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Les jeunes et la langue - Tome I

Les jeunes
et la langue

tome I

Usages et attitudes
linguistiques des jeunes qui
étudient en français
(de la 4e année du secondaire
à la fin du collégial)






Chapitre 6


Identification linguistique : les francophones
par rapport aux autres groupes



Dimensions de l'identification linguistique

Si l'identification sociale est le processus par lequel nous établissons notre identité par rapport aux autres individus et groupes, l'identification linguistique porte sur notre manière de nous situer dans le milieu linguistique qui nous entoure. Cette identité comporte au moins trois dimensions distinctes. La dimension cognitive comprend des images et des stéréotypes qui nous sont transmis, mais aussi la connaissance des symboles, des valeurs et de l'histoire de notre groupe. La dimension normative inclut ce que nous pensons être les obligations qui découlent de ce que nous sommes. La dimension affective, enfin, englobe un ensemble de sentiments de sympathie, d'attachement et de préférence envers notre groupe; en plus, elle comprend des sentiments de sécurité et de satisfaction (Isajiw, 1990 : 36-37).

Tous les classiques en psychologie s'accordent sur le fait que l'identité est un produit social. Aujourd'hui, il y a même toute une école de pensée qui ne s'occupe que de l'incidence des variables sociales sur notre manière de nous percevoir nous-mêmes — ce qu'on appelle l'identification sociale (Tajfel, 1978, 1982; Hogg et Abrams, 1988; Bloom, 1990). Notre enquête porte certainement les marques de cette vision des choses; nous pensons pouvoir y ajouter une nouvelle preuve dans notre présentation de l'influence des contacts avec d'autres groupes sur l'identification des jeunes (tableau 6.6).

L'identité sociale est dynamique en ce sens qu'elle se forme et se transforme tout au long de notre vie en réponse à nos besoins individuels et aux pressions de notre monde social. Elle est aussi d'une certaine stabilité, d'abord parce que les « attachements primordiaux » (Isaacs, 1975) ne changent pas facilement et, ensuite, parce qu'une identité une fois établie tend à entraîner des réactions et les contacts sociaux qui la renforcent (Greeley, 1991; 1974).

Les adolescents et jeunes adultes qui forment notre échantillon se trouvent dans la phase où leur identité sociale prend une forme assez définitive et relativement durable. L'école, la famille, la télévision et d'autres « agents de socialisation » leur offrent un certain répertoire d'identités possibles parmi lesquelles ils choisiront celle qui répond à leurs besoins (Berger et Luckmann, 1967). C'est par le même processus que s'amplifie leur connaissance du monde qui les entoure et que s'affermit leur identité par rapport à ce monde (Berger, 1967 : 16).

Nos mesures de l'identification linguistique comprennent les dimensions affective et normative. Un total de six variables sont présentées individuellement et sous forme d'indice. La dimension cognitive n'est abordée que partiellement par l'enquête; les connaissances des répondants seront traitées séparément plus tard. Cependant, un bon nombre de questions ont permis aux élèves de définir leur position par rapport à d'autres groupes — définition qui est essentielle puisque ce sont nos perceptions et nos rapports avec les autres qui nous aident à préciser qui nous sommes et à adapter notre identité sociale. Pour les élèves francophones, les groupes de référence sont les anglophones du Québec et les francophones hors Québec, deux groupes importants pour délimiter la spécificité de la francophonie québécoise.

Dans le présent chapitre, nous n'analysons que les réponses des élèves francophones qui, de toute façon, constituent la grande majorité de l'échantillon. De cette manière, nous éviterons la confusion quant à la définition des groupes de référence qui font partie de l'identité sociale.

Présentation des données

Dans le cas des élèves francophones, l'identification linguistique coïncide le plus souvent avec l'identification ethnique. Elle a donc un caractère primordial, elle est d'une importance exceptionnelle, elle appartient à ce domaine où l'affectif et la raison ne se distinguent guère. Le tableau 6.1 présente les données concernant les dimensions affective et normative, et on ne peut s'empêcher, en les lisant, de sentir la force et la spontanéité avec laquelle les élèves ont répondu.


Tableau 6.1 IDENTIFICATION LINGUISTIQUE DES FRANCOPHONES : DISTRIBUTION DES RÉPONSES À SIX QUESTIONS, EN POURCENTAGES


Les questions ont été présentées de façon variée pour permettre aux élèves d'exprimer leur identification au français trois fois par l'accord et trois fois par le désaccord. Presque toutes les formulations ont provoqué une identification très forte, la seule exception étant la troisième. Même si la majorité des répondants n'envisageront jamais de vivre ailleurs que dans un pays francophone, seule une personne sur cinq l'affirme vraiment; près de deux sur cinq peuvent envisager un tel tournant dans leur vie. La plupart pensent quand même que vivre en français serait nécessaire à leur épanouissement personnel.

La dimension affective est touchée de manière implicite dans les trois premières questions du tableau; une question directe telle que « aimes-tu ta langue? » n'aurait pas beaucoup de sens. Mais cette dimension affective est quand même présente surtout dans la première des questions. Cette question renvoie d'ailleurs à une situation que la plupart des répondants n'ont sans doute jamais vécue eux-mêmes. Leurs réponses sont alors le reflet de leur affection générale et non d'un souvenir précis.

La sauvegarde du français et la transmission de la langue — et, par le fait même, de l'identité — à la prochaine génération font partie de l'obligation morale et, donc, d'une norme liant la personne francophone. Les élèves n'en doutent guère. Néanmoins, les deux dernières distributions des réponses ne sont pas des plus extrêmes. Il y a une nette minorité qui voit l'apprentissage de l'anglais comme une valeur qui mérite la considération. Ce n'est qu'en échangeant la référence concrète et pratique contre le symbolisme pur et net (« le français de nos pères ») qu'on obtient un appui presque total du français avec 90,6 % des répondants qui disent être d'accord ou complètement d'accord.

La présence d'un autre groupe est indispensable pour la définition et le maintien d'une identité sociale. Dans le cas des francophones, c'est la présence historique des anglophones qui est dans leur conscience collective et qui peut être évoquée lorsqu'il s'agit d'affirmer sa propre identité. Notre questionnaire comprend un certain nombre de formulations qui permettent aux répondants d'exprimer des attitudes au sujet de la langue anglaise et de ses représentants. Notons que ces questions se limitent à des constats relativement neutres sur l'avancement ou le recul de l'anglais. Il n'y a aucune référence aux hostilités, aux préjugés ou à d'autres signes de tension entre les groupes.

Regardons maintenant le constat descriptif du tableau 6.2 qui a trait au comportement des anglophones. Seulement 31,5 % des répondants francophones pensent que les anglophones emploient de plus en plus le français; la grande majorité croit donc qu'il n'y a pas de changement de ce côté-là. Le Québec se francise peut-être — et nous verrons les attitudes à ce sujet plus tard —, mais ce n'est pas encore grâce à une francisation des anglophones que cela se passe. Dans l'avenir, ce groupe devra se mettre à l'heure du français, et il devra le connaître « aussi bien que l'anglais », selon les deux tiers des élèves francophones.

En ce qui a trait à la francisation des immigrants, les opinions sont partagées de façon presque égale : la moitié des francophones croient que « les immigrants vont apprendre le français davantage que l'anglais » tandis que les autres n'y croient pas. La question ne va d'ailleurs pas plus loin que de proposer « davantage ». Elle ne demande pas si la francisation des immigrants est suffisante pour bloquer la progression de l'usage de l'anglais.

Quelles sont les attitudes face aux minorités linguistiques? À la question de savoir si « la meilleure solution au problème des langues serait que le Québec devienne français et le reste du Canada anglais », la majorité des francophones (53,5 %) a répondu favorablement. Tant la formulation de la question que le sujet lui-même rendent l'interprétation de ce résultat délicate. Ces jeunes proposent-ils que soient éliminées les minorités linguistiques ou, de manière moins tranchante, veulent-ils donner leur appui à une francisation accrue, à la fin de l'existence des « deux solitudes » au Québec?

Quelle que soit l'interprétation donnée, ces questions ne sont pas sans fondement puisqu'elles résument les tendances démographiques actuelles. Le déclin des anglophones du Québec a connu une rapidité comparable à celui des francophones hors Québec, c'est-à-dire près de 3 % par année (Locher, 1988, 1991; Henripin, 1991; Termote, 1991).


Tableau 6.2 ATTITUDES DES FRANCOPHONES QUANT À LA SITUATION DE L'ANGLAIS AU QUÉBEC : DISTRIBUTION DES RÉPONSES À CINQ QUESTIONS, EN POURCENTAGES


L'appui majoritaire des jeunes francophones à cette tendance s'accorde parfaitement avec leur refus catégorique d'une anglicisation du Québec. Seulement 8,6 % d'entre eux pensent que « la meilleure chose qui puisse arriver aux Québécois, c'est qu'ils apprennent tous l'anglais et cessent de perdre leur temps au sujet du français »; 91,5 % se révoltent contre un tel fatalisme envers « le problème des langues ». Comme la formulation précédente, celle-ci propose une solution qui combine une offre inacceptable sur le plan politique avec une tendance réelle. L'anglais est inscrit dans tous les programmes scolaires et son apprentissage demande du temps aux élèves. Mais abandonner les efforts au sujet du français sous prétexte que c'est une perte de temps, cela ne passe pas.

Les résultats du tableau 6.2 sont difficiles à résumer; toutefois, ils contiennent un message commun. En affirmant leur identité francophone, les élèves prennent une distance par rapport à l'anglais. Dans le Québec de l'avenir, les minorités devront accepter le fait français. Même la disparition éventuelle des minorités au Québec et au Canada ne serait pas à exclure.

Les francophones hors Québec ont la sympathie des répondants francophones (tableau 6.3). Les trois quarts d'entre eux pensent que cette sympathie s'étend à tous les Québécois et une forte majorité croit que les gouvernements québécois et canadien leur doivent un appui, le premier « en matière linguistique » et le second pour « assurer l'égalité du français et de l'anglais » . Seulement 27,6 % pensent que « les francophones hors Québec doivent eux-mêmes régler leurs problèmes de langue ».

Nous avons évoqué dans le questionnaire le problème pratique d'un jeune francophone hors Québec qui doit décider de sa carrière. Les réponses révèlent un profond scepticisme quant à la faisabilité d'une carrière en français dans sa province. Moins d'un tiers (31,3 %) des répondants y croient et un nombre presque égal (29,9 %) recommandent de céder devant ce qui paraît inévitable la langue du travail hors Québec est l'anglais. Enfin, 38,8 % proposent que ce jeune vienne s'établir au Québec. Ces réponses s'accordent bien avec ce que nous avons vu auparavant. Pour la majorité des élèves, la disparition des minorités est probable : elle paraît même comme une option acceptable. On comprend bien que, dans une telle perspective, le Québec devienne le refuge et le rempart des francophones actuellement hors Québec.


Tableau 6.3 ATTITUDES DES FRANCOPHONES AU SUJET DES FRANCOPHONES HORS QUÉBEC : DISTRIBUTION DES RÉPONSES À CINQ QUESTIONS, EN POURCENTAGES


Un sentiment de sécurité au sein de son propre groupe est indispensable pour qu'une identification avec ce groupe soit stable et durable. Il forme une partie de la dimension affective de l'identification et son absence laisserait une lacune, un vide, une désorientation dans toute identification sociale. Le tableau 6.4 exprime pleinement le sentiment d'insécurité des francophones d'un côté et la conséquence qui en découle de l'autre côté.

Les francophones pensent que l'avenir de la langue française au Québec est menacé (34,9 %) ou du moins incertain (55,7 %); moins de 10 % pensent que leur langue est en bonne (8,1 %) ou très bonne (0,7 %) situation. Cette insécurité fait que l'on serre les rangs et que l'on se concentre sur un avenir meilleur. On s'oppose au fatalisme qui dirait que « la cause du français au Québec est une cause perdue d'avance » et on affirme ses convictions comme nous l'avons vu au tableau 6.1. Un tel engagement pour « garder au Québec le français de nos pères » donne de l'optimisme pour l'avenir. « Le Québec sera français », ce n'est pas seulement souhaitable, mais « probable ».

Le reste du Canada, par contre, sera anglais, les francophones n'en doutent guère. La langue française y est actuellement jugée en mauvaise (34,7 %) ou même très mauvaise situation (47,9 %) et son avenir est menacé (67,0 %). On ne pourrait guère s'imaginer une expression plus éloquente du malaise canadien que celle de la jeunesse québécoise qui voit l'avenir de sa langue très incertain au Québec et menacé presque au-delà de tout espoir dans les autres provinces. Une mentalité d'assiégés semble s'installer, qui transforme l'angoisse en détermination. Même si l'on ne voit pas encore d'amélioration notable au Québec, c'est quand même vers cette province qu'on dirigerait un jeune francophone vivant ailleurs, car « le Québec sera français ».


Tableau 6.4 APPRÉCIATION DE L'ÉVOLUTION LINGUISTIQUE AU QUÉBEC ET AU CANADA : RÉPONSES DES FRANCOPHONES À SEPT QUESTIONS, EN POURCENTAGES


Hypothèses de travail

Quels sont les facteurs qui déterminent l'identification linguistique? Est-elle un simple produit d'un milieu dominé par une langue ou dépend-elle plutôt d'attributs et de contacts personnels? Est-elle un élément d'idéologie émanant des classes sociales et de ce qu'elles sont, ou serait-elle plutôt véhiculée par les médias et imposée par le haut? Ce sont ces thèmes qui nous préoccupent dans la présente section de notre travail. Essayons de les préciser sous forme d'hypothèses.

Hypothèse 1 L'identification linguistique des francophones est déterminée par l'importance de leurs contacts avec d'autres groupes. Cette détermination se confirme à l'échelle régionale autant que sur le plan familial.

Comme dans les chapitres précédents, nous exprimons dans cette première hypothèse que l'identification linguistique varie selon les milieux et le milieu familial. Ce sont là les lieux où s'effectuent notre socialisation et l'apprentissage de notre identité. Nous devrions trouver des traces mesurables de ces variations dans notre enquête. Nous comptons aussi trouver des variations selon l'importance des contacts avec les anglophones. Les deux influences devraient être indépendantes. Celle du milieu opère par l'offre d'une variété d'idéologies et de modèles culturels; l'étendue de cette offre ne dépend aucunement des répondants. L'influence des contacts par contre engage l'élève en tant qu'individu. À l'intérieur d'un même éventail culturel, les uns vont saisir toutes les occasions de contacts avec d'autres groupes tandis que les autres vont se refermer sur eux-mêmes.

Hypothèse 2 Une identification linguistique reste forte grâce aux contacts sur le plan social beaucoup plus qu'en raison de la situation dans un milieu particulier.

À la base de cette hypothèse se trouve l'argument « écologique » qui a déjà été évoqué et remis en question à plusieurs reprises dans les ouvrages précédents sur la conscience linguistique des jeunes Québécois. L'hypothèse propose que ce n'est pas la région ou le milieu comme tels qui influencent les idées, mais plutôt les contacts avec ce milieu. Autrement dit, ce n'est pas le potentiel de contacts et d'expériences que nous offre notre niche « écologique » ou démographique qui va influencer nos idées, mais plutôt la façon dont nous avons vécu et perçu ces contacts et ces expériences. Sans contredire la première hypothèse, cette proposition va plus loin et établit la priorité de l'expérience par rapport au milieu ou, si l'on veut, de l'argument sociologique par rapport à l'argument écologique.

Hypothèse 3 Comme tout produit idéologique, l'identification linguistique est fonction de la classe sociale de la personne. Elle varie donc avec les indicateurs de classe.

Nous avons mentionné auparavant les « agents de socialisation » qui nous aident à définir notre identité, et c'est dans ce contexte que nous nous demandons si la classe sociale peut expliquer une partie de notre identité. L'hypothèse 3 l'affirme.

Hypothèse 4 Les attitudes linguistiques sont véhiculées et renforcées parles médias et les autres produits culturels. L'identification linguistique serait alors fortement liée au comportement linguistique dans les activités culturelles.

Cette hypothèse ne dit rien sur la direction dans laquelle s'exerce l'influence, mais on a sans doute raison de voir les médias comme des « agents de socialisation ». La dimension temporelle de l'enquête renforce ce raisonnement en ce sens que l'élève se réfère à un comportement culturel du passé pour exprimer ses attitudes linguistiques dans le présent. On doit comprendre que ce sont les attitudes et l'identification qui dépendent des usages culturels et non l'inverse. Toute la signification politique de l'hypothèse 4 vient d'ailleurs de cette direction de la causalité. Si l'identification avait déterminé la consommation culturelle, on n'aurait guère à s'inquiéter du rôle du français dans les médias; les forces du marché produiraient des divertissements pour une population sans souci culturel. Si, par contre, les médias sont vus comme des agents de socialisation — et donc de formation d'identités —, il y a lieu de les observer. C'est cette préoccupation qui est sous-jacente à l'hypothèse.

Analyse des hypothèses

Les tableaux 6.5 à 6.7 résument les résultats pertinents à la vérification des quatre hypothèses de travail. La variable dépendante, l'identification linguistique, est toujours présentée sous la forme d'un indice dont la construction est expliquée à l'annexe A. Il comprend les dimensions normative et affective de l'identification tout en laissant la dimension cognitive de côté.

Les tableaux 6.5 et 6.6 permettent de retenir les deux premières hypothèses. Ils montrent sans ambiguïté à quel point l'identification linguistique est le produit des contacts avec d'autres groupes. Aucun des répondants francophones n'a de contacts « très forts » avec les anglophones; les contacts vont plutôt de « forts » à « très faibles ». L'indice d'identification passe de 0,38 à 0,72 (tableau 6.6), c'est-à-dire presque du simple au double. Cette corrélation négative peut aussi s'exprimer sous forme du coefficient gamma (- 0,46) indiqué au bas du tableau 6.5.


Tableau 6.5 MOYENNES D'IDENTIFICATION LINGUISTIQUE DES FRANCOPHONES SELON LA RÉGION D'ENQUÊTE, L'ORIGINE QUÉBÉCOISE ET LES CONTACTS AVEC LES ANGLOPHONES

Tableau 6.6 MOYENNES D'IDENTIFICATION LINGUISTIQUE DES FRANCOPHONES À HULL ET À MONTRÉAL SELON LES CONTACTS AVEC LES ANGLOPHONES ET L'ORIGINE QUÉBÉCOISE


L'origine québécoise semble, elle aussi, être un facteur qui influence l'identification linguistique. La première partie du tableau 6.5 montre des écarts entre 0,04 et 0,08 selon la région d'enquête. Cela veut-il dire que c'est le milieu franco-québécois comme tel qui entraîne chez les jeunes une forte identification linguistique? Le tableau suivant nuance quelque peu une telle conclusion. Dans les régions d'enquête de Hull et de Montréal, où les contacts pourraient être établis facilement, l'influence de l'origine québécoise se maintiendra pour autant que les contacts avec les anglophones soient très faibles, ce qui est tout de même le cas de la plupart des répondants.

Par ailleurs, l'identification linguistique ne varie pas selon la région d'enquête (tableaux 6.5 et 6.8). Les moyennes sont presque identiques d'une région à l'autre.


Tableau 6.7 MOYENNES D'IDENTIFICATION LINGUISTIQUE DES FRANCOPHONES SELON LA RÉGION D'ENQUÊTE ET TROIS INDICATEURS DE STATUT SOCIAL


Les hypothèses 1 et 2 se sont donc révélées correctes. L'importance des contacts avec d'autres groupes détermine le niveau d'identification linguistique. Les francophones perdent une partie de l'intensité de leur identification linguistique une fois qu'ils se sont ouverts aux contacts avec les anglophones. Les milieux familial et régional se révèlent des facteurs peu importants. Le déterminisme « écologique » n'arrive donc plus du tout à nous convaincre. Ce n'est pas un quelconque milieu qui façonnerait, de façon mystérieuse, nos attitudes et convictions. Au contraire, ce sont les liens sociaux dont nous héritons et que nous établissons qui font naître, vivre et évoluer nos attitudes. Au sens plus profond — celui de notre identité même —, nous ne sommes pas ce qu'un milieu nous impose d'être, mais ce que nos liens sociaux nous suggèrent et permettent d'être.


Tableau 6.8 MOYENNES D'IDENTIFICATION LINGUISTIQUE DES FRANCOPHONES SELON LA RÉGION D'ENQUÊTE ET L'USAGE DU FRANÇAIS DANS LES ACTIVITÉS CULTURELLES


L'identification linguistique serait-elle déterminée par l'appartenance à une classe sociale? Le tableau 6.7 permet de réfuter une telle hypothèse. Ni la scolarité ni le statut professionnel des parents ne semblent avoir la moindre influence. Même le fait de fréquenter un établissement privé n'a aucun effet puisque la petite différence apparente au bas du tableau est entièrement due au fait que les francophones d'origine québécoise de notre échantillon sont minoritaires dans ces établissements. L'hypothèse 3 se révèle donc fausse.

L'hypothèse 4, par contre, est fortement appuyée par nos données (tableau 6.8). L'usage du français dans les médias et dans les autres activités culturelles est l'un des mécanismes qui nous permettent de former et de maintenir notre identité linguistique, tout comme nous l'avons constaté pour le contact social. L'influence de ce comportement culturel est d'ailleurs indépendante des contacts avec d'autres groupes (tableau B-5 de l'annexe B).

On peut se demander lequel des deux mécanismes aide le plus à maintenir une identification forte. Est-ce le renforcement social par les contacts ou le renforcement culturel par les médias qui affermit le mieux notre façon de nous voir? Nos données ne permettent pas de répondre vraiment à cette question1.

Nous concluons que l'identification linguistique n'a pas une seule cause; elle répond à divers stimulants et elle est probablement elle-même l'un des facteurs qui peuvent influencer le choix de certains contacts et le comportement langagier. Cependant, elle n'est pas déterminée par l'appartenance aux grands agrégats « écologiques », telles la région géographique ou la classe sociale, mais plutôt par notre manière de nous insérer dans ces grands agrégats et d'en absorber les influences variées.

La vérification de nos quatre hypothèses a donné des résultats sans ambiguïté. L'identification linguistique des francophones dans son ensemble est forte et elle est maintenue comme telle par les « agents de socialisation » qui les entourent. Mais il y a toujours un élément de comportement qui transforme une simple ressource en agent de socialisation. Que ce soit le comportement social — les contacts — ou le comportement culturel — l'usage des médias —, c'est toujours la participation qui semble faire évoluer les attitudes. L'indice construit mesure la présence ou non des contacts, sans tenir compte de leur contenu. Mais il est évident que les contacts ne sont pas vides de sens; c'est par eux que s'articule l'expression sociale de l'identité et que se véhicule un contenu qui nous touche au plus profond. Il en va de même pour la participation culturelle. La musique, les revues, le cinéma et surtout la télévision sont des agents de socialisation de premier ordre; ils peuvent nous donner une ouverture sur d'autres groupes et cultures. Le brassage démographique et culturel que subissent les grandes villes du Québec à l'heure actuelle n'a donc pas forcément d'effet aussi longtemps que les jeunes restent dans les milieux homogènes que dénote l'image stéréotypée des « deux solitudes ». Mais là où les établissements deviennent mixtes, on devrait s'attendre à ce que les contacts accrus avec d'autres groupes modifient l'identité même que se donnent les jeunes francophones.

Tendance depuis 1978

Nous avons présenté l'identification linguistique sous deux aspects différents. C'était d'abord l'identité linguistique personnelle dont nous avons soulevé les dimensions affective et normative. Ensuite, nous avons mis l'accent sur l'aspect social, c'est-à-dire l'identification par rapport aux autres groupes, en l'occurrence les anglophones du Québec et les francophones hors Québec. La collecte de données de 1978 ne permet pas la comparaison de toutes les variables présentées dans les tableaux 6.1 à 6.4, mais les deux éléments les plus importants, soit l'identification personnelle et l'appréciation de la situation de la langue française, ont bien été traités.




1 L'obstacle principal à une analyse multivariée plus poussée est dans ce cas la très grande homogénéité des contacts : 90 % des répondants ont des contacts très faibles avec les anglophones. Il y a pourtant un élément intéressant : là où les contacts avec les anglophones sont relativement « forts », les usages langagiers penchent du côté de l'anglais et l'identification est faible. La bilinguisation semble amener une forte baisse de l'identification au français (tableau B-13 de l'annexe B). [retour au texte]




L'indice d'identification linguistique (tableau 6.9) a une distribution fortement concentrée vers le haut; l'identification personnelle est donc forte. Nous ne trouvons que très peu d'élèves dans les catégories d'identification faible; plus des deux tiers sont dans les catégories « forte » et « très forte ». La jeunesse francophone révèle donc un attachement sans ambiguïté à sa langue et elle est décidée à la protéger et à la transmettre à la prochaine génération. Cet attachement s'est même renforcé depuis 1978, au point qu'un tiers des répondants se trouvent maintenant dans la seule catégorie « très forte ».


Tableau 6.9 IDENTIFICATION LINGUISTIQUE DES FRANCOPHONES : COMPARAISON DES ÉCHANTILLONS AJUSTÉS* DE 1978 ET DE 1990


Si l'identité linguistique personnelle est restée forte et s'est même renforcée, nous ne pouvons pas en dire autant de l'appréciation de la situation de la langue française. Comme nous le verrons dans le tableau 6.10, il s'est produit un changement radical dans la perception des jeunes francophones; l'optimisme qui régnait en 1978 a cédé la place à une inquiétude très marquée.


Tableau 6.10 APPRÉCIATION DE L'ÉVOLUTION LINGUISTIQUE PAR LES FRANCOPHONES : COMPARAISON DES ÉCHANTILLONS AJUSTÉS* DE 1978 ET DE 1990


En 1978, d'après les jeunes francophones, le français avait le vent dans les voiles. À ce moment, 84,1 % pensaient que « depuis quelques années, la situation du français au Québec s'est considérablement améliorée » , et seulement une petite minorité (22,8 %) croyait que le français était » en perte de vitesse » . Douze ans plus tard, la situation est renversée. Seulement 27 % observent encore une amélioration notable et 58,1 % constatent une perte de vitesse. Il est évident que les élèves ont vécu et observé une évolution très différente au cours de la période précédant chacune des deux enquêtes. En 1978, on venait de mettre en place la Charte de la langue française avec l'appui général de la population francophone. On était conscient du grand pas en avant qui venait d'être fait. En 1990, ce qu'on venait d'imposer (loi 178) était loin de faire l'unanimité, et l'expérience récente était plutôt celle d'une érosion des acquis. Les controverses au sujet du français et des francophones au Canada paraissaient interminables. Il y a donc une « perte de vitesse » à la fin de la décennie même si, objectivement, le français a fait des progrès indéniables entre 1978 et 1990.

Le même scepticisme s'installe aussi en ce qui concerne l'intégration des autres groupes. Si 69,8 % des répondants ont vu, en 1978, un usage accru du français par les anglophones, cette proportion est tombée à 30,6 % en 1990. Si 80,5 % ont pensé que les immigrants allaient se ranger du côté du français plutôt que du côté de l'anglais, ils ne représentent plus qu'environ la moitié (53,6 %) en 1990. L'assimilation des autres groupes n'est plus généralement perçue comme la voie vers le Québec français de l'avenir.

La dernière question du tableau 6.10 a donné un résultat fort révélateur. La proportion de francophones qui pensent que l'avenir du français au Québec est assuré a chuté des deux tiers (de 29,8 % à 9,4 %) et celle des francophones qui le croient menacé a triplé (de 12,8 % à 36,1 %). Les élèves semblent tirer une conclusion pessimiste de leurs observations et de leurs attitudes exprimées auparavant. Selon eux, l'avenir du français n'est assuré qu'à la condition qu'il n'y ait pas de « perte de vitesse » dans le processus d'amélioration entamé en 1977. Le statu quo ne suffirait pas à écarter la menace qui pèse sur la langue française, même au Québec.

*
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Nous avons montré avant tout combien notre identification linguistique est un produit social. Elle est maintenue et renforcée par les contacts que nous avons et par l'influence des « agents de socialisation » que nous subissons. Dans l'ensemble, l'identification des francophones est forte et intacte. Ils sont émotionnellement attachés à leur langue et veulent la transmettre à la prochaine génération. Pourtant, plus ils ont de contacts avec les anglophones, plus ils se tournent vers les médias en anglais, et plus ils sont prêts à adoucir leurs positions. Leur identification devient alors moins radicale et ils acceptent mieux de vivre et de s'épanouir dans un monde multilingue.

Les répondants pensent que, dans l'avenir, le Québec sera français et le reste du Canada anglais. Ils montrent beaucoup de sympathie pour les francophones hors Québec et pensent que ces minorités méritent l'appui des gouvernements. En ce qui concerne l'avenir, pourtant, les jeunes estiment que la place du français et des francophones est au Québec.

Ce Québec sera-t-il francophone et unilingue? Les répondants montrent beaucoup d'ambiguïté à cet égard. D'un côté, ils croient, ou veulent croire, à un Québec français. D'un autre côté, ils n'envisagent pas de francisation des anglophones et ne sont pas sûrs de celle des immigrants. Qui plus est, ils ne croient pas que l'avenir de la langue française soit assuré au Québec; une très forte majorité voit cet avenir plutôt incertain ou même menacé. Il y a donc un sentiment d'insécurité culturelle très répandu qui fait partie de ce que signifie être un jeune francophone au Québec.

La comparaison des données de 1990 avec celles de l'enquête précédente montre comment l'optimisme de 1978 a cédé la place à un profond scepticisme. Tous les indicateurs sur la survie et l'avenir de la langue française et l'intégration des non-francophones ont chuté. Après l'adoption de la Charte de la langue française (1977), le français avait le vent dans les voiles; cela se voyait dans les résultats de 1978. En pleine déchirure au sujet de l'Accord du lac Meech (1990), le vent a tourné. Selon les jeunes francophones de 1990, une menace pèse lourdement sur le français au Canada; même au Québec, l'avenir du français n'est aucunement assuré.




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