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La situation démolinguistique du Québec

La situation
démolinguistique
du Québec




Conclusion

« Le passé est ce qui empêche
l'avenir d'être n'importe quoi. »
Jean d'Ormesson, Le vent du soir



Comme l'a montré Keyfitz1, ce qui est le plus important dans une prévision, c'est le point de départ : si les prévisions sont erronées, c'est souvent dû bien plus à une erreur quant à la situation de départ qu'à une erreur dans le système d'hypothèses de prévision. C'est au passé récent que nous nous sommes attachés dans le présent ouvrage, du moins au passé récent « connaissable », celui sur lequel nous disposons d'informations statistiques. Nous n'avons pas cherché à prévoir la situation démolinguistique du Québec en 1986 (le recensement de 1986 nous renseignera très bientôt à ce sujet), ni celle des décennies futures. Nous estimons qu'avant de se lancer dans cette entreprise, il importe de connaître les lignes de force qui se dégagent de l'évolution passée, lignes de force qui peuvent servir à baliser l'avenir, à faire en sorte qu'il ne soit pas « n'importe quoi ».

1. Dans l'ensemble, il est clair qu'on assiste à une lente, mais continuelle érosion du poids du groupe anglais au Québec : le poids de ce groupe (défini en termes de langue maternelle) est passé de 15,0 % en 1931 à 13,8 % en 1951 et à 11,0 % en 1981, et c'est à chaque recensement que cette part a baissé. Le déclin de ce groupe entre 1976 et 1981 n'est donc que la poursuite d'un mouvement de longue période. Ce qui caractérise cependant cette période, c'est l'accélération du déclin et le fait que pour la première fois, le groupe anglais a subi une diminution de ses effectifs en termes absolus (il est toutefois à remarquer que déjà entre 1971 et 1976, c'est-à-dire en dehors des « secousses politiques » vécues en 1966-1971 et 1976-1981, le groupe anglais avait connu un arrêt dans la croissance de ses effectifs). En termes de langue d'usage, le déclin relatif est aussi important (une perte de deux points de pourcentage entre 1971 et 1981, seule période connue), mais le déclin des effectifs en chiffres absolus est moins élevé.

Ce déclin du groupe anglais ne signifie cependant pas qu'en longue période le groupe français renforce sa présence : en fait, celui-ci ne retrouve en 1981 que sa part de 1951, la croissance observée entre 1976 et 1981 étant le renforcement d'un processus amorcé au cours du lustre précédent.




1 Nathan Keyfitz, « The bruits of Population Forecasting », Population and Developrnent Review, vol. 7, n° 4, 1984, pp. 579-594. [retour au texte]




En longue période, le groupe français semble connaître plutôt un processus cyclique, avec des creux en 1931 (79,7 %) et 1971 (80,7 %) et des sommets en 1951 (82,5 %) et 1981 (82,4 %), ce dernier sommet étant bien sûr sous réserve des résultats du (des) prochain(s) recensement(s). Ces résultats sont les mêmes si l'on considère la langue d'usage plutôt que la langue maternelle.

C'est bien sûr l'évolution du groupe de langue « autre » qui rend compte de ces divergences dans les tendances de longue période des groupes français et anglais. Depuis 1951, ce groupe — par ailleurs fort hétérogène — renforce continuellement son poids dans la structure démolinguistique du Québec, sa part passant de 3,7 % en 1951 à 6,6 % en 1981, avec cependant un léger arrêt entre 1971 et 1976, et d'une manière générale, un essoufflement de sa progression sur l'ensemble de la dernière décennie. En termes de langue d'usage, l'évolution est la même, mais à des niveaux nettement plus bas.

2. La dynamique démographique de chacun des trois groupes linguistiques est très différente. Voyons d'abord le comportement du groupe anglais.

Au cours de la période 1976-1981, suite à un déclin de la fécondité amorcé bien avant les autres groupes, et malgré des conditions de mortalité relativement favorables (surtout pour la mortalité infantile), le groupe anglais (défini selon la langue d'usage) a connu, en termes d'accroissement naturel, une situation proche de la « croissance zéro » : en moyenne, le nombre annuel de naissances a dépassé le nombre de décès d'à peine 3 000 unités, ce qui représente un taux annuel de croissance négligeable (0,3 %). Si le groupe anglophone du Québec avait connu au cours de cette période un accroissement naturel proportionnellement égal à celui du groupe francophone (ce qui aurait représenté un gain de 40 000 unités), celui-ci aurait permis de compenser son déficit « non naturel » résultant de la combinaison d'un important déficit migratoire et d'un gain considérable sur le plan des transferts linguistiques (voir tableau 1.4).

Même si demain ce déficit « non naturel » se trouvait réduit à zéro — ce qui est d'ailleurs fort possible étant donné ce que l'on sait de l'évolution récente des migrations interprovinciales (voir graphique V.1), de l'attraction que l'anglais a continué à exercer sur les autres groupes linguistiques (voir section 4.3.6) et du contexte sociopolitique actuel — même dans cette situation conjoncturelle plus favorable, le groupe anglophone poursuivrait son déclin. En effet, avec le vieillissement accéléré d'une population (surtout féminine) déjà relativement vieille, même si la fécondité des anglophones cessait de baisser, il faudrait s'attendre à ce que de plus en plus le nombre de décès parmi les anglophones dépasse celui des naissances.

Tout ceci démontre bien que, au-delà des à-coups conjoncturels (d'origine essentiellement « politique »), le problème démographique du groupe anglophone est fondamentalement un problème structurel, de longue période, lié à son comportement de fécondité depuis plusieurs générations. Ce problème structurel se trouve renforcé, surtout en périodes de « tension » politique, par un problème socioculturel tout aussi structurel, qui fait que le Québec ne semble guère faire partie de l'espace migratoire des anglophones du reste du Canada, alors que ce dernier fait manifestement partie de celui des anglophones du Québec. L'hémorragie que ce groupe subit en permanence (sauf peut-être au cours des toutes dernières années) par suite de ses échanges migratoires inégaux avec le reste du Canada, fut particulièrement grave pendant les années 1977-1979, avec des effets induits, en termes démographiques (transferts d'enfants à naître) et socio-économiques (transferts d'années — souvent les plus productives — à vivre), qui peuvent être considérables (section 5.4). Comme le groupe anglophone ne bénéficie guère des migrations internationales (du moins directement), il ne reste que les transferts linguistiques pour freiner le processus structurel et cumulatif de déclin. Au total, la tendance de fond est donc clairement à la baisse. Le phénomène est commun à toutes les régions du Québec, avec cependant, par le jeu surtout des migrations intraprovinciales, une concentration croissante de la population anglophone dans la région de Montréal-Îles.

3. Si le groupe français a pu poursuivre la croissance de ses effectifs et retrouver en 1981 la part qu'il occupait en 1951 dans la population totale du Québec, cela est dû uniquement à son accroissement naturel. Ce groupe semble avoir atteint une situation de quasi-équilibre dans ses relations migratoires avec le reste du Canada aussi bien qu'avec le reste du monde, de même que dans ses échanges (transferts linguistiques) avec les autres groupes linguistiques du Québec. Cet équilibre migratoire interprovincial est surtout un équilibre d'inertie, en ce sens que le reste du Canada ne semble pas plus faire partie de l'espace de vie des francophones du Québec, que le Québec ne semble faire partie de celui des anglophones du reste du Canada.

Sans doute le groupe francophone connaît-il par rapport aux autres groupes un régime de mortalité nettement plus défavorable. Mais ce désavantage est compensé par une structure par âge qui est restée relativement jeune. Cette population plus jeune a eu pendant longtemps un comportement de fécondité beaucoup plus favorable à la croissance que la population anglophone. Aujourd'hui cependant, la fécondité présente une tendance à la baisse nettement plus forte pour les francophones que pour les anglophones (voir tableaux III. 9 et III.10) : en fait, les Montréalaises francophones avaient déjà rejoint en 1981 le très bas niveau de fécondité de leurs concitoyennes anglophones. Si, comme par le passé, les francophones des autres régions devaient s'aligner sur le comportement des Montréalaises, le groupe français perdrait rapidement ce qui représente son seul « avantage » démographique par rapport au groupe anglais. Mais cet avantage est tout relatif : comme pour les anglophones, le taux de fécondité des francophones est nettement inférieur au niveau assurant le renouvellement de la population, et ce, dans toutes les régions. Il en résulte que, en conjonction avec le vieillissement de sa population, qui bien sûr en est — au moins partiellement — le corollaire, l'accroissement naturel des francophones ne tardera pas, pour ce groupe également, à devenir négatif. Non seulement le groupe français semble-t-il être sur le point de perdre le seul avantage démographique qu'il détenait sur le groupe anglophone, mais en outre il est en train de perdre son unique source de croissance.

Au niveau régional, il faut souligner que si les Québécois francophones ne se montrent en général guère enclins à quitter leur province (la seule exception concerne ceux de l'Outaouais, à cause surtout de la proximité d'Ottawa et du bassin franco-ontarien), ils sont par contre plus mobiles que les deux autres groupes lorsqu'il s'agit de migrations à l'intérieur du Québec, avec cependant une nette tendance à l'équilibre des échanges interrégionaux. Bien que la région de Montréal continue à dominer le système régional (voir tableau V.9), on observe en effet un déclin marqué de son pouvoir d'attraction (tableau V.1).

Il semble bien que cette évolution soit liée au processus très net de désurbanisation qu'a connu le Québec au cours des années soixante-dix.

4. Contrairement aux autres groupes linguistiques, le groupe allophone du Québec ne voit pas sa croissance dominée par l'un ou l'autre phénomène démographique particulier. En effet, au contraire de ce que nous avons observé pour le groupe anglophone, l'accroissement naturel du groupe allophone est important : en 1976-1981, il représentait plus de la moitié de la croissance totale (voir tableau 1.4). Le taux d'accroissement naturel de ce groupe est le plus élevé des trois (il est même le triple de celui du groupe anglophone). Des trois groupes, c'est le groupe allophone qui connaît la fécondité la plus élevée (partout suffisante pour assurer le renouvellement de sa population, sauf à Montréal), et partout (sauf dans les régions à forte présence amérindienne ou inuit) la mortalité la plus basse (quoique celle-ci soit sans doute sous-estimée).

Mais ce groupe bénéficie également largement de ses échanges migratoires avec le reste du monde (c'est — et de loin — le groupe qui en profite le plus, absorbant à lui seul environ les deux tiers du gain total). Par contre, le groupe allophone est déficitaire dans ses échanges avec le reste du Canada, mais ce déficit est relativement faible. C'est du côté des transferts linguistiques que se trouve la source principale de déperdition, mais en l'absence de données sur la mobilité linguistique d'une période déterminée, il est difficile d'en estimer le niveau et l'orientation. Il n'est cependant pas exclu (du moins pour la période 1976-1981) que ce déficit puisse être supérieur à l'accroissement naturel (voir section 1.2), ce qui ferait renforcer encore plus l'importance de l'immigration internationale pour l'évolution future de ce groupe. Quant à l'orientation de ces transferts linguistiques, les indices sont contradictoires : on peut observer une attraction plus forte du français auprès des immigrants récents (section 4.4.1), cependant que l'anglais garde son attrait auprès de ceux ayant déjà effectué un transfert vers l'anglais et auprès de leurs enfants (sections 4.3.5 et 4.3.6).

Devant ce caractère « multiforme » de l'évolution démographique du groupe allophone (multiforme en ce sens que chacune des sources de la croissance joue un rôle important), il est difficile de dégager, à partir des tendances passées, une orientation claire en ce qui concerne les implications de longue durée. On peut quand même trouver quelques indices.

Il semble bien que, tout comme les francophones par rapport aux anglophones, les allophones soient en train de perdre l'avantage de fécondité qu'ils détenaient sur les deux autres groupes : en 1981, les allophones de Montréal avaient déjà réduit leur fécondité au bas niveau manifesté par l'ensemble des francophones du Québec (voir tableau III.10). Une telle évolution, conjuguée avec le vieillissement de la population qu'elle entraîne (et en 1981, la population allophone était déjà de loin la plus « vieille » — voir tableau II.4), ne peut que réduire rapidement l'accroissement naturel de ce groupe. Au vu de l'évolution récente de la politique d'immigration, il n'est cependant pas exclu que la baisse de l'accroissement naturel puisse être compensée par des gains plus importants du côté des échanges migratoires avec le reste du monde. Le problème est alors de savoir si ces éventuels gains internationaux permettront également de couvrir les pertes dues aux transferts linguistiques futurs. Mais là, on entre très vite dans le domaine de la spéculation.

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Une fois résumées les tendances « lourdes » dans lesquelles se situe le comportement démolinguistique observé au cours de la période 1976-1981, on peut tenter de quantifier les implications de longue période de ce comportement : où en serions-nous aujourd'hui (et où en serons-nous demain) si le comportement observé entre 1976 et 1981 n'avait pas changé depuis? Se poser une telle question n'est évidemment pas un exercice prévisionnel (puisque de nombreux indices nous révèlent que ce comportement s'est modifié), mais c'est une façon d'analyser le comportement de 1976-1981; c'est aussi, comme on le verra, une manière de baliser le futur.

Supposons donc que le régime de fécondité, de migration interrégionale et de mortalité observé en 1976-1981 dans chacune de nos six régions du Québec et dans le reste du Canada, demeure constant, et ce pour chacun des trois groupes linguistiques. Nous avons pu montrer qu'un tel comportement a des implications considérables en termes de transferts d'« années à vivre » et d'« enfants à naître ». Ainsi, un francophone né au Québec en dehors de Montréal peut s'attendre à vivre plus de la moitié de sa vie en dehors de sa région de naissance, mais (sauf s'il est né dans l'Outaouais) il restera pour l'essentiel au Québec, alors qu'un anglophone ne vivrait que de 10 à 20 ans dans sa région de naissance au Québec et quasiment pas dans une région québécoise autre que celle de sa naissance (il vivrait en fait les deux tiers, voire les trois quarts de sa vie dans le reste du Canada).

En outre, aucun groupe linguistique, dans aucune région (sauf les allophones de la région Nord), ne peut espérer, sur la base du comportement de 1976-1981, renouveler sa population en faisant appel à la seule population du même groupe linguistique née dans la région. Pour le groupe francophone, entre 28 % (Montréal) et 52 % (Gaspésie) de la descendance attendue naîtrait en dehors de la région de naissance des parents, mais pour l'essentiel au Québec, tandis que pour le groupe anglophone, environ les trois quarts de la descendance attendue naîtraient en dehors du Québec. La migration amplifie donc l'impact démographique des disparités linguistiques dans le comportement de fécondité (et de mortalité). Sans doute la migration a-t-elle fortement diminué depuis 1976-1981, et par conséquent ce type d'impact induit a dû se réduire également, mais il ne faut pas oublier que la fécondité a également continué à décliner, de sorte qu'au total le renouvellement « local » de la population d'un groupe linguistique donné n'est sans doute pas plus assuré aujourd'hui qu'il ne l'était hier : un pourcentage plus élevé de la descendance attendue naîtra sans doute dans la région de naissance des parents, mais cette descendance attendue sera elle-même réduite.

On peut également se demander ce que le comportement de 1976-1981 implique pour les effectifs futurs de chaque groupe linguistique. C'est à un tel exercice de simulation que nous nous livrerons pour conclure cet ouvrage. Il ne s'agit évidemment pas de prévoir ce que pourrait être le futur démolinguistique du Québec, mais plutôt de voir ce qu'il ne sera pas (puisque, depuis 1976-1981, le comportement a changé), c'est-à-dire de chercher des balises, des seuils de vraisemblance (ou d'invraisemblance, selon le point de vue qu'on choisit...).

Puisque les estimations du comportement d'émigration internationale sont très peu fiables et qu'il est plutôt hasardeux de prévoir l'immigration internationale, et puisqu'on ne dispose d'aucune information sur les transferts linguistiques effectués au cours d'une période donnée, nous adopterons, dans une première étape, l'hypothèse extrême selon laquelle, pour chaque groupe linguistique, la somme du solde des échanges migratoires internationaux et du solde des transferts linguistiques est nulle. Notre ensemble d'hypothèses implique donc que nos résultats devraient tendre à surestimer l'effectif des francophones (puisque leur fécondité a sans doute continué à décroître) et à sous-estimer nettement celui des anglophones (puisque leur déficit migratoire s'est apparemment résorbé de façon significative et que ce groupe a quasi certainement continué à bénéficier des transferts linguistiques). Quant au groupe allophone, le fait de négliger la migration internationale signifie que nous sous-estimons ses effectifs futurs, mais ceci est compensé par l'hypothèse d'un solde des transferts linguistiques égal à zéro : étant donné ce que nous avons observé pour la période 1976-1981, on devrait en conclure qu'au total nous sous-estimons les effectifs allophones.

Les chiffres du groupe francophone représenteraient donc une borne supérieure, ceux des groupes anglophone et allophone une borne inférieure, et c'est à ce titre de « borne » que les résultats que nous présentons maintenant doivent être interprétés. En l'absence d'informations fiables sur le comportement de 1981-1986, nous ne pouvons pas prévoir de façon rigoureuse ce qui pourrait se passer dans le proche futur, mais au moins nous pouvons déjà dire (avec un niveau de certitude assez élevé) ce que celui-ci ne sera pas.

Avec les hypothèses utilisées, le comportement démolinguistique de 1976-1981 implique que la part du Québec dans la population totale du Canada passerait de 26,5 % (en 1981) à 24,9 % en 2001 et 24,1 % en 2021, pourcentages qui constituent sans doute une surestimation étant donné l'hypothèse d'un solde nul des migrations internationales (celles-ci bénéficient en réalité surtout au « reste du Canada »).

Le Québec verrait donc se réduire sa part dans la population canadienne, niais en même temps il se franciserait. Avec un solde nul des migrations internationales et des transferts linguistiques, la part des francophones passerait de 82,5 % (en 1981) à 88,0 % en 2001 et à 90,6 % en 2021. Ces chiffres représentent cependant des bornes supérieures plutôt utopiques. Supposons en effet que le solde des migrations internationales et des transferts linguistiques ne soit pas nul, mais plutôt, pour chacun des groupes linguistiques, égal à celui estimé pour 1976-1981 (voir chapitre 1). Dans ce cas, la part des francophones serait en 2001 de 83,6 % (au lieu de 88,0 %) et en 2021 de 84,4 % (au lieu de 90,6 %), un gain de moins de deux points de pourcentage sur 40 ans (de 1981 à 2021).

On remarquera que notre chiffre de 83,6 % pour l'an 2001 se situe à l'intérieur de la « fourchette » des trois scénarios les plus plausibles proposés par Réjean Lachapelle et Jacques Henripin2 (le quatrième scénario, qui entraîne une diminution de la part des francophones, étant hautement improbable) : ces auteurs obtenaient sur la base de ces trois scénarios un pourcentage de francophones variant entre 82,6 % et 86,5 % en l'an 2001. Plus récemment, Jacques Henripin3 estimait que la part des francophones au Québec pourrait atteindre 84,2 % en l'an 2001. Enfin, plus récemment encore, Michel Paillé4 a fait remarquer que si, parmi les différents scénarios proposés par Lachapelle et Henripin, on adoptait celui qui a correctement prévu le pourcentage de francophones observé en 1981, on obtiendrait un chiffre de 84,3 % en 2001.

Si l'on considère ces diverses estimations, remarquablement convergentes, il semble donc bien que la part des francophones dans la population québécoise pourrait au début du siècle prochain être voisine de 84 %. En d'autres termes, dans un avenir prévisible, le Québec ne pourra pas devenir francophone à 90 %, de la même manière que le reste du Canada est déjà (ou presque) anglophone à 90 %.

Toujours avec un solde des migrations internationales et des transferts linguistiques égal à zéro, et en supposant que le comportement de 1976-1981 se soit maintenu, la part du groupe anglophone baisserait de 12,7 % (en 1981) à 7,4 % en 2001 et à 4,9 % en 2021, tandis que celle du groupe allophone décroîtrait lentement de 4,8 % en 1981 à 4,5 % en 2021. En d'autres termes, ces deux groupes tendraient à avoir le même poids dans la population totale. Il s'agit cependant ici de bornes inférieures vraiment extrêmes, pour ne pas dire invraisemblables, car avec des soldes de migrations internationales et de transferts linguistiques égaux à ceux de 1976-1981, on se retrouverait à 11 % d'anglophones en 2001 et 10 % en 2021, et un pourcentage d'allophones se stabilisant autour de 5,5 %. Donc, même si le comportement démographique observé entre 1976 et 1981 se poursuivait pendant 40 ans, c'est-à-dire, même si, entre autres, l'hémorragie migratoire des anglophones vers le reste du Canada s'était maintenue, le groupe anglophone représenterait environ 10 % de la population québécoise en 2021.




2 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, La situation démolinguistique au Canada, évolution passée et prospective, Montréal, L'Institut de recherches politiques, 1980, xxxii - 391 p., p. 301. [retour au texte]

3 Jacques Henripin, La population québécoise de langue anglaise : une projection démolinguistique : 1971-2001, Montréal, Alliance Québec, 1984, 21 p., p. 18. [retour au texte]

4 Michel Paillé, Aspects démolinguistiques de l'avenir de la population du Québec, Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », n° 53, 1986, 71 p., p. 43. [retour au texte]




Mais au-delà des pourcentages, il y a les effectifs, et à cet égard plusieurs tendances importantes se dégagent. Avec le régime démographique de 1976-1981, donc avec une fécondité plus élevée que celle que l'on connaît depuis, et en supposant que le solde des migrations internationales observé (ou plutôt, estimé) durant cette période reste constant au cours des périodes suivantes, on aboutit à un déclin des effectifs de la population québécoise à partir de la deuxième décennie du xxr siècle, soit dans environ 25 ans.

Pour le groupe anglophone, un tel déclin des effectifs ne serait pas nouveau. Il serait en fait la poursuite d'un mouvement qui s'était déjà manifesté dans les années soixante-dix. Mais cette fois, ce serait un accroissement naturel de plus en plus négatif (et non plus seulement le déficit migratoire) qui deviendrait le principal responsable du déclin. Cette diminution des effectifs anglophones serait rapide surtout en dehors de la macrorégion Outaouais-Montréal-Cantons de l'Est, c'est-à-dire que le processus de concentration des anglophones dans les régions où ils sont le moins minoritaires, observé au cours des années soixante-dix, se poursuivrait. Vers l'an 2020, le groupe francophone commencerait à son tour à connaître un déclin de ses effectifs, tandis que le groupe allophone continuerait à croître encore très légèrement.

Dans l'hypothèse où la somme du solde des migrations internationales et du solde des transferts linguistiques serait nulle pour chacun des groupes linguistiques, c'est au début du XXIe siècle, c'est-à-dire dans une quinzaine d'années, que la population québécoise commencerait à voir ses effectifs baisser (on notera que certains scénarios du Bureau de la statistique du Québec font également baisser les effectifs de la population québécoise dès le tournant du siècle). Seul le groupe francophone connaîtrait alors encore une (légère) croissance, pour une dizaine d'années environ.

On peut donc conclure de cet exercice que dans les décennies à venir, sur la base du comportement démographique observé en 1976-1981, le Québec devrait se franciser davantage. Mais la progression du groupe francophone devrait être relativement lente, puisque de 1981 à 2021, la part de ce groupe passerait de 82,5 % à 84,4 %, même en supposant que la très forte propension des anglophones à quitter le Québec, observée entre 1976 et 1981, se poursuivrait pendant 40 ans. Comme cette propension a apparemment fortement baissé depuis lors, et étant donné la convergence des taux de fécondité vers les bas taux du groupe anglophone, on peut estimer que le gain de deux points de pourcentage pour le groupe francophone, tel qu'obtenu par extrapolation du comportement de 1976-1981, est en fait surévalué.

Mais si, selon toute probabilité, on parlera de plus en plus le français au Québec, ce sont des Québécois de moins en moins nombreux (et de plus en plus vieux) qui le parleront. Tant qu'on est dans un contexte global de croissance (réelle et anticipée), il est sans doute assez normal de privilégier les proportions. Mais aujourd'hui, devant la décroissance démographique qui s'annonce pour tous les groupes linguistiques, le problème premier est celui des nombres. La question n'est plus seulement de savoir si le Québec parlera encore le français dans quelques générations, mais aussi combien il restera de Québécoises et de Québécois à le parler.







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