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Les langues autochtones du Québec

Les langues
autochtones
du Québec





II


Les langues autochtones
d'hier à aujourd'hui

par Louis-Jacques Dorais

Le choc des langues et des cultures

Depuis quelques minutes, Qumaq observait attentivement ce que faisait son compagnon. Le qallunaaq (gros-sourcils) — c'est ainsi que les Inuit nommaient ces gens au système pileux développé qui étaient récemment arrivés de par delà la grande eau — était occupé à une tâche que l'Inuk ne pouvait comprendre. Il avait tiré quelques graines noires d'une petite boîte de bois, pour les jeter ensuite dans un chaudron. Puis il avait versé de l'eau par-dessus. L'homme était maintenant occupé à faire chauffer cette étrange mixture sur un feu de broussailles. Qumaq se demandait pourquoi le qallunaaq agissait ainsi. Les Inuit avaient l'habitude de faire bouillir leur viande ou leur poisson, mais ils n'avaient jamais utilisé ce genre de petites graines noires.

Le qallunaaq retira le chaudron du feu et versa l'eau bouillante dans un gobelet de bois. Portant celui-ci à ses lèvres, il se mit à boire la décoction qu'il venait de préparer. Qumaq était abasourdi. Lui-même habitué à boire de l'eau froide — souvent de la neige ou de la glace fondue — ou du bouillon tiède, il se demandait comment l'Européen faisait pour avaler ce breuvage bouillant. Surmontant son étonnement, il jeta un regard sur le gobelet fumant et demanda : « Suna una? » Le qallunaaq répondit : « C'est du thé... thé. » — « Tii », répéta Qumaq, essayant de reproduire du mieux qu'il pouvait ce qui, comprenait-il, était le nom du breuvage. « Tii una? — Oui, c'est du thé », répliqua le marchand français. « C'est pour boire. Émilabou. Tou émilabou? Toi boire? », demanda l'Européen, utilisant le jargon français-inuit en usage depuis maintenant un quart de siècle sur les rives du détroit de Belle Isle. Qumaq déclina l'invitation, peu désireux de se brûler la bouche avec cet étrange tii. Cela se passait en 1720.

Plus de 200 ans plus tard, en septembre 1957, Pipin se retournait dans son lit du pensionnat indien, incapable de trouver le sommeil. La faim la tenaillait. « C'est ma faute », songea-t-elle. Ses parents lui avaient pourtant bien dit qu'à l'école des religieuses, il lui faudrait parler français. Et la directrice, mère Scrupule-du-Sauveur, l'avait répété, pas plus tard qu'hier, quand elle avait accueilli les enfants à l'arrivée du bateau d'en bas : « Mes petites, vous devez apprécier votre chance d'être ici. Si vous suivez bien le règlement, si vous faites tout ce que vous diront vos maîtresses, vous allez cesser d'être des sauvagesses, pour devenir de vraies jeunes filles. » Et la religieuse avait ajouté : « Je sais que dans vos campements et vos villages, vous avez la mauvaise habitude de toujours parler indien. Pas question de ça ici! Si vous voulez arriver à quelque chose dans la vie, vous devez parler français. Compris? La première que je prends à parler indien aura affaire à moi. »

Pendant les quelques années passées à l'école du missionnaire, dans son village, Pipin avait appris un peu de français. Elle essaya donc, vaille que vaille, de s'en tenir à cette langue dans ses conversations avec ses compagnes, quoique cela lui semblât étrange et peu naturel.

Tout alla bien jusqu'au lendemain après-midi. Pour vérifier les connaissances linguistiques des nouvelles élèves, mère Scrupule-du-Sauveur avait décidé de leur faire subir un test. Elle leur montrait des cartons illustrés de divers objets, animaux et personnages, en demandant à l'une ou à l'autre de nommer — en français — ce qu'elle désignait de sa baguette. Jusque-là, tout s'était déroulé sans anicroche, même si certaines, par gêne ou par ignorance, semblaient incapables de répondre à haute et intelligible voix, ce qui avait le don d'irriter la directrice.

Quand vint le tour de Pipin, on en était rendu aux animaux. Mère Scrupule-du-Sauveur désigna d'abord un chien. « Le chien », dit Pipin, d'une voix presque inaudible. Puis un cochon. « Le cochon », dit l'enfant. « Pas de gros mots », répliqua la religieuse. « C'est un porc. Compris? » Pipin hocha la tête, un peu troublée.

La directrice désigna ensuite un ours noir, du genre de ceux qu'on rencontre parfois dans le bois, près des talles de baies sauvages, au mois d'août. « Mahku », dit Pipin, sans réfléchir. « Quoi? répondit la religieuse. Qu'est-ce que tu viens de dire? — Mahku », répéta Pipin. « Prends la porte tout de suite et reste dans le corridor, la face contre le mur. Pas de souper pour toi ce soir. Ça t'apprendra à être insolente », dit mère Scrupule-du-Sauveur. L'enfant sortit de la classe consternée.

Cette nuit-là, quand elle trouva enfin le sommeil, Pipin avait compris que chez les Blancs, il n'y a pas de place pour la langue indienne.

Avant l'arrivée des Blancs

C'est en effet l'arrivée des Européens, à partir du XVIe siècle — si on laisse de côté l'épisode viking —, qui a transformé la situation ethnolinguistique au Québec. Des langues, des cultures et des sociétés, dont la dynamique interne et les contacts mutuels constituaient jusque-là les seuls facteurs de changement, firent soudainement face à des forces d'une ampleur inouïe. De grands bateaux venus d'au-delà des mers débarquaient soudainement, en nombre toujours croissant, des gens étranges, pâles et barbus, parlant une langue incompréhensible et, surtout, détenteurs d'une technologie (outils de métal, armes à feu, etc.) qui leur donnait un pouvoir quasi absolu.

En moins de deux siècles, ces gens allaient complètement bouleverser la répartition des langues et la pratique linguistique sur le territoire de ce qui allait devenir le Québec. Ce faisant, ils mettaient fin à une période historique, l'époque précolombienne (ou plutôt, en ce qui nous concerne, l'ère pré-Cartier), qui durait depuis plus de 11 000 ans.

L'archéologie nous enseigne en effet que, vers 9 000 av. J.-C., des populations de chasseurs-cueilleurs occupaient déjà les rives de la mer de Champlain (qui recouvrait la vallée du Saint-Laurent et les Grands Lacs actuels), à la lisière méridionale de la calotte glaciaire nord-américaine. Lors du retrait des glaces, puis des eaux marines, ces populations, ainsi que d'autres groupes humains originaires de ce qui est aujourd'hui le Nord-Est américain, occupèrent peu à peu la vallée laurentienne et la forêt boréale, jusqu'aux confins de la toundra. À la même époque, des chasseurs nomades venus d'Alaska, via l'Arctique central, atteignaient le nord de la péninsule du Québec-Labrador, en traversant sans doute le détroit d'Hudson à son extrémité occidentale. Entre les années 1000 et 1400 de notre ère, ces populations de cultures dites prédorset et dorset allaient être remplacées par un nouveau groupe d'immigrants arctiques (venu lui aussi d'Alaska), les Esquimaux thuléens, ancêtres des Inuit actuels.

En région forestière, certains chasseurs-cueilleurs, les Iroquoiens, développèrent, à partir de l'an 1000 av. J.-C., une nouvelle activité de production : l'agriculture. Sans renoncer pour autant à la chasse, à la pêche et à la cueillette des plantes sauvages, ils acclimatèrent et se mirent à cultiver plusieurs espèces de végétaux, notamment le mais, la courge et le haricot. Ce nouvel état de fait entraîna bientôt l'apparition de villages sédentaires, autour desquels s'étendaient les champs où les femmes travaillaient pendant que les hommes s'adonnaient à la chasse. Après quelques années, quand le sol cessait de produire, on déménageait le village un peu plus loin afin de défricher une autre parcelle de forêt.

Pour diverses raisons (rigueur du climat, abondance du gibier, etc.), les autres populations de la forêt laurentienne et boréale, les Algonquiens, n'adoptèrent jamais l'agriculture. À l'arrivée des Européens, elles continuaient à s'adonner exclusivement, comme elles l'avaient toujours fait, à la chasse, à la pêche et à la cueillette nomades. Il faut cependant signaler qu'une branche algonquienne méridionale (ancêtre des Micmacs, Malécites et Abénakis), occupant ce qui est aujourd'hui la Nouvelle-Angleterre et les Maritimes, commença à s'adonner à l'agriculture au tout début du XVIIe siècle, sans que cette activité, semble-t-il, ait été introduite par les Européens.

En 1534 donc, au moment où Jacques Cartier prenait possession du pays laurentien au nom du roi de France, le territoire actuel du Québec était occupé par trois grands groupes humains : les Esquimaux thuléens, les Iroquoiens et les Algonquiens (voir à ce sujet Parent, 1978).

Les Thuléens, qui se qualifiaient eux-mêmes d'Inuit, mais que leurs voisins algonquiens nommaient ayaxkyimewa (« qui parlent la langue d'une terre étrangère », selon l'ethnolinguiste José Mailhot, 1978) — d'où notre mot « Esquimaux » —, habitaient le pourtour septentrional de la péninsule du Québec-Labrador, à partir de l'embouchure de la rivière Nastapoca, sur la baie d'Hudson (un peu au nord du lac Guillaume-Delisle), jusqu'au goulet Hamilton (Hamilton Inlet), sur l'Atlantique, dans la partie centrale de la côte du Labrador (voir carte 1).

Il est à noter que certaines cartes donnent une extension beaucoup plus grande au territoire inuit du XVIe siècle, lui faisant atteindre la baie James, à l'ouest, et la côte nord du golfe du Saint-Laurent (dans la région de Mingan), au sud-est. C'est là une erreur. L'avancée des Inuit au sud de la rivière Nastapoca et du goulet Hamilton, en territoire traditionnellement amérindien, ne s'est produite qu'après l'arrivée des Blancs, à partir des XVIIe (Labrador) et XIXe (baie d'Hudson) siècles.

À l'époque de Cartier, les Iroquoiens occupaient la vallée du Saint-Laurent jusqu'à son estuaire. Ils poussaient parfois aussi des pointes plus en aval, vers la Gaspésie ou la Côte-Nord. Les Indiens rencontrés par Cartier à Gaspé en 1534 étaient d'origine iroquoienne, ainsi que les habitants de Stadaconé (Québec) et d'Hochelaga (Montréal).

Ces Iroquoiens laurentiens étaient étroitement apparentés — linguistiquement et culturellement — aux Mohawks (Agniers) du haut Hudson et du lac Champlain; aux Oneida (Onneyouts), Onondaga (Onontagués), Cayuga (Goyogouins), Seneca (Tsonnontouans) et Ériés vivant au sud du lac Ontario; aux Wendat (Hurons), Pétuns et Neutres de la péninsule sud-ontarienne. Ils avaient aussi des affinités avec diverses populations de la côte nord-orientale de l'Amérique, dont les Tuscarora et les Cherokees de Caroline. Au tout début du XVIIe siècle, Mohawks, Oneida, Onondaga, Cayuga et Seneca se regroupèrent et formèrent la Confédération des Cinq-Nations. Ce sont les membres de cette union politique que les Français appelèrent Iroquois.

Quant aux Algonquiens du Nord-Est, ils se subdivisaient en deux grands groupes : populations du Subarctique et populations maritimes.

Les Algonquiens du Subarctique (irniw en cri; innu en montagnais) vivaient au nord de la vallée du Saint-Laurent, dans les Laurentides et les hauts plateaux du Bouclier canadien, ainsi que dans les basses-terres de la baie James et de la baie d'Hudson, jusqu'à la limite septentrionale de la forêt. Au Québec-Labrador, ils comprenaient cinq grands groupes : les Cris (Cristinaux, Mistassins) de la baie James et du Sud-Est de la baie d'Hudson; les Naskapis de l'intérieur des terres, au sud de la baie d'Ungava; les Algonquins du bassin de la rivière des Outaouais; les Attikameks (Têtes-de-Boule) du bassin de la Saint-Maurice; les Montagnais du Saguenay et de la Côte-Nord.

Les Algonquiens maritimes occupaient les territoires appalachiens sis immédiatement au sud du fleuve et du golfe du Saint-Laurent : Micmacs (Souriquois) vivant autour de la baie des Chaleurs et dans les futures provinces maritimes; Malécites de la vallée du fleuve Saint-Jean; Abénakis de l'Est (Etchemins, Penobscots, etc.), dans le Maine; Abénakis de l'Ouest, au nord du New Hampshire et du Vermont actuels. Ces peuples étaient apparentés à certaines populations aborigènes de la Nouvelle-Angleterre et de la côte Est américaine : Mohicans, Massachusetts, Powhatan, etc.

Un dernier groupe enfin, les Beothuk, occupait l'île de Terre-Neuve. Sans parenté linguistique, semble-t-il, avec les Algonquiens ou les Iroquoiens, ce peuple maritime ne survécut pas à l'installation des pêcheurs britanniques et français, qui lui coupèrent l'accès à la mer, tout en ne dédaignant pas, de temps à autre, d'aller à la chasse à l'Indien. La dernière Beothuk, Nancy Shawanahdit, mourut à Saint-Jean en 1829.

Malgré leur diversité et l'étendue de leurs territoires respectifs, les nations autochtones occupant la péninsule du Québec-Labrador étaient très peu nombreuses. À l'époque de Cartier, leur effectif ne dépassait sûrement pas les 20 000 personnes. Quant au Canada dans son ensemble, il ne comptait sans doute pas plus de 200 000 habitants.

Les familles linguistiques

Sur le plan linguistique, chaque grand groupe appartenait — et appartient encore — à une famille dont les ramifications couvraient une bonne partie de l'Amérique du Nord : famille esquimau-aléoute, pour les Inuit; famille iroquoienne; famille algonquienne. Seule la langue des Beothuk constituait un cas particulier, puisqu'elle n'était, semble-t-il, liée à aucune famille linguistique, quoique, selon certains linguistes, elle ait pu avoir de lointaines affinités avec les langues algonquiennes.

Ces familles n'avaient aucune parenté les unes avec les autres. Qui plus est, on ne peut les rattacher que de façon lointaine à d'autres groupes de langues, que ce soit en Amérique, en Asie ou ailleurs. L'iroquoien serait peut-être apparenté aux langues sioux de l'Ouest nord-américain, et l'esquimau-aléoute pourrait avoir certains liens avec les langues ouraliennes (finnois, hongrois, saami [lapon], etc.) et altaïques (turc, mongol, mandchou-toungouse, etc.), mais ce n'est là que pure hypothèse. Même s'ils sont tous venus d'Asie, les peuples autochtones d'Amérique ont quitté leur continent d'origine depuis si longtemps que leurs langues ont eu le temps d'acquérir une spécificité oblitérant toute ressemblance éventuelle.

La famille esquimau-aléoute

La famille esquimau-aléoute couvre — comme à l'époque de Cartier — l'ensemble de l'Arctique nord-américain, du Groenland à l'Alaska. Elle a même pris pied sur le continent asiatique, puisque, il y a plus d'un millénaire, des Esquimaux ont traversé le détroit de Béring — refaisant ainsi en sens inverse le chemin parcouru par leurs ancêtres venus d'Asie — pour s'installer dans la péninsule des Tchouktches, à l'extrémité nord-est de la Sibérie. À l'heure actuelle, la population esquimaude se répartit donc entre le Kalaallit Nunaat ou Groenland (territoire autonome du Danemark), le Canada, les États-Unis (État d'Alaska) et la Russie.

L'esquimau-aléoute se divise en deux branches : la branche esquimaude et la branche aléoute (voir Dorais, 1985). Cette dernière ne comprend qu'une seule langue, l'aléoute, parlée dans les îles Aléoutiennes, au sud-ouest de l'Alaska, par environ 700 personnes (sur un total de 2 000 Aléoutes).

La branche esquimaude se subdivise elle-même en deux sous-branches : yupik et inuit. Le yupik comprend cinq langues, toutes parlées dans le sud et le sud-ouest de l'Alaska, ainsi que dans la péninsule des Tchouktches. Ces langues sont les suivantes :

  • alutiiq : côte sud-centrale de l'Alaska (1 000 locuteurs);
  • yup'ik de l'Alaska central : côte de la mer de Béring (14 000 locuteurs);
  • yupik sibérien central : île alaskienne de Saint-Laurent (1 050 locuteurs); péninsule des Tchouktches (400 locuteurs);
  • yupik naukanski : est de la péninsule des Tchouktches (150 locuteurs);
  • yupik sirenikski : sud de la péninsule des Tchouktches (2 locutrices en 1980).

La sous-branche inuit ne comprend qu'une seule langue, l'inuit, parlée par environ 65 000 personnes (sur un total de plus 85 000 Inuit). Fait remarquable, ses locuteurs sont dispersés sur une distance de plus de 8 000 kilomètres, du détroit de Béring à l'ouest, à la côte orientale du Groenland à l'est, en passant par l'Alaska septentrional, l'Arctique canadien (côtes de l'océan Arctique, de la baie d'Hudson et de la mer du Labrador) et la côte ouest du Groenland. Environ 5 000 locuteurs inuit (c'est-à-dire non yupik et non aléoutes) vivent ainsi en Alaska, 18 000 au Canada et 42 000 au Groenland.

La langue inuit se subdivise en quatre groupes, comprenant chacun de trois à six dialectes :

inupiaq de l'Alaska

  • dialecte du détroit de Béring
  • dialecte Qawiaraq (sud de la péninsule de Seward)
  • dialecte Malimiutun (nord-ouest de l'Alaska)
  • dialecte du versant Arctique (North Slope) de l'Alaska

inuktun de l'Ouest canadien

  • dialecte siglitun (côte de la mer de Beaufort)
  • dialecte inuinnaqtun (Arctique central canadien)
  • dialecte natsilingmiutut (Arctique central canadien)

inuktitut de l'Est canadien

  • dialecte kivalliq (côte ouest de la baie d'Hudson)
  • dialecte aivilik (côte ouest de la baie d'Hudson)
  • dialecte de Baffin Nord (terre de Baffin septentrionale)
  • dialecte de Baffin Sud (terre de Baffin méridionale)
  • dialecte du Québec arctique (Nouveau-Québec)
  • dialecte du Labrador (côte septentrionale du Labrador)

kalaallisut du Groenland

  • dialecte de Thulé (nord-ouest du Groenland)
  • dialecte du Groenland de l'Ouest (côte ouest du Groenland)
  • dialecte du Groenland de l'Est (côte sud-est du Groenland).

Si l'intercompréhension est facilement possible à l'intérieur de chaque groupe de dialectes, elle est beaucoup plus difficile d'un groupe à l'autre. Les différences interdialectales sont phonologiques et lexicales plutôt que morphologiques et syntaxiques.

Le dialecte du Québec arctique (les Inuit nomment maintenant cette région Nunavik), qui nous intéresse particulièrement ici, se subdivise — comme sans doute déjà à l'époque de Cartier — en deux sous-dialectes : l'itivimiut, parlé sur la côte québécoise de la baie d'Hudson, jusqu'à Povungnituk, au nord (voir carte 2), et le tarramiut du détroit d'Hudson et de la baie d'Ungava (il est actuellement parlé d'Akulivik à Kangiqsualujjuaq).

La famille iroquoienne

Si sa dispersion géographique n'est pas aussi forte que celle de l'esquimau-aléoute, la famille iroquoienne n'en couvre pas moins une bonne partie du centre est de l'Amérique du Nord. Selon certains linguistes, elle serait apparentée aux langues hokan-sioux des Prairies de l'Ouest canadien et américain.

À l'époque de l'arrivée des Européens, l'iroquoien se subdivisait, semble-t-il (les spécialistes ne sont pas complètement d'accord), en 2 branches, 5 langues et 11 dialectes (voir Lounsbury, 1978; Dominique et Deschênes, 1985). Ces formes linguistiques se répartissaient comme suit :

iroquoien septentrional

cinq-nations/susquehannock

  • dialecte mohawk (haut Hudson, lac Champlain)
  • dialecte oneida (sud du lac Ontario)
  • dialecte onondaga (sud du lac Ontario)
  • dialecte cayuga (sud du lac Ontario)
  • dialecte seneca (sud du lac Ontario)
  • dialecte susquehannock (vallée de la Susquehanna)

iroquois laurentien (vallée du Saint-Laurent) wendat

  • dialecte huron (sud-est de la baie Georgienne)
  • dialecte pétun (sud-est de la baie Georgienne)
  • dialecte neutre/érié (autour du lac Érié)

nottaway/tuscarora

  • dialecte nottaway (Caroline du Nord)
  • dialecte tuscarora (Caroline du Nord)

iroquoien méridional

cherokee (Caroline du Nord)

Les Iroquoiens de la vallée du Saint-Laurent parlaient donc l'iroquois laurentien, qui ne se subdivisait sans doute pas en dialectes.

La famille algonquienne

À l'époque de Cartier, les Algonquiens occupaient une bonne partie de l'Amérique septentrionale, du pied des Rocheuses à l'océan Atlantique. Si certains d'entre eux vivaient dans les Prairies de l'Ouest (Pieds-Noirs, Cheyennes, etc.), la plupart habitaient la forêt boréale du Bouclier canadien ou les forêts de feuillus de la région appalachienne.

Au XVIe siècle, la famille algonquienne comprenait 28 langues différentes, réparties en 2 branches, celle du Nord-Ouest et celle de l'Est (voir Goddard, 1978; Dominique et Deschênes, 1985). Ces langues étaient les suivantes :

algonquien du Nord-Ouest

  • pied-noir (Prairies de l'Ouest)
  • cheyenne (Prairies de l'Ouest)
  • arapaho (Prairies de l'Ouest)
  • cri (Prairies de l'Ouest et forêt subarctique)
  • ojibwa (nord des Grands Lacs, vallée de l'Outaouais)
  • patawatomi (ouest du lac Huron)
  • menominee (nord du lac Michigan)
  • fox (ouest du lac Michigan)
  • illinois (sud-ouest du lac Michigan)
  • shawnee (Kentucky actuel)

algonquien de l'Est

  • micmac (provinces Maritimes, baie des Chaleurs)
  • malécite/passamaquoddy (vallée du fleuve Saint-Jean)
  • etchemin (Maine)
  • abénaki de l'Est/penobscot (Maine)
  • abénaki de l'Ouest (New Hampshire, Vermont)
  • loup A (Nouvelle-Angleterre méridionale)
  • loup B (Nouvelle-Angleterre méridionale)
  • massachusetts (Nouvelle-Angleterre méridionale)
  • narragansett (Nouvelle-Angleterre méridionale)
  • mohegan-pequot (Nouvelle-Angleterre méridionale)
  • quiripi (côte centrale de l'Atlantique)
  • long island de l'Est (Long Island, N.Y.)
  • mohican (est du fleuve Hudson)
  • munsee (ouest du fleuve Hudson)
  • unami (haute vallée du Delaware)
  • nanticoke (est de la baie de Chesapeake)
  • powhatan (ouest de la baie de Chesapeake)
  • carolina (Carolines du Nord et du Sud)

De toutes ces langues, seules trois comptaient des locuteurs dans ce qui allait devenir le Québec : le cri, l'ojibwa et le micmac. Les deux premières se subdivisaient en plusieurs dialectes (voir Rhodes et Todd, 1981). Surtout parlés par les populations des forêts boréale et subarctique de l'Est nord-américain, ces dialectes étaient partiellement compréhensibles entre eux :

dialectes cris

  • cri des Plaines (Prairies de l'Ouest canadien)
  • cri des Bois (nord du Manitoba et de la Saskatchewan)
  • cri des Marais (sud de la baie d'Hudson)
  • cri de Moose (sud-ouest de la baie James)
  • cri de l'Est (est de la baie James)
  • attikamek (bassin de la rivière Saint-Maurice)
  • naskapi (sud de la baie d'Ungava)
  • montagnais (bassin du Saguenay et rive nord du Saint-Laurent)

dialectes ojibwa

  • saulteaux (région du Sault-Sainte-Marie)
  • ojibwa du Nord-Ouest (ouest du lac Supérieur)
  • ojibwa du Sud-Ouest (nord du lac Huron)
  • ojibwa de Severn (nord-ouest de l'Ontario)
  • ojibwa du Centre (nord des lacs Huron et Supérieur)
  • ojibwa de l'Est (nord-est du lac Huron)
  • ottawa (baie Georgienne)
  • algonquin (vallée de l'Outaouais)

À l'époque de Cartier, cinq de ces dialectes étaient parlés dans la péninsule du Québec-Labrador : le cri de l'Est, l'attikamek, le naskapi, le montagnais et l'algonquin.

Le choc européen

La pénétration et l'installation progressive des Européens en Amérique du Nord posèrent deux types de défis aux langues autochtones. En premier lieu, elles durent adapter leur lexique aux réalités et aux concepts nouveaux introduits par les Blancs. Cela ne leur posa pas trop de problèmes, dans la mesure où la structure morphosyntaxique de plusieurs d'entre elles permettait facilement la création de lexèmes descriptifs. En inuit par exemple, l'emprunt, par notre ami Qumaq, du mot français « thé » (ou, dans d'autres régions, de l'anglais tea) constituait, en son temps, un phénomène exceptionnel. Dans cette langue agglutinante, on a préféré créer, à partir de radicaux et d'affixes préexistants, des termes nouveaux décrivant la réalité désignée : tiiliuruti (ce qui sert à faire du thé) pour la théière, aluksauti (ce qui sert à lécher) pour la cuiller, tiituuti (ce qui sert à consommer du thé) pour la tasse, siuraujaq (ce qui ressemble à du sable) pour le sucre, etc.

Le défi le plus important vint plutôt de la minorisation progressive des langues et des populations autochtones, qui se virent peu à peu marginalisées par l'implantation des cultures et sociétés européennes — et, à un moindre degré, africaines — en sol nord-américain. Si, au début, on communiquait à l'aide d'interprètes, ou grâce à des pidgins empruntant à peu près également à toutes les langues en présence (comme le jargon français-inuit — contenant aussi des mots montagnais et basques — en usage au sud du Labrador durant la plus grande partie du XVIIIe siècle), on en vint ensuite à considérer les parlers autochtones comme faisant obstacle à l'avance de la civilisation. Quand on commença à scolariser les premières nations — dès 1639, les ursulines faisaient la classe aux petites Indiennes de la région de Québec —, il ne fut presque jamais question de leur enseigner autrement qu'en français ou en anglais. Les écoles et pensionnats où les Pipin et autres enfants autochtones étaient punis — ou à tout le moins réprimandés — pour avoir parlé leur langue constituaient la règle plutôt que l'exception.

Dans la péninsule du Québec-Labrador — comme d'ailleurs dans tout le reste de l'Amérique du Nord —, l'implantation européenne s'accompagna d'importants transferts de population. Entre 1534 (arrivée de Cartier) et 1608 (fondation de Québec), les Iroquoiens quittèrent la moyenne et basse vallée du Saint-Laurent pour se retirer en amont de Montréal. Leur retrait permit aux Micmacs et aux Malécites de remonter vers le nord et de s'installer sur la rive sud de l'estuaire laurentien, ainsi qu'en Gaspésie.

Les missionnaires français — les jésuites en particulier — estimaient qu'il serait beaucoup plus facile de christianiser les autochtones si on les établissait dans des villages spéciaux, les réductions, sis à proximité des établissements européens. Une première réduction fut fondée en 1651, à l'île d'Orléans, pour recevoir les quelque 300 réfugiés hurons arrivés à Québec l'année précédente, à la suite de la destruction de la Huronie par les Mohawks et les Senecas. En 1660, on les installa près de la Maison des jésuites de Sillery, mais ils furent expulsés de cet endroit sept ans plus tard. Ils vécurent alors à Québec, Beauport, Sainte-Foy et L'Ancienne-Lorette, pour être finalement installés de façon définitive à Jeune-Lorette (le Wendake actuel, en banlieue nord de Québec), en 1697 (SAGMAI, 1984).

Une seconde réduction avait été établie en 1667 à Laprairie, au sud de Montréal, afin d'accueillir des familles mohawks chrétiennes. En 1676, ces gens furent forcés de déménager un peu plus à l'ouest, à Kahnawake. Le village changea plusieurs fois de place, pour s'établir sur son emplacement définitif en 1716. En 1721, des familles de Kahnawake allaient s'installer à Kanesatake, près de la mission sulpicienne d'Oka. Et en 1747, d'autres Mohawks déménageaient à Akwesasne (au sud-ouest du lac Saint-François), où une mission jésuite (Saint-François-Régis) était fondée cinq ans plus tard.

Pendant ce temps, en 1683, les jésuites avaient établi une mission pour les Abénakis de l'Est à l'embouchure de la Chaudière, en face de Sillery. Cette population des forêts du Maine se voyait peu à peu délogée de son territoire par l'arrivée des colons britanniques. En 1700, ces gens furent transférés à Odanak, près de l'embouchure de la rivière Saint-François, où ils rejoignirent d'autres Abénakis, de l'Est et de l'Ouest, invités à s'installer là par l'intendant Beauharnois. En 1704, certains d'entre eux déménageaient à Wôlinak, quelques dizaines de kilomètres plus à l'est.

Finalement, la présence de pêcheurs et de marchands français sur le détroit de Belle Isle et dans le sud du Labrador incita un certain nombre de familles inuit à descendre au sud du goulet Hamilton pour faire la traite avec les nouveaux venus, mais aussi pour piller leurs établissements. À la fin du XVIIe siècle, leur présence est attestée jusqu'aux environs de Havre-Saint-Pierre, sur la Côte-Nord du Saint-Laurent. À la suite de l'expansion et de la consolidation de la présence européenne dans cette région, les Inuit se virent forcés de se replier de nouveau au nord du goulet Hamilton, à partir du milieu du XVIIIe siècle. Au même moment, de l'autre côté de la péninsule du Québec-Labrador, certains de leurs congénères commençaient à s'avancer au sud de la rivière Nastapoca, attirés par les postes de la Compagnie de la baie d'Hudson nouvellement établis dans la région.

Tous ces contacts et mouvements de population, s'ajoutant à des guerres et à des épidémies souvent dévastatrices, eurent pour effet de réduire grandement la population autochtone. On estime par exemple qu'au cours des années 1730, la moitié de la nation huronne périt de la variole, maladie introduite par les Blancs. Cet affaiblissement explique en bonne partie la destruction de la Huronie entre 1745 et 1750. Dans l'ensemble du Canada, la population amérindienne fut probablement réduite des deux tiers ou des trois quarts entre 1600 et 1850. Ce n'est que vers 1960 qu'elle retrouva son niveau démographique du XVIe siècle (environ 200 000 personnes), pour le dépasser rapidement par la suite.

Sur le plan linguistique, ces bouleversements et ces contacts entraînèrent, au fil des siècles, la disparition de plusieurs langues. Ainsi, seules trois des cinq langues iroquoiennes existant à l'arrivée de Cartier sont encore parlées de nos jours : le cinq-nations (le dialecte susquehannock n'existe plus), le tuscarora (le nottaway a disparu) et le cherokee. L'iroquois du Saint-Laurent s'est sans doute incorporé aux dialectes cinq-nations, alors que le wendat a été progressivement abandonné au profit du français, omniprésent dans la région de Québec. Les derniers locuteurs wendat de Wendake sont décédés au début du XXe siècle.

L'inuit et les langues algonquiennes du Nord-Ouest (surtout celles du subarctique), géographiquement éloignées de la présence européenne, ont mieux résisté au contact. L'inuktitut de l'Est canadien, le cri et l'ojibwa sont encore parlés par quelques dizaines de milliers de locuteurs. Les langues algonquiennes de l'Est par contre sont en voie de disparition. Des 18 langues parlées au XVIe siècle, seules 7 sont encore vivantes (Goddard, 1978). Qui plus est, quatre de ces dernières, dont l'abénaki de l'Ouest, sont parlées par moins de 25 personnes.

À l'heure actuelle donc, neuf langages autochtones survivent en territoire québécois : l'inuit, le mohawk, l'abénaki (de l'Ouest), le micmac, l'algonquin, l'attikamek, le montagnais, le naskapi et le cri (de l'Est). Deux ont disparu (le wendat et l'abénaki de l'Est) et un (le malécite) ne compte plus de locuteurs au Québec (les Malécites du Bas-Saint-Laurent vivent maintenant au Nouveau-Brunswick).

Techniquement parlant, certains de ces langages (le micmac par exemple) sont des langues au sens plein, alors que d'autres constituent des dialectes. Ainsi, l'attikamek, le montagnais, le naskapi et le cri de l'Est sont des dialectes cris. Dans les pages qui suivent, nous les qualifierons cependant tous de langues, puisqu'ils sont considérés comme telles par ceux qui les parlent.

Distribution géographique

En 1989, le Québec comptait 54 agglomérations autochtones (voir carte 2) : 30 réserves indiennes habitées, 22 villages nordiques (cris et inuit) et 2 villages amérindiens non reconnus (Grand-Lac-Victoria et Chibougamau). Une bande micmaque vivait dispersée dans la ville de Gaspé (constituant ainsi une cinquante-cinquième communauté autochtone), alors que deux réserves appartenant aux Malécites, celles de Cacouna et de Whitworth étaient inhabitées. Ces agglomérations regroupaient les trois quarts des autochtones du Québec. Les autres membres des premières nations vivaient dans des villes et villages à majorité euro-québécoise (Montréal, Québec, Gatineau-Hull, Val-d'Or, Senneterre, etc.).

En ce qui concerne la répartition régionale, 17 villages et réserves autochtones sont situés au Nouveau-Québec, 8 sur le territoire de la baie James, 8 sur la Côte-Nord, 7 en Abitibi-Témiscamingue, 3 en Haute-Mauricie. 3 dans la grande région montréalaise, 2 dans l'Outaouais québécois, 2 en Gaspésie (sans compter la bande de Gaspé), 2 dans la région de Nicolet (rive sud du Saint-Laurent), un au Lac-Saint-Jean et un dans la région de Québec. Une réserve mohawk, celle d'Akwesasne, est partagée entre le Québec, l'Ontario et l'État de New York.

Ces agglomérations sont généralement homogènes du point de vue ethnique (majorité autochtone appartenant à la même nation), avec cependant quelques exceptions. Le village de Poste-de-la-Baleine, par exemple, dans la baie d'Hudson, se subdivise en deux quartiers, séparés par une simple piste d'atterrissage, mais administrativement distincts (et considérés comme deux entités dans les chiffres qui viennent d'être cités) : Whapmagoostui pour les Cris, et Kuujjuarapik pour les Inuit. De même, à Schefferville (Nouveau-Québec), on trouve deux agglomérations sises à quelques kilomètres l'une de l'autre : Matimekosh (pour les Montagnais) et Kawawachikamach (pour les Naskapis).

Le village cri de Chisasibi abrite une population d'une cinquantaine d'Inuit (dont très peu parlent encore leur langue), alors que la réserve montagnaise de Mashteuiatsh compte plusieurs familles d'origine abénakie (toutes de langue maternelle française) installées là depuis le début du siècle. Quelques Algonquins vivent à Kanesatake et quelques Ojibwa originaires de l'Ontario habitent Pikogan, en milieu algonquin. À quelques centaines d'individus près, les agglomérations autochtones du Québec sont donc ethniquement homogènes.

Voici maintenant, par région, la liste de ces agglomérations, avec la langue autochtone (les parenthèses indiquent que cette langue est maintenant éteinte à cet endroit) et la principale langue officielle (français ou anglais) parlées dans chacune d'elles :

Nouveau-Québec

1. Matimekosh montagnais français
2. Kawawachikamach naskapi anglais
3. Kangigsualujjuaq inuit anglais
4. Kuujjuaq inuit anglais
5. Tasiujaq inuit anglais
6. Aupaluk inuit anglais
7. Kangirsuk inuit anglais
8. Quaqtaq inuit anglais
9. Kangiqsujuaq inuit anglais
10. Salluit inuit anglais
11. Ivujivik inuit anglais
12. Akulivik inuit anglais
13. Povungnituk inuit anglais
14. Inukjuak inuit anglais
15. Umiujaq inuit anglais
16. Kuujjuarapik inuit anglais
17. Whapmagoostui cri anglais

Baie-James

18. Chisasibi cri anglais
19. Wemindji cri anglais
20. Eastmain cri anglais
21. Waskaganish cri anglais
22. Nemiscau cri anglais
23. Mistassini cri anglais
24. Waswanipi cri anglais
25. Chibougamau cri anglais

Côte-Nord

26. Les Escoumins montagnais français
27. Betsiamites montagnais français
28. Sept-Îles montagnais français
29. Maliotenam montagnais français
30. Mingan montagnais français
31. Natashquan montagnais français
32. La Romaine montagnais français
33. Pakuashipi montagnais anglais

Lac-Saint-Jean

34. Mashteuiatsh montagnais français

Abitibi-Témiscamingue

35. Kebaowek algonquin anglais
36. Winneway algonquin anglais
37. Témiscamingue (algonquin) anglais
38. Hunters Point (algonquin) anglais
39. Grand-Lac-Victoria algonquin français
40. Lac-Simon algonquin français
41. Pikogan algonquin français/anglais

Outaouais québécois

42. Lac-Rapide algonquin anglais/français
43. Maniwaki algonquin anglais

Haute-Mauricie

44. Manouane attikamek français
45. Weymontachie attikamek français
46. Obedjiwan attikamek français

Région de Montréal

47. Akwesasne mohawk anglais
48. Kahnawake mohawk anglais
49. Kanesatake mohawk anglais/français

Région de Nicolet

50. Odanak abénaki français
51. Wôlinak (abénaki) français

Région de Québec

52. Wendake (wendat) français

Gaspésie

53. Gesgapegiag micmac anglais
54. Restigouche micmac anglais
55. Gaspé micmac anglais


Quelques statistiques

L'importance relative de chacune des langues autochtones parlées au Québec varie beaucoup d'un cas à l'autre. Si, comme nous l'avons déjà mentionné, certaines langues sont éteintes ou en voie d'extinction, d'autres constituent encore le principal moyen de communication de plusieurs centaines, voire quelques milliers de personnes. En règle générale, le taux de préservation des langues autochtones est directement proportionnel à l'isolement géographique des communautés où elles sont parlées. C'est ainsi que dans les agglomérations du Nouveau-Québec, de la Baie-James, de la Côte-Nord et de la Haute-Mauricie, éloignées des grands centres ou mal reliées à eux, l'inuit, le naskapi, le cri, le montagnais et l'attikamek sont encore couramment utilisés par la presque totalité de la population.

Il est malheureusement difficile de donner des chiffres précis et fiables sur les langues autochtones. En effet, s'il existe divers types de recensements de la population amérindienne et inuit (le registre des Indiens inscrits, au ministère fédéral des Affaires indiennes et du Nord, ou celui des bénéficiaires cris, inuit et naskapis de la Convention de la baie James et du Nord québécois et de la Convention du Nord-Est québécois, par exemple), un seul d'entre eux, le recensement quinquennal pancanadien effectué par Statistique Canada, fournit quelque information sur le comportement langagier (langues maternelles et principales langues parlées à la maison) de la population. Dans un rapport encore inédit, déposé au Conseil de la langue française, Francine Bernèche et Louise Normandeau (1983), de l'Université de Montréal, qui ont étudié la question linguistique amérindienne, concluent que :

Les recensements canadiens constituent en effet l'unique source à partir de laquelle peuvent être obtenus des renseignements sur la situation démolinguistique de l'ensemble des Indiens. D'autres sources, comme celles du ministère des Affaires indiennes et du ministère de l'Éducation, ne fournissent que des données partielles touchant les effectifs scolaires et la langue d'enseignement (p. 75).

Le recensement canadien le plus récent que nous avons pu étudier date de 1986. Trois de ses questions peuvent nous intéresser ici : l'origine ethnique (unique ou multiple) de la population, ses langues maternelles (premières langues apprises et encore comprises) et les langues habituellement parlées à la maison (langues d'usage), souvent différentes des langues maternelles.

Comme tous les résidents canadiens, les autochtones doivent répondre aux questions des recenseurs. En 1986 cependant, certains groupes amérindiens n'ont pas voulu se soumettre à cette obligation. C'est ainsi qu'au Québec, les habitants des trois agglomérations mohawks ont à peu près unanimement refusé d'être recensés. Il n'existe donc pas de données disponibles pour Akwesasne, Kahnawake et Kanesatake. Ailleurs par contre, les données statistiques sont plus complètes (quoique, comme nous le verrons plus loin, parfois sujettes à caution), sauf dans les réserves algonquines de Lac-Rapide (pas de réponses au recensement) et de Hunters Point. En 1986, les résidents habituels de cette seconde réserve vivaient dans la ville de Témiscaming. Les statistiques les concernant sont donc indissociables de celles qui regardent l'ensemble de la population de cette ville.

La population amérindienne

Selon le recensement canadien de 1986, le Québec comptait, cette année-là, 49 325 personnes (24 550 hommes et 24 775 femmes) ayant déclaré une origine autochtone unique. Qui plus est, 31 620 résidents québécois aux origines multiples (14 600 hommes et 17 020 femmes) avaient signalé une composante autochtone parmi celles-ci (autochtone/français ou autochtone/anglais par exemple). Cela faisait donc un total de 80 945 Québécois (39 150 hommes et 41 795 femmes) entièrement ou partiellement autochtones.

Comme nous l'avons vu, les Mohawks du Québec n'ont pas répondu au recensement. Ils semblent cependant avoir été inclus dans les chiffres cités ici, puisque ceux-ci correspondent assez bien à d'autres données portant sur la population amérindienne. Dans une publication de 1988, par exemple, le gouvernement du Québec (SAA 1988) évaluait à 48 548 individus (auxquels il fallait ajouter un nombre indéterminé « d'autres personnes d'ascendance autochtone ») l'ensemble des Indiens et Inuit québécois en 1986 (données du ministère des Affaires municipales).

En 1986, cette population entièrement ou partiellement autochtone se répartissait comme suit (chiffres du recensement canadien) :


Origine Hommes Femmes Total

Amérindiens « origine unique » 21270 21585 42855
Amérindiens « origines multiples » 14145 16590 30735
Total des Amérindiens 35415 38175 73590
Inuit « origine unique » 3280 3190 6470
Inuit « origines multiples » 455 430 885
Total des Inuit 3735 3620 7355



Il est à noter que, chez les Amérindiens, beaucoup plus de femmes que d'hommes ont déclaré une origine multiple. Cela est sans doute dû au fait que, jusqu'à récemment, toute Amérindienne mariée à un non-Indien perdait son statut autochtone. Cette situation a pu pousser des recenseurs peu éclairés à attribuer à certaines d'entre elles une origine mixte plutôt que pleinement autochtone.

Il faut également signaler que la population indienne et inuit du Québec est en pleine croissance. Entre 1971 et 1976, par exemple, les Indiens officiellement inscrits aux registres gouvernementaux sont passés de 26 420 à 29 580 personnes (Bernèche et Normandeau, 1983 : 58). Dix ans plus tard, en 1986, le Québec comptait 37 150 Indiens inscrits. Cette augmentation démographique correspond à un taux d'accroissement annuel de 2,3 %. Les Inuit québécois ont connu une croissance semblable, sinon supérieure.

Le recensement fédéral n'indique pas l'effectif de chaque nation autochtone (exception faite des Inuit). La publication susmentionnée (SAA, 1988) fournit cependant des données à ce sujet. Selon les calculs du ministère des Affaires municipales, la population autochtone du Québec se répartissait comme suit en 1986 :


Abénakis 1048
Algonquins 4738
Attikameks 3208
Cris 8510
Hurons 1890
Micmacs 2865
Mohawks 10692
Montagnais 9039
Naskapis 409
Inuit 6149

Total 48548



La nation mohawk était donc la plus nombreuse, suivie par les Montagnais, les Cris et les Inuit.

Les langues connues et utilisées

Nous l'avons mentionné plus haut, le recensement canadien établit une distinction entre les langues connues (langues maternelles) et les langues effectivement utilisées (langues parlées à la maison). Comme pour l'origine ethnique, ces langues peuvent être uniques ou multiples. Contrairement aux précédents, le recensement de 1986 distingue entre les divers parlers autochtones. Au Québec, ces distinctions sont généralement assez précises, quoique certaines d'entre elles restent vagues. Par exemple, l'algonquin et l'abénaki sont regroupés sous le vocable « autres langues algonquiennes », alors que l'attikamek ne semble pas avoir été distingué du cri.



Tableau 1

Voici la distribution des langues maternelles autochtones au Québec en 1986
(les données pour le mohawk sont incomplètes) :


Tableau 2

Quant aux langues autochtones parlées à la maison,
elles se distribuaient comme suit
(toujours en 1986) :



On peut constater que la langue crie est la plus connue et la plus parlée au Québec, avec près de 11 000 locuteurs. En fait, il semble bien que les recenseurs aient regroupé les personnes parlant le cri et l'attikamek. En effet, comme nous le verrons plus loin, la somme des locuteurs autochtones (7 740) dans chacun des villages cris du Québec est de loin inférieure à 10 000 individus, alors que celle des locuteurs attikameks (2 600) dépasse largement le total, apparaissant ci-dessus, de gens parlant d'autres langues algonquiennes. Pour ce qui est de l'importance démolinguistique, le cri-attikamek est suivi du montagnais-naskapi et de l'inuit. avec plus de 5 000 locuteurs chacun.

Pour compléter et mettre à jour les données du recensement, les autorités de toutes les nations amérindiennes du Québec ont été appelées à estimer elles-mêmes le nombre de locuteurs autochtones. Lors de la préparation du présent ouvrage (hiver 1989-1990), un questionnaire leur a été envoyé par le Conseil de la langue française. Les cinq groupes ayant alors répondu à ce questionnaire ont fourni les chiffres suivants (nombre de locuteurs qui parlent la langue autochtone propre au groupe) :


cri 8 500
montagnais 8 000
attikamek 3 500
naskapi 900 -1300
micmac 775



Ces chiffres, sensiblement plus élevés que ceux du recensement, sont cependant vraisemblables quand on les met en rapport avec les effectifs totaux compilés pour chaque groupe par le ministère des Affaires municipales (SAA, 1988), en tenant compte du fait que, de 1986 à 1990, la population autochtone au Québec a dû augmenter de 7 % à 8 %. Seul le nombre des locuteurs naskapis est nettement démesuré. Cela est dû au fait que l'auteur de l'estimation envoyée au Conseil a inclus dans celle-ci les habitants de Davis Inlet (une communauté naskapie située en territoire terre-neuvien), ainsi que ceux de Matimekosh et de Sept-Îles, deux agglomérations montagnaises. Dans l'ensemble, les chiffres du recensement canadien concernant les langues autochtones paraissent généralement trop bas. Il faut donc leur attribuer une valeur indicative plutôt qu'absolue.

Langues autochtones et langues officielles

Malgré ses lacunes, le recensement nous fournit cependant de précieuses indications quant à l'importance relative des langues autochtones et des langues officielles (français et anglais) au Québec. On l'a vu plus haut (section intitulée « Distribution géographique »), toutes les communautés indiennes et inuit ont dû adopter au moins une langue seconde. Pour certaines (Montagnais, Attikameks, Hurons et Abénakis), c'est le français, pour d'autres (Cris, Mohawks, Micmacs, Naskapis, Inuit), l'anglais. Les Algonquins quant à eux sont généralement anglophones, quoique le français prédomine dans certaines réserves. Dans l'ensemble du Québec, la situation est cependant en train de changer et on trouve de plus en plus d'autochtones parlant les deux langues officielles. Plusieurs jeunes Cris et Inuit, par exemple, sont maintenant scolarisés en français plutôt qu'en anglais.

L'apprentissage des langues officielles s'est généralement fait aux dépens des langues autochtones, souvent impuissantes à s'imposer face aux détenteurs du pouvoir. C'est ainsi que de 1961 à 1971, le pourcentage d'Indiens et d'Inuit de langue maternelle autochtone est passé de 76,2 à 58,1, soit une diminution de près de 25 % (Bernèche et Normandeau, 1983). Cette tendance s'est cependant fortement ralentie par la suite, puisqu'en 1986 le pourcentage d'autochtones (origine unique) de langue maternelle aborigène était de 53,4, soit une diminution d'à peine 8 % depuis 1971. On peut voir là l'effet combiné de la scolarisation en langues autochtones et du renouveau socioculturel amérindien et inuit des 20 dernières années, quoiqu'il soit aussi possible que la non-participation des Mohawks au recensement de 1986 ait indûment augmenté le pourcentage de personnes de langue maternelle autochtone.

Chez les Inuit, la préservation de la langue maternelle est beaucoup plus forte que chez les Indiens dans leur ensemble. En 1986, en effet, 87,9 % des Inuit du Québec (92,5 %, selon SAA, 1988) avaient encore l'inuktitut comme langue maternelle (ce chiffre nous semble même en deçà de la réalité), alors que ce n'était le cas que de 48,2 % des Amérindiens.

Voici la répartition des langues maternelles des Amérindiens du Québec en 1971 et 1986. Notons que, sauf pour ce qui est du pourcentage de personnes de langue maternelle amérindienne, les chiffres de 1986 ont été déterminés en extrapolant à partir de ceux de 1971 :


Langue maternelle 1971
%
1986
%

Langue amérindienne 51,3 48,2
Français 34,7 36,9
Anglais 13,1 13,9
Autre 0,9 0,9



Nous ne possédons malheureusement pas de données similaires pour les Inuit. Notons simplement qu'à quelques rares exceptions près, ceux qui n'avaient pas l'inuktitut comme première langue (de 7,5% à 12% d'entre eux en 1986) étaient de langue maternelle anglaise.

En 1971, le pourcentage d'Amérindiens de langue maternelle autochtone variait beaucoup selon l'âge (Bernèche et Normandeau, 1983). Il décroissait régulièrement de 0 à 19 ans (passant de 64,2 % à 49,1 %), pour atteindre son niveau le plus bas chez les 20-29 ans (38,1 %). Il remontait ensuite, passant de 47,7 % chez les 30-39 ans à 55,5 % chez les 65 ans et plus. Nous ne pouvons expliquer cette situation selon laquelle, en 1986, c'est chez les adultes d'âge moyen (35-44 ans) qu'on trouvait le moins d'Amérindiens de langue maternelle autochtone.

Le pourcentage d'Amérindiens de langue maternelle anglaise et française variait lui aussi selon le groupe d'âge. En 1971, les 5-19 ans étaient de langue maternelle anglaise dans une proportion plus élevée que la moyenne générale, alors que les 15-64 ans dépassaient la moyenne des personnes de langue maternelle française. En 1986 donc, avec le vieillissement des groupes d'âge, l'anglais, langue maternelle, devait avoir fait des progrès aux dépens du français (ce que ne reflètent pas les pourcentages donnés précédemment, puisqu'ils sont basés sur des extrapolations).

La langue maternelle diffère parfois de la langue d'usage. Voici la répartition des langues d'usage des Amérindiens du Québec en 1971 et 1986. Dans ce cas-ci également, les chiffres de 1986 ont été déterminés en extrapolant à partir de ceux de 1971, sauf pour ce qui est du pourcentage de personnes ayant une langue d'usage amérindienne :


Langue maternelle 1971
%
1986
%

Langue amérindienne 43,8 46,2
Français 34,9 33,4
Anglais 20,7 19,8
Autre 0,7 0,6



Chez les Inuit, l'inuktitut constituait la langue d'usage de 97 % de la population (contre 2 % pour l'anglais et 1 % pour le français et les autres langues) en 1981 (Robitaille et Choinière, 1984 : 34). En 1986 par contre, ce pourcentage serait tombé à 86,7 (91 % si on se réfère aux chiffres de population cités dans SAA, 1988). Y a-t-il vraiment eu une chute de 6 à 11 % de l'usage de l'inuktitut en cinq ans? Cela paraît peu probable. Les données linguistiques globales du recensement de 1986 nous semblent sous-estimer le nombre de locuteurs inuit habituels. Comme nous le verrons plus loin, celui-ci atteint 100 % (quoique ce pourcentage soit sans doute un peu surévalué) dans les agglomérations inuit du Nouveau-Québec. Comme très peu d'Inuit résident hors de ces agglomérations (en 1986, Montréal ne comptait que 75 habitants ayant l'inaktitut comme langue maternelle), il ne peuvent avoir fait baisser de façon si marquée la proportion des utilisateurs de la langue inuit.

Contrairement aux Inuit, les Amérindiens semblent avoir vu augmenter la proportion de personnes ayant une langue autochtone comme langue d'usage. De 1971 à 1986, celle-ci serait passée de 43,8 % à 46,2 %. Ici encore, cependant, il faut faire attention, la non-participation des Mohawks au recensement de 1986 ayant pu fausser les statistiques. Pour eux, la principale langue d'usage est l'anglais. En 1971 par exemple, 68,5 % des Indiens de langue maternelle amérindienne de la grande région de Montréal (où sont situées les trois réserves mohawks), ainsi que 92 % de ceux de langue maternelle anglaise, avaient l'anglais comme langue d'usage (Bernèche et Normandeau, 1983). Le non-recensement des quelque 10 000 Mohawks du Québec a donc très bien pu hausser indûment la proportion d'indianophones parlant habituellement une langue autochtone à la maison en 1986.

La comparaison entre langue maternelle et langue d'usage permet de calculer le taux de conservation des langues autochtones (langue d'usage/langue maternelle). En 1971, ce taux était de 85,4 % chez les Amérindiens du Québec. Cela signifie que, sur l'ensemble des personnes ayant une langue maternelle amérindienne, 83,8 % parlaient cette langue à la maison, 14,7 % parlaient l'anglais, 1,3 % le français et 0,2 % une autre langue (Bernèche et Normandeau, 1983). Les transferts linguistiques à partir des langues amérindiennes se faisaient donc massivement vers l'anglais.

En 1986, le taux de conservation des langues amérindiennes non mohawks était de 95,8 %, pourcentage sans doute assez proche de celui de 1971. Cette année-là, en effet, le taux de conservation des langues amérindiennes parlées en dehors de la grande région de Montréal était de 94 %. Il est probable aussi qu'en 1986 les transferts linguistiques aient continué à se faire surtout vers l'anglais, mais sans doute dans une proportion un peu moindre qu'en 1971, l'influence du français ayant, depuis, légèrement augmenté en milieu amérindien.

Chez les Inuit, le taux de conservation de l'inuktitut était de 98,6 % en 1986 comme, sans doute, en 1981. Les quelques transferts se faisaient surtout vers l'anglais.

Les chiffres sur l'assimilation linguistique, fournis par les cinq nations amérindiennes ayant répondu au questionnaire du Conseil de la langue française, correspondent d'assez près aux données du recensement, comme nous le verrons plus loin. Les taux estimés de connaissance des langues autochtones sont les suivants :


cri 95 %
montagnais 90-95 %, sauf aux Escoumins (0 %),
à Mashteuiatsh (25 %)
et à Sept-Îles-Maliotenam (80 %)
attikamek 99 %
naskapi 100%
micmac 35 %



On peut ajouter à cette liste le mohawk, dont plusieurs estiment la proportion de locuteurs à 35 % environ.

Les personnes de langue maternelle ou d'usage amérindienne ou inuit parlent généralement aussi la langue officielle, français ou anglais, dominante dans leur région. En 1971, 66,1 % des Amérindiens du Québec, quelle que soit leur langue maternelle et d'usage, connaissaient soit le français, soit l'anglais; 17,7 % d'entre eux connaissaient les deux langues officielles, et seulement 16,2 % n'en connaissaient aucune (Bernèche et Normandeau, 1983). L'unilinguisme en langue officielle, le bilinguisme et le trilinguisme dépassaient donc de beaucoup l'unilinguisme en langue indienne. En 1986, ce dernier avait encore diminué, ne concernant plus que 13,9 % des personnes habitant une agglomération amérindienne.

Chez les Inuit du Nouveau-Québec par contre, la situation était différente. Selon Robitaille et Choinière (1984 : 32), en 1981, si 26 % d'entre eux parlaient l'anglais, 1 % le français et quelques individus les deux langues, 73 % de la population ne connaissaient aucune langue officielle. Ce dernier chiffre, extrait du recensement canadien, nous semble beaucoup trop élevé. En 1981, en effet, presque tous les Inuit âgés de 10 à 29 ans (42 % de la population totale) avaient bénéficié d'au moins trois ans d'enseignement en anglais ou, plus rarement, en français. Si on ajoute à ce nombre les gens de plus de 29 ans et de moins de 10 ans connaissant aussi une langue officielle, la proportion de personnes ne parlant que l'inuktitut n'aurait pas dû dépasser 50 %. Un tel pourcentage est beaucoup plus plausible que celui (73 %) que le recensement fournit, d'autant plus que cinq ans plus tard, en 1986, selon ce même recensement, seulement 44,5 % des Inuit vivant dans les agglomérations autochtones du Nouveau-Québec ne connaissaient pas l'une ou l'autre langue officielle.

En plus de leur langue maternelle, quelques autochtones parlent une autre langue aborigène. Un rapport présenté aux autorités de la bande de Kawawachikamach (NDC, 1984) indique, par exemple, que plusieurs Naskapis connaissent l'inuktitut, langue qu'ils ont apprise quand ils allaient faire la traite au poste de la Compagnie de la baie d'Hudson, à Kuujjuaq. De passage à Schefferville il y a plusieurs années, je me souviens d'avoir rencontré une Inuk qu'on avait hospitalisée là-bas et qui me disait recevoir la visite quotidienne d'un résident naskapi de l'endroit, qui venait lui faire la conversation dans sa langue à elle. Noblesse oblige, sur la côte de la baie d'Hudson, à Kuujjuarapik et Chisasibi, on trouve plusieurs Inuit parlant couramment le cri.

La situation linguistique
des agglomérations autochtones

Le tableau des pages 91 à 95 fournit un certain nombre de données sur le comportement langagier dans chaque agglomération autochtone du Québec. À moins d'indication contraire, ces données sont tirées du recensement canadien de 1986.

Le tableau indique, pour chaque agglomération, le chiffre total de la population, le nombre de personnes d'origine autochtone (origine unique), le pourcentage de la population autochtone par rapport à la population totale de l'agglomération, le nombre de personnes ayant une ou plus d'une langue d'usage non officielle (vu l'homogénéité ethnique des agglomérations, il s'agit d'une langue autochtone à quelques très rares exceptions près), le pourcentage de ces locuteurs par rapport à la population autochtone de l'agglomération, le nombre de personnes ne parlant aucune langue officielle et leur pourcentage par rapport à la population autochtone locale. Une synthèse de ces informations, par nation autochtone, apparaît à la suite de chaque ensemble d'agglomérations habitées par une nation donnée. Il faut noter que le village inuit d'Umiujaq n'existait pas encore en 1986.

On peut constater qu'en ce qui concerne leur importance relative comme langue d'usage dans les agglomérations, les langues autochtones du Québec se subdivisent en trois grands groupes :

1. Langues parlées par plus de 80 % de la population autochtone (en %)
Inuktitut 100,0
Naskapi 100,0
Cri 99,9
Attikamek 99,4
Montagnais 83,1
2. Langues parlées par 40 % à 80 % de la population autochtone (en %)
Algonquin 63,4
Micmac 41,8
3. Langues parlées par moins de 40 % de la population autochtone (en %)
Abénaki 2,3
Wendat 0,0 (5,5 % des autochtones de Wendake parlent cependant une autre langue amérindienne)


Les Mohawks n'ayant pas été recensés, leur langue n'apparaît pas ici. On peut cependant estimer à environ 15 % le nombre de locuteurs habituels du mohawk.

Quelques remarques s'imposent. Les langues inuit, naskapie et crie nous semblent avoir été surévaluées, le nombre total de locuteurs dépassant celui de la population autochtone des agglomérations en question. Il faudrait donc sans doute diminuer ce nombre d'environ 5 %. Pour ce qui est du montagnais, si on ne tient pas compte des données en provenance de Mashteuiatsh et des Escoumins, où la langue est très peu parlée, on en arrive à un pourcentage de 97,5 % de locuteurs habituels. Quant à l'algonquin, il est beaucoup plus parlé dans les agglomérations de la réserve faunique de La Vérendrye (Grand-Lac-Victoria; Lac-Rapide) et de l'Abitibi (Lac-Simon; Pikogan) que dans celles du Témiscamingue. En ne tenant pas compte de ces dernières, on arrive à 87,6 % de personnes ayant l'algonquin comme langue d'usage.

Pour chaque langue, le pourcentage d'autochtones ne connaissant ni le français ni l'anglais est fonction directe de l'importance de cette langue comme langue d'usage : 44,5 % pour l'inuktitut; 30,8 % pour le cri; 27,7 % pour le naskapi; 25,4 % pour l'attikamek; 15,4 % pour le montagnais; 9,3 % pour l'algonquin; 1,7 % pour le micmac; 0,0 % pour l'abénaki (et sans doute aussi pour le mohawk).

Finalement, en mettant le tableau en rapport avec la liste d'agglomérations et de langues de la section intitulée « Distribution géographique », on peut avoir une idée approximative du nombre d'autochtones parlant le français ou l'anglais comme langue première ou seconde. Il s'agit, pour chaque agglomération, de soustraire du total de la population autochtone le nombre de personnes ne connaissant aucune langue officielle, et d'attribuer le reste à la langue non autochtone dominant dans cette agglomération (quand deux langues dominent, le total est partagé entre elles). Notons que la population des agglomérations mohawks a été incluse dans nos calculs. Cette opération donne les résultats suivants (dont la valeur n'est qu'indicative) :


Autochtones connaissant au moins l'anglais 20 960 (57,2 %)
Autochtones connaissant au moins le français 9 000 (24,6 %)
Autochtones ne connaissant ni l'un ni l'autre 6 670 (18,2 %)

Total 36 630 (100 %)



On peut donc constater que l'anglais constitue encore, et de loin, la langue seconde la plus répandue chez les autochtones du Québec. Et ce malgré le fait que, selon nos estimations, 36,9 % des Amérindiens étaient de langue maternelle française en 1986. En retirant les Inuit de nos calculs, on arrive à 28,8 % d'Amérindiens vivant en agglomérations autochtones et qui connaissent au moins le français. Cela signifie sans doute que la proportion d'aborigènes ayant le français comme langue maternelle (ou langue d'usage) est particulièrement forte chez ceux qui n'habitent plus une agglomération autochtone.

Conclusion

Que conclure de tout cela? D'abord, il est évident que le choc des langues et des cultures n'a cessé de s'amplifier au cours des siècles qui ont suivi l'arrivée des Européens en Amérique du Nord. On en sent encore les effets aujourd'hui. D'instruments normaux de communication qu'elles étaient aux XVIIe et XVIIIe siècles, les langues autochtones sont peu à peu passées au stade de parlers minoritaires, agressés de toutes parts par l'omniprésence et la puissance économique, sociale et culturelle de l'anglais et, à un moindre degré, du français. Certaines n'y ont pas survécu. Au Québec, le wendat et l'abénaki de l'Est ont disparu il y a longtemps déjà, et à moins d'un miracle, on ne les réentendra plus jamais. Les locuteurs de l'abénaki de l'Ouest se comptent maintenant sur les doigts d'une seule main. Quant au mohawk, il est fort possible qu'il disparaisse d'ici une ou deux générations, suivi un peu plus tard par le micmac.

Par contre, il est important de constater que les langues les plus touchées sont celles qui étaient ou sont encore parlées dans les régions du Québec où la colonisation d'origine européenne est la plus ancienne : vallée du Saint-Laurent et Gaspésie. Ailleurs, les parlers amérindiens et inuit restent les instruments de communication habituels de la majorité de la population, avec des taux de conservation de 100 % ou presque. Il faut cependant faire attention. L'agrandissement du réseau routier, l'amélioration des systèmes de communication (toutes les agglomérations autochtones du Québec ont maintenant le téléphone, la télévision et le télécopieur) et le développement accéléré des régions périphériques risquent, à plus ou moins brève échéance, d'accroître la pression subie par les parlers et cultures aborigènes. Des langues aussi couramment utilisées que le montagnais et l'algonquin sont en voie de régression (ou sont même carrément disparues) dans les agglomérations les plus accessibles : Mashteuiatsh, Les Escoumins, Maniwaki et les communautés algonquines du Témiscamingue.

La mort des langues autochtones est-elle le prix à payer pour que ceux qui les parlent accèdent à la modernité et à une certaine égalité sociale? Je ne le crois pas. On peut très bien concevoir un Québec multilingue, multiculturel et multinational où cohabiteraient plusieurs peuples conservant chacun sa langue et ses traditions, tout en partageant quelques grandes valeurs de base et un instrument de communication (normalement le français) communs. Est-ce là rêver? Pas nécessairement. Plusieurs autochtones et quelques non-autochtones travaillent déjà activement au maintien et à l'épanouissement des langues et des sociétés amérindiennes et inuit, dans le respect de tous les groupes formant le Québec contemporain. Vous souvenez-vous de Qumaq et de Pipin? Un descendant du premier vient de publier, en inuit, une encyclopédie de la vie traditionnelle au Nouveau-Québec, ainsi qu'un dictionnaire définissant, dans sa langue, près de 30 000 mots inuit, pour éviter, dit-il, « que la langue et la culture ne se perdent ». Quant à la seconde, quelques années après sa sortie du pensionnat, elle est devenue professeur de langue amérindienne dans son village d'origine. Elle juge en effet essentiel que les enfants soient d'abord bien scolarisés dans leur langue maternelle avant d'en apprendre une autre.

Grâce à des gens comme eux, il est donc possible d'espérer que les langues autochtones aient un certain avenir au Québec.



Tableau 3

COMPORTEMENT LANGAGIER DE LA POPULATION
AUTOCHTONE DU QUÉBEC, PAR AGGLOMÉRATION
(SELON LES DONNÉES DU RECENSEMENT DE 1986)


Les autochtones au Québec


Les Iroquoiens à l'est de la Province du Canada


Bibliographie




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ROBITAILLE, N., et R. CHOINIÈRE (1984), Aperçu de la situation démographique et socio-économique des Inuit du Canada, Ottawa, Ministère des Affaires indiennes et du Nord.

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SAGMAI (Secrétariat des activités gouvernementales en milieu amérindien et inuit) (1984), Nations autochtones du Québec, Québec, Les Publications du Québec.






ABÉNAKIS



ALGONQUINS



ATTIKAMEKS



HURONS



MALÉCITES



MICMACS



MOHAWKS



MONTAGNAIS








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