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Conscience linguistique des jeunes québécois - Tome IV

Conscience linguistique des jeunes Québécois

Étude comparative du vécu et de la perception du fait français dans des écoles françaises et anglaises en 4e et 5e secondaire et en lre et 2e collégial

TOME IV






par

Uli Locher
Université McGill

avec la collaboration de
Mélanie Lange
Université McGill


et
Pierre Georgeault
Conseil de la langue française






Table des matières



PRÉSENTATION

INTRODUCTION

CHAPITRE PREMIER : PROBLÉMATIQUE ET MÉTHODOLOGIE

   1.1. Problématique
   1.2. Quelques conclusions des rapports antérieurs
   1.3. L'échantillonnage
   1.4. Contenu des questionnaires
   1.5. Qualité et représentativité des données
   1.6. Schéma d'analyse

CHAPITRE II : COMPARAISON DES ÉCHANTILLONS

   2.1 Milieux d'enquête et langue maternelle
   2.2 Origines nationales et culturelles
   2.3 Niveaux socio-économiques
   2.4 Compétence en français et en anglais
   2.5 Conclusion

CHAPITRE III : USAGES LINGUISTIQUES ET ACTIVITÉS CULTURELLES DES JEUNES

   3.1 Utilisation du français dans les activités culturelles
   3.2 Variations selon les régions d'enquête
   3.3 Conclusion

CHAPITRE IV : CONTACTS ENTRE LES GROUPES LINGUISTIQUES

   4.1 Présentation des données
   4.2 Hypothèses de travail
   4.3 Analyse des hypothèses
   4.4 Conclusion

CHAPITRE V : IDENTIFICATION LINGUISTIQUE

   5.1 Présentation des données
   5.2 Hypothèses de travail
   5.3 Analyse des hypothèses
   5.4 Conclusion

CHAPITRE VI : ATTITUDES CONCERNANT LA FRANCISATION

   6.1 Présentation des données
   6.2 Hypothèses de travail
   6.3 Analyse des hypothèses
   6.4 Conclusion

CHAPITRE VII : CONTACTS ET ATTITUDES LINGUISTIQUES

   7.1 Analyse des hypothèses
   7.2 Effets cumulatifs des indices : « contacts », « compétence linguistique » et « identification linguistique » sur l'ouverture hors-groupe
   7.3 Influence des contacts et des attitudes sur le comportement linguistique des jeunes
   7.4 Conclusion

CONCLUSION

ANNEXE A : PRÉSENTATION DES INDICES

ANNEXE B : LISTE DES QUESTIONS IDENTIQUES OU SIMILAIRES DANS LES QUESTIONNAIRES FRANÇAIS ET ANGLAIS

BIBLIOGRAPHIE





Liste des tableaux



CHAPITRE II :
II.1 :

Distribution des échantillons selon le milieu d'enquête et la langue maternelle

II.2 :

Typologie des origines nationales dans les deux échantillons

II.3 :

Niveau occupationnel des pères des étudiants selon l'échantillon et la région d'enquête

II.4 :

Compétence en français et en anglais selon l'échantillon et la langue maternelle

II.5 :

Compétence moyenne en français et en anglais, selon l'échantillon, la région d'enquête et la langue maternelle

II.6 :

Compétence linguistique selon l'échantillon et l'origine nationale

CHAPITRE III :
III.1 :

Utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles par les étudiants francophones de chacun des échantillons

III.2 :

Utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles par les étudiants anglophones de chacun des échantillons

III.3 :

Utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles par les étudiants allophones de chacun des échantillons

III.4 :

Utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles selon l'échantillon et la langue maternelle

III.5 :

Moyenne d'utilisation du français dans les activités culturelles selon les origines nationales et la compétence linguistique dans les deux échantillon

III.6 :

Moyennes d'utilisation du français dans les activités culturelles selon l'échantillon, la région d'enquête, la langue maternelle et la compétence en langue seconde

III.7 :

Moyennes d'utilisation du français dans les activités culturelles des francophones de l'échantillon francophone et des non-francophones de l'échantillon anglophone compétents dans la seconde langue, selon les régions d'enquête

CHAPITRE IV :
IV.1 :

Langues maternelles des pères et des mères selon l'échantillon

IV.2 :

Pourcentage des étudiants de l'échantillon francophone ayant des amis anglophones et de l'échantillon anglophone ayant des amis francophones, selon la langue maternelle

IV.3 :

Composition linguistique du quartier où les étudiants ont vécu le plus longtemps au Québec, selon l'échantillon et la langue maternelle

IV.4 :

Contact anglophone dans l'échantillon francophone et contact francophone dans l'échantillon anglophone, selon l'échantillon et la langue maternelle

IV.5 :

Valeurs moyennes de contact hors-groupe pour les francophones qui étudient en français, et pour les anglophones qui étudient en anglais, selon la région d'enquête

IV.6 :

Moyennes d'utilisation du français dans les activités culturelles par les francophones qui étudient en français et par les anglophones qui étudient en anglais, selon les contacts avec l'autre groupe

CHAPITRE V :
V.1 :

Identification francophone dans l'échantillon francophone

V.2 :

Ouverture vers l'anglais dans l'échantillon francophone

V.3 :

Identification anglophone dans l'échantillon anglophone

V.4 :

Ouverture vers la langue française dans l'échantillon anglophone

V.5 :

Valeurs moyennes de quatre indices d'identification linguistique, selon l'échantillon et la langue maternelle

V.6 :

Identification linguistique des étudiants faisant leurs études dans leur langue maternelle, et ouverture envers l'autre groupe, selon l'échantillon et la région d'enquête

V.7 :

Corrélations entre identification linguistique des étudiants faisant leurs études dans leur langue maternelle et ouverture envers l'autre groupe, selon l'échantillon et le milieu d'enquête

CHAPITRE VI :
VI.1 :

Perception de la francisation dans l'échantillon francophone

VI.2 :

Perception de la francisation dans l'échantillon anglophone, selon la langue maternelle

VI.3 :

Moyennes de l'indice de perception du niveau de francisation, selon l'échantillon, la région d'enquête et la langue maternelle

CHAPITRE VII :
VII.1 :

Corrélations entre « contacts hors-groupe », « compétence dans l'autre langue », « identification linguistique » et « ouverture hors-groupe », pour les francophones et les anglophones qui étudient respectivement en français et en anglais

VII.2 :

Régression de l'ouverture vers les anglophones avec contact, compétence en anglais et identification linguistique (francophones dans les institutions françaises)

VII.3 :

Régression de l'ouverture vers les francophones avec contact, compétence en français et identification linguistique (anglophones dans les institutions anglaises)

VII.4 :

Régression de l'utilisation du français dans les activités culturelles avec contact, compétence en anglais, identification linguistique et région d'enquête (francophones qui fréquentent les institutions françaises)

VII.5 :

Régression de l'utilisation du français dans les activités culturelles avec contact, compétence en français, identité linguistique et région d'enquête (anglophones qui fréquentent les institutions anglaises)

ANNEXE A :
A.1 :

Groupes culturels à l'intérieur des groupes linguistiques dominant les deux échantillons, selon la région d'enquête

A.2 :

Classes occupationnelles des pères des étudiants selon l'échantillon et la langue maternelle






Présentation



Le thème de la conscience linguistique des jeunes Québécois a été abordé dans trois études que le Conseil a rendues publiques au cours des deux dernières années1. Pour terminer la première phase de cette recherche, nous publions maintenant l'analyse comparative du vécu et de la perception du fait français chez les élèves des écoles et collèges français et anglais du Québec. Le travail du professeur Uli Locher de l'Université McGill présente une comparaison des deux échantillons utilisés dans les rapports précédents et de leurs sous-groupes linguistiques. Cette comparaison porte sur les usages linguistiques des jeunes dans le cadre de leurs activités culturelles, les contacts entre les groupes tels qu'ils sont vécus par chacun d'eux, leur identification linguistique, leurs relations et leurs attitudes linguistiques.

L'étude de ces deux échantillons, réalisés auprès de plus de 7 000 jeunes étudiants québécois, démontre, outre la grande force d'assimilation et d'attraction de la langue anglaise, que l'utilisation de l'anglais par les jeunes francophones dans les activités culturelles prend dans plusieurs cas une ampleur importante, que le processus de francisation du Québec est bien perçu par tous et que les étudiants anglophones, même s'ils acceptent cette situation, expriment beaucoup d'insécurité quant à leur place dans un tel Québec français. En fait, cette étude comparative semble conclure à la pérennité de la coexistence de deux solitudes au Québec, malgré les efforts soutenus faits de part et d'autre pour mieux se connaître et se comprendre. Poursuivre des études sur le thème de la conscience linguistique demeure donc une priorité si l'on veut mieux circonscrire l'évolution du dossier linguistique québécois au cours des prochaines décennies, d'autant plus qu'on sent dans certains milieux anglophones le désir de participer davantage à la réalisation d'un Québec français.

Il nous fait plaisir de souligner à nouveau la qualité du travail effectué parle professeur Locher et sa collaboratrice, Mélanie Lange. Pierre Georgeault, agent de recherche à la Direction des études et recherches du Conseil de la langue française, a secondé les auteurs et contribué largement à la qualité de l'étude.

Michel Amyot, directeur
Direction des études
et recherches



1 Voir les notes 1, 2 et 3 de l'introduction, pp. 13 et 14. [retour au texte]




Introduction



La Charte de la langue française, promulguée en 1977, a fait du français la langue officielle du Québec. Cela a transformé le caractère du Québec, qui était dans les faits une province bilingue, et les relations entre ses grands groupes linguistiques. Pour plusieurs francophones, cette évolution a créé une situation recherchée et idéalisée depuis longtemps. Nul doute ne pouvait plus exister alors sur le fait qu'ils étaient politiquement et culturellement « maîtres chez eux ». Aux yeux des anglophones, par contre, la situation est devenue nettement plus difficile habitués à vivre dans une position privilégiée dans des enclaves plus ou moins isolées, ils se sont trouvés « minorisés » et poussés à s'intégrer à une culture qu'ils n'avaient jamais considérée comme la leur. Des problèmes assez considérables se sont aussi posés pour les personnes dont la langue maternelle n'est ni le français, ni l'anglais; habituées au libre-choix linguistique et fréquemment en voie d'assimilation vers le groupe anglophone, elles se sont vues imposer une nouvelle orientation, celle vers la majorité linguistique devenue culturellement dominante.

Évidemment, des concessions s'imposaient. Le législateur a, par exemple, pris soin de ne pas provoquer de conflits linguistiques au sein d'une même famille. Il y a aussi eu des périodes d'adaptation, par exemple, en ce qui concerne la francisation dans les entreprises. Mais l'effet global de la nouvelle législation linguistique était voulu et prévu. Le Québec s'est engagé dans une voie nouvelle et le changement culturel qui s'est opéré a touché le coeur même de la population.

Conscient de l'ampleur du changement envisagé et de son importance pour la population touchée, le Conseil de la langue française a entrepris une étude sur la conscience linguistique des jeunes Québécois. Puisque ce sont les jeunes qui tiennent l'avenir du Québec dans leurs mains, leurs opinions, leurs préoccupations linguistiques, leurs attitudes face au changement et aux autres groupes linguistiques, etc., donnent des indications sur « les jeunes Québécois... et l'avenir de la langue française1 » : Partagent-ils les « idéaux collectifs » recherchés par tant de leurs ancêtres? Sont-ils prêts à devenir les principaux artisans du développement et du rayonnement de la langue française ou sont-ils fatigués des querelles linguistiques? Perçoivent-ils les enjeux auxquels fait face leur langue? Valorisent-ils le français? Vivent-ils dans leurs comportements cette francisation dont on parle tant? En un mot, quelle est la conscience linguistique des jeunes Québécois2? »




1 Édith BÉDARD et Daniel MONNIER, Conscience linguistique des jeunes Québécois. Influence de l'environnement linguistique chez les étudiants francophones de niveau secondaire IV et V, Tome I, Éditeur officiel, Conseil de la langue française, Québec, 1981, p. 21. [retour au texte]

2 Pierre GEORGEAULT, Conscience linguistique des jeunes Québécois. Influence de l'environnement linguistique chez les étudiants francophones de niveau collégial I et II, Tome II, Éditeur officiel, Conseil de la langue française, Québec, 1981, p. 21. [retour au texte]




Ces questions, formulées à l'égard des jeunes francophones, s'appliquent tout aussi bien aux anglophones et aux allophones. Les enquêtes ont donc porté sur ces trois groupes linguistiques. Si le Québec est devenu officiellement francophone, cela ne veut pas dire pour autant qu'il serait ni qu'il sera peuplé uniquement par des francophones. Et si la langue maternelle parai être la variable déterminant le plus la conscience linguistique, cela ne veut pas du tout dire qu'elle soit la seule, ni que son effet sera le même auprès des trois groupes.

L'étude a commencé en 1978. La cueillette des données s'est faite fin 1978 dans les institutions françaises et fin 1979 dans les institutions anglaises. Un questionnaire fut distribué aux étudiants qui devaient le compléter eux-mêmes pendant une période de classe. Dans l'ensemble, 3 778 questionnaires dûment remplis ont été recueillis dans les institutions françaises (dont 2 218 en 4e et 5e secondaire et 1 560 en 1re et 2e collégial) et 3 676 dans les institutions anglaises (dont 2 269 en 4e et 5e secondaire et 1 407 en 1re et 2e collégial). Dans les deux enquêtes, la majorité des répondants se trouvaient à Montréal. Les autres régions d'enquête étaient Québec, Hull et Jonquière, pour la première enquête, et Québec, Hull, les Cantons-de-l'Est et Gaspé, pour la deuxième.

Après la codification des données, les deux fichiers informatiques furent confiés, pour fins d'analyse, au Conseil de la langue française et, plus tard, à l'Université McGill. Le rapport présenté ici constitue le quatrième tome de la série et le deuxième à inclure l'échantillon des institutions anglaises3.

Après avoir rappelé brièvement la problématique et la méthodologie de ces études sur la conscience linguistique, nous comparerons les deux échantillons (francophone et anglophone). Puis nous ferons successivement état des usages linguistiques des jeunes dans le cadre de leurs activités culturelles, des contacts entre les groupes, de l'identification linguistique, des attitudes concernant la francisation et, enfin, des relations entre les contacts et les attitudes linguistiques.




3 Pour des descriptions plus complètes de ces enquêtes, voir les trois autres rapports de cette série, soit :

  • Édith BÉDARD et Daniel MONNIER, op. cit.
  • Pierre GEORGEAULT, op. cit.
  • Uli LOCHER, Conscience linguistique des jeunes Québécois. Le fait français vécu par des élèves étudiant en anglais en 4e et 5e secondaire et en lre et 2e collégial, Tome III, Éditeur officiel, Conseil de la langue française, Québec, 1983, 225 p. [retour au texte]



CHAPITRE PREMIER

Problématique et
méthodologie






Dans ce chapitre, nous rappellerons brièvement la problématique de cette étude et nous ferons état de quelques conclusions tirées des trois rapports déjà publiés sur ce sujet. Nous présenterons ensuite la méthodologie inhérente à ce rapport en parlant successivement de l'échantillonnage, du contenu des questions utilisées, de la qualité et de la représentativité des données. Finalement, nous décrirons le schéma d'analyse utilisé tout au long de ce rapport.

1.1. Problématique

L'objectif général des enquêtes sur la conscience linguistique des jeunes Québécois est de connaître la compétence, les habitudes linguistiques, la consommation de biens culturels, le type d'intégration sociale et la perception de la situation linguistique des jeunes Québécois. Ce rapport a, quant à lui, un but plus limité; il ne traite que des thèmes suivants :

  • connaissance du français et de l'anglais;
  • contacts entre les grands groupes linguistiques;
  • identification linguistique;
  • attitudes concernant la francisation;
  • impact des variables : compétence linguistique, contacts et identification linguistique sur l'utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles.

Le choix de ces thèmes fut déterminé par trois faits d'importance primordiale dans les relations entre les groupes linguistiques du Québec. Premièrement, nous trouvons au Québec, à part le groupe francophone démographiquement majoritaire, un groupe anglophone minoritaire mais bien établi et fortement lié au Canada anglais. Deuxièmement, le Québec a accueilli depuis longtemps, et spécialement depuis la deuxième guerre mondiale, des groupes d'immigrants dont la langue maternelle n'est ni le français, ni l'anglais. Les attitudes et les comportements linguistiques de ces derniers ont reçu récemment beaucoup d'attention, à cause, notamment, de leur poids démographique dans la région métropolitaine de Montréal. Leur présence a en effet permis une certaine expansion du secteur anglophone et a compliqué les relations entre les deux groupes linguistiques enracinés au Québec depuis longtemps1.

Les rapports entre francophones et anglophones ont parfois été décrits comme ceux entre « deux solitudes », c'est-à-dire deux unités restant séparées et préférant l'isolement à l'intégration. Cette dualité fondamentale mérite d'être examinée à nouveau.




1 La présence allophone, d'ailleurs, ne peut recevoir d'analyse adéquate dans ce rapport, parce qu'elle n'était suffisamment couverte que dans un des deux échantillons. Les allophones sont traités de façon plus systématique dans le tome III de cette série. [retour au texte]




Troisièmement, l'adoption de la Charte de la langue française a introduit une nouvelle dynamique et imposé un nouvel ordre dans la relation entre les groupes francophone et anglophone. Elle a suscité un processus de « francisation » accéléré qui affecte et est senti par tout un chacun au Québec et qui a le potentiel de changer fondamentalement la relation entre les deux grands groupes linguistiques. Nous avons donc choisi d'étudier les attitudes liées à ce processus et d'évaluer leur impact sur les relations entre les groupes linguistiques ainsi que sur le choix du français et de l'anglais dans les activités culturelles.

Dans un certain sens, ce rapport représente un compromis. Il ne peut être ni purement descriptif, ni purement analytique, mais un peu des deux. Le choix des thèmes exige un travail analytique tandis que l'objectif général des enquêtes est plutôt documentaire. Nous avons essayé de satisfaire les deux intérêts en incluant, en annexe, les éléments descriptifs qui forgent nos outils analytiques, à savoir les indices. Mais nous nous permettons aussi de renvoyer le lecteur, de temps en temps, aux rapports antérieurs de cette série, qui avaient précisément pour but de fournir une description plus détaillée des résultats de chacune des deux enquêtes. Nous n'avons pu inclure ici qu'un résumé très bref de ces résultats.

1.2. Quelques conclusions des rapports antérieurs

Les trois premiers rapports de cette série analysaient, de façon descriptive, les connaissances, les attitudes et les comportements linguistiques de quatre groupes d'étudiants distincts : les étudiants francophones qui étudient en français et les étudiants anglophones, francophones et allophones qui poursuivent leurs études en anglais. À cause de l'intérêt particulier à cette catégorisation, nous la conservons dans ce petit résumé.

Les francophones qui étudient en français utilisent principalement leur langue maternelle dans leurs activités culturelles. Cependant, on note des variations dans le degré d'utilisation du français dans les activités culturelles, et ces variations suivent généralement celles du niveau de « francité » entre les différents milieux d'enquête. Ainsi, des proportions importantes d'étudiants écoutent fréquemment la radio, la télévision et les chanteurs en anglais et ce, surtout dans les milieux d'enquête de Montréal et de Hull.

Par contre, on n'a pas trouvé de différences très significatives selon les milieux d'enquête en ce qui concerne les connaissances et les attitudes des étudiants. Cela ne veut pas dire qu'il n'existe pas de variations, mais plutôt qu'elles sont dues à des facteurs autres que le milieu d'enquête.

Finalement, les auteurs ont constaté une certaine uniformité au chapitre des attitudes et opinions. Ce résultat peut être attribuable soit à la procédure d'analyse qui était descriptive, soit au degré d'homogénéité des étudiants dans l'échantillon. Dans l'ensemble, on a remarqué que les étudiants adhèrent à un « sentiment profrançais », qu'ils valorisent leur langue et la culture du Québec français. Mais, en même temps, ils peuvent utiliser fréquemment la langue anglaise dans le cadre de leurs activités culturelles. Les auteurs du premier rapport ont donc « constaté un écart important entre les comportements culturels et les attitudes linguistiques. Les comportements indiqueraient une valorisation de la culture anglo-américaine alors que les attitudes refléteraient une valorisation de l'identité franco-québécoise2 ». On est alors conduit à « chercher plus précisément si les attitudes peuvent être le produit du comportement ou vice versa3 ». Ces relations sont certainement complexes et la direction de l'influence peut changer d'un milieu, d'une situation ou d'un individu à l'autre.

Quant aux anglophones qui poursuivent leurs études en anglais, ils ont montré une préférence très nette pour l'utilisation de l'anglais dans leurs activités culturelles. Cette préférence s'est manifestée dans tous les milieux d'enquête, sauf Québec. Dans ce milieu, en effet, nous avons trouvé que la dominance des médias français et l'assez grand équilibre des groupes linguistiques dans les écoles anglaises incitent les anglophones à se servir très souvent du français. Par ailleurs, il serait probablement plus correct de considérer ces derniers étudiants comme bilingues que comme anglophones unilingues.

La question du bilinguisme se pose de façon encore plus prononcée pour les francophones qui font leurs études en anglais. Nous trouvons là des étudiants qui « fonctionnent » parfaitement bien dans les deux langues et dont plusieurs n'ont jamais mis le pied dans une école française. Leur comportement linguistique est évidemment différent de celui des anglophones, mais il est quand même beaucoup plus directement centré sur la langue anglaise que celui de leurs confrères qui étudient en français. Même leurs attitudes ne s'éloignent pas trop de celles des anglophones et, en ce qui concerne leurs connaissances de la législation linguistique, elle est pratiquement identique à celle des autres étudiants des institutions anglaises.

Le groupe allophone qui fréquente les institutions anglaises est, lui aussi, très porté vers la consommation culturelle en anglais. Ses attitudes se situent souvent entre celles des groupes francophone et anglophone de ces institutions.

Dans l'ensemble, l'échantillon des jeunes Québécois qui étudient en anglais s'est révélé hétérogène du point de vue linguistique et culturel. Néanmoins, nous avons pu constater la force d'attraction exercée par l'anglais sur les non-anglophones et le rôle important que joue l'école anglaise dans l'organisation et la manifestation des transferts linguistiques.

1.3. L'échantillonnage

Puisque l'intérêt principal des auteurs de l'enquête était d'étudier l'influence de l'environnement linguistique sur la conscience linguistique, ils ont conçu des échantillons qui devaient bien représenter certains milieux linguistiques du Québec. Cinq variables ont déterminé le choix de ces milieux, soit :

  • la composition linguistique de la population;
  • le niveau socio-économique du milieu;
  • la répartition sur le territoire québécois;
  • le type d'institutions scolaires;
  • la taille de l'échantillon.



2 Édith BÉDARD et Daniel MONNIER, op. cit., p. 108. [retour au texte]

3 Pierre GEORGEAULT, op. cit., p. 100. [retour au texte]




On a essayé de sélectionner des milieux comprenant des proportions variables de francophones, d'anglophones et d'allophones, situés dans diverses régions (près ou loin de la frontière; à l'intérieur ou à l'extérieur de Montréal), ce qui a été effectivement le cas. Les écoles choisies ont, dans la majorité des cas, pu fournir le nombre recherché de 300 répondants par école, répartis et dans le secteur général et dans le secteur professionnel. On a aussi réussi à éviter les extrêmes des variations de niveau économique pour réduire l'influence de cette variable.

L'échantillon final comprend les milieux d'enquête suivants :

Institutions d'enseignement en français :
Montréal, Québec, Jonquière, Hull;

Institutions d'enseignement en anglais :
Montréal, Québec, Hull, Cantons-de-l'Est, Gaspé.

À l'intérieur de la région métropolitaine de Montréal, l'échantillon a couvert des milieux à forte majorité francophone et anglophone ainsi que des milieux mixtes francophones/anglophones, francophone/allophone et anglophone/allophone. On retrouve évidemment certaines variations dans les proportions que représente chaque groupe linguistique dans ces milieux, puisque la population et les écoles ne sont pas distribuées selon des règles statistiques. Néanmoins, on peut considérer l'échantillonnage comme très adéquat puisque les milieux choisis représentent en fait des types bien différents l'un de l'autre4.

Par ailleurs, dans les écoles françaises, on n'a pas eu le moindre problème de collaboration de la part des autorités ou de la population scolaires. Dans les écoles anglaises, par contre, certaines difficultés ont nécessité des changements dans le plan d'échantillonnage original. Les effets principaux de ces modifications sont les suivants: le milieu d'enquête Cantons-de-l'Est n'est représenté que par une école secondaire, le CEGEP de la région ayant refusé de participer à l'enquête; la collaboration des CEGEPS de Montréal a été inégale, et faible dans le cas du Collège Vanier.




4 Les deux premiers rapports de cette série analysent les différences d'un milieu montréalais à l'autre. Nous avons omis cette distinction dans ce rapport-ci parce que la très grande majorité des variables analysées ici n'a montré aucune variation significative selon les milieux d'enquête. Les sources des variations se trouvent donc dans d'autres facteurs à l'intérieur de chaque milieu d'enquête. [retour au texte]




Il faut pourtant ajouter immédiatement que ces changements n'ont pas eu sur la validité de l'enquête l'effet négatif qu'ils auraient pu avoir dans le cas d'un échantillon qui se serait voulu représentatif de la population scolaire. Notre échantillon devait bien représenter quelques types de milieux linguistiques, et non pas des populations, et il le fait effectivement.

1.4. Contenu des questionnaires

Les principales dimensions couvertes dans les questionnaires sont celles de la conscience linguistique, à savoir : les connaissances, les attitudes et les comportements linguistiques. En plus, on y retrouve des questions portant sur les caractéristiques des informateurs et d'autres d'un intérêt général et politique, telles que celle sur l'option constitutionnelle préférée.

  1. Connaissances : Les informateurs croient-ils bien connaître leur langue maternelle? Quel est leur degré de maîtrise du français et de l'anglais? Sont-ils bien informés sur la situation linguistique au Québec et au Canada? Connaissent-ils la proportion d'anglophones et de francophones dans leur pays? Connaissent-ils l'essentiel de la législation linguistique au Québec et au Canada?

    Ces questions sont étudiées dans les autres rapports de cette série. Ce rapport-ci se concentre surtout sur les attitudes et les comportements linguistiques. En ce qui concerne les connaissances, ce ne sont que les connaissances des langues anglaise et française qui nous intéressent ici, en tant que déterminants potentiels des attitudes et des comportements. Nous utilisons donc les questions 32A à D, 58A à D, 33A à 60A à D du questionnaire français et les questions 15AA à BD et 14AA à BD du questionnaire anglais.

  2. Attitudes : Les questionnaires contiennent un grand nombre de questions essayant de déterminer ce que pensent les étudiants du statut actuel des langues française et anglaise, des politiques linguistiques ou de francisation, des autres groupes linguistiques, de leur apprentissage des langues à l'école et de l'utilité des deux langues dans la vie quotidienne et professionnelle.

    Dans ce rapport comparatif, nous nous limitons à l'analyse de trois groupes d'attitudes : celles qui concernent l'identité linguistique des jeunes, les positions plutôt ouvertes ou fermées face à l'autre groupe et la perception de la francisation. Au chapitre de la langue, nous apprendrons donc ce que les étudiants pensent d'eux-mêmes, de leurs vis-à-vis et de l'évolution récente de la francisation. Les questions utilisées sont 25M, D, G et O; 25F, N, et L; 25S, E, C, A, R; 69A et B du questionnaire français et 78N, D, G et P; 78F, O et K; 78R, E, H, I et A; 43A et B du questionnaire anglais.

  3. Comportements : Quelle place les jeunes Québécois accordent-ils à l'anglais et au français dans leurs activités culturelles? Écoutent-ils la radio et la télévision en anglais ou en français, et dans quelle proportion? La lecture, les films, le théâtre, les spectacles de chanteurs sont-ils plus attrayants en anglais ou 21 en français? Ces questions sont incluses dans le questionnaire français sous les numéros 9A et B; 13A à F, I, J et M à P, et dans le questionnaire anglais sous les numéros 70A et B, et 73AA à GB.

Toutes ces activités culturelles sont volontaires, l'étudiant les choisissant librement. Un autre type de comportement linguistique est uniquement passif et on se demande même dans quelle mesure on devrait parler de comportement. Il s'agit ici du contact de l'étudiant avec les membres de l'autre groupe linguistique, qui intègre des questions telles que la langue maternelle des parents et des amis, de même que la composition linguistique du quartier où l'étudiant a résidé le plus longtemps au Québec. L'idée sous-jacente est évidemment que ces variables détermineraient, dans une certaine mesure, les contacts intergroupe et que ces contacts induiraient une partie des comportements linguistiques. Voilà donc un comportement où l'étudiant n'est pas actif dans le sens que ce n'est pas lui-même qui détermine les choix linguistiques. Mais les contacts hors-groupe font néanmoins partie du comportement linguistique et on peut supposer qu'ils auraient une influence directe sur les attitudes vis-à-vis de l'autre groupe. Les questions 86A et B, 26 et 23 dans le questionnaire français et 66A et B, 11 et 9 dans le questionnaire anglais servent à construire la variable indice contact.

1.5. Qualité et représentativité des données

Même si nous référons le lecteur aux autres rapports pour les détails méthodologiques de ces enquêtes, certains problèmes doivent quand même être soulevés avant de procéder à la présentation de nos analyses. Ces problèmes concernent la qualité de l'information, le traitement des données et la représentativité des résultats.

La qualité de l'information est généralement bonne. Nous avons vérifié la fiabilité de certaines réponses par d'autres réponses (vérification interne) et celle d'un bon nombre de résultats par la comparaison avec ceux d'autres enquêtes (vérification externe). Nous en sommes arrivés à la conclusion que les étudiants ont été honnêtes et responsables en remplissant le questionnaire. Cela ne veut pourtant pas dire que nous voudrions confondre leurs réponses avec une réalité objective. Si un étudiant anglophone dit, par exemple, qu'il a des amis francophones, cela veut dire précisément qu'au moment où il a complété son questionnaire, il a voulu donner cette réponse. Il se peut que dans un autre contexte sa réponse ne soit pas la même.

Le traitement des données n'est pas problématique, sauf dans le cas des indices. Ceux-ci sont des instruments très valables qui donnent beaucoup d'informations sous une forme condensée. Toutefois, il ne faudrait pas oublier qu'ils ne sont pas entièrement neutres. Ils contiennent l'information que nous avons auparavant décidé d'y mettre. Notre indice de contact hors-groupe, par exemple, ne mesure pas le comportement d'un étudiant vis-à-vis de l'autre groupe, de telles mesures n'étant pas disponibles, mais un potentiel de contact basé sur le passé et surtout sur le milieu parental. De plus, il persiste une certaine divergeance d'opinions entre statisticiens au sujet de la pondération des éléments constituant un indice. Nous nous sommes rangés du côté de ceux qui ne se servent que rarement et très prudemment de cette technique, à cause de la distance qu'elle met entre l'analyste et ses données. Il faut d'ailleurs admettre que les questionnaires auto-administrés ne fournissent pas généralement la même qualité de données que les entrevues en profondeur. C'est dans le cas de celles-là qu'on utilise couramment l'analyse factorielle et la pondération dans la construction des indices.

En ce qui concerne la représentativité des données, nous rappelons qu'elle n'était pas le but de l'échantillonnage et qu'elle n'est pas un résultat accidentel de celui-ci. La planification des enquêtes visait à sélectionner plusieurs types de milieux sociolinguistiques de façon adéquate, et cet objectif a été atteint avec succès. De ce fait, les caractéristiques statistiques des deux échantillons ne sont pas les mêmes et elles varient parfois de façon significative d'une école à l'autre. On ne généralisera donc pas les résultats à l'ensemble du Québec. Par contre, nous étudierons les variations et les tendances à l'intérieur des échantillons et nous pourrons même être sûr qu'une relation observée à l'intérieur d'un échantillon pourrait (a) exister aussi dans la population étudiante générale et (b) être comparée directement aux résultats d'autres études. Cette mise au point est très importante. Nos résultats ne constituent pas une description générale de la population étudiante, mais les tendances observées ont une signification qui va au-delà des milieux échantillonnés.

Finalement, la comparaison des résultats avec ceux d'autres études sera légitime et faisable, mais elle reste encore à faire. Ce rapport se limite à la présentation des résultats, quoique nous ayons pris soin de les organiser d'une façon qui facilitera la comparaison avec d'autres études et d'inclure, de temps à autre, des références aux études antérieures.

1.6. Le schéma d'analyse

L'analyse présentée dans ce rapport sera comparative. Chacun des rapports précédents comportait sa propre base de données et ne traitait que de ces données-là. Mais ici, nous aurons à notre disposition l'ensemble de ces données, c'est-à-dire un total de 7 454 questionnaires comprenant les réponses à quelques centaines de questions. Et, même si le questionnaire utilisé dans les écoles anglaises n'était pas absolument identique à celui dont nous nous étions servi auparavant dans les écoles françaises, il était quand même très similaire. En ce qui concerne les questions utilisées dans les analyses de ce rapport, elles étaient toutes identiques, sauf une. Les questionnaires complets sont annexés aux rapports qui ont précédé celui-ci. Toutes les questions choisies pour nos présentes analyses ainsi que la façon dont nous les avons utilisées sont présentées dans l'annexe de ce rapport. Une liste complète des questions communes et des questions similaires se trouve aussi en annexe et aidera le lecteur à replacer les questions dans leur contexte original.

Le travail d'analyse de cette étude se fait selon deux niveaux. Le premier niveau est plutôt descriptif; nous introduisons un certain nombre d'indices et nous essayons de comprendre leur variation. Les indices sont considérés comme variables dépendantes, sujettes à des variations selon l'origine et le vécu des étudiants. Ordinairement, nous réservons un chapitre à chaque indice.

Le deuxième niveau est plus analytique. Ici, certains indices seront considérés comme variables indépendantes, capables d'influencer d'autres indices. En résumé, cette partie peut être représentée comme suit :

Origine culturelle Attitudes socio-linguistiques Attitudes et comportement socio-linguistique
—Origine ethnique —Identification linguistique —Ouverture hors-groupe
—Langue maternelle
—Langue d'enseignement
—Contacts hors-groupe —Perception du changement linguistique —Orientation linguistique de la consommation culturelle
—Compétence linguistique


Toutes les relations entre ces neuf variables et indices ne peuvent être explorées ici. Nous nous limiterons donc à celles qui ont un rapport direct aux grands thèmes de cette étude. Ce même effort de concentration sur l'essentiel nous a aussi fait largement ignorer des variables souvent utilisées dans d'autres contextes, notamment le sexe, l'âge, le niveau scolaire et la classe sociale. Notons que l'influence de ces variables s'est avérée minime en comparaison des effets des variables ethnolinguistiques5.

Finalement, nous avons essayé de déterminer l'impact de la « région d'enquête ». Puisque cette variable peut souvent cacher l'effet d'autres variables telle que la langue maternelle, nous avons dû la traiter séparément. Néanmoins, nous avons pu établir une certaine hiérarchisation des variables qui nous permet de saisir l'influence — faible mais persistante — de cette dernière.




5 Nos échantillons regroupant des élèves de 4e et 5e secondaire et de 1re et 2e collégial, la variable âge ne fluctue pas suffisamment pour exercer une influence certaine. La variable sexe n'est pas liée au type de variable dépendante que nous utilisons. Quant aux variables niveau et origine socio-économiques, mobilité, on s'attendrait à ce qu'elles aient une influence significative sur les attitudes et les comportements. Tel n'est pas le cas, comme l'a de nouveau montré une étude récente (Davis, 1982). De tous les éléments du statut socio-économique, seulement la scolarité pourrait avoir une influence significative, mais cette variable ne fluctue pas suffisamment dans notre échantillon d'étudiants. [retour au texte]











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