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Les langues autochtones du Québec

Les langues
autochtones
du Québec


VI


Esquisses
grammaticales

Le mohawk

par Marianne Mithun
Traduit de l'anglais par Marie-Claire Lemaire

Le mohawk est parlé encore aujourd'hui par trois importantes communautés québécoises — celles de Kahnawake, de Kanesatake et d'Akwesasne — ainsi que par quelques communautés établies en Ontario et dans l'État de New York. Le mohawk appartient à la famille iroquoienne. Les premiers Nord-Américains que les explorateurs européens aient rencontrés étaient fort probablement du groupe iroquoien, tels ces pêcheurs qui se trouvaient dans la baie de Gaspé lorsque Jacques Cartier et ses hommes y débarquèrent : des « Laurentiens » — selon l'appellation moderne — venus de la région où se situe aujourd'hui la ville de Québec. (Le nom « Canada » est d'origine iroquoienne; le mot kaná:ta', dont il est dérivé, subsiste d'ailleurs en mohawk moderne, et il signifie « colonie » ou « ville ».) Lorsque Champlain visita la région à son tour, en 1603, les Laurentiens avaient déjà disparu, sans laisser de trace. Certains peuples iroquoiens apparentés aux Laurentiens — les Mohawks, les Oneidas, les Onondagas, les Cayugas, les Sénécas, les Tuscaroras et les Cherokees — parlent encore la langue de leurs ancêtres; le huron — tout comme le wyandot, qui en est issu — était encore parlé au début de notre siècle.

Comparé aux langues européennes familières, le mohawk possède un petit côté exotique. Comme les langues indigènes au Québec, il est du type polysynthétique. Les langues de cette catégorie se caractérisent par la riche structure interne de leurs mots, cette particularité ayant un effet déterminant sur la façon dont les idées y sont exprimées.

Les sons du mohawk

Doté d'un système phonologique ramassé, le mohawk moderne s'écrit à l'aide de douze lettres : t, k, s, n, r, w, ', h, i, e, a et o (le ' représentant le coup de glotte), auxquelles s'ajoutent trois symboles — ´, ` et : — qui servent à indiquer l'accentuation et la durée des voyelles. Contrairement à la majorité des langues parlées dans le monde, le mohawk ne comporte aucune labiale, comme p ou b, sauf dans certains mots d'emprunt ou les sobriquets.

La majorité des lettres ont à peu près la même prononciation qu'en français, quoique le son de certaines puisse varier sous l'influence des sons voisins. Le mohawk a deux voyelles nasalisées, représentées par les séquences en et on.

Le mohawk est une langue tonale. Cela signifie que la hauteur d'une des syllabes d'un mot peut entraîner un changement de sens. En mohawk, chaque mot comporte une syllabe plus intense que les autres, cette syllabe étant prononcée sur un ton haut ou montant (indiqué par le symbole ´), ou descendant (indiqué par le symbole ` ) : owí:ra' « jeune (d'un animal) » et owì:ra' « cicatrice ».

Le deux-points indique la durée de la voyelle. La voyelle longue a deux fois la durée de la voyelle ordinaire. Le sens d'un mot peut varier suivant que l'une de ses voyelles est longue ou brève : iawékon « c'est délicieux » et iawé:kon « elle a mangé ».

Les différentes communautés mohawks se distinguent entre elles par leur prononciation de certains sons. Sans être importantes au point de gêner la compréhension, ces différences permettent de reconnaître l'origine du locuteur. Par exemple, là où les locuteurs qui sont originaires de Kahnawake et de Kanesatake utilisent le r, ceux de Akwesasne emploient le l: rató:rats (tel qu'il est prononcé à Kahnawake et à Kanesatake) et lató:lats (tel qu'il est prononcé à Akwesasne) « il chasse ». Autre exemple : partout où les locuteurs des régions de Kahnawake et Kanesatake utilisent ti (prononcé dj) devant une voyelle, ceux de Akwesasne emploient ki : cf. Kahnawake/Kanesatake tiohtià:ke, Akwesasne kiohkià:ke « Montréal ».

Le lexique mohawk

C'est sans doute par sa façon de former et d'utiliser les mots que le mohawk se distingue le plus des langues européennes les mieux connues. Le mohawk compte trois parties du discours : la particule, le nom et le verbe.

La particule

La particule est dépourvue de toute structure interne. Polyvalente, elle peut remplir la fonction de numéral, de démonstratif, d'expression adverbiale, de conjonction, d'interjection, etc. Voici quelques exemples des rôles que joue la particule :

oh quoi a:re' encore
kén ici kwah juste
se' seulement tsi cela
ia:ken on dit tanon et
ne le kati' ainsi
ki: ce iah non


Le nom

Le vrai nom, en mohawk, comprend presque toujours plusieurs éléments. Comme en français, le nom sert à nommer les personnes, les objets, etc. Il comporte normalement un préfixe marquant le genre de la personne ou de l'objet qu'il désigne.

ra-ksà:'a e-ksà:'a ka-nákta'
MASCULIN-enfant FÉMININ-enfant NEUTRE-lit
« garçon » « fille » « lit, campement »


Lorsque le nom désigne une ou plusieurs personnes, il renferme un préfixe marquant le nombre.

ra-ksà:'a ni-ksà:'a rati-ksa'okòn:'a
MASC.SING.-enfant MASC.DUEL-enfants MASC.PLUR.-enfants
« garçon » « (2) garçons » « (3 ou plus de 3) garçons »


Le préfixe marque le possesseur de l'objet.

kanákta' lit
akenákta' mon lit
sanákta' ton lit
raonákta' son lit (possesseur du sexe masculin)
akonákta' son lit (possesseur du sexe féminin)


Les rapports qu'exprime, en français, le pronom possessif ne sont cependant pas tous représentés d'une seule façon en mohawk. Les préfixes que l'on retrouve dans les exemples précités expriment la possession dite « aliénable », c'est-à-dire celle des objets — tels les lits — qui s'acquièrent, se donnent, s'achètent, se vendent, etc. Le rapport entre l'être humain et les parties de son corps — possession dite « inaliénable » — s'exprime au moyen d'un groupe de pronoms différents.

onéntsha' bras
kenentshà:ke (sur) mon bras
senentshà:ke (sur) ton bras
ranentshà:ke (sur) son bras (possesseur du sexe masculin)
ienentshà:ke (sur) son bras (possesseur du sexe féminin)


Les liens de parenté s'expriment d'une troisième façon, à l'aide de mots qui ressemblent étroitement à des verbes: rakhsótha « il est le père à moi », mon père.

L'éventail des suffixes apposables au nom, en mohawk, est fort varié. Bon nombre de ces suffixes correspondraient à des mots autonomes en français. Ainsi, il est possible d'accoler à un nom un élément qui lui ajoute le sens d'« originel » (« archétype » ou « authentique »). (Puisque la place de l'accent d'intensité se détermine en partie en comptant le nombre de syllabes que le mot contient — en commençant à la fin du mot —, l'adjonction d'un suffixe a normalement pour effet de déplacer cet accent, et parfois de changer le ton.)

ón:kwe personne
onkwehón:we personne prototypique, Indien


Un suffixe commun, signifiant « à », « sur », « dans », etc., peut s'ajouter à un mot.

kanákta' lit kahná:wa' rapides
kanaktà:ke sur le lit kahnawà:ke aux rapides


Un autre suffixe permet d'ajouter à un mot la notion de « à la manière de... ».

kahnawa'kéha' à la manière de l'endroit situé aux rapides
style, dialecte, langue, etc., de Kahnawake


Un autre suffixe sert à former un dérivé qui désigne les habitants d'un endroit.

kahnawa'kehró:non' gens de l'endroit situé aux rapides nation, peuple mohawk de Kahnawake


Le suffixe diminutif sert à marquer la petite taille ou l'affection.

raksà:'a petit garçon
rakhsótha mon grand-père


Le suffixe augmentatif sert à désigner un type d'objet de grande taille.

takò:s chat kahonwé:ia bateau
tako'skó:wa chat sauvage kahonweiahkó:wa navire


Le suffixe décessif indique, dans le cas d'une personne, que celle-ci est décédée; dans le cas d'un objet, il indique que celui-ci n'existe plus ou n'appartient plus à la même personne.

kahnawa'kehró:non' les gens de l'endroit situé aux rapides
kahnawa'kehronon'kénha' les anciens/défunts Mohawks de Kahnawake


Le nom, en mohawk, peut donc comprendre plusieurs éléments, dont chacun pourrait correspondre à un mot distinct dans une langue européenne. Si le nom est complexe, le verbe l'est davantage.



Le verbe

La racine du verbe en constitue l'élément central, c'est-à-dire la partie porteuse du sème essentiel. En mohawk, la racine verbale est incapable d'autonomie, même dans la forme impérative. En fait, rares sont les locuteurs du mohawk qui sauraient reconnaître la racine d'un verbe s'ils l'entendaient prononcer sans préfixe ni suffixe. Quoique certaines racines verbales — comme -t- « être debout » ou -k- « manger » — soient très brèves, le verbe complet compte toujours au moins deux syllabes.

Le commandement, qui constitue la forme verbale la plus simple, ne contient pas nécessairement de suffixes; cependant, comme tous les verbes, il renferme un préfixe pronominal.

s-ká:we (toi) rame!


Lorsque le commandement ordonne à une personne de faire quelque chose à une ou à plus d'une autre personne, le verbe indique à la fois l'agent et le patient.

s-he-kétsko (toi) lève-la !


Le temps

Sauf lorsqu'il exprime un commandement, le verbe doit comporter une indication d'aspect. Le suffixe d'aspect indique la temporalité interne des événements ou des états. L'aspect habituel marque l'action habituelle, en cours ou répétitive. L'aspect ponctuel marque l'événement conçu dans sa totalité, et comportant un commencement et une fin. L'aspect statif marque l'état inhérent ou résultant.

ká:ris il mûrit (aspect habituel)
enká:ri' il mûrira (aspect ponctuel)
ió:ri il a mûri, il est mûr (aspect statif)


La classification des actions et des états n'est pas toujours la même en mohawk qu'en français. Par conséquent, il peut arriver que le français mette au rang des activités ce que le mohawk considère comme un état. Les exemples qui précèdent donnent sans doute une idée de ce qu'expriment, en mohawk, les divers aspects.

Le verbe peut aussi marquer le moment où un événement s'est produit ou se produira. La façon dont le temps est indiqué diffère suivant l'aspect du verbe.

katshókwas je fume (habituel)
katshókwaskwe' je fumais (passé habituel)
wa'katshó:ko' j'ai fumé (passé ponctuel)
enkatshó:ko' je fumerai (futur habituel)
akatshó:ko' je pourrais fumer (optatif habituel)
wakatshókwen je fume (statif)
wakatshókwèn:ne je fumais (passé statif)


Les préfixes pronominaux

En mohawk, le verbe renferme toujours un pronom faisant référence aux principaux actants, soit ses agents ou ses patients (ou les deux à la fois). Dans le verbe « je fume » (ci-dessus), le pronom « je » est représenté par le préfixe k-. Le système pronominal mohawk est particulièrement riche. Comme dans bien d'autres langues, il y a des formes différentes pour la première personne (« je »), la deuxième (« tu »), le masculin (« il »), le féminin (« elle ») et le neutre (« il  ») de la troisième personne.

keráthens je grimpe raráthens il grimpe
seráthens tu grimpes ieráthens elle grimpe
karáthens il (neutre) grimpe


Pour désigner des personnes sans en préciser le sexe, le mohawk utilise le féminin indéfini, c'est-à-dire « elle-on ». Le ka- désigne non seulement les animaux ou les objets mais parfois aussi — dans des circonstances particulières — les femmes.

Le nombre s'exprime par l'opposition entre le singulier (qui désigne une seule personne), le duel (qui désigne deux personnes) et le pluriel (trois ou plus de trois personnes).

raráthens il grimpe
niráthens tous deux (hommes) grimpent
ratiráthens tous (les hommes) grimpent


Le locuteur, lorsqu'il parle d'un groupe dans lequel il s'inclut, précise si l'auditeur est lui aussi inclus.

teniráthens nous grimpons tous deux (toi et moi) (inclusif)
tewaráthens nous grimpons tous (vous tous et moi)
iakeniráthens nous grimpons tous deux (lui/elle et moi) (exclusif)
iakwaráthen nous grimpons tous (eux et moi)


Le système pronominal permet d'autres distinctions encore. La liste ci-dessous illustre deux façons différentes dont le même pronom — il — peut s'exprimer, soit par le préfixe ra (verbes de la colonne de gauche), soit par le préfixe ro (colonne de droite).

ratekhwákwas il mord rohterón:ni il craint
ra'nikòn:rara' il est prudent ro'nikónhrhens il oublie
rarákwas il choisit rotshenón:ni il est heureux
ratíta's il monte à bord roiéshon il rit


Dans les verbes de la colonne de gauche, le préfixe renvoie à l'agent : l'actant qui a la maîtrise d'une action volontaire. Dans la colonne de droite, le préfixe renvoie au patient involontaire. La distinction entre les deux est particulièrement nette dans les exemples qui suivent.

raié:nas il tient roié:nas il est épileptique
ratshénries il trouve roié:was il ne peut trouver


Lorsque l'action met en cause à la fois un agent et un patient (être humain), tous deux sont représentés ensemble par un préfixe pronominal transitif.

shakohrewáhtha' il la punit
konwatihrewáhtha' il les (féminin) punit


Le pronom réfléchi s'emploie lorsque l'agent et le patient se confondent en une même personne.

ratathrewáhtha' il se punit


Comme on peut l'imaginer, l'ensemble des préfixes pronominaux — système qui distingue trois personnes, trois genres, trois nombres et deux cas — compte un nombre imposant d'éléments : plus de 60 en tout.



Autres préfixes verbaux

Le verbe en mohawk peut contenir d'autres préfixes aux fonctions des plus diverses : certains, par exemple, servent à indiquer si l'action est orientée vers le locuteur ou dans le sens opposé.

satá:wen nage !
tasatá:wen nage vers ici !
ia'satá:wen éloigne-toi d'ici ! (à la nage)


Un autre marque la répétition de l'action ou le retour à un état antérieur.

sasatá:wen retourne ! (à la nage)


Un autre suffixe renforce le sens du mot qui exprime l'action.

nikatá:wens je nageais de toutes mes forces


Un autre encore, utilisé conjointement avec une particule, marque la négation.

iah thakatá:wen je ne nagerai pas


Les suffixes verbaux

Les préfixes ne représentent qu'une partie des éléments qui confèrent au verbe sa complexité. Une large gamme de suffixes peuvent aussi être accolés aux racines verbales. Mentionnons, entre autres, le suffixe réversif, qui, lorsqu'il est placé après la racine du verbe, forme un dérivé exprimant le sens contraire.

satíta' entre !
satitáhko sors !


D'autres expriment le causatif.

iotékha' il brûle
enkatéka'te' je le ferai brûler, j'allumerai un feu


Le suffixe instrumental permet de préciser le moyen par lequel s'accomplit le procès.

ieksóhares elle lave la vaisselle
ieksóhare'táhkhwa' elle lave la vaisselle avec cela


Le suffixe bénéfactif indique que l'action est exercée au profit d'une autre personne.

enkà:iako' je cueillerai des baies
enkonhiákwahse' je cueillerai des baies pour toi


Le suffixe distributif indique que l'activité est exercée à divers endroits ou à divers moments, ou qu'elle est orientée vers divers objets, etc.

kahiawenhá:tons je cueille des baies çà et là


Ce ne sont là que quelques exemples des préfixes et suffixes verbaux qui existent en mohawk. Le verbe peut d'ailleurs acquérir un caractère complexe par un autre moyen.



L'incorporation d'un nom dans un verbe

Un radical nominal peut être accolé à la racine d'un verbe. Dans l'exemple qui suit, le verbe renferme le radical nominal -ahi- « fruit ».

kahiákwas je cueille des baies


Le radical nominal a normalement pour effet de restreindre le sens du verbe en précisant le genre de patient auquel il s'applique.

Il arrive — cela est d'ailleurs courant — qu'un même verbe renferme à la fois plusieurs préfixes et suffixes et qu'en outre un nom y soit incorporé.

iah th-a-etsi-te-w-ate-wistohsera-'tarih-à:t-ha-k-e'
non NE PAS-OPTATIF-RÉPÉTITIF-NOUS-TOUS-PROPRE-beurre-chaud-CAUSATIF-HABITUEL-CONTINU-PONCTUEL

nous ne continuerons plus à faire chauffer notre beurre


En mohawk, un seul mot suffit souvent pour exprimer ce qui, en français, correspondrait à une phrase complète. On peut se demander si un énoncé tel celui que nous venons de citer constitue effectivement (sans la particule iah) un seul mot. Divers facteurs permettent de conclure que l'on est en présence d'un mot unique.

Premièrement, le locuteur sait reconnaître le mot unique, le cas échéant. Deuxièmement, aucun des éléments constitutifs d'un mot — racine, préfixe ou suffixe — ne serait reconnaissable isolément. Troisièmement, aucun mot, en mohawk, ne renferme plus d'une syllabe accentuée. (Certaines particules ne sont pas accentuées.) Fait à noter, le long énoncé cité ci-dessus ne comporte qu'une seule syllabe accentuée, à:t.



La fonction du verbe

Le lecteur comprendra pourquoi les verbes sont beaucoup plus fréquents en mohawk que dans bien d'autres langues. La majorité des énoncés sont constitués principalement de verbes, parmi lesquels s'intercalent des particules et quelques noms. Cela s'explique en partie, bien sûr, par le fait que le verbe renferme déjà une bonne partie de l'information qui, dans d'autres langues, serait transmise au moyen de noms, d'adjectifs ou d'adverbes distincts. Mais cela est aussi attribuable au fait qu'en mohawk, le verbe remplit des fonctions syntaxiques très variées.

En mohawk, comme dans la majorité des langues, le verbe peut jouer le rôle de prédicat. Le mohawk a cependant pour particularité d'utiliser aussi le verbe pour nommer les personnes et les objets, lui attribuant ainsi un rôle que d'autres langues réservent au nom.

ienontarotsenhtáhkhwa' on l'utilise pour servir la soupe (louche)


Grâce à la riche structure de ses verbes, le mohawk a pu créer des mots nouveaux au fur et à mesure que le besoin s'en est fait sentir. Ainsi, lorsqu'il s'est agi de donner un nom aux divers outils apportés par les Européens, le locuteur du mohawk n'a pas eu à recourir à l'emprunt.

En résumé, étant donné qu'il renferme des pronoms, le verbe, en mohawk, peut constituer à lui seul une phrase complète. Chacun des verbes cités dans la partie précédente de cet exposé pourrait former une phrase tout à fait grammaticale.



La chaîne parlée en mohawk

La façon dont les éléments d'information sont rassemblés pour former l'énoncé, en mohawk, est tout à fait différente de ce qu'elle est, par exemple, en français. Porteur d'une plus grande quantité d'information en mohawk, le verbe y est par conséquent plus fréquent qu'en français. L'effet de ce mode d'organisation du message est bien illustré dans le bref passage qui suit, extrait de la première page d'un conte dont l'auteur est Rita Phillips, de Kahnawake.

Wahón:nise' ia:ken', (1)
il-y-a-longtemps OUÏ.DIRE
On dit qu'il y a longtemps,
atsà:kta ákta tkanonhsó:tahkwe' (2)
rivière-près près LÀ-IL(NEUTRE)-maison-se trouver-HABITUEL-PASSÉ
dans une maison qui se trouvait près de la rivière,
é tho rati'terón:tahkwe' iatathróna' (3)
EUX TOUS-vivre-HABITUEL-PASSÉ ILS-DEUX-SE mariés.sont
vivaient un couple.
tanon ne ronwatiio'okòn:'a tánon akokstén:ha. (4)
et le ILS/EUX-enfant-PLUR. et ELLE-vieux.est
leurs enfants, et une vieille femme.
Ó:nen iá:ken kí:ken sewahsón:ta (5)
or OUÏ.DIRE ceci UN-IL(NEUTRE)-soir est
Un soir,
iahniiá:ken'ne'

ne

iatathróna', (6)
AU LOIN-PASSÉ-ILS-DEUX-

le

ILS-DEUX-SE
sortir-PONCTUEL mariés.sont
le couple est allé
wahiaterennaiénhna' (7)
PASSÉ-ILS-DEUX-SE-prière-poser-ALLER-PONCTUEL
à l'église.
Akokstén:ha wa'ontenónhnha' (8)
ELLE-vieux.est PASSÉ-ELLE-SE-veiller-PONCTUEL
La vieille femme est restée pour prendre soin des enfants


Si bref soit-il, ce passage illustre plusieurs différences entre la façon dont le mohawk, comparativement aux langues européennes, présente l'information. On notera, à la première ligne de chaque paragraphe, l'emploi de la particule ia:ken « on dit ». C'est le moyen par lequel le locuteur fait, systématiquement, la distinction entre l'information qu'il a acquise par sa propre expérience et celle que d'autres lui ont transmise.

La profusion des verbes — caractéristique du mohawk — est évidente même au début du récit. Une bonne partie de l'information qui, en français, serait exprimée par des noms, est transmise, en mohawk, par des verbes. Il est rare que le locuteur du mohawk parle tout simplement d'une maison sans préciser qu'elle se dresse. Pour désigner un couple, il utilise l'expression verbale « mariés l'un à l'autre », et pour désigner la vieille femme, il emploie le verbe « être vieux ». Plutôt que de dire que le couple est allé à l'église, le locuteur dit qu'il est allé prier.

Il convient aussi de noter l'ordre des mots dans la phrase. À la ligne (6), le prédicat « est sorti » précède le sujet, « le couple ». À la ligne (8), en revanche, le sujet « la vieille femme » précède le prédicat « a veillé ». De prime abord, l'ordre des mots en mohawk peut sembler plutôt variable. Alors que, dans bon nombre de langues européennes, les mots sont placés principalement selon leur fonction syntaxique — sujet, prédicat, objet direct, etc. —, il en est autrement en mohawk où, du fait que les rapports grammaticaux sont déjà représentés par des éléments pronominaux placés à l'intérieur du verbe, l'ordre des mots peut servir à d'autres fins, à caractère stylistique. En effet, l'ordre dans lequel les mots apparaissent dans l'énoncé, en mohawk, dépend de leur importance. Les mots porteurs des informations revêtant le plus d'intérêt sont placés au début de la proposition; suivent les mots transmettant des informations à caractère plus prévisible, ou d'une importance moindre. Dans l'exemple, on constate qu'à la ligne (6) l'information la plus importante concerne le départ, tandis qu'à la ligne (8) l'auteur fait voir le contraste entre la vieille femme, qui est restée à la maison, et le couple, qui est sorti.

Conclusion

Le mohawk se différencie à bien des égards des langues européennes les mieux connues. Il réalise en effet bien des distinctions que n'admettent pas ces autres langues. Ainsi, le locuteur du mohawk précisera souvent la source de son information; il indiquera la direction d'un mouvement, le degré d'efficience ou de volition que comporte une action; il opposera la dualité à la pluralité, et ainsi de suite. Le mohawk possède une façon particulière de rassembler les éléments d'information pour constituer des mots, d'agencer les mots pour former des phrases.

À la richesse de ses moyens d'expression — richesse attribuable à sa structure polysynthétique, et qui favorise une activité langagière créatrice —, le mohawk allie un vaste éventail de techniques stylistiques. Les locuteurs du mohawk sont depuis longtemps reconnus pour leur éloquence, qualité qui ne manqua d'ailleurs pas d'impressionner les premiers Européens venus en Amérique — à preuve les observations que ceux-ci prirent soin de consigner. Cette tradition est toujours vivante chez les Mohawks, leur virtuosité linguistique se manifestant dans une multitude de contextes, depuis le discours cérémoniel jusqu'à la réplique bien envoyée, en passant par le récit et l'anecdote racontés avec art.





La langue montagnaise :
grammaire et ethnographie*

par Danielle Cyr

Introduction

Mon propos sera ici de donner au lecteur un aperçu le plus simple et le plus clair possible de ce système particulier de communication qu'est la langue montagnaise. Le montagnais, comme la majorité des langues amérindiennes, se caractérise par ses propriétés polysynthétiques. Lorsqu'on dit d'une langue qu'elle est polysynthétique, on signifie par là que cette langue offre la possibilité de construire des mots si complexes qu'ils incorporent une quantité de sens souvent équivalente à celle qui est contenue dans toute une phrase d'une autre langue, le français par exemple. Un tel mot se construit, dans une langue polysynthétique, au moyen d'une base de mot, nommée « radical », à laquelle on ajoute de nombreux affixes. Ces affixes correspondent généralement, dans une phrase française, au sujet, aux compléments d'objets, directs et indirects, ainsi qu'aux adverbes. La plupart du temps, les mots polysynthétiques sont classés comme des verbes en ce sens qu'ils indiquent une action posée par un sujet sur un objet, éventuellement au moyen d'un certain instrument et d'une certaine manière. Parce que les langues polysynthétiques permettent d'incorporer en un seul mot une telle quantité d'éléments de sens, on appelle aussi ces langues « langues incorporantes ». Considérons, par exemple, les verbes montagnais suivants :

(1a) tashkamassetshipanu il traverse le marécage tout droit en volant
(1b) tashkamassetshipatâu il traverse le marécage tout droit en courant (ou motorisé)
(1c) tashkamassekaim il traverse le marécage tout droit en marchant


Chacun de ces trois verbes incorpore l'adverbe taskam, signifiant « droit en travers » ou « d'un bord à l'autre », le substantif masseku, « marécage » et, alternativement, (1b) incorpore la base verbale -patâu « il court », (1a) la base -panu « il vole », etc.

Parallèlement à ces propriétés incorporantes du verbe montagnais, et en ce qui a trait au nom, cette langue se comporte d'une façon assez semblable à celle des langues qui nous sont plus familières. Ainsi, la façon de fabriquer les noms composés du montagnais ne diffère pas beaucoup de celle du français, si l'on pense à des mots tels que « téléviseur », « télécopieur » et « téléporteur ».

(2a) nâpeu homme + mashku ours nâpeshku ours mâle
(2b) " " + uâpush lièvre nâpeipush lièvre mâle


Ces brefs exemples nous permettent de constater que, si le montagnais diffère largement, à certains égards, du français et des langues européennes en général, cette langue fonctionne aussi selon des principes généraux communs à l'ensemble des langues du monde. Ce chapitre constituera une description succincte de la grammaire du montagnais. Je m'efforcerai de fonder d'abord ma description sur les similitudes grammaticales entre le montagnais et l'ensemble des langues du monde, pour ensuite faire ressortir les particularités de cette langue et de la famille à laquelle elle appartient, c'est-à-dire la famille des langues algonquiennes. Les exemples seront tirés des ouvrages cités en référence et pourront ainsi provenir de différentes localités entre Betsiamites et le Labrador terre-neuvien. Cela ne portera pas à conséquence puisque, à moins de mention particulière, je ne décrirai que ce qui est commun à l'ensemble des dialectes de cette vaste région.

Cela équivaudra cependant à une description d'un type de montagnais « classique » qui n'existe probablement plus que dans la bouche des locuteurs montagnais les plus âgés. La langue montagnaise, en effet, confrontée de plus en plus étroitement à la langue française par la voie du bilinguisme de ses locuteurs plus jeunes (voir, dans cet ouvrage, chap. V), est entrée dans un processus où elle se modifie si rapidement qu'une description absolument fidèle en est presque impossible.

Cette description grammaticale du montagnais sera présentée de la façon suivante : dans la première section, je décrirai la phonologie, c'est-à-dire l'ensemble des sons utilisés en montagnais. Dans la deuxième section, je décrirai la morphologie, c'est-à-dire la constitution interne du mot montagnais. Nous y verrons d'une part la morphologie dérivationnelle, c'est-à-dire celle qui sert à construire les mots ainsi que la composition, deux procédés relevant du lexique. D'autre part, nous y verrons la morphologie flexionnelle, c'est-à-dire celle qui permet d'accorder les mots entre eux à l'intérieur de la phrase et qui relève ainsi de la grammaire. Dans cette section, j'aborderai aussi la question importante des néologismes; la création de mots nouveaux est en effet un processus très dynamique dans cette langue d'abord confrontée à la culture européenne française et, ensuite, comme le français lui-même, aux nouvelles réalités de la vie contemporaine. Dans la troisième section, je parlerai des diverses catégories de mots en montagnais, autrement dit des parties du discours. Ce sont les catégories du verbe, du substantif, de l'adverbe, des pronoms, des déterminants (articles, démonstratifs et numéraux), des prépositions et des conjonctions1. Dans la quatrième section, j'esquisserai les principales règles syntaxiques du montagnais, c'est-à-dire les principes qui régissent l'ordre et l'accord des mots dans la phrase. Enfin, dans la cinquième section, je montrerai comment se structure le discours montagnais; j'y traiterai par exemple de l'organisation des paragraphes, de la répartition de l'information, des procédés argumentatifs servant à mettre en valeur ou à diluer l'importance d'une information, etc.

La phonologie

Pour un locuteur francophone, dont la langue comporte plus d'une trentaine de sons différents (19 consonnes et 15 voyelles), le système phonologique du montagnais paraîtra extrêmement simple. Ce système ne comporte en effet que 8 consonnes et 7 voyelles, en tout donc 15 sons, dont la réalisation peut cependant varier selon les accents régionaux et les particularités de chaque dialecte. Ce nombre restreint de sons de base est sans doute ce qui explique certains préjugés. Un francophone non averti qui entend pour la première fois du montagnais peut éprouver une impression de répétition déconcertante. Pourtant, si le montagnais se révèle une langue plutôt économique quant au nombre de sons utilisés, cette langue est quand même loin d'être ce que les linguistes appellent une « langue pauvre », comme certaines langues où le sens s'exprime au moyen de trois voyelles et deux ou trois consonnes seulement.

Les consonnes

Les phonèmes consonantiques du montagnais se répartissent comme suit: deux consonnes nasales, /m/ et /n/, et six orales dont trois occlusives, /p/, /t/, /k/, une affriquée /tf/ et deux fricatives, /f/ et /h/. Le /h/ ne se prononce presque plus, sauf lorsqu'il se trouve entre deux voyelles comme dans ehe « oui ». Quant aux consonnes /p/, /t/, /k/, ainsi que /tf/ et /f/, elles peuvent se présenter sous une variante sonore lorsqu'elles sont placées entre deux voyelles. La sonorisation de ces consonnes sourdes ne change aucunement le sens des mots exactement comme en franc, ais où le mot « rouge » peut se prononcer avec un [R] roulé au fond de la gorge ou un [r] roulé sur la pointe de la langue. Le /m/ et le /k/ peuvent se présenter avec un trait de labialisation lorsqu'ils se trouvent en finale de mot. Cette variante est notée par un petit u en exposant, comme dans kâku.

Les voyelles

Le système vocalique du montagnais comporte sept voyelles orales, dont quatre voyelles longues, /e/, /â/, /û/, /î/, et trois voyelles brèves, /a/, /u/ et /i/. Dans certaines régions, les voyelles brèves ont tendance à se centraliser, c'est-à-dire à se prononcer toutes de la même façon avec un timbre équivalent à celui du e muet français. Ce genre d'évolution est un phénomène répandu dans les langues du monde. Par exemple, le e muet français provient de la centralisation des anciennes voyelles latines a et u.

En outre, dans certains dialectes, en particuliers ceux de la Basse-Côte-Nord, le [n] peut disparaître en position intervocalique, ce qui provoque la rencontre diphtonguée de deux voyelles qui sont alors nasalisées, par exemple, nitanish « ma fille » devient nitãish. Au niveau de l'orthographe, cette nasalisation n'est pas notée et le [n] est rétabli.

Les tons

On note dans le montagnais actuel l'existence de tons contrastifs provenant de la disparition d'anciens phonèmes. En disparaissant, ces sons ont en quelque sorte laissé une « trace » qui se reflète dans le ton de la voyelle précédente. Par exemple, comme le montre Martin (s.d. : 35), le mot pûshî signifiera « embarque » ou « embarque-moi » selon que la voyelle [i] se prononce avec un ton normal ou un ton montant.

L'accent

Exactement comme en français, l'accent tonique en montagnais porte sur la dernière syllabe d'un mot, d'un groupe de mots ou d'une phrase.

L'orthographe

Les différences de prononciation existant d'une communauté à l'autre ont créé à la longue une certaine disparité dans l'orthographe. Parallèlement aux différentes prononciations dialectales explicables par l'isolement initial des communautés sur un vaste territoire, les variations notées dans l'orthographe sont aussi dues, d'une part, au fait que les premières personnes qui ont commencé à écrire le montagnais ont d'abord cherché à représenter la prononciation exacte des mots tels qu'on les prononce dans la région dont ils décrivaient le parler spécifique et, d'autre part, au fait qu'ils n'ont pas toujours eu l'occasion de se concerter sur une façon uniforme de transcrire les mêmes sons. Cependant, Drapeau et Mailhot (1989) ont récemment produit un guide pratique d'orthographe montagnaise où la plupart des problèmes orthographiques sont soumis à un effort de standardisation. Il va sans dire que cette standardisation est rendue nécessaire par la production de plus en plus abondante d'écrits appelés à être utilisés dans l'ensemble des communautés.

Il est à noter que, dans l'orthographe standardisée, la longueur des voyelles n'est pas notée. Dans le reste de ce chapitre, et à des fins de précision linguistique, je signalerai cependant les voyelles longues au moyen de l'accent circonflexe.

La morphologie

La morphologie du montagnais se divise, comme je l'ai dit plus haut, entre la morphologie dérivationnelle ou lexicale, la morphologie flexionnelle ou grammaticale et la composition. Dans les deux premières catégories, on retrouve des morphèmes préfixés et des morphèmes suffixés. Jusqu'ici, cela ne diffère en rien du français. Cependant, selon la terminologie de la grammaire traditionnelle, qui a bien sûr été créée pour les besoins de la description des langues indo-européennes, les morphèmes du montagnais ne sont pas toujours faciles à classer. Dans une perspective où l'on décrit la grammaire comme l'ensemble des unités qui sont d'usage obligatoire dans une langue et le lexique comme l'ensemble des unités qui sont d'usage optionnel, on se rend compte qu'il existe en montagnais une catégorie d'affixes qui pourraient, selon les points de vue, être classés comme morphèmes dérivationnels parce qu'ils servent à construire des unités lexicales mais qui, par ailleurs, relèvent aussi de la grammaire parce qu'ils servent nettement à marquer un accord de sens entre le verbe et certains de ses compléments ouvertement exprimés. Ces morphèmes sont en quelque sorte des hybrides entre le lexique et la grammaire.

Je décrirai, dans l'ordre, la morphologie lexicale du montagnais, les morphèmes hybrides, les procédés morphologiques mis à l'oeuvre dans la création des mots nouveaux et, enfin, la morphologie grammaticale.

La morphologie lexicale

Dans la formation de ses mots, le montagnais utilise, comme la majorité des langues du monde, des préfixes et des suffixes. Ces différents affixes peuvent non seulement modifier le sens des mots sur lesquels ils agissent, mais aussi modifier ou non l'appartenance d'un mot à une classe. Par exemple, les morphèmes lexicaux peuvent transformer :

— des noms en d'autres noms (substantivation dénominale)
— des verbes en d'autres verbes (verbalisation déverbale)
— des verbes en noms (verbalisation dénominale)
— des noms en verbes (substantivation déverbale)


Comme beaucoup d'autres langues, le montagnais peut construire des mots par recours à la composition, c'est-à-dire en associant deux mots ou un mot et un radical de mot. Voyons comment toutes ces opérations s'effectuent.

Les suffixes

Prenons par exemple un substantif de base, le mot nâpeu qui signifie « homme » auquel nous voulons ajouter l'idée de « petit ». Nous pouvons le faire en additionnant au mot de base le suffixe diminutif -ss, ce qui donnera nâpess, signifiant « jeune garçon ». De la même façon, on peut former ishkuess, « jeune fille », à partir de ishkueu, « femme ». Cela ne diffère en rien du français où l'on forme « fillette » à partir de « fille » par addition d'un suffixe diminutif.

Les préfixes

À l'inverse, on peut aussi modifier le sens d'un mot en ajoutant un préfixe. Par exemple, si l'on ajoute au mot nâpeu le préfixe augmentatif mishta-, on obtiendra le mot Mishtâpeu avec majuscule et signifiant, selon le lexique McNulty-Basile, « personnage légendaire », « géant » ou « âme ». On peut aussi obtenir, selon le lexique Maillot et Lescop, mishta-nâpeu, signifiant tout simplement « grand homme ». En cela non plus le montagnais ne diffère en rien du français où l'on trouve, avec majuscule, le Surhomme « personnage légendaire des bandes dessinées » et un surhomme, signifiant « grand homme », « homme très fort »2.

Affixes et changements de classe

Les exemples proposés pour les suffixes et les préfixes ont illustré les cas où la morphologie permet de dériver des noms à partir de noms. Cette morphologie permet de façon similaire de dériver des verbes à partir de verbes. Ainsi, à partir du verbe âuatâu « il le transporte », on peut dériver le verbe âuatauâshu « il transporte ses bagages ».

Certains suffixes permettent par contre de créer des verbes à partir des noms. Par exemple, si on ajoute au nom apuî « aviron », « rame », le suffixe verbal -tsheu, on obtient le verbe apuîtsheu « il fait des rames ». Cela ressemble fort au procédé français qui dérive à partir du nom « guerre » le verbe « guerroyer », faire la guerre.

À la différence du français, le montagnais ne possède pas de verbe correspondant à l'usage du verbe « être » comme verbe copule ou comme verbe prédicatif. Lorsqu'il y a lieu, par exemple, d'énoncer en montagnais l'équivalent de ce qui s'énonce en français par « c'est une femme », c'est à l'aide du suffixe verbal ajouté à un nom qu'on rendra la même idée. Le nom ishkueu « femme » auquel on ajoute le suffixe verbal , dénotant l'idée d'existence, deviendra le verbe ishkueû, signifiant « elle est femme » ou « c'est une femme ».

La suffixation permet également d'obtenir un nom à partir d'un verbe. Par exemple, à partir du verbe nîkamu « il chante », on peut former nîkamûn « chant  » ou encore à partir de aimu « il parle », on peut former aimûn « parole ». On peut aussi, à l'aide d'un préfixe, transformer un verbe en nom. Ainsi le préfixe kâ- transformera le verbe pimipalitau « il fait fonctionner quelque chose » en kâpimipalitâsht « chauffeur, conducteur ».

Les mots composés

Comme je l'ai signalé dans l'introduction, le montagnais, à l'instar de la majorité des langues, peut aussi former un mot à partir de deux autres mots. Ces noms composés sont formés à partir de mots déjà existants qui peuvent être des radicaux libres (mots pouvant apparaître seuls ailleurs dans la langue et être suivis de flexions) ou de racines (mots ne pouvant apparaître seuls dans la langue ni être suivis immédiatement de flexions). Ils sont constitués d'un nom « constituant la tête lexicale de la construction auquel on préfixe un autre nom, un verbe, une particule ou encore un modifieur » (Drapeau, 1979 : 42). Les noms, les verbes et les particules appartiennent à la classe des radicaux libres tandis que les modifieurs sont des racines (formes liées).

En ce qui concerne les radicaux libres, comparativement au français qui a formé les mots « cheval-vapeur » ou « bien-être », par exemple, le montagnais a formé à partir des mots nipi « eau » et kûkûsh « cochon » le mot nipîu-kûkûsh « hippopotame » ou encore, à partir des mots mitâshiâpi et assikumân, le mot mitâshiâpîu-assikumân « aiguille à tricoter ». Dans les deux langues on voit que, dans le processus de composition, les mots ont gardé leur forme originale et peuvent, en dehors de la composition, se retrouver seuls ailleurs dans le lexique. On notera qu'en montagnais il existe une règle qui provoque l'apparition d'un -u- dit « de composition », lorsque le dernier élément du premier radical est une voyelle. L'insertion de ce -u- a pour effet d'allonger la voyelle si elle est brève (Drapeau, 1979 : 47).

Par contre, on retrouve en montagnais comme en français des mots composés dont chaque partie ne peut pas se retrouver à l'état libre dans la langue. C'est le cas, par exemple, des formes liées, ou racines. Je reprendrai comme exemples les mots cités par Drapeau (1979 : 43).

(3a) Tshishe-Manitû « grand » + « esprit » Dieu
(3b) Milu-Manitû « bon » + « esprit » Esprit saint
(3c) Matshi-Manitû « mauvais » + « esprit » Lucifer


Classes de radicaux et d'affixes

Les racines

En ce qui concerne les radicaux liés du montagnais, il existe une façon de les classer qui rend compte de leur comportement particulier. Une première classe de radicaux est appelée « racine ». Cela signifie que, dans la formation d'un mot, ce radical a la possibilité d'apparaître en première position. Ainsi, le radical ishkue- a la capacité d'apparaître en début de mot et de supporter tout autre élément qui viendra à la suite, comme dans la série ishkueiâpush « lièvre femelle », ishkuemisku, « castor femelle », ishkuemesh « poisson femelle ».

Les suffixes

Par ailleurs, à ce radical initial correspond un autre type d'unités radicales qu'on appelle « non initiales » et qui ne peuvent apparaître qu'après le radical initial du mot. Ainsi, au radical initial mîtshuâp- « maison » correspond un radical non initial, de sens équivalent, -tshuâp- comme dans le mot shûniâutshuâp où le radical initial shûniâu- « argent » est suivi du radical non initial -tshuâp- pour donner le composé signifiant « banque ». Les radicaux initiaux n'ont pas tous un équivalent non initial et l'inverse est également vrai : les radicaux non initiaux n'ont pas tous un équivalent initial.

Les médianes

Un autre type d'unités servant à former les mots est ce qu'on appelle les « médianes ». Par médiane on entend cette catégorie d'unités suffixées qui ne peuvent apparaître, en principe, qu'entre un radical initial et un suffixe final. Parmi ces médianes on retrouve, entre autres, les affixes indiquant les parties du corps. Ces médianes se retrouvent souvent dans les verbes, comme dans la série suivante où -n- « avec les mains » et -sk- « avec les pieds » donnent respectivement pâkânam « il crève quelque chose avec les mains » et pâkâshkam « il crève quelque chose avec les pieds, le corps ».

Les « classificateurs » sont un autre ensemble d'affixes médians qui servent à la construction des mots et qui relèvent en ce sens de la morphologie lexicale. Ils indiquent par exemple la sorte d'instrument avec lequel on agit, la forme ou la substance, etc. Ces classificateurs expriment ainsi, lorsqu'ils se retrouvent dans les verbes, un accord sémantique entre ces verbes et leurs différents sujets et compléments. Voici la liste de quelques classificateurs :

(4) -âshku- en bois
-pishk- minéral
-apek- filiforme
-ek- étalé
-ikam- liquide


Prenons comme exemple de fonctionnement des classificateurs la racine de base shîpekû « c'est vert ». La forme du verbe variera selon que le sujet du verbe est filiforme, minéral, long, en bois, étalé, etc. Autrement dit, on ne peut utiliser la même forme du verbe « est vert » pour un lacet, un gobelet de métal, des skis ou un couvre-lit. Pour chacun de ces sujets, on obtient respectivement les formes suivantes du verbe :

(5) [le lacet] est vert shîpekuâpekan
[le gobelet (de métal )] est vert shîpekuâpishkau
[le ski] est vert shîpekuâshkuan
[le gazon] est vert shîpekuekan


ou encore :

(6) il plie quelque chose de filiforme en deux napueiapetshenam
il plie quelque chose d'étalé en deux napuekaim


Les finales

Ces affixes sont les éléments qui constituent le dernier élément du radical immédiatement avant les flexions. Ce sont eux qui déterminent la partie du discours à laquelle le mot appartiendra. Il faut distinguer à cet égard les finales nominales et les finales verbales. Ces suffixes sont en quantité telle qu'on ne pourrait ici les énumérer tous. Contentons-nous de dire que chaque suffixe apporte avec lui une idée caractéristique de la classe d'objets à laquelle il s'associe.

Parmi les suffixes nominaux, par exemple, le suffixe -un indiquera un nom d'action, comme dans nîkamûn « chant » ou aimûn « parole », le suffixe -kan indiquera un instrument, comme dans mashinaikan « crayon », tipashkunikan « verge en bois » (pour mesurer).

Les suffixes verbaux, pour leur part, exprimeront diverses notions pertinentes à la catégorie grammaticale du verbe. Par exemple, le genre animé ou inanimé de l'objet ou du sujet, l'idée d'existence, le caractère transitif, intransitif, réciproque ou réfléchi du procès, etc.

Les néologismes

Tant qu'une culture est en position forte, elle a la capacité d'absorber les réalités nouvelles qui se présentent à elle et de traduire ces réalités dans les termes et selon les mécanismes de sa propre langue, en créant des mots nouveaux. Comme toute autre langue, le montagnais a lui aussi à sa disposition un éventail de moyens pour exprimer les innombrables réalités auxquelles ses locuteurs ont eu à faire face surtout depuis leur acculturation par les Européens. Nous verrons que les procédés néologiques du montagnais sont non seulement diversifiés, mais que les mots nouveaux qui en résultent témoignent souvent, et de façon fort évocatrice, de l'importance du choc culturel auquel cette société a été soumise.

Les principaux procédés auxquels la langue montagnaise a eu recours jusqu'ici dans la création de néologismes sont, d'une part, les moyens habituels de formation des mots tels que nous les avons vus dans la section portant sur la morphologie. Je donnerai ci-après des exemples d'utilisation de ces processus dans la création néologique proprement dite. D'autre part, la langue a aussi recours à d'autres processus tels que la périphrase, l'emprunt direct et le changement de sens. Voyons d'abord les néologismes nés des processus morphologiques habituels dans la formation des mots montagnais pour ensuite examiner ceux qui résultent des seconds types de processus.

Néologie par formation traditionnelle de mots

Pour illustrer cette section, il suffira d'un exemple, celui des néologismes dérivés par suffixation et préfixation du verbe pâshtâitu « il commet une faute grave ». Ce mot est tiré du dictionnaire Drapeau, où on trouve également pâshtâ-tûtam avec le même sens. Dans cet ouvrage, on trouve aussi en entrée la nominalisation pâshtâitûn « péché » à côté de pâshtâielitam « il commet un péché en pensée ». Face au besoin d'exprimer une réalité introduite très tôt par les premiers missionnaires, les Montagnais ont donc nominalisé le verbe pâhtâitu exprimant l'idée de « faute ». Cela a donné le nom pâhtâiitûn, signifiant « péché ». Puis, comme les péchés ne sont pas tous d'égale importance, il a fallu exprimer cette différence et c'est ainsi que, dans le lexique McNulty-Basile, on trouve un mot formé au moyen du suffixe diminutif -ss qui a créé pâshtâitûniss « péché véniel ». Dans la même veine on a exprimé au moyen du préfixe augmentatif mishta- le concept de « péché mortel », ce qui a donné mishtapâhtâitûn.

Dans un domaine beaucoup plus concret, celui de la nourriture, le choc culturel est flagrant lorsqu'on considère les mots composés suivants (tirés du lexique McNulty-Basile mais remis en orthographe standardisée) qui constituent également des néologismes :

(7a) auâssîss bébé + mei
excréments
auâssmeish moutarde
(7b) âpikûshîsh souris + mei âpikûsshishi-
meish
riz
(7c) shitâku mouffette + shu sentir shikakussu oignon


La périphrase

Nous avons vu que le verbe montagnais a la capacité d'exprimer une quantité de sens égale à celui d'une phrase simple en français. Dans le cas où de tels verbes sont nominalisés par l'addition du préfixe kâ-, on aura affaire à un mot qui constitue une sorte de périphrase. Par exemple, la forme conjuguée du verbe makuneu « il le serre avec la main », « il l'attrape » donne kâ-mâkunauesht « policier », littéralement « un qui les attrape ». Le même procédé a donné, d'abord à partir du nom uâshtenitamâkan « lumière », le verbe uâshtentipmântsheu (McNulty-Basile) « il fait de la lumière » puis la périphrase kâ-uâshtentipmântshet « un qui fabrique de la lumière », c'est-à-dire un électricien.

L'emprunt direct

Évidemment, le recours à la périphrase tend à produire, comme dans l'exemple précédent, des mots plutôt longs. Lorsque c'est le cas, il arrive que, pour exprimer la même chose, on recoure plus volontiers à l'emprunt direct, c'est-à-dire que l'on choisisse d'utiliser un mot fourni par une autre langue. Ainsi, dans la langue montagnaise, on a pu d'abord produire la périphrase mishtatshishkutamâtsheutshuâp où l'on retrouve les composantes suivantes :

(8) mishta- grand
tshishkutamâtsheu il/elle enseigne
-tshuâp maison


Le sens de cette périphrase est « grande maison où l'on enseigne », c'est-à-dire « université ». Mais, étant donné la longueur de ce mot, certains locuteurs montagnais utilisent couramment à sa place un mot directement emprunté au français, qu'ils ont cependant adapté au système phonétique de leur langue. Dans l'oeuvre d'Antane Kapesh, on trouve, à la place de mishtatshishkutamâtsheutshuâp, le mot ninipassité. On reconnaît aussi dans ce mot le nom français « université » avec la présence de l'article défini du français. Jusqu'à très récemment, l'emprunt direct du montagnais au français incluait généralement l'article défini. Ce phénomène a donné la série de mots suivants :

(9) nâpien bière
nânuâ loi
napatât patate
napanân banane
nâshiet assiette
nekâutû gâteau
neshu chou


Ce mécanisme économique d'emprunt est le même qui agit en français lorsque, par exemple, au lieu de « traîneau-fait-de-planches-minces-recourbées-à-l'avant », on dit tout simplement « toboggan », provenant du mot utâpâkan « traîneau » emprunté directement aux langues algonquiennes.

Le changement de sens

Pour signifier une nouvelle réalité, on peut utiliser un mot de sa propre langue qui a un certain rapport avec cette nouvelle réalité. Ainsi, le mot montagnais uhtikuan, qui exprimait à l'origine « sa tête », en est venu à exprimer le sens de « timbre »; le mot utâpâkan, qui signifie au départ « traîneau », a pris maintenant le sens de « véhicule », « auto ».

La morphologie grammaticale

Certaines catégories grammaticales du montagnais, c'est-à-dire celles qui sont exprimées par une morphologie obligatoire, ne diffèrent en général pas beaucoup des catégories que l'on retrouve dans les langues qui nous sont plus connues. On retrouve ainsi dans le nom les catégories du genre et du nombre; dans le verbe, on note les catégories de la personne, du genre et du nombre, du temps et du mode.

En plus de ces catégories grammaticales comparables à celles de nos langues, le montagnais, comme la plupart des langues algonquiennes, possède d'autres catégories, s'appliquant soit au nom, soit au verbe et qui le distinguent des langues plus connues de nous. Il s'agit pour les verbes de la transitivité, de la direction et des ordres. Pour les noms, nous retrouvons la catégorie du locatif et, enfin, pour les noms et les verbes, la catégorie obviation.

Examinons d'abord les catégories qui nous sont plus familières pour nous arrêter ensuite aux autres.

Le genre

En montagnais, la catégorie du genre ne se divise pas, comme en français, entre le masculin et le féminin. Le genre montagnais se répartit plutôt, comme en anglais, entre l'animé (a.) et l'inanimé (i.). Comme en français, le genre montagnais est, la plupart du temps, arbitraire. Si les noms d'êtres humains et d'animaux sont de genre animé, pour le reste on ne voit pas toujours ce qui motive l'appartenance d'un nom à un genre. Ainsi, âtshikûiân « sac pour transporter les bébés » et ashtish « mitaine » sont de genre animé alors que mûkumân « couteau » et mitâsh « chaussette » sont du genre inanimé.

Comme en français également, on ne distingue pas à la seule forme de sa terminaison à quel genre un mot appartient. Par exemple, mashinaikan « livre », « lettre » est de genre inanimé, alors que maikan « loup » est de genre animé, ûsh « canot » est inanimé tandis que mûsh « orignal » est animé.

La seule façon de vérifier le genre d'un mot est dans la façon dont ce mot s'accorde avec un autre mot de la phrase, avec un verbe par exemple. En montagnais, en effet, les verbes s'accordent en genre avec leur sujet et avec leur objet, et la forme des verbes animés et inanimés diffère, de telle sorte que, par la forme d'un verbe, on peut connaître le genre du sujet et de l'objet. Cela est illustré dans la série d'exemples suivants :

(10) uâpinuâu mashinaikan
il est gris-INANIMÉ livre (i.)
c'est un livre gris
(11) uâpinushîu maikan
il est gris-ANIMÉ loup (a.)
c'est un loup gris
(12) nuâpmâu maikan
je vois-ANIMÉ loup (a.)
je vois un loup
(13) nuâpaten mashinaikan
je vois-INANIMÉ livre (i.)
je vois un livre


Une autre façon de connaître le genre d'un mot est sa forme plurielle. En effet, bien que rien ne distingue le genre d'un mot au singulier, l'animé et l'inanimé diffèrent au pluriel.

(14) pîshâkaniâpîa (i.) cordes
apuîat (a.) rames


Le nombre

La catégorie du nombre se répartit entre le singulier et le pluriel. Comme on l'a vu dans l'exemple précédent, le pluriel des noms s'exprime en ajoutant -a aux noms de genre inanimé et -at aux animés.

Le verbe, quant à lui, s'accorde en nombre avec son sujet et avec son objet, lorsque celui-ci est exprimé. Cela augmente bien entendu le nombre possible de formes du verbe. Voici, par exemple, comment on peut conjuguer la première personne du verbe « voir », au présent de l'indicatif et à l'ordre indépendant, lorsque l'objet est de genre animé :

(15) nuâpmâu je le vois
nuâpmâuat je les vois
nuâpmânân nous le voyons
nuâpmânânat nous les voyons


La possession

Contrairement au français où la possession est indiquée par des déterminants possessifs (mon, ton, son, etc.), le concept de possession s'exprime en montagnais au moyen de préfixes accolés au nom de l'objet possédé, comme l'illustre la série suivante :

(16) mashinaikan livre
nimashinaikan mon livre
tshimashinaikan ton livre
umashinaikan son livre


Il existe plusieurs sous-règles pour la morphologie du possessif, dont je ne ferai pas état ici. Qu'il suffise de noter que certains mots, dits « termes de possession inaliénable », tels les termes de parenté, les parties du corps ne peuvent se présenter sans être pourvus d'un préfixe de possession. La forme possessive de certains noms requiert de plus l'addition du suffixe -(i)m.

(17) minûsh chat
niminûshim mon chat
tshiminûshim ton chat


Le locatif

Les noms et leurs déterminants, lorsqu'ils agissent comme compléments de lieu, sont pourvus d'un suffixe de locatif -it. Ainsi, mîtshuâp « table » donnera mîtshuâpit « sur la table » et tetapuâkan « chaise » donnera tetapuâkanit. Lorsqu'il suit une voyelle, le suffixe prend la forme -t comme dans nipî « eau » qui donne nipît « dans l'eau ».

La personne

Cette catégorie s'exprime, comme en français, dans le verbe. En montagnais, beaucoup plus de notions sont exprimées par des verbes qu'en français. C'est pourquoi beaucoup de mots que l'on classerait comme des noms dans d'autres langues sont fléchis comme des verbes en montagnais. Ces mots reçoivent donc la morphologie de la personne. Comparez, par exemple (tiré de Kapesh), le nom français « indien » qui est traduit par un verbe dans les deux phrases suivantes :

(18) Kie tshinuau e innuiek tshika tshishikashunau
Et vous indien-2PL. 2FUT. payer-2PL.
Et vous, Indiens, vous paierez.
(19) Ninan e inniuiak ninaskumanan
Nous indien-1PL. 1-remercier-1PL.
Nous, Indiens, le remercions.


Ces exemples permettent maintenant au lecteur d'analyser et de comprendre mieux le titre de deux chansons du groupe Kashtin, E uassiuian et E peikussian. Le premier titre a été traduit en français par Mon enfance et le second par Solitude. Cependant, ces titres ne peuvent pas correspondre à des noms en montagnais et doivent s'analyser comme suit :

(20) E uassiuian
enfant-1SING.
quand je suis enfant
(21) E peikussian
seul- 1SING.
quand je suis seul


Comme le français, le montagnais distingue entre la première, la deuxième et la troisième personne, au singulier et au pluriel. L'expression de la personne, au pluriel, offre en outre une distinction supplémentaire qu'on appelle « inclusif ». Cette distinction morphologique est un intermédiaire entre la première et la deuxième personne du pluriel et répartit le sens de la façon suivante :

(22) I PL. = nous (je + les personnes au nom de qui je parle)
I PL. INCL. = nous (je + vous, les personnes à qui je parle)
2 PL. = vous (vous, les personnes à qui je parle)


La distinction morphologique des personnes s'exprime dans le verbe au moyen de préfixes et de suffixes, et grâce à des pronoms personnels. Ces derniers ne sont cependant pas obligatoires et servent surtout à exprimer l'insistance. Étant donné toutes les possibilités d'accord du verbe (avec le genre et le nombre du sujet et de l'objet, et ce, aux différents modes et aux différents temps), il est impossible de donner ici des exemples de toutes les formes personnelles d'un verbe. Contentons-nous, à titre d'exemple, de donner la conjugaison du verbe « voir », au présent de l'indicatif actif (à l'« ordre » indépendant et dans la « direction » directe; ces deux catégories seront expliquées par la suite). La première colonne donne la conjugaison du verbe avec un complément de genre animé et la deuxième donne celle du même verbe avec un complément de genre inanimé.

(23) nuâpmâu nuâpaten je le vois
tshuâpmâu tshuâpaten tu le vois
uâpmeu uâpatam il le voit
nuâpmânân nuâpatenân nous le voyons
tshuâpmânân(u) tshuâpatenân(u) nous (incl.) le voyons
tshuâpmâuâu tshuâpatenâuvous le voyez
uâpmeuat uâpatamuatils le voient


Le temps

Les temps principaux du montagnais sont le passé et le futur. Toute action qui suit, immédiatement ou non, le moment de la parole est exprimée au futur, c'est-à-dire marquée d'un préverbe.

(24) nika uâpmâu je le verrai


Toute action qui a pris place dans une époque passée et qui est séparée explicitement du moment de la parole (par exemple, hier, il y a une heure, il y a cinq minutes) est marquée par un morphème de passé, dans les dialectes de la Basse-Côte-Nord tout au moins. Le fait que l'action soit terminée ou non n'est pas marqué formellement.

(25a) Question : Que fait-il (en ce moment)?
Réponse : Mîtshishu Il mange
(25b) Question : Que faisait-il quand tu es arrivé hier?
Réponse : Mîtshishûpan Il mangeait
(25c) Question : Qu'a-t-il fait quand tu es arrivé hier?
Réponse : Mîtshishûpan Il a mangé


Si le locuteur estime qu'une action passée a une conséquence ou un résultat dans le présent, il marquera le verbe exprimant cette action d'un morphème de parfait.

(26) Shâsh tshî mîtshishu
parfait il-mange
Il a mangé (= il n'a plus faim)


Le mode

En montagnais comme dans beaucoup de langues, le mode est une façon de marquer, par des morphèmes particuliers, le degré de vérité, de « fiabilité » que le locuteur assigne personnellement à l'information qu'il donne. Ces distinctions, marquées par des flexions verbales en montagnais, sont souvent exprimées par des périphrases en français. La liste suivante énumère les principaux modes3 du montagnais avec des exemples les illustrant et la traduction de ces exemples :

(27) indicatif âtusseu il travaille (j'en suis certain)
indirect âtussetak il travaille (j'en suis certain bien que je n'en sois pas témoin)
subjectif ka-âtusseua il me semble qu'il travaille
dubitatif âtussitshe il doit travailler
subjonctif âtusseti il se peut qu'il travaille


La transitivité

Les verbes du montagnais, comme on l'a vu plus haut, sont marqués d'un accord de genre et de nombre avec leur complément d'objet. En outre, leur forme va aussi différer selon qu'ils ont ou non un complément d'objet. C'est ce qu'on appelle la « transitivité ». Ainsi, selon le genre du sujet, la présence ou l'absence d'un objet exprimable à l'extérieur du verbe et le genre de cet objet, on pourra avoir quatre formes du même radical verbal. La série d'exemples suivants (tirée du dictionnaire Drapeau, 1991) illustre comment s'exprime la transitivité :

(28a) utâmitin (intransitif, sujet inanimé —> i.i.)
quelque chose cogne sur un objet, une surface
(28b) utâmishinu (intransitif, sujet animé —> a.i.)
il se frappe, se cogne contre un objet, une surface
(28c) utâmaim (transitif, objet inanimé —> t.i.)
il frappe quelque chose
(28d) utâmishimeu (transitif, objet animé —> t.a.)
il le frappe contre un objet, une surface


Si l'on combine cette série d'exemples illustrant la transitivité du verbe à une autre série (Drapeau, 1991) illustrant à nouveau les classificateurs, on est maintenant à même de constater la finesse et la précision de la langue montagnaise.

(29a) utâmikateshinu (a.i.) il se frappe la jambe
(29b) utâmikatueu (t.a.) il le frappe à la jambe
(29c) utâmikatikueshinu (a.i.) il se cogne le front
(29d) utâmikatikueueu (t.a.) il le frappe au front


L'obviation

L'obviation (obv.) est une catégorie grammaticale propre aux langues algonquiennes et elle s'exprime autant dans le verbe que dans le nom et ses déterminants. En ce qui concerne le sens, on peut décrire cette catégorie comme l'expression de la « prédominance » d'un actant de troisième personne sur un autre actant de troisième personne. En linguistique algonquienne, on se réfère également à cette catégorie avec le terme « quatrième personne ». Les termes anglais de proximation et de personal distance révèlent eux aussi de quelle sorte de notion il s'agit. Il convient cependant de prendre ces termes dans leur sens abstrait et non dans le sens de « distance physique ». L'actant qui est marqué comme « obviatisé » doit être perçu comme moins « saillant » dans le contexte où il apparaît que celui qui n'est pas obviatisé. Ce dernier, au contraire, apparaît par opposition comme mis en relief.

Peut-être l'obviation est-elle plus facile à comprendre si l'on examine d'abord sa fonction grammaticale et ses formes.

L'obviatif est marqué formellement dans le nom en ajoutant au radical un suffixe -a aux noms de genre animé et un suffixe -nu aux inanimés. Lorsque l'animé est obviatisé, on ne peut plus y faire la distinction entre singulier et pluriel. Par exemple, uâpameu mashkua signifiera tout autant « il voit un ours » que « il voit des ours ». Lorsque le sujet d'un verbe est obviatisé, l'accord se fait avec le verbe et l'obviatif est aussi marqué dans le verbe par différents morphèmes selon le mode et le temps du verbe.

Dans une proposition où il y a deux troisièmes personnes, par exemple « l'enfant voit le lièvre », une de ces troisièmes personnes devra obligatoirement être présentée comme obviatisée, c'est-à-dire comme « éloignée mentalement », alors que l'autre, celle qui n'est pas marquée par un morphème d'obviatif, paraîtra, par contraste, plus visible, plus importante dans la trame du récit. En général, le personnage-sujet est considéré comme plus important, et le personnage-objet, comme moins important. Mais cette importance accordée aux participants relève avant tout du narrateur : il a toute liberté, selon ce qu'il veut mettre en évidence, de marquer l'objet comme prédominant et le sujet comme « éloigné ». Les exemples suivants, tirés de McNulty (1971), illustrent le phénomène :

(30) Kue nâtshât ntshent auâssat nenua uâpuha.
et ils-vont-le-voir les enfants le-OBV. lièvre-OBV.


Et les enfants vont voir le lièvre (McNulty et Basile, s.d.)

Dans ce cas, les enfants et ce qu'ils font, ou ce qu'ils feront par la suite, sont considérés comme plus importants dans le déroulement du récit. Par contre, dans le cas suivant, c'est le lièvre qui est présenté comme plus important, même s'il est en position d'objet du verbe :

(31) Minuât kue itukut nenua nâpessa : [...]
À nouveau et dire-3 OBV.—>3SING. les-OBV. garçons-OBV.


Et à nouveau les garçons lui disent : [...] (McNulty et Basile, s.d.)

La direction ou la hiérarchie des personnes

Le montagnais ne connaît pas, à proprement parler, de voix passive. Il possède cependant une catégorie grammaticale appelée la « direction » ou la « hiérarchie personnelle », et qui sert à exprimer les relations interpersonnelles souvent exprimées par la voix passive dans d'autres langues.

Le terme « hiérarchie personnelle » signifie qu'en montagnais il existe une préséance de certaines personnes sur d'autres et que cette préséance s'exprime morphologiquement. Prenons le cas où « je » et « tu » sont en interrelation, comme en français dans « je te vois » ou « tu me vois ». En montagnais, peu importe qui agit sur qui, il faut obligatoirement exprimer le « tu » en premier. Autrement dit, dans l'expression des relations interpersonnelles, « tu » a toujours préséance sur « je ».

(32) Tshi-uâpam-in
2 - voir - 1SING.
tu me vois


Cet exemple exprime une relation directe de « toi » sur « moi ». Ceci est permis par la grammaire de la hiérarchie personnelle où « tu » a la possibilité d'agir sur « je ». Cependant, comme selon cette hiérarchie il n'y a pas de possibilité d'exprimer directement l'action de « je » sur « tu », la seule façon d'exprimer une relation où « je » est le sujet réel de l'action posée sur « tu » est d'indiquer une inversion du processus, inversion qui sera marquée formellement par un morphème appelé inversif (inv.).

(33) Tshi-uâpam-it-in
2 - voir-INV. - 1SING.
tu es vu par moi (= je te vois)


Cela est beaucoup plus qu'une formule de politesse, puisqu'il n'y a pas d'autre façon d'exprimer la chose. Il en va de même dans le cas des relations entre « je » ou « tu » et « il ». La première et la deuxième personne ont toujours préséance sur la troisième. On peut exprimer directement :

(34) ni-uâpamâu et tshi-uâpamâu
1 - voir/3SING. 2 - voir/3SING.
je le vois tu le vois


Mais pour dire « il me voit » ou « il te voit », on est obligé d'utiliser un morphème inversif de troisième personne, comme dans l'exemple suivant :

(35) ni-uâpam-iku ou et tshi-uâpam-iku
1 - voir- inv./3SING. 2 - voir- inv./3SING.
je suis vu par lui tu es vu par lui
(= il me voit) (= il te voit)


Les préverbes

Les préverbes constituent une catégorie d'affixes se préfixant immédiatement au radical du verbe. Lorsqu'un préfixe personnel doit être appliqué, le préverbe se place entre le préfixe personnel et le radical, comme dans ni-mishta-mitshishun « je mange beaucoup ». Le sens des préverbes va du concret à l'abstrait, comme dans la liste suivante: matshi- « mauvais », minu- « bon », mishta- « beaucoup/gros », nîtâu- « savoir », ka- « futur », pâ- « devoir », uî- « vouloir », etc. Il va sans dire que les préverbes ayant un sens concret jouent plutôt un rôle dans la dérivation lexicale alors que ceux ayant un sens abstrait sont surtout utilisés comme constituants de la morphologie grammaticale et servent à exprimer les modalités comme le vouloir, le devoir, le pouvoir, etc.

Les ordres

Les « ordres » sont aussi une catégorie grammaticale propre aux langues algonquiennes. Cette catégorie s'exprime exclusivement dans le verbe, bien que son emploi puisse avoir une influence sur les autres parties du discours.

Comme le rôle de l'obviation était d'indiquer l'importance d'un participant, le rôle des ordres est d'indiquer celle qui est accordée à une action ou à un événement dans le déroulement global d'un récit. La langue montagnaise offre ainsi deux séries de morphèmes particuliers, l'« indépendant » et le « conjonctif », permettant de distinguer l'importance des événements dans un discours ou un récit. Voici un exemple des différentes formes que peut prendre un verbe, selon qu'il se présente à l'indépendant ou à l'une des deux subdivisions du conjonctif, c'est-à-dire le conjonctif simple ou la forme changée :

(36) Indépendant nuâpamâu je le vois
tshuâpamâu tu le vois
uâpameu il le voit
Conjonctif simple uâpamak je le vois
uâpamat tu le vois
uâpemât il le voit
Forme changée uiâpamak je le vois
uiâpamat tu le vois
uiâpamât il le voit


L'indépendant se distingue du conjonctif par la forme que prennent les marques personnelles. On voit que l'indépendant est marqué par des désinences personnelles en plus d'un préfixe personnel à la première et à la deuxième personne. Au conjonctif et à la forme changée, il n'y a pas de préfixe. Par contre, les désinences diffèrent d'une personne à l'autre et ce, à toutes les personnes. Enfin, la forme changée se distingue du conjonctif simple par une altération de la voyelle de la première syllabe du radical. Ces exemples, isolés de tout contexte, ne disent pas grand-chose sur la différence de sens que les ordres produisent dans la totalité d'un discours. Pour mieux les comprendre, essayons d'abord de saisir leur fonction pour ensuite les regarder à l'oeuvre dans un petit texte.

L'ordre indépendant indiquera que le verbe pourvu de ce morphème exprime une situation considérée comme faisant partie du « fond de scène » de la narration. En général, on trouve à la forme indépendante, dans les récits et discours montagnais, les verbes exprimant les préliminaires du récit, le lieu, l'époque, les verbes signalant l'existence des personnages, citant leur nom et leurs caractéristiques fondamentales, etc. Dans la suite, les verbes à l'indépendant viendront, à intervalle régulier, étoffer le récit de détails explicatifs sur les agirs et l'attitude des personnages, sur leurs réflexions et leurs états d'âme, etc.

Les morphèmes d'ordre conjonctif, quant à eux, indiquent que les verbes ainsi marqués expriment les événements réels et les événements marquants du récit, ceux qui sont considérés comme importants par le narrateur (et qui doivent l'être aussi par les auditeurs). Les fonctions des deux formes du conjonctif se répartissent comme suit :

  • La forme changée sert à mettre en relief l'entrée en action des personnages, les événements déclencheurs des actions réelles ou les situations qui annoncent les événements fondamentaux du récit, autrement dit tout ce qui constitue un facteur de changement dans l'ordre connu des choses.

  • Le conjonctif simple, pour sa part, exprimera les événements fondamentaux, c'est-à-dire ceux qui constituent, dans l'ordre de leur déroulement réel, les faits et agirs des personnages.

Autrement dit, l'indépendant constitue le fond de scène, le décor esquissé par le narrateur, tandis que le conjonctif projette à l'avant-plan du récit les acteurs et leur agir.

Voyons maintenant la traduction française d'une portion d'un récit (McNulty et Basile, s.d.) illustrant la façon dont s'articulent les ordres du montagnais. La version originale montagnaise se trouve à l'annexe A de ce chapitre.

(37) Conjonctif Forme changée Indépendant
1. Autrefois, jadis, il n'y avait ni feu ni filet.
2. C'est alors que le Mehapuh part pour voir comment on faisait du feu et comment on fabriquait des filets
3. Et Mehapuh court jusqu'à la mer.
4. Rendu là cependant...
5. Que faire?
Il sait nager, mais il ne peut pas traverser, car la mer est trop large.
6. Ensuite il appelle des baleines : « Alignez-vous baleines, je veux traverser la mer! »
7. Alors vraiment viennent s'aligner des baleines,
8. et ensuite il saute de l'une à l'autre Mehapuh.


On voit que la phrase 1, dont le verbe est à l'indépendant, sert à introduire l'époque et l'état du monde dans lequel va se dérouler le récit. La phrase 2, à la forme changée, met en cause l'événement qui fait démarrer l'action réelle : Mehapuh décide de partir à la recherche du feu et des filets de pêche. Puis, avec la phrase 3, l'action réelle commence : Mehapuh part en courant vers la mer. En 4, on signale un obstacle qui va encore une fois amener (= forme changée) un changement dans le cours des choses. La phrase 5 vient nous donner des détails (= indépendant) sur la nature de cet obstacle. À la phrase 6, l'action réelle reprend mais la phrase 7 amène un nouveau changement dans l'état du monde où se déroule ce récit. Ce nouvel état des choses marque le début d'une nouvelle séquence d'événements énoncés en 8 : il se met à sauter de l'une à l'autre.

Les parties du discours

Nous avons jusqu'ici vu assez en détail les parties du discours que sont le nom et le verbe. Bien que la richesse de leur morphologie justifie à elle seule que nous y revenions, la dimension de ce chapitre ne le permet pas. Nous passerons donc aux autres parties du discours mentionnées en introduction, c'est-à-dire les adverbes, les pronoms personnels et les déterminants (articles, démonstratifs et numéraux), les conjonctions, les prépositions et les mots interrogatifs. Le lecteur se demandera, à juste titre, pourquoi il n'est pas fait mention des adjectifs. La réponse est très simple : le montagnais ne possède pas une telle catégorie. Comment la langue exprime-t-elle ce qui dans nos langues est exprimé de cette façon? La réponse est aussi simple : par des verbes intransitifs.

(38) Uâpîshiu uâpush
blanc-3SING. lièvre
C'est un lièvre blanc. / Le lièvre est blanc.


Les adverbes et prépositions

Il existe en montagnais une série de mots invariables dont la classification n'est pas facile à établir avec clarté. Même en français, la classification de locutions telles que « au-delà » et « par-delà » est loin d'être rigoureuse. Grevisse, par exemple, classe « au-delà » comme locution adverbiale et « par-delà » comme locution prépositive. Cela indique que la distinction adverbe/préposition n'est pas évidente. Les linguistes et grammairiens du montagnais n'ont pas jusqu'ici semblé vouloir s'aventurer très loin dans ce sentier tortueux. La tentative la plus exhaustive se trouve chez Martin (s.d. : 244ss.), qui fait face au même problème que Grevisse. C'est ainsi qu'il classe natamiht « en amont » à la fois comme adverbe et comme préposition. Il a cependant la prudence d'ajouter que la plupart des prépositions qu'il énumère sont au départ des adverbes.

Qu'il suffise de distinguer ici les mots montagnais qui servent à modifier des verbes ou des propositions, tels que shash « déjà », anûtshîsh « maintenant », nânitam « souvent », classés comme adverbes et les mots qui servent à lier verbes et compléments de lieu tels que tâkut « sur », shîpâ « sous » et nîkân « devant », classés comme prépositions. Ces dernières introduisent généralement des noms pourvus d'un suffixe locatif.

Il convient de noter que de nombreux adverbes du français sont exprimés en montagnais par des verbes. Ainsi, des adverbes tels que « ce soir » ou « aujourd'hui » sont traduits en montagnais respectivement par les verbes inanimés intransitifs utâkussit et kâshitât.

Les pronoms personnels

L'expression des pronoms personnels n'est pas obligatoire en montagnais (comme je l'ai mentionné plus haut). En effet, la morphologie du verbe est suffisamment claire pour qu'on sache toujours quel en est le sujet. Les pronoms, lorsqu'ils sont exprimés, servent donc à mettre l'accent sur la personne à laquelle ils réfèrent.

Voici la liste de ces pronoms :

(39) nîn moi
tshîn toi
uîn lui
tshînân nous (inclusif)
nînân nous (exclusif)
tshînuâu vous
uînuâu eux


Les déterminants

Comme pour les adverbes et les prépositions, la distinction entre les démonstratifs et les articles est loin d'être claire en montagnais. Pour simplifier le problème, disons tout de suite que le montagnais ne possède pas d'article indéfini correspondant à « un, une, des » français. Pour ce qui est de l'article défini, il y a lieu de se poser la question de son existence (voir Cyr et Axelsson, 1987). Selon ces auteurs, le montagnais est pourvu d'un système élaboré d'articles définis. Ces articles tireraient leur origine du système des démonstratifs. Cela ne distinguerait en rien le montagnais des autres langues qui presque toutes ont tiré leurs articles d'anciens démonstratifs ayant perdu leur valeur démonstrative. Il en va ainsi, notamment, du français, où « le » et « la » proviennent des anciens démonstratifs latins ille et illa.

Les démonstratifs

Comme en français, on établit une distinction entre les démonstratifs proches « celui-ci », « ceux-ci » et les démonstratifs éloignés « celui-là », « ceux-là ». Les démonstratifs du montagnais établissent les distinctions suivantes :

(40) ce qui touche le locuteur (a)ue
à portée de la main ne/an
à portée de vue naui/nahi
hors de vue/disparu nana


Les formes données ci-dessus sont celles de l'animé singulier, utilisées dans le dialecte de Mingan-Natashquan. Ces formes varient légèrement d'un dialecte à l'autre, mais elles s'accordent toujours en genre, nombre et obviation avec le nom auquel elles se rapportent. Elles peuvent aussi servir de pronoms démonstratifs. Il est évident que les distances données en traduction sont approximatives et peuvent dépendre du contexte où les démonstratifs sont utilisés. Ainsi, la forme nana peut se rapporter aux êtres invisibles tels les morts et les êtres légendaires.

Les articles

L'emploi extrêmement fréquent des démonstratifs montagnais laisse à penser que ceux-ci sont devenus des articles définis, c'est-à-dire de simples indicateurs du statut défini des noms qu'ils accompagnent. Voici un texte tiré d'un conte montagnais (Dubé, 1986) propre à faire sentir l'usage des démonstratifs « en fonction d'article ou, si l'on veut d'articloïde, selon l'expression d'un francisant » (Serbat, 1980 : 104)4 :

(41) Ek ne assi kau ekue tshishishaukut pishum.
Alors la terre à-nouveau ensuite elle-est-chauffée-par-lui soleil.
Kau ekue minu uitsheututau nitshent neu nutin kie
à-nouveau et ils-sympathisèrent les quatre vents et
matinumitut nenu utshtshishiunnau tshetshi eka minuat
ils-égalisèrent les leurs-forces pour-que ne plus
matshipanit nite assit.
ça-bouge la-LOC terre-LOC


« Alors la terre put à nouveau se chauffer au soleil. Puis les quatre vents se remirent en amitié et ils égalisèrent [les] leurs forces pour qu'il n'y ait plus d'instabilité sur la terre. »

Les numéraux

Les chiffres de base en montagnais s'échelonnent de un à neuf :

(42) peiku kutuâsht
nîshu nîshuâsht
nisht nishnâush
neu peikushteu
patetat


Si on ajoute le suffixe -nnu aux quatre premiers chiffres et -tatunnu aux cinq derniers, on obtient les dizaines. Pour construire les centaines, on doit ajouter -(u)mitashimitunnu aux quatre premiers chiffres et -tatumitashumitunnu aux cinq derniers. Pour construire les milliers, il faut ajouter -tshishemitashimitunnu aux quatre premiers chiffres et -tatutshishemitashimitunnu aux cinq derniers. Avec des séries de suffixes, on peut construire par la suite tous les nombres possibles :

(43) peikunnu ashu peiku dix et un (onze)
nîshunnu ashu patetat vingt et cinq (vingt-cinq)
peikumitashimitunnutatutshemitashimitunnu cent mille


Cependant, dans le langage courant des Montagnais d'aujourd'hui, les numéraux ont de plus en plus tendance à être remplacés par les numéraux français. Par exemple :

(44) « Utin tshiâ, aine tan ne eshpish, au mois, le onze avril nitukut, le onze mars
ekue etat ne ka-teuâ, ehe, le onze mars [...]. »


(Corpus Drapeau, 1981)


La syntaxe

À première vue, l'ordre des mots paraît relativement libre en montagnais : on a l'impression que les mots peuvent se placer n'importe où dans la phrase. Ainsi, le sujet peut apparaître avant ou après le verbe et l'article défini peut paraître séparé du nom auquel il se rapporte par toute une proposition relative. Cependant, à l'examen, on se rend compte que ces phénomènes ne sont pas aléatoires et qu'il existe des règles de combinaisons des mots entre eux. Jusqu'ici, la syntaxe du montagnais n'a pas été beaucoup étudiée et c'est pourquoi je n'en présenterai que quelques règles sommaires à propos de l'ordre des constituants élémentaires tels que les constituants du groupe nominal ou du groupe verbal.

Sujet et objet

En général, une phrase avec un verbe à l'indépendant se présentera sous la forme sujet-verbe-objet, alors qu'une phrase avec verbe au conjonctif simple se présentera sous la forme verbe-sujet-objet. Cependant, il convient de préciser que cet ordre peut varier selon le statut de l'information dans la totalité du texte. Par exemple, l'ordre des constituants, sujets, verbes ou objets, pourra varier considérablement selon la nouveauté ou l'ancienneté que ces éléments apportent dans le discours ainsi que le caractère « retraçable » de l'information par l'auditeur.

Complément de nom

Un nom qui est complément d'un autre nom se présentera avant celui-ci.

(45) le chat de la fillette ne ishkuess uminûshima
la fillette son-chat


Adjectif numéral

Les adjectifs numéraux se placent avant le nom qu'ils déterminent.

(46) Patetat iskueuat
cinq femmes


La proposition subordonnée

Sauf pour les propositions relatives, qui sont en fait des modificateurs de nom, toutes les autres propositions subordonnées suivent la proposition principale qu'elles complètent.

La proposition relative

En général, la proposition relative suit aussi le nom auquel elle se rapporte.

(48) Ne ishkueu kâ tshiskutamuât nukussa ntaimîku utâkushît
La femme qui enseigne à mon fils m'a téléphoné hier soir.


Par contre, il arrive que l'on puisse dire :

(49) Ne ishkueu nukussa kâ tshiskutamuât ntaiamîku utâkushît
La femme mon fils qui enseigne à m'a téléphoné hier soir.


Il existe sans doute des raisons qui justifient l'un ou l'autre ordre des mots dans ces deux exemples. La différence pourrait tenir au fait que la première phrase est une relative déterminative et la seconde une relative appositive. Personne ne s'étant jusqu'ici penché sur la question, tenons-nous-en à ces conjectures.

La phrase négative

La particule de négation est placée devant le verbe. Si le verbe est au présent de l'ordre indépendant, la particule de négation est apu et le verbe nié prend la forme du conjonctif.

(50) nuâpamâu je le vois
apu uâpamak je ne le vois pas


Lorsque le verbe nié est au passé ou au futur, les morphèmes de temps s'exprimeront à la suite de la particule de négation.

(51) apu uht uâpmak je ne le voyais pas
apu tshika ut uâpamak je ne le verrai pas


Si le verbe nié était au départ déjà au conjonctif, alors la particule de négation sera eka.

(52) kue uâpamak et puis je le vois
kue eka uâpamak et puis je ne le vois pas


La phrase interrogative

Il existe deux manières de produire une interrogation en montagnais. D'abord, l'interrogation qui sollicite une réponse en oui ou non, et l'interrogation qui commence par un mot interrogatif.

La phrase interrogative en oui ou non

Cette forme d'interrogation, très simple, consiste à ajouter la particule -a au mot que l'on questionne. Si la question comporte un verbe, le verbe reste à l'indépendant.

(53) Mâni-â?
Est-ce Marie?
Tshuâpaten-â mîtshishuân?
Tu-vois-? table
Est-ce que tu vois une table?


La phrase interrogative avec mot interrogatif

Comme en français, cette forme d'interrogative est exigée, non pas lorsqu'on souhaite une simple confirmation ou infirmation d'un fait, mais lorsqu'on désire obtenir une information précise à propos de quelque chose. Ces phrases commencent toujours par un mot interrogatif du type : auen « qui, quoi » (animé), tshekuan « qui, quoi, pourquoi » (inanimé), tânite « où », tâtut « combien », etc.

Dans ce type de phrase, le mot interrogatif vient d'abord, puis le verbe, à la forme changée5, et ensuite, éventuellement, le sujet, si celui-ci est ouvertement exprimé.

(54) Tshekuan ûte etûtaman ?
quoi ici tu fais
Que fais-tu ici?


Le pronom interrogatif prend le genre et le nombre des entités à propos desquelles on interroge.

(55) Tshekuan ne? (la réponse attendue est un objet inanimé)
Qu'est-ce que c'est?
(56) Auen ne? (la réponse attendue est un objet animé)
Qu'est-ce que c'est?


La structure du discours et de l'information

Comme je l'ai indiqué à la section portant sur la morphologie des ordres, un locuteur peut, dans une certaine mesure, choisir l'ordre sous lequel il énoncera les événements. S'il souhaite indiquer à ses allocuteurs que tel événement joue un rôle prépondérant dans la suite de son récit, il mettra le verbe relatant cet événement à la forme changée.

(57) Eukuan eshku uet apashtakan esht ne matutishân.
C'est vraiment à cause de ça qu'on pratique encore la suerie.


(Bacon et Vincent, 1979)

Ici, le « ça » se rapporte aux paroles d'un certain Anglais qui aurait, dit-on, encouragé ouvertement les Montagnais à continuer de faire usage de la tente à suerie (équivalent du sauna et qui avait des vertus curatives évidentes). Fort de cette caution donné par l'Anglais, le narrateur montagnais va ensuite raconter comment les Montagnais pratiquent cet usage.

Par contre, si l'on souhaite, pour des raisons personnelles ou contextuelles, diminuer l'incidence de ce qu'on va dire, on met le verbe à l'indépendant, mode de l'arrière-plan ou, pour ainsi dire, de la mise en veilleuse.

(58) Mâte iat passe tshishenuat eshk mastutisheuat.
Ainsi de nos jours des vieux encore font suerie.


(Bacon et Vincent. 1979)

Ici, le locuteur donne cette information comme un simple exemple et non comme un fait important de son récit.

Enfin, les faits réels, importants, et dont il convient absolument de se souvenir, sont présentés au conjonctif. Par exemple, lorsqu'on cite les paroles de quelqu'un et qu'on veut réellement insister sur l'importance de ce qui est dit, on mettra le verbe « dire » au conjonctif. Dans l'exemple suivant, le verbe au conjonctif, en caractères gras, met en lumière l'importance des paroles citées, tandis que le second verbe « dire » sous la forme itanu, à l'indépendant, indique simplement que tout ce qui précède a été rapporté au narrateur, c'est-à-dire qu'il ne l'a pas entendu lui-même:

(59) Ekue itat : « Eukuan mestamenuakue nikan matutishân », itanu.
Et il lui dit : « Voilà que je me rends compte que c'est très bon la tente à suerie », dit-on.


Le montagnais est une langue qui répugne à l'usage du discours indirect. En français, par exemple, si quelqu'un vous fait savoir qu'un de ses amis lui a dit : « Je vais venir demain avec mon chien », vous pouvez rapporter cette information en y ajoutant du vôtre et dire à votre tour à quelqu'un d'autre : « Il a dit qu'il viendrait demain avec son excité de chien! » En montagnais, par contre, l'usage et le style exigent que l'on ne distorde pas ainsi l'information. C'est pourquoi il convient toujours de rapporter directement les paroles de quelqu'un, sans rien y changer et d'indiquer aussi fidèlement que possible la provenance de cette information. Dans un article traitant de cette notion du respect des sources de l'information, Drapeau (1985) rapporte l'exemple suivant :

(60) « Mâli nuî nâtshi uâpamâu », issishueu itâkanu, iteu ne nikâui
Marie je veux aller la voir dit-il dit-on dit la ma-mère
iteu ne Louise.
dit la Louise.
Louise a dit que que sa mère a dit qu'on dit de lui qu'il a dit qu'il voulait aller voir Marie.


Comme le résume Drapeau (1985 : 27-28) :

En somme, la personne qui rapporte évite de traiter les faits, d'abréger son récit, de modifier l'intégralité de la séquence des événements par des résumés ou des interprétations qui risqueraient d'altérer le sens des interactions. Le fait de privilégier ainsi le discours rapporté direct constituerait donc un moyen de ne pas distordre l'information, mais de la livrer dans son intégralité.

De telles considérations ne nécessitent aucune explication additionnelle et c'est sur ce point que se termine cette exploration de la grammaire du montagnais.

Conclusion

En guise de conclusion, résumons ce que fait obligatoirement un locuteur montagnais lorsqu'il utilise correctement sa langue maternelle. J'utilise ici la notion d'obligation pour bien signaler que ce que j'énumérerai par la suite fait partie de la grammaire du montagnais, c'est-à-dire de l'ensemble des règles obligatoires qui régissent l'usage de cette langue.

Faire une phrase correcte en montagnais présuppose que l'on sait d'abord produire des verbes. Et ces verbes contiendront une masse d'information si grande qu'ils pourront parfois arriver à contenir pratiquement tout le sens que renferme une phrase française ordinaire. C'est ainsi que le verbe montagnais bien formé devra indiquer s'il y a plus d'un participant dans l'événement signalé. Il devra aussi indiquer de quel genre sont les participants (animé ou inanimé) et combien il y en a (singulier, pluriel et, éventuellement, numéraux inclus comme préverbes). Ce sera dans le verbe également qu'on annoncera certaines propriétés importantes des participants, par exemple l'instrument au moyen duquel on agit et certaines propriétés physiques des objets sur lesquels on travaille ou dont on parle. Le verbe devra aussi spécifier l'époque à laquelle a lieu l'événement (passé, présent ou futur). Si le locuteur parle de participants à la troisième personne du singulier, il devra aussi indiquer lequel ou lesquels sont les plus importants (obviation). Il devra aussi indiquer s'il a été personnellement témoin de ce qu'il raconte et s'il le tient pour vrai (mode indicatif). Si, au contraire, il l'a déduit par suite d'indices dans le contexte, il emploiera le mode indirect. S'il a été personnellement témoin de ce qu'il raconte, mais qu'il considère que son jugement est subjectif ou que ses facultés de jugement étaient diminuées de quelque manière lors de la perception de cet événement (par exemple, s'il a rêvé l'événement ou s'il avait bu), il le spécifiera également au moyen du mode subjectif. Si, pour quelque raison, il doute de la vérité de ce qu'il énonce, il le marquera par l'emploi du mode dubitatif. Et s'il considère ce qu'il énonce comme une simple hypothèse, il le signalera au moyen du mode hypothétique. Après avoir rempli toutes ces conditions, le locuteur spécifiera également quelle importance doit être accordée, dans la totalité de son discours, à chacun des actants (préséance de « tu » sur « je », de « je » sur « il » et de « il » proche sur « il » obviatisé). Il marquera aussi l'importance des événements qu'il raconte en modulant la place de chacun de ces événements par l'emploi des ordres (indépendant, conjonctif et forme changée). De plus, si ce discours une fois produit doit être rapporté à quelqu'un d'autre, il doit l'être de la façon la plus fidèle possible, c'est-à-dire en évitant d'en changer un mot et en indiquant le plus précisément possible de quelles sources il tient cette information. S'il y a plusieurs sources successives, il doit en faire état dans l'ordre réel selon lequel l'information a été transmise.

En plus des mots de sa langue, voilà ce que s'efforce d'apprendre à faire l'enfant montagnais lorsqu'il acquiert sa langue maternelle et voilà ce que s'efforcent de lui transmettre ses parents comme système de valeurs à travers l'usage des mots : un souci formidable d'exactitude et de précision où la pensée s'efforce constamment de s'ajuster à la réalité de l'univers jusque dans ses moindres détails; une honnêteté et un respect infini envers la parole citée que l'on doit s'efforcer de véhiculer sans jamais la déformer. À travers les siècles, le peuple montagnais s'est doté d'un outil de transmission de la pensée qui ne peut être qu'un reflet de ses valeurs culturelles ancestrales. Et je ne puis que m'incliner devant une langue dont la subtilité, l'exactitude et la fidélité à l'univers qu'elle exprime feraient rêver maints philosophes, légistes, hommes et femmes de science dont nous sommes.




Annexe A




Exemple d'un texte montagnais (Kapesh, 1976) et sa traduction juxtalinéaire (ce texte a été écrit avant la standardisation de l'orthographe par Drapeau et Mailhot, 1989, et j'ai opté pour le respect de l'orthographe originale.)

Kauapishit, nenu nitauassiminant ka utinat tshetshi kakusseshiu-
tshiskutamat, apu umenu ut ishimit : « Tshinuau innituk nitshe
tshitauassimuaut ma tshitapuetenau tshetshi kakusseshiu-
tshiskutamukau muk tshetshi nipatauk utinniunuau mak
utaimunuau? Ume anutshish tshe ishiuauitamatikut,
minumamitunenitamuk. Iakua uieshimitikut kie
tshinuau iakua uieshimitishuiek uesh mak tshipatshi put ishinakuan
nete aiskat tshetshi mitatamek nitshe ut
tshitauassimuaut. Nitshe tshitauassimuaut tapuetamek tshetshi
kakusseshiu-
tshiskutamukau, eukuan uskat tshekuan uet tshitshipant tshetshi ut unitaiek
tshitinnu -inniunuau. Kie eukuan metikat tsheut nakatamek tshitinniunuau.
mate
ne tshinuau e inniuek, tshika tsheut nakatamek tshitinniunuau. Mate ne
tshinuau
e inniuek, nite tshitinikashunuat mistauipat apu tshikut tshissenitakushiek e
inniuiek, tshika peikutananu tshitishinikashunnu kauapishit mak e
inniuiek.
Tshinuau e inniuiek, kassinu nite mashinaikant nianatuapatamek tshitinnu-
ishinikashunuau, apu nita tshikut miskatishuiek
Kauapishit, nenu nitauassiminant ka utinat tshetshi kakusseshiu-
Le-Blanc les nos-enfants quand-il-les-prit pour comme-Blancs
tshiskutamat, apu umenu ishimit: «Tshinuau innituk
nitshe
les-éduquer pas cela il-nous-dit : «Vous Indiens les
tshitauassimuaut ma tshitapuetenau tshetshi kakusseshiu-
vos-enfants seriez-vous-d'accord pour-que comme-Blancs
tshiskutamukau muk tshetshi nipatauk utinniunuau mak
je-les-éduque seulement pour que je-tue leur-culture et
utaimunuau? Ume anutshish tshe ishiuauitamatikut,
leur-langue? Ceci maintenant je-vous-le dis-comme-ça,
minumamitunenitamuk. Iakua uieshimitikut kie
réfléchissez-y-bien. Attention que-je-vous-trompe et
tshinuau iakua uesh mak tshipatshi put ishinakuan
vous attention parce-qu'il pourrait peut-être arriver-ainsi
nete aiskat tshetshi mitatamek nitshe ut
dans l'avenir que regrettiez les à cause de
tshitauassimuaut. Nitshe tshitauassimuaut tapuetamek
vos-enfants. Les vos-enfants si-vous-acceptez
tshetshi kakusseshiu-tshiskutamukau eukuan uskat tshekuan
que comme-Blancs-je-les-éduque voilà d'abord ce
uet tshitahipant tshetshi ut unitaiek
à-cause-de-quoi commencera que par-cela vous-perdrez
tshitinnu-inniunuau. Kie eukuan metikat tsheut
votre-culture-indienne. Et c'est-cela peu-à-peu qui-fera-que
nakatamek tshitinniunuau. Mate ne tshinuau
vous-abandonnerez votre-culture-indienne. Par exemple les vous
e inniuek, nite tshitishinikashunuat mistauipat
Indiens par-les vos-noms-de-famille très tôt
apu tshikut tshissenitakushiek e inniuiek. Tshika
ne plus vous-saurez-que vous êtes Indiens. Vous (fut.)
peikutanau tshitishininuau kauapishit mak
aurez-le-même que nom-de-famille Blanc et-aussi
e inniuiek Tshinuau e inniuiek kassinu nite
vous-Indiens. Vous qui-êtes-Indiens tous dans-les
mashinaikant nianatuapatamek tshitinnu-ishinikashunuau,
registres quand-vous-chercherez vos-noms-indiens
apu nita tshikut miskatishuiek. Kie e inniuiek
jamais vous ne vous-y-trouverez. Et ainsi vous-Indiens
nete aiskat tshek apu tshikut nistuapamituiek
dans l'avenir soudain vous ne vous reconnaîtrez-plus-l'un-l'autre
e inniuiek.
en-tant-qu'Indiens.



Annexe B




Version originale montagnaise de l'extrait cité en exemple à la section intitulée « Les préverbes »

Mehapuh natshiskutueu
Mehapuh découvre le feu

Conte recueilli par Gerald McNulty
auprès de Charles Dominique Menikapu
et transcrit par Marie-Jeanne Basile

Uehskat shâshish aput tukuat ishkûteu kie anapi, eukuan ne
Mehapush shiatshuatahk eshinkûtâkanit ishkûtenu mak
eshinakuianiti anapia. Kue Mehapush nete shîpît ishpatât.
Metapepatât ma nete... Tante tshipatu? Nîtâupmiskâu, muk apu
tshitashkamaihk ushâm nânâkuannu. Kue tepuâtat mishtamekua
«Ashuâkumuku mishtamekutuku, niuinatshishkûtuen!» Eku tapue
mûstshîtamuht mistamekuat, kue âiâshûkuâshkûtit Mehapush.



Bibliographie




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par Ronald Lowe


Résumer en quelques pages ce qui distingue, structuralement, une langue comme l'inuktitut d'une langue indo-européenne comme le français ne va pas sans soulever un certain nombre de difficultés, la première étant de devoir choisir, parmi les faits nombreux auxquels on pourrait s'attarder, ceux qui, de par leur nature même, sont les plus révélateurs de la spécificité de l'idiome considéré et qui permettent de ce fait d'en mieux comprendre et apprécier l'originalité.

Une seconde difficulté, étroitement liée à la première, tient au cadre de présentation même de l'exposé. La tentation fréquente dans la description de telles langues, tentation à laquelle nous avons soigneusement tenté de résister ici, consiste généralement à présenter les faits, pour en faciliter la compréhension, à l'aide d'une terminologie grammaticale déjà familière au lecteur, entreprise qui n'est réalisable que si l'on accepte, en contrepartie, de faire violence à la réalité propre de la langue à décrire, de masquer en quelque sorte, voire de défigurer, ce qui en constitue l'originalité structurale. Il nous a donc semblé préférable d'éviter les désavantages graves d'une telle attitude ethnocentriste même si, pour y parvenir, il nous fallait renoncer aux avantages d'un certain nombre de traditions établies en linguistique, ce qui ne va évidemment pas sans augmenter en conséquence les difficultés d'exposition des faits.

Outre les particularités phoniques et graphiques qui le caractérisent, l'inuktitut étonne singulièrement sous plus d'un rapport. Et quiconque tente, si peu que ce soit, de s'initier à la pratique de cette langue, découvre d'emblée qu'on n'apprend pas à parler l'inuktitut comme on apprend l'anglais, l'espagnol, l'allemand, le portugais ou le russe. La progression de l'apprentissage semble gênée par les réflexes acquis de la langue maternelle et ralentie par le nombre de réflexes nouveaux à acquérir, de sorte que le temps requis pour éprouver une progression notable apparaît démesuré au regard de celui qu'exige l'acquisition d'autres langues. Ce qui explique sans doute, du reste, le fait que peu de Blancs soient parvenus à maîtriser convenablement l'inuktitut, même parmi ceux qui ont eu l'occasion d'effectuer un long séjour dans l'Arctique1. S'interroger sur la nature exacte de telles difficultés, c'est du même coup chercher ce qui, fondamentalement, distingue l'inuktitut d'une langue indo-européenne.

L'acquisition de la langue maternelle fait naître chez le locuteur un ensemble complexe de réflexes psycholinguistiques, c'est-à-dire qui lui permettent de transformer ce qui est momentanément pensé en séquences sonores (ou écrites) interprétables par les autres membres de la communauté linguistique à laquelle il appartient. Dans l'ensemble complexe de ces réflexes inconscients, ceux dont l'existence apparaît avec le plus d'évidence demeurent les réflexes neuromoteurs définis par le système phonologique de la langue maternelle. Il va de soi alors qu'en face d'une langue seconde qu'il se propose d'acquérir, le locuteur trouvera l'apprentissage d'autant plus aisé que les réflexes neuromoteurs définis par le système phonologique de la langue cible se rapprocheront de ceux qu'il a déjà acquis dans sa langue maternelle. Dans le cas contraire, il éprouvera une difficulté plus ou moins grande à maîtriser les nouveaux réflexes neuromoteurs, difficulté qui croîtra en fonction de l'écart entre le système phonologique acquis et celui de la langue cible.

L'acquisition du système phonologique de l'inuktitut, qui ne comporte que 3 voyelles et, selon les dialectes, 13 ou 14 consonnes, ne pose pas a priori de difficultés majeures. Ce n'est donc pas là que résident principalement les difficultés d'apprentissage. Celles-ci relèvent en réalité de réflexes d'un tout autre ordre, réflexes qui interviennent au sein même de l'activité psycholinguistique du sujet parlant lors d'un acte de langage. Ce qui est en cause, en définitive, c'est la manière de transformer le pensé, c'est-à-dire le contenu du message à exprimer, en unités de langage, opération psycholinguistique qui, d'une part, définit le caractère structural d'une langue et qui, d'autre part, explique en dernière analyse l'aisance ou la difficulté d'acquisition d'une langue seconde. C'est vraisemblablement ce qu'ont à l'esprit certains auteurs lorsqu'ils parlent de « distance grammaticale » entre deux langues, bien que cette notion de distance n'ait jamais fait l'objet d'une définition précise.

Les opérations psychiques inconscientes qui interviennent, lors d'un acte de langage, dans la transformation du contenu du message à exprimer en unités de langage varient plus ou moins appréciablement entre les langues indo-européennes, qui sont toutes, la remarque n'est pas sans importance, des langues à parties du discours prédéfinies. Ce qui expliquerait notamment l'aisance relative éprouvée lors de l'apprentissage de l'une ou l'autre de ces langues par un locuteur dont la langue maternelle est déjà une langue indo-européenne. Car en dépit des différences apparentes et malgré l'écart plus ou moins grand du système phonologique de la langue cible, le locuteur se retrouve, à un niveau de réflexes psycholinguistiques plus profond, en terrain familier. Ce qui n'est manifestement pas le cas lorsqu'il passe de l'une de ces langues à une langue comme l'inuktitut, par exemple.

C'est donc plus particulièrement sur cette différence fondamentale qu'il faudra insister dans cette esquisse grammaticale de l'inuktitut, différence attribuable essentiellement à une définition opposée du rapport mot/phrase, ou, si l'on préfère, du rapport qui détermine, au sein même de l'organisation de la langue, le conditionnement de la syntaxe par la morphologie. Mais au préalable, nous présenterons l'essentiel de la phonologie de cette langue en omettant volontairement, pour alléger l'exposé, les détails nombreux intéressant sous ce rapport les variations dialectales.

Phonologie

L'inuktitut compte trois voyelles phonologiques, qui correspondent de fait aux trois éléments vocaliques fondamentaux de tout système phonologique, à savoir les phonèmes / i /, / a / et / u /. Ces trois voyelles correspondent par ailleurs aux trois positions extrêmes de la langue sur l'axe vertical et sur l'axe horizontal, positions qui déterminent, sur le plan acoustique, des oppositions contrastives maximales :

/ i / représente la plus antérieure des voyelles hautes;
/ u / représente la plus postérieure des voyelles hautes;
/ a / représente la plus basse des voyelles.

Comme il s'agit là d'un système vocalique minimal — il n'existe pas de langues comportant moins de trois voyelles —, le champ de dispersion de chacune de ces voyelles sera d'autant plus grand. Ainsi, chacun de ces phonèmes, qui sont uniques en tant qu'éléments phonologiques de langue, sera soumis en discours, sur le plan phonétique donc, à une certaine variation qualitative. C'est ce qui explique que, selon les contextes où il se retrouve, le / i / sera entendu tantôt comme le [i] de « vie » en français, tantôt comme le [I] de if en anglais, que le / u / sera entendu tantôt comme la voyelle du mot « roue » ([Ru]), tantôt comme celle du mot foot ([fUt]) en anglais. On pourrait enfin en dire autant du phonème / a /, qui, tout en demeurant une voyelle basse, tendra à se prononcer tantôt comme une voyelle antérieure, tantôt comme une voyelle postérieure.

Il faut ajouter que, dans un mot, ces trois voyelles fondamentales peuvent se présenter simples, doubles, ou encore combinées. Cependant, le système phonologique de l'inuktitut n'admet pas de séquence formée de plus de deux phonèmes vocaliques, comme il n'admet pas non plus de séquence consonantique comportant plus de deux consonnes. En outre, lorsque deux voyelles sont contiguës dans la chaîne parlée, elles ne forment pas une diphtongue à proprement parler du fait qu'elles relèvent de syllabes différentes. Elles se prononcent donc distinctement, mais sans hiatus :

voyelles simples voyelles doubles
nanuq- ours polaire kiinaq- visage
atigi- parka kuuk- rivière
putuguq- gros orteil taaq- obscurité
voyelles combinées
sauniq- os
uannaq- vent du nord-ouest
aiviq- morse
niaquq- tête
siuti- oreille
tui- épaule


L'ensemble des dialectes que recouvre le terme inuktitut compte 13 consonnes phonologiques communes, à savoir / p /, / t /, / k /, / q /, / g /, / r /, / m /, / n /, / /, / v /, / s /, / l / et / j /. Il faut ajouter à cette liste la consonne / l / (un l sourd) qui ne se retrouve pas dans les dialectes du Nouveau-Québec, mais que l'on rencontre dans les dialectes de la terre de Baffin et ceux de la côte ouest de la baie d'Hudson.

La consonne / q / représente une occlusive uvulaire sourde, la consonne / g / correspond non pas à une occlusive comme en français, mais à une fricative vélaire sonore (/ /) et la consonne / /, représentée dans l'orthographe par le groupe -ng-, est une occlusive nasale vélaire. La consonne / j / se prononce comme le y de « crayon » en position intervocalique, mais se prononce dj après une consonne ou lorsqu'elle est double. Comme pour les voyelles, ces consonnes peuvent se présenter simples ou doubles (le double -ng- est représenté par -nng- plutôt que -ngng-) :

consonnes simples consonnes doubles
tupiq- tente quppaq- fissure
igalaaq- fenêtre kiggavik- faucon
nutaraq- enfant nurraq- jeune caribou
anuri- vent annuraaq- vêtement
qungisiq- cou sanngijuq il est fort


Mentionnons enfin l'existence, pour les dialectes du Nouveau-Québec, d'une règle morphophonologique qui, dans des conditions définies, a pour effet de simplifier les groupes de consonnes. Chaque fois, en effet, que dans un mot un segment vocalique se trouve précédé et suivi d'un groupe de consonnes, la première consonne du groupe consonantique qui suit le segment vocalique tombe. Pour illustrer le fonctionnement de cette règle particulière, il suffit de comparer l'inuktitut du Nouveau-Québec à l'inuktitut de la terre de Baffin où cette règle ne s'applique pas :

Nouveau-Québec Terre de Baffin
(1) nuqqapuq nuqqaqpuq il s'arrête
(2a) tukisivuq tukisivuq il comprend
(2b) tukisinngi-tuq tukisinngit-tuq il ne comprend pas
(2c) nuqqangit-tuq nuqqanngit-tuq il ne s'arrête pas


L'exemple 1 est intéressant à plus d'un titre. Pour en saisir tout l'intérêt, il faut au préalable avoir présents à l'esprit les divers éléments morphologiques constitutifs du mot en cause. Celui-ci comprend une base de mot dont la forme phonologique est en réalité nuqqaq- « s'arrêter », suivie du suffixe grammatical -pu-, qui indique la valeur assertive de l'énoncé2, et il se termine par le suffixe -q représentant formellement le sujet grammatical (une troisième personne du singulier). Ainsi, dès que le suffixe -pu- se trouve combiné à la base de mot nuqqaq-, la voyelle -a- de cette base de mot se trouve alors précédée et suivie de groupes consonantiques. L'application de la règle de simplification des groupes consonantiques fait tomber la consonne finale de la base de mot — la première consonne du second groupe consonantique —, ce qui donne nuqqapuq. Cette même consonne est maintenue dans les dialectes de la terre de Baffin.

Cet exemple comporte un autre intérêt, lié à la forme phonologique du suffixe grammatical qui suit immédiatement la base de mot. La forme de ce suffixe varie en inuktitut, quel que soit le dialecte, en fonction de l'élément phonologique qui le précède immédiatement dans le mot. Ajouté à une voyelle, il aura la forme -vu-, comme en témoigne l'exemple 2a. Ajouté à une consonne, il prendra la forme -pu-. Sur le plan des apparences résultatives du discours, l'inuktitut du Nouveau-Québec semble, dans l'exemple 1, contredire cette règle puisqu'on y trouve la forme -pu- précédée d'une voyelle. Ce dont témoigne cet exemple, c'est que le choix de la forme du suffixe (-vu-, -pu-) précède l'application de la règle de simplification des groupes consonantiques. La présence de -pu- dans nuqqapuq révèle de plus que la consonne finale de la base de mot nuqqaq-, tout en étant phonétiquement absente, se trouve psychiquement présente.

Dans l'exemple 2b, le suffixe -nngit- s'ajoute à la base de mot tukisi- « comprendre » et il est suivi, comme en témoigne la forme en inuktitut de la terre de Baffin, du suffixe grammatical -tu- (variante de -pu- devant un suffixe de négation), suffixe auquel s'ajoute enfin le morphème -q exprimant la troisième personne du singulier. Comme la voyelle du suffixe -nngit- se trouve dans ce mot précédée et suivie d'un groupe consonantique, la première consonne du second groupe (-tt-) tombe. En 2c cependant, le suffixe -nngit- s'ajoute à la base de mot nuqqaq-, qui se termine par une consonne. En ce cas, une règle morphophonologique propre au suffixe -nngit- s'applique, qui fait tomber la consonne finale de la base de mot. Ce que l'on peut constater dans la forme équivalente tirée de l'inuktitut de la terre de Baffin. Mais en 2c, pour ce qui est de l'inuktitut du Nouveau-Québec, c'est le -n- initial du suffixe de la négation qui tombe, puisque la voyelle -a- se trouve précédée du groupe consonantique -qq-. La consonne finale du suffixe (-t-) réapparaît alors puisque la voyelle -i- du suffixe est maintenant précédée d'une consonne simple (-ng-).

Le rapport morphologie-syntaxe

Il est un fait dont l'admission ne pose, a priori, aucune difficulté tant il paraît évident, qui est que tout locuteur, quel que soit son idiome, parle à la fois par mots et par phrases. Cependant, ce que recouvrent, comme réalités linguistiques, les notions de « mot » et de « phrase » se révèle, à l'observation, susceptible de varier considérablement d'une langue à l'autre. Et c'est précisément sur le plan de la morphologie et, conséquemment, de la syntaxe, que s'accuse le plus la différence structurale entre l'inuktitut et le français et, d'une manière plus générale, entre l'inuktitut et les langues indo-européennes.

On peut poser comme principe que la syntaxe d'une langue, c'est-à-dire l'ensemble des mécanismes servant à la construction de l'unité minimale de discours qu'est la phrase, est étroitement conditionnée par la morphologie de cette même langue, c'est-à-dire par les mécanismes dévolus à la construction du mot. Au moment où, pour un locuteur donné, s'engage l'acte de langage, il s'établit en quelque sorte entre le mot et la phrase un partage de la matière à signifier, c'est-à-dire des impressions qui forment le contenu du message à exprimer. De sorte que tout ce qui de la matière à signifier sera retenu par les mécanismes constructeurs du mot sera du même coup soustrait aux mécanismes constructeurs de la phrase. La phrase, ou la syntaxe, prendra donc en charge l'expression de la matière à signifier que le mot n'aura pas intégré par voie de morphologie à sa construction. En conséquence, plus sera développée la morphologie, à la fois lexicale et grammaticale, d'une langue, plus sa syntaxe se révélera simple et souple. Et, à l'inverse, plus la morphologie d'une langue sera simple, plus sa syntaxe augmentera en complexité. Sous ce rapport, on pourrait illustrer de la manière qui suit la différence structurale entre le français (1) et l'inuktitut (2) :



Dans une langue comme le français, l'espace mental dévolu à la construction du mot est relativement étroit, ce qui entraîne en conséquence l'ouverture d'un espace de construction d'autant plus large pour la phrase. Dans une langue comme l'inuktitut, nous sommes exactement dans la situation inverse. L'espace mental qu'occupe la construction du mot est large, ce qui aura pour effet de diminuer d'autant l'espace dévolu à la construction de la phrase. Ce seuil de partage entre la morphologie et la syntaxe n'est d'ailleurs pas tout à fait le même pour toutes les langues indo-européennes, ce qui est déjà visible lorsqu'on compare sous ce rapport le français au latin. Mais l'écart y est beaucoup moins grand qu'entre le français et l'inuktitut. Aussi, pour illustrer à l'aide d'un exemple simple la variation structurale en cause ici, il suffit de comparer les phrases suivantes :

  1. Librum dedit Paulo.
  2. Il donna le livre à Paul.

Dans la phrase latine comme dans la phrase française, la matière à signifier est la même au départ. Mais les moyens utilisés en vue de son expression diffèrent. On constate ici que l'espace mental que requiert la construction de la phrase latine est plus étroit que celui qui est exigé par la phrase française. Il y a trois positions occupées dans l'espace de la phrase latine contre six positions occupées dans l'espace de la phrase française. Ce qui est une conséquence du fait que l'espace dévolu à la construction du mot en latin est plus large que celui qui est dévolu à la construction du mot en français. C'est syntaxiquement, par exemple, que s'exprime en français le rapport apport/support liant le verbe « donna » au pronom sujet « il ». Il y a donc dans la phrase un espace prévu pour le pronom sujet et un autre prévu pour le verbe. En latin, les choses diffèrent quelque peu. L'espace servant à loger l'élément qui exprime la troisième personne sujet n'est pas prélevé sur l'espace de la phrase, mais sur celui qui est dévolu à la construction du verbe. Le verbe dedit retenant en lui, par voie de morphologie (-t), l'expression de la troisième personne sujet, il dispense ipso facto la phrase d'avoir à l'exprimer. De même, l'expression du rapport entre l'objet indirect et le verbe est rendue en latin par moyen morphologique (Paul-o) alors qu'en français il requiert l'élément prépositionnel à, c'est-à-dire un moyen syntaxique.

Pour un esprit indo-européen, et ce, depuis les grammairiens de l'Antiquité jusqu'à nos jours, il va de soi que la syntaxe d'une langue est étroitement liée à l'existence des parties du discours que sont les prépositions et les conjonctions de subordination, lesquelles ont d'emblée pour fonction d'instituer divers types de rapports syntaxiques entre les éléments constitutifs de la phrase. Même des langues aussi anciennes que le latin et le grec faisaient usage, concurremment avec la déclinaison, des prépositions. Or, l'inuktitut ne connaît ni l'une ni l'autre de ces catégories de mot. L'étude de cette langue nous révèle que l'expression des rapports de subordination entre mots, entre syntagmes et entre propositions, à laquelle concourent nos prépositions et nos conjonctions de subordination, se fait en inuktitut non pas par moyens syntaxiques, mais par des moyens morphologiques. En d'autres termes, l'expression de ces rapports complexes est prise en charge par le mot plutôt que par la phrase, ce qui confère au mot inuit une densité sémantique qui n'a d'équivalent dans aucune langue indo-européenne. L'exemple qui suit en apporte un témoignage éloquent :

(1) Si tu m'attends, je partirai avec toi.
(2) Utaqqiguvinga, aullaqatiginiaqpagit.
utaqqi- gu- vi- nga aulla- qati- gi- niaq- pa- git
attendre -si- tu- me partir-partenaire-avoir-futur-assertion-je/te


Les impressions qui forment le contenu du message à exprimer sont les mêmes au moment où s'engage l'acte de langage pour le locuteur francophone et pour le locuteur inuit. Ce qui varie du français à l'inuktitut, c'est la façon de fragmenter, de découper en unités de langage les diverses impressions formant le contenu de la visée de discours du locuteur. Le français répartit l'expression du contenu du message à exprimer sur huit unités de langage distinctes, chacune d'elles occupant dans la phrase une position, un espace qui lui est propre, c'est-à-dire ayant chacune dans la phrase le statut de mot. En conséquence s'établissent sept rapports syntaxiques entre les éléments constitutifs de cette phrase, à savoir :



Dans la phrase inuit correspondante, la matière à signifier se trouve répartie sur deux mots, le premier intégrant en lui l'entier du contenu de signification de la proposition subordonnée française, le second intégrant l'entier du contenu de signification de la proposition principale. Il n'y a donc en conséquence qu'un seul rapport syntaxique dans la phrase inuit, celui qui lie le mot apport (subordonné) utaqqiguvinga au mot support aullaqatiginiaqpagit :



Nous discuterons plus loin et de façon plus détaillée de la structure interne du mot inuit. Pour l'instant, l'exemple qui précède suffit à soulever un nombre appréciable d'interrogations qui remettent en question un nombre non moins appréciable de conceptions établies.

Les deux unités de langage qui forment la phrase inuit citée en exemple sont formellement des mots. Cependant, il est manifeste que ce que recouvre le terme « mot » varie considérablement selon qu'on l'applique à l'inuktitut ou à une langue comme le français. Le type de mot que l'on rencontre en inuktitut n'existe pas en français ni dans aucune langue indo-européenne. Il devient dès lors illusoire de tenter d'établir une définition universelle de la notion de mot, celle-ci étant appelée à varier en fonction du type de langue considéré et fournissant du même coup à la théorie du langage un critère précieux pour la classification typologique. Par ailleurs, la différence de statut du mot dans une langue comme l'inuktitut entraîne avec elle de nombreuses conséquences tant sur le plan de l'analyse linguistique que sur le plan pratique. Il suffit de songer, par exemple, à ce que représente comme tâche la compilation d'un dictionnaire dans ce type de langue.

Pour un esprit indo-européen, un dictionnaire est un recueil de mots, et il lui apparaît difficilement concevable, sur le plan théorique du moins, que des mots de la langue ne puissent pas figurer au dictionnaire. Or en inuktitut, c'est précisément le cas. Il est en effet des milliers de mots qui ne trouvent pas leur place dans un dictionnaire inuit usuel. C'est notamment le cas de utaqqiguvinga et aullaqatiginiaqpagit. Inclure de tels mots dans un dictionnaire de la langue inuit équivaudrait à inclure dans un dictionnaire français des propositions subordonnées de toute sorte, des phrases simples, des syntagmes nominaux, verbaux, adjectivaux, etc. On voit bien qu'une telle entreprise est pratiquement irréalisable.

Par ailleurs, on pourrait s'interroger sur la nature exacte de mots tels que utaqqiguvinga et aullaqatiginiaqpagit. En se fondant sur des critères formels, les grammairiens de l'inuktitut les classent généralement comme des verbes. Mais viendrait-il à l'esprit d'un Indo-Européen de conjuguer des propositions subordonnées ou des phrases simples? Si ce sont des verbes, on voit là encore qu'il s'agit d'une espèce de verbe qui ne correspond d'aucune manière à ce que l'on désigne sous ce terme dans une langue indo-européenne. On pourrait en dire tout autant de ce que les grammairiens appellent des substantifs, des adjectifs, des pronoms ou des démonstratifs inuit, qui sont fort éloignés structuralement de ce que l'on désigne sous ces mêmes termes dans nos langues. Pour comprendre alors ce qui se passe dans une langue comme l'inuktitut et découvrir en quoi elle diffère fondamentalement de nos langues, il devient indispensable d'introduire un critère d'analyse linguistique capital qui est celui de l'opposition langue/discours.

Pour donner une définition simple de chacun des deux termes qui fondent cette opposition, on pourrait résumer la langue comme l'ensemble des moyens linguistiques qui sont en permanence à la disposition du sujet parlant et qui lui permettent de se représenter et d'exprimer la réalité. Ces moyens sont donnés d'avance, c'est-à-dire que le sujet parlant ne les invente pas au fur et à mesure qu'il parle. Ils constituent, en d'autres termes, l'ensemble des éléments fixes de la langue acquis lors de son apprentissage. Quant au discours, il peut se définir comme l'emploi de la langue, le recours momentané à ceux des moyens enclos dans la langue qui sont appropriés au contenu du message que veut livrer le locuteur. Ce que l'on pourrait représenter dans le schéma suivant :



Le langage étant essentiellement une activité, il suppose donc chez le sujet parlant l'existence d'une opération complexe qui, partant des moyens que met la langue à sa disposition, construira un message. Le discours résultatif propose donc à l'analyse des messages déjà construits. Il ne dit pas cependant comment ces messages structurés se sont construits dans l'esprit du sujet parlant. Or, si l'on examine les choses d'un point de vue opératif, le seul du reste qui puisse véritablement nous introduire à la réalité vécue du langage comme phénomène dynamique, on découvre que ce qui diffère essentiellement entre l'inuktitut et une langue indo-européenne, c'est que l'activité constructrice du discours ne s'appuie pas sur le même type d'unités permanentes de langue. La forme des moyens permanents de représentation et d'expression qu'enclôt la langue n'étant pas la même en inuktitut et en français par exemple, l'activité que recouvre le discours opératif ne sera pas non plus la même, ce qui explique que les manifestations de cette activité — les unités de langage observables au résultat — présenteront un aspect fort différent.

Dans une langue indo-européenne, le mot est une unité de langue, il fait partie intégrante des moyens linguistiques inscrits en permanence dans la langue. Avant même que ne s'engage l'activité psycho-linguistique du sujet parlant lors d'un acte de langage, les mots sont donnés d'avance, leur forme est préconstruite en permanence dans la langue. C'est ce qui explique le caractère relativement fixe du mot dans nos langues et la possibilité de compiler des dictionnaires de mots. C'est ce qui explique également la possibilité de classer les mots de ces langues en catégories telles que substantif, adjectif, verbe, adverbe, etc., qui sont des catégories définies en langue. Ainsi, l'idée d'« ours » se trouve-t-elle indissociablement liée dès la langue, en français, à la catégorie de substantif. Elle partage avec des milliers d'autres idées, logées en permanence dans la même catégorie, l'obligation d'être pensée sous la forme d'un genre, d'un nombre et d'être assignée, vu sa nature en langue, à des fonctions syntaxiques prédéterminées. On pourrait dire, pour employer une expression à la mode, que le mot dans une langue indo-européenne est programmé d'avance. De sorte que le locuteur d'une langue indo-européenne n'a pas le sentiment, lorsqu'il parle, de construire les mots dont il se sert pour parler, ceux-ci étant donnés d'avance. Lorsqu'il parle, quand il est en activité de discours, c'est la phrase que le locuteur peut éprouver le sentiment de construire. On pourrait donc conclure que parler, pour le locuteur d'une langue indo-européenne, c'est construire des phrases à partir de mots donnés d'avance. Dans une langue de ce type, le mot est donc essentiellement une unité de langue. Le syntagme, la proposition et la phrase sont des unités du discours. Ce sont des assemblages momentanés de mots et c'est précisément pour cette raison que de telles constructions se trouvent exclues des dictionnaires.

Pour un locuteur inuit, les choses se passent tout autrement. La langue ne contient aucun mot donné d'avance, pas plus qu'elle ne contient, pour un francophone, de phrases déjà toutes faites. Dans une langue comme l'inuktitut, le mot ne constitue pas une unité de langue, mais une unité de discours, au même titre que le syntagme, la proposition ou la phrase dans nos langues. Le mot n'est pas donné d'avance en inuktitut. Au contraire, il doit faire l'objet d'une construction lors d'un acte de langage particulier. On peut dès lors éprouver dans cette langue le sentiment vif d'être en train de construire un mot. On peut même s'arrêter en cours de route et recommencer si ce qui a été construit jusque-là s'avère ne pas correspondre tout à fait à ce que l'on cherche à exprimer. Autrement dit, le mot en inuktitut résulte d'un assemblage momentané d'éléments linguistiques que nous pourrions appeler éléments formateurs de mots. C'est ce caractère momentané de sa composition qui fait qu'on ne peut concevoir à proprement parler un dictionnaire de mots en inuktitut. Ce que doit contenir un dictionnaire inuit, ce n'est pas la liste des mots en usage, mais plutôt celle des éléments formateurs de mots. Ce que devra par conséquent enseigner d'abord une grammaire inuit, c'est la façon d'assembler les éléments formateurs de mots entre eux. Car le mot dans cette langue se construit au fur et à mesure que l'on parle, ce qui le rapproche une fois de plus du syntagme, de la proposition ou de la phrase dans nos langues.

La structure du mot inuit

Le mot inuit, avons-nous précisé précédemment, résulte d'un assemblage momentané d'éléments formateurs. Ce sont ces éléments formateurs qui forment le contenu de la langue en inuktitut, auxquels s'ajoutent les mécanismes liés à leurs possibilités d'assemblage. Les éléments formateurs susceptibles d'entrer dans la composition d'un mot inuit s'opposent entre eux par leur nature, leur fonction et la position qui leur est assignée dans le mot. Au niveau de la langue, ces éléments formateurs se présentent donc regroupés en catégories. On pourrait représenter comme suit l'organisation interne du mot inuit :



Ce schéma indique les quatre positions qui peuvent théoriquement être occupées dans le mot inuit et le type d'éléments formateurs appelés à figurer sous chacune de ces positions. Dans un mot comme Natsiviniqtulauqsimavilli?, signifiant « As-tu déjà mangé de la viande de phoque? », ces quatre positions se trouvent effectivement occupées par un ou plusieurs éléments formateurs. Ce mot résulte de l'assemblage momentané de huit3 éléments formateurs :



Comme on peut le constater, la ligature des éléments formateurs les uns aux autres dans le mot entraîne, au niveau phonologique, certaines modifications affectant la forme de base — celle qui les définit en langue, hors emploi — de ces divers éléments formateurs. Dans l'exemple qui précède, on peut observer, notamment, que le suffixe -viniq- a pour effet de faire tomber la consonne finale de la base de mot natsiq-, d'où natsiviniq-. Il en va de même du suffixe -lauq- qui fait tomber la consonne finale du suffixe -tuq-. Le suffixe grammatical qui indique la valeur interrogative de l'énoncé a ici la forme -vi- parce qu'il suit un élément formateur qui se termine par une voyelle. Ajouté à un élément formateur se terminant par une consonne, il aurait la forme -pi-. Enfin, le suffixe enclitique -li a pour effet ici d'assimiler la consonne -t représentant la deuxième personne du singulier. Ces règles complexes d'ajustement phonologique entre les divers éléments constitutifs du mot, auxquelles il faut ajouter, pour les dialectes du Nouveau-Québec, la règle de simplification des groupes de consonnes, relèvent de la morphophonologie de l'inuktitut.

L'exemple qui vient d'être présenté visait simplement à illustrer l'ordre de succession des divers types d'éléments formateurs susceptibles d'entrer dans la composition d'un mot inuit. Il faut noter cependant que les quatre positions théoriques définies plus haut ne sont pas toujours toutes effectivement occupées. En fait, seuls la base de mot et les suffixes grammaticaux sont indispensables pour former un mot grammatical en inuktitut. Autrement dit, un mot inuit comporte toujours une base de mot et des suffixes grammaticaux. Les autres types d'éléments formateurs n'interviennent que s'ils sont sollicités par le contenu du message que vise à exprimer le locuteur.

Les bases de mot

Les éléments formateurs définis en langue comme bases de mot, de loin les plus nombreux, sont généralement dissyllabiques. Dans un mot construit, ils occupent toujours la première position. Selon la nature de leur signifié, ces bases de mot peuvent être regroupées en sous-catégories. Nous ne retiendrons ici que les trois plus importantes. La première sous-catégorie regroupe les bases de mot qui désignent des êtres ou des substances. La seconde regroupe les bases de mot qui expriment un état ou une action et la troisième, les bases de mot moins nombreuses que celles des deux premières sous-catégories, exprimant une qualité. Les trois bases de mot qui suivent relèvent respectivement de chacune de ces sous-catégories :

1. natsiq- exprime l'idée de « phoque »
2. taku- exprime l'idée de « voir »
3. taki- exprime l'idée de « long »


Sur le plan phonologique, les bases de mot se terminent soit par une voyelle (-a, -i-, -u), soit par l'une des trois consonnes : -q, -k, -t. Il en va de même, du reste, pour la plupart des autres types d'éléments formateurs de mot.

Les suffixes lexicaux

Les suffixes lexicaux s'ajoutent immédiatement après la base de mot, avec laquelle ils forment la matière lexicale du mot. Selon les dialectes, leur nombre varie entre 300 et 400. Bien qu'ils soient originellement monosyllabiques, on compte dans l'état actuel de certains dialectes un nombre important de suffixes lexicaux polysyllabiques dont les constituants ne semblent plus sentis comme éléments autonomes. Le champ sémantique que couvrent ces suffixes lexicaux est extrêmement diversifié et leur regroupement en catégories et sous-catégories demeure une tâche encore inachevée. Le signifié de ces suffixes correspond tantôt au signifié lexical d'un verbe français (avoir, être, sembler, aller, consommer, dire que, penser que, pouvoir, devoir, vouloir, commencer à, finir de, continuer à, etc.), tantôt à celui d'un adverbe (peu, beaucoup, trop, souvent, presque, déjà, plusieurs fois, ne pas, ne jamais, ne plus, etc.), tantôt à celui d'un substantif (lieu pour faire une chose, instrument pour faire une chose, etc.), tantôt enfin à celui d'un adjectif (petit, grand, mignon, horrible, etc.).

Un mot inuit peut ne contenir aucun suffixe lexical. Mais il peut également en contenir plusieurs, jusqu'à une dizaine même. Il va de soi alors que lorsque plusieurs suffixes lexicaux sont appelés, par le contenu du message à exprimer, à figurer dans un mot, ils s'inscrivent à la suite les uns des autres selon un ordre précis. Autrement dit, il existe une espèce de syntaxe interne du mot en inuktitut qui détermine non seulement l'ordre d'inscription des divers éléments formateurs dans le mot, mais qui régit également leur compatibilité. La nature de la base de mot détermine en partie le type de suffixes lexicaux qui peuvent s'y ajouter. Ainsi, certains suffixes ne peuvent s'ajouter qu'à une base de mot qui exprime un état ou une action; d'autres ne peuvent s'ajouter qu'à une base de mot qui désigne un être ou une substance; d'autres enfin ne sont compatibles qu'avec une base de mot exprimant une qualité, voire qu'avec un groupe restreint de bases de mot appartenant déjà à une sous-catégorie. Les exemples qui suivent illustrent l'emploi de certains de ces suffixes lexicaux4.

(1a) niri- : base de mot exprimant l'idée de « manger »
(1b) niri-nngi-tuq il ne mange pas
(1c) niri-guma-vuq il veut manger
(1d) niri-guma-nngi-tuq il ne veut pas manger
(1e) niri-sima-vuq il a déjà mangé
(1f) niri-sima-nirag-puq il dit qu'il a déjà mangé
(1g) niri-tip-paa il le fait manger
(1h) niri-nngua-puq il fait semblant de manger
(1i) niri-galak-puq il mange un peu
(1j) niri-juksau-vuq il doit manger
(1k) niri-giiq-puq il a fini de manger
(2a) pisuk- base de mot exprimant l'idée de « marcher »
(2b) pisu-giaq-puq il commence à marcher
(2c) pisu-giasi-vuq il se met à marcher
(2d) pisu-gunna-puq il peut marcher
(3a) qimmiq- base de mot exprimant l'idée de « chien »
(3b) qimmi-araq- un petit chien
(3c) qimmi-aluk- un gros chien
(3d) qimmi-u-vuq c'est un chien
(4a) iglu- base de mot exprimant l'idée de « maison »
(4b) iglu-qaq-puq il a une maison
(4c) iglu-qa-ruma-vuq il veut avoir une maison
(4d) iglu-qa-ruma-nngi-tuq il ne veut pas avoir de maison
(4e) iglu-liuq-puq il construit une maison
(4f) iglu-liu-qati-gi-vaa il construit une maison avec lui
(5a) angi- base de mot exprimant l'idée de « grand »
(5b) angi-gi-vaa il le trouve trop grand
(5c) angi-naaq-puq il le fait trop grand
(5d) angi-niqsa-u-vuq il est plus grand que


On constatera de nouveau, avec les exemples qui précèdent, les modifications phonologiques qu'entraîne la ligature des éléments formateurs les uns aux autres. Le suffixe -araq, en (3b), fait tomber la consonne finale de la base de mot qimmiq-. Parfois, c'est la consonne initiale du suffixe qui s'adapte à l'élément qui le précède. Ainsi, le suffixe signifiant « vouloir » a la forme -guma- s'il s'ajoute à un élément formateur qui se termine par une voyelle (1c) et la forme -ruma- s'il s'ajoute à un élément qui se termine par la consonne -q, la combinaison -q- + -g- donnant -r-.

C'est également au moyen de suffixes lexicaux que l'inuktitut situe un événement dans le temps. Divers suffixes ont en effet pour fonction de situer un événement à des distances variables du présent de parole, soit du côté du passé, soit du côté du futur :

a) aulla-liq-puq il est en train de partir
b) aulla-qau-vuq il est parti aujourd'hui
c) aulla-niaq-puq il partira aujourd'hui
d) aulla-lauq-puq il est parti hier
e) aulla-laaq-puq il partira demain
f) aulla-kainna-puq il vient juste de partir
g) aulla-langa-vuq il va partir dans un instant
h) aulla-rataaq-puq il est parti récemment
i) aulla-lauju-vuq il est parti il y a un certain temps
j) aulla-rumaaq-puq il partira un jour


L'inuktitut se distingue singulièrement ici de la plupart des autres dialectes inuit canadiens qui comptent un nombre beaucoup plus réduit de suffixes exprimant le temps.

Les suffixes grammaticaux

Les suffixes grammaticaux sont regroupés dans la langue en séries fermées appelées « paradigmes ». Ils s'ajoutent à la partie lexicale du mot, laquelle peut être constituée, il convient de le rappeler, soit d'une base de mot seule, soit d'une base de mot suivie d'un ou de plusieurs suffixes lexicaux. Il existe divers types de suffixes grammaticaux et c'est en fonction de ce qu'évoque la matière lexicale du mot — c'est-à-dire un être ou une substance, un état ou une action, ou une qualité ou une propriété — que s'opère le choix d'un type particulier de suffixes grammaticaux.

Comme il n'est pas possible, dans une esquisse grammaticale, de couvrir l'ensemble de ces suffixes grammaticaux, en raison de leur nombre et de la complexité de leur forme et de leur signifié, nous nous attarderons plus particulièrement ici, en omettant plusieurs détails, aux seuls suffixes intervenant dans la formation de deux espèces de mots : ceux qui évoquent un être ou une substance, d'une part, et ceux qui évoquent un événement, d'autre part.

Les mots évoquant un être ou une substance

Lorsque la matière lexicale du mot évoque un être ou une substance, deux séries de terminaisons grammaticales peuvent clore la construction du mot. La première de ces deux séries est constituée de suffixes grammaticaux qui indiquent :

  1. le nombre grammatical;
  2. la fonction du mot dans la phrase.

Sous la catégorie du nombre, l'inuktitut oppose le singulier (un) au duel (deux) et au pluriel (plus de deux) :

(1) Tulugaq tingivuq le corbeau s'est envolé
(2) Tulugaak tingivuuk les deux corbeaux se sont envolés
(3) Tulugait tingivut les corbeaux (plus de deux) se sont envolés


La base de mot qui exprime l'idée de corbeau a, dans la langue, c'est-à-dire hors emploi particulier, la forme tulugaq-. Le nombre singulier est indiqué en (1) par l'absence de terminaison particulière (tulugaq- + 0 = tulugaq)5. Le nombre duel en (2) est exprimé par la suppression de la consonne finale de la base de mot (tuluga-), le redoublement de la dernière voyelle de cette base de mot (tuluga -a-) et la consonne -k (tulugaak). Quant au pluriel, il est exprimé par le suffixe -it, qui fait tomber la consonne finale de la base de mot (tuluga-it). Voici d'autres exemples illustrant l'opposition des trois nombres :

iglu une maison igluuk deux maisons igluit des maisons
savik un couteau saviik deux couteaux saviit des couteaux
tupiq une tente tupiik deux tentes tupiit des tentes


La forme tulugaq en (1) n'indique pas seulement que l'idée de corbeau est pensée sous la forme de singulier. Elle indique de plus que dans cette phrase, l'idée de corbeau constitue le support du prédicat ou, si l'on préfère, le sujet grammatical de la phrase6. Sur le plan syntaxique, la forme tulugaq indique donc que l'idée de corbeau n'est incidente à aucun autre mot de la phrase, qu'elle ne se rapporte à aucun autre élément de celle-ci. Cette forme exprime, en d'autres termes, un refus de subordination ou de dépendance à l'endroit d'un autre élément constitutif de la phrase. Elle indique, au contraire, que c'est à partir d'elle que se construit la phrase, que c'est à son contenu notionnel que le prédicat sera incident :



La fonction support s'oppose à sept autres fonctions syntaxiques qui traduisent divers types d'apports syntaxiques. La fonction modalis, par exemple, sert à caractériser le contenu d'un mot exprimant une action. La forme du suffixe correspondant à cette fonction est -mik au singulier, -nik au pluriel et -:nnik au duel (le deux-points représente ici le redoublement de la voyelle finale de la base de mot) :

(a) Nasuk tulugarmik takuvuq Nasuk voit un corbeau
(b) Nasuk tulugaannik takuvuq Nasuk voit deux corbeaux
(c) Nasuk tulugarnik takuvuq Nasuk voit des corbeaux (plus de deux)


La terminaison -mik, dans l'exemple (a), outre qu'elle signifie que l'idée de corbeau est évoquée sous la forme de singulier, indique que tulugaq- constitue un apport syntaxique, qu'il se rapporte au mot takuvuq. La consonne finale de la base de mot étant sourde, elle devient sonore (-r-) par assimilation à la consonne initiale sonore du suffixe -mik. Le jeu des incidences liant les trois mots de cette phrase se présente comme suit :



Le mot takuvuq est le support syntaxique — ce à quoi se rapporte — le mot tulugarmik. Le résultat de ce rapport syntaxique (tulugarmik takuvuq), qui définit le prédicat de la phrase, est ensuite incident au support de la phrase (Nasuk).

La fonction terminalis exprime la destination, la cause, le but d'une action ou encore l'agent d'une action exprimée à la forme passive. Ses caractéristiques morphologiques sont -mut au singulier, -:nnut au duel et -nut au pluriel :

(a) Tulugarnut tupaaqtauvuq il a été réveillé par les corbeaux
(b) Kuujjuamut tikilaaqput ils arriveront demain à Kuujjuaq7
(c) Nasummut uqaqpuq il parle à Nasuk8


La fonction ablative indique le lieu d'où l'on vient, le point de départ, l'origine ou encore le complément du comparatif de supériorité. Ses caractéristiques morphologiques sont -mit au singulier, -:nnit au duel et -nit au pluriel :

(a) Tulugarnit anginiqsauvut ils sont plus grands que les corbeaux
(b) Kuujjuamit tikippugut nous arrivons de Kuujjuaq


La fonction localis indique le lieu dans l'espace ou dans le temps où se produit un événement. Ses caractéristiques morphologiques sont -mi au singulier, -:nni au duel et -ni au pluriel :

(a) Aujami silaqqipakpuq en été (aujaq-) il fait habituellement beau
(b) Piarait tupirmi pinngualiqput les enfants s'amusent dans la tente (tupiq-)


La fonction vialis exprime le lieu par où on passe, l'idée d'intermédiaire, le lieu du temps au cours duquel on agit, le moyen par lequel on se rend d'un endroit à un autre, la partie du corps à travers laquelle nous atteint la maladie. Ses caractéristiques morphologiques sont -kkut au singulier, -:kkut au duel et -tigut au pluriel. Toutefois, sous l'effet de la règle de simplification des groupes consonantiques, les deux premiers morphèmes se réduiront respectivement à -kut et -:kut. De plus, il faut noter que -kkut et -:kkut font tomber la consonne finale des bases de mot qui se terminent par une consonne, alors que -tigut s'ajoute directement à celles-ci :

(a) Igalaakkut itiqpuq il entre par la fenêtre (igalaaq-)
(b) Ullukut aullarumavuq il veut partir de jour (ulluq-)
(c) Tasiqtigut ingirravakput ils voyagent en passant par les lacs (tasiq-)


La fonction æqualis sert à indiquer le complément du comparatif d'égalité ou encore ce à quoi une chose est trouvée semblable. Ses caractéristiques morphologiques sont -tut au singulier, -:ttitut au duel et -titut au pluriel. Ses suffixes s'ajoutent directement aux bases de mot. Il faut noter ici qu'au Nouveau-Québec, on tend aujourd'hui à remplacer la forme du singulier par celle du pluriel:

(a) Tulugaqtitut angitigijut ils sont aussi grands que des corbeaux
(b) Inuktitut uqaqpuq il parle comme un Inuk, comme les Inuit (Inuk-)
(c) Ujaraktut (ujaraktitut) sitijuq c'est dur comme une pierre (ujarak-)


Avant d'aborder la dernière fonction, il serait utile de faire remarquer ici, pour qui serait tenté de voir dans les terminaisons grammaticales exposées jusqu'ici des cas de déclinaisons, les formes suivantes :

(1a) Kuujjuamut à (en direction de) Kuujjuaq
(1b) Kuujjuamuuqpuq il va à KuuJJuaq
(2a) Inuktitut comme les Inuit
(2b) Inuktitauqpuq il agit, parle comme les Inuit
(2c) Inuktituuqqajaqturigaluaqqiuk? croirais-tu qu'il puisse parler inuktitut?
(3a) Tasikkut par le lac
(3b) Tasikkuuqpuq il passe par le lac
(4a) Kuujjuami à Kuujjuaq
(4b) Kuujjuamiittuq il est à Kuujjuaq


Il suffit donc d'ajouter le suffixe -uq- « agir » aux suffixes -mut, -kkut et -titut (le suffixe -uq- fait alors tomber la consonne finale de ces suffixes) pour passer d'une forme évoquant un lieu dans l'espace ou le terme d'une comparaison, à une forme évoquant un comportement. Quant au suffixe -mi (de même que -:nni et -ni), on le trouve régulièrement suivi du suffixe -it- « se trouver » « être ».

La fonction relative est sans doute celle qui a donné lieu au plus grand nombre de discussions dans les études consacrées à l'inuktitut. Elle intervient dans l'expression d'un rapport nécessaire entre deux réalités, l'existence de l'une ne pouvant être conçue sans l'existence préalable de l'autre. C'est notamment le cas dans l'expression d'un rapport de possession (la chose possédée ne peut être conçue sans l'existence préalable du possesseur) et celle d'un rapport liant le tout et la partie. Cette fonction est exprimée au singulier par le suffixe -up (ce suffixe fait tomber la consonne finale des bases de mot qui se terminent par une consonne). Au duel et au pluriel cependant les terminaisons sont les mêmes que celles de la fonction support :

(a) Saviup ipunga le manche du couteau (du couteau son manche)
(b) Nasuup paninga la fille de Nasuk (de Nasuk sa fille)
(c) Qajaup sivunga la partie avant du kayak (du kayak son devant)
(d) Inuit piusingit les traditions des Inuit (des Inuit leurs traditions)


L'exemple (a) traduit un rapport entre un tout (le couteau) et une partie de ce tout (le manche). Le mot ipunga est formé de la base de mot ipu « manche » et du suffixe possessif -nga « son » qui représente un possesseur de troisième personne du singulier non déterminé. Le rôle du suffixe -up dans saviup est donc de contribuer à la détermination de l'identité réelle du possesseur (savik-). La même analyse s'applique mutatis mutandis, aux trois autres exemples. Un autre emploi de la fonction relative sera examiné au point traitant des mots qui expriment un événement.

La seconde série de suffixes grammaticaux employés avec les mots dont la matière lexicale désigne un être ou une substance correspond aux suffixes possessifs. Ces derniers indiquent :

  • le nombre et le rang du possesseur;
  • le nombre et le rang de la chose possédée;
  • la fonction syntaxique du mot dans la phrase.

Comme il s'agit ici d'une série longue et complexe de formes, nous limiterons l'illustration de ces suffixes à quelques exemples :

(a) saviga kiinatsiarikpuq mon couteau est bien affilé
(b) saviikka kiinatsiarikpuuk mes deux couteaux sont bien affilés
(c) savikka kiinatsiarikput mes (pluriel) couteaux sont bien affilés


Dans ces exemples, les suffixes -ga, -ikka et -kka indiquent que le possesseur est une première personne du singulier. Le suffixe -ga indique de plus que l'objet possédé est singulier (a), alors que -ikka et -kka expriment respectivement un objet possédé duel (b) et un objet possédé pluriel (c). De plus, ces trois suffixes indiquent que le mot qu'ils terminent occupe dans la phrase la fonction de sujet grammatical. Dans les trois exemples qui suivent, la fonction grammaticale demeure la même, mais le nombre de la chose possédée est singulier et le nombre du possesseur varie :

(a) Igluga ma maison
(b) Igluvuk notre maison (à nous deux)
(c) Igluvut notre maison (plus de deux possesseurs)


Les trois exemples qui suivent illustrent une fonction syntaxique autre que la fonction support :

(a) Savimma ipua siqumiksimajuq le manche de mon couteau est brisé
(b) Iglunuk ukkuanga la porte de notre (duel) maison
(c) Panigatut angitigijuq elle est aussi grande que ma fille


Les terminaisons -ma et -nuk indiquent, en plus du nombre et du rang du possesseur, que le mot qu'ils terminent occupe la fonction relative. L'exemple (c) met en cause la fonction aequalis.

Mentionnons enfin qu'au chapitre des suffixes possessifs, l'inuktitut distingue de plus deux types de troisième personne :

(a) Ataatanganut uqaqpuq il parle à son père (le père de quelqu'un d'autre)
(b) Ataataminut uqaqpuq il parle à son (propre) père


Les suffixes -nganut- et -minut- expriment tous deux la fonction terminalis, un possesseur singulier de rang troisième et un être possédé singulier. Ce qui les distingue, c'est que le suffixe -nganut indique de plus que la personne impliquée au titre de possesseur est différente de la troisième personne dont il est ici parlé (le sujet grammatical de la phrase) et qui se trouve représentée par le suffixe -q « il ». Le suffixe -minut-, au contraire, indique que la personne dont il est parlé est la même que le possesseur.

Les mots exprimant un événement

Lorsque la matière lexicale d'un mot exprime un état ou une action, deux séries complexes de suffixes grammaticaux peuvent terminer le mot. Chacune de ces séries se trouve représentée dans les deux exemples qui suivent :

(a) nirivunga je mange
(b) takuvara je le vois


L'exemple (a) est formé d'une base de mot (niri-) exprimant une action (idée de « manger »). Par elle-même, cette base de mot n'exprime pas un événement, c'est-à-dire une action vue comme prenant place dans le temps. Le suffixe grammatical -vu- a pour rôle premier de conférer à l'action exprimée par la base de mot le statut d'événement. Et comme tout événement, pour pouvoir être pensé, doit être dit de quelqu'un ou de quelque chose, le suffixe -vu- se trouve suivi d'un second suffixe grammatical indiquant le rang et le nombre de la personne support (ici, l'événement « manger » est dit d'une première personne du singulier). On pourrait analyser comme suit les rapports d'incidence liant entre eux les trois éléments formateurs du mot nirivunga :



La base de mot niri- définit lexicalement le contenu de l'événement représenté grammaticalement par le suffixe -vu-. Autrement dit, pour pouvoir être pensée comme événement, la matière lexicale a besoin d'une forme, qui lui est conférée ici par le suffixe -vu-. De sorte que nirivu- représente une matière lexicale sous forme grammaticale, laquelle se trouve versée, au titre d'apport, au support final que représente la personne grammaticale.

L'exemple (b) est pour sa part constitué d'une base de mot (taku-) exprimant également une action (idée de « voir »). Le suffixe grammatical qui confère à cette action le statut d'événement a ici la forme -va- plutôt que -vu-. Cela tient au fait qu'en (a), le suffixe -nga n'indique que la personne dont il est question (le sujet grammatical « je ») alors qu'en (b) le suffixe -ra exprime un rapport entre deux personnes de rang distinct, toutes deux en cause dans l'événement considéré, l'une au titre de support, l'autre au titre d'apport (« je le »).

Les deux séries de suffixes grammaticaux susceptibles de terminer un mot dont la matière lexicale exprime un état ou une action s'opposent donc entre elles selon que seule la personne support de l'événement se trouve représentée dans le mot ou qu'elle s'y trouve représentée en même temps qu'une personne apport. Dans le cas le plus simple, c'est-à-dire celui où seule la personne support est représentée, la forme du suffixe représentant la personne grammaticale varie en fonction du rang et du nombre de la personne :

nirivunga je mange
nirivutit tu manges
nirivuq il/elle mange
nirivuguk nous (duel) mangeons
nirivutik vous (duel) mangez
nirivuuk ils/elles (duel) mangent
nirivugut nous (pluriel) mangeons
nirivusi vous (pluriel) mangez
nirivut ils/elles (pluriel) mangent


Il faut enfin préciser que le suffixe -vu- (ou -pu- lorsqu'il s'ajoute à un élément formateur qui se termine par une consonne) traduit une forme particulière d'événement. Ce suffixe indique que l'événement pris en considération est vu comme un simple fait, en lui-même et pour lui-même, syntaxiquement indépendant (forme déclarative). Il s'oppose de ce fait à d'autres suffixes de la même catégorie en langue qui traduisent autant de formes différentes sous lesquelles l'événement peut être pensé (forme interrogative, impérative, conditionnelle, causale, etc.).

(a) Nirivisi? est-ce que vous mangez?
(b) Nirigit ! mange !
(c) Niriluaruma aannianiaqpunga si je mange trop, je serai malade


Dans l'exemple (a), le suffixe -vi- indique que l'événement est pensé sous la forme interrogative. Dans l'exemple (b), le suffixe -g- exprime la forme impérative. Enfin, dans l'exemple (c), le suffixe -ru- indique la forme conditionnelle de l'événement et sa dépendance syntaxique à l'endroit du mot aannianiaqpunga :



On notera, dans ce dernier exemple, que le suffixe représentant la personne grammaticale change de forme selon le type d'événement. Les suffixes -ma et -nga dans l'exemple ci-dessus représentent tous deux une première personne du singulier support. Dans le premier cas, la personne se trouve impliquée dans un événement exprimé par un mot qui est syntaxiquement subordonné (apport) alors que, dans le second cas, elle est impliquée dans un événement exprimé par un mot syntaxiquement indépendant (support).

Un fait mérite ici d'être signalé. Il s'agit de la similitude curieuse entre les formes des suffixes possessifs à la fonction relative et celles des suffixes représentant la personne grammaticale dans un mot exprimant un événement aux formes conditionnelle et causale, qui sont des formes syntaxiquement subordonnées :

(1a) panimma atinga le nom de ma fille
(1b) niriguma si je mange
(1c) nirigama parce que je mange
(2a) panivit atinga le nom de ta fille
(2b) niriguvit si tu manges
(2c) nirigavit parce que tu manges
(3a) paninnuk atinga le nom de notre (duel) fille
(3b) nirigunnuk si nous (duel) mangeons
(3c) nirigannuk parce que nous (duel) mangeons
(4a) ataatatsi atinga le nom de votre (pluriel) père
(4b) nirigutsi si vous (pluriel) mangez
(4c) nirigatsi parce que vous (pluriel) mangez


Cette similitude atteste le caractère subordonné de la fonction relative. Ce fait revêt une importance capitale dans l'analyse d'une construction syntaxique particulière de l'inuktitut, appelée à tort construction ergative, qui sera examinée plus loin.

La seconde série de suffixes appelés à terminer un mot exprimant un événement met en cause une référence à deux personnes participant à l'événement, l'une à titre de support, l'autre à titre d'apport. Pour simplifier un peu les choses, disons que sémantiquement toutes les combinaisons d'un pronom sujet et d'un pronom objet sont possibles à la condition qu'elles mettent en cause des personnes distinctes (les pronoms réfléchis sont exclus). En voici quelques exemples à la forme déclarative :

takuvara je le vois takuvasi vous (pluriel) le voyez
takuvagit je te vois takuvait tu le vois
takuvavut nous (pluriel) le voyons takuvatit tu les (pluriel) vois
takuvarma tu me vois takuvaatit il te voit
takuvaanga il me voit takuvattik je vous (duel) vois


Il existe ici aussi une similitude frappante entre les suffixes exprimant la personne grammaticale et les suffixes possessifs, comme en témoignent les exemples qui suivent :

(1a) qajara mon kayak
(1b) takuvara je le vois
(2a) qajaakka mes (duel) kayaks
(2b) talavaakka je les (duel) vois
(3a) qajakka mes (pluriel) kayaks
(3b) takuvakka je les (pluriel) vois
(4a) qajavut notre (pluriel) kayak
(4b) takuvavut nous (pluriel) le voyons
(5a) qajaangik ses (duel) kayaks
(5b) takuvaangik il les (duel) voit
(6a) qajasi votre (pluriel) kayak
(6b) takuvasi vous (pluriel) le voyez


On constate ici que c'est avec la forme de la fonction support des suffixes possessifs qu'il y a identité. Ce qui se conçoit puisqu'il s'agit, dans les exemples (b) qui précèdent, d'événements exprimés à la forme déclarative, forme syntaxiquement autonome, indépendante, pouvant éventuellement servir de support syntaxique à d'autres éléments subordonnés. Pour comprendre cette identité de formes entre des espèces de mots aussi différentes9, il suffit de rappeler qu'un possessif comme « mon » en français ou -ra en inuktitut suppose sémantiquement un rapport entre deux réalités distinctes :

  1. le possesseur (ici une première personne du singulier)
  2. la chose possédée (troisième personne du singulier)10

Dans un rapport de possession, la chose possédée est, d'une certaine façon, impliquée passivement alors que le possesseur s'y trouve impliqué activement. Si l'on examine maintenant le type de rapport qui s'établit entre les pronoms « je » et « le » dans « Je le vois », on constate que dans le cadre d'un même événement (voir), une personne se trouve impliquée activement (« je ») et l'autre s'y trouve impliquée passivement (« le »). C'est ce rapport analogique entre les deux situations qu'a retenu la pensée inuit et qui explique l'emploi de terminaisons communes dans l'expression de la possession et l'expression d'un rapport agent/patient.

La présence d'une troisième personne grammaticale dans la terminaison -ra s'explique si l'on analyse plus à fond les éléments formateurs d'un mot comme takuvara, lequel est en réalité formé de taku + vaq + ga. Le suffixe possessif de la première personne du singulier a en discours la forme -ga lorsqu'il s'ajoute à un élément formateur qui se termine par une voyelle ou par la consonne -k. Il n'aura la forme -ra que s'il est ajouté à un élément formateur qui se termine par la consonne -q. On ne peut donc expliquer la présence de -ra dans takuvara que si l'on pose -vaq- + -ga. Or, la consonne -q représente régulièrement une troisième personne du singulier en inuktitut (par exemple, takuvuq « il voit) ». On peut donc avancer que, dans takuvaq-, la consonne finale représente l'être dont on parle, c'est-à-dire la personne vue. Littéralement, il faudrait traduire takuvara comme « ma chose vue », « l'être vu par moi ».

Une dernière remarque viendra clore ce point. Lorsque, dans un mot exprimant un événement, un rapport se trouve établi entre deux personnes de troisième rang, l'une support et l'autre apport, une différence notable s'observe alors entre le français et l'inuktitut :

Nanuq Nasuup takuvaa Nasuk voit l'ours (l'ours, Nasuk il le voit)


Cette phrase met en cause un événement (voir) impliquant deux personnes grammaticales de troisième rang représentées lexicalement par « Nasuk » et « ours ». L'une est impliquée passivement à l'événement (l'ours) et l'autre y est impliquée activement (Nasuk). Ce qui diffère considérablement ici entre le français et l'inuktitut, c'est la façon dont se trouvent traduits syntaxiquement les rapports entre les deux êtres présents dans la situation décrite. En français, Nasuk est le sujet grammatical, le support syntaxique de la phrase et l'ours représente un apport (objet direct) au verbe avec lequel il forme le prédicat :



En français, il y a donc coïncidence entre le sujet grammatical de la phrase et l'agent de l'action, d'une part, et coïncidence entre l'apport au verbe et l'être impliqué passivement dans l'événement. En inuktitut, les rapports syntaxiques sont construits à l'inverse du français :



En inuktitut, il y a coïncidence entre le sujet grammatical et l'être impliqué passivement dans l'événement et coïncidence entre l'apport syntaxique et l'agent. L'agent, en inuktitut, est à la forme relative (Nasu-up), fonction qui, comme nous l'avons montré, traduit une subordination (un apport, donc) à un autre élément de la phrase. De la même manière qu'il contribue à déterminer l'identité réelle du possesseur dans Nasuup savinga « le couteau de Nasuk », le suffixe -up contribue ici à déterminer l'identité réelle de l'agent de l'action. Quant au mot nanuq, il a ici la forme de la fonction support, laquelle exclut toute incidence à un autre mot de la phrase.

Considérer, comme on l'a souvent fait, cette construction comme ergative, c'est accepter de voir en Nasuup un sujet et en nanuq un objet, ce qui vient en parfaite contradiction avec l'analyse morphologique de l'inuktitut. On analyse alors l'inuktitut à travers la traduction qu'on en fait sans tenir un compte rigoureux de ce qu'exprime sa morphologie. C'est par ailleurs confondre gravement les notions d'agent et de sujet, d'une part, et les notions d'objet grammatical et de passivité, d'autre part. C'est enfin confondre la syntaxe d'une langue, qui obéit à ses propres lois, avec les lois de la logique formelle, qui sont d'un tout autre ordre et auxquelles la cohérence structurale d'une langue n'a jamais été tenue de se conformer. La morphologie de l'inuktitut montre clairement ici qu'il faut dissocier ces notions, que l'on peut fort bien concevoir un sujet grammatical passif et un objet grammatical actif sans que pour autant la cohérence de la langue en souffre. Et tant pis si cette façon de s'exprimer linguistiquement ne correspond pas aux attentes des logiciens!

Les suffixes enclitiques

Les derniers éléments formateurs, enfin, à venir s'inscrire dans la construction d'un mot inuit sont les suffixes enclitiques. Ils forment la moins nombreuse des catégories de suffixes. Ces suffixes sont indifférents à la distinction du nombre et de la fonction syntaxique, et leur présence n'est liée à aucune forme de mot particulière. Ils peuvent donc s'ajouter à toute espèce de mot. De fait, ces suffixes n'expriment aucun rapport de dépendance syntaxique. Ils contribuent plutôt à ce que d'aucuns appellent la « structuration logique » du discours. Ces suffixes traduisent notamment la coordination (et, aussi), l'opposition (mais, quant à), une alternative (ou... ou) :

(1a) Ataataminut uqaqpuq il parle à son père
(1b) Ataataminullu panimminullu uqaqpuq il parle (et) à son père et à sa file
(2a) Kuujjuami à Kuujjuaq
(2b) Kuujjuamiluunniit Kangiqsualujjuamiluunniit takummilaaqquupavut nous le reverrons sans doute (ou) à Kuujjuaq ou à Kangiqsualujjuaq
(3a) Anaananga sa mère
(3b) Ataatanga Inummariuvuq anaanangali Qallunaanguvuq son père est un Inuk, mais sa mère est une Blanche


Il resterait encore beaucoup à dire à propos du caractère original de la structure de l'inuktitut. Mais une esquisse grammaticale impose un choix que nous avons essayé d'opérer le plus judicieusement possible. À tout le moins, nous espérons avoir réussi à faire entrevoir les défis nombreux que pose, tant sous le rapport de son apprentissage que sous celui de sa description systématique, la structure de la langue inuit. Une langue comme l'inuktitut a le mérite incontestable d'amener la linguistique à affiner davantage ses moyens d'analyse, ce qui n'est possible que dans la mesure où les linguistes acceptent de sortir du cadre à la fois vaste et restreint des langues indo-européennes.




Bibliographie




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* Je tiens à remercier Lynn Drapeau pour avoir aimablement consenti à revoir le texte de la première version de ce chapitre. Sans cette révision minutieuse, le travail n'aurait pu être publié. Bien que j'aie essayé de tenir compte de toutes les corrections qu'elle m'a suggérées, certaines auront pu m'échapper. Il va sans dire que toutes les erreurs ou imprécisions apparaissant encore dans le texte devront m'être attribuées. [retour au texte]

1 Ce document s'adressant à un public non nécessairement spécialiste, j'ai opté pour l'utilisation d'un style se rapprochant plus de la vulgarisation scientifique que de la spécialisation. Tous les termes linguistiques qui ne sont pas définis dans le présent texte se retrouvent dans les dictionnaires d'usage courant. En souhaitant que le texte soit accessible au plus grand éventail de lecteurs possible, j'espère qu'il ne paraîtra ni trop ardu au grand public ni trop simple aux spécialistes. Il va sans dire que l'espace réservé à cette description ne permet pas de faire état de toutes les formes et flexions que l'on retrouve en montagnais. Pour des tableaux exhaustifs des paradigmes grammaticaux, on pourra se référer aux auteurs cités en bibliographie. [retour au texte]

2 Dans l'optique de ceux qui considèrent qu'une langue est toujours à certains égards le reflet d'une attitude culturelle, il est à remarquer, similitude intéressante, que ni le français ni le montagnais n'a créé ou incorporé dans son lexique l'équivalent de l'anglais Superwoman, bien que la culture française ait tout de même produit Jeanne d'Arc et que les femmes montagnaises aient dû jouer parfois un rôle déterminant dans leur société. [retour au texte]

3 La terminologie des modes adoptée ici est alignée sur la nouvelle terminologie introduite dans Drapeau (1985 et 1986). [retour au texte]

4 P. Æbisher, « Contribution à la protohistoire des articles ille et ipse dans les langues romanes », Cultura Neolatina, no 8, 1948, p. 181-203; cité par Serbat (1980). [retour au texte]

5 Il existe cependant une forme atténuée de ce type d'interrogation. Par exemple, si l'on souhaite atténuer, par souci de politesse, la force de la question qu'on pose, on pourra mettre le verbe au mode subjectif, c'est-à-dire un mode de l'ordre indépendant, qui exprime, on se le rappellera, une perception subjective du locuteur. Tshekuaninu eku tshikâuînu kamâua? « Pourquoi donc notre mère a-t-elle l'air de pleurer? » L'emploi du mode subjectif a pour effet de suggérer que, peut-être, il n'y a pas lieu de poser. Cette question, ce qui, éventuellement, peut dispenser la personne interrogée d'y répondre, d'où la politesse de la question. Au lieu de demander carrément à quelqu'un « Pourquoi pleures-lu? », on demande « Pourquoi me semble-t-il que lu pleures? », et la personne a le loisir de répondre qu'elle ne pleure pas. [retour au texte]

* Le terme inuktitut, qui tend de plus en plus à remplacer dans la pratique le mot « esquimau », n'a cependant pas la même valeur générique que ce dernier. Ce sont les Inuit de l'Arctique canadien de l'Est qui, dans leurs dialectes respectifs, désignent la langue inuit sous le nom d'inuktitut. Ailleurs, les Inuit ne parlent pas inuktitut, mais inuinnaqtun (Arctique central), inuvialuktun (Arctique de l'Ouest), inupiatun (Alaska), inuttut (Labrador) ou encore kalaallisut (Groenland). [retour au texte]

1 En contrepartie, les Inuit ont appris avec une aisance relative le français, l'anglais ou le danois. Voilà un mystère que la linguistique devra chercher à élucider un jour. [retour au texte]

2 Une description plus détaillée de la valeur de ce suffixe sera présentée à la section intitulée « Les suffixes lexicaux ». [retour au texte]

3 Pour des raisons de commodité, nous considérons ici -sima- comme un seul élément. Il résulte en fait de la combinaison de -si- (perfectif) et -ma- exprimant un état résultatif (« se trouver dans l'état d'avoir fait ») rendu ici par le mot « déjà ». [retour au texte]

4 Pour faciliter la lecture de ces exemples, nous présentons en caractères gras les suffixes lexicaux de l'inuktitut et les éléments auxquels ils correspondent lexicalement dans la traduction. [retour au texte]

5 Il s'avère donc particulièrement utile de distinguer tulugaq- (suivi d'un trait d'union) comme élément formateur de mot inscrit en langue sous la série des bases de mot désignant des êtres et tulugaq (sans trait d'union) employé dans un contexte réel ayant un nombre et une fonction syntaxique définis. [retour au texte]

6 Par sujet grammatical, nous entendons strictement ici « ce à propos de quoi il est dit quelque chose » dans la phrase. Comme on le montrera plus loin, la notion de sujet grammatical est en soi indépendante de la notion d'agent de l'action, même si, dans certains cas, il arrive que ces deux valeurs coïncident. [retour au texte]

7 L'application de la règle de simplification des groupes consonantiques explique ici la forme Kuujjuamut plutôt que Kuujjuarmut. [retour au texte]

8 Devant une consonne nasale, la consonne -k devient -ng (assimilation partielle) dans la plupart des dialectes inuit. Au Nouveau-Québec, il y a assimilation complète de la consonne -k. [retour au texte]

9 Les premiers (a) sont généralement classés comme des noms dans les grammaires inuit usuelles et les seconds (b), comme des verbes. [retour au texte]

10 Une preuve en français de la présence sémantique, sous le possessif, de la chose possédée est le fait que celui-ci prend le genre non du possesseur, mais celui de la chose possédée : mon pied, ma main. [retour au texte]





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