Accéder au contenu principal
NOTE
Ce texte a été numérisé par un système de reconnaissance optique de caractères.
Des erreurs de lecture peuvent s’y être glissées.

 
Les langues autochtones du Québec

Les langues
autochtones
du Québec

sous la direction de
Jacques Maurais

DOSSIERS, no 35


Une version anglaise de cette étude, intitulée The aboriginal Languages of Quebec, peut être consultée sur demande.



Avant-propos

Remerciements et note

Préface

Les langues autochtones du Québec, par William F. Mackey

Chapitre I

La situation des langues autochtones d'Amérique, par Jacques Maurais

Chapitre II

Les langues autochtones d'hier à aujourd'hui, par Louis-Jacques Dorais

Chapitre III

Le statut des langues autochtones et leurs domaines d'utilisation au Québec, par D. Ronán F. Collis

Chapitre IV

La politique des gouvernements du Canada et du Québec en matière de langues autochtones, par François Trudel

Chapitre V

Bilan de l'instrumentalisation et de la modernisation dans les langues autochtones dans la perspective de l'aménagement du corpus, par Lynn Drapeau

Chapitre VI

Esquisses grammaticales
Le mohawk, par Marianne Mithun

La langue montagnaise : grammaire et ethnographie, par Danielle Cyr

L'inuktitut, par Ronald Lowe

Chapitre VII

L'avenir des langues autochtones
L'avenir de l'algonquin, par Molly Kistabish

L'avenir de l'atikamekw, par Marthe Coocoo

L'avenir du cri, par James Bobbish

Y a-t-il un avenir pour la langue huronne? par Linda Sioui

L'avenir de l'inuktitut,
par Taamusi Qumaq

Le micmac va-t-il survivre?
par Roméo Labillois

L'avenir du mohawk,
par Myra Cree

L'avenir de la langue montagnaise,
par Marcelline Picard-Canapé

L'avenir du naskapi,
par Agnes Mackenzie et Bill Jancewitz

Chapitre VIII

Les langues autochtones dans la perspective de l'aménagement linguistique,
par Lynn Drapeau et Jean-Claude Corbeil

Notices biographiques

Résumés

— algonquin
— attikamek
— cri
— inuktitut
— micmac
— mohawk
— montagnais
— naskapi



Avant-propos


Le Conseil de la langue française a reçu de l'Assemblée nationale le mandat de surveiller l'évolution de la situation linguistique du Québec. Cette mission suppose que l'on étudie la dynamique des contacts entre les diverses langues parlées sur le territoire du Québec. On connaît relativement bien, notamment du point de vue démographique, la question de la langue des populations récemment immigrées, de ceux que nous appelons maintenant des allophones. Mais nos connaissances sont beaucoup plus limitées en ce qui concerne les langues des premiers habitants de notre pays. Pourtant, ce sont des langues en contact avec le français depuis des siècles, depuis en fait le premier voyage de Jacques Cartier en 1534. En publiant Les langues autochtones du Québec, le Conseil de la langue française espère combler, au moins en partie, cette lacune.

Le présent volume constitue l'ouvrage le plus complet qui ait été publié sur les neuf langues autochtones du Québec : abénaki, algonquin, attikamek, cri, inuktitut, micmac, mohawk, montagnais et naskapi.

Dans la préface, William F. Mackey, spécialiste du bilinguisme de renommée internationale, indique comment doit se poser le problème de la survie des langues ayant un petit nombre de locuteurs. Il croit que l'on peut et que l'on doit sauver plusieurs de ces langues car, dit-il, « chaque langue qui est perdue diminue la richesse sémantique de nos patrimoines culturels ».

Dans le premier chapitre, Jacques Maurais brosse un tableau de l'ensemble de la situation des langues autochtones en Amérique. Il montre qu'une grande partie de ces langues sont menacées de disparition et que, dans la plupart des pays, elles jouissent de peu de garanties juridiques. Au Canada aussi, la situation de plusieurs langues autochtones est précaire; les statistiques révèlent que, de toutes les provinces canadiennes, c'est au Québec que les langues autochtones se maintiennent le plus et qu'elles sont le plus enseignées.

Dans le deuxième chapitre, Louis-Jacques Dorais résume l'histoire des langues autochtones du Québec depuis l'époque précolombienne et il présente les trois familles linguistiques qui sont représentées sur le territoire du Québec actuel : la famille esquimau-aléoute (inuktitut), la famille iroquoienne (mohawk et wendat ou huron, langue qui n'est plus parlée depuis le début du XXe siècle) et la famille algonquienne (abénaki, algonquin, attikamek, cri, montagnais, micmac et naskapi). L'auteur donne ensuite diverses statistiques sur la connaissance des langues autochtones et sur la connaissance, par les autochtones, des deux langues officielles du Canada. Selon ces statistiques, la langue autochtone la plus parlée au Québec est le cri; viennent ensuite le montagnais et l'inuktitut. En ce qui concerne les langues officielles, 57,2 % des autochtones québécois connaissent l'anglais, mais seulement 24,6 % le français.

Dans le troisième chapitre, D. Ronán Collis énumère les textes qui définissent le statut juridique des langues autochtones et livre les résultats d'une enquête portant sur l'utilisation de huit langues (l'abénaki n'est plus parlé que par une poignée de personnes). L'enquête montre que les langues autochtones sont surtout utilisées dans les relations familières et peu dans les situations publiques à l'exception des émissions de radio. Dans les dernières pages de son chapitre, l'auteur décrit comment l'informatique pourrait être utilisée pour assurer la survie des langues autochtones.

Dans le quatrième chapitre, François Trudel effectue un survol historique des principaux fondements des politiques fédérale et québécoise en matière de langues autochtones. Il brosse ensuite un portrait de certaines mesures gouvernementales récentes qui cherchent à atténuer le risque d'une disparition presque complète de ces langues dans un avenir rapproché. Il dresse enfin un bilan critique de l'action gouvernementale dans le domaine de l'identité ethnique et du développement socioculturel des nations autochtones.

Dans le cinquième chapitre, Lynn Drapeau fait le bilan de tous les travaux qui ont porté sur la description des langues autochtones du Québec (grammaires, dictionnaires, manuels d'apprentissage, etc.) et elle indique les tâches les plus urgentes qui restent à accomplir. Elle note que plusieurs descriptions grammaticales sont écrites dans un style ésotérique peu accessible aux autochtones.

La grammaire des langues autochtones est très différente de celle des langues indo-européennes comme le français ou l'anglais. Pour donner une idée de ces différences, le sixième chapitre offre une courte description de la grammaire d'une langue de chacune des trois familles linguistiques autochtones représentées sur le territoire du Québec. Marianne Mithun passe en revue les principales caractéristiques grammaticales du mohawk, langue de la famille iroquoienne. Danielle Cyr décrit la grammaire du montagnais, langue de la famille algonquienne, et Ronald Lowe procède à une esquisse de la grammaire de l'inuktitut, langue de la famille esquimau-aléoute.

La partie suivante de l'ouvrage est consacrée à l'avenir des langues autochtones du Québec. Des membres des communautés autochtones offrent leurs réflexions personnelles sur l'avenir de leur langue respective : Marcelline Picard Canapé pour le montagnais, Taamusi Qumaq pour l'inuktitut, James Bobbish pour le cri, Myra Cree pour le mohawk, Marthe Coocoo pour l'attikamek, Roméo Labillois pour le micmac, Agnes Mackenzie pour le naskapi et Molly Kistabish pour l'algonquin. Enfin, Linda Sioui décrit l'importance historique du huron et étudie la possibilité de faire revivre cette langue qui n'est plus parlée depuis trois quarts de siècle.

Dans le chapitre qui sert de conclusion à l'ouvrage, Lynn Drapeau et Jean-Claude Corbeil situent la problématique de la survie des langues autochtones du Québec dans la perspective de l'aménagement linguistique. Ils croient que les conditions actuelles d'utilisation de ces langues peuvent se ramener à trois situations types : a) les communautés qui ont perdu leur langue; b) celles où la langue est en voie de disparition et c) celles où elle est encore transmise normalement. Les deux auteurs offrent un plan d'action pour les langues des situations b et c. L'essentiel de ce plan d'action consiste à endiguer la perte de locuteurs pour les langues les plus menacées et à maintenir l'effectif linguistique pour les langues « en santé ». Le plan d'action se subdivise en cinq points : 1. utilisation normale de la langue dans la vie privée (au sein de la famille et comme langue d'usage dans la communauté); 2. consolidation de l'utilisation de la langue dans la vie publique communautaire; 3. transmission de la langue ancestrale par l'école; 4. conquête de nouveaux domaines d'utilisation; 5. recours éventuel à l'officialisation de la langue par une loi ou dans la Constitution. Les deux premiers points sont particulièrement importants parce qu'ils visent à créer des zones d'usage intensif des langues autochtones.

En publiant Les langues autochtones du Québec, le Conseil de la langue française espère contribuer à la réflexion sur la survie des langues des premières nations. Cette survie doit être évidemment l'oeuvre des autochtones eux-mêmes, mais ils peuvent être soutenus en cela par l'ouverture d'esprit des populations allochtones et en particulier de la majorité francophone. N'oublions pas que l'expérience québécoise d'aménagement linguistique a acquis une renommée qui dépasse largement nos frontières; il serait peut-être temps que les autochtones, moyennant leur accord, puissent bénéficier de ces acquis.

Le président,
Pierre-Étienne Laporte



Remerciements




Un ouvrage comme Les langues autochtones du Québec n'aurait pu voir le jour sans la collaboration d'un grand nombre de personnes, en plus des auteurs des divers chapitres et des traducteurs. Il faut d'abord mentionner MM. Pierre Martel et Jean-Claude Corbeil qui ont contribué à l'élan initial de ce projet. Puis plusieurs spécialistes ont apporté leur concours pour définir les grandes lignes du volume : MM. Louis-Edmond Hamelin, Louis-Jacques Dorais, Gérard McNulty, D. Ronán Collis, François Larose ainsi que le R.P. Louis-Philippe Vaillancourt, o.m.i. Nous remercions aussi MM. Matthew Coon Come, Grand Chef des Cris, Roméo Saganash, du Grand Conseil des Cris du Québec, Georges Bacon, président du Conseil Attikamek-Montagnais, et John Mameanskum, directeur général de la Bande naskapie du Québec, pour l'appui qu'ils nous ont manifesté. Nos remerciements s'adressent enfin à Mmes Marlène Dionne et Céline Racine pour leur travail de dactylographie ainsi qu'à Mme Dominique Johnson qui a assuré la dernière révision du manuscrit.







NOTE



Orthographe des noms autochtones

En ce qui concerne l'orthographe des noms des nations autochtones du Québec, nous avons suivi les recommandations de l'Office de la langue française. Toutefois, dans le cas de l'article consacré à l'avenir de la langue atikamekw, nous avons utilisé l'orthographe préconisée par les technolinguistes de cette nation.




Préface


par William F. Mackey

Le présent ouvrage ne constitue pas un manuel dont l'intérêt se borne à l'étude de systèmes linguistiques. Au contraire, les chapitres débordent de loin les confins, souvent arides, de la grammaire pour nous situer dans le quotidien réel — celui de peuples qui continuent à lutter pour la survie de leur langue et leur culture.

De prime abord, dans une mise en situation fort bien documentée, Jacques Maurais situe les langues autochtones du Québec dans le contexte linguistique mondial, en particulier celui des langues amérindiennes du continent. Il nous montre combien de langues ont déjà disparu et combien encore sont en voie de disparition. L'objet et la raison de cette perte constituent les thèmes des chapitres subséquents.

La régression des langues autochtones date surtout du début de la colonisation européenne de l'Amérique. Le processus est bien expliqué avec beaucoup de compréhension et de compassion par notre collègue Louis-Jacques Dorais dans son chapitre consacré aux familles de langues autochtones, leurs localisations et leurs démographies. Le nombre et la variété de ces langues seront pour certains une véritable révélation et, après avoir admiré ce riche univers de langues dont la plupart d'entre nous ne connaissent pas même les noms, nous sommes curieux d'apprendre davantage. Quels sont leurs statuts actuels, quelle a été notre politique vis-à-vis de leur utilisation? Ce sont des questions auxquelles les deux chapitres suivants fournissent des réponses.

Dans son chapitre consacré au statut des langues amérindiennes. D. Ronán Collis explique bien l'équivoque juridique de l'évolution de la politique à l'égard des parlers autochtones dans le cadre du statut accordé aux langues coloniales. Il passe en revue le statut juridique accordé à chacune de ces langues autochtones tout en déplorant le manque de moyens consentis pour faire valoir ce statut, tout limité qu'il est. Après avoir documenté les fonctions actuelles des langues autochtones du Québec et leur utilisation restreinte, l'auteur fait valoir ses propositions concrètes — voire souvent avant-gardistes — pour augmenter le taux d'utilisation afin de promouvoir et même de sauvegarder ces langues dont le statut actuel est la séquelle de quelques siècles d'indifférence de la part des divers ordres de gouvernement.

Cette indifférence est bien documentée dans le chapitre suivant dans lequel on traite de l'essor éventuel et du développement récent d'une politique québécoise des langues autochtones. Dans ce chapitre, François Trudel démontre comment les structures juridiques et administratives se sont multipliées dans le temps, tout en devenant de plus en plus complexes, mais sans pour autant résoudre les problèmes des autochtones en matière de langue et d'éducation. Parmi ces problèmes, il y a celui de la normalisation de chacun de ces ensembles de parlers aux fins de scolarisation, ce qui comprend la confection de dictionnaires et de grammaires, ainsi que l'orthographe et la terminologie. Ces problèmes d'aménagement interne de la langue sont traités dans le chapitre de Lynn Drapeau (en collaboration avec Jean-Claude Corbeil) qui nous fait ainsi profiter de son expérience du projet d'implantation du montagnais dans les écoles de Betsiamites.

Forts de ces éclaircissements sur les problèmes d'aménagement internes de ces parlers, nous sommes intéressés d'apprendre davantage sur les caractères et les structures de ces langues. Pour nous permettre de nous familiariser un peu avec ces questions de linguistique interne, tout en nous démontrant la logique et l'élégance des structures amérindiennes, on nous fournit des esquisses grammaticales de trois langues autochtones du Québec. C'est dans ce chapitre que Danielle Cyr nous présente le montagnais, Marianne Mithun le mohawk et Ronald Lowe l'inuktitut. Ce chapitre nous laisse entrevoir les grandes différences entre le découpage de l'univers observable que font les diverses cultures au moyen de leurs systèmes linguistiques et conceptuels.

Toutes ces études dont nous venons de faire état nous aident beaucoup à mieux comprendre l'avant-dernier chapitre, celui où on donne la parole aux autochtones qui ont vécu et qui vivent toujours le quotidien de leur langue ancestrale. On ne peut pas rester indifférent à ces témoignages honnêtes, francs et bien documentés, tous présentés avec la simplicité directe de gens qui nous parlent en connaissance de cause. En les écoutant, on a parfois honte de constater que l'on est souvent bien mieux renseigné sur le sort des tribus des continents lointains que sur celui de nos voisins autochtones. Cela explique peut-être l'impardonnable indifférence qui nous a empêchés d'attribuer aux autres les droits que nous réclamons pour nous-mêmes. On a l'impression d'avoir été l'instrument involontaire d'une idéologie colonialiste qui ne valorise que les cultures des colonisateurs.

Quoi qu'il en soit, ces témoignages, qui nous laissent percevoir l'histoire sociale de nos voisins autochtones, à la suite de la conquête et de la colonisation, nous incitent à faire un examen de conscience. Il faut d'abord admettre que l'on a souvent traité l'Amérindien comme pièce de musée. En effet, c'est au Musée national à Ottawa que j'ai dû m'adresser avant d'entreprendre, dans les années 1940, mes enquêtes dans les réserves de l'Ouest. C'est là que j'ai rencontré Marius Barbeau qui, depuis longtemps, de pair avec son collègue Edward Sapir, avait tant fait pour documenter les langues et les cultures de ce que nous appelons maintenant nos premières nations. En rétrospective, il me semble que ces deux maîtres possédèrent une attitude plus humaniste vis-à-vis des langues que ne l'eurent les structuralistes qui ont pris la relève. Car le scientisme de ces derniers a fait perpétuer parmi les linguistes une attitude sur les langues amérindiennes qui se limitait volontairement aux questions de formes et de systèmes, tout en faisant abstraction de tout ce qui était humain. En lisant leurs travaux, on n'a guère eu l'impression qu'il s'agissait de personnes, de parents, de membres de familles qui voulaient peut-être transmettre à leurs enfants leur langue ancestrale.

Dans l'intervalle, ceux qui prenaient des décisions sur le sort des autochtones ont fait preuve d'une profonde ignorance, un manque total de compréhension des fondements et de la logique des cultures amérindiennes, par opposition aux cultures européennes. Comme le disait récemment un chef amérindien devant une commission d'enquête : « Vous autres, vous concevez tout en carrés; vous placez tout et tous dans des boîtes. Nous autres, nous avons plutôt l'habitude de penser en cercles et en sphères où tout se tient. » Le concept, par exemple, qu'une terre peut appartenir à quelqu'un est naturellement étranger à des peuples qui ont toujours cru que c'est eux qui appartenaient à la terre, et comme nous rappelle le témoignage de Roméo Labillois dans ses souvenirs d'enfance à Restigouche, il en est toujours ainsi. Donc, l'idée qu'une personne ou même l'État a le droit « d'attribuer » des lots de terre à quelqu'un paraît aussi illogique, voire injuste, que le fait, pour un peuple à tradition orale, de demander de griffonner des caractères sur un morceau de papier, pour créer ainsi un instrument qui enlèvera aux générations à venir le droit à la terre. Car ce n'est pas détruire un pays que de laisser vivre à leur façon ceux qui l'ont toujours habité. Dans ce contexte, le plaidoyer de Taamusi Qumaq pour l'autonomie des premières nations devient entièrement compréhensible.

Un autre exemple de notre incompréhension se trouve dans l'application de nos normes — comme si on avait affaire à des vérités universelles. Quand ces normes engendrent des « adaptations » de tests de rendement dont les résultats justifient des politiques, elles deviennent simplement des instruments de validation du pouvoir. On peut donc se demander si on a le droit de continuer à imposer les normes de nos cultures aux autres, d'imposer nos valeurs aux dépens des leurs. Cette imposition culturelle a déjà beaucoup contribué à la dégénération des cultures amérindiennes pour les rendre impuissantes à lutter contre les effets des politiques assimilatrices et des règlements restrictifs qui ont accentué les retombées linguistiques et culturelles des contacts avec nos cultures européennes (colonisation, exogamie, maladies, alcoolisme).

Tout cela a eu pour effet d'enlever progressivement à chacune des langues autochtones les fonctions sociales qui les rendaient utiles. Par conséquent, le parler autochtone est devenu de plus en plus inutile. Puisqu'une langue inutile n'est guère utilisée, il n'est pas surprenant que plusieurs de ces parlers sont devenus moribonds. Chaque témoignage de cet avant-dernier chapitre constitue un exemple de ce processus, en particulier les propos de Marcelline Picard Canapé pour le montagnais, James Bobbish pour le cri, Myra Cree pour le mohawk, Molly Kistabish pour l'algonquin et Marthe Coocoo pour l'attikamek.

Après que la langue eut perdu ses fonctions dans le commerce et le travail, on a cru pendant un certain temps pouvoir la conserver au foyer, à l'école et à l'église. Mais l'État, une fois en contrôle de l'éducation, a voulu imposer l'instruction universelle obligatoire dans l'une ou l'autre des langues officielles. En revanche, les missionnaires en promouvant l'alphabétisation dans le parler du foyer avaient contribué dans une certaine mesure à conserver ces langues. En contrepartie, après les recommandations linguistiques du Deuxième Concile du Vatican, l'imposition de la langue officielle dans la liturgie, comme on l'a fait en imposant l'anglais dans l'église micmaque, selon le témoignage de Roméo Labillois, a beaucoup affaibli l'usage de la langue ancestrale.

À la suite de cette assimilation progressive des peuples amérindiens, beaucoup d'entre eux se sont vus marginalisés entre deux univers culturels fort distincts. À divers degrés, ces peuples partagent des traits de deux cultures, mais pas toujours les meilleurs. Comme le remarque James Bobbish dans ses propos sur le cri, il s'agit souvent d'une synthèse des pires éléments des deux mondes. On peut donc se demander s'il aurait été possible plutôt de faire profiter ces mêmes peuples des meilleurs éléments de ces deux mondes. Est-il trop tard pour reprendre le terrain perdu? Peut-on régénérer les langues en voie de déclin?

Quels seraient les éléments nécessaires pour faire vivre et revivre nos langues autochtones? D'abord, il faudrait un changement profond de nos attitudes paternalistes face aux langues amérindiennes. Il est présomptueux de notre part de prédire la mort d'une langue ou de tenir simplement pour acquis qu'elle ne peut pas revivre. Linda Sioui, dans son plaidoyer pour le huron, cite le cas de l'hébreu. Mais il ne faut pas non plus oublier que les spécialistes d'autrefois avaient aussi condamné le hongrois devant l'expansion de l'allemand, avaient prévu la disparition du latin devant l'étrusque et la mort de l'anglais au profit du norrois à l'intérieur de l'empire scandinave. Il ne faut pas oublier toutefois que l'essor de ces langues ne s'est pas fait du jour au lendemain; elles ont subi de nombreux reculs avant de pouvoir avancer.

Ensuite, il faudrait une politique des langues autochtones. D'abord un aménagement de ces langues, accompagné d'une certaine normalisation souple, qui évite l'intimidation du purisme et de l'authenticité exagérée. Car pour survivre, toute langue, comme tout organisme, doit s'adapter à son milieu.

Enfin, il faudrait que la langue redevienne le parler de la jeune génération, qu'outre la langue du foyer, elle soit la langue de la scolarisation primaire et qu'elle serve de véhicule également au secondaire, au moins pour certaines matières. Car si la langue, et la culture en général, n'a que le statut de matière scolaire — comme l'a bien démontré l'expérience des internats —, la langue maternelle deviendra vite la langue seconde.

Pour revitaliser les langues autochtones, il faudrait faire appel à tout ce que peut offrir la technologie moderne. Dans ce contexte, il est ironique de constater que les mêmes instruments qui ont noyé les langues autochtones, en faveur des langues dominantes, sont ceux qui sont le plus en mesure de les faire revivre. Certaines expériences récentes qui ont fait appel à des émissions de télévision autochtone pour enfants ainsi qu'à la radio communautaire se sont révélées positives pour l'apprentissage au foyer des langues amérindiennes. Voir aussi les propos de Agnes Mackenzie et de Bill Jancewitz sur le naskapi. Grâce aux technologies modernes de reprographie sonore et visuelle, il est maintenant possible et rentable de faire écouter et lire individuellement ou en groupes (isolés ou mixtes) les meilleurs modèles parlés et écrits de la langue ancestrale. Mais cela suppose qu'il existe de quoi lire et écouter. Pourquoi apprendre à lire une langue dans laquelle il n'y a rien à lire? N'oublions pas que la quantité, la richesse et la variété d'écrits disponibles dans les langues européennes ont contribué à l'attrait de ces langues pour la population instruite du monde entier. Il faut donc que l'aménagement interne des langues autochtones progresse de pair avec la production de livres, de revues, d'audiocassettes et même de vidéocassettes de qualité, et en nombre suffisant pour occuper les loisirs des jeunes.

Mais tout cela n'est qu'un préalable pour la survivance d'une langue dans la société moderne. Il ne suffit pas que la langue soit cantonnée au rôle de véhicule scolaire. Il faudrait avant tout qu'elle possède des fonctions dans la société pour qu'elle puisse survivre à long terme comme langue du foyer. Pour pouvoir assumer certaines fonctions, il faut que la langue possède d'abord un statut et des fonctions. Chaque fonction que l'on ajoute contribue à la survie de la langue. Si, outre le parler du foyer et la langue de l'école, elle devient la langue du culte, tel qu'on le projette maintenant pour le naskapi, et qu'elle devient la langue des médias et celle du travail, on augmentera de beaucoup son potentiel de survie.

Toutefois, il y a des autochtones qui se demandent toujours si cela n'est pas une perte de temps, si on ne devrait pas plutôt abandonner la langue devant l'impératif économique de la culture dominante. Cela vaut-il la peine de lutter contre l'inévitable, contre ce changement mondial déclenché par la colonisation?

Il est vrai que la disparition progressive des langues est un phénomène mondial. Même en Australie, où sur 200 langues parlées au début de la colonie, seulement une cinquantaine sont connues de la jeune génération actuelle. Au Brésil, sur 1 000 langues utilisées au début du XlXe siècle, on peut compter de nos jours à peine 2001. En Amérique les deux tiers des 150 langues autochtones sont maintenant en déclin. Pourquoi donc sauvegarder toutes ces langues?

Comme le fait remarquer Myra Cree en citant l'écrivain finnois Maila Talvia, lorsqu'une langue meurt, un peuple meurt aussi. Dans ce contexte, on s'étonne qu'au Canada on investisse beaucoup d'énergie pour protéger de rares espèces botaniques et zoologiques en voie d'extinction, tout en ignorant complètement des espèces culturelles et linguistiques sur le point de disparaître. Quelles que soient les espèces en question, on a beaucoup à apprendre des cultures autochtones quand il s'agit de leur conservation. Cela comprend non seulement l'art de vivre des produits de la terre sans pour autant la détruire, mais également l'importance du rapport culturel entre les générations successives.

Chaque langue qui est perdue diminue la richesse sémantique de nos patrimoines culturels. Comme l'a fait remarquer le linguiste suédois Nils Hansegård : « C'est non seulement les petites langues qui sont menacées d'extinction; on est maintenant témoins d'un évidement sémantique de toutes les langues du monde au profit d'un conformisme de sens dans les mots et les syntagmes2. »

Pour toutes ces raisons, chacune des langues dont on fait état dans les pages qui suivent est digne de notre respect ainsi que de notre appui. Car dans chacun des cas ici cités, il s'agit de la composante la plus exclusive d'une culture, d'un découpage unique de l'univers dont les formes et les contenus se modifient mutuellement et continuellement, bref, de la langue d'un peuple, le fruit d'un travail collectif et innombrables.

William F. Mackey
Centre international de recherche en aménagement linguistique
Université Laval, Québec

I


La situation
des langues autochtones
d'Amérique*

par Jacques Maurais

Voyez celui-là? Il est sensé, il est intelligent. Il
ne reste pas à vivre misérablement dans les
bois. Il vient ici où les Blancs seront bons pour
lui. Allez, petits, apprenez le français, oubliez
votre langue, méprisez la forêt, on vous offre le
paradis sur terre. On vous offre, c'est inouï, de
faire de vous des Blancs...! N'est-ce pas le
comble de l'entendement et de la générosité?
Yves Thériault,
Ashini
.


On trouve, çà et là dans la littérature québécoise, des comparaisons plus ou moins explicites entre la situation des autochtones et celle des francophones. Le roman d'Yves Thériault auquel l'épigraphe a été empruntée peut recevoir l'interprétation suivante : « Quelques lecteurs verront peut-être dans Ashini un symbole de l'esclavage économique des Canadiens français à qui le nouveau maître a laissé le droit de prononcer des discours enflammés et d'organiser de pieuses célébrations, tout en lui ravissant la richesse du pays et les moyens de la multiplier » (Valois, 1961 : 22). Mais cette assimilation de la situation de l'Indien à celle du francophone n'est pas nouvelle dans notre littérature. Déjà Octave Crémazie, au XIXe siècle, établissait dans son poème « Le dernier Huron » un parallèle entre la disparition des Hurons et celle des Canadiens français.

Voilà donc posée par ricochet la question de la survie des langues amérindiennes, qui ne cesse d'être préoccupante et que nous allons tenter de cerner dans le présent chapitre. Notre but est de présenter un tableau général de l'« état de santé » des langues autochtones pour aider le lecteur des chapitres qui vont suivre à évaluer la situation des langues aborigènes du Québec par rapport à celle des langues des autres pays d'Amérique. Nous ferons tour à tour un survol de la situation démographique des langues autochtones d'Amérique, un résumé succinct de l'histoire de leurs relations avec les langues européennes et un exposé des garanties juridiques qui leur ont été accordées. Puis nous procéderons à une présentation sommaire des conditions socio-économiques des locuteurs des langues autochtones du Canada, arrière-plan indispensable à l'élaboration d'une politique linguistique réaliste, et nous donnerons les principaux résultats d'une enquête ayant porté sur l'utilisation des langues amérindiennes dans plusieurs pays. Le chapitre se conclura par quelques réflexions sur les conditions de survie des langues amérindiennes.

1. Les langues autochtones d'Amérique :
des langues menacées

a) Le nombre des langues autochtones d'Amérique

Il est difficile d'établir le nombre exact des langues amérindiennes actuellement parlées. Cela tient à plusieurs facteurs. D'abord, les recensements n'ont pas le même caractère d'exhaustivité dans tous les pays et, même à l'intérieur d'un seul pays, les chiffres peuvent varier d'un recensement à l'autre : c'est ainsi qu'au Mexique le recensement de 1910 dénombrait 51 langues amérindiennes, celui de 1950 n'en comptait plus que 30 alors que celui de 1980 en donnait 41 (Valdés, 1988 : 23 et 45). Outre cette difficulté pour les recenseurs de tenir compte du multilinguisme, il y a une insuffisance dans les travaux de description des diverses variétés linguistiques de sorte qu'il n'est pas encore possible, dans plusieurs cas, de déterminer si certaines variétés constituent des langues différentes ou sont au contraire des dialectes d'une même langue : à titre d'exemple, les linguistes s'entendent généralement pour dire qu'il y aurait 56 langues indiennes au Mexique, mais certains prétendent que leur nombre atteindrait en fait 180 (voir Hamel, 1989 : 450) alors que, pour d'autres, il dépasserait 200 (par exemple, Grimes, 1988 : 37)! En fait, la difficulté provient essentiellement du fait que la plupart des langues du monde se présentent non pas sous forme d'unités discrètes, mais plutôt comme des continuums; c'est ainsi qu'au Québec nous avons le continuum cri-montagnais-naskapi, où les linguistes seraient tentés de ne voir qu'une seule langue, mais où le sentiment des locuteurs reconnaît trois langues. Par conséquent, les chiffres qui seront par la suite présentés quant au nombre des langues amérindiennes n'ont qu'une valeur approximative.

D'après Rainer Enrique Hamel (1989 : 446), il y aurait quelque 400 groupes ethnolinguistiques en Amérique latine. À lui seul, le Brésil en compterait à peu près la moitié (170 approximativement, d'après Rodrigues, 1986 : 18). Selon les estimations de Wallace L. Chafe (1962 et 1965), il y aurait en Amérique du Nord (Canada et États-Unis, à l'exception du Mexique) environ 213 langues indigènes, mais plusieurs, dont le nombre de locuteurs était déjà très réduit à l'époque du recensement effectué par Chafe, sont sûrement disparues depuis. On peut donc raisonnablement estimer qu'il y a quelque 600 langues amérindiennes1 ; Merritt Ruhlen (1987 : 204) arrive aussi à une estimation analogue2.

On s'accorde généralement pour dire que plus de 50 langues autochtones sont encore parlées au Canada (voir Foster, 1982 : 7; Vaillancourt, 1978 : 39). Ces langues se répartissent en 11 familles, dont 7 en Colombie-Britannique; c'est d'ailleurs dans cette province qu'est parlé le plus grand nombre de langues autochtones (Foster, 1982 : 8). La famille la plus nombreuse et la plus étendue géographiquement est la famille algonquienne. Trois familles sont représentées au Québec : algonquienne, iroquoienne et esquimau-aléoute (voir, dans cet ouvrage, chap. II). Le tableau 1 dresse la liste des langues autochtones parlées au Canada; comme il n'y a pas deux sources qui coïncident, il ne faut accorder à ce tableau qu'une valeur assez générale.

Tableau 1
LES LANGUES AUTOCHTONES DU CANADA


1. Famille algonquienne

11 langues

· abénaki [une quinzaine de locuteurs, y compris ceux des États-Unis]a
· algonquin
· cri, y compris l'attikamek (tête-de-boule)b
· delaware ou lenape [7-8 locuteurs au Canada]
· malécite
· micmac (souriquois)
· montagnais-naskapi
· ojibwa (saulteaux)
· outaouaisc
· pied-noir
· potawatomi [100 locuteurs au Canada, davantage aux États-Unis]
2. Famille dénée (athabascane)

14 langues

· castor [300 locuteurs]
· carrier (porteur)
· chilcotin
· chipewyan (montagnais de l'Ouest)
· dogrib (flanc-de-chien)
· esclave
· hare (peau-de-lièvre)d [600 locuteurs]
· kutchin (han, han-kutchin) [20 locuteurs en Alaska, quelques-uns au Canada]
· loucheux ou gwich'in
· nahani ou kaska [200-500 locuteurs]
{nicola}e
· sarcee (sarsis, sarsi) [moins de 50 locuteurs]
· sekani (sékanais) [100-500 locuteurs]
· tahltan [40 locuteurs]
{tsetsaut}
· yellowknife (couteau-jaune)f
3. Famille haïda (isolat)

1 langue

· haïda [225 locuteurs + 100 aux États-Unis]
4. Famille iroquoienne

6 langues

· cayuga [360 locuteurs + 10 aux États-Unis]
{huron}
{iroquois laurentien}
· mohawk
{neutre}
· oneida [200 locuteurs + 50 aux États-Unis]
· onondaga [50-100 locuteurs + 50 aux États-Unis]
{pétun}
· seneca [25 locuteurs au Canada]
· tuscarora [7-8 locuteurs au Canada]
5. Famille kootenaise (isolat)

1 langue

· kootenay (kootenais) [moins de 250 locuteurs, y compris ceux des États-Unis]
6. Famille salishane

11 langues

· bella coola [moins de 200 locuteurs]
· comox
· cowichan
· lillooet [300-400 locuteurs]
· ntlakyapamuk ou thompson [moins de 500 locuteurs]
· okanagan [peut-être 500 locuteurs, y compris ceux des États-Unis]
{puntlatch}
· sechelt [40 locuteurs]
· semiahmoo
· shuswap [500 locuteurs?]
{songish}
· squamish [20 locuteurs]
7. Famille siouse

3 langues

· assiniboine
· dakota
· sioux
8. Famille tlingit

1 langue

· tlingit
9. Famille tsimshiane

3 langues

· gitksang
· niskag
· tsimshian
10. Famille wakashane

4 langues

· haisla [moins de 200 locuteurs, dont seulement 25 parlent bien la langue]
· heiltsuk [300 locuteurs?]
· kwakiutl
· nootka [moins de 600 bons locuteurs]
11. Famille esquimau-aléoute

1 langue

· inuit (esquimau)
12. {Famille béothuk}
{béothuk}

a Entre crochets apparaît le nombre de locuteurs pour les langues parlées par moins de 1 000 personnes lorsque ces renseignements sont fournis par Kinkade (1991). L'article de Kinkade est le travail le plus récent sur l'ensemble des langues autochtones du Canada.

b Entre parenthèses apparaissent les variantes orthographiques et les appellations vieillies. Ces dernières dénominations ne sont pas, en général, à conseiller.

c Dialecte de l'ojibwa pour Grimes (1988 : 13).

d Dialecte de l'esclave pour Grimes (1988 : 14).

e Entre accolades, les langues éteintes (d'après nos sources).

f Dialecte du chilcotin pour Grimes (1988 : 10).

g Dialectes de la même langue pour Grimes (1988 : 13).

Sources : D'après ministère des Affaires indiennes et du Nord (1980); Vaillancourt (1978 : 38); Burnaby et Beaujot (1986 : 9); Grimes (1988); Kinkade (1991). Voir aussi Kloss et McConnell (1978), Dorais (voir, dans cet ouvrage, chap. II) et la carte « Canada, Agglomérations et langues indiennes et inuit » (MCR 4001F) du ministère de l'Énergie, des Mines et des Ressources du Canada (1980), tirée de l'Atlas national du Canada (5e édition).

Note : Le classement varie d'un auteur à l'autre. C'est ainsi que Foster (1982) ne donne que 9 langues (au lieu de 11) pour la famille algonquienne, 10 (au lieu de 11) pour la famille salishane, mais 15 (au lieu de 14) pour la famille dénée et 5 (au lieu de 4) pour la famille wakashane. Les classifications omettent généralement un pidgin presque éteint de la côte Pacifique, le jargon chinook, et un créole franco-cri, le mitchif. Les auteurs ne s'accordant pas, la liste n'est proposée qu'à titre indicatif.



b) Démolinguistique des indianophones

Les données relatives au nombre de locuteurs des langues amérindiennes sont tout aussi relatives que celles qui portent sur le nombre même de ces langues, y compris dans un pays comme le Canada où pourtant existe une tradition d'études démolinguistiques. Le recensement de 1986 y a été particulièrement lacunaire puisque « 90 bandes indiennes (136 réserves) ont refusé de collaborer au recensement. Ces collectivités représentent environ 45 000 personnes [...] Ces refus ont entraîné [...] une sous-représentation importante du nombre d'Indiens habitant dans les réserves » (Larocque et Gauvin, 1989 : 3). Mais le phénomène n'est pas inconnu ailleurs3. Au Mexique, selon le recensement de 1970, 7,8 % de la population était indigène (5,6 % bilingue, 2,2 % unilingue), mais certains spécialistes estiment que la proportion doit être plutôt de l'ordre de 15 %. Deux raisons expliqueraient ce sous-dénombrement : d'une part, l'éloignement des communautés fait en sorte que plusieurs personnes ne sont pas recensées; d'autre part, beaucoup d'indigènes, qui sont en fait bilingues, n'admettent pas, pour des raisons de prestige social, qu'ils parlent une langue indienne (Stavenhagen, 1985 : 43). Ces phénomènes ont amené une démographe comme L.M. Valdés (1988 : 39) à parler d'« ethnocide statistique ». Malgré les insuffisances des statistiques officielles, L.M. Valdés (1988 : 107-108) croit que le nombre d'indianophones au Mexique augmente au lieu de diminuer; mais l'émigration vers les villes a tendance à favoriser l'hispanisation, du moins à long terme. Dans ces conditions, on peut se demander si, malgré une démographie en apparence favorable aux langues autochtones au Mexique, celles-ci ne sont pas plutôt en état de stagnation numérique qu'en croissance. D'ailleurs, ainsi que le constate J.A. Suárez (1983 : 171), il y a au Mexique une tendance générale à la diminution de l'unilinguisme en langues autochtones; les indigènes sont en effet forcés d'apprendre l'espagnol « plus par leur volonté de survie que par libre choix du bilinguisme » (trad. de Cifuentes, Hamel et Lara, 1990 : 69). On constate le même phénomène au Pérou (voir tableau 2) et en Bolivie, pays où pourtant les langues autochtones sont encore parlées par une partie importante de la population, ainsi que le révèle le tableau 3.



Tableau 2

LA SITUATION LINGUISTIQUE DU PÉROU EN 1940 ET EN 1961


Tableau 3

COMPOSITION LINGUISTIQUE DE LA BOLIVIE EN 1976



La situation qui a été décrite pour le Mexique est sans doute applicable, à des degrés divers, aux autres pays et aux autres langues indigènes d'Amérique latine. Les principales exceptions sont le quechua4, parlé par une dizaine de millions de personnes (c'est la langue amérindienne ayant le plus grand nombre de locuteurs), l'aymara (parlé par deux millions de personnes au Pérou et en Bolivie) et le guaraní (deux millions et demi de locuteurs au Paraguay). Mais même le quechua, l'aymara et le guaraní cèdent la place à l'espagnol (Albó, 1979 : 21). À part ces trois exceptions, rares sont les langues amérindiennes ayant un grand nombre de locuteurs en Amérique du Sud. C'est ainsi qu'au Brésil, d'après la carte publiée en 1985 par le CIMI5, aucune langue n'est parlée par plus de 18 000 personnes.

En tout état de cause, et en l'absence de statistiques fiables et complètes6, on s'accorde généralement pour dire que l'espagnol progresse aux dépens des langues amérindiennes (Cobarrubias, 1990). Au Brésil, c'est le portugais qui se diffuse et aux États-Unis, l'anglais. Au Canada, c'est surtout l'anglais qui menace les langues autochtones (Priest, 1985 : 19); au recensement de 1981, 23,3 % de la population autochtone a déclaré une langue autochtone comme langue maternelle, 62,5 % l'anglais, 4,6 % le français et 3,6 % une autre langue (Burnaby, 1986 : 46). Le déclin des langues autochtones du Canada est particulièrement marqué depuis quelques décennies : en 1951, 87,4 % des autochtones déclaraient une langue autochtone comme langue maternelle; en 1981, cette proportion n'était plus que de 29,3 % (Burnaby, 1986 : 47). Le tableau 4 donne la proportion des indianophones canadiens qui ont une langue autochtone comme langue d'usage, selon la région où ils habitent.



Tableau 4

PROPORTION DES PERSONNES DE LANGUE MATERNELLE AUTOCHTONE UTILISANT UNE LANGUE AUTOCHTONE COMME LANGUE D'USAGE, SELON LA RÉGION, CANADA EN 1981



Le nombre même des langues amérindiennes continue de diminuer par rapport à ce qu'il était il y a cinq siècles, c'est-à-dire au moment de l'arrivée des premiers Blancs. Certains auteurs croient qu'il y aurait eu près de 900 langues distinctes, parlées par quelque 15 millions d'Indiens, en Amérique au XVIe siècle (Malherbe, 1983 : 224). Les langues qui sont mortes ont, pour la plupart, succombé devant l'avancée des langues européennes (anglais, espagnol, français, portugais)7, même si, dans quelques cas isolés, certaines langues amérindiennes ont dû laisser la place à d'autres langues amérindiennes (c'est ce qui est arrivé au puquina, langue du Pérou qui s'est éteinte au XVIIe siècle par suite des progrès du quechua et de l'aymara; cf. Hardman, 1972 : 53; c'est aujourd'hui la situation du chipaya face à l'aymara; cf. Albó, 1979 : 27)8.

Il est très difficile de procéder à une évaluation du nombre de langues amérindiennes déjà éteintes ou menacées de disparition à court terme. Nous essaierons cependant d'évaluer, à titre d'exemple, le nombre de langues autochtones disparues du Brésil, de la Méso-Amérique, du Pérou, de la Colombie et du Québec. Puis nous tenterons d'établir, pour l'Amérique du Nord et neuf pays d'Amérique latine, le nombre des langues les plus menacées.

c) Les langues déjà disparues

La carte du CIMI (voir note 5) dresse la liste des noms des peuples indigènes du Brésil; cette liste est accompagnée d'une classification linguistique indiquant dans une colonne la famille linguistique (remplacée par l'indication de l'origine ethnique lorsque le portugais a supplanté la langue indigène) et, dans une autre colonne, la langue parlée. Il est donc facile d'établir le total de toutes les peuplades qui aujourd'hui ne parlent plus que le portugais, soit 259. Mais en réalité, selon Spires (1987 : 456), le nombre de langues indigènes disparues du Brésil depuis la Conquête serait plutôt de l'ordre de 170. Au Mexique, certains estiment qu'il se parlait 125 langues indigènes avant l'arrivée des conquistadors; il n'en reste plus aujourd'hui qu'une soixantaine (Albó, 1979 : 22; l'opinion de Mauricio Swadesh, citée par Muñoz Cruz, 1987 : 16, va dans le même sens); mais pour Garza Cuarón et Lastra (1991 : 97), ce sont plutôt 113 langues qui seraient disparues depuis le XVIIe siècle et elles ajoutent que cette estimation est conservatrice. Au Pérou, quelque 23 langues seraient disparues depuis l'arrivée des Espagnols (Solís, 1987). En Colombie, quelques tribus (Coconucos, Andaquís, Quillasingas, Pijaos, etc.) ne parlent plus une langue autochtone (Jon Landaburu, communication personnelle). Parmi les langues autrefois en usage au Canada et aujourd'hui disparues, le cas le plus célèbre est sans doute celui du béothuk, qui était parlé à Terre-Neuve et dont la dernière locutrice est morte en 1829, mais bien d'autres langues ne sont plus parlées : le nicola, le tsetsaut, le laurentien, le neutre, le pétun, le puntlatch, le songish. Pour le Québec, on sait que deux langues sont aujourd'hui éteintes : le huron et l'abénaki de l'Est et une autre langue, le malécite, ne compte plus de locuteurs sur le sol québécois (voir, dans cet ouvrage, chap. II).

d) Les langues en voie de disparition

Nous disposons de plus de données pour évaluer le nombre des langues amérindiennes en voie de disparition en Amérique du Nord et en Amérique latine (mais, en ce qui concerne l'Amérique du Nord, les renseignements datent de 1962; on peut cependant penser que plusieurs langues, tenues à l'époque pour menacées, sont aujourd'hui disparues).

Dans un article publié en 1962, complété par une notule de 1965, Wallace L. Chafe a livré les résultats d'une enquête effectuée auprès de spécialistes des questions amérindiennes et visant à déterminer le nombre et le groupe d'âge des locuteurs de langues amérindiennes aux États-Unis et au Canada. Il n'existe pas de données d'ensemble plus récentes que celles de Chafe (Leap, 1988 : 290, n. 1). Le tableau 5 donne la liste des langues parlées par moins de 10 personnes et le tableau 6 celle des langues ayant entre 10 et 100 locuteurs10.



Tableau 5

LANGUES AUTOCHTONES D'AMÉRIQUE DU NORD PARLÉES PAR MOINS DE 10 PERSONNES EN 1962


Tableau 6

LANGUES AUTOCHTONES D'AMÉRIQUE DU NORD AYANT ENTRE 10 ET 100 LOCUTEURS EN 1962



Des 213 langues figurant dans l'inventaire de Chafe, 86 étaient donc parlées par moins de 100 personnes. Seules six langues avaient plus de 10 000 locuteurs : le cri, l'inuit, le navajo, l'ojibwa, le teton et le yupik (Chafe, 1962 : 170). La majorité des langues recensées n'avaient pas de locuteurs de moins de 20 ans; 89 langues avaient cependant des locuteurs de tous les groupes d'âge. La conclusion s'impose d'elle-même : la majorité des langues amérindiennes d'Amérique du Nord disparaîtront d'ici quelques décennies tout au plus. Au Canada, on prévoit même que c'est la quasi-totalité des langues autochtones qui risquent de disparaître. En effet, sur 53 langues, on n'accorde des chances sérieuses de survie qu'à trois langues : le cri, l'ojibwa et l'inuktitut (Foster, 1982 : 12; notons que Foster fait un usage très particulier du terme cri, qui peut englober le montagnais, l'attikamek et le naskapi)11.

La situation est en apparence un peu plus favorable au Brésil car, sur quelque 170 langues, seulement 45 sont parlées par moins de 100 personnes (26 % du total des langues; à titre de comparaison, 40 % des langues d'Amérique du Nord sont dans cette situation). Pourtant, de l'avis de Roberta Lee Spires (1987 : 456; trad.), « presque toutes les langues indigènes du Brésil font face à l'extinction ». Seulement cinq langues, qui comptent chacune plus de 5 000 locuteurs, auraient des chances sérieuses de survie (Spires, 1987 : 479). Il y aurait donc 165 langues brésiliennes menacées de disparaître.

Des 59 langues amérindiennes de Colombie, 3 ont moins de 100 locuteurs et 19 ont entre 100 et 1000 locuteurs; seulement deux langues, le guajiro et le paez, sont parlées par plus de 50 000 personnes (Jon Landaburu, communication personnelle).

Nous disposons aussi de données récentes sur les langues en voie de disparition dans sept autres pays d'Amérique latine. En Argentine, où les Indiens ne représentent que 1 % de la population, les 16 langues indigènes sont considérées comme étant dans un état critique (Hernández, 1987). En Bolivie, sur une trentaine de langues, neuf font face à l'extinction (Zolezzi et Riester, 1987). Les six langues amérindiennes encore présentes au Costa Rica (deux étant déjà disparues) ne sont parlées que par moins de 1 % de la population du pays; deux sont déjà presque éteintes et les quatre autres « se trouvent dans un processus accéléré d'extinction » (García Segura et Zúñiga Muñoz, 1987 : 489). Des 23 langues du Guatemala, seulement quatre auraient de bonnes chances de survie selon le diagnostic assez sévère de Gloria Tujab (1987) qui considère comme menacées des langues pourtant parlées par plusieurs milliers de personnes; une langue guatémaltèque, le xinca, n'a plus qu'une demi-douzaine de locuteurs (Tujab, 1987 : 532). Trois des six langues du Panama ont 2 000 locuteurs ou moins, mais Arysteides Turpana (1987) ne fait pas de pronostic quant à leurs chances de survie. Au Pérou, sur une quarantaine de langues, 17 sont en voie de disparition (Solís, 1987). Et, enfin, au Venezuela, neuf langues sont considérées comme menacées (Mosonyi, 1987).

Les données disponibles à l'heure actuelle permettent de croire que plus de 300 langues autochtones d'Amérique font face à l'extinction. Ce nombre représente la moitié des langues amérindiennes encore parlées.

On peut aussi se faire une idée approximative de la situation démographique des langues autochtones d'Amérique grâce à l'enquête de Kloss et McConnell (1976)12. Soulignons que cette recherche ne portait que sur les langues écrites; par conséquent, et l'on pouvait s'y attendre, les langues parlées par moins de 100 locuteurs sont peu présentes (trois seulement). Il est peut-être plus curieux de constater que les langues parlées par moins de 1 000 personnes représentent 25 % du corpus de 230 langues. Cette enquête, bien qu'elle n'ait porté que sur une partie des langues amérindiennes, étaye la conclusion que ces langues ne jouissent pas d'une très forte vitalité.

Comme on a pu le constater au fil des paragraphes précédents, les données concernant la démographie des langues autochtones des Amériques sont lacunaires. Néanmoins, elles indiquent toutes que ce sont des langues pour la plupart menacées de disparaître, certaines même d'ici peu. Il ne faut toutefois pas se baser uniquement sur des chiffres, comme nous l'avons fait, pour faire de telles prédictions. En effet, d'autres facteurs jouent, avec au premier rang sans doute l'isolement des populations indigènes et, par conséquent, l'absence d'exogamie : une tribu de quelques centaines d'individus, isolée dans la forêt tropicale ou dans le Grand Nord, aura vraisemblablement plus de chances de conserver sa langue que des dizaines de milliers d'indianophones vivant dans une grande ville comme Mexico où la plupart des contacts se font dans une autre langue et où les possibilités d'épouser un conjoint non indianophone sont nettement plus grandes (pour une courte synthèse des facteurs favorisant le maintien des langues autochtones d'après des études américaines, cf. Shaul, 1990 : 387).

2. Des langues historiquement réprimées

L'histoire sociale des langues amérindiennes reste en grande partie à écrire. Quelques ouvrages13 ont cependant paru récemment qui dressent un aperçu de ce que furent les cinq siècles de cohabitation entre langues amérindiennes et langues européennes. Nous nous contenterons ici de donner quelques indications générales, principalement sur l'histoire linguistique de l'Amérique latine, qui est mieux documentée.

Les premiers contacts avec les Blancs ont entraîné de nombreuses épidémies dans les populations indiennes14, ce qui a eu dans certains cas des répercussions linguistiques. Suárez (1983 : 163) rapporte que des langues mexicaines ont disparu, dès les premiers contacts avec les Européens au début du XVIe siècle, par suite d'un déclin de population causé par ces épidémies. Mais, abstraction faite des décès imputables aux épidémies et des violences inhérentes à toute conquête, il y a eu, au XVIe et au XVIle siècle, une assez grande tolérance des langues autochtones, dictée évidemment par le fait que les arrivants étaient encore peu nombreux. Des langues amérindiennes ont même été adoptées par les Blancs comme linguas francas : le nahuatl au Mexique (Suárez, 1983 : 164-165), le quechua au Pérou (Cobarrubias, 1990; Mannheim, 1984 : 293), le tupi (ou tupinambá) au Brésil (Rodrigues, 1986 : chap. 10).

Pour l'Espagne, l'expansion coloniale allait de pair avec la diffusion de l'espagnol, car « siempre la lengua fue compañera del imperio », comme le dit Nebrija dans la première grammaire castillane (1492). Le gouvernement espagnol aurait bien voulu transporter en Amérique la politique qu'il avait déjà appliquée envers l'arabe, soit une assimilation linguistique rapide de la population maure accompagnée d'une conversion forcée au christianisme, mais il fut tenu en échec un certain temps par les décisions prises au Concile de Trente (1545-1563) de favoriser l'utilisation des langues locales dans l'évangélisation. Les communautés de frères ont même refusé d'appliquer une ordonnance de 1550 (Lois des Indes, 1550, volume 6, titre 1, loi 18) sur l'enseignement de l'espagnol (Suárez, 1983 : 164; Cobarrubias, 1990). Dans l'Amérique espagnole, la couronne et l'Église en sont alors venues à proposer une politique de bilinguisme. En 1552, le premier concile de Lima ordonnait que les personnes, clercs ou laïcs, chargées de l'évangélisation des Indiens apprennent la langue indigène de leur région de mission. En 1555, le premier concile de Mexico demandait lui aussi d'évangéliser dans les langues indigènes et obligeait les curés à apprendre la langue parlée dans leurs paroisses. Le deuxième concile de Lima (1567) est même allé jusqu'à prévoir des peines et des amendes pour ceux qui auraient persisté à ne pas apprendre les langues indiennes. Une loi de 1580 (Lois des Indes, 1580, volume 1, titre 22, loi 46) a ensuite créé des chaires de langues indigènes au Mexique et au Pérou. Et le troisième concile de Lima, en 1583, a requis d'enseigner aux Indiens le catéchisme et les prières dans leurs langues, sans leur imposer d'apprendre l'espagnol. Mais parallèlement à ces décisions favorisant les langues indigènes, un mouvement, qui allait prendre de plus en plus d'ampleur, se dessinait en faveur de l'espagnol. Charles Quint (roi de 1516 à 1556), Philippe III (1598-1621), Philippe IV (1621-1665) et Charles II (1665-1700) tentent, avec plus ou moins de succès, d'imposer l'espagnol. Le point tournant sera atteint le 10 mai 1770, sous le règne de Charles III : un décret rend alors obligatoire l'enseignement de l'espagnol aux Indiens. Évidemment, étant donné les conditions de l'enseignement à l'époque, la menace portée aux langues amérindiennes était relative, mais l'adoption même d'un tel texte n'en trahit pas moins un changement d'attitudes. Les langues amérindiennes, au début favorisées pour faciliter l'évangélisation et l'administration des nouveaux territoires, puis tolérées, voient dès lors se profiler leur destin: céder progressivement la place.

Le XVIIIe siècle constitue aussi une charnière dans les relations entre les langues amérindiennes et le portugais au Brésil. C'est alors que le gouvernement portugais adopte divers décrets proscrivant l'usage du tupí, qui avait jusqu'alors servi de lingua franca (Rodrigues, 1986 : 21).

Le XIXe siècle et le début du XXe seront particulièrement néfastes aux langues amérindiennes. C'est ainsi, par exemple, qu'un décret guatémaltèque de 1824 appelle à leur extinction (Richards, 1989 : 97) et que leur utilisation dans les écoles est complètement interdite après la Révolution mexicaine de 1910; cette interdiction ne commence à être levée qu'au milieu des années 1930 (Suárez, 1983 : 167-168).

Il y a eu au moins une exception partielle au tableau de la répression des langues amérindiennes et elle est offerte par le guaraní, qui est depuis 1967 l'une des deux langues nationales du Paraguay (toutefois, seul l'espagnol est langue officielle). Historiquement, le guaraní a été beaucoup moins réprimé que les autres langues autochtones et cela est dû en grande partie à l'action missionnaire des jésuites qui oeuvrèrent au Paraguay de 1604 jusqu'à leur expulsion en 1767. Les jésuites fondèrent des missions appelées réductions où les Indiens guaranis vivaient sous un régime théocratique15. Cette expérience créa la base de l'actuel bilinguisme paraguayen et permit non seulement d'enrichir la langue guaraní, mais aussi de la décrire (production, dès 1624, d'un premier dictionnaire et d'une grammaire). Pourtant, le guaraní a été lui aussi objet d'une répression au XIXe siècle, d'abord à l'époque de la dictature de Carlos Antonio López (1840-1862). Mais, lors de la guerre de la Triple Alliance (du Brésil, de l'Argentine et de l'Uruguay, 1865-1870), le guaraní devint le symbole de l'unité nationale puis il subit les contrecoups de la défaite et son utilisation fut alors surtout confinée au milieu familial. Cette situation dura jusqu'à la guerre du Chaco (1932-1935) lorsque, pour des raisons de sécurité, le gouvernement interdit, au profit du guaraní, l'usage de l'espagnol sur les champs de bataille. Une fois de plus, le guaraní se transforma en symbole de la nation. Cette revalorisation fut concrétisée dans la constitution de 1967 qui accordait au guaraní, concurremment avec l'espagnol, le statut de langue nationale (Corvalán, 1985; Rubin, 1985; Albó, 1979 : 12-15).

L'histoire des langues autochtones du Canada ressemble assez à celle des autres pays d'Amérique16. Ici comme ailleurs a prévalu ce que Linda Tschantz (1980 : 1) appelle une « idéologie de remplacement » : l'éducation des peuples autochtones devait viser à leur imposer la culture blanche dominante. L'objectif pouvait être atteint, croyait-on, en éduquant les jeunes Indiens dans des pensionnats où ils demeuraient parfois plusieurs années sans revoir leurs parents. Dans ces établissements d'enseignement, l'usage des langues autochtones était rigoureusement interdit, même en dehors des salles de classe. Une Indienne crie, qui a fréquenté le pensionnat anglican Saint-Philippe de Fort George (Chisasibi), raconte que, dès son arrivée à l'âge de huit ans, on lui fit part du règlement de l'établissement: « Règle numéro un [...] On ne parlera pas cri dans notre école. Quiconque sera pris à parler cette langue sera sévèrement puni » (témoignage de Jane Willis cité par Tschantz, 1980 : 9). On a même des témoignages de châtiments corporels, tel celui de cet avocat de Calgary que cite Tschantz (1980 : 9) : « Je me rappelle qu'ils s'emparèrent de mon cousin, lui arrachèrent sa chemise, l'attachèrent à un lit et le fouettèrent. Pourquoi? Parce qu'il avait parlé cri pendant la récréation d'après le dîner. » S'il faut en croire Linda Tschantz, de tels incidents se seraient encore produits dans les années 1940. Tschantz estime que « le fait d'enlever les enfants de leurs foyers pour les éduquer a eu un effet désastreux sur les langues autochtones et est l'une des causes du déclin de leur usage que l'on constate aujourd'hui » (trad. de Tschantz, 1980 : 7).

L'« idéologie de remplacement » s'est manifestée aussi dans la toponymie. Louis-Edmond Hamelin (1972) a évalué que, même dans les Territoires du Nord-Ouest, les toponymes d'origine autochtone n'atteignaient pas 15 %. Au Québec, il y a eu une augmentation des toponymes d'origine autochtone ces dernières années (Maurais, 1987 : 381), mais vers 1915-1920 on a fait disparaître plus de 15 000 noms de lieux autochtones (voir, dans le présent ouvrage, chap. IV).

À partir de ce survol rapide et malheureusement incomplet, suffisamment d'indices permettent d'affirmer qu'il y a bel et bien eu une volonté explicite ou tacite d'assimilation exercée à l'encontre des langues autochtones, spécialement au XIXe siècle et au début du XXe siècle.

3. Des langues peu protégées juridiquement

La présente section est un survol17 des principales dispositions juridiques s'appliquant aux langues aborigènes. Elle sera divisée en trois parties : a) les textes internationaux; b) les textes constitutionnels; c) les textes législatifs.

a) Les textes internationaux

Les principaux textes internationaux se rapportant, de près ou de loin, à la protection des droits aborigènes sont les suivants: la Charte des Nations unies (art. 1, al. 3; art. 13; art. 55; art. 73); la Déclaration des droits de l'homme; la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide; le Pacte international relatif aux droits civils et politiques; la Convention relative à la lutte contre les discriminations dans l'enseignement (Stavenhagen,1988 : 119-134). Ces textes interdisent toute discrimination fondée sur des motifs de race, d'origine ethnique ou de langue. De l'avis de Stavenhagen (1988 : 129), c'est l'article 27 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques qui, de tous les textes adoptés par les Nations unies, est le plus important pour les populations aborigènes : « Dans les États où il existe des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques, les personnes appartenant à ces minorités ne peuvent être privées du droit d'avoir, en commun avec les autres membres de leur groupe, leur propre vie culturelle, de professer et de pratiquer leur propre religion, ou d'employer leur propre langue. »

Deux documents de l'Organisation internationale du travail concernent les populations aborigènes : la nouvelle convention no 169 (Convention relative aux peuples indigènes et tribaux) remplaçant l'ancienne convention no 107 (Convention concernant la protection et l'intégration des populations aborigènes et autres populations tribales et semi-tribales dans les pays indépendants, entrée en vigueur le 2 juin 1959) et la recommandation no 104 (Recommandation concernant la protection et l'intégration des populations aborigènes et autres populations tribales et semi-tribales dans les pays indépendants). L'article 28 de la convention no 169 se rapporte plus spécialement à la langue :

Article 28


  1. Lorsque cela est réalisable, un enseignement doit être donné aux enfants des peuples intéressés pour leur apprendre à lire et à écrire dans leur propre langue indigène ou dans la langue qui est le plus communément utilisée par le groupe auquel ils appartiennent. Lorsque cela n'est pas réalisable, les autorités compétentes doivent entreprendre des consultations avec ces peuples en vue de l'adoption de mesures permettant d'atteindre cet objectif.

  2. Des mesures adéquates doivent être prises pour assurer que ces peuples aient la possibilité d'atteindre la maîtrise de la langue nationale ou de l'une des langues officielles du pays.

  3. Des dispositions doivent être prises pour sauvegarder les langues indigènes des peuples intéressés et en promouvoir le développement et la pratique.

La recommandation no 104 contient un article concernant la langue à utiliser dans les relations avec les travailleurs appartenant à des populations aborigènes :

Article 9

Aussi longtemps que les populations intéressées ne seront pas en situation de jouir de la protection accordée par la loi aux travailleurs en général, le recrutement des travailleurs appartenant à ces populations devrait être réglementé, en particulier, au moyen de mesures destinées à : [...]

f) s'assurer que le travailleur :

i) a bien compris les conditions d'emploi, grâce à des explications données dans sa langue maternelle.

On peut se demander si les documents qui viennent d'être mentionnés constituent de sérieuses garanties pour protéger les droits linguistiques des peuples aborigènes. Rainer Enrique Hamel, qui ne juge, il est vrai, que les textes adoptés par l'Organisation des Nations unies, affirme : « Les divers instruments du droit international présentent une base relativement faible pour la défense des droits linguistiques, ils ne font qu'établir les droits fondamentaux comme droits individuels et défendent toute discrimination fondée sur des différences de race, de sexe, de religion ou de langue [...]. En ce qui concerne les droits linguistiques, cette base n'est toutefois pas suffisante parce que : 1. elle ne précise que les droits des individus, non ceux des groupes minoritaires; et 2. elle ne crée pas d'obligation pour les États de prendre des initiatives pour protéger les minorités » (trad. de Hamel, 1990).

On commence à répondre à ces objections, par exemple dans la nouvelle convention no 169 de l'Organisation internationale du travail18 et dans la Charte interaméricaine des garanties sociales (résolution no 29 de l'Organisation des États américains) que l'on a qualifiée de « catalogue, incroyablement moderne et progressiste, de droits sociaux » (jugement cité par Stavenhagen, 1988 : 144); l'article 39 de cette Charte contient la disposition suivante :

Dans les pays où existe le problème de la population aborigène, on adoptera les mesures nécessaires pour prêter à l'Indien protection et assistance, en lui garantissant la vie, la liberté et la propriété, en le défendant contre l'extermination, en le préservant de l'oppression et de l'exploitation, en le protégeant contre la misère et en l'éduquant de façon appropriée. [...] On doit créer des institutions ou des services pour la protection des Indiens et en particulier pour faire respecter leurs terres, en légaliser la possession et éviter leur invasion par des étrangers (trad.).

La Charte interaméricaine des garanties sociales tente ainsi de créer des obligations pour les États et en ce sens elle répond à la seconde objection formulée par R.E. Hamel. Mais la question des droits collectifs demeure pendante.

Un document de travail des Nations unies sur les droits aborigènes19 mentionne certains droits collectifs, comme celui de maintenir et de développer l'identité ethnique et culturelle et le droit à la protection contre l'ethnocide (c'est-à-dire contre toute assimilation ou intégration forcée et toute imposition de styles de vie étrangers).

Le principal obstacle à la défense des droits linguistiques des peuples aborigènes provient, selon R.E. Hamel (1990), de l'absence d'une définition juridique des concepts de minorité et de langue (sur cette dernière question, voir Braën, 1986 : 5-7). Toutefois, un séminaire des Nations unies a conclu, en janvier 1989, que « les peuples autochtones ne sont pas des minorités raciales, ethniques, religieuses ou linguistiques » (cité par McKenzie, 1990 : 6). On a par ailleurs travaillé dans les instances internationales à une définition du concept de « populations aborigènes »; le sous-rapporteur de la Sous-commission des Nations unies sur la prévention de la discrimination et la protection des minorités a proposé la définition suivante : « Par communautés, populations et nations autochtones, il faut entendre celles qui, liées par une continuité historique avec les sociétés antérieures à l'invasion et avec les sociétés précoloniales qui se sont développées sur leurs territoires, se jugent distinctes des autres éléments des sociétés qui dominent à présent sur leurs territoires ou parties de ces territoires. Ce sont à présent des éléments non dominants de la société et elles sont déterminées à conserver, développer et transmettre aux générations futures les territoires de leurs ancêtres et leur identité ethnique qui constituent la base de la continuité de leur existence en tant que peuple, conformément à leurs propres modèles culturels, à leurs institutions sociales et à leurs systèmes juridiques » (Martínez Cobo, 1987 : 29, § 379).

b) Les textes constitutionnels

Selon Stavenhagen (1988 : 47), « rares sont les constitutions d'Amérique latine qui font référence aux populations autochtones ». L'attribution du caractère de langue officielle à une langue autochtone est encore plus rare. À vrai dire, il n'y en a que deux exemples en Amérique latine, le Pérou et le Nicaragua. La Constitution péruvienne de 1979 prévoit à l'article 83 : « Le castillan est la langue officielle de la République. Le quéchua et l'aymara sont aussi officiels dans les zones et de la manière que précisera la loi. Les autres langues aborigènes font aussi partie du patrimoine culturel de la Nation. » Comme on le constate, le quéchua et l'aymara ne sont pas officiels à la grandeur du pays comme l'est l'espagnol20; en fait, la Constitution de 1979 représente un recul par rapport au décret-loi 21156 du 27 mai 1975 qui reconnaissait le quechua comme langue officielle égale à l'espagnol et qui contenait certaines obligations quant à son utilisation (Hornberger, 1989 : 149). La Constitution nicaraguayenne de 1987 énonce dans son article 1er « L'espagnol est la langue officielle de l'État. Les langues des Communautés de la côte Atlantique du Nicaragua seront aussi officielles dans les cas déterminés par la loi. » Au Nicaragua comme au Pérou, l'espagnol a de fait un statut supérieur puisqu'il est langue officielle dans tout le territoire du pays. Le cas du Paraguay est un peu semblable: deux langues y sont déclarées langues nationales, l'espagnol et le guaraní, mais seul l'espagnol est langue officielle (Corvalán, 1985 : 19).

Quelques constitutions (Brésil, Équateur, Nicaragua, Paraguay, Pérou) donnent aussi des garanties sur l'enseignement (au moins primaire) en langues autochtones21.

La constitution canadienne ne contient rien sur les langues autochtones (voir la discussion fouillée de Richstone, 1989 : 260-269), même si la deuxième partie de la Loi constitutionnelle de 1982 porte sur les droits des peuples autochtones.

c) Les textes législatifs

Les textes législatifs comprenant des dispositions relatives aux langues autochtones, notamment en matière d'enseignement, sont nombreux; plusieurs sont mentionnés dans Stavenhagen (1988). Nous nous contenterons de signaler brièvement quatre lois (du Danemark, des Territoires du Nord-Ouest, du Nicaragua et des États-Unis) accordant un statut officiel à des langues autochtones.

L'article 9 du statut d'autonomie que le Danemark a accordé au Groenland en 1979 indique que « le groenlandais [une variété d'inuktitut] sera la langue principale ». Le législateur a ajouté : « Le danois doit être enseigné à fond. Les deux langues peuvent être utilisées à des fins officielles. »

Le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest est le seul, au Canada, à avoir nommément légiféré dans le domaine des langues autochtones (Richstone, 1989 : 271). Il a en effet adopté en 1984 une loi sur les langues officielles (Official Languages Ordinance) qui, en 1988, a été « enchâssée » dans la loi fédérale sur les langues officielles (art. 45.1), de sorte qu'elle ne peut plus être modifiée sans l'aval du gouvernement d'Ottawa. La loi territoriale reconnaît neuf langues officielles : l'anglais, le français et sept langues autochtones (le chipewyan, le cri, le dogrib, le loucheux, le slavey ou esclave du Nord, le slavey du Sud et l'inuktitut)22.

Le Nicaragua, conformément à ce qui était prévu dans la Constitution de 1986, a accordé, en 1987, un statut d'autonomie à deux régions23. L'article 5 prévoit que l'espagnol et les langues autochtones de ces régions seront les langues officielles24.

Le 30 octobre 1990, le Congrès des États-Unis d'Amérique a adopté une loi sur les langues autochtones (Native American Languages Act) qui reconnaît le droit d'utiliser ces langues comme véhicules de l'enseignement et qui donne le pouvoir aux tribus, aux États et aux territoires d'accorder un statut officiel à ces mêmes langues.

Les textes législatifs canadiens (Loi sur les Cris et les Naskapis) et québécois de même que la Convention de la baie James et du Nord québécois, le seul traité qui contienne des dispositions en matière linguistique (Richstone, 1989 : 269), sont analysés par François Trudel (voir, dans cet ouvrage, chap. IV). Rappelons qu'en janvier 1991, les autochtones ont souhaité que le Canada se dote d'une loi sur les langues officielles autochtones (Le Soleil, 22 janvier 1991), sans doute inspirés en cela par l'exemple américain; mais leur revendication dépasse largement ce qui est prévu dans la loi américaine, puisque l'on demande que certaines lois soient traduites et que certains services gouvernementaux soient offerts en langues autochtones dans des districts désignés.

Il ressort donc des paragraphes qui précèdent que les conventions adoptées par les instances internationales offrent peu de recours pour la protection des langues autochtones et que la majorité des langues amérindiennes ne jouit d'aucune garantie constitutionnelle. Divers pays ont cependant adopté des lois permettant l'utilisation de ces langues au moins durant les premières années de la scolarisation.

Mais si l'on veut vraiment assurer la survie des langues amérindiennes, il ne faut peut-être pas commencer par consacrer trop d'énergie à une reconnaissance purement juridique. C'est en tout cas l'opinion de Jeffrey Richstone : « Puisque les langues autochtones se trouvent dans une situation critique, il est plus important de trouver des moyens de permettre à ces langues de se développer que d'apporter des solutions par le biais de la reconnaissance formelle au niveau juridique » (Richstone, 1989 : 278).

4. Le statut des locuteurs de langues autochtones au Canada

Les recherches sociolinguistiques et les travaux en aménagement linguistique des 20 dernières années ont montré qu'il y a une relation entre le statut d'une langue et le statut socio-économique de ses locuteurs, car « l'inégalité des langues est basée sur des facteurs extralinguistiques » (trad. de Muntzel, 1987 : 609)25. On sait aussi qu'il est difficile, sinon impossible, de procéder à une hausse du prestige, et conséquemment du statut, d'une langue dont les locuteurs sont dévalorisés socialement, culturellement et économiquement. Beaucoup de membres de la communauté auront même alors la tentation d'abandonner leur langue et leur culture pour assurer leur promotion socio-économique. Il est donc important, dans un ouvrage consacré à l'aménagement linguistique des langues autochtones, de faire un tableau, si succinct soit-il, des conditions socio-économiques des locuteurs. Comme ces aspects ne seront traités ici que de façon superficielle, nous renvoyons le lecteur désireux d'en savoir plus aux nombreuses études publiées par le ministère fédéral des Affaires indiennes et du Nord et qui figurent dans notre bibliographie.

De cette documentation, les figures et les tableaux suivants ont été retenus: revenu moyen (tableau 7), taux d'emploi (figure 1), scolarisation (tableau 8), proportion des ménages n'ayant pas le chauffage central (figure 2) ni de salle de bain (figure 3), taux de suicide (tableau 9). Comme la situation varie beaucoup d'une province à l'autre, les données ont été ventilées par province. Il est important de noter que les statistiques du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien ne concernent que les Indiens inscrits (c'est-à-dire ceux qui ont le statut juridique d'Indien); les données présentées ne traduisent donc pas la situation de tous ceux qui se considèrent comme Indiens.



Tableau 7

REVENU MOYEN, POPULATION TOTALE PAR PROVINCE OU RÉGION, INDIENS INSCRITS ET AUTRES CANADIENS EN 1980


Figure 1

Taux d'emploi par province et par région, Indiens inscrits et autres Canadiens (15 ans et plus) en 1981


Tableau 8

NIVEAU DE SCOLARITÉ DES PERSONNES AYANT QUITTÉ L'ÉCOLE PAR PROVINCE OU RÉGION, INDIENS INSCRITS ET AUTRES CANADIENS (15 ANS ET PLUS), CANADA EN 1981
(EN %)


Figure 2

Pourcentage des ménages qui occupent des logements sans chauffage central, selon l'origine ethnique du ménage, le lieu de résidence à l'intérieur ou à l'extérieur des réserves et la province ou région, Canada, en 1981


Figure 3

Pourcentage des ménages habitant des logements sans salle de bain adéquate, selon l'origine ethnique du ménage, le lieu de résidence à l'intérieur ou à l'extérieur des réserves et la province ou région, Canada, en 1981


Tableau 9

TAUX DE SUICIDE POUR 100 000, INDIENS INSCRITS ET AUTRES CANADIENS, PAR PROVINCE OU RÉGION, EN 1982



Les tableaux et les figures qui précèdent appellent quelques brefs commentaires.

Le revenu des Indiens inscrits est inférieur à celui des autres Canadiens dans toutes les provinces et régions (tableau 7). C'est au Québec que la différence entre le revenu des autochtones et celui des allochtones est la moins grande.

Le taux d'emploi, à la différence du taux de chômage, se définit par rapport à l'ensemble de la population âgée de plus de 15 ans (le taux de chômage se calcule, lui, par rapport à la main-d'oeuvre active); pour diverses raisons méthodologiques (voir Nicholson et Macmillan, 1986 : 55 et suiv.), c'est le taux d'emploi qui offre une meilleure image des conditions réelles de travail de la population autochtone. La disparité d'emploi entre les Indiens et les autres Canadiens est la moins grande en Ontario, au Québec et dans les Maritimes; les conditions d'emploi des Indiens sont les plus difficiles en Saskatchewan et au Manitoba, où habitent près du tiers des Indiens du Canada (Nicholson et Macmillan 1986 : 67).

Le niveau de scolarité des Indiens est partout inférieur à celui des autres Canadiens (tableau 8). « En général, la différence de niveau d'instruction entre Indiens et autres Canadiens est plus haute dans les provinces situées à l'ouest de l'Ontario et dans le Grand Nord et plus basse en Ontario, au Québec et dans les Maritimes » (trad. de Nicholson et Macmillan, 1986 : 171).

Les figures 2 et 3 donnent des indications sur le confort des résidences. La figure 2 indique que les résidences des Indiens ont 3,8 fois plus de risques de ne pas avoir de chauffage central. Près de 52 % des Indiens vivant dans les réserves n'ont pas le chauffage central; le taux est inférieur à 20 % au Québec (Clatworthy et Stevens, 1987 : 76-78). Ce sont, par ailleurs, les Indiens vivant dans les réserves du Québec et des Maritimes qui sont les moins nombreux à ne pas avoir de salle de bain; partout ailleurs, la proportion des foyers indiens n'ayant pas de salle de bain est largement supérieure à celle du reste de la population (figure 3).

Le taux de suicide des Indiens inscrits est trois fois supérieur à celui du reste de la population canadienne. Chez les 20-24 ans, il est cinq fois et demie plus élevé et chez les 15-19 ans, près de sept fois et demie plus élevé (Lithwick, Schiff et Vernon, 1986 : 79). Pendant la période 1976-1982, le taux de suicide des Indiens du Québec a toujours été (sauf en 1980) inférieur à celui des Indiens de l'ensemble du Canada (Hull, 1987 : 67).

Les données des tableaux 7 à 9 et des figures 1 à 3, toutes partielles qu'elles sont, montrent néanmoins que le statut socio-économique des Indiens, qu'ils soient ou non locuteurs d'une langue autochtone, est inférieur à celui des autres Canadiens. Si on suppose, ce qui a priori est assez vraisemblable, que les Indiens qui ont abandonné leur langue ont plus de chances d'avoir un meilleur statut socio-économique, il faudrait conclure que le statut des indianophones est encore inférieur à ce que les statistiques précédentes ont indiqué. Une politique de valorisation des langues autochtones devra donc tenir compte de ces faits, car ils constituent la base sur laquelle il faudra construire un projet d'aménagement linguistique cohérent. Burnaby et Beaujot ont d'ailleurs étudié l'effet de certains de ces facteurs sur le maintien des langues autochtones: « Il existe une corrélation négative entre la scolarité et le maintien des langues autochtones chez les locuteurs natifs autochtones. Les jeunes adultes qui continuent de fréquenter un établissement d'enseignement sont moins susceptibles que ceux qui ne le font pas de conserver leur langue maternelle autochtone. Les aborigènes qui ne sont pas sur le marché du travail sont plus susceptibles de conserver leur langue maternelle autochtone [...] » (Burnaby et Beaujot, 1986 : 77.) Mais ces corrélations, valables dans l'ensemble, ne s'appliquent pas à certains petits groupes linguistiques sans qu'on sache exactement pourquoi; il faudra donc pousser plus loin l'étude de ces groupes (Burnaby et Beaujot, 1986 : 78.) Pour bon nombre d'autochtones, l'amélioration du statut socio-économique signifie donc trop souvent l'abandon de la langue maternelle. C'est le dilemme que devra résoudre un éventuel projet d'aménagement linguistique.

5. L'emploi des langues autochtones

C'est Joshua A. Fishman qui a introduit en sociolinguistique la notion de domaine d'utilisation (domain of use) pour désigner les diverses situations d'emploi d'une langue comme le foyer, le travail, l'enseignement, le culte, etc. (voir Fishman, 1972 : 79-93). L'étude de l'emploi, dans une communauté bilingue ou multilingue donnée, des différentes langues en concurrence selon les domaines d'utilisation permet de déterminer quelles langues sont en expansion et lesquelles perdent du terrain (sur ces questions, voir Laforge et McConnell, 1990).

Dans cette section, nous présenterons d'abord un aperçu de la situation sociolinguistique des langues autochtones d'Amérique en général à partir d'une enquête effectuée en 1990 et portant sur leur statut et leurs domaines d'utilisation, puis nous décrirons brièvement la situation canadienne.

a) Enquête sur le statut et l'emploi des langues autochtones d'Amérique

On trouvera en appendice une présentation sommaire d'une enquête effectuée en 1990 et qui porte sur l'utilisation des langues autochtones d'Amérique. Les réponses ont porté sur 86 langues. Les principales conclusions de l'enquête sont que les langues amérindiennes sont confinées aux domaines d'utilisation informelle (essentiellement les conversations à l'intérieur du groupe familial et avec les amis) et qu'elles ont peu de rapports avec la modernité puisqu'il n'existe de journaux (unilingues ou bilingues) que pour 24 de ces langues, d'émissions de radio que pour 22 et d'émissions de télévision que pour 8.

b) La situation sociolinguistique des langues autochtones au Canada

D'après les données du recensement de 1981, il y a au Canada 492 000 autochtones dont seulement 28,7 % (140 975) ont déclaré une langue autochtone comme langue maternelle. La majorité des autochtones (62,4 %) ont l'anglais comme langue maternelle, et 4,6 % le français. L'anglais est la langue d'usage (langue habituelle du foyer) pour 71,7 % des autochtones canadiens, une langue autochtone pour 22 % et le français pour seulement 3,9 % (Priest, 1985 : 13 et 15).

On sait qu'au Canada l'assimilation linguistique (ou, plus techniquement, les transferts linguistiques) est calculée depuis le recensement de 1971 comme un rapport entre la langue maternelle et la langue d'usage. De l'étude des données du recensement de 1981 « il ressort assez nettement [...] que les langues autochtones au Canada régressent au profit de l'anglais » (Priest, 1985 : 19); environ 28 % des autochtones ont abandonné leur langue au profit de l'anglais contre un peu moins de 0,5 % pour le français (Priest, 1985 : 18). Priest (1985 : 15) précise même : « au Québec, non seulement les langues autochtones, mais aussi le français sont en régression au profit de l'anglais comme langue parlée à la maison dans les familles autochtones ». Au Québec arctique, selon une enquête de 1987 (citée par Taylor, 1990), 65,3 % des Inuit déclarent que l'anglais est leur langue seconde alors que 1,1 % parlent le français en plus de l'inuktitut (pour plus de détails sur la situation démolinguistique des langues autochtones du Québec, voir dans cet ouvrage, chap. II).

L'enquête effectuée en 1990 sur l'initiative de l'Assemblée des premières nations a révélé que seulement 49 bandes (sur les 151 qui ont répondu) ont une langue qui n'est pas en voie de déclin ou d'extinction (Assembly of First Nations, 1990).

À l'échelle canadienne, l'enseignement aux autochtones de leur langue ou dans leur langue laisse grandement à désirer puisque moins de la moitié des enfants autochtones reçoivent des cours dans leur langue maternelle. Le Québec se démarque nettement des autres provinces à cet égard; en effet, plus de 80 % des élèves autochtones y sont inscrits à des cours de ou en langues autochtones (voir tableau 10).



Tableau 10

NOMBRE D'ÉLÈVES AYANT DÉCLARÉ L'USAGE D'UNE LANGUE AUTOCHTONE À L'ÉCOLE, PAR RÉGION,
ANNÉE SCOLAIRE 1981-1982



6. La survie des langues autochtones : jalons pour une problématique

Les pages qui précèdent suscitent naturellement un certain nombre d'interrogations quant aux mesures à prendre pour assurer la survie des langues autochtones. Nous ne poserons ici que quelques jalons destinés à définir les grandes lignes de cette problématique, étant entendu que c'est aux autochtones eux-mêmes qu'il revient de décider s'il faut assurer la survie de leurs langues ancestrales (pour un plaidoyer en ce sens, voir Thieberger, 1990) et de déterminer quels moyens prendre pour y parvenir.

La plupart des auteurs qui se sont penchés sur les questions de politique linguistique font intervenir les principes de personnalité et de territorialité, ces principes constituant pour plusieurs deux aspects fondamentaux de l'aménagement linguistique (voir, entre autres, Mackey, 1979 : 9-10, et Puig, 1983 : 30). En vertu du principe de personnalité, les mêmes droits linguistiques sont accordés à chaque citoyen, à titre individuel, à la grandeur d'un pays donné (le locuteur d'une langue très minoritaire aura les mêmes droits que le locuteur de la langue majoritaire, mais on comprend facilement que, dans bien des régions, il ne pourra obtenir des services dans sa langue)28. Quant au principe de territorialité, il fait en sorte que les droits et les obligations en matière linguistique s'appliquent dans un cadre territorial donné. Si l'on analyse le premier de ces principes par rapport aux langues autochtones du Canada, on voit bien qu'il est inapplicable : quand on sait comment il peut être difficile à certains endroits d'obtenir des services dans la deuxième langue officielle du pays, on comprend tout de suite que l'octroi de droits personnels aux autochtones ne sera à toutes fins utiles qu'un voeu pieux; aussi a-t-on proposé d'accorder plutôt des droits collectifs (voir, par exemple, Hamel, 1990). En revanche, le principe de territorialité a plus de chances de produire des résultats concrets; mais peut-être n'est-ce là qu'une illusion. En effet, Rainer Enrique Hamel — qui, il est vrai, écrit à propos des langues autochtones du Mexique — estime que « sauf dans de très rares exceptions, on ne voit pas d'application possible de ces principes qui garantissent le monolinguisme aux groupes ou aux individus : les principes de personnalité et de territorialité » (Hamel, 1989 : 453). Il faut sans doute déduire de cette citation que les langues autochtones ne sont en général pas assez fortes démographiquement pour qu'on leur applique ces solutions (et que celles qui le sont, par exemple le nahuatl au Mexique, ne sont pas assez concentrées géographiquement). Il serait cependant intéressant d'étudier si le principe de territorialité ne pourrait pas être utilisé pour les langues autochtones les plus parlées au Canada (par exemple, le cri, l'ojibwa, l'inuktitut). Mais la territorialité linguistique, si une telle solution devait être retenue, aurait sûrement d'autres incidences, car on peut sérieusement se demander si elle est possible sans au moins une certaine dose d'autonomie gouvernementale; d'ailleurs, Dorais (1988) croit que seule l'autonomie politique pourra assurer la survie des langues autochtones du Grand-Nord29. Se trouve donc posée du fait même la question fondamentale de la redistribution du pouvoir. Quoi qu'il en soit, la territorialité existe déjà à l'état embryonnaire (les réserves) et, même si elle n'est pas comparable du point de vue juridico-linguistique à ce qui existe ailleurs dans le monde (en Suisse, par exemple), elle a des effets bénéfiques sur le maintien des langues autochtones: les statistiques américaines montrent que 58,18 % des Amérindiens vivant dans des réserves ont déclaré en 1970 une langue autochtone comme langue maternelle contre 21,82 % pour ceux vivant hors réserve (Fishman, 1981 : 580; voir aussi Gundlach et Busch, 1981). Le principe de territorialité linguistique a déjà reçu un début d'application en ce qui concerne les langues amérindiennes: quatre tribus des États-Unis (Cheyennes, Ute du Nord et du Sud, Yaquis, Tohono O'odham) ont officiellement adopté une politique linguistique portant notamment sur l'éducation bilingue (Zepeda, 1990 : 248) et les Navajos ont rendu l'enseignement de leur langue obligatoire dans toutes les écoles de leur réserve (Benally et McCarty, 1990 : 243); on trouvera en page 39 des extraits de deux énoncés de politique30.



Deux exemples de politique linguistique adoptée
par des nations amérindiennes



1) Nation yaquie (Arizona), 1984

La langue yaquie est un don d'Itom Achai, le Créateur de notre peuple et elle doit, par conséquent, être traitée avec respect.

Notre ancienne langue est le fondement de notre héritage culturel et spirituel sans lequel nous ne pourrions exister de la façon prévue par notre Créateur.

L'éducation est la transmission de la culture et des valeurs; par conséquent, nous déclarons que l'éducation yaquie sera le moyen de transmission de la langue yaquie et de l'héritage spirituel et culturel. Nous déclarons de plus que tous les aspects de l'enseignement devront refléter la beauté de notre langue yaquie, de notre culture et de nos valeurs. Ce sera la politique de la tribu yaquie Pascua qu'aucun membre de la tribu ne devra être contraint par une autorité externe non yaquie à renier ou à avilir la langue yaquie.

[...]

La langue yaquie est la langue officielle de la nation yaquie Pascua et peut être utilisée dans l'administration gouvernementale (pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire), mais par respect pour les personnes parlant espagnol et anglais, l'espagnol et l'anglais peuvent être utilisés dans les affaires officielles du gouvernement [...]

Qu'il soit connu que la langue espagnole sera reconnue comme notre deuxième langue et que la langue anglaise sera reconnue comme notre troisième langue.

2) Nation tohono o'odham (anciennement papago), 1986

[...] en ce qui concerne notre première langue, la nation tohono o'odham déclare que la langue tohono o'odham est la langue officielle de notre peuple. La langue tohono o'odham doit être utilisée comme moyen officiel de communication orale lors de tous les conseils tribaux, dans toutes les réunions de district, de village, de comité et de conseil de même que lors de toutes les activités tribales et communautaires à la grandeur de la nation tohono o'odham. D'autres langues peuvent être utilisées si on le juge nécessaire [...]

Dans tous les cas, c'est le texte tohono o'odham du présent énoncé de politique qui devra être utilisé dans l'établissement de sa signification. Le département de l'instruction o'odham peut fournir des traductions de cet énoncé en d'autres langues, mais ces traductions n'auront aucune valeur juridique.

Source : Zepeda (1990 : 250-251 et 255).


Les principes de personnalité et de territorialité sont des solutions de type juridique. Or, il n'est pas évident que, dans l'état critique où se trouvent la plupart des langues autochtones du Canada, une reconnaissance juridique formelle soit la panacée. C'est du moins ce que croit Jeffrey Richstone (1989 : 278). D'autres solutions pourraient être plus efficaces, par exemple la création d'un Institut national des langues autochtones, comme cela a déjà été suggéré (Richstone, 1989 : 277)31. Un tel institut pourrait voir à la codification et à la standardisation des différentes langues et à leur instrumentation en vue de l'enseignement et de leur utilisation dans de nouveaux domaines; il devrait travailler à la codification (mais une codification souple) d'une variété standard permettant de surmonter les divergences dialectales de certaines langues. D'un point de vue plus sociolinguistique, il pourrait faire des recherches sur l'aménagement linguistique en général et en particulier sur le bilinguisme langues autochtones-langues officielles. En effet, il devrait être évident que, compte tenu de la diversité des langues autochtones au Canada et du petit nombre de locuteurs, le problème du bilinguisme est fondamental32 et pose, entre autres, les questions suivantes:

  • peut-on espérer le maintien d'une langue d'une génération à l'autre sans l'existence d'un noyau de locuteurs unilingues? Le faible pourcentage de bilingues parmi les locuteurs de langue maternelle est un facteur, parmi plusieurs autres, qui contribue à la vitalité d'une langue (voir McConnell et Gendron, 1988). Or, la promotion socio-économique des autochtones fera en sorte qu'ils seront de plus en plus bilingues. Comment alors conserver une langue devenue symbole d'inadaptation au monde contemporain? L'étude des cas basque et surtout irlandais (langues où il n'y a presque plus d'unilingues) pourrait être instructive à cet égard.

  • le « bilinguisme de masse », c'est-à-dire « la pratique par toute une population de deux ou plusieurs systèmes linguistiques » (Marcellesi, 1981 : 5), est-il possible? Fishman (1972 : 154) accepte l'idée que le bilinguisme collectif puisse être stable, mais on peut sérieusement se demander si cela est possible à long terme (durant un siècle, par exemple). D'autres n'envisagent le bilinguisme social que comme un état transitoire : « la tendance à la réduction et à l'élimination finale de la situation bilingue [...] est un trait général et permanent » (Martinet, 1982 : 13). En tout état de cause, puisque les groupes amérindiens sont démographiquement réduits, il faudrait miser sur le bilinguisme collectif et viser à obtenir une situation de diglossie stable et non conflictuelle33, où les fonctions et les domaines d'utilisation seraient répartis de façon durable entre la langue officielle et la langue autochtone, tout en s'assurant que cette dernière ne soit pas cantonnée au domaine familial.

La suggestion de créer un institut national des langues autochtones ne semble pas devoir se concrétiser à court terme. Dans ces conditions, le gouvernement du Québec, de concert avec ses nations autochtones, pourrait prendre l'initiative de fonder son propre institut. Cette solution aurait l'avantage de permettre de mieux cerner les problèmes proprement québécois, notamment la question de l'apprentissage, par les autochtones, du français « en vue de permettre aux diplômés [des écoles amérindiennes] de poursuivre leurs études en français, s'ils le désirent, dans les écoles, collèges ou universités du Québec » (art. 88 de la Charte de la langue française) puisque, selon l'analyse de Priest (1985) déjà citée, les autochtones québécois subissent davantage l'attrait de l'anglais. Or, l'objectif de la législation linguistique est de faire du français la langue commune tout en reconnaissant « aux Amérindiens et aux Inuit, descendants des premiers habitants du pays, le droit qu'ils ont de maintenir et de développer leur langue et culture d'origine » (préambule de la Charte de la langue française). Un tel institut pourrait établir des stratégies pour gérer le bilinguisme français-langues autochtones et étendre l'usage de ces dernières à l'extérieur de la vie familiale et privée. L'augmentation des fonctions et des domaines d'utilisation est en effet nécessaire au maintien des langues minoritaires (voir, dans cet ouvrage, chap. II, les réflexions de Drapeau et Corbeil); Muntzel (1987 : 608-609) croit même qu'il faut accorder au moins un domaine de prestige si l'on veut assurer le maintien des langues autochtones; dans cette perspective, l'écrit est certes un facteur de prestige (Muntzel, 1987; José Mailhot, communication personnelle).

Le fait que la majorité des autochtones canadiens soient déjà passés à l'anglais (Priest, 1985) invite à réfléchir, de façon critique, sur les rapports qui existent entre la langue et l'identité culturelle. Le préambule de la Charte de la langue française, en affirmant que « la langue française permet au peuple québécois d'exprimer son identité », illustre à quel point l'identité culturelle et la langue sont liées chez les francophones. Est-ce la même chose chez les autochtones? Comment l'identité des nations autochtones qui ont abandonné leur langue ancestrale se définit-elle? Voilà autant de questions que suscite le statut précaire des langues des « descendants des premiers habitants du pays ».


Appendice




Enquête sur l'utilisation
des langues amérindiennes

Résultats préliminaires




En décembre 1989, un questionnaire portant sur le statut et les domaines d'utilisation des langues autochtones d'Amérique a été préparé par D. Ronán Collis et Jacques Maurais. Rédigé en quatre langues (français, anglais, espagnol et portugais), il a été expédié à des linguistes et à divers organismes oeuvrant en milieu autochtone (organisations missionnaires, organismes de défense des droits de l'homme). Nous avons reçu des réponses pour 86 langues (il y a eu parfois deux ou trois réponses pour une même langue). Les résultats détaillés concernant les langues parlées au Québec sont présentés par D. Ronán Collis (voir, dans cet ouvrage, chap. III).

Le questionnaire demandait d'abord des renseignements sur le statut juridique des langues autochtones et sur leur utilisation dans le système judiciaire. D'autres questions visaient à déterminer le degré d'utilisation de ces langues dans divers domaines : services gouvernementaux, offices religieux, enseignement, famille, affichage, littérature (y compris les journaux et les revues), radio et télévision.

Il est vite apparu que la plupart des personnes ne pourraient pas répondre ou refuseraient de le faire si l'on exigeait d'elles des réponses très précises en matière de pourcentage. Aussi a-t-il semblé préférable de choisir un découpage certes assez grossier, mais facilement compréhensible. On n'a donc retenu que quatre possibilités d'utilisation des langues autochtones selon les domaines étudiés : toujours (c'est-à-dire dans 100 % des cas), souvent (plus de 51 %), parfois (50 % et moins), jamais (0 %). Les mesures ainsi obtenues ne sont par conséquent qu'indicatives, mais il ne pouvait en être autrement en l'absence d'études sociolinguistiques détaillées pour la majorité de ces langues.

La liste qui suit donne le nom des langues pour lesquelles nous avons reçu des réponses; entre parenthèses figurent le nom du répondant ainsi que celui de l'organisme auquel il est rattaché. Nous profitons de l'occasion pour remercier ces personnes qui ont accepté si aimablement de collaborer à notre enquête:

Acateco (Roberto Zavala Maldonado, Guadalajara, Mexique), achí (Summer Institute of Linguistics, dorénavant SIL, Miami, États-Unis), aguacateco (SIL), asurini do Tocatins (Marcia Damaso Vieira, Rio de Janeiro, Brésil), asurini do Xingu (Petites Soeurs de Jésus, Altamira, Brésil), attikamek (Lucien Ottawa, Manawan, Québec), aymara du Chili (Enrique Diaz, Iquique, Chili), bakairi (Tania Conçeição C. de Souza, Gávea, Brésil), bororo (Benedito A. Prezia, CIMI, Brasília, Brésil), cakchiquel (SIL), cayuga (Marianne Mithun, Santa Barbara, États-Unis), central pomo (Marianne Mithun, Santa Barbara, États-Unis), central sierra miwok (Catherine A. Callaghan, Columbus, États-Unis), chinanteco (Pedro Hernández López, Xoxocotlán, Mexique), chipewyan (Mary Pepper, Yellowknife, Canada), ch'ol (Meneses Méndez Domingo, Palenque, Mexique), chortí (SIL), chuj (SIL), cora (Roberto Zavala Maldonado, Guadalajara, Mexique), cri (Diom Roméo Saganash, Québec, Québec), dogrib (Mary Pepper, Yellowknife, Canada), galibi (Gérard Leod, Oyapock, Brésil), guajajara (David Bendor-Samuel, SIL, Dallas, États-Unis), guaraní (Graziella Corvalán; Bartomeu Melià, S.l.; Asunción, Paraguay), gwich'in (Mary Pepper, Yellowknife, Canada), han (Ruth S. Ridley, Fairbanks, États-Unis), huichol (Paula Gómez López et Julián Oniz Medina, Guadalajara, Mexique), inuktitut (Betty Harnum, Yellowknife, Territoires du Nord-Ouest; Caroline Palliser, Dorval, Québec; David Wilman, Iqaluit, Territoires du Nord-Ouest), inupiaq (Lawrence Kaplan, Fairbanks, États-Unis), ixil (SIL), jacalteco (SIL), jaminawa (Nietta Lindenberg Monte, Rio Branco, Brésil), kaxinawá (Nietta Lindenberg Monte, Rio Branco, Brésil), kanjobal (SIL), karajá (Marcus Maia, Venice, États-Unis), kayapó (Renato Trevisan, CIMI, Belém, Brésil), kekchí (SIL), klamath (Scott DeLancey, Eugene, États-Unis), koyukon (Eliza Jones, Fairbanks, États-Unis), kulina (João Azevedo do Nascimento, CIMI, Rio Branco, Brésil, et Benedito A. Prezia, CIMI, Brasília, Brésil), lake miwok (Catherine A. Callaghan, Columbus, États-Unis), makuxi (Luis Eusebi, Boavista, Brésil, et Benedito A. Prezia, CIMI, Brasília, Brésil), mam (SIL), mapuche (Gilberto Sánchez C., Santiago, Chili) , marubo (Raquel Guimarães Romankevicius Costa, São Cristovão, Brésil), mazahua (Héctor Muñoz Cruz, Mexico, Mexique), micmac (Janice Vicaire et Cindy Isaac, Restigouche, Québec), mixe (Margarita M. Cortés M., Santa María Ocotepec, Mexique), mohawk (Frank Jacobs, Ir., Kahnawake, Québec; Mary McDonald, Cornwall, Ontario), montagnais (Anne-Marie Baraby, Wendake, Québec), mopán (SIL), munduruku (Ma José Alves de Lima, Irmã Missionária da Imaculada Conçeição, Pedreira, Brésil), mynky (Benedito A. Prezia, CIMI, Brasília, Brésil), nahuatl (José A. Flores, Dora Pellicer et Alfredo Ramírez, Mexico, Mexique), naskapi (John Mameanskum, Kawawachikamach, Québec), nez percé (Noel Rude, Eugene, États-Unis), northern sierra miwok (Catherine A. Callaghan, Columbus, États-Unis), north slavey (Ronald Cleary; Mary Pepper, Yellowknife, Canada), oneida (Marianne Mithun, Santa Barbara, États-Unis), onondaga (Marianne Mithun, Santa Barbara, États-Unis), plains miwok (Catherine A. Callaghan, Columbus, États-Unis), pocoman (SIL), pocomchí (SIL), poyanawa (Aldir Santos de Paula, Cordeiro, Brésil; Nietta Lindenberg Monte, Rio Branco, Brésil), purepecha (María Teresa Cervantes Cuevas, Mexico, Mexique), quiché (SIL), sacapulteco (SIL), sahaptin (Noel Rude, Eugene, États-Unis), seneca (Marianne Mithun, Santa Barbara, États-Unis), shuar (José E. Juncosa, Quito, Équateur), southern sierra miwok (Catherine A. Callaghan, Columbus, États-Unis), south slavey (Ronald Cleary; Mary Pepper, Yellowknife, Canada), tacaneco (SIL), teco (SIL), tikuna (Marília Facó Soares, Rio de Janeiro, Brésil), triqui (Pedro Montesinos Ramírez, San Andrés Chicahuaxtla, Mexique), tsotsil (Mariano Angelino Rodríguez López, San Cristóbal de las Casas, Mexique), tuscarora (Marianne Mithun, Santa Barbara, États-Unis), tzutujil (SIL), uspanteco (SIL), wapixana (Luis Eusebi, Boavista, Brésil), wasco-wishram (Scott DeLancey, Eugene, États-Unis), wikchamni (Geoff Gamble, Pullman, États-Unis), xavante (Benedito A. Prezia, CIMI, Brasília, Brésil), yawelmani (Geoff Gamble, Pullman, États-Unis), zapoteco de Villa Alta (Ernesto Couder, CIESAS, Mexico).

Héctor Muñoz Cruz (1987) a étudié trois langues mexicaines, l'otomi, le mazahua et le nahuatl, selon leur utilisation dans des situations « formelles » ou « informelles ». Nous nous sommes inspirés de son exemple et nous avons réparti les réponses à un certain nombre de questions de notre enquête entre domaines d'utilisation formelle (tribunaux, administration, offices religieux, affichage, médias, enseignement, littérature) et domaines d'utilisation informelle (essentiellement les conversations avec les parents et les amis). Les résultats ont été calculés sur une base de 100 et apparaissent au tableau 11. Il faut noter que, lorsqu'il y a eu plus d'une réponse pour une langue et que ces réponses divergent, on a fait la moyenne; de plus, comme il ressort du tableau, les données peuvent ne concerner qu'une variété d'une langue (par exemple, nous n'avons reçu de réponse que pour le micmac du Québec ou l'aymara du Chili).



Tableau 11




La grande constante qui se dégage de la lecture du tableau 11, c'est que les langues autochtones d'Amérique sont confinées aux domaines d'utilisation informelle; il n'y a que six exceptions où l'indice d'utilisation formelle dépasse celui d'utilisation informelle. Dans deux cas (inupiaq, mohawk d'Akwesasne), la différence ne peut être considérée comme significative, compte tenu du fait que notre méthodologie ne procédait pas à une évaluation très fine. Trois autres cas concernent des langues qui sont de toute évidence en voie d'extinction (pomo du centre, onondaga et nez percé); pour deux de ces langues, l'indice plus élevé d'utilisation formelle provient essentiellement de ce que ces langues ont déjà été utilisées à l'écrit, le troisième cas étant mystérieux (la langue n'est plus utilisée par les 15 locuteurs restants, mais notre informateur affirme qu'il est encore possible de recevoir, à l'occasion, des services de santé dans cette langue). Le dernier cas est celui de l'inuktitut parlé dans les Territoires du Nord-Ouest: on peut interpréter la supériorité de l'indice « formel » sur l'indice « informel » par une intervention des pouvoirs publics pour contrecarrer l'érosion linguistique. Nos données appuient donc, et élargissent à l'ensemble des Amériques, l'opinion de Cifuentes, Hamel et Lara (1990: 64), pour qui les langues autochtones mexicaines sont « dans une position totalement subordonnée ».

Notre enquête permet aussi d'évaluer les relations des langues autochtones avec la modernité. En effet, des questions portaient sur leur utilisation dans les médias. Il existe des périodiques (unilingues ou bilingues; parfois, il ne s'agit que de quelques articles par numéro) dans 24 langues autochtones sur 84 (il y eut deux refus de répondre). Des émissions de radio existent dans 22 langues sur 69 (17 refus) et des émissions de télévision seulement dans 8 langues sur 82 (quatre refus), soit respectivement 29 %, 32 % et 10 % de l'ensemble des langues représentées dans l'enquête. On voit donc que ce sont des langues qui, pour l'instant du moins, se situent en majorité en marge du monde moderne.

Une comparaison avec des « petites » langues non amérindiennes permet d'apporter un certain éclairage complémentaire (voir tableau 12).



Tableau 12

LANGUES NON AMÉRINDIENNES



Le tableau 12 montre que le féroïen, langue germanique parlée seulement par quelque 48 000 personnes vivant dans un archipel danois situé au nord de l'Écosse, est très vivace dans les relations familières, mais aussi en ce qui concerne les situations formelles. Dans ce dernier cas, il dépasse de loin toutes les langues autochtones de notre échantillon, et ce fait est sûrement à mettre en relation avec l'isolement géographique. On ne voit pas pourquoi plusieurs langues amérindiennes, ayant beaucoup plus de locuteurs, ne pourraient pas parvenir à de pareils résultats, moyennant un projet d'aménagement linguistique approprié.

Le mannois, langue celtique, n'est plus parlé qu'à titre de langue seconde par des personnes vivant dans l'île de Man située dans la mer d'Irlande. Son utilisation dans des domaines formels dépasse l'usage qu'on en fait dans la vie de tous les jours, ce qui montre qu'il s'agit d'une survie artificielle où la langue sert de symbole à l'identité locale (par exemple, les lois ne sont pas traduites en mannois, à l'exception de leurs titres); en modifiant une expression utilisée par J.A. Laponce (1984), c'est ce que nous pourrions appeler une « langue-épinglette ». C'est peut-être le sort qui attend plusieurs langues amérindiennes ayant peu de locuteurs : elles ne disparaîtront pas complètement, car elles continueront à être utilisées occasionnellement dans certains domaines (par exemple, pour des inscriptions publiques) et seront encore enseignées (probablement comme le latin ou le grec ancien), mais elles ne seront plus des instruments de communication dans la vie quotidienne.

La situation du rapa nui, langue polynésienne de l'île de Pâques, est semblable à celle des langues amérindiennes et fait face aux mêmes défis. L'isolement géographique ne lui a pas été aussi favorable que pour le féroïen.


Bibliographie




ADAMS, Karen L., et Daniel T. BRINK (dir.) (1990), Perspectives on Official English. The Campaign for English as the Official Language of the USA, Berlin et New York, Mouton de Gruyter.

ALBÓ, Xavier (1979), « La situation sociolinguistique de l'Amérique centrale et de l'Amérique du Sud », dans KLOSS et McCONNELL (1979 : 9-38).

ASSEMBLY OF FIRST NATIONS (1990), Towards Linguistic Justice for First Nations, Ottawa, Assembly of First Nations, Education Secretariat, septembre.

BASTARACHE, Michel (dir.) (1986), Les droits linguistiques au Canada, Montréal, Éditions Yvon Blais.

BENALLY, AnCita, et T.L. MCCARTY (1990), « The Navajo Language Today », dans ADAMS et BRINK (1990: 237-245).

BLAUSTEIN, Albert P., et Dana BLAUSTEIN EPSTEIN (1986), Resolving Language Conflicts. A Study of the World's Constitutions, Washington, D.C., U.S. English.

BRAËN, André (1986), « Les droits linguistiques », dans BASTARACHE (1986: 1-67).

BRIGGS, Lucy T. (1985), « Bilingual Education in Peru and Bolivia », dans WOLFSON et MANES (1985 : 297-310).

BURNABY, Barbara (1986), « Speakers of Canadian Aboriginal Languages. Perspectives from the 1981 Census », dans William COWAN (dir.), Actes du dix-septième congrès des algonquinistes, Ottawa, Université Carleton, p. 43-63.

BURNABY, Barbara (1989), « Language Policy and the Education of Native Peoples. Identifying the Issues », dans PUPIER et WOEHRLING (1989 : 279-289).

BURNABY, Barbara, et Roderic BEAUJOT (1986), L' utilisation des langues autochtones au Canada. Analyse des données du recensement de 1981, Ottawa, Secrétariat d'État.

CARNEIRO DA CUNHA, Manuela (1987), Os Direitos do Índio, Ensaios e Documentos, São Paulo, Editora Brasiliense.

CERRÓN-PALOMINO, R. (1989), « Language Policy in Peru », International Journal of the Sociology of Language, 77 : 11 -33.

CHAFE, Wallace L. (1962), « Estimates Regarding the Present Speakers of North American Indian Languages », International Journal of American Linguistics, 28 : 162-171.

CHAFE, Wallace L. (1965), « Corrected Estimates Regarding Speakers of Indian Languages », International Journal of American Linguistics, 31 : 345-346.

CIFUENTES, Bárbara, Rainer Enrique HAMEL et Luis Fernando LARA (1990), « Práctica lingüística y derechos indígenas », dans MARCÓ DEL PONT (1990 : 63-66).

CLATWORTHY, Stewan, et Harvey STEVENS (1987), An Overview of the Housing Conditions of Registered Indians in Canada, Ottawa, ministère des Affaires indiennes et du Nord.

COBARRUBIAS, Juan (1990), « The Spread of the Spanish Language in the Americas », dans LAFORGE et McCONNELL (1990 : 49-92).

COOKE, Katie (1987), An Overview of Registered Indian Conditions in British Columbia, Ottawa, ministère des Affaires indiennes et du Nord.

CORVALÁN, Graziella (1985), Lengua y Educación : Un Desafío Nacional, Asunción, Centro Paraguayo de Estudios Sociológicos.

DARNELL, Regna (1971), « The Bilingual Speech Community. A Cree Example », dans Regna DARNELL (dir.) (1971), Linguistic Diversity in Canadian Society, Edmonton (Alb.) et Champaign (Ill.), Linguistic Research.

DORAIS, Louis-Jacques (1988), « "Sois belle et tais-toi". La langue des Inuit dans le Canada actuel », Études/Inuit/Studies, 12 (1-2) : 235-243.

ESCOBAR, Alberto (dir.) (1972), El Reto del Multilingüismo en el Perú, Lima, Instituto de Estudios Peruanos.

FISHMAN, Joshua A. (1972), Language and Nationalism, Rowley (Mass.), Newbury House.

FISHMAN, Joshua A. (1981), « On Reservation Residence and the Survival of Native American Languages », Current Anthropology, 22 : 580-582.

FISHMAN, Joshua A. (1990), « What Is Reversing Language Shift (RLS) and How Can It Succeed », Journal of Multilingual and Multicultural Development, 11 (1 -2) : 5-36.

FOSTER, Michael K. (1982), « Les langues autochtones du Canada : un kaléidoscope extraordinaire/Canada's Indigenous Languages : Present and Future », Langue et société/ Language and Society, 7, hiver-printemps : 7-16.

GARCÍA SEGURA, Guillermo, et Zinia ZÚÑIGA MUÑOZ (1987), « Costa Rica. Acciones educativas para la revitalización lingüística », América Indígena, 47 (3) : 489-517.

GARZA CUARÓN, Beatriz et Yolanda LASTRA (1991), « Endangered Languages in Mexico », dans R.H. ROBINS et E.M. UHLENBECK (dir.) (1991 : 93-134).

GOUVERNEMENT DU CANADA, MINISTÈRE DES AFFAIRES INDIENNES ET DU NORD (1980), Appartenance linguistique et culturelle des bandes indiennes du Canada, Ottawa, QS-0584 00-BB-A5.

GRAHAM, Katherine (1986), An Overview of Registered lndian Conditions in Ontario, Ottawa, ministère des Affaires indiennes et du Nord.

GRIMES, Barbara F. (1988), Ethnologue, Languages of the World, Dallas (Tex.), Summer Institute of Linguistics, 11e édition.

GUNDLACH, James H., et Ruth C. BUSCH (1981), « Reservation Residence and the Survival of Native American Languages », Current Anthropology, 22 : 96-97.

HAMEL, Rainer Enrique (1989), « Politiques et droits linguistiques des minorités indiennes au Mexique. Quelques aspects sociolinguistiques », dans PUPIER et WOEHRLING (1989 : 445-456).

HAMEL, Rainer Enrique (1990), « Lenguaje y conflicto interétnico en el derecho consuetudinario y positivo », dans Rodolfo STAVENHAGEN et Diego ITURRALDE (dir.), Entre la Ley y la Costumbre. El Derecho Consuetudinario Indígena en América Latina, Mexico, Instituto Indigenista Interamericano et Instituto Interamericano de Derechos Humanos, p. 205-230.

HAMELIN, Louis-Edmond (1972), « Caractères et problèmes de la choronymie du Nord canadien », Mémoires de la Société royale du Canada, 4e série, 10 : 31-44.

HARDMAN, Martha (1972), « Postulados lingüísticos del idioma aymara », dans ESCOBAR (1972 : 37 46).

HERNÁNDEZ, Isabel (1987), « Argentina. Los pueblos y las lenguas aborígines en la actualidad », América Indígena, 47 (3) : 409-417.

HORNBERGER, Nancy H. (1989), « Can Peru's Rural Schools Be Agents for Quechua Language Maintenance? », Journal of Multilingual and Multicultural Development, 10 (2) : 145-159.

HUERTA, César (1990), « El derecho de los grupos étnicos indígenas al autogobierno », dans MARCÓ DEL PONT (1990 : 33-35).

HULL, Jeremy (1987), An Overview of Registered Indian Conditions in Quebec, Ottawa, ministère des Affaires indiennes et du Nord.

JARVIS, George K. (1987), An Overview of Registered Indian Conditions in Saskatchewan, Ottawa, ministère des Affaires indiennes et du Nord.

JENNESS, Diamond (1977), The Indians of Canada, Ottawa, ministère des Approvisionnements et Services, 7e édition.

KINKADE, M. Dale (1991), « The Decline of Native Languages in Canada », dans R.H. ROBINS et E.M. UHLENBECK (dir.) (1991 : 157-176).

KLOSS, Heinz, et Grant D. McCONNELL (dir.) (1976), Les langues écrites du monde : relevé du degré et des modes d'utilisation/The Written Languages of the World : a Survey of the Degree and Modes of Use, vol. 1 : Les Amériques/The Americas, Québec, Les Presses de l'Université Laval, Centre international de recherche sur le bilinguisme/lnternational Center for Research on Bilingualism.

KLOSS, Heinz, et Grant D. McCONNELL (dir.) (1978), Composition linguistique des nations du monde/Linguistic Composition of the Nations of the World, vol. 2 : L'Amérique du Nord/ North America, Québec, Les Presses de l'Université Laval.

KLOSS, Heinz, et Grant D. McCONNELL (dir.) (1979), Composition linguistique des nations du monde/Linguistic Composition of the Nations of the World, vol. 3 : L'Amérique centrale et l'Amérique du Sud/Central and South America, Québec, Les Presses de l'Université Laval.

LAFORGE, Lorne, et Grant D. McCONNELL (dir.) (1990), Diffusion des langues et changement social. Dynamique et mesure/Language Spread and Social Change. Dynamics and Measurement, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, « Travaux du Centre international de recherche sur le bilinguisme/Publications of the International Center for Research on Bilingualism », A-22.

LAPONCE, Jean A. (1984), Langue et territoire, Québec, Les Presses de l'Université Laval, Centre international de recherche sur le bilinguisme/International Center for Research on Bilingualism.

LAROCQUE, Gilles Y., et R. Pierre GAUVIN (1989), Points saillants du recensement de 1986 sur les Indiens inscrits. Tableaux annotés, Ottawa, ministère des Affaires indiennes et du Nord.

LAROCQUE, Robert (1988), « Le rôle de la contagion dans la conquête des Amériques. Importance exagérée attribuée aux agents infectieux », Recherches amérindiennes au Québec, 18 (1) : 5-16.

LAUTARD, Hugh (1987), An Overview of Registered Indian Conditions in Nova Scotia and Newfoundland, Ottawa, ministère des Affaires indiennes et du Nord.

LEAP, William L. (1988), « Indian Language Renewal », Human Organisation, 47 (4) : 283-291.

LITHWICK, N.H., Marvin SCHIFF et Eric VERNON (1986), An Overview of Registered Indian Conditions in Canada, Ottawa, ministère des Affaires indiennes et du Nord.

MACKEY, William F. (1979), « Prolegomena to Language Policy Analysis », Word, 30 (1-2) : 5-14.

MALHERBE, Michel (1983), Les Langages de l'humanité. Une encyclopédie des 3000 Langues parlées dans le monde, Paris, Seghers.

MANNHEIM, Bruce (1984), « Una nación acorralada : Southern Peruvian Quechua Language Planning and Politics in Historical Perspective », Language in Society, 13 (3) : 291 -309.

MARCELLESI, Jean-Baptiste (1981), « Bilinguisme, diglossie, hégémonie. Problèmes et tâches », Langages, 61 : 5-11.

MARCÓ DEL PONT, Raúl (dir.) (1990), Foro de discusión de la propuesta de reforma constitucional para reconocer los derechos culturales de los pueblos indígenas de México, Mexico, Colegio de Etnólogos y Antropólogos Sociales, Colegio Mexicano de Antropólogos et Escuela Nacional de Antropología e Historia.

MARTIN, Jeanette (1975), A Survey of the Current Study and Teaching of North American Indian Languages in the United States and Canada, Arlington (Va.), Center for Applied Linguistics, ERIC Clearinghouse on Languages and Linguistics, « CAL-ERIC/CLL Series on Languages and Linguistics », no 17.

MARTINET, André (1982), « Bilinguisme et diglossie. Appel à une vision dynamique des faits », La linguistique, 18 (1) : 5-16.

MARTÍNEZ COBO, José R. (1987), Étude du problème de la discrimination à l'encontre des populations autochtones, vol. V : Conclusions, propositions et recommandations, New York, Nations unies.

MAURAIS, Jacques (1987), « L'expérience québécoise d'aménagement linguistique », dans Jacques MAURAIS (dir.) (1987), Politique et aménagement linguistiques, gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, et Paris, Éditions Le Robert, « L'ordre des mots », p. 359-416.

McCONNELL, Grant D., et Jean-Denis GENDRON (1988), Dimensions et mesure de la vitalité linguistique, Québec, Université Laval, Centre international de recherche sur le bilinguisme/International Center for Research on Bilingualism.

McKENZIE, Gérald (1990), « Des peuples », Le Devoir, 27 juillet, p. 6.

MORREN, Ronald C. (1988), « Bilingual Education Curriculum Development in Guatemala », Journal of Multilingual and Multicultural Development, 9 (4) : 353-370.

MOSONYI, Esteban Emilio (1987), « La revitalización lingüística y la realidad venezolana ». América Indígena, 47 (4) : 653-662.

MUÑOZ CRUZ, Héctor (1987), « Factores de vitalidad en las lenguas indígenas », México Indígena, 17 : 16-20.

MUNTZEL, Martha C. (1987), « Una experiencia mexicana: el ocuilteco », América Indígena, 47 (4) : 607-613.

NICHOLSON, J. Phillip, et Paul MACMILLAN (1986), An Overview of Economic Circumstances of Registered Indians in Canada, Ottawa, ministère des Affaires indiennes et du Nord.

PARKER, Gary (1972), « Falacias y verdades acerca del quechua », dans ESCOBAR (1972 : 111-121).

PRIEST, Gordon E. (1985), « Les langues des autochtones au Canada/Aboriginal Languages in Canada », Langue et société/Language and Society, 15, hiver : 13-19.

PUIG, Gentil (1983), « Criteris per a una normalització lingüística democràtica a Catalunya », Treballs de sociolingüística catalana, 5 : 25-39.

PUPIER, Paul, et José WOEHRLING (dir.) (1989), Langue et droit. Actes du premier congrès de l'Institut international de droit linguistique comparé, 27-29 avril 1988, Université du Québec à Montréal, Montréal, Wilson et Lafleur.

RICHARDS, Julia Becker (1989), « Mayan Language Planning for Bilingual Education in Guatemala », International Journal of the Sociology of Language, 77 : 93-115.

RICHSTONE, Jeffrey (1989), « La protection juridique des langues autochtones au Canada », dans PUPIER et WOEHRLING (1989 : 259-278).

ROBINS, R.H., et E.M. UHLENBECK (dir.) (1991), Endangered Languages, Oxford et New York, Berg.

RODRIGUES, Arión Dall'Igna (1986), Línguas Brasileiras, Para o conhecimento dos línguas indígenas, São Paulo, Edições Loyola.

RUBIN, Joan (1985), « The Special Relation of Guarani and Spanish in Paraguay », dans WOLFSON et MANES (1985 : 111-120).

RUHLEN, Merritt (1987), A Guide to the World's Languages, vol. 1 : Classification, Stanford (Conn.), Stanford University Press.

SHAUL, David Leedom (1990). « Language Planning at Hopi », dans I. FODOR et Claude HAGÈGE (dir.), La réforme des langues/Language Reform/Sprachreform, Hambourg, Helmut Buske Verlag, t. 5, p. 377-391.

SHONERD, Henry G. (1990), « Domesticating the Barbarous Tongue. Language Policy for the Navajo in Historical Perspective », Language Problems & Language Planning, 14 (3) : 193-208.

SIERRA, María Teresa (1990), « La experiencia del debate legislativo brasileño sobre derechos indios », dans MARCÓ DEL PONT (1990 : 57-61).

SOLÍS, F., Gustavo (1987), « Perú : Multilingüismo y extinción de lenguas », América Indígena, 47 (4) : 631-646.

SPIRES, Roberta Lee (1987), « As linguas faladas no Brasil », América Indígena, 47 (3) : 455-479.

STANDING COMMITTEE ON ABORIGINAL AFFAIRS (1990), Unfnished Business. An Agenda for All Canadians in the 1990's, Ottawa, Chambre des communes, mars.

STAVENHAGEN, Rodolfo (1985), « Aspects socio-culturels de l'inégalité et de l'équité au Mexique », Amérique latine, 22: 42-49.

STAVENHAGEN, Rodolfo (1988), Derecho Indígena y Derechos Humanos en América Latina, Mexico, El Colegio de México et Instituto Interamericano de Derechos Humanos.

SUÁREZ, Jorge A. (1983), The Mesoamerican Indian Languages, Cambridge, Cambridge University Press, « Cambridge Language Surveys ».

TAYLOR, Donald M. (1990), Façonner une nouvelle identité inuit. Le rôle de la langue dans l'éducation des enfants inuit du Nord québécois, document préparé pour la Commission scolaire Kativik.

THIEBERGER, Nicholas (1990), « Language Maintenance: Why Bother? », Multilingua, 9 (4) : 333-358.

TSCHANTZ, Linda (1980), Native Languages and Government Policy. An Historical Examination, London (Ont.), University of Western Ontario, Centre for Research and Teaching of Canadian Native Languages, « Native Language Research Series », no 2.

TUJAB, Gloria (1987), « Guatemala. Lenguas indígenas que se encuentran en vías de extinción », América Indígena, 47 (3) : 529-533.

TURPANA, Arysteides (1987), « Panamá. Lenguas indígenas », América Indígena, 47 (4) : 615-625.

VAILLANCOURT, Louis-Philippe (1978), « Les langues aborigènes du Canada », Nord/North, mars-avril : 36-39.

VALDÉS, Luz María (1988), El Perfil Demográfico de los Indios Mexicanos, Mexico, Siglo Veintiuno Editores.

VALDIVIA, Teresa (1990), « Autodeterminación y no discriminación para los pueblos indígenas de México », dans MARCÓ DEL PONT (1990 : 37-40).

VALOIS, Marcel (1961), « Compte rendu d'Ashini », La Presse, 4 février, p. 22.

WENDT, Heinz F. (1961), Sprachen, Francfort-sur-le-Main, Fischer Taschenbuch Verlag, Das Fischer Lexikon.

WÖLCK, Wolfgang (1972), « Las lenguas mayores del Perú y sus hablantes », dans ESCOBAR (1972 : 189-216).

WOLFSON, Nessa, et Joan MANES (dir.) (1985), Language of Inequality, Berlin, New York et Amsterdam, Mouton.

ZEPEDA, Ofelia (1990), « American Indian Language Policy », dans ADAMS et BRINK (1990 : 247-256).

ZIERER, Ernesto (1988), « Las minorías lingüísticas en la Constitución política del Perú », Revista jurídica del Perú. XXXIX (1) : 19-28.

ZOLEZZI CH., Graciela, et J. RIESTER (1987), « Lenguas indígenas del Oriente boliviano. Clasificación preliminar », América Indígena, 47 (3) : 425-433.




1 Voir Nancy C. Dorian (dir.), Investigating Obsolescence : Studies in Language Contraction and Death, Londres, Cambridge University Press, 1989. [retour au texte]

2 « Inte nog med att de mindre språken hotar att dö ut : det äger också rum en semantisk urholkning av språken i världen, dvs en utveckling mot en uniformering av betydelserna hos ord och ordförbindelser i de olika språken » (Nils Hansegård, Tvåspråkighet eller halvspråkighet? [Bilinguisme ou semilinguisme?], Stockholm, 1968, p. 47). [retour au texte]

* Le présent chapitre aurait été fort différent sans la documentation aimablement fournie par les personnes et organismes suivants: Comissão Pró-Índio de São Paulo (Brésil), Graziella Corvalán (Centro Paraguayo de Estudios Sociológicos, Asunción, Paraguay), Louis-Jacques Dorais (Université Laval, Québec), Fernand Dupont et Oscar Medina (Délégation du Québec, Mexico), Francisco Gomes de Matos (Université de Pernambouc, Recife, Brésil), Clemencia Gómez (Bureau du Québec, Bogotá, Colombie), Rainer Enrique Hamel (Universidad Autónoma Metropolitana, Mexico), Jon Landaburu (Universidad de los Andes, Bogotá, Colombie), Luis Fernando Lara (Colegio de México, Mexico), John Mameanskum (Bande naskapie du Québec), Mary Pepper (Language Bureau, gouvernement des Territoires du Nord-Ouest), Jeffrey Waite (Mâori Language Commission, Wellington, Nouvelle-Zélande) et Ernesto Zierer (Université de Trujillo, Pérou). Les personnes suivantes ont bien voulu accepter de commenter une première version de ce texte : Lynn Drapeau, José Mailhot et Louis-Edmond Hamelin. Qu'elles en soient ici remerciées. [retour au texte]

1 Dans leur enquête sur les langues écrites des Amériques, Heinz Kloss et Grant D. McConnell (1976) donnent des renseignements sur 230 langues et ajoutent une liste de 202 autres langues. Certaines de ces langues, comme la nahuatl, comprennent des variétés que d'autres linguistes considèrent comme des langues à part entière, de sorte que le total de 432 auquel conduisent les données de Kloss et McConnell représente un seuil, non un plafond. Par ailleurs, Xavier Albó (1979 : 22) évalue à 260 les langues autochtones de la seule Amérique centrale. À ceux qui pourraient trouver ces nombres excessifs, rappelons que, d'après la classification de P. Rivet et C. Loubotka, il y aurait, en Amérique du Sud seulement, 108 familles de langues (d'après Wendt, 1961 : 195). Or, abstraction faite des « isolats », chaque famille comprend en général plusieurs langues. [retour au texte]

2 Plus précisément, selon la classification contestée de J. Greenberg et adoptée par M. Ruhlen : quelque 600 langues amérindiennes proprement dites, environ 33 langues na-dénées et une dizaine de langues esquimau-aléoutes. [retour au texte]

3 Pour des exemples de sous-dénombrement d'indianophones dans des pays autres que le Canada et le Mexique, voir la revue América Indígena, 47/3 et 4 (1987). Au Canada, il y a un problème supplémentaire : un certain nombre de personnes originaires du sous-continent indien ou de l'Afrique orientale se sont déclarées d'origine « indienne » (voir Burnaby, 1986 : 43 et 45). [retour au texte]

4 En réalité, ce que l'on appelle quechua comprend des variétés linguistiques dont certaines ne sont pas mutuellement intelligibles (Zierer, 1988). Ces variétés devraient donc être considérées comme des langues à part entière. [retour au texte]

5 Conselho Indígenista Missionário, Povos Indígenas no Brasil e Presença missionária, Brasilia, 1985, 2e édition. [retour au texte]

6 Juan Cobarrubias (1990) constate qu'il lui a été impossible d'obtenir des statistiques détaillées sur la diffusion de l'espagnol en Amérique. [retour au texte]

7 À titre d'illustration, voici ce que dit un spécialiste des questions linguistiques du Brésil : « Il est probable qu'à l'époque de l'arrivée des premiers Européens au Brésil, il y a près de 500 ans, le nombre des langues indigènes ait été le double de ce qu'il est aujourd'hui. La réduction a eu comme cause principale la disparition des peuples qui parlaient ces langues, conséquence des campagnes d'extermination ou de chasse aux esclaves [...] ou conséquence des épidémies du vieux Monde qui se sont propagées involontairement (mais dans quelques cas volontairement) au sein de plusieurs peuples indigènes; il y a eu aussi la réduction progressive des territoires de cueillette, de chasse et de plantation, donc des moyens de subsistance, et l'assimilation, de force ou par incitation, aux us et coutumes des colonisateurs » (trad. de Rodrigues, 1986 : 19) [retour au texte]

8 Pour d'autres exemples du même type, voir Solís (1987 : spéc. 637). La progression du quechua a parfois pu être causée par l'action de missionnaires qui ont choisi cette langue, à défaut d'une autre, pour l'évangélisation (Albó, 1979 : 16-17 et 24). D'ailleurs, l'expansion du quechua aux dépens d'autres langues avait commencé plus de cinq siècles avant l'arrivée des Européens (voir Cerrón-Palomino, 1989 : 12). [retour au texte]

9 Une brochure (Povos Renascidos, Subsídios Didácticos sobre a questião indígena, série B, vol. 1, CIMI-CNBB, 2e édition, p. 20) donne plutôt 26 parce qu'on a inclus dans le décompte la disparition d'un créole à base française. [retour au texte]

10 Sur l'évaluation du nombre des locuteurs de langues amérindiennes, on pourra aussi consulter l'appendice D, « Estimates of the Number of Speakers of American Indian Languages North of Mexico » de Jeanette Martin (1975). [retour au texte]

11 Ce diagnostic est aussi cité par Richstone (1989 : 278), et a été repris par le comité permanent de la Chambre des communes du Canada sur les affaires autochtones (Standing Committee on Aboriginal Affairs, 1990 : 28); Tschantz (1980 : 1; trad.) constate que « la survie des langues autochtones du Canada est menacée ». Le diagnostic le plus récent est celui de Kinkade (1991 : 163; trad.) : « Seulement le tiers des langues parlées anciennement au Canada (ou parlées par des Indiens venus des États-Unis à différentes époques) ont de bonnes chances de survie. Toute la famille salishane (dont la situation est encore pire aux États-Unis), les isolats kootenay et haïda et la plupart des langues wakashanes vont disparaître si des mesures énergiques ne sont pas prises pour assurer leur survie. » [retour au texte]

12 Il n'a pas été tenu compte ici de Kloss et McConnell (1978 et 1979) dont les données, présentes de façon très touffue, ne sont pas facilement utilisables. [retour au texte]

13 Cette section doit beaucoup aux travaux suivants: pour l'Amérique latine, Suárez (1983), Cobarrubias (1990) et Mannheim (1984); pour le Brésil, Rodrigues (1986); pour le Paraguay, Rubin (1985), qu'il faut à certains égards nuancer avec l'aide de Corvalán (1985). Pour le Canada, la principale source est l'opuscule de L. Tschantz (1980); voir aussi Trudel (dans cet ouvrage, chap. IV). Sur la répression historique du navajo, langue amérindienne la plus importante des États-Unis, voir Shonerd (1990 : spéc. 193-197); voir aussi Benally et McCarty (1990 : 238-239). [retour au texte]

14 Au Canada, une épidémie de variole commence en 1635 chez les Montagnais établis près de Tadoussac. Un siècle plus tard, elle avait frappé toutes les tribus du pays. Cette maladie, pour Jenness (1977 : 252; trad.), « a joué un rôle non négligeable dans la réduction à une poignée des tribus qui parcouraient autrefois les plaines en grand nombre ». D'autres maladies ont aussi grandement affecté les populations indigènes : le tiers des Micmacs d'Acadie a péri en 1746 dans une épidémie de typhus (Jenness, 1977 : 253). Sur la question des épidémies qui auraient été apportées en Amérique par les Blancs, voir en dernier lieu Larocque (1988), qui tend à en minimiser l'importance. [retour au texte]

15 Voltaire, dans Candide (chap. 14), décrit ainsi le système de gouvernement mis en place par les jésuites au Paraguay : « C'est une chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a plus de trois cents lieues de diamètre; il est divisé en trente provinces. Los Padres y ont tout, et les peuples rien; c'est le chef-d'oeuvre de la raison et de la justice. » [retour au texte]

16 Il faut cependant préciser que le sujet a été peu étudié : « Quoique l'histoire de l'éducation des peuples autochtones du Canada ait été étudiée et documentée par plusieurs à partir de différentes perspectives idéologiques, il n'y a pas eu de recherche portant spécifiquement sur la politique linguistique » (trad. de Tschantz, 1980 : 2). L'opuscule de Linda Tschantz porte quasi exclusivement sur le Canada anglais. Pour le Québec, voir Trudel (dans le présent ouvrage, chap. IV). [retour au texte]

17 L'étude la plus complète est Stavenhagen (1988). Carneiro da Cunha (1987) offre une présentation détaillée de la situation des droits indigènes au Brésil. Pour le Canada, l'étude de base est la synthèse de Richstone (1989). Sur la problématique des droits linguistiques en général, voir Braën (1986). [retour au texte]

18 Où le préambule déclare: « il y a lieu d'adopter de nouvelles normes internationales [...] en vue de supprimer l'orientation des normes antérieures, qui visaient à l'assimilation ». [retour au texte]

19 Draft Universal Declaration on Indigenous Rights as contained in document E/CN. 4/Sub. 2/1988/25. L'expression « droit collectif » est utilisée aux articles 3, 4 et 5. [retour au texte]

20 Les rédacteurs ont oublié un aspect important: le quechua est composé d'une quinzaine de dialectes, dont certains ne sont pas mutuellement intelligibles; or, la Constitution n'indique pas quel sera le dialecte qui aura statut de langue officielle (Zierer, 1988 : 21), même s'il est bien connu que c'est la variété parlée à Cuzco qui jouit du plus grand prestige (Wölck, 1972 : 208-209). Pour Solís (1987 : 633-634), le terme quechua englobe au moins deux langues différentes. [retour au texte]

21 Les articles relatifs aux questions linguistiques des Constitutions des États souverains ont été réunis dans Blaustein et Blaustein Epstein (1986). Pour une analyse des textes constitutionnels latino-américains, voir Stavenhagen (1988 : 48-61). Pour une présentation de la Constitution brésilienne de 1987, absente des deux ouvrages précédemment cités, voir Sierra (1990 : 57-61). [retour au texte]

22 Signalons aussi que la municipalité de Fort Smith (2 500 habitants) dans les Territoires du Nord-Ouest a reconnu quatre langues officielles : l'anglais, le français, le chipewyan et le cri (d'après Le Devoir du 3 mars 1990). [retour au texte]

23 Estatuto de la autonomía de las regiones de la costa atlántica de Nicaragua (loi no 28 de 1987), publié dans La Gaceta, Diario Official, no 238, 30 octobre 1987. [retour au texte]

24 Le préambule de la loi décrit la composition de la population des deux régions autonomes: 182 000 métis de langue espagnole, 75 000 Mesquitos parlant leur propre langue, 26 000 Créoles anglophones, 9 000 Sumus ayant leur propre langue, 1 750 Garafunas (dont la langue est aussi appelée Black Carib, cf. Morren, 1988 : 353) ayant pour la plupart perdu leur langue et 850 Ramas dont seulement 50 parlent encore leur langue. [retour au texte]

25 Voici un exemple qui appuie cette affirmation: « les déficits cognitifs et linguistiques que l'on trouve chez les enfants navajo sont inséparables des hauts taux d'alcoolisme (y compris le syndrome de l'alcoolisme foetal), des taux de suicide, du chômage et des autres effets de l'injustice sociale » (trad. de Shonerd, 1990 : 201). [retour au texte]

28 On ne voit toutefois pas comment le fait d'accorder des droits linguistiques égaux à tous pourrait permettre aux citoyens-locuteurs de langues minoritaires d'atteindre à une situation égalitaire dans les faits. Voir, sur ce thème, les réflexions du Conseil de la langue française dans ses avis, La situation linguistique actuelle (1985) et surtout Le projet de loi fédéral C-72 relatif au statut et à l'usage des langues officielles au Canada (1988, p. 21 et suiv.), où il est noté que « l'égalité de statut et d'usage ne saurait être atteinte par l'application de mesures identiques à des situations différentes, mais bien plutôt par des mesures adaptées dont l'effet est de donner à chacune des langues une même sécurité de statut au Canada » (p. 25). [retour au texte]

29 L'autonomie des communautés autochtones n'est pas d'actualité seulement au Québec et au Canada. On en parle ailleurs, notamment au Mexique lors de discussions entourant un projet de réforme constitutionnelle destinée à reconnaître les droits culturels des peuples indigènes (voir Huerta, 1990; Valdivia, 1990). Par ailleurs, la réforme de la Constitution brésilienne de 1987 a donné lieu à de vifs débats sur les droits indigènes (présentation succincte dans Sierra, 1990; pour plus de détails, voir Carneiro da Cunha, 1987). Voir aussi ce qui a été dit plus haut au sujet du Nicaragua. [retour au texte]

30 Selon Leap (1988: 286), les Sioux et d'autres tribus américaines auraient eux aussi adopté des prises de position sur leur droit de parler leur langue ancestrale. [retour au texte]

31 En août 1988 puis de nouveau en septembre 1989, le gouvernement fédéral a présenté un projet de loi visant à créer un institut canadien des langues patrimoniales. L'institut doit s'occuper de toutes les langues autres que le français et l'anglais. Les langues autochtones ne risquent-elles pas de disparaître dans l'ensemble? [retour au texte]

32 L'étude du bilinguisme des Amérindiens a déjà livré des résultats intéressants. Regna Darnell (1971) a étudié la communauté crie de Calling Lake et y a constaté une méconnaissance à la fois du cri et de l'anglais. Pour elle, le bilinguisme pur et simple est une explication trop simpliste de ce que vit ce genre de communauté. Elle pose plutôt l'existence de quatre variétés linguistiques : l'anglais standard, l'anglo-cri, le cri anglicisé et le cri traditionnel. [retour au texte]

33 C'est la proposition à laquelle arrive aussi Fishman (1990). [retour au texte]




haut