Accéder au contenu principal
 

 
Les choix linguistiques des travailleurs immigrants et allophones : Rapport d'une enquête réalisée en 1991

Les choix
linguistiques
des travailleurs
immigrants et
allophones

Rapport d'une enquête
réalisée en 1991
Daniel Monnier


Chapitre VI



Les travailleurs allophones,
la place du français au Québec
et leur jugement sur la société d'accueil

Ce chapitre présente les opinions des travailleurs immigrants et allophones sur la place du français au Québec, ainsi que leurs perceptions du Québec comme société d'accueil. Le Québec, à travers ses politiques gouvernementales et ses institutions, souhaite être une société attrayante pour les immigrants, tout en assurant, à long terme, le rayonnement de la langue de sa majorité. Ce double objectif trouve-t-il preneurs chez les travailleurs immigrants et allophones et quelles sont les caractéristiques de ceux qui l'appuient ou le rejettent? Voilà la question à laquelle nous désirons répondre ici.

Nous nous attarderons d'abord à l'appui que suscitent, au sein des divers groupes de l'enquête, quelques grands principes proposant la prééminence du français comme langue de l'école, du travail et du commerce. Nous composerons ensuite un indice synthétique permettant de classifier les répondants selon qu'ils entretiennent une disposition favorable ou défavorable à l'égard de la place du français. Nous terminerons sur leurs perceptions du Québec comme société d'accueil.

6.1 APPUI À CERTAINS GRANDS PRINCIPES DE FRANCISATION

La Charte de la langue française, dans son préambule, propose de faire du français « la langue de l'État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires ».

Celui qui vient d'ailleurs ou n'est pas francophone d'origine n'a pas, au départ, d'atavisme particulier qui l'amènerait à épouser la cause du français au Québec. S'il le fait, ce sera par souci d'intégration ou, en d'autres termes, pour faciliter sa vie de tous les jours et s'assurer de bonnes relations avec la majorité. Toutefois, l'anglais domine de façon écrasante en Amérique du Nord et même les Québécois dits de souche doivent, en grande partie, l'apprendre et l'utiliser. Il y a donc concurrence entre le français et l'anglais et des choix linguistiques à faire pour quiconque vient s'installer ou désire demeurer au Québec.

6.1.1 Français, langue de l'école, du travail et du commerce

Le tableau VI.1 montre que la moitié ou un peu plus des répondants appuient les grands principes qui expriment l'esprit de la Charte de la langue française. L'école française obligatoire pour les enfants arrivant de pays étrangers rencontre un appui de 57 %, le français langue du travail, 55 %, et le français langue du commerce (des magasins), 50 %. Les travailleurs immigrants allophones venus depuis 1976 acceptent davantage le bien-fondé de ces principes que les autres travailleurs allophones, le cas de ceux nés ici tranchant particulièrement. Seulement 34 % d'entre eux sont d'accord avec le principe général du français comme langue du commerce et 41 % comme langue du travail.

Les travailleurs anglophones immigrés entre 1976 et 1991 (peu nombreux dans l'enquête) se montrent aussi assez peu d'accord avec le principe proposant de faire du français la langue du commerce (29 %) et du travail (30 %), mais une légère majorité d'entre eux souscrivent au français comme langue obligatoire de l'école.

Le dernier élément du tableau VI.11 montre qu'environ la moitié des travailleurs allophones ou anglophones (immigrants) ne partagent pas l'inquiétude des francophones à l'égard de l'avenir du français au Québec.



Tableau VI.1
ACCORDa AVEC CERTAINES PROPOSITIONS PORTANT
SUR LA PROBLÉMATIQUE DU FRANÇAIS AU QUÉBEC,
TOUS LES GROUPES D'ENQUÊTE —
ÎLE DE MONTRÉAL


6.1.2 La langue la plus utile sur le marché du travail

Les résultats qui précèdent s'expliquent peut-être par ceux du tableau VI.2. Beaucoup plus de répondants croient que le français (51 %) est plus utile que l'anglais (18 %) sur le marché du travail, une perception qui ne favorise pas les inquiétudes quant à l'avenir du français. Néanmoins, l'addition de l'anglais (18 %) et du bilinguisme (31 %) illustre la force de l'anglais sur le marché du travail et explique un peu la faible polarisation des résultats précédents (4 inquiets pour 6 rassurés).



Tableau VI.2
LANGUE QUI, SELON LE RÉPONDANT, EST LA PLUS UTILE SUR LE MARCHÉ DU TRAVAIL, TOUS LES GROUPES D'ENQUÊTE — ÎLE DE MONTRÉAL


6.1.3 La langue préférée pour faire son travail et ses courses

On constate, au tableau VI.3, que le français n'occupe pas, à des fins du travail, une position vraiment dominante dans les préférences des travailleurs allophones : majorité légère (53 %) chez ceux venus de 1976 à 1991, léger avantage (38 % contre 33 %) chez les travailleurs immigrants allophones d'avant 1976 et net désavantage chez les travailleurs allophones nés ici (19 %). La position du français est meilleure comme langue du commerce, mais la conjonction anglais et bilinguisme l'emporte sur le français, sauf chez les travailleurs allophones et les francophones arrivés après 1976 (60 % et 95 %).



Tableau VI.3
LANGUE PRÉFÉRÉE POUR FAIRE SON TRAVAIL
ET FAIRE SES COURSES SELON LES GROUPES D'ENQUÊTE —
ÎLE DE MONTRÉAL


6.1.4 Français, langue à recommander à ses compatriotes

Majoritairement, les répondants de tous les groupes de l'enquête conseilleraient à un immigrant du même pays d'origine qu'eux, qui ne parlerait ni anglais ni français à son arrivée au Québec, d'apprendre le français en premier, et ce, dans les trois quarts des cas et plus (tableau VI.4), sauf chez les immigrants anglophones (59 %). Le motif principal en est qu'il s'agit de la langue de la majorité au Québec. Ces résultats ne concordent pas tout à fait avec les précédents qui laissaient une place moins dominante au français en tant que langue préférée du répondant pour faire son travail et ses courses et une position déficitaire par rapport à l'anglais chez les travailleurs allophones nés ici. On aurait donc là une réponse de principe alors que les résultats précédents seraient davantage justifiés par l'expérience même des répondants.



Tableau VI.4
LANGUE QUE LE RÉPONDANT CONSEILLERAIT D'APPRENDRE EN PREMIER LIEU À UN IMMIGRANT DU MÊME PAYS D'ORIGINE QUE LUI, QUI NE PARLE PAS FRANÇAIS NI ANGLAIS À L'ARRIVÉE, ET MOTIF PRINCIPAL, TOUS LES GROUPES D'ENQUÊTE — ÎLE DE MONTRÉAL


6.2 DISPOSITION À L'ÉGARD DE LA PROMOTION DU FRANÇAIS

À l'aide des résultats rapportés dans la section précédente, nous avons construit un indice (voir l'annexe B) exprimant, de façon synthétique, une disposition favorable ou défavorable à l'égard de la promotion du français au Québec. Le principe de construction est simple. Les catégories de réponse indiquant une préoccupation favorable ou défavorable quant à la promotion du français au Québec recevaient des points sur une échelle que nous avons ensuite sectionnée selon deux pôles, soit le bilan positif des points favorables au français et le bilan positif des points favorables à l'anglais, auxquels bilans nous avons additionné la position neutre (7 % en moyenne). Les résultats bruts présentent une valeur relative (on aurait pu regrouper différemment le pointage), mais ils permettent de faire, avec une économie de statistiques, des analyses en fonction de plusieurs variables que sont le groupe d'enquête, la langue maternelle, le sexe, l'âge à l'arrivée, l'âge actuel, la connaissance du français et de l'anglais, la scolarité, la profession, la composition des milieux d'insertion, et le profil d'usage des langues dans divers contextes.

Le tableau VI.5 permet de reconnaître la structuration habituelle des résultats selon les divers groupes de travailleurs allophones. Ceux arrivés après 1976 auraient globalement une disposition favorable à l'égard du français dans 64 % des cas, ceux venus avant 1976 seraient partagés en parts égales entre ceux qui sont favorables et ceux qui sont défavorables ou non engagés. Selon notre indice, les travailleurs allophones nés ici afficheraient une disposition défavorable ou neutre dans 7 cas sur 10. Les travailleurs immigrants arrivés avant d'avoir 17 ans (tableau VI.6) au cours de la période précédant 1976 sont assez près de ces derniers (disposition défavorable ou neutre : 6 cas sur 10).



Tableau VI.5
DISPOSITION À L'ÉGARD DE LA PROMOTION DU FRANÇAIS SELON LE GROUPE D'ENQUÊTE, TRAVAILLEURS ALLOPHONES — ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau VI.6
DISPOSITION À L'ÉGARD DE LA PROMOTION DU FRANÇAIS SELON L'ÂGE À L'ARRIVÉE ET LA PÉRIODE D'ARRIVÉE, TRAVAILLEURS IMMIGRANTS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


6.2.1 Selon la langue maternelle et l'origine géolinguistique

Au tableau VI.7, les résultats varient beaucoup selon les familles de langues auxquelles se rattachent les travailleurs allophones. Les plus favorables à la promotion du français sont ceux d'origine créole (88 %) ou latine (72 %). Les moins favorables sont les Austronésiens (17 %), les Indo-Iraniens (32 %), les Asiatiques (34 %), à l'exception des Austro-Asiatiques (68 %) et des Européens non latins (35 %). Encore ici, nous retrouvons la structuration des résultats déjà observée lors de l'analyse des usages linguistiques en fonction des familles de langues.

Le tableau VI.8 montre aussi une forte différence d'attitude à l'égard de la promotion du français selon l'origine géolinguistique des travailleurs. Ceux provenant de pays de la francophonie ou de pays latins sont nettement favorables à la promotion du français.



Tableau VI.7
DISPOSITION À L'ÉGARD DE LA PROMOTION DU FRANÇAIS SELON LA LANGUE MATERNELLE, TRAVAILLEURS ALLOPHONES — ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau VI.8
DISPOSITION À L'ÉGARD DE LA PROMOTION DU FRANÇAIS SELON LA CLASSIFICATION GÉOLINGUISTIQUE DU PAYS D'ORIGINE, TRAVAILLEURS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


6.2.2 Selon l'âge et le sexe

Au tableau VI.9, le groupe des 18-25 ans (56 %) est le seul majoritairement défavorable ou neutre à l'égard de la promotion du français. Les plus favorables sont les 46 à 55 ans (60 %), les autres groupes d'âge se situant à peu près dans la moyenne (53 % contre 47 %). Les travailleurs allophones natifs, plus jeunes en général, et ceux venus avant l'âge adulte au cours de la période précédant 1976 expliquent en grande partie ces résultats (tableaux VI.10 et VI.6). La répartition selon le sexe ne produit pas de différences importantes.



Tableau VI.9
DISPOSITION À L'ÉGARD DE LA PROMOTION DU FRANÇAIS SELON L'ÂGE ET LE SEXE, TRAVAILLEURS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau VI.10
PROPORTION DES TRAVAILLEURS ALLOPHONES (IMMIGRANTS OU NON) FAVORABLES À LA PROMOTION DU FRANÇAIS SELON L'ÂGE ET LA PÉRIODE D'ARRIVÉE —
ÎLE DE MONTRÉAL


6.2.3 Selon la scolarité et la profession

Les travailleurs allophones plus scolarisés sont, en général, moins favorables à la promotion du français (13 années et plus, 48 %) que les moins scolarisés (66 %). Les employés des manufactures et ceux des services (60 %) se montrent les plus favorables. Quant aux administrateurs, 6 sur 10 restent plutôt froids par rapport à cette finalité, les employés de bureau et les vendeurs les suivant d'assez près (54 % et 55 %).



Tableau VI.11
DISPOSITION À L'ÉGARD DE LA PROMOTION DU FRANÇAIS SELON LE NIVEAU DE SCOLARITÉ ET LE GROUPE PROFESSIONNEL, TRAVAILLEURS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


6.2.4 Selon la composition des milieux d'insertion

Le tableau VI.12 permet de constater que ceux qui, dans leur quartier de résidence ou dans leur entreprise, s'insèrent davantage dans des milieux francophones sont proportionnellement plus favorables (66 % et 64 %) à l'égard de la promotion du français que ceux qui vivent dans d'autres milieux (30 % à 50 %).



Tableau VI.12
DISPOSITION À L'ÉGARD DE LA PROMOTION DU FRANÇAIS SELON LA COMPOSITION DU MILIEU DE RÉSIDENCE ET DES CONTACTS À L'INTÉRIEUR DE L'ENTREPRISE, TRAVAILLEURS ALLOPHONES — ÎLE DE MONTRÉAL


6.2.5 Selon la connaissance du français et de l'anglais

Les tableaux VI.13 et VI.14 font voir une répartition assez symétrique des répondants selon leur connaissance du français et de l'anglais. Ceux qui connaissent seulement le français en plus de leur langue d'origine sont très largement favorables à la promotion du français (9 sur 10), alors que ceux qui ne connaissent que l'anglais en plus de leur langue d'origine y sont très majoritairement défavorables ou indifférents. En ce qui concerne les bilingues français-anglais (connaissance actuelle), le tableau VI.14 montre qu'ils se divisent en deux parties égales entre favorables ou défavorables (ou neutres). Ceux qui ne parlent pas encore facilement ni le français ni l'anglais sont, dans 60 % des cas, favorables à la promotion du français. L'attitude à l'égard d'une langue apparaît donc assez liée avec la maîtrise qu'on en a.



Tableau VI.13
DISPOSITION À L'ÉGARD DE LA PROMOTION DU FRANÇAIS SELON LA CONNAISSANCE DU FRANÇAIS ET DE L'ANGLAIS À L'ARRIVÉE, TRAVAILLEURS IMMIGRANTS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau VI.14
DISPOSITION À L'ÉGARD DE LA PROMOTION DU FRANÇAIS SELON LA CONNAISSANCE ACTUELLE DU FRANÇAIS ET DE L'ANGLAIS, TRAVAILLEURS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


6.2.6 Selon l'usage des langues

Les tableaux VI.15 et VI.16 font voir un lien assez évident entre l'usage que l'on fait du français dans diverses circonstances de la vie quotidienne et la disposition que l'on a à l'égard de sa promotion. Ainsi, au tableau VI.15, les travailleurs allophones qui utilisent surtout le français au travail, pour la consommation ou pour les médias sont, dans au moins 80 % des cas, favorables à une affirmation de la langue française. La relation est presque linéaire, mais comporte tout de même quelques fluctuations. Ainsi, chez ceux qui utilisent plutôt le français avec les commerces et les services publics, seulement 52 % sont bien disposés à l'égard de la promotion du français. Ayant déjà remarqué qu'il s'agit du domaine où l'usage du français est le plus répandu même parmi les groupes qui, normalement, utilisent moins cette langue, on peut en déduire qu'ils seraient dans plusieurs cas plus contraints que libres de l'utiliser. La loi du marché imposerait davantage la volonté de la majorité dans le secteur de la consommation des biens et services.

En ce qui concerne ceux qui utilisent plutôt ou surtout l'anglais dans l'un ou l'autre des domaines d'observation, la disposition à l'égard du français s'avère chez eux assez restreinte (15 % à 37 %). Le tableau VI.16 reproduit le même résultat, mais de façon encore plus symétrique. Si vous utilisez plutôt le français dans trois contextes (travail, consommation, médias) sur trois, vous serez, dans 9 cas sur 10, prêt à accorder une place accrue au français, et ce, à l'inverse de celui qui se caractérise par un usage principal de l'anglais dans trois contextes sur trois (9 fois sur 10, plutôt défavorable ou indifférent par rapport à l'affirmation du français). Il vaut aussi la peine de souligner que ceux qui usent du bilinguisme ou du trilinguisme ont, dans 6 cas sur 10, une attitude défavorable ou neutre.

En résumé, la promotion du français trouve un plus grand appui chez les travailleurs allophones arrivés depuis 1976, chez ceux de certaines langues d'origine, ceux qui ont une meilleure connaissance du français que de l'anglais, ceux d'âge moyen plutôt que plus jeunes, ainsi que chez les moins scolarisés. Le lien entre l'usage réel du français et la disposition à favoriser son rayonnement est aussi fort évident et sans surprise.



Tableau VI.15
DISPOSITION À L'ÉGARD DE LA PROMOTION DU FRANÇAIS SELON LES INDICES D'UTILISATION DES LANGUES AU TRAVAIL, DANS LA CONSOMMATION ET POUR LES MÉDIAS, TRAVAILLEURS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau VI.16
DISPOSITION À L'ÉGARD DE LA PROMOTION DU FRANÇAIS SELON L'INDICE GLOBAL D'UTILISATION DES LANGUES, TRAVAILLEURS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


6.2.7 L'analyse multivariée

Selon la même procédure (analyse loglinéaire, voir l'annexe B) qu'au chapitre IV, nous illustrons, dans le schéma suivant, le degré d'association entre sept variables : la période d'arrivée, l'âge à l'arrivée, l'origine géolinguistique, la connaissance du français et de l'anglais à l'arrivée, la connaissance actuelle de ces langues, la langue du travail (indice) et la disposition à l'égard de la promotion du français. Comme au chapitre IV, nous avons exclu des calculs les répondants d'origine italienne et ceux nés au Canada. Il en ressort que l'âge à l'arrivée est assez associé avec la connaissance des langues à l'arrivée (0,24) et la connaissance actuelle des langues (0,28), ces deux dernières variables étant évidemment très liées entre elles (0,54). La connaissance actuelle du français est assez fortement associée avec la langue du travail (0,31), tandis que la disposition à l'égard de la promotion du français est liée surtout à la langue du travail, à la connaissance actuelle des langues (et, à travers elle, la connaissance des langues à l'arrivée). L'association de l'origine sociolinguistique avec la promotion du français semble ici s'estomper (0,06), mais il faut noter son lien avec la connaissance actuelle des langues (0,18).

Analyse multivariée

6.3 JUGEMENT SUR LA SOCIÉTÉ D'ACCUEIL

Après avoir analysé l'attitude générale des travailleurs allophones à l'égard du fait français, il importe d'examiner en parallèle leur perception du Québec en tant que société d'accueil. Un certain nombre de variables permettent d'avoir un bon aperçu de cette perception : sont-ils venus par choix ou à la suite d'un concours de circonstances? Le Québec est-il un bon endroit pour immigrer? veulent-ils demeurer ou quitter? ont-ils vécu des expériences positives ou négatives démontrant qu'ils sont bien ou mal acceptés? Somme toute, quel jugement global portent-ils sur leur expérience?

6.3.1 Venir, se faire une idée, rester ou partir

Le tableau VI.17 permet de constater avec un peu d'étonnements que 4 travailleurs immigrants sur 10 n'estiment pas être venus vraiment par choix, mais plutôt à la suite d'un concours de circonstances. Cette façon de voir s'appliquait moins aux travailleurs allophones venus avant 1976 et on en déduit que les résultats d'ensemble sont déterminés, en partie, par la croissance du nombre de réfugiés au cours des dernières années. On remarquera que les immigrants francophones se distinguent beaucoup des immigrants anglophones dans leurs raisons d'immigrer (par choix, 73 % contre 40 %). Il y a probablement plus de mobilité géographique liée à des perspectives professionnelles dans le cas de ces derniers.

En ce qui concerne la perception du Québec comme endroit pour immigrer, la vision de tous s'avère très positive, plus ou moins 9 répondants sur 10 jugeant que le Québec représente une bonne destination pour les immigrants. Les travailleurs allophones nés ici sont un peu moins enclins à admettre ce point de vue (70 % contre 90 %).

L'intention de demeurer au Québec vaut pour 8 travailleurs immigrants allophones sur 10 et 7 francophones sur 10, mais pour les deux tiers ou moins des travailleurs allophones nés ici et des immigrants anglophones venus depuis 1976. Exprimer l'intention de quitter et le faire sont deux choses. Il n'en reste pas moins que, selon les statistiques disponibles, le Québec perdrait, après dix ans, environ 30 % des immigrants venus sur son territoire1.



Tableau VI.17
CIRCONSTANCE DE LA DÉCISION D'IMMIGRER AU QUÉBEC, POINT DE VUE SUR LE QUÉBEC COMME ENDROIT D'IMMIGRATION ET DÉCISION DE DEMEURER OU DE QUITTER, TOUS LES GROUPES D'ENQUÊTE —
ÎLE DE MONTRÉAL


6.3.1.1 Ceux qui entendent rester, ceux qui entendent partir

Les tableaux VI.18 à VI.22 permettent de repérer quelques caractéristiques de ceux qui expriment l'intention de rester ou de partir. La langue maternelle (tableau VI.18) ne semble pas un très bon facteur de prédiction, sauf pour ceux de langue maternelle anglaise (seulement 54 % ne remettent pas en question leur résidence ici). Pour ceux des autres langues, le désir de rester vaut pour 7 ou 8 répondants sur 10.

Le tableau VI.19 montre que les travailleurs immigrants allophones qui connaissaient l'anglais, mais non le français à l'arrivée seraient plus portés vers un départ (quitter, 14 %, indécis, 19 %). On obtient à peu près le même constat au tableau VI.20 qui met en relation les intentions de rester ou de partir avec la connaissance actuelle du français et de l'anglais : les allophones bilingues langue maternelle-anglais veulent quitter dans 15 % des cas et sont indécis dans 18 % des cas.

Le fait de vivre plutôt en anglais au Québec influe beaucoup sur la remise en question de continuer de vivre au Québec : 40 % (tableau VI.21) de ceux qui vivent plutôt en anglais dans trois contextes sur trois jonglent avec l'idée de quitter. Le tableau VI.22 montre aussi que le désir de persévérer au Québec est lié à l'attitude générale du répondant à l'égard de la place du français au Québec. Ceux qui lui sont défavorables veulent quitter ou sont indécis (33 %) bien davantage que ceux qui lui sont favorables (15 %).

Cela apparaît d'ailleurs dans le tableau VI.23, à la catégorie de ceux qui évoquent des raisons d'ordre politique (changement constitutionnel, lois linguistiques). On les trouve dans les groupes déjà identifiés comme étant moins bien disposés à l'égard de la promotion du français (tableau VI.5).



Tableau VI.18
INTENTION DE RESTER AU QUÉBEC SELON LA LANGUE MATERNELLE, TOUS LES GROUPES D'ENQUÊTE —
ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau VI.19
INTENTION DE RESTER AU QUÉBEC SELON LA CONNAISSANCE DU FRANÇAIS ET DE L'ANGLAIS À L'ARRIVÉE, TRAVAILLEURS IMMIGRANTS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau VI.20
INTENTION DE RESTER AU QUÉBEC SELON LA CONNAISSANCE ACTUELLE DU FRANÇAIS ET DE L'ANGLAIS, TRAVAILLEURS ALLOPHONES —
ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau VI.21
INTENTION DE RESTER AU QUÉBEC SELON L'INDICE GLOBAL D'UTILISATION DES LANGUES, TOUS LES GROUPES D'ENQUÊTE — ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau VI.22
INTENTION DE RESTER AU QUÉBEC SELON LA DISPOSITION À L'ÉGARD DE LA PROMOTION DU FRANÇAIS, TRAVAILLEURS ALLOPHONES — ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau VI.23
RAISONS INVOQUÉES PAR CEUX QUI S'INTERROGENT SUR LA POSSIBILITÉ DE QUITTER LE QUÉBEC, TOUS LES GROUPES D'ENQUÊTE — ÎLE DE MONTRÉAL


6.3.2 Se sentir accepté

Le tableau VI.24 montre que les répondants ayant vécu exclusivement des expériences conduisant au sentiment d'être bien acceptés sont trois fois plus nombreux (30 %) que ceux qui ont vécu exclusivement des expériences négatives (9 %). Les travailleurs allophones nés ici, tout en tirant un bilan positif de leur expérience, se souviennent proportionnellement moins de bonnes expériences (21 %). Les travailleurs immigrants anglophones venus entre 1976 et 1991 notent davantage de mauvaises expériences (24 %). La proportion de ceux qui ont vécu à la fois des expériences positives et négatives varie selon les groupes entre 6 % (allophones d'avant 1976) à 14 % (francophones de 1976-1991).

Le tableau VI.25 met en relation l'indice global de l'utilisation des langues avec les données d'une question demandant qui, des francophones ou des anglophones, sont les plus accueillants au Québec? Au total, les francophones sont choisis par 31 % des répondants comme étant le groupe le plus accueillant, contre 16 % pour les anglophones. Si l'on utilise davantage le français, on désigne davantage les francophones comme étant plus accueillants (49 %) que les anglophones; en revanche, si l'on utilise davantage l'anglais, on place plutôt les deux groupes sur un pied d'égalité (38 % et 39 %).



Tableau VI.24
SENTIMENT D'ÊTRE BIEN OU MAL ACCEPTÉ À PARTIR D'EXPÉRIENCES VÉCUESa, TOUS LES GROUPES D'ENQUÊTE —
ÎLE DE MONTRÉAL


Tableau VI.25
FRANCOPHONES OU ANGLOPHONES JUGÉS LES PLUS ACCUEILLANTS SELON L'INDICE GLOBAL D'UTILISATION DES LANGUES, TOUS LES GROUPES D'ENQUÊTE —
ÎLE DE MONTRÉAL


6.3.3 Jugement global sur son expérience d'immigrant

Somme toute, les travailleurs immigrants se montrent très majoritairement positifs à l'égard de leur venue au Québec. De fait, 78 % d'entre eux referaient la même chose et 91 % trouvent que ce fut bon pour eux de venir au Québec. Les travailleurs immigrants allophones arrivés avant 1976 et les immigrants anglophones arrivés entre 1976 et 1991 reviendraient au Québec dans 7 cas sur 10, mais 9 sur 10 pensent que ce fut bon pour eux d'y venir.

Beaucoup de considérations entrent sans doute dans cette évaluation globale, la situation linguistique n'étant qu'une dimension parmi beaucoup d'autres : succès professionnel, réussite économique, vie culturelle, relations interethniques, vie personnelle, autant de dimensions qui dépassent le contenu de notre enquête. Même si l'on ne sait pas si l'expérience linguistique qu'ont vécue les immigrants aura été plus positive ou plus négative que ce qu'ils ont vécu par ailleurs, chose certaine, pour la très grande majorité, elle ne fut sûrement pas assez négative pour amener une part importante d'entre eux à remettre en cause leur décision d'immigrer ici. Cela serait perceptible dans leur jugement global sur le Québec.



Tableau VI.26
JUGEMENT GLOBAL SUR LEUR EXPÉRIENCE D'IMMIGRANT AU QUÉBEC, TOUS LES GROUPES D'ENQUÊTE —
ÎLE DE MONTRÉAL


6.4 CONCLUSION

Les travailleurs allophones de l'île de Montréal sont divisés à peu près également en deux camps pour ce qui est de la promotion du français au Québec. Les uns souscrivent aux grands principes de la francisation, langue de l'école, langue du travail, langue du commerce et de l'administration, tandis que les autres ne sont pas partie prenante. L'appui est plus élevé chez les travailleurs allophones arrivés depuis 1976 (les deux tiers) et assez faible chez ceux nés ici (3 sur 10). L'attitude favorable à la promotion du français est liée à la connaissance que les travailleurs allophones ont du français et à son utilisation au travail. La connaissance actuelle du français et de l'anglais varie beaucoup en fonction de la connaissance de ces langues à l'arrivée et, aussi, de l'âge à l'arrivée. Ceux qui sont venus avant l'âge adulte ont appris le français et l'anglais dans le système scolaire québécois. Les jeunes venus avant 1976 sont, comme ceux nés ici, moins favorables au français, tandis que ceux venus depuis 1976 y sont plus favorables. Contrairement aux premiers, ils ont obligatoirement fréquenté l'école française. Notons aussi l'importance de la scolarité, les moins scolarisés étant plus enclins que les autres à soutenir la cause du français.

L'intention de rester au Québec s'exprime plus faiblement chez les travailleurs allophones nés ici (65 %) que chez ceux nés à 1'étranger (80 % veulent rester). Les allophones natifs largement scolarisés dans le réseau scolaire anglophone ont manifestement moins de sympathie à l'égard de la francisation. Depuis quelques décennies déjà, les anglophones québécois ont montré qu'ils étaient beaucoup plus enclins à quitter le Québec, et les allophones natifs qui, par l'école, ont fréquenté davantage leur culture que celle des francophones sont sûrement plus portés aux mêmes réflexes. Les nouveaux arrivants semblent plus perméables aux idéaux qu'entretiennent les francophones.

Finalement, chez les travailleurs allophones, on détecte une sorte de querelle entre les anciens et les modernes, ces derniers étant plus sympathiques à l'idée de francisation. Ils viennent de nouveaux horizons, ils n'ont pas vécu à long terme tous les soubresauts du dossier linguistique québécois et ils évoluent dans des contextes différents.

Malgré tout, il ne faut pas croire que ceux qui expriment une réserve à l'endroit de la promotion du français remettent majoritairement en question leur expérience québécoise. Neuf travailleurs immigrants sur 10 croient que ce fut bon pour eux de venir au Québec et 8 sur 10 referaient la même chose (7 sur 10 pour les immigrants allophones d'avant 1976 et les immigrants anglophones d'après 1976).


1 MCCI. Présentation graphique sur l'immigration et la population immigrée du Québec, Direction des études et recherches, décembre 1991, p. 10. [retour au texte]






haut