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Les jeunes et la langue - Tome I

Les jeunes
et la langue

tome I

Usages et attitudes
linguistiques des jeunes qui
étudient en français
(de la 4e année du secondaire
à la fin du collégial)






Chapitre 7


Connaissances, convictions
et conscience linguistique



Conscience linguistique : problème empirique

Dans le présent chapitre, nous avons deux buts principaux. Nous voulons d'abord analyser les données sur les connaissances des jeunes concernant la situation linguistique. Cette partie n'a rien de particulièrement original; elle s'inscrit dans la recherche entamée par les auteurs de l'enquête de 1978 (Bédard et Monnier, 1981 : 53-60; Georgeault, 1981 : 41-48). Nous désirons ensuite aller au-delà de ce que voulaient démontrer nos prédécesseurs. Nous essayons d'établir que la conscience linguistique n'est pas seulement une notion théorique, mais bien une réalité précise qu'on peut saisir et analyser de manière empirique. Cette partie de notre recherche est nouvelle, presque expérimentale; elle ne peut s'appuyer sur des connaissances déjà publiées. Cela ne veut pas dire qu'elle n'ait pas d'antécédents. L'aspect théorique de notre approche est préparé par les auteurs cités dans les chapitres 1 et 6 (surtout Rocher, Berger et Tajfel), et certains aspects empiriques relèvent des travaux de Allard et Landry. Voici en quoi notre analyse est nouvelle :

  • Nous essayons de définir et mesurer la notion de conscience linguistique de manière unifiée. Dans ce qui suit, nous nous penchons d'abord sur sa troisième composante, celle des connaissances, et nous analysons la conscience linguistique dans son ensemble.

  • Nous remplaçons le complexe des « connaissances de faits » par un ensemble de « connaissances de vérités » qui s'avèrent plus significatives dans le contexte de l'appartenance à un groupe et de la participation dans son idéologie collective.

  • Nous essayons de prouver la légitimité empirique d'un indice de conscience linguistique en le soumettant à une validation interne et externe.

  • Nous établissons une relation entre les contacts avec d'autres groupes et la conscience linguistique. Ce lien nous amène à considérer de plus près la structure interne de cette dernière.

Notre démarche concernant l'ensemble de la conscience linguistique est nécessairement exploratoire. Nos résultats sont des hypothèses à vérifier dans d'autres études conçues plus précisément à cette fin. Notre interprétation est d'ailleurs aussi prudente que possible, parce que des indices comprenant autant de variables différentes perdent obligatoirement de leur spécificité : ils ne peuvent pas donner plus qu'une impression globale des grandes tendances.

Cela dit, nous pensons quand même que ce chapitre peut servir, voire s'avérer nécessaire, au débat sur la collectivité des jeunes Québécois. Après un travail énorme sur le terrain et quatre ouvrages publiés au sujet de la conscience linguistique, il fallait bien tenter de découvrir s'il existe une réalité empirique cohérente qui en justifie la notion théorique. Aux lecteurs de juger si cet effort a mené au succès1.

Les connaissances, composante de la conscience linguistique

Les études sur la conscience linguistique ont toujours tenu pour acquis que la « connaissance des faits linguistiques » devait faire partie intégrante d'une identité ethnique forte et consciente. Cette position, qui a ses origines dans une approche fonctionnaliste de la sociologie (Rocher, 1969 : 29), semble convaincante d'un point de vue théorique. Notre identité de groupe comporte toujours cette conviction que nous partageons un passé commun, une situation commune, donc une réalité commune. Nous devons connaître les éléments de base de cette réalité commune pour avoir une conscience forte de notre appartenance au groupe.

On peut pourtant se poser des questions quant au contenu précis de ces connaissances concernant le groupe auquel nous appartenons. S'agit-il là de certains éléments de l'histoire, de la géographie, de la culture et de la démographie du groupe? Si tel est le cas, on peut s'imaginer un test, un examen de base sur les connaissances élémentaires et essentielles. Un certain nombre d'études ont suivi cette voie (Bédard et Monnier, 1981; Georgeault, 1981; Sénéchal, 1987) ou ont du moins essayé de faire un inventaire rudimentaire de telles connaissances. D'autres études définissent les « connaissances » plutôt comme des convictions ou des croyances que l'on pourrait inclure dans le savoir du groupe sans pour autant exiger des qualités intellectuelles particulières (Allard et Landry,1987). Nous avons décidé de suivre les deux voies, l'une après l'autre, avant de tirer nos conclusions.




1 Nous pouvons donner les assurances suivantes aux personnes qui auraient des doutes à l'égard d'un indice unifié de conscience linguistique : 1) nous ne nous servons pas de l'indice pour effacer tout détail. Chaque tableau examine les tendances de deux manières parallèles, une fois en utilisant l'indice et une autre fois en se servant de ses composantes individuelles; 2) la tendance de 1978 à 1990 peut être observée en utilisant l'indice ou en ne regardant que ses composantes (tableau 7.8); 3) la relation entre l'indice et les contacts avec les anglophones, elle aussi, ne montre que peu de variation selon qu'on se sert de l'indice ou de ses composantes (tableau 7.7); 4) nous nous abstenons de toute interprétation des valeurs absolues de l'indice (comme il se doit dans le cas d'un indice hétérogène); ce qui nous intéresse, c'est de comparer les valeurs des différents sous-groupes de l'échantillon. [retour au texte]




Aucun théoricien ne nierait qu'on peut appartenir à un groupe sans pour autant posséder les connaissances particulières du groupe; mais une telle appartenance serait d'un ordre différent, moins propice à une action autonome et efficace dans l'intérêt du groupe. Des jeunes Québécois ignorants des faits linguistiques ne seraient donc pas vraiment « prêts à devenir les principaux artisans du développement et du rayonnement de la langue française » (Georgeault, 1981 : 21).

Dans ce chapitre, nous nous demandons tout d'abord si les jeunes se trouvent bien informés de la situation. Cette auto-évaluation des connaissances est ensuite comparée aux faits. Les élèves ont-ils trouvé les bonnes réponses à cinq questions précises? Ont-ils des connaissances de base sur la situation du français au Québec et au Canada et sur la législation en matière linguistique? Se font-ils des illusions quant à leurs connaissances?

Nous nous interrogeons aussi sur la pertinence et la cohérence de notre position théorique. Est-il vrai qu'identité et connaissances sont nécessairement liées? Pouvons-nous prouver que les usages linguistiques, les connaissances de la situation et les attitudes à l'égard de la situation forment un ensemble cohérent? Nous espérons pouvoir donner les preuves que ce postulat théorique doit être modifié. En même temps, nous montrons l'importance empirique d'une notion de conscience linguistique bien conçue. Mais commençons par les résultats de l'enquête.

Présentation des données

Nous avons demandé aux élèves de situer leur niveau d'information sur une échelle, tout comme cela a été fait en 1978. La moitié d'entre eux se considèrent très bien ou assez bien informés, comme le montre le tableau 7.1.


Tableau 7.1 AUTO-ÉVALUATION DU NIVEAU D'INFORMATION SELON LA LANGUE MATERNELLE


Les résultats pour les trois groupes linguistiques sont très semblables; chaque fois, il y a un petit nombre d'élèves qui se sentent peu informés et un nombre un peu plus grand qui se considèrent très bien informés. « Assez bien informés » et « moyennement informés » sont les catégories le plus souvent choisies. Si le fait d'être informé exprime un certain intérêt pour la matière linguistique, on peut dire que, dans l'ensemble, cet intérêt est pour le moins appréciable et qu'il n'est pas limité à un seul groupe. Nous verrons plus loin si l'auto-évaluation concorde bien avec la réalité.

L'évaluation objective des connaissances des jeunes s'est faite à l'aide de cinq questions qui constituaient un véritable test à l'intérieur du questionnaire. Ces questions portaient sur la dernière loi en matière linguistique adoptée au Québec (deux questions), à la proportion de francophones au Québec et au Canada (deux questions) et à la langue la plus parlée après le français et l'anglais. Dans chaque cas, nous avons donné l'option de répondre « ne sais pas », mais nous avons ensuite intégré cette réponse aux mauvaises réponses. Nous avons fait de même, pour le tableau 7.2, lorsque la question a été omise entièrement.


Tableau 7.2 POURCENTAGE DE BONNES RÉPONSES AUX QUESTIONS SUR LA CONNAISSANCE DE LA SITUATION LINGUISTIQUE SELON LA LANGUE MATERNELLE


La question la plus facile était évidemment celle qui traitait de la loi sur l'affichage : 80,1 % des élèves ont donné la bonne réponse. C'est d'ailleurs très réconfortant de voir qu'une telle proportion de répondants savaient de quoi il s'agissait, malgré le fait que seulement 56,2 % d'entre eux se rappelaient que cette loi porte le numéro 178. Les questions difficiles avaient trait, de toute évidence, aux pourcentages de francophones. Moins d'un tiers des réponses étaient bonnes et plus de la moitié des jeunes ont indiqué leur ignorance. Là encore, on peut se réjouir du fait que les réponses les plus aberrantes (54 % de francophones au Québec et 62 % au Canada) n'ont été données que rarement, soit environ une fois sur cinquante.

Si les résultats des francophones et des anglophones sont dans l'ensemble assez similaires, on note cependant plus de faiblesses chez les allophones qui sont souvent des nouveaux arrivés au Québec; ils connaissent encore peu les débats linguistiques. Même si leurs résultats scolaires ne sont pas d'emblée inférieurs à ceux des francophones, le tableau témoigne d'un léger retard dans l'acquisition des connaissances propres à leur nouveau milieu. Le plus important, c'est que la moyenne générale des résultats n'est vraiment pas très satisfaisante. Ce n'est donc pas seulement le groupe des allophones, mais l'ensemble des répondants qui ne paraît pas très en mesure de se lancer dans les débats et les combats qui les attendent.

Hypothèses de travail

La première des hypothèses considère les connaissances en matière linguistique comme n'importe quelle connaissance qu'on peut acquérir à l'école. Tout comme les résultats scolaires, les connaissances de la situation linguistique devraient varier selon le statut de l'établissement, la scolarité et le statut socio-économique des parents, sans pour autant montrer trop de variations. Le talent de l'élève devrait entrer en ligne de compte tout comme le choix de cours et la qualité de l'enseignant, pour ne nommer que quelques raisons qui expliquent la faiblesse de la variation prévue.

Hypothèse 1 Puisque les connaissances de la situation linguistique comprennent des faits enseignés à l'école, leur niveau dépend des mêmes facteurs qui influencent normalement le rendement scolaire, y compris l'ordre d'enseignement, la qualité de l'enseignement de l'établissement et la classe socio-économique des élèves.

Les jeunes se trompent-ils sur le niveau réel de leurs connaissances? Nous ne le pensons pas puisque l'évaluation objective des connaissances acquises ou imaginées est affaire courante à l'école. Il y a dans l'ensemble cohérence entre auto-évaluation et test objectif. Mais comme un certain nombre d'élèves ont des illusions quant à leurs connaissances, la cohérence ne peut être parfaite. De plus, le public québécois se fait inonder depuis des années par les débats sur la langue. Fort d'en avoir beaucoup entendu parler, on peut bien s'imaginer connaître un sujet. On peut donc s'attendre à ce que certains jeunes surestiment leur niveau d'information.

Hypothèse 2 Deux facteurs déterminent l'auto-évaluation des connaissances par les jeunes, soit leur niveau de connaissances réelles et l'omniprésence des problèmes linguistiques dans les médias et les débats publics. Le premier facteur explique l'importante corrélation entre auto-évaluation et connaissances réelles tandis que le deuxième facteur explique le niveau de connaissances relativement bas.

Finalement, nous devons vérifier la notion de la conscience linguistique tout court. Elle peut séduire le théoricien, mais a-t-elle une utilité analytique prouvée au-delà de tout soupçon? Puisque les connaissances constituent une troisième dimension de la conscience linguistique — avec les attitudes et les comportements —, sommes-nous en état de fournir la preuve de sa fiabilité statistique?

Hypothèse 3 Les connaissances, les attitudes et les comportements des francophones en matière linguistique forment un ensemble cohérent — la conscience linguistique — dont les variations dépendent de la fréquence des contacts avec les anglophones.

Si cette dernière hypothèse s'avère correcte, le fondement théorique des enquêtes auprès des jeunes Québécois peut être considéré comme solide; ces enquêtes pourront encore servir de base d'analyse politique de la situation. Si, par contre, l'hypothèse 3 devait se révéler fausse, nos enquêtes ne représenteraient plus que des compilations descriptives d'une réalité aussi hétéroclite que mal comprise.

Analyse des hypothèses

Pour la vérification des hypothèses, nous nous limitons au seul groupe francophone, comme nous l'avons déjà fait pour l'analyse de l'identification linguistique. L'indice des connaissances (expliqué à l'annexe A) résume les réponses à quatre des questions présentées dans le tableau précédent. Nous nous servons de cet indice pour ne pas alourdir les tableaux 7.3 à 7.52 par trop de détails.

Notons d'ailleurs que, dans l'ensemble, les résultats sont médiocres : 731 francophones (22,6 %) n'ont même pas fourni une seule bonne réponse et la moyenne était de 1,5 bonne réponse pour quatre questions.

Comme partout dans les évaluations de la réussite scolaire, on peut observer (tableau 7.3) un effet cumulatif des avantages d'un individu. Les deux derniers coefficients, quoique faibles, montrent un effet favorable du statut socio-économique. Le fait de ne pas avoir décroché au secondaire et d'avoir continué à apprendre au collégial a une influence directe plus forte (0,29). Finalement, les écoles et collèges les plus exigeants ont obtenu les meilleurs résultats dans ce petit test; le coefficient (0,46) en témoigne. L'effet cumulatif de ces corrélations est de faire varier les moyennes entre 0,28 et 0,56 selon les catégories de répondants (tableau 7.4).




2 Les tableaux B-15 et B-16 de l'annexe B confirment les mêmes relations en utilisant, au lieu de l'indice 10, les quatre variables individuelles. La fiabilité marginale de l'indice ne doit pas nous empêcher de voir les résultats tels qu'ils sont. [retour au texte]





Tableau 7.3 CORRÉLATIONS ENTRE LE NIVEAU DE CONNAISSANCES ET CERTAINS DE SES DÉTERMINANTS

Tableau 7.4 MOYENNES DE CONNAISSANCES DE LA SITUATION LINGUISTIQUE SELON L'ORDRE D'ENSEIGNEMENT, LA QUALITÉ DE L'ENSEIGNEMENT DE L'ÉTABLISSEMENT (AU COLLÉGIAL) ET LE NIVEAU DE SCOLARITÉ ET LE STATUT SOCIO-ÉCONOMIQUE DES PARENTS


Les connaissances de la situation linguistique ne doivent pas nécessairement être liées aux autres dimensions de la conscience linguistique. Nous retenons l'hypothèse 1.

La première partie de la deuxième hypothèse est facile à vérifier. Nous voyons dans le tableau 7.5 que les connaissances objectives varient assez fortement selon l'auto-évaluation. Mais la corrélation entre les deux variables n'est que d'ordre moyen (gamma = 0,28), ce qui laisse entendre que bon nombre d'élèves se sont trompés, le plus souvent en surestimant leurs connaissances. La deuxième hypothèse offre une explication en indiquant que le degré de saturation par les nouvelles et les querelles linguistiques y serait pour quelque chose. Les variations selon la région d'enquête nous font croire à cette possibilité, mais il faudrait plus de données pour pouvoir aller au-delà de telles spéculations. Pour le moment, nous sommes prêts à retenir l'hypothèse 2 avec certaines réserves.


Tableau 7.5 MOYENNES DE CONNAISSANCES DE LA SITUATION LINGUISTIQUE SELON L'ORDRE D'ENSEIGNEMENT, LA RÉGION D'ENQUÊTE ET L'AUTO-ÉVALUATION DU DEGRÉ D'INFORMATION


L'hypothèse 3, nous l'avons déjà constaté, va au coeur de toute la recherche sur la conscience linguistique des jeunes Québécois. Si l'on veut parler d'une conscience linguistique, il faut obligatoirement que cette notion ait à la fois une cohérence empirique et une plausibilité théorique. Voyons ce que révèle le tableau 7.6.

Tout d'abord, c'est la déception. Si les attitudes et les comportements des jeunes semblent suivre une même tendance (corrélation de 0,41), ce n'est manifestement pas le cas pour les connaissances. Même si l'indice 10 est marginalement acceptable (voir l'annexe A), il ne s'accorde pas du tout avec les indices d'identification et de comportement (voir les corrélations de 0,088 avec IN 16 et — 0,012 avec IN 15 au tableau 7.6). Conçue de cette manière, la conscience linguistique ne serait qu'une abstraction sans base empirique, et l'hypothèse 3 serait à rejeter.


Tableau 7.6 CORRÉLATIONS ET COEFFICIENTS DE FIABILITÉ POUR LA CONSTRUCTION D'UN INDICE DE CONSCIENCE LINGUISTIQUE DES FRANCOPHONES


Il y a pourtant une autre façon de concevoir les connaissances. Pourquoi limiter les connaissances aux faits, c'est-à-dire à des renseignements d'ordre administratif et statistique, comme dans les questions 123 à 127 du questionnaire? N'y a-t-il pas des choses plus importantes à savoir quand on appartient à un groupe linguistique? Le savoir important d'un groupe, dans le sens sociologique, n'est pas la connaissance de quelques chiffres et faits, mais l'assimilation des vérités de base du groupe. Il ne s'agit donc ni d'observations ni de faits vérifiables, mais de convictions. Les connaissances seront d'autant plus élevées et sûres qu'elles seront importantes. Ce qui compte pour le groupe, ce n'est précisément pas un fait objectif tel qu'un pourcentage quelconque, mais la vérité de base : Qui sommes-nous? Que devenons-nous? De qui sommes-nous solidaires?

Nous avons choisi des assertions qui suscitent ces vérités de base et, à partir de là, nous avons construit un indice de connaissances très différent. On s'y réfère à la lutte pour la cause du français qui n'est ni vaine (Q57) ni perdue d'avance (Q63). On y parle aussi de la certitude d'un Québec français futur (Q67) auquel les anglophones (Q58) et les immigrants (Q60) devront s'adapter. On évoque finalement la solidarité avec les francophones hors Québec (Q133). L'affirmation de cette sorte de savoir qui définit et soutient un groupe fait partie, de façon légitime et intégrante, de sa conscience collective. Les convictions représentent un savoir essentiel pour les membres d'un groupe. La conscience collective, telle qu'elle est absorbée et exprimée par un individu, peut être forte même si celui-ci ignore des faits objectifs au sujet de l'histoire et de la démographie du groupe. Mais elle sera affaiblie si cet individu ne croit pas au destin du groupe.

Le tableau 7.6 donne pleinement raison à cette sorte d'argument. L'indice de conscience linguistique montre la cohérence nécessaire (coefficients alpha de 0,82 dans l'analyse détaillée des variables); la statistique épouse la théorie pour prouver le bien-fondé de notre approche analytique3.

La deuxième partie de l'hypothèse 3 suppose que la conscience linguistique est déterminée par la présence des contacts avec d'autres groupes. Le tableau 7.7 indique que cela semble bien être le cas. De ceux qui ont peu de contacts avec les anglophones, 76,3 % sont dans la catégorie haute de l'indice de conscience linguistique; seulement 35,2 % de ceux qui ont plus de contacts témoignent d'une conscience linguistique aussi forte. Les particularités de distribution des deux indices nous ont certes forcés à un regroupement peu nuancé des catégories. En effet, la plupart des francophones ont des contacts plutôt rares avec d'autres groupes et une conscience linguistique plutôt grande. Peut-on pourtant dire que les premiers déterminent la dernière? Certainement pas dans un sens absolu. Le tableau lui-même montre bon nombre d'exceptions à la tendance générale4.




3 Cette démarche a tout de même un caractère plutôt expérimental, comme nous l'avons indiqué au début de ce chapitre. Même si l'indice montre bien l'orientation théorique des enquêtes sur la conscience linguistique, il a quand même le désavantage de comprendre des éléments très différents, ce qui rend l'interprétation des résultats complexe. C'est pour cette raison que les relations entre cet indice et d'autres variables seront toujours présentées deux fois : une fois avec l'indice et une fois avec ses composantes. [retour au texte]

4 Dans certains cas, la causalité pourrait être renversée : une grande conscience linguistique pourrait être la cause d'une faible fréquence de contacts volontaires. [retour au texte]





Tableau 7.7 ÉLÈVES FRANCOPHONES SELON LES INDICES DE COMPORTEMENT LINGUISTIQUE, D'ATTITUDES D'IDENTIFICATION, DE CONVICTIONS ET DE CONSCIENCE LINGUISTIQUE ET LA FRÉQUENCE DES CONTACTS AVEC LES ANGLOPHONES*


Les préalables théoriques sont remplis : 1) il y a une séquence temporelle, puisque les contacts renvoient généralement au passé tandis que la conscience est exprimée au moment de l'enquête; 2) il existe une logique inhérente en ce sens que ce sont les mêmes milieux qui favorisent autant les contacts que certaines variables constitutives de la conscience linguistique; 3) il y a finalement une preuve statistique incontournable de la cohérence interne des indices et de leur corrélation.

Force est d'admettre que les « affinités et attachements primordiaux » (Isaacs, 1975) exprimés par la conscience linguistique vont s'affaiblir, dans le cas des jeunes francophones, au contact avec les anglophones — ce qui est d'ailleurs le contraire du postulat de certains théoriciens de l'ethnicité (Isaacs, 1975; Greeley, 1974 et 1991).

L'hypothèse 3 est donc retenue; nous croyons que les contacts sont liés à la conscience linguistique de façon négative. Nous affirmons ce résultat sans équivoque même si nous admettons qu'il ne s'applique qu'à une minorité des francophones — ceux dont le milieu résidentiel et scolaire est propice aux contacts avec les anglophones. Certains chercheurs pensent que leur part dans l'ensemble des jeunes francophones va pourtant en augmentant, ce qui laisserait prévoir un affaiblissement correspondant de cette conscience ethnolinguistique qui fait d'une population un peuple.

Certaines considérations additionnelles permettent d'amplifier l'analyse de notre résultat :
  • Tout contact n'a pas nécessairement le même effet. Certains contacts en milieu concurrentiel et conflictuel peuvent avoir pour effet de renforcer la solidarité d'un groupe, les sentiments d'antagonisme et la conviction d'appartenir à un groupe distinct avec sa mission propre5. Les questionnaires de 1978 et de 1990 ne permettent pas de définir la qualité ou la durée des contacts. Mais en ce qui concerne la quantité des types de contacts, nous pouvons retenir l'hypothèse sans équivoque.

  • Les contacts avec d'autres groupes peuvent agir différemment sur les composantes de la conscience linguistique. Par exemple, un contact accru dans le quartier ou à l'école pourrait engendrer le sentiment d'être envahi et provoquer des réactions radicales sans pour autant modifier le comportement linguistique.

  • Nous ne nous prononçons pas sur la structure interne de la conscience linguistique d'un jeune ou d'un groupe de jeunes. Il est clair que deux personnes peuvent atteindre des valeurs identiques sur l'indice par des réponses très différentes6. Le vécu individuel ne peut être considéré ici. C'est le phénomène social qui nous intéresse.

Nous précisons que retenir l'hypothèse 3 ne doit aucunement signifier la fin de l'analyse de la relation entre les contacts avec d'autres groupes et la conscience linguistique. Au contraire, ce devrait être le point de départ pour des études plus poussées des types de contacts et des variations dans les effets idéologiques et autres. Du reste, peu d'études sérieuses ont fait état des facteurs historiques et contextuels et de leur influence sur la façon dont les jeunes se voient et envisagent leur avenir. Nous présumons que la collecte presque simultanée des données est un contrôle efficace de l'incidence des événements d'actualité. Cela est probablement vrai, mais rien ne nous assure qu'un événement important comme l'échec de l'Accord du lac Meech, survenu six semaines après la fin de notre collecte de données, aurait eu un effet identique dans tous les milieux, régions et strates sociales. Si nous pouvons constater avec satisfaction que nos mesures des types de contacts ont été amplifiées depuis la première enquête en 1978, nous ne pouvons cependant nier les lacunes dans d'autres aspects de l'enquête, surtout en ce qui concerne la qualité et le contexte des contacts7.




5 En psychologie sociale, il y a toute une documentation à ce sujet dont les débuts remontent à 1958 (cordon Apport). [retour au texte]

6 Par exemple, des attitudes particulièrement pessimistes, voire défaitistes, au sujet de la situation du français au Québec peuvent se combiner avec un usage exclusif du français. Mais un grand usage de l'anglais, combiné à des attitudes plus optimistes, donnerait un résultat similaire. C'est dans la logique des indices de présenter des moyennes et d'effacer le détail. [retour au texte]

7 Il serait particulièrement intéressant de relier type et qualité des contacts au changement des composantes de la conscience linguistique et de faire une analyse plus nuancée des aspects cognitifs et comportementaux de l'intégration sociale des jeunes. [retour au texte]




Comparaison avec les résultats de 1978

En ce qui concerne les connaissances de faits, la comparaison avec les résultats de 1978 se fait très difficilement. Seules quatre questions ont été formulées de façon identique dans les deux questionnaires; même dans ces cas-là, on trouve des différences dans les choix de réponses. Par rapport à 1978, les bonnes réponses ont changé dans trois cas et l'éventail de réponses est plus large dans le quatrième. Nous présentons les résultats à l'annexe B (tableaux B-6 et B-7), mais nous ne pouvons pas en déduire qu'il y a eu changement dans le niveau de connaissances des faits.

Il en est autrement pour la connaissance des vérités de base — ou convictions — que nous avons incluses dans l'élaboration de l'indice de conscience linguistique. Quatre des questions à cet égard sont identiques dans les deux questionnaires. Elles forment un groupe qui se défend d'un point de vue théorique même si, dans leur ensemble, elles donnent un indice dont la fiabilité statistique paraît marginale. Cette fiabilité devient d'ailleurs parfaitement acceptable (alpha = 0,78 en 1978 et 0,81 en 1990) lorsque les quatre variables sont comprises dans l'indice de conscience linguistique (annexe B, tableau B-8). Ce concept a fait la preuve de sa cohérence sur le plan de la logique et de la fiabilité statistique de façon indépendante dans les deux enquêtes. La comparaison des résultats est donc permise; elle se trouve dans le tableau 7.8.


Tableau 7.8 MOYENNES DES COMPOSANTES DE LA CONSCIENCE LINGUISTIQUE DES FRANCOPHONES SELON LA RÉGION D'ENQUÊTE : COMPARAISON DES ÉCHANTILLONS AJUSTÉS* DE 1978 ET DE 1990


Le tableau 7.8 montre la légère augmentation des attitudes d'identification linguistique (IN 16) des francophones, que nous avons déjà présentée dans le chapitre précédent. Cette augmentation est pourtant annulée par le recul du français dans la consommation culturelle des jeunes (IN15). De plus, le profond pessimisme en ce qui concerne l'avancement et l'avenir du français au Québec, que nous avons vu dans le tableau 6.4, se reflète maintenant dans l'indice des convictions (IN27). De l'euphorie de 1978, lorsque le français avait le vent dans les voiles, on est passé au constat plus sobre que l'avenir du français est incertain, même si la cause du français n'est pas perdue d'avance. Les jeunes ont pris conscience de la fragilité de la situation linguistique, ce qui modifie la façon dont ils se perçoivent eux-mêmes par rapport à l'évolution de leur groupe.

La baisse de la conscience linguistique (de six points)8 doit être prise pour ce qu'elle est : ce n'est pas un phénomène isolé. Depuis la Révolution tranquille, le Québec francophone s'est engagé dans un processus de différenciation accrue. Dans une pareille évolution, la conscience collective doit nécessairement s'affaiblir puisque les expériences, la loyauté et les comportements des individus deviennent de plus en plus variés. On peut parler d'une perte d'homogénéité culturelle si l'on veut voir cette évolution de façon négative, ou d'un élargissement de l'éventail culturel si l'on préfère un point de vue positif. Quoi qu'il en soit, il ne fait pas de doute que la différenciation sociale et culturelle des dernières décennies a laissé des traces. D'un niveau de 0,75 en 1978, la conscience linguistique s'est affaiblie pour se trouver à 0,69 en 1990.




8 Puisque nous présentons les valeurs et les variations de l'indice de conscience linguistique, rappelons ici que c'est un indice composé qui accorde un poids égal à ses trois composantes : comportement langagier (IN l5), attitudes d'identification (IN 16) et convictions (IN27). Les valeurs n'expriment pas de contenu précis, mais un effort global pour saisir la conscience linguistique. On se gardera bien de les interpréter dans le sens limité d'une des composantes de l'indice. [retour au texte]




Les jeunes francophones forment toujours un groupe d'une grande cohérence et d'une homogénéité culturelle qu'on ne pourrait guère trouver ailleurs au Canada. Mais le contenu de leur conscience linguistique a changé quelque peu. Dorénavant, l'anglais et les contacts avec les non-francophones prennent une place plus large, et cette place restera importante dans un avenir prévisible. Les jeunes francophones sont loin de s'arracher à leur société, mais ils s'y rattachent de façon nouvelle, suivant des modèles culturels nouveaux et plus variés. Le plus frappant des changements à cet égard est probablement la facilité avec laquelle les jeunes combinent une forte identification au français avec un usage accru de l'anglais. On pourrait longuement réfléchir sur les causes et les modalités de cette « bilinguisation » que subissent les jeunes, mais une chose paraît certaine : dans leur vécu, comme ils l'ont exprimé dans les réponses et les commentaires de cette enquête, les jeunes ne perçoivent pas ce changement comme problématique.

Il va presque de soi que la conscience linguistique doit être la plus faible là où la collectivité est le plus exposée à une possibilité culturelle puissante et attrayante, c'est-à-dire dans la région d'enquête de Hull. C'est là que l'indice a ses moyennes les plus basses en 1990 autant qu'en 1978. La baisse la plus importante (de 14 points), par contre, nous la trouvons à l'autre extrême, dans le milieu de Jonquière où la culture jadis homogène se trouve en grande transformation. Les valeurs de l'indice se stabiliseront-elles là? Le tableau 7.7 nous laisse croire que cela dépendra largement du nombre de contacts des francophones avec les anglophones et leur culture. Or, pour le moment, ces contacts, encore peu nombreux dans leur ensemble, vont en augmentant.

*
* *

Les Québécois de langue française forment une communauté ethnique en plus de constituer un groupe linguistique. C'est là la spécificité principale qui les distingue des anglophones en Amérique du Nord. En sont-ils conscients et agissent-ils en conséquence? Ce chapitre nous a amenés au coeur des questions qui définissent notre existence collective : Qui sommes-nous? Que devenons-nous? Y a-t-il une façon cohérente de voir les choses, de nous percevoir nous-mêmes et d'agir sur le plan culturel? Nous nous sommes penchés sur la troisième dimension de la conscience linguistique, celle des connaissances que nous partageons au sujet de nous-mêmes.

Nous avons commencé par une approche qui a mené à l'échec : l'analyse du niveau d'information des jeunes. Il s'agissait là de vérifier leurs connaissances de faits au sujet de la situation des langues. Le résultat de cette démarche était le constat que les connaissances non seulement sont souvent déficientes, mais encore qu'elles s'améliorent en fonction de l'ordre d'enseignement et du statut social. Bref, ces connaissances des faits « objectifs », tels qu'un pourcentage de francophones au Canada, ne se distinguent pas de la matière enseignée à l'école. Ces connaissances se sont révélées sans importance dans le contexte de la conscience linguistique. L'analyse statistique nous a d'ailleurs donné raison.

Une deuxième approche s'est montrée plus fructueuse. Il y a un type de connaissances autrement plus importantes, celles des vérités de base au sujet de notre groupe. Un groupe fort ne connaît peut-être pas sa fiche d'identification démographique, mais il connaît ses origines, sa loyauté, ses ennemis et même ce qui serait, de droit, son avenir. Ces connaissances, on pourrait les appeler des convictions. Elles ne sont pas vérifiables dans les faits comme les réponses à un test, mais elles ont tout de même une définition claire. Habillées en questions, ces vérités de base obtiendront une bonne réponse.

La conscience linguistique comprend trois dimensions : le comportement (linguistique), les attitudes (d'identification) et les connaissances. Nous avons écarté les connaissances de faits parce qu'elles se sont avérées trop insignifiantes. La connaissance de quelques vérités de base, par contre, semble former un ensemble cohérent avec les deux autres dimensions. C'est sur cette base que nous avons élaboré notre indice de conscience linguistique, indice qui satisfait autant les questions d'ordre théorique que celles de la méthodologie statistique9.

Dans son ensemble, la conscience linguistique des jeunes francophones s'est avérée cohérente. Il y a pourtant des variations régionales, par exemple entre une culture encore relativement homogène (en 1978) en Abitibi et une autre qui manifeste une absorption prononcée de la culture anglophone en région frontalière avec l'Ontario (en 1990). Les contacts avec le monde anglophone (médias, institutions et personnes) influent fortement sur la conscience linguistique et, quoique les contacts soient faibles en 1990, leur augmentation laisse prévoir une baisse de la conscience linguistique.




9 Répétons le caractère expérimental de cet indice. Nous l'avons conçu pour saisir ce qui était dès le début (Bédard et Monnier, 1981) la notion théorique centrale des enquêtes sur la conscience linguistique. Cette notion pouvait-elle trouver une expression empirique? Nous croyons en avoir apporté la preuve. [retour au texte]




Enfin, l'affaiblissement de la conscience linguistique est dorénavant mesurable auprès des francophones. Ils sont moins sûrs de la dominance du français au Québec et ils ont recours à l'anglais plus qu'auparavant. Cette évolution cause une baisse importante de l'indice de conscience linguistique, entre 1978 et 1990. Même si la dimension « identification » ne montre pas de baisse, l'ensemble de la conscience linguistique a commencé à s'affaiblir. Nous y voyons une expression de la différenciation accrue de la culture au Québec et de son incorporation dans la culture nord-américaine qui l'englobe. Mais certains ne seront pas satisfaits d'un tel constat laconique. Ils déploreront que les jeunes semblent prendre le chemin d'une intégration culturelle qui leur fait perdre un peu de leur spécificité.

Il ne faut pas confondre la conscience linguistique avec ce qui pourrait être ses effets. Elle peut mener aux actions politiques, mais elle n'en est pas une. Il est significatif que les jeunes puissent affirmer aussi fortement en 1990 qu'en 1978 leur loyauté envers leur langue : il y a toujours autant d'élèves prêts à dire qu' « il ne faudrait, pour rien au monde, abandonner nos efforts pour garder au Québec le français de nos pères ». Mais d'autres aspects, d'une portée moins symbolique et plus pratique, ont bien changé. Ce sont ces mêmes jeunes qui accordent maintenant une place plus large à l'anglais et qui sont beaucoup moins sûrs de la place du français dans le Québec de l'avenir.




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