Accéder au contenu principal
 

 
Les jeunes et la langue - Tome I

Les jeunes
et la langue

tome I

Usages et attitudes
linguistiques des jeunes qui
étudient en français
(de la 4e année du secondaire
à la fin du collégial)






Chapitre 2
Milieu social des répondants


Milieu linguistique

La plupart des répondants (87,0 %) vivent encore chez leurs parents. À la maison, on parle français le plus souvent (86,2 %). Mais les langues minoritaires sont aussi représentées puisqu'on parle anglais (3,2 %) ou une autre langue (8,5 %) dans bien des foyers, surtout à Montréal, comme le démontre le tableau 2.1.


Tableau 2.1 LANGUE PARLÉE À LA MAISON SELON LA RÉGION D'ENQUÊTE


La langue parlée à la maison est liée à la langue maternelle des parents (voir le tableau 2.2). Le milieu familial est francophone dans les trois quarts des cas. Le milieu entièrement anglophone est presque totalement absent avec seulement 0,6 % et le milieu mixte anglophone-francophone compte pour 4,8 %. Enfin, les familles entièrement allophones comptent pour 13,8 %. Ce milieu, dont la croissance rapide inquiète plus d'un démographe et politicien, voit ses enfants dirigés vers l'école francophone depuis une dizaine d'années. À première vue, il semble que la législation a eu un certain succès : la présence des enfants de couples allophones commence à être plus forte non seulement au primaire, mais aussi au secondaire et au collégial.

Les anglophones, par contre, restent encore fidèles aux écoles anglophones, du moins dans les ordres d'enseignement visés par l'enquête. Les enfants de père anglophone dans notre échantillon ont très souvent une mère francophone, et vice versa. C'est donc l'exogamie qui prépare le chemin d'une future intégration à la majorité, tout comme c'est le cas pour d'autres situations minoritaires (Bernard, 1991 b).


Tableau 2.2 LANGUE MATERNELLE DES RÉPONDANTS SELON LA LANGUE MATERNELLE DE LEURS PARENTS* ET DISTRIBUTION SELON LA LANGUE MATERNELLE


La différence entre la langue maternelle des parents et celle des répondants n'est pas très grande, mais il y a quand même une certaine progression vers le français : 84,7 % des répondants sont francophones par rapport à 79,4 % des pères et à 81,3 % des mères. Les transferts linguistiques dans cet échantillon ont donc favorisé le français, puisque les trois quarts des cas d'exogamie linguistique (283 sur 378) ont « produit » un enfant francophone.

Statut socio-économique

Occupation, éducation et revenu sont les trois variables qu'on utilise dans la plupart des études sociologiques pour cerner le statut socio-économique d'un individu. Ce n'est pourtant pas chose facile d'obtenir de l'information fiable sur ces sujets, surtout de manière indirecte, par les enfants des intéressés. Certaines conventions bien acceptées dans ce genre d'étude ont donc été respectées :

  • nous avons utilisé le statut des parents pour déterminer celui des élèves;

  • nous avons pris grand soin de classer les occupations selon les codes de Statistique Canada;

  • les codes ont été transposés en codes socio-économiques selon l'échelle Blishen — dont le premier chiffre représente la « classe Blishen » (Blishen, Carroll et Moore, 1987);

  • dans les cas où les deux parents étaient sur le marché du travail, nous avons retenu celui des deux codes qui était le plus élevé.

Comme toutes les hiérarchies basées sur l'emploi, celle des recensements laisse beaucoup à désirer. L'échelle Blishen a l'avantage de faire le lien entre le prestige des professions, leurs préalables en ce qui a trait aux diplômes et les revenus associés normalement à des postes précis. Nous avons donc déterminé la position actuelle des élèves et celle à laquelle ils aspirent comme objectif de carrière, en nous servant de l'échelle Blishen et en omettant toute question directe touchant le revenu familial.

Deux observations s'imposent à l'étude du tableau 2.3. Nous trouvons d'abord la prépondérance de la classe moyenne typique des villes canadiennes, mais la distribution paraît plus haute par rapport à la distribution canadienne. Cette différence s'explique par le groupe d'âge des parents des répondants. Si les élèves ont en moyenne 17 ans, leurs parents ont probablement entre 35 et 50 ans. Ils approchent alors du sommet de leur carrière dans la plupart des cas. Leur position dans la hiérarchie ne changera plus beaucoup, même si leur revenu peut encore augmenter. La deuxième observation est que les jeunes visent très haut, beaucoup plus haut que la situation actuelle de leurs parents. Si leurs aspirations devaient se réaliser, on constaterait un meilleur statut social dans plus de la moitié des cas.

Les ambitions des jeunes sont d'autant plus impressionnantes que le plafonnement statistique limite les enfants issus d'une famille de la classe 7 à des objectifs de même niveau que leurs parents. Il est peu probable que l'évolution de l'économie canadienne permette de placer tous ces jeunes dans les emplois visés, mais il faut retenir dans le contexte de l'enquête que les jeunes ont des ambitions de carrière remarquables (tableau 2.4).


Tableau 2.3 DISTRIBUTION DES RÉPONDANTS SELON LA CLASSE SOCIO-ÉCONOMIQUE ACTUELLE ET LA CLASSE ENVISAGÉE DANS DIX ANS

Tableau 2.4 STATUT SOCIO-ÉCONOMIQUE VISÉ PAR LES RÉPONDANTS PAR RAPPORT AU STATUT DE LEURS PARENTS

Migrations et intentions migratoires


Le Québec est le lieu de naissance de la plupart des jeunes et de leurs parents. Mais si tel était le cas en 1978 pour la quasi-totalité de l'échantillon, en 1990 nous trouvons beaucoup de signes de l'émergence d'une société plus cosmopolite, surtout dans la région de Montréal.

Le tableau 2.5 ne donne pas une image complète des migrations antérieures des répondants et de leurs parents. Mais, de nouveau, il suggère une très grande homogénéité de l'échantillon, à l'exception de la région de Montréal. C'est en fait la stabilité de la population de l'extérieur de Montréal qui est le résultat frappant de ce tableau, ainsi que le grand nombre de pères et de mères immigrants à Montréal. Notre échantillon ne peut remplacer une étude démographique représentative, mais il suggère d'ores et déjàune certaine dichotomie entre Montréal et le reste du Québec, dichotomie qui pourrait ressortir de l'analyse des comportements linguistiques dans le prochain chapitre.


Tableau 2.5 LIEU DE NAISSANCE DES RÉPONDANTS ET DE LEURS PARENTS, MONTRÉAL ET AUTRES RÉGIONS


La grande majorité des élèves voient leur avenir au Québec. Qu'il s'agisse de la poursuite de leurs études jusqu'au plus haut diplôme désiré (tableau 2.6) ou du poste qu'ils prévoient occuper dans dix ans (tableau 2.7), quatre élèves sur cinq répondent que c'est au Québec que cela se passera. Les seules exceptions ont trait à Hull et à Montréal. À Hull, 13,6 % optent pour « ailleurs au Canada », ce qui veut probablement dire l'Ontario ou même la ville d'Ottawa. À Montréal, un élève sur cinq vise l'étranger. Qui sont ces jeunes qui prévoient quitter le Québec?


Tableau 2.6 LIEU D'ÉTUDES PRÉVU PAR LES RÉPONDANTS SELON LA RÉGION D'ENQUÊTE

Tableau 2.7 LIEU DE TRAVAIL PRÉVU PAR LES RÉPONDANTS SELON LA RÉGION D'ENQUÊTE

Tableau 2.8 POURCENTAGE DE RÉPONDANTS QUI PRÉVOIENT QUITTER LE QUÉBEC POUR LES ÉTUDES OU LE TRAVAIL SELON CERTAINES CARACTÉRISTIQUES


Les chiffres du tableau 2.8 confirment ce quia parfois été suggéré dans les débats publics. Un anglophone sur deux et un immigrant sur deux prévoient quitter le Québec dans les dix prochaines années. N'oublions d'ailleurs pas qu'il s'agit ici d'un échantillon pris dans les établissements d'enseignement francophones; les pourcentages dans un milieu anglophone pourraient être sensiblement plus élevés. Cela ne voudrait évidemment pas dire que tous ces jeunes quitteront nécessairement le Québec. Dans le passé, de telles intentions ne se sont réalisées que pour la minorité des cas.

Répondants des établissements privés

Plusieurs motifs peuvent amener des parents à opter pour une école francophone privée. On peut y chercher le prestige, la qualité de l'enseignement, un programme menant à des études universitaires en français, une orientation religieuse ou d'autres avantages. Le dénominateur commun est le prix. L'école et le collège privés coûtent cher. Leur effectif scolaire est donc sélectionné parmi des familles qui peuvent se le permettre et qui valorisent les qualités qu'elles croient y trouver.

Dans l'ensemble, nous avons trouvé peu de différences entre les jeunes des établissements privés et ceux des établissements publics sauf en ce qui a trait à la sélection des élèves. Le tableau 2.9 résume certaines de ces différences. Dans les prochains chapitres du présent ouvrage, nous ne ferons que rarement allusion aux établissements d'enseignement privés comme tels. Nous avons trouvé que, en général, le comportement et les attitudes linguistiques de leurs élèves varient en fonction des caractéristiques personnelles (par exemple la langue maternelle) et non selon le statut privé de l'établissement.

Certaines des variables du tableau 2.9 pourraient être liées à l'ordre d'enseignement. Il est donc important de noter que la proportion de répondants du secondaire est similaire dans l'échantillon des établissements publics (53,1 %) et dans celui des établissements privés (55,8 %). Ce tableau montre très bien la concentration d'immigrants et d'allophones dans notre sous-échantillon d'établissements privés. Mais il y a aussi des signes d'une intégration assez rapide au contexte linguistique d'ici. Non seulement ces jeunes se trouvent-ils tous dans des établissements d'enseignement francophones, mais dans la plupart des cas on ne parle que le français à la maison.


Tableau 2.9 COMPARAISON DE CERTAINES CARACTÉRISTIQUES DES RÉPONDANTS SELON LE STATUT DE L'ÉTABLISSEMENT DANS LA RÉGION D'ENQUÊTE DE MONTRÉAL


Le statut socio-économique dans les établissements privés est élevé. Presque 57 % des parents appartiennent aux classes 6 et 7 de l'échelle Blishen, pourcentage trois fois plus élevé que celui qui est observé dans les établissements publics. Les aspirations par rapport aux études et au travail sont, elles aussi, très grandes dans les établissements privés : 77,3 % des élèves espèrent aller jusqu'à la maîtrise ou au doctorat, et 56,7 % recherchent des postes de statut socio-économique élevé. La proportion dans les établissements publics est respectivement de 28,5 % et de 33,6 %. Si les aspirations quant au statut socio-économique dans les établissements privés paraissent moindres que dans les établissements publics, cela est dû au plafonnement, c'est-à-dire au très haut statut de leurs parents.

Avec des différences socio-économiques si prononcées entre l'enseignement public et l'enseignement privé, nous devons nous attendre à trouver des variations systématiques dans les comportements et les attitudes de ces élèves si peu semblables. Mais nous constatons aussi que les critères de sélection — dont les caractéristiques personnelles — sont des facteurs aussi déterminants que le caractère privé d'un établissement. Par exemple, un élève non francophone de statut socio-économique élevé aura une tendance à se diriger vers le marché du travail à l'extérieur du Québec, que l'établissement qu'il fréquente soit public ou privé. Cette tendance sera d'autant plus grande si l'élève se trouve parmi des personnes semblables dans un milieu pluriethnique et généralement privilégié, comme c'est le cas dans les établissements privés de notre échantillon (voir le tableau B-10 de l'annexe B).

Comparaison avec l'échantillon de 1978

Les échantillons de 1978 et de 1990 sont similaires en ce qui concerne la taille, la distribution géographique, le sexe des répondants et les ordres d'enseignement. Les principales différences sont probablement dues à l'entrée des élèves non francophones dans les établissements de langue française, à l'inclusion des élèves des établissements privés et au prolongement de la scolarisation moyenne.

Les échantillons de 1978 et de 1990 comme tels ne sont pas comparables. Nous avons donc constitué des échantillons ajustés ne comprenant que les établissements qui ont participé aux deux enquêtes. Ces échantillons ajustés excluent autant les collèges privés qu'une école secondaire et un cégep qui n'ont collaboré qu'en 1978. On saura donc toujours précisément ce dont on parle lorsqu'on compare les résultats de 1978 avec ceux de 1990 : ce sont les mêmes établissements dans les deux enquêtes.

Cela dit, nous observons quand même certaines différences intéressantes entre les deux échantillons ajustés (tableau 2.10). La proportion d'élèves du secondaire a diminué de 4 %, mais l'âge moyen a augmenté beaucoup plus1. Nous avons légèrement plus d'élèves du collégial et ils sont plus âgés. On peut attribuer ce fait au prolongement de la scolarisation moyenne qui a des répercussions sur toute notre société depuis des décennies, ou bien à l'effet de la conjoncture économique qui bloquerait l'accès au marché du travail de façon temporaire et retiendrait plus longtemps aux études.




1 La distribution de l'échantillon selon le sexe et l'âge est présentée dans le tableau B-17 de l'annexe B. [retour au texte]





Tableau 2.10 COMPARAISON DES ÉCHANTILLONS DE 1978 ET DE 1990


Une observation similaire concerne la scolarité des mères : la proportion des mères formées à l'université a doublé. Serait-ce dû à une plus grande accessibilité de l'université aux femmes ou à l'augmentation générale de la scolarisation de toute la société? Quoi qu'il en soit, l'échantillon de 1990 représente un milieu social quelque peu plus instruit, qu'il s'agisse des élèves ou des parents.

Autre différence révélatrice : la proportion des non-francophones a augmenté de 6 %. Ce changement pourrait bien être dû en grande partie à la Charte de la langue française qui impose l'enseignement en français à bien des familles immigrantes.

Les différences dans la scolarité des parents doivent nous servir de substituts pour le statut socio-économique, l'échelle Blishen n'ayant pas été appliquée aux données de 1978.

L'analyse des données de 1978 n'a montré que très peu de variations selon l'âge, le sexe, la classe fréquentée et le statut socio-économique en ce qui concerne les attitudes et les comportements linguistiques. Il faudra vérifier ces résultats avec les données de 1990. Par contre, des variables telles que le statut d'immigrant et la langue maternelle se sont avérées importantes, et le nombre plus grand des néo-Québécois dans les écoles francophones et dans notre enquête ajoute un élément fort intéressant à l'analyse.




haut