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Les choix linguistiques des travailleurs immigrants et allophones : Rapport d'une enquête réalisée en 1991

Les choix
linguistiques
des travailleurs
immigrants et
allophones

Rapport d'une enquête
réalisée en 1991
Daniel Monnier


Chapitre V

La mobilité linguistique
des travailleurs allophones

L'adoption d'une langue autre que sa langue maternelle comme langue habituelle des échanges à l'intérieur du ménage est, pour les démographes, un indice d'assimilation linguistique. Techniquement, ils parleront de transfert ou de mobilité linguistique lorsque la langue utilisée le plus souvent (la langue d'usage) à la maison n'est plus la langue maternelle. Il s'agit cependant d'un concept fragile puisque, étant purement statistique, il ne correspond pas nécessairement à la façon de s'identifier des individus en cause.

Sociologiquement, la mobilité linguistique donne un bon indice du statut relatif des langues en concurrence dans le pays d'accueil. Cette concurrence peut en pays dits monolingues venir de l'établissement de communautés immigrantes d'envergure assez importante pour qu'elles se soient donné leurs propres institutions : église, école, services sociaux, etc. Dans les pays bilingues ou multilingues, la concurrence des langues est inhérente et c'est évidemment le cas du Québec. Lequel, du français ou de l'anglais, exercera la plus grande attraction sur les immigrants est une question omniprésente depuis quelques décennies. La crise de Saint-Léonard à la fin des années 60, provoquée par l'orientation d'élèves allophones vers l'enseignement en anglais, aura été le principal déclencheur des lois linguistiques au Québec.

La mobilité linguistique chez les travailleurs allophones est un sujet qui a fait couler moins d'encre que les inscriptions scolaires, mais, pour deux principales raisons, elle est devenue, ces dernières années, un sujet de préoccupation important. La première raison trouve sa source dans la francisation des entreprises. En principe, la francisation des milieux de travail est vue comme un facteur déterminant qui devrait inciter les immigrants à vivre en français au Québec. La seconde raison tient au fait que, depuis quelques années, le nombre d'immigrants étant en croissance rapide au Canada et au Québec, leur orientation linguistique prend de plus en plus d'importance. Puisque la mobilité ou le transfert linguistique est l'un des principaux indicateurs de cette orientation, nous allons donc examiner ce que révèlent les résultats de notre enquête à cet égard. Il importe, toutefois, de faire la mise au point suivante. Il est possible, dans certains cas, que le transfert linguistique vers le français ou vers l'anglais ait eu lieu au pays d'origine, donc avant d'immigrer au Canada. À proprement parler, ce ne serait pas l'attraction respective du français ou de l'anglais au Québec qui aurait alors orienté le choix de l'immigrant. Par ailleurs, la décision de venir au Québec peut avoir été influencée par le caractère francophone de ce territoire, assurant ainsi une continuité par rapport à l'orientation linguistique prise au pays d'origine.

Nous commencerons par observer le comportement des divers groupes de l'enquête, pour ensuite voir quels sont les facteurs liés de façon significative à une mobilité vers le français ou l'anglais. L'intention n'est pas ici d'imputer une causalité à l'un ou l'autre des facteurs, puisque la mobilité linguistique est un phénomène complexe sur lequel s'exercent de nombreuses influences au hasard de circonstances vécues depuis son jeune âge. Nous conclurons ce chapitre par une typologie générale permettant de classifier les répondants en fonction de leur usage des langues au foyer et hors du foyer et par un examen de l'attraction relative du français par rapport à l'anglais en prenant pour critère le transfert linguistique.

5.1 LA MOBILITÉ LINGUISTIQUE AU SEIN DES DIVERS GROUPES DE L'ENQUÊTE

On constate aux tableaux V.1 et V.2 que la conservation de la langue d'origine comme langue d'usage principale au foyer est inversement proportionnelle au temps de résidence au Québec, ce qui apparaît logique. Alors que 42 % des travailleurs allophones nés ici ont conservé leur langue maternelle, 52 % de ceux arrivés avant 1976 et 69 % de ceux venus depuis 1976 l'ont fait. La proportion de transfert vers l'anglais est quatre fois plus élevée (46 %) que celle des transferts vers le français (12 %) chez les natifs, elle est égale chez les travailleurs de l'ancienne immigration (23 % contre 25 %) et deux fois moindre chez les plus récemment arrivés (9 % contre 22 %). Les travailleurs immigrants francophones et anglophones venus depuis 1976 ont conservé leur langue dans plus de 95 % des cas.



Tableau V.1
MOBILITÉ LINGUISTIQUE, TOUS LES GROUPES D'ENQUÊTE —
ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau V.2
MOBILITÉ LINGUISTIQUE SELON LA PÉRIODE D'ARRIVÉE, TRAVAILLEURS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


5.2 QUELQUES CARACTÉRISTIQUES INDIVIDUELLES QUI INFLUENCENT LA MOBILITÉ

La langue maternelle, l'âge, le niveau de scolarité, la profession, la connaissance des langues à l'arrivée sont autant d'attributs individuels susceptibles d'influencer la mobilité linguistique. Voyons en détail ce que révèlent les résultats de l'enquête.

5.2.1 La langue maternelle et l'origine géolinguistique

Le tableau V.3 montre que la conservation de la langue d'origine, le transfert vers le français ou l'anglais varient en fonction des familles de langues. Bien sûr, la variable familles de langues n'est pas ici indépendante de la variable moment d'arrivée. Ainsi, les Italiens et ceux qui proviennent de langues européennes non latines ont nourri des souches d'immigration plus anciennes et il n'est pas étonnant de constater, à la lumière de l'analyse qui précède, que la conservation de la langue maternelle comme langue d'usage à domicile est chez eux plus faible, soit 52 %. Les Italiens (31 %), ceux de langues européennes non latines (37 %), de langues indo-iraniennes (21 %), des autres langues asiatiques (19 %), de langues austronésiennes (50 %) ont opté davantage pour l'anglais lorsqu'ils ont exécuté un transfert. Ceux de langues latines (autres que l'italien et le français) (23 %), de langue créole (57 %), de langues sémitiques (35 %), de langues d'Afrique (29 %) et austro-asiatiques (12 %) ont choisi le français plutôt que l'anglais. On reconnaît ici la structuration de l'orientation linguistique en fonction des familles de langues déjà établies dans les chapitres précédents qui traitent de la connaissance et de l'usage des langues.

Le tableau V.4, constitué d'après la classification géolinguistique du pays d'origine, permet de voir que les travailleurs allophones nés au Canada ont effectué quatre fois plus de transferts vers l'anglais que vers le français et que le groupe italien, une fois la génération née ici retranchée, offre autant de transferts vers le français que vers l'anglais.



Tableau V.3
MOBILITÉ LINGUISTIQUE SELON LA LANGUE MATERNELLE,
TOUS LES GROUPES D'ENQUÊTE —
ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau V.4
MOBILITÉ LINGUISTIQUE SELON LA CLASSIFICATION GÉOLINGUISTIQUE DU PAYS D'ORIGINE,
TOUS LES GROUPES D'ENQUÊTE —
ÎLE DE MONTRÉAL


5.2.2 L'âge

Le tableau V.5 fait voir un profil de mobilité différent selon l'âge et le groupe d'enquête. Chez les travailleurs allophones arrivés avant 1976, les plus jeunes (48 %, 44 %) ont été plus mobiles que les plus âgés (56 %, 60 %). Chez ceux venus depuis 1976, la tendance est la même, mais elle est beaucoup moins marquée (70 %,76 %), le temps n'ayant pu faire autant son oeuvre. En ce qui concerne ceux nés ici, il faut interpréter les résultats différemment puisque les 18-25 ans (51 %) ont conservé davantage leur langue que les 26-35 ans (38 %). Le lien avec la première génération est logiquement plus fort chez les plus jeunes; ils résident davantage chez leurs parents (comparons le groupe des 46-55 ans d'avant 1976 au groupe des 18-25 ans nés ici), ils ont probablement été moins touchés par les mariages mixtes, le milieu du travail n'a pas encore exercé sur eux toute son influence.

Quant à l'orientation linguistique, elle apparaît nettement favorable à l'anglais lorsque les travailleurs allophones sont jeunes et nés ici (18-25 ans, 41 % contre 8 %). Ceux arrivés depuis 1976 s'orientent davantage vers le français, peu importe leur âge, dans un rapport approximatif de deux contre un. Enfin, chez les travailleurs allophones arrivés avant 1976, les résultats fluctuent selon l'âge. Il y a souvent égalité entre le français et l'anglais (les 18-25 ans, les 36-45 ans et les plus de 55 ans), mais, parfois, une répartition favorable à l'anglais (26-35 ans, 40 % contre 16 %) ou au français (46-55 ans, 27 % contre 17 %). Ces données laissent entrevoir une sorte d'opposition entre l'orientation linguistique nettement favorable à l'anglais des jeunes travailleurs nés ici et celle des jeunes issus de l'immigration récente affichant une mobilité plus favorable au français (voir le tableau V.6). Se retrouveront-ils dans les mêmes contextes d'emploi et quel groupe influencera l'autre? Voilà un bon sujet de prospective.



Tableau V.5
MOBILITÉ LINGUISTIQUE SELON L'ÂGE
ET LE GROUPE D'ENQUÊTE, TRAVAILLEURS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau V.6
MOBILITÉ LINGUISTIQUE SELON L'ÂGE À L'ARRIVÉE
ET LA PÉRIODE D'ARRIVÉE,
TRAVAILLEURS IMMIGRANTS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


5.2.3 La scolarité

Les moins scolarisés effectuent proportionnellement moins un transfert linguistique : 82 % de ceux ayant moins de 7 années de scolarité ont conservé leur langue contre 51 % de ceux ayant dépassé le niveau d'études secondaires (tableau V.7). Les travailleurs allophones plus scolarisés transfèrent davantage vers l'anglais (29 % et 27 %) que vers le français (20 % et 22 %), alors que les moins scolarisés épousent davantage le français (14 % contre 4 %). Le tableau V.8 montre que, chez les plus scolarisés, les transferts favorables à l'anglais caractérisent les travailleurs venus avant 1976 et, plus encore, ceux nés ici (50 % contre 12 %). On observe le mouvement inverse chez les travailleurs allophones arrivés depuis 1976 (transfert vers le français, 20 %; vers l'anglais, 9 %).



Tableau V.7
MOBILITÉ LINGUISTIQUE SELON LE NOMBRE D'ANNÉES
DE SCOLARITÉ, TRAVAILLEURS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau V.8
MOBILITÉ LINGUISTIQUE CHEZ LES RÉPONDANTS
QUI ONT UNE SCOLARITÉ SUPÉRIEURE À 15 ANNÉES
SELON LE GROUPE D'ENQUÊTE,
TRAVAILLEURS ALLOPHONES — ÎLE DE MONTRÉAL


5.2.4 La profession

Il y a habituellement une continuité entre des résultats ventilés en fonction de la scolarité et ceux ventilés en fonction de la profession. Le tableau V.9 ne déroge pas à ce principe. Les administrateurs et les professionnels effectuent proportionnellement plus de transferts que les employés des services et des manufactures. L'orientation vers l'anglais gagne sur celle vers le français chez les administrateurs (33 % contre 21 %) et les employés de bureau (32 % contre 21 %). Le français ne l'emporte vraiment que chez les employés de manufacture (17 % contre 9 %), une quasi-égalité existant pour les autres groupes. Il est remarquable de constater la similitude de profil des administrateurs et des employés de bureau, groupes professionnels en contact constant. Recrutement et langue de travail créeraient-ils une synergie entre ces groupes?



Tableau V.9
MOBILITÉ LINGUISTIQUE SELON LE GROUPE PROFESSIONNEL, TRAVAILLEURS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


5.2.5 La connaissance des langues à l'arrivée

Le fait, pour les travailleurs allophones, de maîtriser le français à l'arrivée, même en addition à l'anglais, oriente davantage les transferts vers le français (tableau V.10 : 47 % contre 3 %; 37 % contre 14 %). Ne connaître ni le français, ni l'anglais entraîne une égalité dans les transferts vers le français (16 %) et vers l'anglais (17 %). L'allophone bilingue langue maternelle anglais ira bien moins vers le français (6 %) que vers l'anglais (32 %). Il y a donc une continuité des résultats avec ceux analysés dans les chapitres précédents : connaître le français ou l'anglais au départ est très déterminant de l'orientation linguistique ultérieure, un constat attendu, mais que l'enquête permet d'illustrer avec force.



Tableau V.10
MOBILITÉ LINGUISTIQUE SELON LA CONNAISSANCE
DU FRANÇAIS ET DE L'ANGLAIS À L'ARRIVÉE,
TRAVAILLEURS IMMIGRANTS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


5.3 LA MOBILITÉ LINGUISTIQUE ET LES CONTEXTES D'INSERTION

Le milieu d'insertion peut déterminer la mobilité linguistique ou être déterminé par elle. Ne disposant pas de la chronologie de l'insertion dans tel ou tel milieu, nous ne saurions trancher ici cette question. Examinons tout de même s'il y a coïncidence entre la composition du milieu de résidence, celle des contacts au travail, l'orientation linguistique de la parenté et de la communauté de même origine établie au Québec et la mobilité linguistique.

5.3.1 Le milieu de résidence

Seuls les travailleurs allophones disant vivre en milieu majoritairement francophone ont effectué plus de transferts vers le français (29 %) que vers l'anglais (18 %). Ceux qui résident dans les milieux à majorité anglophone, ou mi-francophone, mi-anglophone, ont été attirés jusqu'à trois fois plus par l'anglais que par le français (34 % et 11 %, 31 % et 14 %). Dans les milieux où plus de 30 % des habitants sont allophones, l'anglais l'emporte sur le français dans un rapport de 23 % contre 16 %. De fait, la proportion des travailleurs allophones qui perçoivent vivre dans un milieu de résidence majoritairement francophone ne dépasse pas 39 %, ce qui illustre bien l'extrême concurrence que le français et l'anglais se livrent sur le terrain.



Tableau V.11
MOBILITÉ LINGUISTIQUE SELON LA COMPOSITION
DU MILIEU DE RÉSIDENCE, TRAVAILLEURS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


5.3.2 La proportion de contacts internes avec des allophones dans l'entreprise

Le tableau V.12 montre que les allophones qui ont effectué proportionnellement moins un transfert linguistique sont embauchés par des entreprises où les contacts allophones sont nombreux. La proportion de transferts vers le français et celle vers l'anglais s'équivalent peu importe la proportion d'allophones dans les contacts dans l'entreprise. Le tableau V.13 est plus déterminant : seuls les travailleurs allophones embauchés dans des entreprises où les contacts avec les francophones constituent la majorité ont eu une mobilité linguistique favorable au français (32 % contre 21 %).



Tableau V.12
MOBILITÉ LINGUISTIQUE SELON LA PROPORTION D'ALLOPHONES DANS LES CONTACTS À L'INTÉRIEUR DE L'ENTREPRISE, TRAVAILLEURS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau V.13
MOBILITÉ LINGUISTIQUE SELON
LA COMPOSITION LINGUISTIQUE DES CONTACTS
À L'INTÉRIEUR DE L'ENTREPRISE, TRAVAILLEURS ALLOPHONES — ÎLE DE MONTRÉAL


5.3.3 La langue de la parenté et la langue de la communauté

Le tableau V.14 présente des résultats remarquablement symétriques. Ceux qui estiment que leur parenté au Québec est plus à l'aise en français ont effectué trois fois plus de transferts vers cette langue, ceux qui la croient plus à l'aise en anglais, huit fois plus vers l'anglais et ceux qui perçoivent un équilibre des deux langues ou qui ignorent la répartition ont autant transféré vers le français que vers l'anglais (20 % contre 20 %). Il reste que l'attraction de l'anglais est plus forte (40 % contre 5 %) que celle du français (34 % contre 10 %) chez ceux qui perçoivent la domination de l'une ou l'autre langue au sein de leur parenté.

Le tableau V.15 livre des résultats moins polarisés qui reproduisent en quelque sorte les tendances constatées au tableau V.11 (milieu de résidence). Seuls ceux se rattachant à une communauté plus francophone transfèrent davantage vers le français (29 %) que vers l'anglais (14 %). Rappelons ici notre remarque du début. En présentant ces données, notre intention n'est pas de démontrer que la composition linguistique des milieux d'insertion détermine le sens de la mobilité linguistique, puisque l'inverse peut être vrai; le fait d'avoir fait un transfert dans un sens peut conduire à s'insérer dans des milieux qui permettent de s'en accommoder.



Tableau V.14
MOBILITÉ LINGUISTIQUE SELON LA FACILITÉ
DE PARLER LE FRANÇAIS OU L'ANGLAIS CHEZ LA PARENTÉ
QUI HABITE AU QUÉBEC, TRAVAILLEURS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau V.15
MOBILITÉ LINGUISTIQUE SELON LA LANGUE
LA MIEUX CONNUE PARMI LES MEMBRES
DE LA COMMUNAUTÉ ÉTABLIE AU QUÉBEC, TRAVAILLEURS ALLOPHONES — ÎLE DE MONTRÉAL


5.4 TYPOLOGIE ET ATTRACTION RELATIVE DU FRANÇAIS ET DE L'ANGLAIS

Au chapitre précédent, nous avons composé un indice global d'utilisation qui permettait de voir si les répondants utilisaient plutôt le français ou plutôt l'anglais dans trois univers de communications distincts, soit le travail, la consommation et les médias. Une note de trois sur trois signifiait que, dans les trois univers, le français ou l'anglais était la langue principale. En mettant cet indice en relation avec celui de la mobilité linguistique, nous obtiendrons un aperçu général de l'orientation linguistique des travailleurs allophones.

De plus, considérant que, dans l'île de Montréal, les francophones représentent 60 % de la population et les anglophones, 21 %, il convient de juger de l'attraction respective du français et de l'anglais au gré de cette répartition.

5.4.1 Regroupement des répondants en fonction d'une typologie

Le tableau V.16 permet de distribuer les travailleurs allophones en fonction de leur usage du français et de l'anglais à domicile (mobilité inguistique) et de l'indice global d'utilisation des langues (trois univers de communication). Ainsi, on lira que les travailleurs allophones ayant conservé leur langue d'origine comme langue d'usage au foyer et qui utilisent plutôt le français à la fois pour leur travail, la consommation (communications avec les commerces et les services publics) et les médias (écoute et lecture) représentent 13 % de l'échantillon. Chaque cellule du tableau est codée soit par un F (français), un A (anglais) ou un P (plurilinguisme) et l'addition de chacune de ces catégories donne que 47 % des travailleurs allophones sont plutôt orientés vers le français, 38 % vers l'anglais et 15 % vers le plurilinguisme. L'anglais et le plurilinguisme semblent donc exercer une légère domination (53 %) sur le français (47 %). Nous avons là une belle illustration de la concurrence des langues dans l'île de Montréal. La langue de la majorité est presque coude à coude avec l'anglais ou le plurilinguisme.



Tableau V.16
CLASSIFICATION DES RÉPONDANTS SELON UNE TYPOLOGIE CROISANT LA MOBILITÉ LINGUISTIQUE ET L'INDICE GLOBAL D'UTILISATION DES LANGUES, TRAVAILLEURS ALLOPHONES — ÎLE DE MONTRÉAL


5.4.2 Attraction relative du français et de l'anglais

Mathématiquement, les francophones étant trois fois plus nombreux que les anglophones dans l'île de Montréal, ils devraient attirer trois fois plus les allophones vers leur langue alors que, dans la réalité, l'attraction de l'anglais surpasse souvent celle du français chez les allophones. Nous avons donc établi au tableau V.17 un indice d'attraction relative du français.

Cet indice permet de voir que, compte tenu de la représentation des groupes francophones (60 %) et anglophones (21 %) dans l'île de Montréal, l'attraction relative du français par rapport à celle de l'anglais varie beaucoup selon le moment d'arrivée des travailleurs allophones.

Pour les travailleurs allophones arrivés avant 1976, l'anglais les a attirés vers un transfert linguistique 3,08 fois plus que le français. Ceux venus entre 1976 et 1985 ont été attirés presque autant par le français que par l'anglais, ceux de 1986-1991 un peu plus par l'anglais (1,42 fois), tandis que le déclassement du français est total chez les travailleurs allophones nés ici. L'anglais les a attirés dans un transfert 10,41 fois plus que le français. Globalement, lorsque tous les groupes sont pris en considération, l'anglais a exercé une attraction 3 fois supérieure à celle du français.

Ainsi donc, même si, en nombres absolus, il y a à peu près autant de transferts vers le français que vers l'anglais chez les travailleurs allophones de l'enquête, on ne peut inférer que le français les attire autant que l'anglais, étant donné que les francophones sont trois fois plus nombreux que les anglophones dans l'île de Montréal. Les nouveaux arrivants semblent toutefois rajuster de façon plus équilibrée leur mobilité linguistique. Rappelons cependant ici notre réserve du début, à savoir que les transferts linguistiques dénombrés ici peuvent avoir eu lieu en partie avant d'immigrer au Canada.



Tableau V.17
INDICE D'ATTRACTION RELATIF DU FRANÇAIS PAR RAPPORT À L'ANGLAIS D'APRÈS LES TRANSFERTS LINGUISTIQUES EFFECTUÉS PAR LES TRAVAILLEURS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


5.5 CONCLUSION

Après les chapitres III et IV, qui traitent respectivement de la connaissance et de l'usage des langues chez les travailleurs immigrants, le présent chapitre confirme les mêmes tendances. En ce qui concerne la mobilité linguistique, les travailleurs allophones nés ici sont très orientés vers l'anglais (4 fois plus), ceux immigrés avant 1976 offrent un profil assez équilibré entre le français et l'anglais, tandis que ceux venus depuis 1976 montrent un comportement plus favorable au fait français (2 fois plus). Mais lorsque l'on juge de l'attraction des langues en fonction de la représentation des francophones et des anglophones dans l'île de Montréal, on constate que, pour les travailleurs allophones nés ici, l'anglais les a attirés 10 fois plus que le français. Le rapport est de 3 contre 1 chez les travailleurs allophones venus avant 1976. Ceux venus après 1976 accorderaient une juste part de leurs transferts à la langue française. Ceci dit sous réserve que tous les transferts dénombrés ont eu lieu ici et non au pays d'origine, une information que la présente enquête ne livre pas.

Encore une fois, la variable « lourde » de cette enquête est la langue maternelle. Les immigrants venus depuis 1976 regroupent davantage de Latins, d'Arabophones, d'Haïtiens, d'Asiatiques du Sud-Est et ils sont nettement plus ouverts à la vie en français que les groupes qui les ont précédés (Européens non latins, Italiens).

L'analyse de la mobilité linguistique selon l'âge laisse deviner que c'est lorsque les allophones nés ici quittent le foyer familial qu'ils abandonnent en grand nombre leur langue d'origine au profit de l'anglais. La scolarité représente un autre facteur assez important de mobilité. Ceux qui possèdent une scolarité primaire conservent leur langue d'origine comme langue au foyer dans 8 cas sur 10, alors que le rapport tombe à 5 sur 10 pour ceux qui sont de niveau collégial et plus. En continuité avec cette observation, les cols blancs effectuent plus de transferts linguistiques que les cols bleus. Ces transferts sont favorables à l'anglais chez les administrateurs et les employés de bureau, tandis que le français et l'anglais sont à égalité chez les professionnels, les vendeurs et les employés des services. Le français l'emporte nettement seulement chez les employés des manufactures. En ce qui concerne la connaissance des langues à l'arrivée, le fait pour un allophone de connaître le français en addition ou non avec l'anglais se traduit par des transferts majoritairement favorables au français, un résultat évidemment conforme à ceux du chapitre précédent qui porte sur l'usage des langues. Par contre, s'il connaît seulement l'anglais, ses chances de transférer vers cette langue seront 5 fois plus fortes que celles d'aller vers le français.

Quant aux liens pouvant exister entre les milieux d'insertion et la mobilité linguistique, que ce soit pour le milieu de résidence ou pour les contacts au sein de l'entreprise, seuls les travailleurs allophones insérés dans des milieux dominés par le nombre de francophones ont effectué plus de transferts vers le français que vers l'anglais (environ 30 % contre 20 %). Nous ne saurions dire toutefois si le transfert linguistique a précédé l'insertion dans tel ou tel milieu ou s'il lui a été postérieur. De nombreuses influences peuvent jouer à tous moments sur le processus de mobilité linguistique et il convient d'être prudent sur ses causes.

Finalement, 5 travailleurs allophones sur 10 apparaissent orientés vers le français, 4 sur 10 vers l'anglais et 1 sur 10 vit une sorte de plurilinguisme (tableau V. 16). Au total, l'attraction relative de l'anglais surpasse de trois fois celle du français si l'on en juge sur la base de la mobilité linguistique des travailleurs allophones. Donc, dans une mesure inversement proportionnelle à la représentation des francophones dans l'île de Montréal, qui sont trois fois plus nombreux.

On conclura que la concurrence entre les langues à Montréal est très âpre et que les principaux atouts du français sont qu'il demeure la langue de la majorité et que la composition de l'immigration récente lui est devenue favorable.







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