), aura normalement des taux d'émigration plus élevés. Enfin, il ne faut pas oublier que ce sont souvent les mêmes personnes qui se déplacent : les émigrants d'aujourd'hui sont des candidats sérieux à l'immigration de demain. Cette relation « fonctionnelle » entre émigration et immigration, par le jeu des migrations de retour, contribue à expliquer qu'une région puisse en même temps être répulsive et attractive (voir par exemple le cas de la Gaspésie qui est la région la plus répulsive tout en ayant le deuxième taux le plus élevé d'immigration intraprovinciale).

La seule région qui manifeste une propension relativement élevée dans ses échanges avec le reste du Canada, toujours pour le groupe français, est l'Outaouais. Cela est bien sûr lié à la localisation de cette région. Le gain important qu'elle en retire lui permet de compenser son déficit avec les autres régions du Québec, de sorte qu'au total cette région connaît, avec celle de Montréal, les taux de migration nette les plus élevés. Globalement, il n'y a en fait que deux régions perdantes, le Nord et la Gaspésie, avec cependant des pertes relativement faibles (les taux annuels se situent aux alentours de —0,5 %), l'essentiel du déficit de ces régions étant dû aux relations avec les autres régions du Québec.

Les taux de migration obtenus pour le groupe anglais sont souvent très élevés (par exemple, les taux annuels d'émigration totale des régions de l'Intérieur et du Nord montent jusqu'à huit et neuf pour cent). De tels taux peuvent cependant être trompeurs. Ils concernent généralement des effectifs de population très réduits : dans ce cas, même avec des nombres de migrants relativement faibles, on peut obtenir des taux très élevés.

La localisation de la région joue ici un rôle particulièrement important dans le choix du type de migration de la part des émigrants. Ainsi, le taux total très élevé (plus de cinq pour cent par an) de l'Outaouais est dû presque uniquement à la migration vers le reste du Canada, alors que dans le cas des régions de l'Intérieur, de la Gaspésie et du Nord, la migration intraprovinciale prend une part non négligeable. Ces trois dernières régions connaissent d'ailleurs des taux de migration intraprovinciale nette particulièrement défavorables, ce qui confirme l'hypothèse déjà mentionnée que lorsqu'un groupe minoritaire dans une région voit ses effectifs passer en dessous d'un certain seuil (nécessaire au maintien de certains services socioculturels dans la langue de cette minorité), ce groupe tend à émigrer en masse de la région, soit pour rejoindre une autre communauté régionale plus forte (Montréal en l'occurrence), soit carrément pour rejoindre le groupe majoritaire dans le reste du Canada. Ceci peut également expliquer que les régions de Montréal et des Cantons de l'Est ont toutes deux des taux nets de migration intraprovinciale positifs, et que les Cantons de l'Est et l'Outaouais ont connu des pertes migratoires relativement plus faibles (avec des taux annuels nets de —1,6 % comparativement à des taux variant de —3 % à —6 % ailleurs).

L'interprétation des taux de migration du groupe allophone est encore plus délicate que celle des taux du groupe anglophone, car le problème des petits effectifs est encore plus aigu dans ce cas. À toutes fins utiles, il n'y a que les taux de la région de Montréal qui soient significatifs. On remarquera que si, pour le Québec dans son ensemble, le taux d'émigration totale de ce groupe est quatre fois plus élevé que celui du groupe français (10,0 0/00 au lieu de 2,4 0/00), lorsqu'on ne considère que la seule région de Montréal le groupe allophone manifeste la propension à l'émigration la plus faible des trois groupes (10,6 0/00 contre respectivement 11,4 0/00 et 45,4 0/00 pour les groupes français et anglais). Cela est bien sûr dû à la migration intraprovinciale : les allophones de Montréal ne quittent pratiquement pas leur région pour le reste du Québec. Cela est sans doute, tout comme pour le groupe anglais d'ailleurs, lié au phénomène de « seuil critique » dont il vient d'être question : en dehors de Montréal, il n'y a pas de fortes concentrations allophones. Sans doute, en dehors de Montréal y a-t-il des communautés allophones importantes, mais il s'agit de groupes tout à fait différents (Amérindiens et Inuit) de ceux de Montréal. Contrairement cependant au groupe anglais, le groupe « autre » présente un solde migratoire total positif dans chacune des régions du Québec, et cela exclusivement grâce à l'apport de la migration internationale, apport nul pour le groupe anglais, comme nous l'avons vu.

Jusqu'ici, nous n'avons considéré que l'ensemble des relations migratoires intraprovinciales d'une région : nous nous sommes limités aux seuls flux totaux d'émigration et d'immigration intraprovinciales, sans analyser les relations entre les régions, c'est-à-dire les flux origine-destination. Si, comme nous l'avons déjà souligné, la localisation d'une région au sein du système régional affecte profondément le comportement migratoire de sa population, cela devrait se manifester bien plus nettement en termes de flux origine-destination qu'en termes de flux totaux. Le tableau V.8 présente les taux annuels de migration entre chacune des six régions du Québec, auxquelles nous avons ajouté, pour fermer le système, la région « reste du Canada » (RC), ainsi que les taux totaux (interprovinciaux et intraprovinciaux).

Si, comme nous l'avons déjà observé, les francophones du Québec, comparativement aux anglophones, font preuve d'une remarquable inertie spatiale dans leur relation avec le reste du Canada (à l'exception, très compréhensible, des francophones de l'Outaouais), il n'en va pas de même lorsqu'on considère les migrations à l'intérieur du Québec. Pour la plus grande part des paires origine-destination, le groupe français manifeste une propension à la migration supérieure à celle du groupe anglais. Les exceptions majeures sont celles relatives aux flux de l'Intérieur, de la Gaspésie et du Nord vers Montréal : dans ces cas, les anglophones ont des taux supérieurs à ceux des francophones. On retrouve donc ici la confirmation de cette attraction particulière de la région montréalaise sur les minorités des autres régions. La même constatation peut se faire pour le groupe « autre » qui lui aussi, tout comme le groupe anglais, ne manifeste pratiquement aucune mobilité entre les régions du Québec, sauf lorsqu'il s'agit des relations entre des régions où ces minorités ont déjà des effectifs très faibles (Cantons de l'Est, Intérieur et Gaspésie), d'une part, et Montréal, d'autre part. Lorsque ces minorités ont, de par leur localisation, une autre réponse migratoire possible que celle d'émigrer vers Montréal, comme c'est le cas pour celles de l'Outaouais (d'où l'on peut plus facilement émigrer vers le reste du Canada), ou lorsqu'il s'agit de minorités tout à fait différentes de celles résidant à Montréal, comme dans la région Nord, on retrouve de très faibles taux d'émigration vers Montréal.

Dans les relations interrégionales, on remarquera que la distance joue un certain rôle, ce qui n'était pas le cas précédemment, lorsque l'on comparait l'ensemble des migrations interrégionales aux migrations interprovinciales et internationales. Ceci ne vaut cependant que pour le groupe français (et, dans une moindre mesure, pour le groupe « autre »), pour lequel les taux de migration entre régions contiguës sont effectivement les plus élevés. Dans le cas du groupe anglais, la distance physique semble jouer un rôle secondaire. En effet, dans ce cas, il faut également tenir compte de la distance psychologique et culturelle. Il en résulte que, quelle que soit la région d'origine, les taux d'émigration des anglophones à destination du reste du Canada sont toujours les plus élevés : même les émigrants de la Gaspésie, de l'Intérieur, des Cantons de l'Est, ont tendance à contourner Montréal, pourtant plus proche, pour donner préférence au reste du Canada.



Tableau V.8 Taux annuels de migration interrégionale
(en 0/00)a, par groupe linguistique, 1976-1981


Une façon facile et significative de résumer un système de migrations interrégionales est d'en dégager la hiérarchie des régions, en utilisant à cet effet la théorie des graphes15. Considérons que si la probabilité (le taux) de migration de la région i vers la région j (pij) est supérieure à celle d'aller de j vers i (pji), alors la région j domine la région i; dans ce cas, on accorde deux points à j et aucun à i. Si pij < pji, alors on accordera deux points à i et aucun à j, et si pij = pji, chacune des deux régions se voit attribuer un point (lorsque i = j, c'est-à-dire lorsqu'on considère les relations d'une région avec elle-même, on accorde un point à cette région). Chacune de ces relations de domination-subordination (exprimée par les cotes 0-1-2) est ensuite pondérée par le poids de la région dominée ou dominante, poids qui est fourni par la somme des cotes (somme sur les destinations lorsqu'il s'agit de la hiérarchie en termes de domination, sur les origines lorsqu'il s'agit de la hiérarchie en termes de subordination). En faisant pour une région d'origine donnée la somme pondérée sur toutes les régions de destination, on obtient une mesure du pouvoir de « domination » de la région d'origine sur l'ensemble du système; en faisant la somme pondérée, pour une région de destination donnée, sur toutes les régions d'origine, on obtient une mesure du degré de « subordination » de la région de destination considérée16.




15 Bernard Rouget, « Graph Theory and Hierarchisation Models », Regional Science and Urban Economics, vol. 2, n° 3, 1972, pp. 263-295. [retour au texte]

16 Sans pondération, les deux hiérarchies (celle en termes de domination et celle en termes de subordination) seraient identiques : la région la plus dominante (celle qui a la somme - sur les régions de destination - la plus élevée) est également celle qui est la moins subordonnée (celle qui a la somme - sur les régions d'origine - la plus faible). Mais lorsqu'on analyse des relations de « domination » et de « subordination », il est important de voir qui on domine (ou par qui on est dominé) : on a moins de mérite à dominer un faible plutôt qu'un fort. Il nous faut donc pondérer chacune des relations de domination-subordination par le poids de la région dominée ou dominante, poids qui est précisément fourni par la somme (sur les destinations et les origines) précédemment obtenue. Cette somme pondérée nous donne finalement pour chaque région un indice de domination (lorsque la sommation se fait sur les régions de destination) et un indice de subordination (lorsque la sommation se fait sur les régions d'origine), et cette fois, à cause de la pondération, les deux hiérarchies ne sont pas nécessairement identiques. [retour au texte]




Pour pouvoir assurer la comparaison des hiérarchies (comparaison dans le temps, par exemple, ou, en ce qui nous concerne, comparaison entre groupes linguistiques), il y aura lieu de standardiser en rapportant chacune des sommes régionales pondérées à la somme totale sur toutes les régions. Ce sont ces divers indices standardisés que présente le tableau V.9, en même temps que le rang de chaque région (de la plus dominante à la moins dominante et de la moins dominée à la plus dominée).

Il ressort très clairement de ce tableau que la hiérarchie des régions varie beaucoup d'un groupe linguistique à l'autre, mais qu'il n'y a guère de différences selon que l'on considère la hiérarchie en termes de domination ou en termes de subordination, ce qui nous permettra de limiter nos commentaires à la hiérarchie en termes de domination.

La région de Montréal est très nettement au sommet de la hiérarchie migratoire lorsqu'il s'agit du groupe francophone : la probabilité d'émigrer vers Montréal à partir d'une quelconque région d'origine est toujours supérieure à celle d'émigrer de Montréal vers cette région. Les régions de l'Intérieur et du reste du Canada occupent respectivement les deuxième et troisième rangs. Le dernier rang revient à l'Outaouais, ce qui peut paraître surprenant quand on se rappelle que cette région n'a pas un taux total d'émigration intraprovinciale très élevé et que son taux de migration nette n'est que faiblement négatif, beaucoup moins en tout cas que celui de la Gaspésie et du Nord. Ici, cependant, chaque relation migratoire est considérée séparément (et pondérée selon la force de domination de la région avec laquelle on est en relation), et dans le cas de l'Outaouais il apparaît que cette région est dominée par chacune des autres régions (d'où son indice égal à zéro).

La hiérarchie migratoire manifestée par le groupe anglophone est très différente : c'est maintenant le reste du Canada qui en occupe le sommet, suivi de Montréal et de l'Outaouais. Les régions de l'Intérieur et du Nord, respectivement deuxième et quatrième dans la hiérarchie du groupe français, se retrouvent maintenant cinquième et dernière.

Quant à la hiérarchie régionale qui se dégage des flux migratoires du groupe allophone, elle ressemble à celle du groupe anglophone pour le sommet (avec le reste du Canada et Montréal aux deux premiers rangs) en même temps qu'elle ressemble à celle du groupe francophone lorsqu'il s'agit des derniers rangs, occupés à nouveau par la Gaspésie, les Cantons de l'Est et, au dernier rang; l'Outaouais une fois de plus. On notera la très nette troisième place occupée par la région Nord, alors que cette région se retrouvait à la dernière place lorsqu'il s'agissait du groupe anglophone.



Tableau V.9 Hiérarchie régionale exprimée par les flux migratoires interrégionaux, 1976-1981


Nous approfondirons cette analyse régionale lorsque nous analyserons l'impact démographique des mouvements migratoires. Auparavant, il nous faut cependant porter attention à une dimension que nous avons négligée jusqu'à présent, à savoir la structure par âge des flux migratoires.

5.4. L'impact démographique de la migration

L'analyse qui a été effectuée jusqu'à présent a été basée sur des taux de migration qui, conceptuellement, sont identiques aux taux bruts de natalité et de mortalité, en ce sens qu'il n'a pas été tenu compte de la structure par âge. Or, il est évident que pour étudier l'impact démographique de la migration, la prise en considération de la variable âge est fondamentale. Une des très rares « lois » — ou plutôt, régularités statistiques — que l'on observe dans le domaine de la migration est que, précisément, celle-ci est très sélective par rapport à l'âge. La première sous-section sera consacrée à cette dimension « âge ».

Ceci nous permettra d'examiner ensuite l'impact de la migration sur les deux autres phénomènes démographiques fondamentaux, la fécondité et la mortalité. Lorsqu'on étudie la migration, on oublie en effet le plus souvent qu'elle représente bien plus que le simple transfert d'un certain nombre d'individus d'une région à une autre : la migration représente aussi un transfert d'« années à vivre » et un transfert d'« enfants à naître ». Ces types d'interaction entre migration et mortalité et entre migration et fécondité seront analysés dans les deux dernières sous-sections de ce chapitre.

5.4.1. Migration et structure par âge

Avec sept régions (et donc 42 flux), sans compter le « reste du monde », avec trois groupes linguistiques et 18 groupes quinquennaux d'âge, on arrive très rapidement à une masse de données trop « riche » pour être « digérée ». Il nous faudra donc le plus souvent nous limiter à de grands groupes d'âge ou à des mesures « synthétiques » comme l'âge moyen. Dans une première étape, nous comparons, pour chacune de nos régions, la composition. par âge des flux totaux d'émigration et d'immigration avec la composition par âge de la population de ces régions, ceci pour chacun de nos groupes linguistiques (toujours définis selon la langue d'usage). Ceci nous permettra d'avoir un premier aperçu de l'impact démographique de la migration, à savoir l'impact sur la structure par âge de la population. Cette comparaison ne pourra cependant se faire que pour trois grands groupes d'âge : celui des moins de 20 ans (population d'âge essentiellement préactif), celui des 20 à 64 ans (population d'âge actif) et celui des 65 ans et plus (d'âge postactif). Par contre, nous distinguerons l'immigration interne (intraprovinciale et interprovinciale) de l'immigration internationale. Le tableau V.10 présente ces diverses structures par âge.



Tableau V.10 Structure par âge (part en %) de la population totale et des migrants, par groupe linguistique et région, 1976-1981


Même si la désagrégation en trois grands groupes d'âge est une façon plutôt rudimentaire d'analyser la structure par âge, une telle désagrégation est suffisante pour notre propos; elle est d'ailleurs particulièrement significative lorsqu'il s'agit d'analyser l'impact de la migration en termes de population d'âge actif. Il ressort clairement des chiffres du tableau V.10 qu'effectivement, la migration peut affecter de façon considérable la structure par âge d'une population, et que cet impact varie fortement d'une région à l'autre, d'un type de migration à l'autre et d'un groupe linguistique à l'autre.

En règle générale, l'immigration interne présente une structure plus jeune que l'émigration interne, quels que soient la région et le groupe linguistique; la seule exception majeure est celle des Cantons de l'Est qui, pour chacun des trois groupes linguistiques, reçoit un flux d'immigration interne dont la structure est plus « vieille » (proportionnellement moins de jeunes de 0-19 ans et proportionnellement plus de personnes âgées de 65 ans et plus) que celle du flux d'émigration. Par contre, l'immigration internationale au Québec a une structure par âge plus vieille que l'immigration interprovinciale, sauf pour le groupe allophone. En outre, il n'est pas sans intérêt de noter que la structure par âge du flux d'émigration du Québec vers le reste du Canada est nettement plus vieille que celle du flux correspondant d'immigration, et ce, quel que soit le groupe linguistique. Enfin, on remarquera que dans la quasi-totalité des cas, la part du groupe d'âge actif (20 à 64 ans) dans les flux de migration (qu'il s'agisse d'émigration ou d'immigration, interne ou internationale) est supérieure à la part de ce groupe dans la population, et que la part du groupe âgé (65 ans et plus) est inférieure à la part de ce groupe dans la population. Ceci vaut pour chacune des régions et chacun des groupes linguistiques, à l'exception de quelques cas portant sur des effectifs très réduits. Une telle constatation ne suscite évidemment aucune surprise : elle illustre bien la sélectivité de la migration, caractérisée par une propension à la mobilité plus forte de la part de la population active et plus faible de la part de la population âgée.

Au niveau régional, des disparités considérables apparaissent dans la structure par âge des flux migratoires. Ainsi, l'Outaouais reçoit des immigrants internes (en fait, surtout interprovinciaux) particulièrement jeunes, et ce, quel que soit le groupe linguistique. Sans doute cela est-il lié au processus de suburbanisation de la capitale fédérale : il est notoire qu'une telle suburbanisation est surtout le fait de familles avec enfants. On remarquera aussi que si l'ensemble du Québec perd une population plus âgée que celle qu'il reçoit, la région de Montréal reçoit par contre des immigrants relativement plus âgés que ne le sont ses émigrants. D'ailleurs, c'est à Montréal que la part du groupe « actif » (20 à 64 ans) dans le flux total d'immigration est la plus élevée : l'immigration à Montréal, quelle que soit son origine, est nettement plus « active » (dans le sens anglais de « labor-dominant ») que celle qui se dirige vers les autres régions. L'émigration aussi bien que l'immigration dans les Cantons de l'Est ont, du moins pour les groupes anglophone et allophone, des structures par âge particulièrement vieilles; ceci est sans nul doute lié au fait que la population de cette région est également particulièrement vieille. La région de l'Intérieur présente une structure par âge de ses flux de migration assez semblable à celle de la région de Montréal, sauf pour la migration internationale, nettement plus jeune. Enfin, on mentionnera que les régions de la Gaspésie et du Nord ont en général une part de personnes d'âge actif (20 à 64 ans) inférieure à la moyenne lorsqu'il s'agit d'émigration aussi bien que d'immigration; cela reflète sans doute le fait que ces régions sont aussi celles où la part de ce groupe d'âge dans la population totale est la plus faible, conséquence normale d'une fécondité plus élevée et d'une longue tradition d'émigration.

Il est évident que, même si la désagrégation en trois grands groupes d'âge permet déjà de dégager le caractère sélectif de la migration par rapport à l'âge, pour pouvoir pleinement rendre compte de cette sélectivité et surtout pour pouvoir exprimer celle-ci en termes de comportement, il nous faut recourir à des taux de migration par âge. Nous avons donc calculé, pour chacune des régions d'origine, les taux d'émigration vers chacune des régions de destination, et ce, pour chacun des trois groupes linguistiques et pour chacun des 18 groupes quinquennaux d'âge (de 0-4 ans à 85 ans et plus).

Il serait naturellement fastidieux de présenter ici chacun de ces taux par âge. Ce serait d'ailleurs un exercice plutôt vain, dans la mesure où pour certains flux on aboutit à des taux assez erratiques (à cause des petits nombres), et surtout dans la mesure où le profil par âge est remarquablement uniforme d'un flux à l'autre. Nous nous contenterons donc d'analyser ici les taux par âge pour la seule émigration du Québec vers le reste du Canada, mais nous approfondirons quelque peu l'analyse en considérant aussi bien la langue maternelle que la langue d'usage et en présentant également les taux observés en 1966-1971, ceci afin de vérifier le degré de constance temporelle du profil migratoire par âge. Pour 1966-1971 cependant, nous ne disposons (grâce à Lachapelle et Henripin17) que des taux pour les 14 groupes quinquennaux de 5-9 ans à 70 ans et plus. Les graphiques V.2 à V.4 présentent, respectivement pour chacun des trois groupes linguistiques, ces taux d'émigration interprovinciale par âge (taux en 0/00, sauf pour le groupe français, pour lequel, à cause du très faible niveau des taux, nous avons dû recourir à des taux en 0/000).




17 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, op. cit., p. 212. [retour au texte]




Bien que les trois graphiques ne soient pas strictement comparables, puisqu'ils ont été construits selon des échelles différentes, on peut cependant dégager de leur examen certaines conclusions importantes. Tout d'abord, on retrouve pour chacun des trois groupes linguistiques le profil migratoire « classique », caractérisé par trois sommets : autour de 25-29 ans, à 0-4 ans (âges préscolaires des enfants qui ont migré avec leurs parents) et à 65-70 ans (migrations de retraite); et par trois creux : à 10-19 ans (âges scolaires des enfants de parents âgés de 35 ans et plus, eux-mêmes relativement peu mobiles), à 60-64 ans (lorsqu'on est sur le point de prendre sa retraite, on n'est guère porté à la mobilité, ni professionnelle, ni géographique) et aux âges très avancés. Le groupe « autre » présente un profil migratoire par âge quelque peu erratique après 50 ans (à cause des petits nombres, les taux deviennent moins significatifs après cet âge), mais dans l'ensemble, les courbes de ce groupe offrent le même profil que celui obtenu pour les groupes français et anglais.

Une deuxième information importante que l'on peut dégager de ces graphiques concerne la constance temporelle des taux. Celle-ci n'a pu être vérifiée que pour la seule langue maternelle (nous ne disposons de la structure par âge des flux selon la langue d'usage que pour la seule période 1976-1981), mais on peut légitimement étendre à la langue d'usage ce qui se dégage de la comparaison entre le profil par âge selon la langue maternelle en 1966-1971 et ce même profil observé en 1976-1981. Pour le groupe français, les deux courbes sont très proches; tout au plus observe-t-on une légère augmentation entre 20 et 30 ans. Pour le groupe « autre », les courbes divergent nettement après 50 ans, mais, comme nous l'avons mentionné, cela n'est guère significatif (à cause des effectifs réduits); par contre, l'écart très net entre les deux courbes aux âges compris entre 30 et 45 ans peut être considéré comme représentatif d'une forte augmentation de la propension à quitter le Québec (vers le reste du Canada) à ces âges. Quant au groupe anglais, c'est à tous les âges que les taux d'émigration interprovinciale ont augmenté, les écarts étant les plus importants entre 20 et 40 ans, et après 55 ans. Remarquons à cet égard que si la comparaison avait pu être faite également avec les taux de la période 1971-1976, les augmentations auraient été encore plus fortes, car, comme nous l'avons vu précédemment (section 5.2), le comportement migratoire interprovincial de 1976-1981 était bien plus proche de celui de 1966-1971 que de celui de 1971-1976.



Graphique V.2 Taux annuels (en 0/000) d'émigration interprovinciale par âge, Québec,
1966-1971 et 1976-1981, groupe françaisa


Graphique V.3 Taux annuels (en 0/00) d'émigration interprovinciale par âge, Québec,
1966-1971 et 1976-1981, groupe anglaisa


Graphique V.4 Taux annuels (en 0/00) d'émigration interprovinciale par âge, Québec,
1966-1971 et 1976-1981, groupe « autre »a


Une troisième conclusion se dégage de ces graphiques à la lumière de la comparaison entre le profil par âge des migrations selon la langue maternelle et celui des migrations selon la langue d'usage, comparaison qui cependant n'est possible que pour la période 1976-1981. Nous avons déjà souligné (section 5.2) à propos des taux bruts (tous âges) d'émigration que les différences entre groupes linguistiques sont beaucoup plus significatives lorsqu'on considère la langue d'usage plutôt que la langue maternelle, ce qui n'est guère surprenant, puisque les coûts et les gains (monétaires et autres) de la migration sont sans doute beaucoup plus liés à la langue d'usage qu'à la langue maternelle. On retrouve cette constatation lorsqu'on introduit la variable âge : quel que soit le groupe d'âge considéré, les taux d'émigration vers le reste du Canada sont plus bas pour les groupes français et « autre », et plus élevés pour le groupe anglais, lorsqu'on passe de la langue maternelle à la langue d'usage (la seule exception se retrouve dans la catégorie des 5 à 19 ans du groupe anglais : on peut supposer que cela est dû au fait qu'il s'agit là d'âges scolaires, et que peu de transferts linguistiques sont complétés à ces âges).

On observera que les écarts entre les taux selon la langue maternelle et ceux selon la langue d'usage sont particulièrement importants entre 20 et 40 ans pour le groupe français et entre 20 et 55 ans pour le groupe « autre » : c'est précisément à ces âges que la plupart des transferts linguistiques sont complétés (plus tard chez les « autres » que chez les « français », à cause de la plus forte proportion d'immigrants internationaux dans le groupe « autre », immigrants qui sont, en moyenne, « exposés au risque » d'un transfert à un âge plus avancé). Après 50 ans, le taux d'émigration des allophones (langue d'usage) présente une nette tendance à la hausse, jusqu'à 80 ans, de même d'ailleurs que le taux des anglophones après 75 ans. Ceci confirme donc l'hypothèse souvent avancée selon laquelle le « choc politique » résultant de la victoire électorale du Parti Québécois a fortement frappé (en termes de comportement migratoire) les personnes très âgées des groupes minoritaires.

Toutes ces observations relatives aux différences de comportement selon l'âge et selon la langue d'usage et la langue maternelle confirment donc les conclusions que nous avions pu dégager précédemment (section 4.4.2) quant aux relations entre mobilité linguistique et mobilité géographique : les âges où la mobilité géographique est la plus forte sont aussi ceux où la mobilité linguistique est la plus forte, et ceux qui ont effectué un transfert linguistique (en l'occurrence, vers l'anglais pour la plupart) manifestent une propension à l'émigration vers le reste du Canada significativement plus élevée que ceux qui n'ont pas réalisé un tel transfert.

La comparaison des profils de migration par âge de chacun des groupes linguistiques (définis selon la langue d'usage) permet d'arriver à un quatrième type d'information, relatif à la composition « familiale » des flux d'émigration interprovinciale. On remarquera que le taux d'émigration des enfants de 0 à 4 ans est très proche des taux très élevés des groupes âgés de 20 à 35 ans, lorsqu'il s'agit des francophones et des anglophones, mais que par contre celui des enfants de 0-4 ans du groupe allophone est très bas comparativement au sommet de la courbe, qui dans ce cas se situe à un âge plus avancé. Plus précisément, le taux des 0-4 ans des allophones est le même que celui des 20-24 ans de ce groupe, tout comme cela est le cas pour les deux autres groupes, mais alors que de 20-24 ans à 30-34 ans le taux reste relativement stable chez les francophones et chez les anglophones, chez les allophones il continue à monter très fortement (de plus de 100 %) entre 20-24 et 30-34 ans.

Cela pourrait indiquer que chez les francophones et les anglophones, la migration est beaucoup plus « familiale » (en termes de présence d'enfants parmi les ménages migrants) que chez les allophones, et que, contrairement à ces derniers, les ménages francophones et anglophones avec enfants auraient une propension à l'émigration relativement semblable à celle des ménages sans enfants (les estimations de migration interprovinciale basées sur le fichier des allocations familiales semblent effectivement démontrer que le nombre d'enfants n'affecte guère le comportement migratoire). L'émigration des allophones du Québec vers le reste du Canada serait donc une émigration relativement « pauvre en enfants ». Si l'on ajoute à ces considérations le fait que chez les allophones le taux d'émigration après 65 ans est relativement élevé (au même niveau que celui des 25-29 et 35-39 ans!), sauf pour ceux âgés de 85 ans et plus, on pourra, sans grands risques d'erreur, s'attendre à ce que l'émigrant allophone moyen soit nettement plus âgé que son compatriote francophone ou anglophone.

Cela est effectivement le cas. Comme nous ne pouvons pas examiner le profil migratoire par âge de chacun des flux migratoires, il nous faut essayer de résumer ces structures par âge. La mesure « synthétique » la plus immédiate est bien sûr l'âge moyen. Le tableau V.11 présente, pour chacune des régions et chacun des groupes linguistiques, l'âge moyen des migrants de 1976-1981 (migrants interprovinciaux et intraprovinciaux) au moment du recensement de 1981 (pour obtenir l'âge moyen au moment de la migration, il faut, en supposant que la migration est uniforme dans le temps au cours de la période 1976-1981, soustraire 2,5 années aux chiffres d'âge moyen présentés dans ce tableau).



Tableau V.11 Âge moyen des migrants internes selon la langue d'usage, 1976-1981a


Comme l'âge moyen des migrants peut refléter l'âge moyen de la population, on a également calculé l'âge moyen « standardisé », qui élimine les différences dans la structure par âge de cette population, ceci afin de rendre plus significatives les comparaisons entre groupes linguistiques et entre régions.

Quelle que soit la région d'émigration considérée, l'âge moyen des émigrants francophones est toujours plus bas que celui des émigrants anglophones, lui-même inférieur à celui des émigrants du groupe « autre ». Si l'on ne considère que les émigrants du Québec vers le reste du Canada (c'est-à-dire les immigrants dans le « reste du Canada »), on peut évaluer l'âge moyen des émigrants au moment de la migration (c'est-à-dire en enlevant 2,5 années aux chiffres du tableau V.11) à 23 ans pour les francophones, 27 ans pour les anglophones et 36 ans pour ceux du groupe « autre ». Par contre, les immigrants interprovinciaux du Québec ont un âge moyen nettement plus bas : 19 ans pour les francophones (cela est dû en grande partie au nombre élevé d'enfants en bas âge ayant immigré dans la région de l'Outaouais), 20 ans pour les anglophones et 24 ans pour les allophones. Le fait que les migrants anglophones aient un âge moyen plus élevé que les migrants francophones doit bien sûr être relié à la structure par âge plus vieille de la population de langue anglaise. En ce qui a trait aux migrants allophones, leur âge moyen élevé s'explique sans doute essentiellement par les transferts linguistiques (les enfants n'ayant pas nécessairement gardé la langue d'usage de leurs parents), par la structure par âge plus vieille de cette population, et aussi, comme nous l'avons vu, par le fait que dans ce groupe la propension à l'émigration décline moins lorsque l'âge augmente.

En d'autres termes, entre 1976 et 1981 le Québec a sans doute perdu beaucoup d'anglophones dans ses échanges migratoires avec le reste du Canada, mais le peu qu'il a gagné (38 000 personnes) est en moyenne nettement plus jeune (20 ans contre 27 ans) que ce qu'il a perdu (169 000 personnes). Les échanges ont été, comme nous l'avons vu, quasiment équilibrés en ce qui concerne le groupe français, mais encore une fois, le Québec a attiré une population plus jeune (19 ans contre 23 ans) que celle qu'il a perdue. Enfin, si le Québec a perdu 11 000 membres du groupe « autre », ces derniers étaient en moyenne beaucoup plus âgés (36 ans contre 24 ans) que les 2 000 allophones qu'il a pu attirer. En outre, contrairement à ce que l'on pouvait observer pour la fécondité et la mortalité (voir tableaux III.1 et III.9), tenir compte des différences dans la structure par âge des populations concernées ne réduit pas les disparités linguistiques l'écart maximum (entre les groupes francophone et allophone) dans l'âge moyen observé est de 12 ans pour le flux d'émigration du Québec, et il est encore de 12 ans lorsqu'on considère l'âge moyen standardisé; pour le flux d'immigration au Québec (c'est-à-dire d'émigration en provenance du reste du Canada) l'écart se maintient à cinq ans. D'une façon générale, ces observations pour l'ensemble du Québec sont semblables à celles que l'on peut faire pour chacune de ses régions.

Ces divers âges moyens des migrants reflètent cependant des réalités très diverses lorsqu'on considère la région de destination de ces migrants. Le tableau V.12 présente l'âge moyen (au moment du recensement) des émigrants de chaque région d'origine, pour chacune des régions de destination et pour chaque groupe linguistique. Seul l'âge moyen « observé » est considéré ici, car dans une analyse de l'impact démographique (et socio-économique) de la migration, c'est le seul qui importe. De toute manière, comme d'ailleurs le laissait présager la comparaison entre âge observé et âge standardisé faite précédemment pour les flux totaux, ce n'est pas dans les différences de structure par âge de la population que l'on retrouve l'explication des disparités linguistiques dans l'âge des migrants.

Les chiffres du tableau V.12 montrent qu'effectivement, pour une région d'origine donnée, l'âge moyen des émigrants peut varier considérablement selon la région de destination, et que, pour une paire donnée origine-destination, l'âge moyen peut varier beaucoup d'un groupe linguistique à l'autre.

Par exemple, lorsqu'on considère la région de Montréal, l'âge moyen des émigrants francophones varie de 22 ans (destination : Nord) à 28 ans (destination : Outaouais); celui des émigrants anglophones, de 25 ans (destination : Nord) à 35 ans (destination : Cantons de l'Est); et celui des émigrants allophones, de 27 ans (toujours pour la destination Nord) à 50 ans (toujours pour la destination Cantons de l'Est). Une autre région d'origine pour laquelle les disparités sont particulièrement importantes et significatives est celle du reste du Canada : les immigrants interprovinciaux francophones au Québec ont un âge moyen qui varie de 16 ans à 25 ans, selon qu'ils ont l'Outaouais ou Montréal et les Cantons de l'Est comme destination; pour les anglophones, l'âge moyen varie de 17 ans (destination : Outaouais) à 26 ans (destination : Cantons de l'Est); et pour les allophones, de 19 ans (pour l'Outaouais) à 33 ans (pour les Cantons de l'Est). Il est clair que les immigrants interprovinciaux de l'Outaouais sont plus jeunes, et ceux des Cantons de l'Est plus âgés, et ce, quel que soit le groupe linguistique.

En résumant la structure par âge des migrants par l'âge moyen « standardisé » (comme dans le tableau V.11), on éliminait l'effet de la structure par âge de la population en faisant la somme pondérée des groupes d'âge, le poids de chaque groupe étant égal à la part que celui-ci représente dans la somme (sur tous les âges) des taux. Mais cette somme des taux de migration a elle-même une signification importante : elle donne en réalité le niveau de la migration en éliminant les effets de la structure par âge de la population, puisqu'en faisant cette somme, on accorde le même poids à chaque taux, donc à chaque groupe d'âge. Par analogie avec le taux brut de reproduction (qui lui aussi est une somme non pondérée de taux par âge, de fécondité en l'occurrence), on a baptisé taux brut de migraproduction (brut, puisqu'on ne tient pas compte de la mortalité) cette somme non pondérée des taux de migration par âge (somme multipliée par cinq, soit le nombre d'années comprises dans chaque groupe d'âge).



Tableau V.12 Âge moyena des migrants internes,
par origine-destination
et selon la langue d'usage, 1976-1981


Un tel taux de migraproduction permet donc de comparer les niveaux de migration entre régions et entre groupes linguistiques en tenant compte des effets que la structure par âge de la population peut avoir sur le taux total (tous âges) d'émigration. Ces taux de migraproduction avaient été présentés dans le tableau V.8, consacré aux taux totaux (tous âges) de migration, mais n'avaient pas alors été analysés à ce moment, puisque nous n'avions pas encore abordé la structure par âge des migrants. Ils confirment pour l'essentiel les résultats obtenus à partir des taux de migration, à savoir que les francophones du Québec sont — et de loin — les moins mobiles, surtout ceux de Montréal, dont le niveau d'émigration est à près de 50 % de celui des francophones des autres régions (sauf l'Intérieur). Ce sont cependant les membres du groupe « autre » de Montréal qui ont manifesté le niveau d'émigration le plus bas (0,68 au lieu de 0,78 pour les francophones). Les anglophones de Montréal ont un niveau d'émigration environ quatre à cinq fois plus élevé que celui des deux autres groupes. Lorsque cependant on ne considère que les seules relations entre l'ensemble du Québec et le reste du Canada (chiffres non présentés dans le tableau V.8), on obtient des écarts entre groupes linguistiques encore plus élevés que ceux obtenus à partir des taux d'émigration totale. Au lieu d'avoir des rapports de 1 à 4 à 23 respectivement pour les groupes français, « autre » et anglais, on obtient des rapports de 1 à 5 à 26. En d'autres termes, l'élimination des différences dans la structure par âge a pour effet d'accroître encore davantage les disparités linguistiques dans la propension à l'émigration vers le reste du Canada.

On remarquera que dans cette longue analyse de la structure par âge des migrants, aucune considération n'a été accordée au sexe des migrants. C'est que, comme on peut d'ailleurs l'observer d'une façon générale18, les profils migratoires par âge des hommes et des femmes sont très semblables, aussi bien en termes de niveau des taux qu'en termes de forme de la courbe reliant âge et taux. Tout au plus observe-t-on, au Québec comme ailleurs, une différence dans le taux des jeunes adultes : le sommet de la courbe des taux de migration des femmes précède celui de la courbe des taux masculins de deux à trois ans, ce qui correspond à la différence dans l'âge moyen au mariage. Une légère différence se manifeste également lorsqu'il s'agit du « mini-sommet » observé aux âges de la retraite. La légère augmentation des taux observée après 65 ans vaut surtout pour les hommes; elle apparaît en fait dès l'âge de 55 ans pour les femmes, ce qui est sans doute lié au veuvage, à l'âge de la retraite plus précoce chez les femmes, ou encore au fait qu'elles sont les épouses d'hommes plus âgés qui prennent leur retraite.




18 Andrei Rogers et Frans Willckens (Eds.). Migration and Settlernent. A Multiregional Coraparative Study, Dordrecht (Pays-Bas). D. Reidel Publishing Company, 1986, 496 p., pp. 160-162. [retour au texte]




Ces différences entre le comportement migratoire des hommes et des femmes, même si elles semblent constantes dans le temps19, sont trop faibles pour justifier une analyse séparée des migrants et des migrantes. Cela nous conduirait d'ailleurs rapidement à un nombre tellement élevé de catégories croisées (par sexe, âge, groupe linguistique, région d'origine et région de destination) que le nombre d'observations serait en deçà du seuil statistiquement significatif. Aussi nous abstiendrons-nous dorénavant de considérer la variable sexe dans notre analyse.

5.4.2. Migration et mortalité20

La migration n'est pas seulement un transfert de population, c'est aussi un transfert d'années à vivre par cette population, un transfert d'« espérances de vie ». Pour pouvoir analyser l'impact de la migration sur ces espérances de vie, on a recours à la table multirégionale de mortalité21.




19 Marc Termote, Migration and Seulement : Canada, Laxenburg (Autriche), International Institute for Applied Systems Analysis (IIASA), 1980, 109 p. [retour au texte]

20 Une première discussion des résultats présentés dans cette sous-section ainsi que dans la suivante se trouve dans Marc Termote et Danielle Gauvreau, « Le comportement démographique des groupes linguistiques au Québec pendant la période 1976-1981. Une analyse multirégionale », Cahiers québécois de démographie, vol. 14, n° 1, 1985, pp. 31-57. [retour au texte]

21 Andrei Rogers, Introduction to Multiregional Mathematical Demography, New York, John Wiley and sons, 1975, 203 p.; Frans Willekens et Andrei Rogers, Spatial Population Analysis : Methods and Computer Programs, Laxenburg (Autriche), International Institute for Applied Systems Analysis (IIASA), 1978, 302 p., pp. 21-55. [retour au texte]




Tout comme dans la table traditionnelle (non spatiale, c'est-à-dire sans migration), on suppose que, au fur et à mesure qu'un individu traverse les divers âges de la vie, il est soumis aux conditions de mortalité et de migration observées aujourd'hui (en l'occurrence, en 1976-1981) pour chacun de ces âges. En outre, puisque nous raisonnons dans un système multirégional, il nous faut formuler des hypothèses quant au régime régional de migration et de mortalité à appliquer aux migrants. Nous supposerons qu'un migrant est soumis aux conditions démographiques de la région d'immigration. Sans doute, une telle hypothèse est-elle discutable. Il importe cependant de souligner à cet égard que l'objectif n'est pas de réaliser des prévisions quant au comportement futur d'une population : tout comme dans l'approche traditionnelle, il s'agit de résumer la situation actuelle, plus précisément, de voir les implications futures du comportement présent.

Il n'est évidemment pas possible de présenter ici l'ensemble de la table multirégionale de mortalité d'un système comprenant sept régions. Seuls quelques résultats jugés particulièrement significatifs seront discutés. Une première façon de combiner migration et mortalité est de calculer la probabilité de survivre dans la région de naissance. Le tableau V.13 présente ces probabilités pour trois âges, que l'on peut considérer comme délimitant des étapes importantes dans le cycle de vie d'un individu : 20 ans (entrée sur le marché du travail), 35 ans (mobilité professionnelle et géographique à mi-carrière) et 65 ans (retraite).

On peut ainsi constater que, selon le régime de migration et de mortalité observé entre 1976 et 1981, aucune de nos six régions du Québec ne garderait la moitié de ses nouveau-nés du groupe anglais jusqu'à ce que ces derniers aient atteint leur vingtième année. En d'autres termes, plus de la moitié de ces nouveau-nés anglophones ne contribueront pas à la « force de travail » de leur région de naissance. Au total, 55 % de ces nouveau-nés auraient quitté le Québec pour une autre province (quelques-uns d'entre eux seraient décédés au Québec avant d'arriver à l'âge de 20 ans). Entre 20 et 35 ans, âges où la mobilité spatiale est la plus forte, la grande majorité de ces « survivants » partiraient à leur tour, de sorte qu'il n'en resterait même pas 20 %. Finalement, seule une infime minorité résiderait dans sa région de naissance tout au long de sa vie active. De toutes les régions, ce sont celles de Montréal et des Cantons de l'Est qui manifestent la capacité de rétention la plus élevée, quoique très faible (à peine six ou sept pour cent des nouveau-nés du groupe anglais de ces régions y seraient encore à 65 ans22.




22 Rappelons que ces divers pourcentages, aussi faibles soient-ils, sont encore surestimés, car ils ne tiennent pas compte de l'émigration internationale qui, comme nous l'avons suggéré (tableau V.7), semble relativement importante pour le groupe anglophone. [retour au texte]




Tableau V.13 Probabilité (en %) de survivre
dans la région de naissance,
par région et groupe linguistique,
1976-1981


Quant aux nouveau-nés du groupe français, plus du tiers auraient déjà quitté leur région de naissance avant l'âge de 20 ans, exception faite pour ceux nés dans les régions de Montréal et de l'Intérieur, régions qui parviendraient à en garder environ les trois quarts. Montréal manifeste d'ailleurs une fois de plus la capacité de rétention la plus élevée : près de la moitié des nouveau-nés du groupe français y seraient encore à l'âge de 65 ans, alors que les autres régions (sauf celle de l'Intérieur) n'en garderaient même pas le quart.

C'est cependant auprès du groupe « autre » que la région de Montréal montre la capacité d'absorption la plus forte : près de 90 % des personnes appartenant à ce groupe y seraient encore à 20 ans (contre 77 % pour le groupe français et 45 % pour le groupe anglais), et 55 % y seraient encore à l'âge de leur retraite (contre respectivement 45 % et 6 % pour les deux autres groupes). Toutes les autres régions (sauf la région Nord) manifestent une capacité de rétention moins forte pour les personnes du groupe « autre » que pour celles du groupe français. Il faut également ajouter que si Montréal garde plus facilement les membres du groupe « autre » que ceux du groupe français, il n'en va pas de même pour l'ensemble du Québec : c'est la très faible propension des personnes du groupe « autre » de Montréal à émigrer vers une autre région du Québec qui rend compte de la forte capacité de rétention de Montréal pour ce groupe.

La ventilation de l'espérance de vie selon le lieu de résidence est certes l'un des résultats les plus intéressants de la conjonction entre migration et mortalité. Le tableau V.14 présente, pour chacun des trois groupes linguistiques, et pour chacune des régions, le nombre d'années qu'un individu né dans une région peut espérer vivre dans chacune des régions de notre système régional, en supposant que tout au long de sa vie, il est soumis aux conditions de migration et de mortalité observées en 1976-1981.

L'espérance de vie à la naissance d'un nouveau-né du groupe francophone est quasiment la même quelle que soit sa région de naissance au Québec. On remarquera, en comparant avec les résultats du tableau III.1, que la migration a pour effet d'uniformiser encore plus l'espérance de vie à la naissance : sans migration, celle-ci varie de 71,2 à 72,9 années, au lieu d'un écart de 72,0 à 72,4 années avec migration. Cette homogénéisation spatiale de l'espérance de vie n'est guère surprenante : par définition, si, contrairement à la table traditionnelle (non spatiale), on laisse un individu quitter une région de surmortalité ou de sous-mortalité et qu'on lui applique les conditions de mortalité de la région où il immigre, l'espérance de vie augmentera pour l'individu né dans la région de surmortalité et diminuera pour celui né dans la région de sous-mortalité.

Cette espérance « multirégionale » de vie à la naissance est cependant encore toujours plus faible pour les francophones que pour les anglophones et les allophones (sauf lorsque ces derniers sont nés dans la région Nord ou dans l'Outaouais). L'espérance de vie à la naissance varie en effet, selon les régions du Québec, de 74,5 à 75,0 années pour un anglophone et de 71,6 à 78,1 années pour un allophone. Encore une fois, on peut observer l'effet d'homogénéisation du niveau de l'espérance de vie, à la suite d'une migration : l'espérance de vie « sans migration » varie de 74,9 à 79,7 années pour un anglophone, et de 69,5 à 82,3 années pour un allophone (vu les effectifs réduits, ces derniers chiffres sont cependant sujets à caution).



Tableau V.14 Espérance de vie à la naissance,
selon la région de résidence,
1976-1981


Comme un anglophone né dans le reste du Canada est très peu porté à séjourner au Québec, son espérance de vie « spatialisée » n'est pas significativement différente de son espérance de vie « sans migration » (74,1 années contre 74,2), alors qu'un francophone né dans le reste du Canada perd une année d'espérance de vie s'il émigre au Québec, où les conditions de mortalité sont moins favorables (l'espérance de vie spatiale est de 72,9 années au lieu des 73,8 années de l'espérance de vie « sans migration »).

La prise en compte simultanée de la migration et de la mortalité implique qu'un certain nombre d'années « à vivre » seront en fait vécues en dehors de la région de naissance et de la région de résidence actuelle (pas nécessairement de façon successive, à cause des migrations multiples). Le pourcentage du nombre d'années qu'un nouveau-né peut s'attendre à vivre en dehors de sa région de naissance est un bon indicateur de la capacité de rétention de cette région. Ce pourcentage est présenté dans la dernière colonne du tableau V.14, sous le vocable « part exportée ». Il démontre, une fois de plus, à quel point la région de Montréal domine le système régional québécois (tel que nous l'avons défini). Quel que soit le groupe linguistique considéré, c'est Montréal qui perd le moins d'« années à vivre » 22 % de l'espérance totale de vie d'un nouveau-né du groupe « autre », 29 % de celle d'un nouveau-né du groupe français et 71 % de celle d'un nouveau-né du groupe anglais. Un nouveau-né du groupe français né en dehors de Montréal peut s'attendre à vivre plus de la moitié de sa vie en dehors de sa région de naissance (sauf s'il est né dans la région de l'Intérieur).

Non seulement la région de Montréal perd-elle relativement moins d'« années à vivre » par un nouveau-né francophone, mais encore reçoit-elle l'essentiel des années perdues par les autres régions : un individu né en dehors de Montréal peut espérer vivre à Montréal entre 13 années (s'il est né dans l'Outaouais) et 17 années (s'il est né dans les Cantons de l'Est). Même un francophone né dans le reste du Canada peut s'attendre à vivre 11 années de sa vie à Montréal. Par contre, s'il est né au Québec, ce francophone ne passera que peu d'années (trois à quatre ans) en dehors du Québec, sauf s'il est né dans l'Outaouais. Mais un anglophone né au Québec passerait environ les deux tiers de sa vie en dehors du Québec, soit entre 48 années (s'il est né dans les Cantons de l'Est) et 57 années (s'il est né dans l'Outaouais ou la région Nord); il ne vivrait que de 10 à 22 ans dans sa région de naissance au Québec, et quasiment pas dans une région québécoise autre que celle de sa naissance.

Le Québec fait donc clairement partie de l'« espace de vie » des francophones nés au Canada en dehors de la province : ces derniers peuvent s'attendre à vivre environ 40 % de leur vie au Québec. Par contre, un nouveau-né du groupe anglais ou du groupe « autre » du reste du Canada ne séjournera presque jamais au Québec.

Les implications socio-économiques (et politiques) de ces transferts interrégionaux d'« années à vivre », caractérisés par la dominance de la région de Montréal au sein du système régional québécois et par l'absence d'intégration du Québec dans l'espace de vie des anglophones et allophones du reste du Canada, ne peuvent évidemment pas être sous-estimées. Il ne faut pas oublier qu'une grande partie de ces transferts d'« années à vivre » concernent les étapes du cycle de vie qui, économiquement et démographiquement, sont les plus « productives ». Certaines régions doivent « entretenir » pendant une vingtaine d'années des individus qui ne contribueront que fort peu à la force de production et de reproduction de leur région de naissance. Ce n'est pas le lieu ici d'analyser les conséquences socio-économiques de ce phénomène. Nous pouvons cependant, grâce à notre approche multirégionale, en évaluer ici une incidence démographique, celle qui concerne le renouvellement de la population.

5.4.3. Migration, fécondité et mortalité : le taux spatial de reproduction nette

Tout comme l'espérance de vie peut être ventilée selon la région de résidence où seront vécues ces « années à vivre », de même le taux de reproduction nette peut être décomposé selon la région où résideront les parents au moment de la naissance de leur descendance « attendue » (région que l'on supposera ici la même que la région de naissance de cette descendance). Le tableau V.15 présente, pour chacun des groupes linguistiques et pour chacune des régions de naissance des parents, le taux spatial de reproduction nette, obtenu en combinant les taux de migration, de fécondité et de mortalité observés en 1976-1981.

Comme dans le cas de l'espérance de vie, la migration a pour effet de réduire les disparités régionales dans le taux de reproduction nette alors que le taux de reproduction nette sans migration varie, au Québec, de 0,78 à 1,01 pour les francophones, de 0,62 à 0,99 pour les anglophones, et de 0,96 à 1,70 pour les allophones, ce même taux, calculé avec migration, varie respectivement de 0,81 à 0,94, de 0,76 à 0,83, et de 0,97 à 1,62. Cette homogénéisation spatiale est bien sûr liée à l'hypothèse selon laquelle les migrants adoptent le régime de fécondité de leur région d'immigration.

La migration a ainsi nécessairement pour effet de réduire le taux de reproduction nette des régions à haute fécondité, et d'augmenter celui des régions à faible fécondité. On peut donc constater, par exemple, que sans migration et en négligeant la mortalité, les francophones de la région Nord sont les seuls de ce groupe linguistique à assurer — de justesse — le renouvellement de leur population (le taux brut de reproduction y est de 1,05). La prise en compte de la mortalité ne modifie pas cette constatation (taux net, sans migration, de 1,01). Mais lorsqu'on intègre également la migration, il en résulte que la population francophone née dans la région Nord n'assure plus son propre renouvellement (le taux spatial de reproduction nette baisse à 0,94). Par contre, les anglophones de la région de Montréal, dont le taux sans migration est le plus bas de tous (0,63 ou 0,62 selon que l'on ignore ou non la mortalité), voient augmenter significativement (jusqu'à 0,76) leur taux de reproduction nette lorsqu'on tient compte de la migration. Comme ces anglophones vont surtout séjourner dans le reste du Canada où ils sont soumis à un régime de fécondité plus élevé, leur taux de reproduction s'élève.



Tableau V.15 Taux spatial de reproduction nette,
par région et groupe linguistique,
1976-1981


À cause de la migration, le « renouvellement » d'une population ne se fera pas nécessairement dans la région de naissance de cette population. En fait, l'examen des diagonales principales du tableau V.15 démontre qu'aucun groupe linguistique dans aucune région ne peut espérer, étant donné les conditions de fécondité, de migration et de mortalité observées entre 1976 et 1981, renouveler sa population en faisant appel à la seule population du même groupe linguistique née dans la région. En effet, chaque élément de chacune de ces diagonales est toujours inférieur à l'unité (la seule exception concerne la population du groupe « autre » de la région Nord).

En ce qui a trait plus particulièrement au groupe français du Québec, on peut observer qu'entre 28 % (Montréal) et 52 % (Gaspésie) de la descendance attendue naîtrait en dehors de la région de naissance des parents. Dans la plupart des cas cependant, la région de naissance de cette descendance attendue se situe au Québec même (à l'exception de l'Outaouais, pour lequel un septième de la descendance est attendue en dehors du Québec).

Dans le cas du groupe anglais du Québec, environ les trois quarts de la descendance sont attendus en dehors du Québec (les deux tiers dans le cas des Cantons de l'Est). Le groupe de langue anglaise a donc non seulement un taux de reproduction très faible, mais en outre on peut s'attendre à ce que la plupart des rares enfants des natifs québécois de ce groupe linguistique naissent en dehors du Québec. Dans les conditions de fécondité, de migration et de mortalité observées entre 1976 et 1981, le groupe anglais ne peut certes pas compter sur sa seule population née dans une région pour se renouveler dans cette région : le taux « local » de reproduction nette varie de 0,06 à 0,21! De plus, l'apport d'une descendance anglophone venue d'une autre région du Québec est pratiquement nul, vu la très faible propension des anglophones à migrer entre les régions du Québec.

À cet égard, le groupe « autre » se trouve dans une bien meilleure situation : une fécondité relativement élevée, jointe à une faible émigration, permet à cette population d'atteindre un taux local de 0,82 à Montréal (comparé à un taux de 0,58 pour le groupe français et de 0,20 pour le groupe anglais). Il est évident, cependant, que la prise en compte de la mobilité linguistique ferait baisser significativement les taux « locaux » du groupe « autre ».

Le groupe anglais (pas plus d'ailleurs que le groupe « autre ») ne peut guère compter sur une descendance « importée » du reste du Canada : en moyenne, à peine un pour cent des enfants attendus d'un anglophone du reste du Canada naîtrait au Québec. Même en pondérant pour tenir compte des effectifs en cause, il est clair que le « déficit reproductif potentiel » du groupe anglais du Québec, résultant de l'effet combiné d'une très faible fécondité et d'une très forte émigration des membres de ce groupe, ne pourra pas être compensé — il s'en faut de beaucoup — par un apport du groupe anglais du reste du Canada, du moins sous le régime démographique observé au cours des années 1976-1981.

L'image fondamentale qui se dégage donc de cette analyse des interrelations entre migration, fécondité et mortalité, est que pour le Québec, et sur la base du régime démographique de la période 1976-1981, la migration réduit sans doute les disparités régionales dans le comportement de fécondité et de mortalité, mais que, par contre, elle amplifie l'impact démographique des disparités linguistiques dans ce comportement. Il ne faudrait cependant pas oublier que les résultats que nous avons obtenus ici l'ont été à partir du comportement migratoire observé en 1976-1981. Comme nous l'avons souligné au début de ce chapitre (section 5.1), cette période censitaire est exceptionnelle. Plus particulièrement, les résultats très défavorables obtenus pour le groupe anglophone devraient être considérablement amendés, si l'on en croit du moins les estimations de l'évolution migratoire au cours des dernières années. Seul cependant le recensement de 1986 nous permettra de réviser nos résultats.







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