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Les jeunes et la langue - Tome I

Les jeunes
et la langue

tome I

Usages et attitudes
linguistiques des jeunes qui
étudient en français
(de la 4e année du secondaire
à la fin du collégial)






Chapitre 4


Usage du français et de l'anglais dans
les activités culturelles



Dans le présent chapitre, nous tentons avant tout de décrire dans quelle mesure les jeunes Québécois emploient le français et l'anglais dans leurs activités culturelles, notamment en écoutant la radio, en regardant la télévision, en allant au cinéma, etc. Nous essayons de déterminer à quel point ces jeunes ont recours au français dans leur consommation culturelle. Il s'agit dans un premier temps surtout de consommation du type réceptif ou passif; tout ce qui a trait aux aspects sociaux sera discuté au chapitre 5. Ensuite, nous regarderons l'influence du milieu social et linguistique dans le choix du français et de l'anglais.

Notre analyse des usages langagiers des jeunes s'insère dans la tradition canadienne des travaux de sociolinguistique. Nos méthodes sont donc similaires à ce qu'on peut trouver dans les études faites au Québec (Monnier, 1986; Sénéchal, 1987) et auprès des minorités francophones hors Québec (Baril, 1987; Landry et Allard, 1987). Notons que, dans toutes ces études, on part des réponses des personnes interrogées pour estimer les tendances langagières.

Nous ne présentons que peu de ventilation des résultats selon les régions d'enquête pour deux raisons. D'abord, il y a peu de répondants anglophones ou allophones à Jonquière et à Québec (milieux homogènes). Ensuite, les résultats de Montréal et de Hull (milieux hétérogènes) se ressemblent fortement, sans doute parce que la présence de populations et de médias anglophones y permet des choix culturels semblables. Nous verrons d'ailleurs que, à part le milieu, c'est la langue maternelle, avant toute autre chose, qui détermine les choix linguistiques dans les activités culturelles.

Radio et télévision

Les médias électroniques sont d'une importance primordiale pour les jeunes. Ils véhiculent une représentation abrégée, idéalisée et presque mythique des jeunes eux-mêmes et de leur monde, représentation qui les aide à définir leur vision de ce monde et leur place — ou celle qu'ils peuvent espérer — dans ce monde. L'enquête de 1978 a montré que les jeunes écoutaient la radio en moyenne cinq heures et la télévision pendant dix heures chaque semaine. Ces chiffres n'ont guère diminué, et se sont ajoutés depuis les cassettes et les vidéocassettes. On se demande bien si l'école peut encore rivaliser avec les médias dans la formation des valeurs, des connaissances et de l'image d'eux-mêmes qu'ont les jeunes.

Dans notre questionnaire, nous avons demandé aux élèves de spécifier s'ils s'adonnaient à chacune des 13 activités « uniquement en français », « surtout en français », « autant en français qu'en anglais » , etc. Ces nuances sont importantes pour le calcul de l'indice dont nous nous servirons dans les chapitres à venir, mais ils alourdiraient trop la présentation ici. Nous exprimons donc les tendances en rapportant seulement la proportion des deux premières catégories de réponse (« uniquement en français » et « surtout en français »).

Deux constatations s'imposent tout d'abord en regardant le tableau 4.1. La première est que les résultats sont très similaires pour la radio et la télévision; il n'y aura guère nécessité de les distinguer. La deuxième constatation est que les chiffres se rapportant à Hull et à Montréal se distinguent nettement de ceux qui s'appliquent à Québec et à Jonquière, et que cette distinction n'a rien à voir avec la langue maternelle des répondants. Hull et Montréal sont mieux desservies par les stations qui diffusent en anglais, et la disponibilité des émissions en anglais rend l'offre plus grande. Même les francophones acceptent cette offre en grand nombre.


Tableau 4.1 POURCENTAGE D'ÉLÈVES ÉCOUTANT LA RADIO ET REGARDANT LA TÉLÉVISION UNIQUEMENT OU SURTOUT EN FRANÇAIS SELON LA LANGUE MATERNELLE* ET LA RÉGION D'ENQUÊTE


En ce qui concerne les francophones, nous constatons les tendances suivantes. La radio et la télévision en langue française dominent clairement dans les régions d'enquête de Québec et de Jonquière (deux tiers des francophones à Québec et les trois quarts à Jonquière). Mais à Montréal, les médias électroniques en anglais ont une forte clientèle francophone; environ un tiers seulement des jeunes francophones préfèrent les stations de radio en langue française et moins de la moitié les stations de télévision en langue française. Le moins qu'on puisse dire est que les médias en langue anglaise occupent une place importante dans la vie culturelle des francophones, surtout là où leur offre d'émissions équivaut à l'offre en langue française. Mais il ne faut pas exagérer un tel constat. Des données plus complètes, présentées à l'annexe B (tableau B-1), montrent que la langue anglaise ne réussit pas souvent à détrôner vraiment le français.

Les élèves anglophones et allophones de la région d'enquête de Montréal, par contre, constituent une bonne clientèle des médias en langue anglaise, même s'ils fréquentent l'école de langue française. Ceux qui écoutent de préférence les stations de télévision en langue française sont très peu nombreux (respectivement 3,0 % et 15,8 %). Ce résultat n'est pas étonnant étant donné leur langue maternelle, l'importance de l'offre des médias en langue anglaise, la force d'attraction des produits offerts en anglais et le besoin des jeunes de s'identifier aux symboles reconnus et acceptés par leurs pairs. Mais de nouveau il ne faut pas exagérer le constat. Le français occupe quand même une position d'une certaine importance dans la vie culturelle des répondants, et si près d'un tiers des allophones répondent « autant en français qu'en anglais », cela indique que, même mis à part l'enseignement en français qu'ils reçoivent à l'école, une grande partie de leur socialisation se fait en français.

Le tableau 4.2 montre que l'appréciation globale du tableau précédent cache en fait une variation importante selon les différentes émissions de télévision. Les élèves francophones restent fidèles à leur langue quand il s'agit d'émissions d'affaires publiques, de nouvelles, de pièces de théâtre et de téléromans, mais ils se montrent ouverts à l'anglais pour les sports, les séries, les longs métrages, les jeux télévisés et les émissions-débats. Pour les spectacles de variétés et les dessins animés, l'anglais doit jouer un rôle très important, puisque la proportion donnant la préférence aux émissions en langue française est très en deçà de la moitié1.




1 Gilles Pronovost (1988; 1990) considère l'anglais comme « langue de musique » ou « langue de spectacle » et doute qu'il s'agisse d'une véritable langue de communication pour les francophones. Nous croyons au contraire qu'il ne faut pas minimiser l'importance de ce qui est communiqué sur le plan symbolique par l'écoute de la musique. Le lien entre l'usage du français dans les activités culturelles et l'identification linguistique, que nous étudions au chapitre 6, en constitue à notre avis une illustration. [retour au texte]





Tableau 4.2 POURCENTAGE D'ÉLÈVES REGARDANT CERTAINES ÉMISSIONS DE TÉLÉVISION UNIQUEMENT OU SURTOUT EN FRANÇAIS SELON LA LANGUE MATERNELLE


Les élèves anglophones préfèrent nettement se divertir en anglais. Même si un tiers d'entre eux disent regarder les pièces de théâtre télévisées de préférence en français, on soupçonne que cette activité prend peu de leur temps. Le pourcentage pour les allophones se trouve entre celui des deux autres groupes. Ici encore, ce sont les pièces de théâtre télévisées qu'on semble écouter le plus en français; il se peut que les jeunes suivent les recommandations des professeurs de français pour cette catégorie d'émissions. Celles-ci mises à part, ce sont les émissions d'affaires publiques, les nouvelles et les sports qu'on écoute plutôt en français. Autrement dit, les anglophones et les allophones montrent exactement les mêmes tendances que les francophones, simplement dans une moindre proportion. Ce sont les mêmes types d'émissions qui réussissent à s'imposer en français, et les mêmes types aussi qui doivent céder devant la concurrence de l'anglais.

Presse écrite et livres

Il n'est pas facile d'estimer le temps que les répondants passent à lire. En 1978, c'était en moyenne cinq heures par semaine pour les seuls journaux et revues, et cette estimation paraissait alors plutôt élevée. Mais ce qu'il importe de savoir, c'est dans quelle langue l'élève dit lire. Tout comme dans les autres parties du questionnaire, l'élève choisit de projeter une image de soi qui le définit par rapport aux univers linguistiques de son milieu. Cet univers est rarement homogène et l'élève, en répondant aux questions, se situe par rapport aux groupes et aux courants culturels. Nous avons interprété les auto-évaluations de la compétence linguistique comme l'expression du « je me sens à l'aise dans une langue ». Il faut lire dans les données sur les activités culturelles l'expression d'une certaine appartenance culturelle et sociale. Si un jeune dit lire une revue en anglais, cela ne veut donc pas seulement dire qu'il le fait effectivement et régulièrement. Cela veut dire aussi, et peut-être même avant tout, qu'il se voit et se présente comme faisant partie des groupes qui lisent des revues en anglais — que ce soit Rolling Stones, PC World, National Geographic ou Playboy — et qui participent à cet univers culturel qui a la cote partout dans le monde.

Il est évident que le français doit dominer les lectures à des fins scolaires; après tout, les élèves fréquentent tous des établissements francophones. La dernière ligne du tableau 4.3 ne contient donc aucune surprise. Quant au reste, nous voyons une fois de plus que la langue maternelle détermine largement le comportement culturel des francophones et des anglophones. La lecture représente toujours un certain effort, et la lecture dans une langue autre que la langue maternelle, un effort considérable, même dans le cas de personnes scolarisées dans cette autre langue. Ce qui est étonnant, c'est la forte proportion d'allophones qui privilégient la lecture en français. Qu'il s'agisse de journaux, de livres ou même de bandes dessinées, c'est en forte majorité que les allophones optent pour les produits en langue française. Ce n'est que la catégorie des revues qui attire plus d'allophones vers la langue anglaise, c'est-à-dire la même catégorie dans laquelle l'anglais est aussi relativement important chez les francophones et domine chez les anglophones.


Tableau 4.3 POURCENTAGE D'ÉLÈVES LISANT UNIQUEMENT OU SURTOUT EN FRANÇAIS SELON LE TYPE DE LECTURE ET LA LANGUE MATERNELLE


Pourquoi cette attirance pour les revues en langue anglaise? La réponse pourrait bien se trouver dans le contenu symbolique de ce produit culturel. Quels sont les domaines d'intérêt et de prestige dans la culture des jeunes? Ce sont la musique rock dans toutes ses variantes, la micro-informatique, le sport, bref, les domaines où les revues, surtout les plus cotées, sont en langue anglaise. Dire qu'on lit des revues en anglais signifie qu'on s'identifie à ces domaines, qu'on veut être vu comme quelqu'un qui est « à la mode ». Les journaux quotidiens et les manuels scolaires dépendent normalement du choix des parents et des enseignants. Les autres livres et les bandes dessinées relèvent du divertissement personnel. Les revues, par contre, ne se choisissent pas seulement pour la lecture. Elles comportent un aspect symbolique qui permet l'identification du lecteur, identification à cette culture médiatisée dans le monde entier et qui est avant tout nord-américaine et de langue anglaise. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard que les « spectacles de variétés » ont obtenu un résultat similaire. Les spectacles sont le pendant électronique des revues, du moins des revues destinées aux jeunes. Ils permettent, eux aussi, de s'identifier aux symboles de prestige qu'on cherchera en vain dans les émissions d'affaires publiques. Il y a là un parallélisme parfait entre les choix concernant les médias électroniques et ceux qui touchent la presse écrite.

Autres activités culturelles

La consommation culturelle des jeunes comprend des catégories autres que la radio, la télévision, la presse écrite et les livres. Nous avons retenu les suivantes : le sport, le cinéma, les spectacles (de chanteurs ou de théâtre), les jeux vidéo, les vidéocassettes et les disques et cassettes de chanteurs. Notons tout de suite que le questionnaire de 1990 ne permet pas d'estimer le temps consacré à ces activités, ce qui le distingue de celui de 1978. Il n'y a donc aucune pondération selon le temps alloué aux activités. Elles reçoivent toutes un poids égal2 au moment de composer un indice d'usages linguistiques.

Le sport est la seule des activités comprises dans le tableau 4.4 qui se pratique généralement dans la langue maternelle. Les jeunes francophones font du sport en français dans une proportion de 75,5 %, et les anglophones, de 18,6 % seulement. Les autres langues n'étant pas abordées dans le questionnaire, nous hésitons à nous prononcer sur les allophones. Nous présumons toutefois que, à Montréal, un certain nombre de leurs activités sportives ne se déroulent ni en français ni en anglais et qu'ils s'y adonnent dans une langue « autre ».





2 Le calcul de la fiabilité statistique d'un indice (coefficient alpha) n'est aucunement modifié par la pondération. En ce qui concerne les options de pondération, voir les annexes A et B. [retour au texte]





Tableau 4.4 POURCENTAGE DE PARTICIPATION À CERTAINES ACTIVITÉS CULTURELLES UNIQUEMENT OU SURTOUT EN FRANÇAIS SELON LA LANGUE MATERNELLE


La présence du français dans les autres activités des anglophones et des allophones est assez faible. Seule une petite proportion de ces élèves disent employer surtout le français dans ces activités, sauf dans le cas des spectacles en français auxquels assistent environ le quart des anglophones et des allophones. La grande majorité se trouve donc dans les catégories « autant en français qu'en anglais » ou « surtout en anglais » et « uniquement en anglais ». Qu'ils soient scolarisés en français ne mène donc pas nécessairement à épouser les comportements sur le plan culturel, du moins pas dans le sens que le français dominerait leurs activités culturelles. Grâce à leur bilinguisme, ces jeunes ont des options que les unilingues non francophones n'ont pas. Ils ont accès à un univers culturel d'origine ou en traduction française, mais ils ne s'en servent pas très souvent. Ce fait ne surprend guère dans le cas des anglophones, mais, pour ce qui est des allophones, on aurait peut-être pu s'attendre à une présence plus forte3 du français4.

Le cas le plus étonnant est celui des jeunes francophones. Moins de la moitié d'entre eux choisissent le français pour ces « autres » activités : la majorité se trouve donc à s'y adonner également ou de préférence en anglais. Ce haut degré de bilinguisme s'explique bien pour les jeux vidéo dont le marché est dominé par les produits en anglais. Mais un grand nombre de films et de spectacles sont présentés en français, et certains chanteurs francophones jouissent d'une très grande popularité auprès des jeunes. Néanmoins, la langue anglaise est très présente en ce qui concerne les films et les spectacles et tout à fait dominante pour ce qui est des disques et des cassettes (voir les données complètes à l'annexe B, tableau B-2).




3 Nous avons constaté au chapitre 2 que les allophones dans les établissements de langue française sont plus nombreux en 1990, mais qu'ils sont moins francisés au départ que ceux de 1978. [retour au texte]

4 L'incidence de la langue d'enseignement sur les choix linguistiques dans les loisirs est indéniable, mais elle paraît plus forte dans les établissements de langue anglaise. L'analyse multivariée qui permet cette conclusion a été présentée pour les données de 1978-1979 (Locher, 1983b, chap. III); elle est reprise pour les données de 1990-1991. [retour au texte]




L'offre des produits culturels en langue anglaise est très complète, surtout dans la région métropolitaine de Montréal. L'accès facile de ces produits pourrait expliquer en partie leur popularité auprès de la jeune clientèle. Mais cet argument peut aussi être renversé. Peut-être est-ce la forte demande qui engendre l'importance de l'offre. N'oublions pas que la grande majorité des jeunes, au Québec en général autant que dans notre échantillon, sont des francophones et que le plus gros chiffre d'affaires est obtenu grâce à ces francophones. L'industrie culturelle se pliera certainement aux goûts de cette clientèle dominante. La conclusion est inévitable : c'est la préférence culturelle qui oriente les ventes et qui, par conséquent, façonne le comportement des jeunes. Cette préférence ne se limite pas aux produits de langue française et favorise dans certains domaines les produits en anglais. La demande des anglophones et des allophones est satisfaite par une offre en anglais et celle des francophones, par une offre bilingue qui les incorpore dans les grandes tendances culturelles de notre époque. Il serait sans doute exagéré de parler d'une marginalisation de la culture d'expression française. On parlera plutôt d'une « bilinguisation » dans la consommation de la culture qui pénètre largement les établissements d'enseignement francophones et qui ne semble pas être perçue comme problématique par les jeunes intéressés eux-mêmes.

Quelques déterminants de la consommation culturelle en français et en anglais

Jusqu'ici, nous avons observé des variations importantes dans l'usage du français selon la langue maternelle (tableaux 4.1 à 4.4) et la région d'enquête (tableau 4.1). Il est temps maintenant de se demander s'il existe encore une culture d'expression française homogène quelque part. Nous entendons par cela une participation culturelle qui se ferait uniquement en français, comparable à la culture d'expression anglaise homogène que nous avons trouvée en 1978 chez les anglophones de Montréal (Locher, 1983a : chap. IV).

Le tableau 4.5 n'inclut que les répondants francophones et seulement lorsqu'ils ont dit pratiquer une certaine activité uniquement en français. Il se dégage de ce tableau que les francophones des régions de Hull et de Montréal ne se limitent que rarement aux produits en langue française, exception faite des journaux et que, même à Québec et à Jonquière, l'activité culturelle des jeunes francophones se passe assez souvent en anglais. Le cas de la télévision est le plus important à cause de la force des images et du temps qu'elle occupe dans la vie des jeunes. De petites minorités seulement se limitent aux seuls canaux en langue française, allant de 5,1 % à Hull jusqu'à 16,0 % à Jonquière. Pour la radio, les chiffres sont très différents. Dans les régions mal desservies par les postes diffusant en anglais, Québec et Jonquière, nous trouvons une forte minorité (40,8 %) et une légère majorité (56,6 %) de francophones qui n'écoutent que les postes qui diffusent en français. Les préférences pour les revues en langue française ne varient pas beaucoup d'une région à l'autre et elles n'atteignent jamais une majorité de francophones. Les journaux quotidiens représentent la seule activité dans le tableau pour laquelle nous trouvons une forte majorité, à Québec et à Jonquière, qui ne les choisit qu'en français; sans doute ce choix reflète-t-il les préférences des parents plutôt que celles des jeunes.


Tableau 4.5 POURCENTAGE D'ÉLÈVES FRANCOPHONES PRATIQUANT DES ACTIVITÉS CULTURELLES UNIQUEMENT EN FRANÇAIS SELON L'ACTIVITÉ ET LA RÉGION D'ENQUÊTE


Nous devons constater que les biens culturels en anglais sont fortement présents dans les quatre régions et font dorénavant partie de la consommation culturelle des jeunes, même francophones. La présence de l'anglais varie avec le degré de difficulté qui s'associe à un produit culturel. Maintes émissions de télévision en anglais sont accessibles aux spectateurs qui n'ont qu'une connaissance minimale de cette langue. À l'autre extrême, les journaux en anglais ne peuvent être lus par ceux qui n'ont pas une bonne connaissance de la langue.

Le résultat le plus important du tableau 4.5 est qu'il n'y a pas de région protégée, pas d'enclave québécoise où les jeunes auraient leur culture d'expression française homogène et intacte. Il n'y a donc rien de comparable ici à la pratique culturelle des jeunes anglophones, qu'ils se trouvent hors Québec ou à Montréal, pour qui l'activité culturelle se passe essentiellement en anglais. Si le français n'est qu'une matière scolaire au Canada anglais, le rôle de l'anglais est généralement plus important pour les jeunes francophones. On ne lui échappe pas et on ne semble pas vouloir lui échapper non plus. Ce constat s'applique à l'ensemble des régions d'enquête; il ne nie pas le fait que les variations selon la région d'enquête restent significatives.

Pour participer en français, il faut avant tout connaître cette langue. Tous les répondants la connaissent bien puisqu'ils se trouvent dans des établissements francophones. Leur connaissance de l'anglais varie pourtant fortement et, pour participer à la culture anglophone, la compétence dans cette langue est nécessaire.

L'indice d'usage du français (IN 15, décrit à l'annexe A) s'étend de 0,00 à 1,00 et la moyenne est de 0,69 pour l'échantillon entier. Cette moyenne équivaut approximativement à la réponse « surtout en français » à six des huit questions de l'indice, et deux réponses « autant en français qu'en anglais ». Le tableau 4.6 montre que ces réponses sont déterminées presque autant par la compétence linguistique que par la seule langue maternelle. En fait, la différence des moyennes selon la compétence est de 0,33 tandis que celle selon la langue maternelle est de 0,40. Cela nous amène à deux conclusions. D'abord, l'univers culturel des jeunes Québécois qui fréquentent l'école de langue française ne coïncide pas avec la langue maternelle. À l'intérieur de chaque groupe linguistique, nous trouvons des variations importantes de comportement culturel5. Ensuite, la logique et la cohérence dans ce tableau n'étonnent personne. La consommation des produits culturels en langue anglaise augmente au fur et à mesure que s'accroît le degré de connaissance de cette langue, que cette connaissance soit acquise dès la première enfance ou à l'école. Plus les jeunes apprennent l'anglais, plus leurs activités culturelles se passent dans cette langue.




5 Nous avons privilégié presque partout dans cet ouvrage l'analyse selon la langue maternelle, plutôt que selon la langue d'usage. Pour le lecteur intéressé par cette dernière variable, nous ajoutons le tableau B-22 dans l'annexe B. On y voit des variations de l'usage du français qui concordent avec les résultats du tableau 4.6. [retour au texte]





Tableau 4.6 MOYENNES D'USAGE DU FRANÇAIS DANS LES ACTIVITÉS CULTURELLES SELON LA LANGUE MATERNELLE ET LA COMPÉTENCE EN ANGLAIS


Il ne faut pas exagérer la portée de ce résultat à l'heure actuelle. Les usages linguistiques de la majorité des francophones sont dominés par le français. Mais la présence de l'anglais et de la culture nord-américaine sont des réalités qui s'imposent dans les établissements de langue française du Québec et qui doivent laisser des traces dans les visions et l'identité des jeunes.

Par rapport aux résultats du tableau précédent, ceux du tableau 4.7 au sujet des élèves francophones sont moins impressionnants. Il y a évidemment une différence entre les régions d'enquête. Le français est beaucoup plus présent à Québec (0,80) et à Jonquière (0,85) qu'à Hull (0,59) ou à Montréal (0,67), comme nous l'avions déjà vu dans les tableaux précédents. Mais les différences selon l'ordre d'enseignement (0,02) et le sexe (0,03) sont petites6. Celles qui sont en relation avec le statut socio-économique (0,07) et le niveau de scolarité des parents (0,08) sont d'ordre moyen, mais toujours moindres que celles qui existent entre les régions. Ce n'est que le collège privé qui se démarque quelque peu (0,13), tout comme dans le chapitre précédent.




6 Nous avons examiné de près les variations selon le sexe et l'âge (voir les tableaux B-18 et B-19 de l'annexe B), tout en incluant cette fois les élèves non francophones. Le résultat reste le même. Les garçons se servent du français presque autant que les filles, quelle que soit l'activité culturelle. Répétons qu'il s'agit ici de comportements tels que rapportés par les élèves eux-mêmes. Des mesures objectives du temps d'écoute, des heures de lecture, etc., auraient peut-être produit des différences plus fortes. [retour au texte]





Tableau 4.7 MOYENNES D'USAGE DU FRANÇAIS PAR LES ÉLÈVES FRANCOPHONES DANS LES ACTIVITÉS CULTURELLES SELON LA RÉGION D'ENQUÊTE ET CERTAINS ATTRIBUTS INDIVIDUELS


Si les différences dans le tableau 4.7 semblent moins importantes, il n'y a pourtant pas lieu de les écarter complètement, surtout qu'elles indiquent une tendance identique à celle qu'on trouve au tableau 3.8, c'est-à-dire une relation entre la présence de l'anglais et des éléments de stratification socio-économique. Nous devons nous demander s'il est concevable que l'anglais soit toujours vu comme la langue de la réussite, voire de la promotion sociale. Est-il est possible que de telles idées circulent encore dans les établissements francophones? Nous ne présentons les attitudes des jeunes que dans les chapitres suivants, mais nous pouvons déjà examiner s'il y a un lien entre l'usage de l'anglais et le statut socio-économique que les élèves comptent atteindre grâce à leur carrière future.

Les élèves qui visent un statut socio-économique élevé sont aussi ceux qui, en moyenne, emploient un peu plus l'anglais dans leurs activités culturelles. Nous avons d'ailleurs exploré ce lien plus en profondeur en introduisant plusieurs variables de contrôle et en substituant les emplois visés à ceux des parents. Le résultat est toujours le même. Il faut cependant noter que le lien montré au tableau 4.8 est relativement faible et n'est aucunement suffisant pour soutenir à lui seul la thèse qui prétend que le succès économique au Québec dépend de la maîtrise et de l'emploi de l'anglais. Nos données ne permettent d'afficher qu'une préférence légèrement plus forte pour l'anglais de la part des élèves qui sont issus des strates socio-économiques élevées ou qui manifestent plus d'ambition quant à leur carrière par rapport aux autres élèves dans les établissements francophones7.


Tableau 4.8 MOYENNES D'USAGE DU FRANÇAIS DANS LES ACTIVITÉS CULTURELLES SELON LA LANGUE MATERNELLE ET LE STATUT SOCIO-ÉCONOMIQUE VISÉ


Tendance depuis 1978

Le français, dans les activités culturelles des jeunes, a connu un recul entre 1978 et 1990. Ce constat n'est pas seulement vrai pour les établissements qui ont vu leurs proportions d'élèves anglophones et allophones augmenter. Dans l'ensemble de l'échantillon, la moyenne de l'indice a baissé et elle est passée de 0,78 à 0,72.




7 Comme tout sociologue, nous sommes préparés à porter un intérêt particulier aux déterminants socio-économiques du comportement culturel. Que les corrélations ne soient pas plus fortes ici s'expliquerait au moins de deux façons. Premièrement, la méthodologie de l'enquête ne permet pas de mesure raffinée du statut socio-économique. Les études sur la mobilité sociale nous ont enseigné depuis longtemps que de simples classifications selon une seule dimension verticale ne captent que très partiellement les aspects centraux de la stratification sociale. Deuxièmement, les nuances du comportement culturel ne se résument pas bien dans quelques questions standardisées. Nous préférons donc nous en tenir à des conclusions plutôt prudentes. Le chapitre 6 examinera d'ailleurs si le statut social est un déterminant plus puissant en ce qui concerne les attitudes des jeunes. [retour au texte]




La tendance n'est pas assez prononcée chez les anglophones pour être retenue8, mais elle paraît plus dans le groupe des francophones et surtout dans celui des allophones, où elle est de 12 points. Cette dernière différence, très prononcée, s'explique de la même façon que l'augmentation des connaissances de l'anglais dans ce groupe (tableau 3.11). Il s'agit là d'une nouvelle population scolaire, moins francisée au départ et amenée à l'école francophone par les dispositions de la loi en matière linguistique.

L'arrivée des allophones en grand nombre dans les établissements francophones a profondément changé l'atmosphère culturelle dans certains de ces établissements. Cela ne se ressent évidemment pas autant dans les groupes d'âge compris dans l'enquête qu'au primaire, mais les effets ne participant pas négligeables dans notre échantillon. Il semble clair que ces élèves ne participent que partiellement à la culture du Québec français et portent en eux des goûts, des préférences et des comportements linguistiques qui peuvent, à l'occasion, différer de ceux de la majorité. Les chiffres du tableau 4.9 (0,51 en 1990 par rapport à 0,63 en 1978) expriment cette différence.


Tableau 4.9 USAGE DU FRANÇAIS SELON LA LANGUE MATERNELLE COMPARAISON DES ÉCHANTILLONS AJUSTÉS* DE 1978 ET DE 1990



8 Étant donné le nombre très restreint d'anglophones dans l'échantillon, cette minime différence (0,02) pourrait être le fruit du hasard. [retour au texte]




On pourrait se demander si le recul dans l'usage du français touche les francophones d'origine québécoise autant que les autres. Le tableau B-3 à l'annexe B indique que c'est le cas. L'indice a baissé partout et dans des proportions similaires pour les deux catégories de francophones.

La présence relativement faible des anglophones et des allophones dans le tableau 4.9 nous impose des limites d'interprétation. Cette faible présence dans l'échantillon est due à leur situation très minoritaire dans les établissements francophones, d'une part, et à notre exclusion de la comparaison des écoles et des collèges qui n'ont participé qu'à une seule des deux enquêtes, d'autre part. L'emploi de l'échantillon ajusté a le désavantage de limiter l'analyse des non-francophones, mais elle offre par ailleurs un atout considérable qui est de ne pas modifier l'influence possible du milieu.

Nous avons attribué, de façon préliminaire, le recul du français chez les allophones à un effet de sélection et nous nous abstenons de commentaires concernant les anglophones en raison de leur petit nombre dans l'échantillon. Mais voyons de près le cas des francophones. Pour être sûrs que le français a connu un certain recul devant l'anglais dans la vie culturelle des francophones, nous devons pouvoir réfuter quatre objections portant sur la comparabilité des échantillons, la mesure utilisée, la généralité du résultat et la sélection des élèves par les établissements.

Comparabilité des échantillons

De prime abord, les échantillons ajustés de 1978 et de 1990 sont certainement comparables. La méthode d'échantillonnage était identique. Ils comprennent les mêmes régions, les mêmes établissements et les mêmes classes. Ils sont aussi très similaires pour la plupart des dix variables présentées dans le tableau 2.10. Mais deux variables méritent une attention toute particulière, soit la proportion de non-francophones et la distribution selon l'âge.

L'âge moyen des répondants a augmenté quelque peu d'une enquête à l'autre, en conséquence d'un meilleur taux de réponse dans les cégeps ou comme expression de la crise économique qui aurait pour effet que les jeunes restent à l'école plus longtemps. Or, comme le montrent les Indicateurs de la situation linguistique au Québec (Conseil de la langue française, 1991 : 83), l'âge influence la langue d'écoute de la radio : la part consacrée aux stations anglophones augmente avec l'âge chez les jeunes. On pourrait supposer que la baisse de notre indice d'usage du français est en fait due à la différence d'âge des répondants en 1978 et en 1990. Mais ce n'est pas le cas : les valeurs de l'indice ont tendance à baisser quel que soit l'âge (voir le tableau B-4 de l'annexe B). Ce n'est donc pas l'âge des répondants qui explique le recul du français.

La proportion de francophones dans l'échantillon ajusté est passée de 95 % à 89 % entre 1978 et 1990. Nous en tenons compte en présentant les données séparément pour chaque groupe linguistique. Le recul du français s'observe aussi très nettement chez les allophones; il n'est alors pas dû à la composition des échantillons selon la langue maternelle.

Cette utilisation de variables de contrôle nous permet d'établir des sous-échantillons strictement comparables à l'intérieur de nos échantillons ajustés. Tout indique que le recul du français n'est pas le produit d'un biais d'échantillonnage. Il est bien réel et s'observe dans tous les sous-groupes.

Mesure utilisée

La méthode de questionnement concernant les usages linguistiques a été modifiée légèrement entre 1978 et 1990. Les formulations précises se trouvent d'ailleurs en annexe, ainsi que les détails au sujet de la construction des indices. La plus grande différence entre les deux enquêtes touche la grille des réponses. En 1978, on avait demandé, pour certaines activités, « Par exemple, sur un total de dix (10) fois, combien de fois les accomplissez-vous en français et combien de fois en anglais? » En 1990, par contre, nous avons utilisé une grille précodée allant de « uniquement en français » à « uniquement en anglais » avec trois catégories intermédiaires. Pour rendre les résultats de 1990 comparables à ceux de 1978, nous avons suivi la procédure décrite à l'annexe A, afin de ne pas fausser les données.

Dans le cas où il y aurait toujours un doute quant à la mesure utilisée, la variable « cinéma » peut servir à tester la fiabilité de notre méthode, parce que, pour cette variable, la même grille précodée a servi pour les deux enquêtes. Le résultat est présenté au tableau 4.10.


Tableau 4.10 POURCENTAGE D'ÉLÈVES FRANCOPHONES QUI VONT AU CINÉMA UNIQUEMENT OU SURTOUT EN FRANÇAIS SELON LA RÉGION D'ENQUÊTE (1978 ET 1990)


Le recul du français devant l'anglais dans l'activité « cinéma » est incontestable. Si ce recul est faible à Jonquière, c'est sans doute dû à l'offre : les films sont toujours présentés en version française dans cette région. Mais déjà à Québec, l'offre diffère quelque peu, et le comportement des jeunes montre une ouverture grandissante aux films présentés en anglais. Les données pour Montréal sont impressionnantes. Parmi les élèves francophones de cette région, seulement 43 % privilégient les films en français alors que la proportion était de 66 % auparavant. C'est à Hull que l'assistance à des projections de films en anglais est la plus forte : seule une faible minorité (9,2 %) privilégie le cinéma en français. Notons bien qu'il ne s'agit pas ici d'une clientèle anglophone ou « autre »; ce sont tous des francophones qui, sans exception, fréquentent des établissements francophones9.

Nous avons donc ici la réponse à notre question concernant la méthode de questionnement. Pour la variable « cinéma » (tableau 4.10), le résultat du tableau précédent (tableau 4.9) s'est clairement confirmé. En utilisant une grille identique pour les deux enquêtes, nous constatons un changement prononcé dans l'usage linguistique des jeunes. Le recul du français n'est alors pas une fiction due à une nouvelle méthode de questionnement. Il ne fait aucun doute, dans la clientèle francophone même et dans chacune des quatre régions d'enquête.

Généralité du résultat

La tendance observée est-elle limitée au cinéma ou à certaines des activités sélectionnées? Le tableau 4.11 montre que ce n'est pas le cas. La tendance est générale en ce sens qu'elle englobe toute l'activité culturelle, à une exception près.




9 Les Indicateurs de la situation linguistique au Québec montrent la même tendance entre 1976 et 1987, mais suggèrent une légère remontée du français à partir de 1988, remontée qui est loin de compenser les baisses successives enregistrées. [retour au texte]





Tableau 4.11 POURCENTAGE D'ÉLÈVES FRANCOPHONES QUI PRATIQUENT CERTAINES ACTIVITÉS CULTURELLES UNIQUEMENT OU SURTOUT EN FRANÇAIS : COMPARAISON DES ÉCHANTILLONS AJUSTÉS* DE 1978 ET DE 1990


La seule activité pour laquelle le tableau 4.10 ne montre pas de changement est la lecture de manuels scolaires. Ces livres sont évidemment imposés par l'administration scolaire et, dans les établissements francophones, le choix va vers le français sauf quand la matière enseignée exige une autre langue. Cette variable peut d'ailleurs servir de test de comparabilité des méthodes de 1978 et 1990; l'ajustement n'a de toute évidence pas faussé le résultat.

Si le recul du français est général, il varie toutefois selon les différentes activités. La lecture des journaux et des livres se fait toujours très largement en français; en effet, c'est dans ces deux cas que le pourcentage des élèves choisissant les produits en français a le moins diminué. L'anglais semble avoir progressé davantage dans le champ du cinéma et de la télévision. D'ailleurs, la radio, la télévision et le cinéma sont les domaines où le français a perdu la position dominante qu'il occupait encore en 1978.

Sélection de la population scolaire par les établissements

La tendance évidente dans les tableaux pourrait-elle être due à une nouvelle composition de la population scolaire? Ne serait-il pas possible que les francophones de 1990 soient en plus grande partie issus de mariages interethniques, de groupes d'immigrants francophones et d'autres origines multiculturelles? Si tel était le cas, la tendance indiquerait moins un changement du comportement des francophones que la présence d'un autre type de francophones. Pour vérifier cette hypothèse, nous avons sélectionné les élèves francophones dont les deux parents sont des francophones nés au Québec (tableau 4.12). C'est ce type de Franco-Québécois « d'origine » que nous comparons à tous les autres francophones.


Tableau 4.12 POURCENTAGE D'ÉLÈVES FRANCOPHONES REGARDANT LA TÉLÉVISION UNIQUEMENT OU SURTOUT EN FRANÇAIS SELON L'ORIGINE QUÉBÉCOISE ET LA RÉGION D'ENQUÊTE (1978 ET 1990)


Le pourcentage d'élèves francophones d'origine franco-québécoise (83,9 %) n'a presque pas changé d'une enquête à l'autre. Quel que soit le comportement linguistique des autres francophones, ce n'est donc pas un effet de sélection qui pourrait expliquer le recul du français, recul qui est très apparent dans chacune des quatre régions, en ce qui concerne la télévision.

À part ce constat, il est néanmoins intéressant d'observer la différence de comportement entre la majorité et le groupe des « autres francophones ». Ces derniers regardent plus la télévision en anglais, et le recul du français est plus prononcé dans leur groupe. On notera d'ailleurs que leur abandon du français est le plus évident à Hull, dans une région où leur catégorie comporte un bon nombre de personnes ayant des origines dans la francophonie hors Québec.

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Dans ce chapitre, nous avons étudié les usages linguistiques des jeunes dans leurs activités culturelles. Le français détient une place de première importance dans l'ensemble des activités des francophones, mais ce n'est qu'à Québec et à Jonquière que cette langue est dominante. À Montréal, le français est moins présent et, à Hull, les activités qui absorbent le plus de temps — radio, télévision, cinéma, jeux et films vidéo — semblent se passer autant en anglais qu'en français. Notons que la participation à ces activités ne requiert ni des connaissances très poussées de l'anglais ni l'effort de la lecture et de l'écriture; en ce sens, c'est une participation plutôt passive.

Une culture d'expression française homogène et entière n'existe dans aucune des quatre régions d'enquête. Même à Jonquière, ce n'est qu'une petite minorité des jeunes francophones qui disent regarder la télévision uniquement en français. L'anglais occupe partout une place importante dans les activités, place qui varie évidemment selon la région et la compétence en anglais.

Les élèves anglophones semblent vivre dans un univers culturel en langue anglaise malgré le fait qu'ils soient scolarisés en français. La présence du français est faible dans tout ce qu'ils font en dehors de l'école. Il est vrai que l'acquisition du français à l'école peut favoriser une vie culturelle au moins bilingue en situation très minoritaire, mais ce n'est pas le cas pour la plupart des anglophones dans notre échantillon. À Montréal et à Hull, ils sont dans des milieux où la présence de l'anglais est telle à l'école, dans la culture et la communauté qu'on peut y vivre, se divertir et s'épanouir dans cette langue. C'est là une caractéristique des milieux qui possèdent toutes les institutions que de permettre une vie pleine, active et équilibrée sans qu'on doive franchir les frontières ethniques et linguistiques. Or, même en ayant franchi - de bon gré ou par contrainte légale - cette frontière pour fréquenter l'école francophone, les élèves anglophones semblent chercher et trouver la sécurité culturelle de leur propre groupe une fois les classes terminées.

Le comportement culturel des allophones est à mi-chemin entre celui des francophones et celui des anglophones. Ces personnes semblent partager certains comportements de chaque groupe. Il faut pourtant se méfier de toute généralisation. Nous ne savons pas si cette position à mi-chemin indique une participation progressive de la plupart des allophones à la langue et à la culture d'expression française ou s'il s'agit là d'une valeur moyenne qui cache les vraies tendances de ce groupe extrêmement hétérogène. La situation n'est pas simple. Il est probable que le groupe allophone compte un certain nombre de bilingues et de multilingues qu'une analyse plus poussée devrait traiter de façon séparée (Landry et Allard, 1987; Py, 1989).

Depuis 1978, l'usage du français a reculé chez les francophones et les allophones, de même que dans les quatre régions d'enquête10. Nous avons constaté que le recul du français est général en ce sens qu'on l'observe dans toutes les activités culturelles, quoiqu'à un degré variable. Serait-il dû à la sélection d'une nouvelle sorte d'élèves par certains des établissements? La réponse est non. Le même problème est observable dans tous les milieux et même auprès des élèves d'origine complètement québécoise.




10 Le trop petit nombre d'anglophones dans l'échantillon ne permet pas de dire si le recul du français s'est produit également pour ce groupe. [retour au texte]




L'explication du recul du français est similaire à celle de l'accroissement des compétences linguistiques en anglais. L'influence des médias électroniques est forte, permanente et générale, et le contenu que véhiculent ces médias est celui de la culture anglo-américaine. Tout comme écouter la musique rock représente beaucoup plus qu'une expérience esthétique, fournir certaines réponses au questionnaire devient une occasion de s'identifier à cette culture dont l'attraction paraît tout à fait irrésistible. Nous ne savons rien du comportement culturel objectif des jeunes répondants, mais nous ne pouvons nier que leurs témoignages s'accordent parfaitement avec l'évolution du marché des médias, avec les ventes de disques et avec ce que disent les parents, les enseignants, les animateurs et les autres observateurs privilégiés.

Finalement, une invitation à la prudence s'impose. Rien n'indique que les francophones sont en train de s'intégrer à la langue et à la culture anglaises comme ce qui se passe dans la francophonie hors Québec (Lachapelle, 1980; Bernard, 1991b). Ils ne changent ni de langue maternelle ni de langue d'usage, et leur participation directe à leur culture, leur engagement, leur expression personnelle continuent de se faire en français. Mais nos enquêtes nous ont révélé que dorénavant les jeunes Québécois accordent une place non négligeable à l'anglais et que cette langue a pris beaucoup d'importance pendant l'intervalle qui sépare les deux enquêtes.




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