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L'usage du français au travail : Situation et tendances

L'usage
du français
au travail
Situation et tendances

Paul Béland


4 Les opinions

Les opinions des travailleurs à l'égard des questions linguistiques peuvent être liées aux résultats du processus de francisation. Dans la mesure où ils favorisent un objectif de francisation, ils opposent ont moins de résistance à la démarche entreprise et les efforts consentis auront plus de chance de porter fruit. Par ailleurs, l'évolution des opinions peut refléter l'évolution du statut du français sur le marché du travail. Nous présenterons d'abord les opinions des francophones, puis celles des anglophones dans une perspective comparative et nous chercherons à voir où les allophones se situent par rapport aux francophones et aux anglophones.

LES OPINIONS DES FRANCOPHONES

Le tableau IV.1 présente les distributions en pourcentage des opinions des francophones sur 14 questions. Nous les commenterons brièvement en utilisant à l'occasion des tableaux complémentaires. Les quatre premières peuvent être liées à un objectif général dont il a été question précédemment : « le français, langue commune de tous les Québécois ». Cet objectif est largement répandu comme en font foi les réponses à ces questions : 95 % des répondants se disent d'accord avec les deux premiers items, « l'immigrant qui s'établit au Québec devrait apprendre le français en premier » et « toute personne qui demeure au Québec devrait savoir parler le français », et 88 % sont au moins plutôt d'accord pour que le français soit la « langue du travail au Québec ». Quatre-vingt-un (81 %) pensent (tout à fait ou plutôt d'accord) que « la seule façon pour les francophones de conserver leur culture, c'est d'exiger de parler français en toute occasion au Québec ». Le pourcentage de personnes qui approuvent tout à fait ce dernier énoncé, qui indique d'ailleurs une position plus radicale, est plus faible que dans le cas des propositions précédentes.

Les opinions exprimées aux trois premiers énoncés sont suffisamment cohérentes pour nous permettre de les combiner de façon à former un seul indicateur1 qui peut représenter leur appui à l'objectif général « le français, langue commune de tous les Québécois », et ainsi situer les répondants au regard de ce grand thème. Le tableau IV.2 présente cette distribution. On y constate que 83 % des répondants appuient fortement cet objectif : ils sont tout à fait d'accord avec deux ou trois des énoncés; 12 % adoptent une position intermédiaire : ils sont au moins plutôt d'accord avec deux ou trois des énoncés; enfin, 5 % rejettent l'objectif, étant plutôt ou tout à fait en désaccord avec deux ou trois des énoncés. Cet indicateur montre d'une part qu'il s'agit d'une orientation bien définie puisque les réponses à ces trois questions qui ont un contenu convergent sont fortement lices entre elles et, d'autre part, que l'objectif de francisation est bien ancré.

L'adhésion à cet objectif général ne signifie par pour autant un rejet de la langue anglaise. Ainsi, 73 % sont au moins plutôt d'accord avec l'énoncé « puisque le Québec fait partie de l'Amérique du Nord, il faudra toujours que les Québécois sachent parler l'anglais » (ligne « Total » du tableau IV.3). De plus, même parmi ceux qui adhèrent le plus fermement à l'orientation générale, 72 % sont d'accord avec cet énoncé.

 

Tableau IV.1

LES OPINIONS
FRANCOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


 

Tableau IV.2

POURCENTAGE DE LA MAIN-D'ŒUVRE
SELON L'APPUI À L'OBJECTIF GÉNÉRAL
« LE FRANÇAIS, LANGUE COMMUNE DE TOUS LES QUÉBÉCOIS »

FRANCOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


 

Tableau IV.3

« PUISQUE LE QUÉBEC FAIT PARTIE DE L'AMÉRIQUE DU NORD, IL FAUDRA TOUJOURS QUE LES QUÉBÉCOIS SACHENT PARLER L'ANGLAIS » SELON L'INDICATEUR « LE FRANÇAIS, LANGUE COMMUNE DE TOUS LES QUÉBÉCOIS »
FRANCOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Trois énoncés liaient la Charte de la langue française (« loi 101 ») à l'économie du Québec : « La loi 101 nuit à l'économie du Québec2 », « La loi 101 compromet la santé économique des entreprises » et « La loi 101 éloigne les investisseurs étrangers ». Environ 32 % des répondants sont au moins plutôt d'accord avec ces énoncés et 68 % les rejettent. Toutefois, la cohérence des réponses obtenues à ces trois questions est insuffisante pour permettre la construction d'un indicateur, ce qui laisse croire que les répondants structurent difficilement leur opinion sur ce sujet ou que les questions ne permettent pas de la saisir précisément.

Il demeure intéressant d'examiner ces opinions sur la Charte de la langue française et l'économie en fonction du statut accordé au français d'une part comme « langue des affaires et de la finance » et d'autre part comme langue de la « technique moderne ». Est-ce qu'une loi destinée à promouvoir le français nuit à l'économie parce que le français n'est pas jugé efficace dans le domaine du travail? Constatons d'abord (tableau IV.1) qu'une forte majorité est en désaccord avec les deux affirmations considérées : 70 % ne croient pas que « l'anglais devra inévitablement demeurer la langue des affaires et de la finance au Québec » et 76 % ne sont pas d'avis que « le français ne se prête pas aux exigences de la technique moderne ». Les tableaux IV.4 et IV.5 montrent que la perception du statut de la langue est liée aux contraintes économiques attribuées à la loi 101 : 42 % de ceux qui pensent que l'anglais demeurera la langue des affaires pensent également que « la loi 101 compromet la santé économique des entreprises », alors que ce pourcentage est de 22 % parmi ceux qui n'accordent pas ce statut à l'anglais; 48 % de ceux qui affirment que « le français ne se prête pas aux exigences de la technique moderne » pensent que la loi 101 nuit aux entreprises, alors que ce pourcentage est de 21 % lorsqu'on n'oppose pas langue française et technique.

 

Tableau IV.4

« LA LOI 101 COMPROMET LA SANTÉ ÉCONOMIQUE DES ENTREPRISES » SELON « L'ANGLAIS DEVRA INÉVITABLEMENT DEMEURER LA LANGUE DES AFFAIRES ET DE LA FINANCE AU QUÉBEC » FRANCOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989a


 

Tableau IV.5

« LA LOI 101 COMPROMET LA SANTÉ ÉCONOMIQUE DES ENTREPRISES » SELON « LE FRANÇAIS NE SE PRÊTE PAS AUX EXIGENCES DE LA TECHNIQUE MODERNE »
FRANCOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989a


En général, on pense que la Charte de la langue française favorise la qualité du français : 86 % sont au moins plutôt d'accord avec l'énoncé « La loi 101 permet d'améliorer la qualité du français au Québec » et 90 % croient que cette loi accroît son usage en milieu de travail. La Charte est donc jugée efficace quant à la promotion du français, tant du point de vue de son statut que de sa qualité.

Pour une très forte majorité (90 %), « même aujourd'hui, l'intervention du gouvernement provincial est nécessaire pour que le français soit la langue de travail au Québec ». Cependant, 35 % croient que « la bonne volonté des entreprises est suffisante pour assurer l'avenir du français comme langue de travail ». Ces deux pourcentages laissent voir qu'une partie des répondants croient à la fois que l'intervention du gouvernement est nécessaire et que la bonne volonté des entreprises est suffisante. Cette contradiction3, tout au moins apparente, semble relever d'un conflit réel ou perçu entre deux objectifs, d'une part, la volonté de faire du français la langue du travail et, d'autre part, la santé économique. Les tableaux IV.6 et IV.7 tendent à appuyer cette hypothèse. Le premier montre qu'une plus forte proportion de ceux qui veulent faire du français la langue du travail croient que l'intervention du gouvernement est encore nécessaire : 84 % de ceux qui sont tout à fait d'accord avec l'énoncé « Le français doit être la langue de travail au Québec » appuient une intervention gouvernementale, alors que ce pourcentage est de 36 % parmi ceux qui sont en désaccord avec cette proposition. Le deuxième illustre la relation entre la perception de l'effet de la Charte de la langue française sur l'économie des entreprises et la confiance accordée à ces entreprises. On constate que 51 % de ceux qui croient à un impact négatif de la Charte font confiance à la bonne volonté des entreprises contre 24 % parmi ceux qui pensent que la Charte ne nuit pas.

 

Tableau IV.6

« MÊME AUJOURD'HUI, L'INTERVENTION DU GOUVERNEMENT PROVINCIAL EST NÉCESSAIRE POUR QUE LE FRANÇAIS SOIT LA LANGUE DU TRAVAIL AU QUÉBEC » SELON « LE FRANÇAIS DOIT ÊTRE LA LANGUE DE TRAVAIL AU QUÉBEC »
FRANCOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989a


Tableau IV.7

« LA BONNE VOLONTÉ DES ENTREPRISES EST SUFFISANTE POUR ASSURER L'AVENIR DU FRANÇAIS COMME LANGUE DU TRAVAIL » SELON « LA LOI 101 COMPROMET LA SANTÉ ÉCONOMIQUE
DES ENTREPRISES »

FRANCOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989a


La contradiction apparente entre le désir d'une intervention gouvernementale et la confiance dans la bonne volonté des entreprises relève donc en bonne partie des deux objectifs mentionnés : d'une part, lorsqu'on songe à la volonté de faire du français la langue du travail, on désire davantage l'action du gouvernement et, d'autre part, lorsqu'on croit qu'une législation linguistique peut entraîner des conséquences économiques, on est plus disposé à laisser le champ libre aux entreprises. Retenons que l'ensemble des raisons qui amènent les répondants à favoriser l'une ou l'autre de ces options incitent davantage de travailleurs à privilégier l'intervention du gouvernement provincial : 90 % disent qu'elle est nécessaire, alors que 35 % croient que la bonne volonté des entreprises est suffisante.

En résumé, 95 % des francophones appuient l'objectif de francisation du Québec et environ 70 % n'opposent pas langue française, langue des affaires et langue de la technique. L'intervention du gouvernement en matière linguistique est très largement demandée : 90 % affirment qu'elle est nécessaire. En outre, cette intervention est liée à l'importance accordée au « français langue du travail ». Lorsque cet objectif est considéré comme important, l'intervention du gouvernement provincial est plus instamment demandée. À l'inverse, la crainte de conséquences économiques négatives amène les répondants à favoriser la bonne volonté des entreprises et à minimiser la nécessité de l'intervention gouvernementale. Finalement, 68 % des francophones ne croient pas à ces effets négatifs de la Charte.

LES OPINIONS DES ANGLOPHONES

Le tableau IV.8 présente les opinions des anglophones sur les questions dont nous avons déjà fait état pour les francophones. (Les distributions en pourcentage des francophones sont reprises et inscrites en petits caractères.) Cette comparaison des francophones et des anglophones nous apparaît particulièrement intéressante, car elle met en relief des divergences importantes et aide, à ce titre, à comprendre le débat linguistique parfois passionné. Ces questions touchent des dimensions fondamentales et les résultats obtenus nous amènent à croire que les débats sur des questions particulières comme la langue du travail, la langue des services commerciaux ou la langue des services de santé ne peuvent se comprendre si on les considère isolément. Chacune de ces dimensions de la vie publique des Québécois n'est qu'une facette d'une même réalité, l'identité linguistique du Québec.

Une forte majorité d'anglophones et de francophones donne son accord à une première affirmation concernant l'orientation générale, « le français, langue commune de tous les Québécois » : 81 % des anglophones et 95 % des francophones sont tout à fait ou plutôt d'accord avec l'énoncé « Toute personne qui demeure au Québec devrait savoir parler le français ». Cependant, les francophones sont nettement plus convaincus : 83 % sont tout à fait d'accord contre 53 % des anglophones. Une majorité des deux communautés répond aussi positivement au deuxième énoncé « L'immigrant qui s'établit au Québec devrait apprendre le français en premier » (anglophones : 72 %, francophones : 96 %). Par contre, les deux groupes se dissocient lorsqu'il est question de la langue du travail : 40 % des anglophones et 88 % des francophones pensent que « le français devrait être la langue du travail au Québec ». L'intensité de l'appui varie aussi considérablement : 13 % des anglophones et 68 % des francophones sont tout à fait d'accord. Si l'on considère l'appui marqué à l'énoncé concernant la connaissance du français, l'appui plus mitigé concernant l'apprentissage du français par les immigrants et le rejet du français comme langue du travail, il semblerait que les anglophones appuieraient l'orientation générale à l'exception de la langue du travail. En d'autres termes, tant qu'il est question de culture générale, il y aurait un appui, mais l'assentiment fait problème lorsqu'il est question d'un élément concret de la vie quotidienne. Il faut dire qu'il s'agit d'un élément particulièrement important, fortement lié au statut social et au revenu des individus. On remarquera également que 37 % des anglophones se disent tout à fait en désaccord. Ainsi, 40 % sont au moins d'accord et le même pourcentage s'y oppose fortement. Il semble qu'il n'y a pas de consensus dans la communauté anglophone relativement à la question fondamentale, « le français, langue du travail ».

Étant donné le rejet du français comme langue du travail, l'indicateur synthétique présenté pour les francophones ne peut être construit pour les anglophones4. C'est dire que les divergences d'opinions ne reposent pas que sur l'accord ou le désaccord avec certains énoncés mais, plus fondamentalement, sur les relations que les individus des deux communautés établissent entre les diverses dimensions de la réalité sociale.

L'opposition entre anglophones et francophones ressort également au sujet de l'affirmation la plus radicale « La seule façon pour les francophones de conserver leur culture, c'est d'exiger de parler français en toute occasion au Québec » : 79 % des anglophones s'y opposent et 81 % des francophones y sont favorables.

Les opinions relatives aux conséquences économiques de la Charte de la langue française sur l'économie divergent aussi profondément : environ 68 % des francophones ne croient pas que cette loi entraîne des conséquences négatives, tandis que 72 % des anglophones sont d'accord avec ces énoncés.

 

Tableau IV.8

LES OPINIONS
FRANCOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989
(FRANCOPHONES EN PETITS CARACTÈRES)


L'attribution des rôles au gouvernement et à l'entreprise dans la promotion du français comme langue de travail diffère aussi : 49 % des anglophones croient que « même aujourd'hui l'intervention du gouvernement provincial est nécessaire », alors que ce pourcentage est de 90 % pour les francophones. Lorsqu'il est question de faire confiance à la « bonne volonté des entreprises » les positions s'inversent : les anglophones leur font davantage confiance (55 %) que ne le font les francophones (35 %). Les anglophones privilégient donc la bonne volonté des entreprises et les francophones l'intervention gouvernementale.

Ces opinions coïncident d'ailleurs avec l'orientation des deux communautés relativement à la langue du travail. On a vu qu'un pourcentage plus élevé de francophones (88 %) que d'anglophones (40 %) souhaitent que le français soit la langue du travail au Québec, et que chez les francophones l'appui accordé à l'intervention gouvernementale est intimement lié à la volonté de faire du français la langue du travail. Le tableau IV.9 montre que le même lien existe chez les anglophones. Ainsi, l'appui moins prononcé des anglophones à l'intervention du gouvernement s'expliquerait, tout au moins en partie, par le rejet du français au travail.

 

Tableau IV.9

« MÊME AUJOURD'HUI, L'INTERVENTION DU GOUVERNEMENT PROVINCIAL EST NÉCESSAIRE POUR QUE LE FRANÇAIS SOIT LA LANGUE DU TRAVAIL AU QUÉBEC » SELON « LE FRANÇAIS DOIT ÊTRE LA LANGUE DE TRAVAIL AU QUÉBEC »
ANGLOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989a


La confiance dans la bonne volonté des entreprises dépend davantage de la perception qu'on a d'une des conséquences économiques de la Charte de la langue française. On constate au tableau IV.10 que 62 % de ceux qui croient fermement (tout à fait d'accord) que la Charte « éloigne les investisseurs étrangers » font confiance aux entreprises et qu'à l'inverse, 59 % de ceux qui rejettent cet effet négatif ne croient pas que la bonne volonté des entreprises soit suffisante.

 

Tableau IV.10

« LA BONNE VOLONTÉ DES ENTREPRISES EST SUFFISANTE POUR ASSURER L'AVENIR DU FRANÇAIS COMME LANGUE DE TRAVAIL » SELON LA LOI 101 ÉLOIGNE LES INVESTISSEURS ÉTRANGERS »
ANGLOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989a


Les opinions des francophones et des anglophones divergent donc sur l'ensemble des énoncés. Les francophones appuient fortement la francisation du Québec et ils se distinguent nettement, d'une part, par leur volonté de faire du français la langue du travail et, d'autre part, par l'inclusion de la langue de travail dans leur définition d'un Québec francisé. Les anglophones ne conçoivent pas une relation aussi forte entre valorisation du français et langue du travail. De plus, environ 72 % d'entre eux disent craindre des effets négatifs de la législation linguistique, alors qu'environ, le même pourcentage de francophones rejettent ces effets.

L'intervention gouvernementale en matière linguistique marque aussi leurs positions respectives. Les anglophones favorisent la bonne volonté des entreprises et les francophones l'action du gouvernement. Cependant, les deux groupes se rapprochent sur un point : anglophones et francophones demandent l'intervention du gouvernement lorsqu'ils pensent que le français doit être la langue du travail.

LES OPINIONS DES ALLOPHONES

Les opinions des allophones se situent en général entre celles des francophones et des anglophones, bien qu'elles soient plus proches de celles des anglophones. On remarquera (tableau IV.11) d'abord la même gradation des trois premières questions portant sur l'orientation « le français, langue commune ». Quatre-vingt-huit pour cent (88 %) des répondants pensent que « toute personne qui demeure au Québec devrait savoir parler français », 76 % croient que « l'immigrant qui s'établit au Québec devrait apprendre le français en premier » et 52 % estiment que « le français doit être la langue de travail au Québec5 ». Quarante-sept pour cent (47 %) sont d'accord avec l'énoncé le plus radical : « la seule façon pour les francophones de conserver leur culture, c'est d'exiger de parler français en toute occasion au Québec ». Comme les francophones (74 %) et les anglophones (90 %), ils estiment qu' « il faudra toujours que les Québécois sachent parler anglais » (87 %).

Les trois énoncés portant sur les conséquences économiques de la Charte de la langue française obtiennent l'assentiment de la majorité des allophones, phénomène déjà remarqué chez les anglophones. Cinquante-cinq pour cent (55 %) jugent que « la loi 101 nuit à l'économie du Québec », 59 % sont d'avis que « la loi 101 compromet la santé économique des entreprises » et, finalement, 69 % croient que « la loi 101 éloigne les investisseurs étrangers ».

 

Tableau IV.11

LES OPINIONS
ALLOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Le rôle attribué au gouvernement et à l'entreprise privée est plus difficile à cerner chez les allophones que chez les francophones et les anglophones : 53 % des allophones estiment que « même aujourd'hui, l'intervention du gouvernement provincial est nécessaire pour que le français soit la langue du travail au Québec », alors que 52 % croient que « la bonne volonté des entreprises est suffisante ». Ainsi, une majorité favorise à la fois l'intervention du gouvernement et la libre initiative de l'entreprise privée. Comme le montre le tableau IV.12, l'accord avec le premier énoncé n'exclut pas l'accord avec le second : 58 % de ceux qui souhaitent l'intervention du gouvernement font aussi confiance à la bonne volonté des entreprises. Cette ambiguïté notée chez les francophones et chez les anglophones est encore plus marquée ici6.

 

Tableau IV.12

« LA BONNE VOLONTÉ DES ENTREPRISES EST SUFFISANTE POUR ASSURER L'AVENIR DU FRANÇAIS COMME LANGUE DE TRAVAIL » SELON « MÊME AUJOURD'HUI L'INTERVENTION DU GOUVERNEMENT PROVINCIAL EST NÉCESSAIRE POUR QUE LE FRANÇAIS SOIT LA LANGUE DE TRAVAIL AU QUÉBEC »
ALLOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Toutefois, la relation entre la volonté de faire du français la langue du travail et l'appui à l'intervention du gouvernement se retrouve aussi parmi les allophones : 80 % de ceux qui croient fermement (sont tout à fait d'accord) que « le français doit être la langue de travail » appuient fortement l'intervention du gouvernement, alors que ce pourcentage est de 11 % lorsqu'on rejette le français comme langue du travail (tableau IV.13). Comme chez les francophones et chez les anglophones, l'appui à l'intervention du gouvernement semble indiquer une volonté de concrétiser l'objectif mentionné. Cependant, chez les allophones, il n'y a pas de relation entre la confiance accordée aux entreprises et la perception de conséquences négatives de la Charte7.

 

Tableau IV.13

« MÊME AUJOURD'HUI, L'INTERVENTION DU GOUVERNEMENT PROVINCIAL EST NÉCESSAIRE POUR QUE LE FRANÇAIS SOIT LA LANGUE DE TRAVAIL AU QUÉBEC» SELON «LE FRANÇAIS DOIT ÊTRE LA LANGUE DE TRAVAIL AU QUÉBEC »
ALLOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989a


Les opinions des allophones et l'usage du français au travail

L'intégration des allophones à la communauté francophone est apparue au cours des dernières années comme un enjeu de plus en plus important. Cette volonté de rapprocher les communautés allophones du groupe francophone s'est manifestée par des mesures concernant l'apprentissage de la langue, concrétisées entre autres par la création des COFI et par une législation en matière scolaire. Cependant, l'intégration signifie davantage que la connaissance de la langue : elle suppose également le partage de certaines orientations sociales. En fait, ces deux dimensions ne sont pas indépendantes. La connaissance de la langue facilite les communications et, en conséquence, le partage de valeurs sociales et l'on peut croire que réciproquement l'adhésion à ces valeurs incite à l'apprentissage. Cette relation entre la langue et l'identité culturelle des groupes est d'ailleurs un phénomène connu et très présent dans la littérature sociolinguistique. Le tableau IV.14 illustre très bien ce rapprochement. Il présente les opinions exprimées relativement à l'énoncé « le français doit être la langue du travail au Québec » par les francophones, les allophones, en tenant compte du pourcentage de temps de travail en français, et les anglophones. Il met en évidence deux phénomènes fort intéressants. Premièrement, on constate que les opinions sont fortement liées à la langue du travail : 7 % des allophones qui utilisent surtout l'anglais au travail (de 0 % à 49 % de français) sont tout à fait d'accord pour que le français soit la langue du travail, alors que le pourcentage est de 68 % lorsque les allophones communiquent surtout en français (90 % ou plus).

 

Tableau IV.14

« LE FRANÇAIS DOIT ÊTRE LA LANGUE DE TRAVAIL AU QUÉBEC » SELON LE TEMPS DE TRAVAIL EN FRANÇAIS PARMI LES ALLOPHONES, EN COMPARAISON AVEC LES FRANCOPHONES
ET LES ANGLOPHONES

MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Deuxièmement, les opinions des allophones qui travaillent généralement en français sont pratiquement identiques à celles des francophones : parmi l'ensemble des francophones et parmi les allophones qui travaillent généralement en français 68 % se disent tout à fait d'accord. De la même façon, l'opinion des allophones qui travaillent surtout en anglais est semblable à celle des anglophones. Les tableaux IV.15 et IV.16 révèlent le même état de choses. Les allophones qui travaillent généralement en français ont des opinions semblables à celles des francophones, alors que ceux qui travaillent surtout en anglais expriment des opinions comparables à celles des anglophones.

 

Tableau IV.15

« TOUTE PERSONNE QUI DEMEURE AU QUÉBEC DEVRAIT SAVOIR PARLER LE FRANÇAIS » SELON LE TEMPS DE TRAVAIL EN FRANÇAIS PARMI LES ALLOPHONES ET COMPARAISON AVEC LES FRANCOPHONES ET LES ANGLOPHONES
MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


 

Tableau IV.16

« L'IMMIGRANT QUI S'ÉTABLIT AU QUÉBEC DEVRAIT APPRENDRE LE FRANÇAIS EN PREMIER » SELON LE TEMPS DE TRAVAIL EN FRANÇAIS PARMI LES ALLOPHONES, EN COMPARAISON AVEC LES FRANCOPHONES ET LES ANGLOPHONES
MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN, 1989


Nos données ne nous permettent pas de préciser si l'adhésion à des valeurs communes a favorisé l'usage du français au travail ou si, à l'inverse, le travail en français a favorisé cette communion de pensée8. Cependant, il est possible de tester un indice, soit l'influence de la langue parlée à la maison, souvent considérée comme un indice d'intégration à une communauté linguistique. Considérons, premièrement, que l'adoption du français comme langue parlée à la maison favorise une orientation sociale privilégiant la francité9 et, deuxièmement, que les personnes qui parlent français à la maison ont tendance à parler français aussi au travail. Le tableau A.10 de l'annexe A montre bien que la langue parlée à la maison et la langue du travail sont liées : généralement, la langue parlée à la maison et au travail est la même. Ce processus pourrait être tel que les relations observées entre la langue du travail et les opinions ne font que refléter une socialisation antérieure dont la langue parlée à la maison serait l'indice. L'analyse statistique10 ne confirme pas cette hypothèse, c'est-à-dire que l'usage d'une langue au travail a un effet propre. Il s'agit d'un élément actif de socialisation qui favorise le partage des orientations d'une communauté linguistique.

Ce phénomène est fort important, puisqu'il laisse à penser que la politique de francisation du travail n'affecte pas que l'usage du français au travail, mais favorise également le consensus social autour de cette politique et, plus globalement, amène un appui plus large à l'objectif de francisation.

En résumé, comme les deux autres communautés linguistiques, les allophones pensent que tous devraient maîtriser le français, mais comme chez les anglophones, l'appui diminue lorsqu'il est question de dimension plus concrète comme la langue et l'immigration ou le travail. Environ 61 % croient que la Charte entraîne des effets économiques négatifs, et leur position relativement à l'action du gouvernement et à la bonne volonté de l'entreprise privée quant à la francisation du travail n'est pas clairement définie. Cette ambiguïté, bien que moins marquée, est également présente chez les francophones et chez les allophones.

En général, leurs opinions se rapprochent davantage de celles des anglophones que de celles des francophones. En outre, elles reflètent en grande partie leur orientation linguistique tant à la maison qu'au travail : ceux qui ont adopté le français partagent davantage les opinions des francophones et ceux qui ont adopté l'anglais ont adopté la façon de voir des anglophones.

L'ÉVOLUTION DES OPINIONS DE 1979 À 1989

Depuis plus de dix ans, les Québécois ont participé de près ou de loin à l'aménagement du statut de la langue française. De plus, ils ont pu assister et prendre part à plusieurs débats publics sur la situation linguistique. Une comparaison des opinions recueillies en 1979 et en 1989 donne un aperçu de l'évolution dans leur façon de voir les choses.

L'évolution des opinions chez les francophones

En 1989, les francophones semblent plus favorables à la francisation du Québec. En général, ils appuient plus fermement les énoncés favorisant l'usage du français et un plus faible pourcentage d'entre eux croient à des effets économiques négatifs de la législation linguistique.

Les réponses aux trois premières questions, liées à l'orientation générale « le français, langue commune de tous les Québécois », ont évolué de façon semblable (tableau IV.17) : de 1979 à 1989, les pourcentages de francophones manifestant leur accord ont peu changé, puisqu'on note une croissance d'au plus 4 points parmi ceux qui approuvent l'un ou l'autre des énoncés. Par contre, l'intensité de l'appui s'est accrue : la catégorie extrême « tout à fait d'accord » a connu une croissance d'environ 10 points de pourcentage pour les trois questions. L'indicateur synthétique11, présenté précédemment reflète bien cette évolution comme le montre le graphique IV.1. Le pourcentage de personnes qui appuient cette orientation a diminué, passant de 23 % à 12 %, alors que le pourcentage de ceux qui l'appuient fortement a progressé, de 70 % à 83 %. Ainsi, le pourcentage total (appui et appui ferme) de personnes favorables s'est accru de 2 points, tandis que le pourcentage de ceux qui sont très favorables a augmenté de 13 points.

 

Tableau IV.17

LES OPINIONS
FRANCOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN,
1979 ET 1989a


 

Graphique IV.1

APPUI À L'OBJECTIF GÉNÉRAL « LE FRANÇAIS, LANGUE COMMUNE DE TOUS LES QUÉBÉCOIS »
FRANCOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN,
1979 ET 1989


En somme, le pourcentage de répondants qui se disent tout à fait d'accord ou plutôt d'accord se maintient : 93 % en 1979 et 95 % en 1989. D'ailleurs, ces pourcentages de 93 % et 95 % avoisinent 100 %, ce qui rend pratiquement impossible toute augmentation. C'est dire que le changement ne se manifeste pas par un accroissement de l'appui, mais bien par un accroissement de l'intensité de cet appui, par un glissement d'une position mitoyenne, un appui, à une affirmation plus prononcée, un appui ferme.

Les énoncés concernant les effets économiques négatifs de la législation linguistique sont rejetés plus fréquemment en 1989 : un pourcentage plus élevé de travailleurs ne croient pas à des effets néfastes sur la santé économique. En 1979 et 1989, respectivement 54 % et 68 % ne croyaient pas (en désaccord) que la Charte de la langue française puisse « nuire à l'économie du Québec », 53 % et 70 % qu'elle puisse « compromettre la santé économique des entreprises », et 48 % et 67 % qu'elle puisse « éloigner les investisseurs étrangers ». Le rejet de ces énoncés s'est donc accru de 14, 17 et 19 points. De plus, on observe ici un comportement semblable à celui décrit précédemment, soit un changement de l'intensité de l'opinion. On remarquera au tableau IV.17 que le changement observé vient essentiellement du pourcentage de répondants qui se disent tout à fait en désaccord, ce qui correspond à un accroissement d'au moins 18 points. Ainsi, en 1989, non seulement une plus forte proportion de répondants rejettent les craintes de nature économique, mais ils manifestent ce rejet avec plus de conviction. On se doit ici de souligner que les libellés des questions de 1979 et 1989 ne sont pas tout à fait identiques, la version de 1979 reflétant l'application récente de la Charte12. Il est impossible de préciser l'effet de ces modifications. Cependant, le discours public actuel des gens d'affaires québécois confirmerait notre observation, soit une régression des craintes des répercussions économiques. Les gens d'affaires traduiraient ce mouvement des opinions par leur discours.

Le statut du français comme langue des affaires et de la technique moderne est aussi défini avec plus d'intensité. La proportion de ceux qui ne pensent pas (en désaccord) que « L'anglais devra inévitablement demeurer la langue des affaires et de la finance au Québec » est demeurée stable, à 70 %. Par contre, encore une fois, l'intensité de l'opinion s'accroît : en 1 979, 28 % des répondants étaient tout à fait en désaccord contre 43 % en 1989, soit une croissance de 15 points. Les opinions relatives au français et à la technique moderne sont plus ambiguës. D'une part, le pourcentage de ceux qui s'opposent à l'énoncé « le français ne se prête pas aux exigences de la technique moderne » régresse, passant de 81 % en 76 %, et, d'autre part, ceux qui s'opposent le font plus intensément : 43 % en 1979 et 53 % en 1989 sont tout à fait en désaccord avec l'énoncé, un gain de 10 points.

Deux faits marquants caractérisent l'évolution des opinions de 1979 à 1989. Premièrement, un pourcentage plus important de francophones favorise le caractère français du Québec, et ils sont moins nombreux à craindre les effets économiques de la législation linguistique. Deuxièmement, l'intensité des opinions s'accroît, les francophones s'expriment de plus en plus fermement.

L'évolution des opinions chez les anglophones

En général, de 1979 à 1989, les anglophones partagent davantage la volonté de francisation du Québec comme le démontrent les premiers énoncés du tableau IV.18. Si, en 1979 et en 1989, environ le même pourcentage de répondants, 76 % et 81 %, sont au moins d'accord avec l'affirmation « toute personne qui demeure au Québec devrait savoir parler le français », il y a un changement significatif, de 56 % à 72 %, quant à l'énoncé « l'immigrant qui s'établit au Québec devrait apprendre le français en premier ». De plus, on remarquera un changement encore plus important de l'intensité de l'accord, un accroissement statistiquement significatif d'au moins 30 points de la catégorie extrême « tout à fait d'accord », et ce, sur les deux questions.

 

Tableau IV.18

LES OPINIONS
ANGLOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN,
1979 ET 1989a


L'opinion des anglophones sur le français langue du travail est particulièrement importante, puisque la francisation a des incidences concrètes sur leur vie quotidienne et qu'ils ont plus que les autres groupes linguistiques modifié leur comportement langagier (chapitre 2). L'évolution est marquée par un double mouvement, d'une part une plus forte proportion, 25 % en 1979 et 40 % en 1989, disent que « le français doit être la langue de travail au Québec » et, d'autre part, il y a une radicalisation d'une partie de la communauté anglophone : en 1979, 13 % se disaient tout à fait en désaccord avec la francisation du travail alors qu'en 1989, ce pourcentage s'accroît à 37 % Ainsi, d'une part, le français comme langue du travail est plus accepté, mais d'autre part les opposants manifestent leur position plus radicalement.

Comme en 1979, la majorité des anglophones craignent des effets négatifs de la Charte de la langue française sur l'économie; cependant, un pourcentage plus faible manifestent des réserves en réponse aux trois questions : en 1 979, 92 % pensent que « la loi 101 nuit à l'économie du Québec » contre 75 % en 1989, alors que 93 % et 67 % croient qu'elle « compromet la santé économique des entreprises » ; finalement, 86 % et 75 % sont d'avis qu'elle « éloigne les investisseurs étrangers ». Globalement, en 1979, environ 90 % des anglophones redoutaient les répercussions sur l'économie alors qu'en 1989 ce pourcentage est d'environ 72 %.

En 1989, une plus forte proportion des répondants ne croient pas que l'anglais demeurera inévitablement « la langue des affaires et de la finance au Québec », soit 68 % contre 53 % en 1979. On pense donc davantage que le français prendra plus de place dans le monde des affaires. Ce changement est d'autant plus significatif que cette opinion est exprimée avec plus de conviction : en 1979, 4 % se disaient tout à fait en désaccord avec l'énoncé, alors qu'en 1989, ce pourcentage est de 32 %. Globalement, la perception du statut du français en relation avec la technologie ne s'est pas modifiée : au cours des deux périodes, 64 % se disent en désaccord avec l'affirmation « le français ne se prête pas aux exigences de la technique moderne ». Par contre, on constate également une polarisation : en 1979, 10 % se disaient tout à fait en désaccord, contre 36 % en 1989. Parmi les anglophones, le français en tant que langue de la technique gagne du terrain.

Comme les francophones, les anglophones sont donc plus positifs en ce qui a trait au caractère français du Québec. Les craintes de nature économique sont toujours exprimées par une majorité, mais partagées par une plus faible proportion qu'en 1979. Les opinions sont aussi exprimées avec plus d'intensité. En général, les pourcentages de répondants qui se disent tout à fait d'accord ou tout à fait en désaccord s'accroissent.

L'expression plus intense de l'opposition à la promotion du français par un certain nombre d'anglophones pourrait se comprendre aisément : ils réagissent notamment à la présence plus forte du français au travail. Mais pourquoi certains autres anglophones favorisent-ils l'essor d'une communauté linguistique autre que la leur? Une partie de cette réaction peut sans doute s'expliquer par une ouverture à la culture de la majorité démographique et une autre partie par un intérêt concret, la rentabilisation des efforts consentis à l'apprentissage fonctionnel du français au travail. On a vu que le bilinguisme au travail est plus fréquent en 1989 parmi les anglophones. Or, ce bilinguisme n'est rentable sur le marché du travail et il n'assure aux anglophones bilingues un avantage relativement aux anglophones unilingues13, que si le français conserve un statut important sur le marché du travail. En somme, ces anglophones réagissent à un nouvel environnement de travail. Cette explication, qui est simplement la description d'un comportement rationnel de certains anglophones14, met en relief une des conséquences de la francisation du travail, conséquence déjà mise en évidence par l'analyse des opinions des allophones : les efforts consentis à la francisation du travail n'ont pas entraîné l'accroissement du seul usage du français, mais également de l'acceptation du fait français au travail.

L'évolution des opinions chez les allophones

La tendance notée chez les francophones et chez les anglophones vers un appui plus répandu à la francisation du Québec est également présente parmi les allophones : en 1979 et 1989, respectivement 79 % et 88 % d'entre eux donnent leur accord à l'affirmation « toute personne qui demeure au Québec devrait savoir parler le français », tandis que 42 % et 52 % sont d'avis que « le français devrait être la langue de travail au Québec » (tableau IV.19). Comme chez les anglophones, cette position plus favorable à l'usage du français au travail s'accompagne d'une radicalisation de l'opposition : en 1979, 8 % se disaient tout à fait en désaccord contre 28 % en 1989.

L'accord manifesté relativement à l'énoncé qui les touche plus directement, « l'immigrant qui s'établit au Québec devrait apprendre le français en premier » n'a pas progressé, l'écart de 6 points entre les deux périodes n'étant pas statistiquement significatif. Cependant, on remarque un accroissement significatif de la catégorie extrême « tout à fait d'accord », le pourcentage de 31 % passant à 59 %. Ce phénomène, l'expression d'un accord plus ferme, le choix de la réponse « tout à fait d'accord » au lieu de « plutôt d'accord », et ce, sur les trois énoncés, montre des prises de position plus radicales en 1989.

 

Tableau IV.19

LES OPINIONS
ANGLOPHONES, MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN,
1979 ET 1989a


En 1979 et 1989, la majorité des allophones craignent des effets négatifs de la Charte. Cependant, ces craintes sont maintenant moins fréquentes, à l'exception de celles qui concernent les investisseurs étrangers, qui demeurent stables. En 1979 et 1989, 77 % et 55 % pensent que « la loi 101 nuit à l'économie du Québec », tandis que 79 % et 59 % croient qu'elle « compromet la santé économique des entreprises ».

Selon les répondants, le statut de l'anglais dans le monde des affaires est de moins en moins prédominant : en 1979, 48 % n'étaient pas d'accord avec l'énoncé « l'anglais devra inévitablement demeurer la langue des affaires et de la finance au Québec », tandis qu'en 1989 ce pourcentage est de 59 %. On remarque aussi une conviction plus ferme, puisqu'en 1979, 7 % se disaient tout à fait en désaccord contre 30 % en 1989. Globalement, le statut du français en relation avec les techniques modernes n'a pas progressé : 61 % et 65 % s'opposent à l'affirmation « le français ne se prête pas aux exigences de la technique moderne ». Cette opposition est cependant plus intense en 1989 : on note une progression de 29 points de la catégorie « tout à fait en désaccord ».

L'évolution des opinions des allophones suit sensiblement celle des autres communautés : appui plus important en nombre ou en intensité aux propositions favorisant le français, diminution des craintes relatives aux effets négatifs de la Charte, et statut mieux affirmé du français dans le monde des affaires et de la technique.

CONCLUSION

Le caractère français du Québec reçoit de plus en plus l'appui des francophones, des anglophones et des allophones. Cet appui plus marqué se manifeste pratiquement sur l'ensemble des aspects présentés. Une plus forte proportion de répondants pensent que le français devrait être parlé par l'ensemble des Québécois, que le français doit être la langue du travail, qu'il n'est pas incompatible avec la langue des affaires et de la technique. De plus, ils sont moins nombreux à craindre des effets économiques négatifs. Cependant, ce mouvement observé dans les trois groupes linguistiques ne signifie pas qu'il y ait une communion de pensée. Nous avons constaté des divergences importantes entre francophones et anglophones, notamment sur une question qui nous intéresse particulièrement ici, « le français doit être la langue de travail au Québec »  : 88 % des francophones se disent d'accord avec cet énoncé, alors que le pourcentage est de 40 % chez les anglophones.

L'évolution au cours des dix dernières années est marquée par une radicalisation des positions. Comparativement à 1979, les gens s'expriment plus fréquemment par les réponses extrêmes « tout à fait d'accord » ou « tout à fait en désaccord ». Ainsi, la francité est appuyée non seulement par une plus forte proportion, mais également avec plus d'insistance, tandis que l'opposition est moins fréquente, mais aussi exprimée plus fermement.

L'examen des relations entre les opinions des allophones et la langue qu'ils utilisent au travail a mis en relief un phénomène d'intérêt, qui donne encore plus d'importance à la francisation du travail l'usage du français au travail est un mécanisme de socialisation qui favorise des opinions positives quant au caractère français du Québec. Inversement, l'usage de l'anglais au travail favorise les opinions plus fréquentes chez les anglophones, dont celle du rejet de l'énoncé « le français doit être la langue du travail au Québec ».

Parmi les trois groupes linguistiques, la volonté de faire du français la langue du travail incite les répondants à demander l'intervention du gouvernement15. Lorsque cet objectif est considéré comme important, on estime qu'il faut prendre les moyens de le concrétiser. La confiance en la bonne volonté des entreprises est plutôt liée aux craintes d'effets économiques négatifs de la législation linguistique : plus les craintes sont fortes, plus on fait confiance aux entreprises. Cependant, le rapprochement de ces deux observations amène à interpréter cette confiance non pas comme une confiance en des actions éventuelles enclenchées par les entreprises, mais plutôt comme la volonté de laisser le champ libre aux entreprises pour ne pas interférer dans leurs activités.


1 Chi carré de 6,9 avec 6 degrés de liberté, indice de dissimilitude : 0,005, lambda : 0,63; pourcentage de cas correctement classés : 92 %. Ces mesures ont été obtenues parle programme MLLSA de Clifford C. Clogg du progiciel Categorical Data Analysis System, version 3.00A de Scott R. Eliason, Département de sociologie, Université de l'Iowa. [retour au texte]

2 On a choisi la forme affirmative pour cette question afin de faciliter la lecture au tableau. [retour au texte]

3 Comme 90 % des répondants sont d'accord avec le premier énoncé et 35 % avec le second, il y a nécessairement un certain nombre de personnes qui sont d'accord avec les deux énoncés. [retour au texte]

4 Chi carré de 12,6 avec 6 degrés de liberté (seuil critique : 12,59); indice de dissimilitude : 0,05; lambda : 0,62; pourcentage de cas correctement classés : 77 %. Le seuil généralement accepté pour ce dernier indice est de 90 %. [retour au texte]

5 L'analyse de ces trois énoncés ne produit pas une structure ordinale interprétable comme chez les francophones. [retour au texte]

6 D de Somers symétrique, francophones : - 0,08; anglophones : - 0,02 (n.s); allophones : 0,12. Plus la mesure est positive, plus les répondants du groupe ont tendance à être simultanément en accord ou simultanément en désaccord avec les deux énoncés. Voir annexe B, point B.8. [retour au texte]

7 D de Somers : énoncé F : - 0,09 (n.s.), énoncé G : 0,07 (n.s.), énoncé H : - 0,06 (n.s.); le français doit être la langue de travail : 0,22. [retour au texte]

8 Un sondage longitudinal permettrait une telle évaluation. [retour au texte]

9 L'analyse statistique confirme cette hypothèse; voir l'annexe B, point B.9. [retour au texte]

10 Annexe B, point B.9. [retour au texte]

11 Pour 1979, les mesures sont : x2 : 6,7; indice de dissimilitude : 0,008; lambda : 0,76; pourcentage de cas correctement classés : 93 %. [retour au texte]

12 Question F, libellé de 1979 : « L'application de la loi 101 ne peut pas nuire à l'économie du Québec »; libellé de 1989 : « La loi 101 ne nuit pas à l'économie du Québec » (pour faciliter la lecture du tableau IV.17, on a choisi la forme affirmative pour cette question). Question G, libellé de 1979 : « L'application de la loi 101 peut compromettre la santé économique des entreprises »; libellé de 1989 : « la loi 101 compromet la santé économique des entreprises » Question H, libellé de 1979 : « L'application de la loi 101 peut éloigner les investisseurs étrangers »; libellé de 1989 : « la loi 101 éloigne les investisseurs étrangers ». [retour au texte]

13 Sur ces avantages, voir François Vaillancourt, Langue et disparités de statut économique, au Québec, 1970 et 1980, Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers », no 28, 1988, 230 p. [retour au texte]

14 D'autres scénarios sont imaginables et contribueraient à expliquer les positions des anglophones à l'égard de la francité. [retour au texte]

15 Tableaux IV.6, IV.9 et IV.13. [retour au texte]




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