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Les jeunes et la langue - Tome I

Les jeunes
et la langue

tome I

Usages et attitudes
linguistiques des jeunes qui
étudient en français
(de la 4e année du secondaire
à la fin du collégial)






Chapitre 8


Conclusions



Rappel de la problématique

Dans le présent ouvrage sur la conscience linguistique des jeunes Québécois, nous avons voulu explorer les connaissances, les attitudes et les comportements des jeunes en matière linguistique. Plus précisément, il s'agissait de voir si les élèves qui fréquentent les écoles francophones valorisent leur langue, s'ils sont prêts à la défendre sur la scène publique autant que dans la vie quotidienne et si leurs attitudes sont cohérentes par rapport à leurs comportements. Ce sont ces jeunes qui seront appelés à représenter, à enrichir et à défendre le français en Amérique du Nord. Sont-ils prêts?

La Charte de la langue française a profondément changé le paysage linguistique du Québec depuis sa mise en application en 1977. Ses dispositions concernant l'accès à l'enseignement en anglais n'ont pu modifier notre échantillon de 1978. La première enquête présente donc un monde encore peu changé par cette Charte, même si son existence a dû influencer les attitudes. En 1990, par contre, nous rencontrons une génération de jeunes qui n'a guère connu un Québec sans la Charte, qui a vécu une affirmation sans précédent de la volonté collective des francophones du Québec et qui a été dirigée vers l'école francophone par la loi. Ce dernier élément a diversifié l'effectif scolaire de certains établissements francophones et a amené des occasions nouvelles de contacts avec d'autres groupes. La Charte a donc eu pour effet de diminuer la dominance démographique des francophones dans certains établissements. On ne le remarque pas encore beaucoup au secondaire et au collégial, ordres d'enseignement qu'englobe notre enquête, mais tout le monde en semble conscient.

Un Québec qui s'affirme et qui est contesté à l'intérieur du Canada, et une francité qui s'impose jusqu'aux limites de ce qui est tolérable pour certains Québécois ont profondément marqué les jeunes. Beaucoup d'entre eux pensent que l'avenir du français est toujours en danger, et leur anxiété à cet égard semble faire partie de leur identité même. Être francophone et jeune veut dire être incertain de son propre avenir.

Mais être francophone et jeune signifie également une grande ouverture aux courants culturels nord-américains. Les « jeunes » représentent une nouvelle strate, qui s'insère entre l'adolescence et l'âge adulte. Ces jeunes ont leur culture propre, qui est internationale et largement anglophone. L'un de nos buts était de voir combien cette culture a envahi une scène qui était jadis francophone et homogène. L'analyse des tendances dans le temps s'est donc ajoutée à l'objectif initial des enquêtes sur la conscience linguistique. Après avoir dessiné le portrait de la jeunesse de 1990, nous lui avons présenté, comme dans un miroir, son image de 1978. Quels sont les changements, les traits nouveaux, les attributs perdus? Nous avons répété cette comparaison à la fin de chaque chapitre pour ensuite arriver à la question générale qui résume tout le travail la conscience linguistique de cette jeunesse, après 12 années d'application de la Charte de la langue française, s'est-elle maintenue, renforcée et bien ancrée dans sa culture? Ou s'est-elle affaiblie et a-t-elle diminué, victime d'un courant international qui remplace le savoir et les moyens d'expression particuliers par des modèles et des appartenances plus générales et globales?

Limites de l'étude

Tout comme pour la première enquête, nous devons répéter aujourd'hui que les résultats présentés ici ne doivent pas être interprétés comme une description générale des populations scolaires visées. Les échantillons représentent des milieux linguistiques et non des populations scolaires. On se gardera de généraliser les résultats au-delà des échantillons. C'est pourquoi nous avons aussi pris soin de restreindre les comparaisons entre 1978 et 1990 aux seuls établissements qui ont participé aux deux enquêtes. Ces restrictions ne diminuent d'ailleurs pas l'intérêt de l'étude ni l'importance des résultats. C'est précisément grâce à cette concentration et à cette stratification de l'échantillon dans certains milieux que nous pouvons vérifier les relations établies et être sûrs des changements survenus.

Les tendances observées dans ces enquêtes viennent s'ajouter à celles qu'on a établies à l'échelle du Québec depuis un certain temps et avec des moyens beaucoup plus importants. Notre portrait partiel vient donc confirmer et enrichir le travail précédent. Nous ne pouvons ni ne voulons modifier les résultats tirés des importantes banques de données telles que les recensements ou les statistiques scolaires. Nous pouvons cependant ajouter à la compréhension et à l'interprétation de ces résultats. Les autres sources nous informent quant à la taille, à la proportion et à la croissance de certains milieux. Ce que nous pouvons ajouter se résume à la question suivante : Comment pense-t-on et comment se comporte-t-on dans un tel milieu?

Les anglophones sont toujours peu nombreux dans l'ensemble des polyvalentes et des cégeps francophones. Nos conclusions les concernant sont donc provisoires et très limitées. Pour les allophones, la situation a changé. Leur nombre permet dorénavant des comparaisons statistiques plus poussées. On se heurte pourtant au fait que la catégorie d'allophones est elle-même hétérogène et inclut des personnes dont les aptitudes linguistiques et les différences culturelles varient. Il faut toujours se méfier des généralisations basées sur un concept foncièrement négatif tel que celui d'allophone.

Finalement, la plus grande limite est que cette étude repose sur une enquête par questionnaire. Les questions standardisées n'évoquent qu'une petite partie du vécu et des pensées des répondants. C'est comme ouvrir une petite fenêtre sur un paysage trop vaste pour nos perceptions. Nous sommes convaincus qu'au moins notre fenêtre donne du bon côté et permet de voir des aspects importants du paysage linguistique. Mais il est indispensable que d'autres sociologues, des psychologues, des politicologues et des historiens viennent compléter le portrait dont nous ne pouvons dessiner que quelques grandes lignes. La faiblesse des enquêtes par questionnaire est de devoir se limiter aux questions standardisées dont les réponses sont très souvent précodées. Par contre, leur grande valeur est de permettre des comparaisons rigoureuses grâce à d'importants échantillons. Il reviendra à d'autres d'effectuer ce travail.

Résumé des grandes tendances

Les résumés de fin de chapitre ont déjà servi à présenter les principales conclusions; nous ne les répétons pas ici. Nous traitons plutôt des grandes tendances apparentes dans l'ensemble des résultats. Nous en profitons pour vérifier les hypothèses présentées au premier chapitre comme les fruits de travaux antérieurs.

Le bilinguisme continue d'augmenter autant sur le plan individuel qu'en milieu scolaire. Il est bien connu que les établissements de langue française comptent aujourd'hui des proportions sans précédent d'élèves non francophones. Ils sont plus bilingues surtout parce qu'ils accueillent une population moins homogène. Mais cette tendance ne touche que très partiellement les établissements de notre échantillon. Le plus important, c'est que, à l'intérieur de chaque grand groupe linguistique, la situation a changé quelque peu. Les compétences linguistiques pour ce qui est de l'anglais et du français ont, d'après les auto-évaluations des élèves, augmenté de 1978 à 1990. Les élèves se perçoivent donc à la fois comme plus compétents et plus bilingues. Cela confirme les changements observés entre 1978 et 1983 chez les anglophones et entre 1979 et 1985 chez les francophones, pour ne parler que des enquêtes à partir de questionnaires. Les impressions d'un grand nombre d'observateurs, d'enseignants et d'administrateurs s'accordent d'ailleurs avec ces résultats. De façon indépendante, les jeunes francophones, anglophones et allophones accordent tous une place importante à l'anglais dans leur comportement et dans leur façon de se présenter eux-mêmes.

L'usage du français et de l'anglais dans les activités culturelles est avant tout fonction de la langue maternelle. Le français domine les activités des francophones, surtout en ce qui a trait à la lecture. Mais l'anglais occupe une place d'une certaine importance surtout dans les activités qui ont recours aux médias électroniques. Ce résultat est général en ce sens que nous n'avons trouvé aucun groupe de culture francophone complète et homogène. Être jeune et francophone aujourd'hui comprend l'usage de la langue anglaise.

En ce qui concerne les anglophones de notre échantillon, il y a évidemment une forte présence du français du fait qu'ils sont scolarisés en français. Mais leur participation au fait français semble s'arrêter là. Dès qu'ils ne sont plus à l'école, leur vie culturelle se passe en anglais. Ce fait n'est pas surprenant, vu la taille et la force d'attraction de l'offre en anglais sur le plan de la culture des jeunes. Les anglophones dans les établissements de langue française font preuve d'une adaptation et d'un bilinguisme évidents, mais ils ne sont pas assimilés dans le sens propre du terme et rien ne laisse entendre qu'ils le seront. La situation est différente pour les allophones. Ce groupe paraît destiné à épouser les comportements d'un groupe ou de l'autre, et son degré d'emploi des deux langues (en plus de la langue maternelle) laisse prévoir cette intégration d'ailleurs bien confirmée par certaines études (Reitz, 1980).

Depuis 1978, nous avons constaté un léger recul du français dans les usages linguistiques des jeunes. Ce recul, confirmé statistiquement chez les francophones et les allophones, a touché tous les milieux linguistiques et toutes les activités culturelles ; il s'accorde bien avec le bilinguisme accru que nous avons déjà décrit. La place de l'anglais dans la vie des jeunes n'est pas négligeable, et elle s'est élargie entre 1978 et 1990.

Les contacts avec les anglophones sont toujours peu nombreux. Les francophones vivent dans un monde social en français, qu'il s'agisse des contacts involontaires (avec les parents, le voisinage ou à cause d'un emploi) ou volontaires (par exemple avec des copains ou des amis de langue anglaise). Ce qui surprend, c'est que les contacts sont assez rares même à Montréal et à Hull où la composition démographique les rendrait plus faciles et plus probables. Là où les contacts existent, il semble y avoir des conséquences marquées dans les usages et attitudes linguistiques. Il y a donc cohérence entre attitudes et comportements linguistiques et sociaux.

La stabilité des contacts quant à leur fréquence devra, il faut l'admettre, être vérifiée par d'autres enquêtes. Nos méthodes se sont beaucoup améliorées depuis 1978, de sorte que l'indice de contact comprend dorénavant 18 variables (au lieu de 4 en 1978). Tous les autres indices de 1990 ont leur équivalence en 1978 et peuvent nous informer de façon directe au sujet des tendances. Pour la mesure des contacts, nous avons choisi de troquer la comparaison directe des données avec 1978 contre une méthodologie améliorée.

Les attitudes d'identification linguistique nous montrent peu d'ambiguïté du côté des jeunes francophones. Ils sont très attachés à leur langue et prêts à assurer qu'elle sera transmise intacte à la prochaine génération. Parler français constitue pour eux un droit fondamental et une nécessité pour leur épanouissement personnel à un tel point qu'une minorité seulement pourrait envisager de vivre ailleurs que dans un pays francophone. Dans l'ensemble, les attitudes d'identification se sont même renforcées légèrement depuis 1978, ce qui est un élément de la radicalisation des attitudes qu'on a observée au cours des dernières années. Les symboles semblent avoir pris plus d'importance pour les francophones dans la mesure où leurs revendications concrètes sont contestées à l'échelle du Canada.

La perception de la situation linguistique est, elle aussi, liée à l'évolution de la situation politique et aux débats publics. Il n'y a donc rien de surprenant si les perceptions changent. Ce qui étonne pourtant, c'est l'importance du changement. En 1978, d'après les jeunes, le français avait le vent dans les voiles. Ils percevaient des améliorations considérables qui s'exprimaient, entre autres, par une certaine francisation des anglophones et des allophones. Et même si l'avenir du français n'était pas encore chose acquise au Québec, une petite minorité seulement le voyait menacé. Tout cela a changé radicalement. L'optimisme des jeunes francophones de 1978 a cédé la place au pessimisme en 1990. Moins d'un élève francophone sur dix croit maintenant que l'avenir de sa langue est assuré; plus de la moitié le voient incertain et plus du tiers le voient même menacé — deux termes qui dénotent une opinion d'ailleurs assez semblable.

Si les jeunes évaluent la situation présente avec peu d'optimisme, il n'en est pourtant pas de même pour l'évolution à plus long terme. Ils sont presque 80 % à penser qu'« il est probable que dans le futur le Québec sera français et le reste du Canada anglais ». Cette opinion s'accorde bien avec celle qui ne veut, « pour rien au monde, abandonner nos efforts pour garder au Québec le français de nos pères » — opinion qui a reçu l'appui le plus puissant (90,6 %) de toute l'enquête. Voilà ce qu'il faut aussi savoir en lisant que les jeunes ne sont pas sûrs de l'avenir de leur langue! Sous un voile d'anxiété transparaissent une détermination et un attachement impressionnants à la cause de la langue, du moins lorsque cette cause s'exprime de façon symbolique et émotionnelle.

La conscience linguistique est constituée d'un ensemble de comportements, d'attitudes et de connaissances. Elle est propre à un groupe. Elle est collective en ce sens que c'est elle qui explique, justifie et normalise ce qui unit le groupe. C'est cette conscience collective qui distingue un peuple d'une population; dans le cas des francophones du Québec, cette distinction est avant tout linguistique. Elle comprend tout ce que la langue offre à ce peuple communication et raisonnement, images de la réalité et images d'un idéal, origines et avenir. L'appartenance linguistique se classe donc dans ces catégories primordiales qui ne se négocient pas. Est-elle permanente, sûre et au-delà des fluctuations et des constellations politiques? Nous ne le croyons pas. Nos indicateurs de conscience linguistique ont montré une baisse modeste, mais significative de 1978 à 1990, baisse qui est due autant aux comportements qu'à certaines attitudes qui ont évolué. On peut dire que l'univers culturel des jeunes s'est ouvert à l'anglais au moment même où ils se sont mis à douter de l'avenir de leur langue. Y aurait-il relation de cause à effet?

La sauvegarde du français au Québec est l'objectif premier de la Charte de la langue française. Y a-t-il du progrès chez les jeunes? Si l'on comprend le progrès comme l'élimination progressive de l'anglais, ce n'est pas ce qui s'est passé dans les établissements compris dans l'enquête. Même si les jeunes francophones continuent à passer leur vie et leurs vacances et à vivre leurs expériences scolaires en français, ainsi qu'à pratiquer les sports dans un milieu francophone, leurs modèles culturels, leurs divertissements et leur accès à un univers plus large incluent de plus en plus d'éléments de langue anglaise. C'est peut-être le modèle qu'ils suivront dans ce Québec d'expression française de l'avenir auquel ils croient. Ce modèle combine une identité francophone et un comportement culturel sans limites.




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