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L'usage du français au travail : Situation et tendances

L'usage
du français
au travail
Situation et tendances

Paul Béland


CONCLUSION

La situation de la langue française en milieu de travail est une réalité très diverse où l'image d'un travailleur moyen n'a pas sa place, car elle donnerait une image tronquée du marché du travail. Ce phénomène a été observé tant à propos de l'indicateur global, le pourcentage du temps de travail en français1, qu'à propos d'indicateurs particuliers comme la langue d'usage des documents2. Dans ce dernier cas, on a même constaté que les situations extrêmes, un usage en français ou un usage en anglais, étaient les plus fréquentes.

Dans ce contexte, nous avons défini trois types de travailleurs : celui qui travaille généralement en français (90 % ou plus du temps de travail en français), celui qui utilise surtout le français (89 % à 50 % du temps en français) et celui pour qui la langue anglaise est la plus fréquente (49 % ou moins du temps en français). Les seuils, les pourcentages qui délimitent ces groupes ont été fixés selon deux critères. Ceux-ci représentent bien le consensus observé parmi la population en emploi autour de la définition de trois situations de travail : travailler « à peu près uniquement en français », « dans les deux langues » ou « à peu près uniquement en anglais »3. De plus, il s'agit de regroupements analytiquement efficaces. Ce point est très important, car la recherche ne vise pas qu'à décrire une situation, mais également à définir les facteurs, les mécanismes qui expliquent cette situation.

D'aucuns seront tentés d'attribuer à ce classement une valeur normative, particulièrement en référence à un des objectifs de la Charte de la langue française, « faire du français la langue normale et habituelle du travail ». Ils identifieront par exemple travailler « généralement » ou « à peu près uniquement en français » à travailler « normalement et habituellement en français ». En somme « travailler normalement en français » signifiera, pour eux, utiliser le français au cours de 90 % ou plus du temps de travail. Comme nous l'avons déjà souligné, si la Charte définit clairement l'objectif, elle n'en donne pas de définition mesurable, elle ne précise pas de seuil. Le rôle de la recherche n'est pas de se substituer au législateur; il ne lui appartient pas de définir la normalité. Le jugement de valeur repose sur les hommes d'État, sur les groupes sociaux et sur les citoyens. Le classement utilisé n'a donc pas un statut normatif, mais bien analytique. Les difficultés de la recherche à répondre expressément à la question fort importante « Le français est-il la langue normale et habituelle du travail? » met en relief un vide étonnant, surtout si l'on se rappelle que la première étude importante sur le français, langue du travail au Québec, remonte à 1971. Il n'existe pas de définition opérationnelle de ce que veut dire « travailler normalement et habituellement en français », dans le contexte du Québec, autour de laquelle un consensus social minimal est apparu.

Les lignes qui suivent fournissent des renseignements qui, nous l'espérons, éclaireront le jugement normatif sur la situation du français au travail. Pour 56 % des travailleurs de la région métropolitaine de Montréal, le français est la langue la plus fréquente des communications, puisque 90 % ou plus de leur temps de travail se déroule en français, alors que 28 % d'entre eux travaillent dans un milieu moins clairement défini où toutefois le français prédomine (entre 50 % et 89 % du temps en français) et que 15 % travaillent dans un environnement où la langue anglaise est la plus courante (49 % ou moins de français). Dans le secteur privé, un peu plus de la majorité (51 %) utilisent le français à 90 % du temps ou plus, 32 % l'utilisent entre 50 % et 89 % de leur temps de travail, et 17 %, à moins de 49 %4. Cependant, ces pourcentages surestiment l'usage du français, puisque les personnes dont l'activité principale consiste à lire, à écrire ou à établir des contacts professionnels utilisent moins le français que ceux dont l'activité est essentiellement manuelle. C'est dire que plus les communications occupent une part importante du temps de travail, moins le français est courant5.

Cette description correspond-elle à un usage normal du français? Un jugement doit être porté en considérant l'ensemble des termes de cette description plutôt qu'un seul pourcentage, qu'un seul pan de la réalité. Il n'y a pas que 51 % de la main-d'œuvre du secteur privé qui travaille généralement en français, mais également 32 % qui travaille surtout en français et 17 %, surtout en anglais. En outre, ces pourcentages constituent un indicateur global, un grand résumé de la situation linguistique en milieu de travail. La signification de cet indicateur, son interprétation, doit être éclairée par l'analyse des composantes du milieu de travail, en prêtant attention aux facteurs qui amènent les travailleurs à s'arrêter sur un pourcentage quelconque. Lorsqu'un travailleur nous dit qu'il travaille en français à 50 %, 75 % ou 90 % du temps, il résume ses habitudes linguistiques de travail.

Ainsi, quelle réalité cet indicateur global de l'usage du français recouvre-t-il? Il signifie que l'entreprise privée peut mener ses activités à l'intérieur de certains paramètres dont les suivants :

  1. la consultation des listes de matériel se fait à moins de 75 % en français pour 55 % des travailleurs qui réalisent cette activité;

  2. la consultation des modes d'emploi se fait à moins de 75 % en français pour 58 % des travailleurs qui réalisent cette activité;

  3. la consultation des livres et revues se fait à moins de 75 % en français pour 60 % des travailleurs qui réalisent cette activité;

  4. la consultation de recueils administratifs se fait à moins de 75 % en français pour 38 % des travailleurs qui réalisent cette activité6;

  5. parmi les francophones qui ont déclaré travailler dans les deux langues :

  1. lorsque le supérieur immédiat est anglophone, 57 % des communications se font surtout en anglais (à moins de 50 % en français), et lorsqu'il est allophone, 29 % des communications se font surtout en anglais;

  2. lorsque les subordonnés sont anglophones, 46 % communiquent avec eux surtout en anglais, tandis que lorsqu'ils sont allophones, ce pourcentage est de 25 %;

  3. lorsque les collègues sont anglophones, 52 % des communications se font surtout en anglais, et lorsqu'ils sont allophones, ce pourcentage est de 33 %7.

En somme, l'image révélée par l'indicateur global reflète une situation où la consultation des documents techniques (listes de matériel et modes d'emploi) et des documents généraux (livres et revues) se fait en français à moins de 75 % pour plus de la moitié des travailleurs, et où le français n'est pas la langue dominante dans les rapports interlinguistiques. Ajoutons que peu importe la formulation de l'indicateur global, ces derniers paramètres ne seront pas modifiés et ils demeureront des éléments essentiels de la définition de la situation.

On a également observé que le français s'impose moins parmi les éléments moteurs - les niveaux supérieurs de la hiérarchie professionnelle, les industries de pointe et la documentation -, ce qui ne confirmerait pas le statut de langue dominante du français au Québec. La documentation doit sans aucun doute être considérée comme un élément moteur. D'ailleurs, la relation entre la langue d'usage de la documentation et l'usage général du français en milieu de travail est clairement apparue : le français est plus courant là où la documentation est en français. Ces documents ont bien sûr pour rôle de transmettre l'information, de véhiculer un vocabulaire technique ou administratif, mais ils remplissent un autre rôle fort important même s'il est involontaire : ils révèlent la langue des communications officielles ou officieuses, donc implicitement efficaces. Cette langue permet aux échanges verbaux et écrits de transmettre efficacement l'information et, en retour, les locuteurs de cette langue tirent profit de l'efficacité de leurs communications8.

Cette situation a évolué depuis 1979 : l'usage général du français a fait un gain de 5 points, alors que l'usage prédominant de l'anglais a régressé de 7 points. Cette évolution est attribuable essentiellement aux changements des comportements langagiers des anglophones et des allophones, la situation des francophones ayant peu changé : on observe une décroissance de seulement 2 points de l'usage prédominant de l'anglais. Toutefois, ce pourcentage global, qui concerne l'ensemble de la main-d'œuvre, sous-estime la progression du français, puisque l'usage du français à 90 % ou plus du temps de travail a progressé de 6 points parmi les travailleurs dont l'activité principale consiste à communiquer. Cette augmentation est plus importante que si elle avait été observée parmi les travailleurs manuels, c'est-à-dire parmi ceux qui, par leur fonction, sont peu appelés à communiquer.

Le français devient une langue plus courante en milieu de travail, puisqu'il est utilisé plus fréquemment par les anglophones et les allophones. Vu dans la perspective de la mobilité linguistique, où la langue dominante est celle qui attire les locuteurs des autres langues, ce mouvement est de bon augure pour le statut du français. Cette mobilité linguistique au travail n'est pas un phénomène nouveau. Déjà, la comparaison des données de 1971 et de 1979 amenait la conclusion suivante : « Les allophones et les anglophones, encore davantage, ont modifié leurs usages linguistiques dans une plus large mesure que ce n'est le cas pour les francophones9. » Les efforts de francisation liés à la Charte de la langue française auraient soutenu une mobilité linguistique amorcée avant son adoption. Cet effet est conforme à la théorie qui veut qu'une loi confirme généralement la présence d'un fait, plutôt qu'elle ne crée elle-même ce fait, puis elle l'encourage ou le décourage avec plus ou moins de vigueur selon les mécanismes qu'elle met en place.

L'absence apparente de croissance de l'usage général du français parmi les francophones peut susciter différentes réactions. Certains seront étonnés, les efforts et les ressources financières - le budget de l'Office de la langue française dépasse les dix millions annuellement - consacrés à la francisation n'auraient pas donné de résultat. D'autres y trouveront la confirmation de leur perception de l'évolution de la langue du travail au cours des dernières années, perceptions intuitives ou alimentées par des études exploratoires. Ainsi, dans son rapport de février 1990, la Fédération des travailleurs du Québec écrivait :

« Les études entreprises par divers organismes comme l'Office de la langue française, le Conseil de la langue française et d'autres chercheurs indépendants semblaient indiquer un essoufflement du processus de francisation [...] plusieurs ressentaient un ralentissement sinon un recul dans la francisation de l'ensemble de la société québécoise10. » Les chercheurs Dion et Lamy concluaient à la suite de l'analyse, en 1986, de quelques entreprises : « Le processus [de francisation] est conduit avec une prudence manifeste. De toute évidence, il traîne en longueur [...] Manifestement, la politique de francisation s'est heurtée à des difficultés inattendues et n'a pas progressé au rythme prévu par le législateur en 197711. »

Il est d'abord important de rappeler un des effets de la professionnalisation des francophones : en 1989, il y a davantage de travailleurs, d'administrateurs et de professionnels appelés par leur fonction à utiliser, dans les deux langues ou en anglais, des documents et à communiquer avec des non-francophones au Québec ou à l'extérieur du Québec, et cette évolution freine la généralisation de l'usage du français. En outre, la proportion d'ouvriers dans la main-d'œuvre a diminué; comme ces derniers constituent le groupe qui utilise le plus le français, cette diminution affecte inévitablement à la baisse le pourcentage total de la main-d'œuvre travaillant généralement en français. L'effet de cette professionnalisation a été estimé à 3 points de pourcentage. Ainsi, s'il est vrai que le pourcentage d'usage général du français n'a pas augmenté au cours des dix dernières années parmi les francophones, il est faux d'affirmer que les ressources consenties à la francisation n'ont donné aucun résultat : elles ont au moins réussi à contrer cet « effet pervers » de la professionnalisation. D'autres éléments structurels ont également freiné la francisation, tels que l'internationalisation des marchés et l'introduction des nouvelles technologies12.

L'étonnement devant ce résultat peut, en plus, être alimenté par l'évolution de la certification des entreprises : en 1982, 22 % des grandes entreprises (100 personnes ou plus) et 21 % des petites et moyennes entreprises (entre 50 et 99 personnes) étaient certifiées, alors qu'en 1990 ces pourcentages étaient respectivement de 63 % et 76 %13. Plusieurs facteurs expliquent, tout au moins en partie, ce décalage entre l'évolution de la proportion d'entreprises certifiées et l'évolution de l'usage du français. Les entreprises de moins de 50 employés ne sont pas visées par la certification. Or, en 1985, 34 % de la main-d'œuvre du Québec, excluant l'administration publique, travaillait dans ces petites entreprises14. La certification ne peut donc toucher qu'environ 66 % des travailleurs, soit ceux à l'emploi des entreprises de 50 personnes ou plus. Le champ d'intervention de l'Office est aussi circonscrit par les ententes particulières; il y avait, au 31 mars 1989, « 217 ententes particulières pour des sièges sociaux et 55, pour des centres de recherche15 ».

Par ailleurs, rappelons qu'une entreprise obtient un certificat soit après l'application d'un programme de francisation, soit sans application de programme. Ce dernier mode d'attribution a lieu lorsque l'Office reconnaît, après une évaluation de la situation, que l'usage du français a atteint un niveau souhaitable compte tenu des activités de l'entreprise. En 1990, 36 % des entreprises certifiées avaient obtenu un certificat à la suite de l'application d'un programme, et 279 000 personnes travaillaient dans ces entreprises. En pourcentage, ces travailleurs représentaient 32 % de l'ensemble des employés des entreprises sujettes à la certification16. Nous avons vu plus haut qu'environ 66 % de la main-d'œuvre totale du secteur privé travaille dans ces entreprises; on pourrait donc estimer que l'application d'un programme visant à accroître l'usage du français a touché environ 21 % de l'ensemble de la main-d'œuvre du secteur privé du Québec (32 % de 66 %).

Étant donné la diversité des sources, il ne s'agit bien sûr que d'une approximation. Malgré sa marge d'erreur, elle montre bien qu'une partie seulement de la main-d'œuvre a profité d'un programme de francisation, d'un programme visant à accroître l'usage du français, et que cette partie est bien inférieure au pourcentage d'entreprises certifiées. Il est donc normal que l'évolution de l'usage du français ne suive pas l'évolution de la certification.

Cette attribution de certificat sans programme à la suite d'une évaluation positive de la situation du français rend nos résultats d'autant plus vraisemblables. Comme nous l'avons vu, les travailleurs ont une forte tendance à travailler dans leur langue maternelle; ainsi, il est probable que les entreprises où il y a une concentration de francophones aient obtenu un certificat sans programme dans une plus forte proportion que les entreprises où il y a une concentration d'anglophones et d'allophones. De plus, ces actions ont en toute logique été concentrées dans les services à forte représentation anglophone et allophone. Cette application sélective de programmes aurait entraîné une stabilité chez les francophones, moins visés par ces programmes puisqu'ils travaillaient davantage en français, et un progrès chez les anglophones et les allophones, ce qui correspondrait à nos résultats.

Une étude récente de la certification des entreprises, Les enjeux de la francisation des entreprises au Québec (1977-1984)17, confirmerait cette analyse. L'ouvrage montre que les programmes de francisation ont été appliqués surtout dans les entreprises où l'anglais était la langue prédominante des conseils d'administration : « Selon les données recueillies, 60,4 % des entreprises dont plus de la moitié des administrateurs étaient francophones ont été certifiées sans programme, tandis que seulement 1,4 % des autres (les entreprises non francophones) ont pu être ainsi certifiées [...]. La majorité des conseils d'administration francophones semblent donc avoir influencé la situation linguistique de leurs entreprises, que ce soit en participant à l'énoncé de politiques linguistiques favorables au français ou en prenant les moyens mis à leur disposition pour effectuer les changements nécessaires18. »

En outre, l'attribution d'un certificat ne signifie pas la fin du processus de francisation et ne garantit pas que les pratiques linguistiques seront automatiquement maintenues. C'est pourquoi la Charte de la langue française créait des comités de francisation et leur confiait la tâche de veiller « à ce que le français conserve dans l'entreprise le statut que les programmes de francisation ont pour objet d'assurer19 ». Une étude récente menée en 1987 par l'Office montrait que ce suivi n'était pas aussi rigoureux que le législateur l'avait souhaité20 : « Ce sont les entreprises certifiées sans programme qui sont les plus nombreuses (43,3 %) à n'avoir consacré aucun temps/personne aux activités du comité. Quant aux entreprises certifiées après l'application d'un programme de francisation, une très forte majorité (près de 84 %) consacre moins de 15 h/personne/année aux activités du comité » et 31 % n'y consacrent aucun temps par personne21.

À la suite de ce constat, l'Office mettait sur pied en 1988-1989 l' « Opération Contact », auprès des entreprises certifiées pour assurer la permanence de la francisation. En outre, le Groupe de travail tripartite sur le français langue du travail affirmait en mars 1989 : « La notion de permanence de la francisation des entreprises n'est pas nouvelle. Elle n'est toutefois pas acquise parce que de l'avis de plusieurs, un bon nombre d'entreprises cessent de se préoccuper de francisation au moment de l'obtention du certificat22. » Ce problème de la permanence de la francisation a même amené le Groupe à recommander « que les entreprises de 50 à 99 employés soient invitées à mettre sur pied un comité de francisation allégé23 », ces entreprises n'y étant pas tenues par la loi. Cette perception de la certification comme la fin du processus de francisation au sein de certaines entreprises a pu entraîner la perte de certains gains obtenus au moment de l'application du programme à la suite du renouvellement de la documentation, de l'outillage et du personnel. La rotation du personnel signifie en effet l'arrivée de nouvelles personnes qui n'ont pas vécu le processus de francisation et qui peuvent être ainsi moins sensibles à cette dimension de l'entreprise.

L'influence de la certification peut être limitée par un élément supplémentaire. Dans une entrevue au journal Le Devoir, M. Jean-Claude Rondeau, président de l'Office de la langue française, affirmait : « Le certificat, c'est le plancher. Le maximum est défini dans le préambule de la Charte : le français doit devenir la langue normale et habituelle du travail et du commerce24. » Cette citation rappelle que l'obtention d'un certificat ne signifie pas que les travailleurs utilisent largement le français, mais que l'entreprise a atteint un niveau souhaitable compte tenu des exigences de ses activités. Ce niveau, négocié par l'entreprise et l'Office, ne correspond pas nécessairement à un usage généralisé du français, mais à un niveau désiré étant donné les circonstances.

Cette brève analyse de la certification, instrument privilégié de la francisation des entreprises, la professionnalisation, l'introduction des nouvelles technologies et la mondialisation des marchés expliquent tout au moins en partie le décalage observé entre l'évolution de l'usage du français et celle de la certification. À la lumière de ces observations, la stabilité de l'usage du français de 1979 à 1989 chez les francophones est moins étonnante et il semble fort possible que les ressources consenties à la francisation des entreprises aient été suffisantes pour contrer les effets négatifs des facteurs structurels. À ce titre, elles auraient eu un effet de digue, mais se seraient révélées insuffisantes pour accroître l'usage du français parmi les francophones malgré ces facteurs. Elles auraient également été suffisantes pour accroître l'usage du français par les anglophones et les allophones. Cet effet n'est pas négligeable. Premièrement, il correspond directement à l'objectif « le français, langue commune de tous les Québécois », et non seulement des francophones, et deuxièmement, il touche un des aspects les plus difficiles à réaliser, soit amener des personnes à travailler dans une langue autre que leur langue maternelle.

Plusieurs se demanderont s'il est possible d'accroître l'usage du français au travail. Il est très difficile de répondre à cette question sans se reporter aux éléments moteurs, sans répondre préalablement à plusieurs questions plus précises, dont les suivantes :

  1. Est-il possible que les listes de matériel, les modes d'emploi, les recueils administratifs, les livres et revues soient consultés davantage en français? Ce dernier aspect pose évidemment la question du français dans les communications scientifiques et techniques.

  2. Est-il possible d'accroître la connaissance fonctionnelle du français au travail? Plus spécifiquement, est-il possible que les communications de travail avec des supérieurs, des subordonnés ou des collègues, d'une part francophones et d'autre part anglophones ou allophones, se déroulent en français dans une plus large proportion?

  3. Est-il possible d'accroître l'usage du français dans le domaine de l'informatique ou de la micro-informatique?

Le lecteur qui répondra positivement à l'une de ces questions peut envisager un accroissement. Le lecteur qui répondra négativement à chacune de ces questions devra considérer que l'usage du français au travail a pratiquement atteint un plafond, puisque l'influence future de facteurs structurels comme la francophonisation de la main-d'œuvre et la professionnalisation accrue des francophones est difficile à préciser et laisse peu de portes ouvertes. Comme les francophones occupaient en 1989 près de 75 % des postes de travail, on ne peut s'attendre à une croissance importante et en conséquence à un effet direct percutant. Par contre, la francophonisation, combinée à d'autres éléments, produit un effet indirect : elle entraîne un accroissement de la part du revenu total des ménages québécois gérés par des francophones, ce qui se traduit par une incitation à la francisation des services personnels et des services financiers, que nous avons observée.

La professionnalisation des francophones, qui provoque également un accroissement des revenus, a une influence semblable sur les services. L'effet direct et immédiat est cependant un frein à la francisation, les francophones accédant à des postes où le français est moins courant et où une documentation bilingue ou anglaise est plus utilisée. Cependant, ce facteur pourrait éventuellement accroître l'usage du français : l'accès à des postes de direction pourrait signifier un meilleur contrôle de l'économie. En effet, l'histoire récente et passée, d'ici et d'ailleurs, nous apprend que des rapports difficiles entre groupes sociaux, présentés sous une dimension raciale, religieuse ou linguistique25, comportent le plus souvent une dimension économique et qu'un changement de l'environnement économique affecte la gestion des rapports entre groupes.

Les opinions exprimées en 1989 favorisent davantage le caractère français du Québec et montrent qu'une plus faible proportion de travailleurs craignent des répercussions économiques de la législation linguistique et opposent la langue française à la langue des affaires ou de la technique. Cependant, ce consensus plus large ne signifie pas pour autant que la gestion de la situation linguistique sera plus aisée, puisque tant les partisans du français au Québec que les opposants expriment leur opinion avec plus de fermeté. On peut ainsi présager que les discussions seront plus serrées.

L'évolution des opinions de 1979 à 1989, qui marque un sentiment plus prononcé en faveur du caractère français du Québec, a été observée tant parmi les francophones que parmi les anglophones et les allophones. Elle n'est d'ailleurs pas étrangère à l'accroissement de l'usage du français au travail parmi ces communautés linguistiques. L'usage d'une langue au travail est un facteur de socialisation26, les allophones qui travaillent en français partagent davantage les opinions exprimées par les francophones et ceux qui travaillent en anglais favorisent celles qui sont plus répandues parmi les anglophones. La francisation du travail est donc d'autant plus importante, étant donné les objectifs du Québec, qu'elle favorise l'acceptation de ces objectifs.


1 Graphique I.1. [retour au texte]

2 Graphique I.6. [retour au texte]

3 Tableau I.2. [retour au texte]

4 Tableau II.1. [retour au texte]

5 Tableau I.3. [retour au texte]

6 Graphique I.6. [retour au texte]

7 Tableaux III.5, III.6 et III.7. [retour au texte]

8 On consultera à ce sujet l'abondante littérature sociolinguistique, dont l'ouvrage de Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982. [retour au texte]

9 Daniel Monnier, L'usage du français au travail, Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers » no 15, 1983, p. 51. [retour au texte]

10 Fédération des travailleurs du Québec, La francisation des entreprises, la FTQ en tournée régionale, février 1990, p. 1. [retour au texte]

11 Stéphane Dion et Gaétane Lamy, « La francisation de la langue de travail au Québec. Contraintes et réalisations », Language Problems and Language Planning, vol. 14, no 2, été 1990, p. 128. [retour au texte]

12 André Raynauld, « L'avancement du français au Canada », dans Tendances démolinguistiques et évolution des institutions canadiennes, Ottawa, Commissariat aux langues officielles, 1990, p. 95-105. [retour au texte]

13 Québec, gouvernement du Québec, Office de la langue française, Service de la recherche. [retour au texte]

14 Québec, gouvernement du Québec, ministère de l'Industrie et du Commerce Direction des communications, Les PME au Québec, 1987, p. 269. [retour au texte]

15 Office de la langue française, Rapport annuel 1988-1989, Québec, gouvernement du Québec, 1989, p. 15. [retour au texte]

16 Québec, gouvernement du Québec, Office de la langue française, Service de la recherche. [retour au texte]

17 Pierre Bouchard, « Les enjeux de la francisation des entreprises au Québec (19771984) », thèse de doctorat, Université de Montréal, Département de sociologie, avril 1990, 321 p. M. Bouchard est chef du Service de la recherche à l'Office de la langue française. [retour au texte]

18 Pierre Bouchard, op. cit., p. 154. [retour au texte]

19 Charte de la langue française, article 150. [retour au texte]

20 « Le comité de francisation doit se réunir au moins trois fois par année », article 146. [retour au texte]

21 Yves Larivée, Études des comités de francisation, Québec, gouvernement du Québec, Office de la langue française, octobre 1988, p. 16-17. [retour au texte]

22 Groupe de travail tripartite sur le français langue du travail, Le français langue du travail une nécessaire réorientation..., Québec, gouvernement du Québec, 1989, p. 5. [retour au texte]

23 Groupe de travail tripartite sur le français langue du travail, op. cit., p. 48. [retour au texte]

24 Jean-Pierre Proulx, « Rondeau, émule de Ryan, veut secouer la torpeur de l'Office de la langue », Le Devoir, 28 septembre 1990, p. B-1. [retour au texte]

25 Les Noirs et les Blancs aux États-Unis, les Mexicains et les Blancs en Californie, les Coréens et les Japonais au Japon, les catholiques et les protestants en Irlande du Nord, les Noirs (Le Nouvel Observateur, no 1357, du 8 au 14 novembre 1990), les Arabes (Le Monde diplomatique, numéro spécial intitulé Les masques du racisme, « Manière de voir », No 9, 1990) et les Blancs en France, les Israéliens et les Palestiniens, les Noirs et les Blancs en Afrique du Sud, les Cinghalais et les Tamouls au Sri Lanka, les relations difficiles entre tribus en Afrique (Le Devoir, 13 novembre 1990), entre castes en Inde... Ces situations ne sont pas identiques les unes aux autres, elles se distinguent sous plusieurs aspects et elles ne se résument pas à leur dimension économique, mais dans chacune un des groupes occupe une position économique plus avantageuse. Voir Jean-William Lapierre, Le pouvoir politique et les langues, Paris, Presses universitaires de France, 1988, 221 p. [retour au texte]

26 Voir la section intitulée « Les opinions des allophones et l'usage du français au travail ». [retour au texte]




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