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Les choix linguistiques des travailleurs immigrants et allophones : Rapport d'une enquête réalisée en 1991

Les choix
linguistiques
des travailleurs
immigrants et
allophones

Rapport d'une enquête
réalisée en 1991
Daniel Monnier




Conclusion générale




Avant de tirer les principales conclusions de l'analyse qui précède, rappelons que cette enquête a eu lieu au cours de 1991, plus précisément entre les mois de mai et de décembre, et qu'elle a rejoint 3 778 travailleurs allophones ou immigrants résidant dans l'île de Montréal. Les travailleurs allophones ont été divisés en trois groupes: ceux venus au Québec avant 1976 (41 % de l'échantillon allophone), ceux arrivés entre 1976 et 1991 (41 %) et ceux nés ici (18 %). L'enquête a aussi touché un nombre restreint de travailleurs immigrants de langue maternelle française (134 répondants) et de langue maternelle anglaise (95 répondants) venus entre 1976 et 1991. Ils ne constituent que 6 % de l'échantillon général; ils sont donc trop peu nombreux pour influencer les résultats d'ensemble qui reflètent bien la réalité des travailleurs allophones. Nous avons tout de même, dans la plupart des cas, exclu des calculs les francophones et anglophones d'origine lorsque nous voulions traiter exclusivement des allophones. Les travailleurs francophones et anglophones servent en quelque sorte de pôle de comparaison dans l'analyse de l'orientation linguistique des travailleurs allophones.

Afin de livrer un angle différent sur les résultats de cette enquête, cette conclusion ne reprendra pas un à un les thèmes propres à chacun des chapitres, préférant plutôt la structurer en fonction des objectifs mêmes de l'enquête. Ainsi, après avoir résumé les résultats pour l'ensemble des groupes, nous tracerons un portrait particulier pour chacun d'eux. Ensuite, nous tenterons de relever les facteurs favorables ou défavorables à l'intégration en français des travailleurs allophones. Nous terminerons par une réflexion générale sur les perspectives d'action qu'induisent les résultats de cette enquête.

Les résultats globaux

Environ 7 travailleurs allophones sur 10 immigrés au Québec ne parlaient pas le français à l'arrivée, une proportion qui vaut aussi pour l'anglais. Le bilinguisme français-anglais (oral) ne caractérisait à leur arrivée que 12 % des travailleurs immigrants allophones. De nos jours, 54 % des travailleurs allophones (incluant ceux nés ici) sont bilingues français-anglais (bilinguisme oral). Le bilinguisme écrit vaut pour 42 % d'entre eux. Si l'on compare ceux qui parlent le français à ceux qui parlent l'anglais, les proportions sont équivalentes, soit respectivement 74 % et 72 %. Incidemment, ces données correspondent à celles des statistiques officielles pour la population immigrée, même si nous n'avons pas utilisé les mêmes indices. Il reste toujours 8 % des travailleurs allophones qui ne parlent ni le français ni l'anglais, même chez ceux venus depuis plus de 15 ans.

Quant aux moyens utilisés pour apprendre le français, on constate que 40 % des travailleurs immigrés allophones (excluant les natifs) n'en ont utilisé aucun. L'école publique québécoise (29 %) a été le moyen le plus utilisé, suivi du COFI (18 %). Chez ceux venus depuis 1976, le COFI (30 %) surpasse l'école publique (19 %). Le recours à un moyen d'apprentissage unique — COFI ou école publique — chez les travailleurs immigrés depuis 1976 laisse environ la moitié d'entre eux avec une connaissance insuffisante du français.

Quant à l'apprentissage de l'anglais, 54 % des travailleurs immigrés allophones n'ont pas suivi de cours. L'école publique québécoise (25 %) a aussi été le moyen le plus utilisé pour l'apprendre.

En ce qui concerne l'usage du français, c'est dans les communications avec les commerces et les services publics que le français s'impose davantage dans le comportement linguistique des travailleurs allophones (rapport 5,5/4,5). Dans la consommation des médias, il est dominé par l'anglais (rapport 6,6/3,4). Environ les deux tiers allouent moins de 5 % de leur lecture et de leur écoute des médias à leur langue d'origine. Au travail, l'usage du français occupe une position moyenne par rapport aux deux contextes qui précèdent. Le français est la langue principale de travail d'un peu moins de la moitié (47 %) des travailleurs allophones, l'anglais est celle de 28 % d'entre eux et l'usage mixte (bilinguisme français-anglais avec ou sans présence de la langue d'origine), de 25 %. Lorsque l'on fait le bilan de l'usage dans les trois contextes (voir l'indice global au chapitre IV), c'est le secteur du travail, représentant une position intermédiaire entre consommation et médias, qui reflète le mieux le comportement linguistique général des travailleurs allophones. Du point de vue des attitudes à l'égard de la francisation, un peu plus de la moitié (53 %) des travailleurs allophones s'y montrent favorables, 40 % sont défavorables et 7 %, neutres.

Les travailleurs allophones nés ici

Ils disent parler facilement le français dans 88 % des cas et l'anglais, dans 98 %. Leur bilinguisme écrit français-anglais est élevé (72 %). Ils ont donc le potentiel de vivre en français ou en anglais. Dans les faits, la plupart d'entre eux ont choisi l'anglais. Au travail, 38 % utilisent principalement l'anglais, 30 % le français, et 32 %, le bilinguisme français-anglais (ou marginalement le trilinguisme). Pour la consommation des médias, 81 % d'entre eux font appel principalement à l'anglais. C'est dans le secteur des relations avec les commerces et les services publics qu'ils utilisent davantage le français : 40 % emploient principalement le français, 31 %, l'anglais, et 28 %, plus d'une langue. Enfin, ils sont plutôt défavorables à la promotion du français dans 69 % des cas.

Les travailleurs allophones nés au Québec sont donc majoritairement intégrés en anglais. Leur comportement linguistique a probablement été fort déterminé par leur scolarisation en anglais : en 1976-1977, seulement 13 % des écoliers allophones de l'île de Montréal étaient inscrits au secteur français.

Les travailleurs allophones immigrés de 1976 à 1991

La moitié d'entre eux ne connaissaient ni le français ni l'anglais à l'arrivée, les deux tiers ne connaissaient pas le français et autant ne connaissaient pas l'anglais. Aujourd'hui, il en reste le tiers qui ne parlent pas le français (facilement) et 40 %, l'anglais. Seulement 37 % sont bilingues français anglais.

En ce qui concerne l'usage de la langue, 54 % de ces travailleurs utilisent principalement le français au travail, 25 %, l'anglais, et 21 %, le bilinguisme français-anglais ou le trilinguisme. Dans leurs communications avec les commerces et les services publics, le français occupe la plus grande part (64 % des répondants). Pour la lecture et l'écoute des médias, le français domine chez 44 % d'entre eux, suivi de l'anglais avec 32 %. Quant à leur sympathie à l'égard des idéaux de francisation, ils y sont favorables dans 64 % des cas.

Les travailleurs allophones immigrés entre 1976 et 1991 s'intègrent donc pour un peu plus de la moitié en français, mais une proportion appréciable s'oriente vers l'anglais ou l'usage habituel de plus d'une langue.

Les travailleurs allophones immigrés avant 1976

Environ 60 % de ces travailleurs ne connaissaient ni le français ni l'anglais à l'arrivée, les trois quarts ne connaissaient pas le français et la même proportion ignorait l'anglais. À l'heure actuelle, les proportions sont inversées. Les trois quarts parlent soit le français, soit l'anglais, et 56 % sont bilingues français-anglais.

Dans un peu moins de la moitié des cas, ils travaillent principalement en français (47 %), tandis que 28 % le font principalement en anglais et 25 %, en plus d'une langue. On observe sensiblement la même structure d'utilisation des langues pour le secteur de la consommation des biens et services, mais une domination de l'anglais pour la consommation des médias (le rapport anglais/français/usage mixte est de 4,4/3/2,5). En ce qui concerne l'appui à la promotion du français, ils se répartissent moitié-moitié entre ceux qui y sont favorables et ceux qui y sont défavorables ou neutres.

Donc, ce groupe est partagé à peu près en parts égales entre une intégration plutôt en français et une intégration plutôt en anglais ou mixte.

Les immigrants francophones et anglophones arrivés entre 1976 et 1991

Rappelons que ces répondants sont peu nombreux dans l'enquête (environ 130 francophones et 100 anglophones). On note une forte différence entre le bilinguisme à l'arrivée chez ces deux groupes. Moins de 5 % des anglophones connaissaient le français, alors que plus du tiers des francophones parlaient l'anglais. Actuellement, les trois quarts des anglophones ne parlent pas le français, contre 40 % des francophones qui ne parlent pas l'anglais.

Quant à l'usage des langues au travail, les francophones utilisent principalement le français dans 90 % des cas, tandis que les anglophones emploient principalement l'anglais dans environ 80 % des cas. Pour la consommation des biens et services et pour les médias, la presque totalité des francophones et des anglophones privilégient l'usage de leur propre langue. Ils démontrent en cela les possibilités de vivre dans l'une ou l'autre langue à Montréal et l'étendue des choix qui s'offrent aux allophones.

Les facteurs favorables ou défavorables à l'intégration en français

Le résumé des principaux résultats en fonction des groupes d'enquête pourrait laisser croire que c'est le moment d'arrivée au Québec qui influe principalement sur la langue d'intégration, ceux venus plus récemment s'intégrant davantage en français, quoique l'écart les séparant de ceux arrivés avant 1976 ne soit pas très grand.

Les analyses multivariées indiquent plutôt que la variable du moment d'arrivée n'est pas tellement déterminante. Chez les travailleurs immigrants allophones (donc, à l'exclusion des travailleurs allophones nés ici), les variables les plus « lourdes » quant à leur association avec les usages linguistiques actuels sont la connaissance du français ou de l'anglais à l'arrivée, l'origine géolinguistique (venir d'un pays de la francophonie ou d'un pays latin plutôt que d'un autre pays), et la composition linguistique des milieux d'insertion. La connaissance du français ou de l'anglais à l'arrivée a évidemment un impact considérable sur les connaissances linguistiques actuelles des langues, mais on note aussi l'influence sur cette dernière variable (connaissance actuelle) de l'âge à l'arrivée : les travailleurs venus avant l'âge adulte ont été au moins partiellement scolarisés au Québec. En ce qui concerne la disposition à l'égard de la promotion du français, elle va de pair avec sa connaissance et son usage. Mais voyons, de façon plus détaillée, quels sont les facteurs favorables ou défavorables à une intégration en français.

La connaissance du français ou de l'anglais à l'arrivée

L'une des révélations de cette enquête est la force d'inertie du fait de connaître l'anglais ou le français à l'arrivée. Dans 6 cas sur 10, un travailleur allophone qui connaissait l'anglais à l'arrivée n'a pas appris le français (7 cas sur 10 pour ceux venus entre 1976 et 1991), alors que les allophones ne connaissant ni le français ni l'anglais à l'arrivée ont appris le français dans les deux tiers des cas. Le fait de connaître le français au départ conduit aussi à un moindre apprentissage de l'anglais. L'impact de la connaissance du français ou de l'anglais sur les usages linguistiques est considérable et l'analyse des données le démontre avec force. Ce facteur mérite une attention particulière et d'autant plus que, selon l'enquête, la proportion des allophones qui connaissent seulement l'anglais en plus de leur langue maternelle a presque doublé entre les périodes 1976-1980 (13 %) et 1986-1991 (24 %).

La composition de l'immigration

Certains groupes de travailleurs immigrants s'orientent majoritairement vers le français et d'autres, vers l'anglais. L'origine géolinguistique produit à cet égard des résultats clairs (tableau IV.5). Ceux venant de pays de la francophonie ou de pays latins (hispanophones, lusophones, Italie) utilisent nettement plus le français que ceux venant de pays européens francophones, anglophones, ou d'autres pays du monde. Lorsque l'on compare les travailleurs immigrants allophones de 1976- 1991 à ceux d'avant 1976, le bloc francophonie — pays hispanophones — Italie occupe autant de place chez les deux groupes (environ les deux tiers des travailleurs immigrants). La grande différence se situe dans le groupe italien, qui compte pour 32 % de l'échantillon des travailleurs immigrants allophones d'avant 1976, mais seulement pour 2 % de l'échantillon de 1976-1991. Même si, par exemple au travail, les travailleurs immigrés italiens utilisent pour un peu plus de la moitié principalement le français (56 %), ils le font moins que les travailleurs allophones issus de la francophonie ou de pays hispaniques (66 % à 70 % utilisent principalement le français). Les usages linguistiques des travailleurs italiens expliquent donc en bonne partie les différences entre le groupe 1976-1991 et celui d'avant 1976. Voilà une illustration du fait que ce n'est pas le moment d'arrivée, mais plutôt l'origine géolinguistique qui constitue un facteur « lourd ».

Langue de scolarisation et générations de travailleurs allophones

Les travailleurs allophones nés ici ou arrivés avant l'âge adulte au cours de la période précédant 1976 sont orientés beaucoup plus vers l'anglais (surtout les natifs) que le français. La conjonction de l'école anglophone, du désir de promotion socioprofessionnelle et de la grande accessibilité de la culture anglo-américaine à Montréal a fait son oeuvre. Les travailleurs allophones immigrés avant l'âge adulte au cours de la période 1976-1991 sont, contrairement aux précédents, plus orientés vers le français que vers l'anglais et plus encore que leurs aînés venus au cours de la même période, si ce n'est pour l'usage de l'anglais dans la consommation des médias où, comme tous les jeunes, ils sont attirés par les médias anglophones. Le nombre de répondants venus avant l'âge adulte et actuellement au travail étant limité, on ne peut procéder à une analyse approfondie de leur orientation linguistique. Ils témoignent tout de même de l'efficacité de la règle de la fréquentation obligatoire de l'école francophone. Toutefois, il faudra continuer d'observer leurs cheminements linguistiques puisque l'attrait de l'anglo-américanisme et le désir de promotion professionnelle pourraient, à la longue, modifier leur engagement vers le français.

Le milieu d'insertion

L'enquête montre que seuls les allophones évoluant dans un milieu dominé en nombre par les francophones, soit sur le plan du quartier de résidence, soit sur celui des contacts à l'intérieur de l'entreprise, effectuent plus de transferts linguistiques (abandon de la langue d'origine comme langue habituelle au foyer) vers le français que vers l'anglais (rapport 3 pour 2). Dans les milieux de résidence majoritairement anglophones, mi-francophones — mi-anglophones ou mixtes (avec plus de 30 % d'allophones), les transferts vers l'anglais l'emportent sur les transferts vers le français (chapitre V). Les données sur la mobilité linguistique doivent toutefois être considérées avec prudence, puisqu'on ne sait pas si le transfert de langues a eu lieu au pays d'origine ou ici.

Le lien entre la composition du milieu d'insertion et l'usage de la langue est aussi très évident. Ainsi, au chapitre de la langue du travail, 60 % des travailleurs allophones embauchés par des entreprises où les francophones représentent la majorité des contacts des répondants utilisent majoritairement le français au travail, et 70 % de ceux embauchés par des entreprises où la plupart des contacts sont avec des anglophones utilisent plutôt l'anglais. Dans les entreprises où les allophones comptent pour plus de 30 % des contacts (le cas de près de 40 % des travailleurs allophones), l'usage du français décroît sensiblement, et ce, au profit des langues d'origine (tableaux IV.16 et IV.17).

S'insérer en milieu francophone constitue donc un facteur nettement favorable au français, comme le fait de s'installer en milieu anglophone est favorable à l'anglais. Vivre en milieu allophone atténue par la force des choses l'orientation vers le français ou l'anglais. Il faut considérer toutefois que la liaison entre ces variables peut être bidirectionnelle : s'insérer dans un milieu linguistique peut aussi être l'indice d'une orientation linguistique préétablie ou déjà engagée.

Statut socioprofessionnel

En prenant pour indice du statut socioprofessionnel la scolarité et la profession, il ne semble pas y avoir de liaison nette avec l'orientation linguistique. On remarque tout de même que les plus scolarisés utilisent un peu plus l'anglais que les moins scolarisés. C'est le cas aussi des administrateurs et des employés de bureau (lien fonctionnel), mais pas celui des professionnels qui se répartissent à peu près également entre l'usage principal du français et celui de l'anglais (chapitre IV).

C'est probablement au chapitre de la mobilité linguistique que le statut socioprofessionnel fait sentir davantage son influence. Les administrateurs et les employés de bureau effectuent plus de transferts vers l'anglais que vers le français, les professionnels en font autant vers l'une et l'autre langue, mais les employés des manufactures en font deux fois plus vers le français que vers l'anglais, tout en ayant un taux de mobilité inférieur aux autres groupes professionnels (chapitre V). L'ascension socioprofessionnelle serait donc en partie favorable à l'anglais, mais il n'y a pas de lien parfaitement linéaire : les professionnels brisent la courbe. Des analyses plus approfondies confrontant les impacts des attributs linguistiques (maîtrise des langues, origine linguistique) et ceux du statut socioprofessionnel restent à faire.

Le poids de la majorité

L'usage de la langue dans les contacts avec les commerces et les services publics montre que les activités plus propices aux échanges avec la majorité francophone favorisent nettement l'usage du français. Même chez les travailleurs allophones nés ici, qui sont généralement d'orientation anglophone dans leur comportement linguistique, l'usage du français surpasse celui de l'anglais dans les relations clients — commerces et services publics. À l'inverse, dans le domaine de la consommation des médias, là où il n'y a pas de relation dynamique avec la majorité (le citoyen est récepteur de message) et où il y a une disponibilité aussi forte de produits en français qu'en anglais, l'usage de l'anglais domine, sauf chez les travailleurs allophones venus depuis 1976.

Sachant que la Charte de la langue française normalise beaucoup la langue du commerce et des services publics, mais pas du tout la langue de diffusion des médias, c'est probablement par rapport à ces derniers qu'il faut juger de l'attraction respective du français et de l'anglais au Québec dans un contexte qui mettrait ces langues en libre concurrence.

Les mesures d'accueil

Il n'y a pas d'évidence, dans les résultats de l'enquête, que les mesures d'accueil dont ont profité les travailleurs immigrants sont absolument déterminantes de leurs choix linguistiques. Fréquenter un COFI, recevoir de la formation professionnelle, recevoir une assistance financière ou matérielle sont sans doute des mesures nécessaires à l'intégration des immigrants — pensons en particulier à leur intégration économique —, mais elles sont probablement trop ponctuelles pour orienter vraiment les choix linguistiques ultérieurs. Ces choix se font à long terme et sont influencés, comme nous venons de le voir, par une foule de facteurs qui pèsent plus lourd que les mesures d'accueil.

Évaluation des politiques

L'évaluation des politiques est une entreprise difficile à réaliser puisque, la plupart du temps, les facteurs sur lesquels la politique n'a pas agi sont plus nombreux que ceux sur lesquels elle a agi. De plus, comme l'information évaluative demeure toujours restreinte par rapport à la complexité du sujet d'étude, il faut demeurer prudent dans les interprétations.

Les résultats de cette enquête fournissent-ils quelques indices du rendement des politiques adoptées depuis 15 ans par le Québec dans le domaine linguistique et dans celui de l'immigration1? Tenant pour acquis que, dans leurs finalités, ces politiques visaient un accroissement de l'espace du français au Québec, on pourrait leur reconnaître une certaine efficacité.

Puisque les travailleurs allophones venus depuis 1976 s'orientent maintenant un peu plus vers le français et qu'une des raisons majeures qui expliquent cette tendance est l'origine géolinguistique des arrivants, on conclura que le pouvoir de sélection du Québec a eu une influence.

Toutefois, le hasard des mouvements des populations à travers le monde a aussi beaucoup joué (guerre du Liban, dictatures en Amérique du Sud et en Haïti, réfugiés indochinois, etc.) et il est difficile de bien jauger l'impact de la participation du Québec à la sélection des immigrants.

En ce qui concerne l'intervention du Québec dans le domaine linguistique, cette enquête fournit au moins un indice net de la pertinence du geste. Il est clair que les travailleurs allophones (langue maternelle) nés ici sont actuellement fortement anglicisés (notons aussi le cas de ceux venus avant l'âge adulte au cours de la période précédant 1976, dont l'orientation linguistique s'en rapproche) et que la voie royale qui les a menés là fut leur inscription massive dans les écoles anglophones jusqu'à ce que la Charte de la langue française vienne, en 1977, en limiter l'accès de façon draconienne. En contrepartie, les travailleurs allophones immigrés avant l'âge adulte au cours de 1976-1991, soumis à la scolarisation obligatoire en français, ont des choix linguistiques généralement plus favorables au français qu'à l'anglais.

En ce qui concerne les prescriptions de cette loi relatives à la langue de communication de type public, puisque l'on constate ici que les contacts avec les commerces et les services publics représentent le lieu où les travailleurs allophones utilisent davantage le français, nous sommes tentés de conclure que leur impact est non négligeable. Bien sûr, le poids du nombre favorise davantage les contacts avec les francophones dans les commerces et les services publics et, pour cette raison, on ne peut avoir une vue très juste de cet impact.

Ceci dit, les tendances de la situation vont dans le sens des finalités politiques. Des assouplissements à ces politiques qui, par exemple, conduiraient à une sélection plus faible de catégories d'immigrés qui s'orientent actuellement vers le français ou encore à l'octroi d'un plus grand espace à l'anglais ou au bilinguisme dans les communications de type public pourraient affaiblir le mouvement vers une intégration en français.

Perspectives d'action

En considérant les résultats de cette enquête, nous pouvons suggérer sept principales pistes d'action propres à favoriser une meilleure intégration en français des immigrants. Sous une autre forme et dans un vocabulaire autre, elles peuvent correspondre plus ou moins aux intentions exprimées dans l'Énoncé de politique gouvernemental en matière d'intégration et d'immigration et le plan d'action qui en a découlé.

  1. Sélection des immigrants

    Compte tenu que les travailleurs immigrants issus de certaines langues d'origine et de certains bassins d'immigration (Amérique du Nord, Afrique, Liban, Sud-Est asiatique) s'orientent plus que d'autres vers le français, il faudrait les favoriser dans le processus de sélection, tout en recherchant le plus possible des francophones d'origine. De plus, si l'intégration linguistique en français devait être considérée comme un objectif hautement prioritaire de la politique d'immigration, on pourrait considérer de limiter la sélection d'immigrants qui connaissent l'anglais, mais pas le français, catégorie qui, d'après la présente enquête, était en hausse pour la période 1986-1991.

  2. Sensibiliser davantage les immigrants au moment de les recevoir

    Certains groupes de nouveaux immigrants s'orientent nettement vers l'anglais (Indo-Iraniens, Sino-Tibétains, Austronésiens). Il faudrait les sensibiliser davantage au fait français au moment de les sélectionner ou de les recevoir comme immigrants (réfugiés).

  3. Favoriser l'installation en quartier francophone

    L'installation des immigrants en milieu francophone n'est sans doute pas un objectif facile à réaliser puisque, pour des raisons de sécurité culturelle, ils ont besoin de se regrouper. Toutefois, des politiques d'accessibilité au logement en quartier francophone devraient être élaborées et mises en oeuvre.

  4. Accessibilité à des moyens diversifiés d'apprendre le français

    L'enquête montre que l'apprentissage du français résulte d'efforts diversifiés et soutenus. La fréquentation du COFI ne suffit pas; il faudrait donc offrir la possibilité de poursuivre l'apprentissage à l'aide d'autres moyens formels.

  5. Ouverture et concertation des institutions francophones

    L'entreprise francophone et l'administration publique devraient s'ouvrir davantage aux travailleurs immigrants. Vivre quotidiennement dans un milieu où le français domine procure très probablement la motivation de s'intégrer dans cette langue. Les organismes sociaux, municipaux, scolaires devraient, à travers l'octroi de leurs services, adopter des stratégies favorisant le passage de la langue d'origine au français chez les immigrants. Une concertation entre ces diverses institutions en est sans doute le préalable.

  6. Maintien des instruments de francisation

    Il faut que les lois linguistiques continuent de régir efficacement les communications de type public, autant au travail que dans les commerces, l'administration, l'école et le visage linguistique du Québec. Les organismes régulateurs comme l'Office de la langue française, la Commission de protection de la langue française, qui ont commencé à intervenir auprès des entreprises dites ethniques, devraient accentuer leur action. Puisqu'il s'agit très souvent d'entreprises de moins de 50 employés, il faudrait probablement explorer d'autres voies que la simple incitation, sans entrer pour autant dans une stratégie coercitive.

  7. Initiatives auprès des jeunes et de la seconde génération

    La fréquentation de l'école française devrait être appuyée par d'autres formes de contact entre les jeunes allophones et la culture francophone. Les médias, les organismes d'arts et de loisirs et les associations francophones devraient accroître la place et la visibilité des allophones, autant dans leur gestion que dans leurs activités, dans le but d'offrir en référence une meilleure contrepartie francophone à la culture anglo-américaine.

    Voilà autant de perspectives générales qu'il ne nous appartient pas ici de traduire en actions concrètes. Nous laissons cette tâche aux gens d'action plus habilités que nous à le faire. Au terme de ce rapport, il nous reste l'impression générale que le français et l'anglais se livrent une forte concurrence pour gagner l'esprit et le coeur des allophones montréalais, mais aussi que le Québec, pour plusieurs raisons, a fait des progrès sensibles, ces dernières années, dans l'intégration en français de ses immigrants.






1 Entre autres, en ce qui concerne la politique de l'immigration (Entente Cullen-Couture). [retour au texte]





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