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L'avenir démolinguistique du Québec et de ses régions

L'avenir
démolinguistique
du Québec et
de ses régions

par

Marc Termote
avec la collaboration de Jacques Ledent


DOSSIERS, No 38





Table des matières

Présentation

Remerciements

Liste des tableaux

Introduction

Première partie
L'évolution démolinguistique récente

Chapitre 1

L'évolution de la composition linguistique

1.1 Analyse critique des données
1.2 La composition selon la langue d'usage
1.3 La structure par âge
1.4 Le bilinguisme

Chapitre 2

L'évolution de l'accroissement naturel

2.1 La fécondité
2.2 La mortalité
2.3 L'accroissement naturel

Chapitre 3

L'évolution de la migration

3.1 Problèmes de données
3.2 Vue d'ensemble
3.3 Analyse régionale
3.4 L'impact démographique de la migration
      3.4.1 Migration et structure par âge
      3.4.2 Migration et espérance de vie
      3.4.3 Migration et fécondité

Chapitre 4

L'évolution de la mobilité linguistique

4.1 Analyse conceptuelle
4.2 L'indice de continuité linguistique
4.3 Nombre et répartition des transferts
4.4 Taux de mobilité linguistique

Deuxième partie
Les perspectives

Chapitre 5

Les hypothèses et les scénarios

5.1 Signification des perspectives
5.2 Le modèle de projection
5.3 Les scénarios

Chapitre 6

Les résultats

6.1 L'évolution des effectifs
6.2 La composition linguistique future
6.3 La structure par âge
6.4 Analyse comparative

Conclusion

Annexe

Bibliographie






Liste des tableaux

Chapitre 1

1.1 Proportion (en pourcentage) de déclarations de langues multiples selon le groupe d'âge, Québec, 1981 et 1986

1.2 Proportion (en pourcentage) de déclarations de langues multiples selon la région, 1986

1.3 Composition de la population selon la langue d'usage et la région, 1971, 1981 et 1986

1.4 Répartition régionale (en pourcentage) de la population de chaque groupe linguistique, évolution 1971-1986

1.5 Structure par âge, âge moyen et indice de vieillissement de la population des groupes linguistiques (langue d'usage), selon la région, 1986

1.6 Proportion (en pourcentage) de personnes bilingues et de personnes connaissant au moins le français, selon la région, 1981 et 1986

1.7 Proportion (en pourcentage) de « bilingues » français-anglais, selon la langue d'usage, Québec et régions, 1981 et 1986

1.8 Proportion (en pourcentage) de personnes connaissant uniquement le français ou l'anglais, selon la langue d'usage, Québec et régions, 1981 et 1986

1.9 Répartition (en pourcentage) des déclarations de langues d'usage multiples, Québec et régions, 1986

Chapitre 2

2.1 Indicateurs de fécondité selon le groupe linguistique et la région, 1976-1981 et 1985-1987

2.2 Taux annuels de fécondité (en pourcentage) selon l'âge, le groupe linguistique et la région, 1976-1981 et 1985-1987

2.3 Naissances selon le lieu de naissance de la mère, par région du Québec, 1986-1990

2.4 Nombre de naissances selon l'âge et le lieu de naissance de la mère, et pourcentage de naissances de mères nées en dehors du Canada, Québec et régions, 1986

2.5 Répartition (en pourcentage) des naissances selon l'âge et le lieu de naissance de la mère, Québec et régions, 1986 et 1990

2.6 Taux de fécondité (pour mille) selon le groupe d'âge et le lieu de naissance de la mère, Québec et régions, 1986

2.7 Variation (et taux d'accroissement en pourcentage) entre 1986 et 1990 du nombre de naissances, selon l'âge et le lieu de naissance de la mère, Québec et régions

2.8 Variation (et taux d'accroissement en pourcentage) entre 1987 et 1989, du nombre de naissances, selon la région et la langue d'usage de la mère

2.9 Taux approximatif de remplacement des générations selon la langue maternelle (1986 et 1991) et la langue d'usage (1986), ensemble du Québec

2.10 Indicateurs de mortalité selon le groupe linguistique et la région, 1976-1981 et 1985-1987

2.11 Taux annuels de mortalité (en pourcentage) selon le groupe linguistique et la région, 1976-1981 et 1985-1987

2.12 Accroissement naturel selon le groupe linguistique et la région, moyenne annuelle 1985-1987, et taux annuel d'accroissement en 1985-1987 (en pourcentage)

2.13 Accroissement naturel selon le lieu de naissance de la mère. Québec et régions, 1986-1990

Chapitre 3

3.1 Migrants (de cinq ans et plus) entre le Québec et le reste du Canada, langue maternelle et langue d'usage, 1966-1971, 1976-1981 et 1981 -1986 (en milliers)

3.2 Nombre de migrants (en milliers) selon la langue d'usage, la région et le type de migration, 1976-1981 et 1981-1986

3.3 Accroissement migratoire interne selon le groupe linguistique et la région, moyenne annuelle 1981-1986 et taux annuel d'accroissement en 1986 (en pourcentage)

3.4 Évolution annuelle du taux (pour mille) de migration interprovinciale, Québec, 1961-1990

3.5 Évolution des flux migratoires (en milliers) entre Montréal-Îles et le reste du Québec, 1985-1990

3.6 Évolution des flux migratoires (en milliers) entre l'île de Montréal et diverses régions du Québec, 1986-1990

3.7 Entrées et immigrations internationales, 1981-1986, selon le lieu de résidence en 1986

3.8 Évolution annuelle (1964-1991) du nombre d'immigrants admis au Québec et ayant la région métropolitaine de Montréal comme destination

3.9 Indicateurs de migration interne, selon le groupe linguistique et la région, 1981-1986

3.10 Taux annuels bruts (pour mille) de migration entre régions, selon le groupe linguistique, 1976-1981 et 1981-1986

3.11 Taux annuels bruts (pour mille) de migration selon le groupe linguistique, sous-régions de l'ensemble de Montréal, 1981-1986

3.12 Âge moyen des migrants internes, selon l'origine-destination et le groupe linguistique, 1976-1981 et 1981-1986

3.13 Âge moyen des migrants entre régions, selon le groupe linguistique, sous-régions de l'ensemble de Montréal, 1981-1986

3.14 Migrations internes entre 1976 et 1981 des personnes nées à l'étranger et ayant immigré au Canada en 1971-1975 et 1966-1970

3.15 Migrations internes 1981 et 1986 des personnes nées à l'étranger et ayant immigré au Canada en 1976-1981 et 1971-1975

3.16 Proportion (en pourcentage) d'émigrants internes en 1976-1981 et en 1981-1986, parmi les personnes ayant immigré au Canada en 1966-1975 et 1971-1981 respectivement

3.17 Structure par âge (en pourcentage) des entrées internationales de 1981-1986, selon le lieu de résidence en 1986

3.18 Structure par âge (en pourcentage) des immigrants internationaux admis au Québec en 1986-1991, selon la catégorie

3.19 Probabilités (en pourcentage) de survivre dans la région de naissance, selon le groupe linguistique et la région, 1976-1981 et 1985-1987

3.20 Espérance de vie à la naissance (en années), selon le groupe linguistique et la région de résidence, par région de naissance, 1976-1981 et 1985-1987

3.21 Espérance de vie à la naissance (en années), selon le groupe linguistique et la région de résidence, pour les sous-régions de l'ensemble de Montréal, 1985-1987

3.22 Taux spatial de reproduction nette, selon le groupe linguistique et la région, 1976-1981 et 1985-1987

3.23 Taux spatial de reproduction nette selon le groupe linguistique et la région, pour les sous-régions de l'ensemble de Montréal, 1985-1987

Chapitre 4

4.1 Indice de continuité linguistique (en pourcentage), 1986

4.2 Transferts linguistiques selon la région, 1986

4.3 Transferts linguistiques, ensemble du Québec, 1981

4.4 Solde des transferts linguistiques (en milliers), ensemble du Québec, 1981 et 1986

4.5 Taux de mobilité linguistique entre langues uniques et après répartition des déclarations multiples, ensemble du Québec, 1981 et 1986

4.6 Taux de mobilité linguistique (en pourcentage), selon la langue maternelle, la région et le lieu de naissance, 1986

4.7 Taux de mobilité linguistique (en pourcentage) des immigrants internationaux établis à Montréal-Îles et de langue maternelle « autre » (langue unique), selon la période d'immigration, 1981 et 1986

4.8 Taux de mobilité linguistique (en pourcentage) des immigrants internationaux établis à Montréal-Îles et de langue maternelle « autre » (langue unique), selon la période d'immigration et divers groupes d'âge, 1986

Chapitre 5

5.1 Description sommaire des hypothèses de fécondité et d'immigration internationale, 1986-2046.
Première série de scénarios

5.2 Description sommaire des scénarios de projection, 1986-2046.
Deuxième série de scénarios

Chapitre 6

6.1 Évolution projetée de l'effectif et de la structure linguistique du Québec, 1986-2021.
Première série de scénarios

6.2 Évolution projetée de l'effectif et de la structure linguistique du Québec, 1986-2021.
Deuxième série de scénarios

6.3 Taux annuel (en pourcentage) de croissance projeté selon divers scénarios démolinguistiques, Québec, 1986-2046

6.4 Évolution du pourcentage de francophones au Québec, selon divers scénarios, 1986-2046, et période quinquennale au cours de laquelle commence le déclin de l'effectif francophone

6.5 Évolution projetée de l'effectif et de la structure linguistique de la région de l'Outaouais, 1986-2021

6.6 Évolution projetée de l'effectif et de la structure linguistique de la région de Montréal-Îles, 1986-2021

6.7 Évolution projetée de l'effectif et de la structure linguistique de la région reste RME Montréal, 1986-2021

6.8 Évolution projetée de l'effectif et de la structure linguistique de la région métropolitaine élargie de Montréal, 1986-2021

6.9 Évolution projetée de l'effectif et de la structure linguistique de la région de la périphérie, 1986-2021

6.10 Évolution projetée de l'effectif et de la structure linguistique de la région des Cantons de l'Est, 1986-2021

6.11 Évolution projetée de l'effectif et de la structure linguistique de la région de l'intérieur, 1986-2021

6.12 Évolution projetée de l'effectif et de la structure linguistique de la région de la Gaspésie, 1986-2021

6.13 Évolution projetée de l'effectif et de la structure linguistique de la région Nord, 1986-2021

6.14 Évolution projetée du pourcentage de francophones dans les îles de Montréal et Jésus, 1986-2046, et période quinquennale au cours de laquelle commence le déclin de l'effectif francophone

6.15 Évolution projetée du pourcentage de francophones dans la région métropolitaine élargie de Montréal, 1986-2046, et période quinquennale au cours de laquelle commence le déclin de l'effectif francophone

6.16 Évolution projetée de la structure par âge, selon le groupe linguistique et la région, 1986-2021. Scénario 16

6.17 Évolution de l'indice de vieillissement et de l'âge moyen, selon le groupe linguistique et la région, 1986-2021. Scénario 16

6.18 Comparaison sommaire avec d'autres prévisions






Présentation

En vertu de son mandat, le Conseil doit surveiller l'évolution de la situation linguistique au Québec. Quant aux aspects démolinguistiques de cette situation, ils ont donné lieu à des études importantes, dont celle du professeur Marc Termote qui fait l'objet de cette présentation. Cette étude s'inscrit dans la continuité de celle réalisée en 1988 par le même auteur et Danielle Gauvreau, intitulée La situation démolinguistique du Québec. La période d'analyse de cette dernière étude s'arrêtait en 1981 et il nous fallait mettre à jour les données en plus d'essayer d'approfondir les perspectives démolinguistiques compte tenu des tendances passées.

L'auteur nous prévient dès l'introduction de son étude, et en toute modestie, que prévoir les comportements démolinguistiques, sur une longue période, laisse place à beaucoup d'incertitudes. Il n'en demeure pas moins que les perspectives démolinguistiques sont un moyen indispensable en vue d'éclairer les politiques publiques. Ces perspectives permettent, en effet, de baliser l'évolution plausible, de faire porter l'attention sur certaines situations prévisibles, qu'elles soient désirables ou non, et donc d'éclairer la décision afin de bâtir un avenir souhaitable.

L'ouvrage du professeur Termote est riche de renseignements. Il nous rappelle, entre autres, que la population québécoise souffre d'un manque de renouvellement et précise la période vers laquelle, si les tendances actuelles se poursuivent, cette population pourrait connaître un déclin. Il y a là, bien sûr, matière à réflexion puisque la vitalité du français, au Québec, n'est pas sans rapport avec la démographie.

L'étude fait également état de la progression relative, mais constante de la population allophone, surtout sur l'île de Montréal. Les résultats suggèrent que le profil démolinguistique de Montréal devrait se modifier significativement au cours des décennies à venir et qu'il faudra, si l'on veut continuer à assurer le succès de la politique linguistique, maintenir les mesures jugées les plus efficaces. Une étude récente du Conseil sur les choix linguistiques des travailleurs immigrants et allophones montrait que les efforts entrepris afin de favoriser l'usage du français par les nouveaux Québécois ont porté fruit, tout au moins en ce qui concerne les cohortes d'immigration les plus récentes. Les perspectives démolinguistiques nous sont utiles afin d'imaginer les conditions devant assurer le maintien de cette tendance.

Le Conseil met donc à la disposition des spécialistes et du grand public les résultats d'une étude majeure. Il faut souhaiter qu'elle suscite la discussion et contribue à la décision. Quant à l'auteur de l'ouvrage, il faut le féliciter d'avoir accompli un travail d'une telle ampleur.

Le président,
Pierre-Étienne Laporte






Remerciements

Toute prévision est toujours une entreprise périlleuse. Il vaut mieux ne pas s'y aventurer seul. Nous n'avons heureusement jamais manqué d'aide. Celle de Jacques Ledent, qui a perfectionné le modèle d'analyse et de projection démographique multirégionale de façon à y intégrer la mobilité linguistique, et qui a appliqué ce modèle à nos données, a été particulièrement précieuse, et nous tenons à l'en remercier amicalement.

La prévision démolinguistique multirégionale est aussi une entreprise de longue haleine. Nous avons toujours pu bénéficier de la patience et de la compréhension de Pierre Georgeault et de Michel Paillé, dont les encouragements constants et les critiques constructives ont été très appréciés. Qu'ils veuillent trouver ici l'expression de notre gratitude.

Bien entendu, l'analyse de l'évolution passée, le choix des hypothèses qui ont servi de base à nos prévisions et l'interprétation des résultats obtenus relèvent uniquement de notre responsabilité.






Introduction

En comparaison avec les autres sciences sociales, la démographie semble privilégiée, dans la mesure où seulement trois phénomènes suffisent à rendre compte de l'évolution de l'effectif et de la structure d'une population, à savoir la fécondité, la migration et la mortalité. Lorsqu'il s'agit de la population de groupes linguistiques, il faut bien sûr ajouter un quatrième phénomène, soit la mobilité linguistique.

Malgré ce nombre restreint de phénomènes à étudier et à prévoir, on ne peut prétendre que les démographes se soient montrés particulièrement performants dans leurs prévisions de population. Comme l'a démontré Keyfitz ( 1984), l'une des raisons majeures de ce manque de concordance entre la prévision démographique et la réalité réside dans le point de départ. Des prévisions erronées sont dues bien plus à une erreur quant à la situation de départ qu'à une erreur majeure dans le système d'hypothèses de prévision; si le point de départ est mal évalué et si le comportement démographique en vigueur à ce moment est mal estimé, cette double erreur de localisation (le niveau initial de l'effectif) et de vitesse (la dynamique démographique au moment zéro de la prévision) influencera toute la trajectoire démographique prévue.

Nous accorderons donc une place considérable à l'analyse de la situation démographique de départ et au passé récent, afin de maximiser les chances de bien réussir la « phase de décollage » de notre période de prévision. Les résultats de cette analyse du passé récent seront interprétés à la lumière des conclusions dégagées à partir d'une étude antérieure intitulée La situation démolinguistique du Québec, et qui portait sur une période s'achevant en 1981 (Termote et Gauvreau, 1988). Dans le cadre de la préparation de nos perspectives démolinguistiques, nous avons pu étendre notre période d'analyse en utilisant les résultats du recensement de 1986 ainsi que certains renseignements non censitaires relatifs à la seconde moitié des années 1980. L'année de base de nos perspectives est donc l'année 1986, dernière année pour laquelle nous disposons de données fiables sur l'effectif de la population selon la langue1.






1 Au moment d'achever ce rapport, Statistique Canada vient de publier (septembre 1992) les premiers résultats du recensement de 1991 selon la langue maternelle. Ces résultats permettent de vérifier la plausibilité de certaines de nos prévisions, mais ils ne fournissent pas l'information nécessaire à la spécification des hypothèses relatives au comportement démolinguistique futur. [retour au texte]






La première décision, et elle est fondamentale, à prendre lorsqu'il s'agit de préparer des prévisions démolinguistiques est celle de définir les groupes linguistiques sur lesquels porteront ces prévisions. Dans notre étude précédente, relative à la situation démolinguistique au début des années 1980, trois groupes étaient distingués : le groupe « français », le groupe « anglais » et le groupe « autre », et ces trois groupes étaient définis tantôt selon la langue maternelle, tantôt selon la langue d'usage (langue la plus fréquemment utilisée au foyer). Nos prévisions démolinguistiques porteront également sur ces trois mêmes groupes, mais définis uniquement en termes de langue d'usage.

Quatre raisons justifient ce choix. La première est de nature essentiellement sociopolitique. Ce qui, de prime abord, distingue une société d'une autre, c'est la langue utilisée actuellement par ses membres pour s'exprimer et pour communiquer entre eux, et non pas « la première langue apprise » par ces mêmes individus lorsqu'ils vivaient leur première enfance. L'avenir linguistique des membres d'un groupe est celui de leur langue d'usage, et non celui de leur langue maternelle.

Une deuxième justification pour privilégier la langue d'usage réside dans le fait, maintes fois observé dans les études démolinguistiques antérieures, que c'est la langue actuellement utilisée par les individus, et non leur langue maternelle, qui est significative pour comprendre leur comportement démographique. Ainsi, ce n'est pas parce que certaines personnes étaient de langue maternelle anglaise que, à la fin des années 1970, elles ont manifesté une très forte propension à quitter le Québec, mais parce qu'elles estimaient que l'anglais y était menacé comme langue d'usage.

D'ailleurs, et c'est une troisième raison pour faire des prévisions démolinguistiques selon la langue d'usage plutôt que la langue maternelle, certains aspects du comportement démographique de la population québécoise ne sont connus que pour la langue d'usage. C'est le cas de la mortalité, puisque les déclarations de décès ne comportent que la langue d'usage du décédé, et non sa langue maternelle.

Outre les arguments d'ordre sociopolitique, de comportement et statistique, il existe aussi des arguments pratiques en faveur de prévisions selon la langue d'usage. En effet, le processus prévisionnel, en d'autres termes l'algorithme de projection, est beaucoup plus simple lorsqu'il s'agit de groupes définis selon la langue d'usage plutôt que selon la langue maternelle, et cela à cause de la mobilité linguistique. Si l'on veut prévoir l'effectif d'une population d'une langue maternelle donnée, il faut introduire des probabilités (selon l'âge) d'abandonner sa langue maternelle et travailler par génération, afin d'attribuer ensuite comme langue maternelle des nouveau-nés la langue d'usage adoptée par les parents qui ont effectué un transfert linguistique. Par contre, lorsqu'il s'agit de prévisions selon la langue d'usage, il « suffit » d'introduire des probabilités de changer de langue d'usage analogues aux probabilités de migration.

À côté des francophones et des anglophones, nous avons regroupé à l'intérieur d'un seul ensemble toutes les personnes dont la langue d'usage est autre que le français ou l'anglais, et cela, même si ce groupe des allophones comprend en réalité des sous-populations dont le comportement démolinguistique est très différent. À vouloir trop désagréger, nous aurions risqué non seulement d'arriver rapidement à des chiffres non significatifs au plan statistique, mais aussi de perdre de vue l'objectif essentiel de ce travail qui est de dégager les tendances de fond de l'évolution démolinguistique future du Québec.

Plutôt que de distinguer à l'intérieur du groupe des allophones plusieurs sous-groupes, nous avons préféré privilégier une désagrégation de chacun des trois groupes selon la région. La dimension régionale est en effet essentielle pour comprendre la dynamique démolinguistique passée du Québec et prévoir son évolution future, et cela, non seulement parce que la distribution au sein de l'espace québécois varie considérablement d'un groupe à l'autre, mais également parce qu'il existe toujours de profondes disparités régionales dans le comportement démolinguistique de la population québécoise.

Pour la définition de notre système régional, nous avons tenu compte de trois critères. La préoccupation d'avoir des chiffres représentatifs nous imposait d'abord un découpage : avec trois groupes linguistiques, et en tenant compte de la nécessité de désagréger chacune de ces trois populations selon l'âge, on arrive vite à des petits groupes d'effectif si l'on multiplie le nombre d'unités spatiales. Il fallait ensuite que nos régions soient linguistiquement significatives, en matière d'effectif de population de chaque groupe aussi bien qu'en matière de comportement démolinguistique de ces groupes. Enfin, il nous a paru important de pouvoir comparer nos résultats avec ceux obtenus dans des études antérieures, et donc de tenir compte du système régional utilisé dans celles-ci.

Ces divers critères nous ont amené à retenir un découpage du Québec en huit régions : l'Outaouais, Montréal-Îles (constituée de l'île de Montréal et de l'île Jésus), le reste de la région métropolitaine de recensement de Montréal (reconstituée de façon approximative à partir des divisions de recensement), la périphérie de la macrorégion de Montréal (soit approximativement la différence entre la région administrative de Montréal et la région métropolitaine), les Cantons de l'Est, l'intérieur (centré sur la région métropolitaine de Québec), la Gaspésie et le Nord (qui comprend aussi bien l'Abitibi-Témiscamingue que le — Saguenay—Lac-Saint-Jean et le Nouveau-Québec). Nous présentons en annexe les divisions de recensement comprises dans chacune de ces huit régions, ainsi qu'une justification détaillée de ce découpage. À ces huit régions du Québec, il nous faut, pour clore le système, ajouter une neuvième, le reste du Canada, voire, lorsqu'il s'agit de la migration internationale, une dixième, le reste du monde.

Quant au découpage temporel, nous n'avons guère le choix en ce qui concerne le début de la période d'analyse et de projection. L'essentiel des données sur la mobilité territoriale et linguistique des groupes linguistiques provient en effet des recensements. Ceci implique que nous considérons le plus souvent des périodes quinquennales. En ce qui concerne l'analyse de l'évolution démolinguistique récente, nous mettrons évidemment l'accent sur la période 1981-1986, dernière période censitaire pour laquelle chacun des aspects du comportement démolinguistique (fécondité, mortalité, mobilité territoriale et linguistique) est connu pour chacun des trois groupes linguistiques. Lorsque cela sera justifié et possible, les résultats obtenus pour 1981-1986 seront comparés à ceux dégagés dans le cadre d'études antérieures pour les périodes quinquennales précédentes. En ce qui concerne la fécondité et la mobilité territoriale, nous serons en outre en mesure d'étendre la période d'analyse jusqu'en 1991. Même si cette dernière mise à jour peut se révéler fragile dans sa dimension linguistique, elle est cependant indispensable si l'on veut fonder les hypothèses de prévision sur l'évolution la plus récente du comportement démolinguistique.

Puisque 1986 est la dernière année pour laquelle nous connaissons, grâce au recensement, l'effectif de la population selon la langue d'usage, nos prévisions seront basées sur cette année. Et puisque la désagrégation de l'effectif de population est faite par groupe quinquennal d'âge, ces prévisions seront effectuées par bond de cinq ans. Nous avons choisi 2046 comme horizon ultime, ce qui implique 12 bonds de cinq ans. Prévoir ce que pourrait être le comportement démolinguistique d'une population dans cinq ou dix ans est déjà téméraire; prévoir au-delà de deux générations devient particulièrement vain.

* * *

Toute prévision vaut par ses hypothèses, et celles-ci, pour être valables, doivent être fondées sur une analyse rigoureuse du passé. L'ouvrage est donc tout naturellement divisé en deux parties, une partie rétrospective et une partie prospective.

La première partie commence, au premier chapitre, par une vue d'ensemble de l'évolution récente de la composition linguistique du Québec et de ses régions. L'objectif de cette première étape est essentiellement de décrire l'évolution et la répartition des différents groupes linguistiques au sein de l'espace québécois depuis 1971, et d'en dégager les tendances à long terme. Nous tenterons également de mettre en évidence les caractéristiques principales de la structure par âge de ces groupes. En outre, puisque l'appartenance à un groupe linguistique n'entraîne pas nécessairement — et heureusement — l'ignorance d'une autre langue que celle du groupe auquel on appartient, nous étudierons dans ce même chapitre l'évolution du bilinguisme au Québec et dans ses régions. Une telle étude est d'autant plus intéressante qu'un certain bilinguisme représente normalement la condition nécessaire à un transfert linguistique.

Une fois la dynamique démolinguistique récente du Québec caractérisée, une fois cette dynamique située dans son contexte de longue période et dans sa dimension spatiale, nous pouvons aborder d'une façon plus approfondie chacune des composantes de cette dynamique, c'est-à-dire la fécondité (qui se manifeste par les naissances), la mortalité (les décès), la mobilité spatiale (les migrations) et la mobilité linguistique (les transferts linguistiques). Ce dernier type de « transition » peut cependant revêtir des formes diverses. Nous nous limiterons ici, essentiellement à cause des contraintes statistiques, à une seule forme de mobilité linguistique, à savoir le passage d'une langue maternelle donnée à une langue d'usage différente. Malgré le caractère très restreint de ce type de mobilité linguistique, nous tenterons d'en dégager des indications utiles pour la préparation de nos scénarios prévisionnels.

Le chapitre 2 est consacré aux deux premiers phénomènes, la fécondité et la mortalité. Les études démolinguistiques ont souvent tendance à être centrées sur la mobilité linguistique et territoriale. Il ne faudrait cependant pas négliger, surtout en ces temps de « croissance zéro », l'impact que peuvent exercer à plus ou moins long terme les disparités dans le comportement dit « naturel » des groupes linguistiques, particulièrement en ce qui concerne la fécondité. Les problèmes actuels et futurs de chacun des groupes linguistiques, aussi bien en matière d'effectif que de structure, sont largement conditionnés par le comportement que ces groupes ont adopté dans le passé en matière de reproduction.

Les régions et les groupes linguistiques ne sont pas étanches : on peut émigrer d'une région pour s'établir dans une autre, tout comme on peut passer d'un groupe linguistique à un autre, ces deux types de transition pouvant d'ailleurs être en relation. Le chapitre 3 traite de la mobilité territoriale. Celle-ci peut se manifester selon plusieurs échelles spatiales : entre régions du Québec, entre le Québec et le reste du Canada, entre le Québec et le reste du monde. Bien plus que la fécondité et la mortalité, la migration est un phénomène particulièrement instable, les variations dans les conditions économiques et sociopolitiques ayant un impact souvent immédiat sur le comportement migratoire.

Mais, si la migration est un processus conjoncturel, elle est aussi un phénomène structurel, en ce sens que son impact démographique (et économique) se prolonge à long terme : la migration n'est pas seulement la délocalisation d'un individu, elle représente également le déplacement d'un certain nombre d'années à vivre et d'enfants à naître. L'analyse de cet impact régional (c'est-à-dire en termes agrégés, non en matière de comportement individuel) de la migration sur la mortalité et la fécondité nous semble un développement particulièrement important. Trop souvent, en effet, la migration a été étudiée indépendamment des autres phénomènes démographiques. Une analyse à entrées multiples (naissances et immigrations) et sorties multiples (décès et émigrations) permettra de remédier à cette lacune. Quand on sait l'importance que revêt la réponse migratoire pour certains groupes linguistiques, on peut s'attendre à ce que les résultats de cette analyse de l'impact démographique des migrations puissent être particulièrement impressionnants.

La mobilité linguistique fait l'objet du chapitre 4. Les membres d'un groupe linguistique résidant sur un territoire donné peuvent en effet changer non seulement de région de résidence, mais également de langue d'usage. Il n'existe pratiquement aucune information sur la langue d'usage des individus à deux moments dans le temps (à deux recensements successifs, par exemple). Le seul type de données sur la mobilité linguistique dont nous disposons se réfère au transfert d'une langue maternelle donnée vers une langue d'usage différente. Rares sont cependant les individus qui changent de langue d'usage plusieurs fois au cours de leur vie, de sorte que nous pouvons raisonnablement supposer que les transferts de langue maternelle à langue d'usage représentent l'essentiel des changements de langue d'usage. L'analyse de ces transferts peut donc fournir des indications importantes sur l'intensité de la mobilité linguistique et sur la force d'attraction qu'exerce chaque groupe linguistique sur les membres des autres groupes linguistiques. Le problème demeure cependant de savoir quand ont lieu ces transferts, c'est-à-dire à quel âge et à quel moment dans le temps. La réponse à cette question, cruciale pour la prévision démolinguistique, ne pourra être apportée que de façon approximative.

Les résultats de cette analyse de l'évolution récente du comportement démolinguistique des divers groupes linguistiques devraient nous permettre de dégager des hypothèses plausibles quant à l'évolution future de ce comportement. C'est à l'examen des diverses possibilités d'évolution de chacune des composantes de la dynamique démolinguistique, et aux résultats que ces diverses hypothèses impliquent en matière d'effectif et de structure des groupes linguistiques, qu'est consacrée la seconde partie de notre ouvrage.

Celle-ci débute (chapitre 5) par une analyse critique de l'éventail des évolutions les plus plausibles de chacun des quatre phénomènes démolinguistiques pertinents. Après avoir passé en revue les hypothèses les plus probables quant à l'évolution de la fécondité, de la mortalité, de la migration et de la mobilité linguistique, nous pourrons ensuite les combiner sous forme de « scénarios ». Comme il n'est évidemment pas possible de retenir toutes les combinaisons possibles d'hypothèses plausibles, sous peine d'aboutir à un nombre outrancier de scénarios, certaines hypothèses plausibles devront être sacrifiées, et certains phénomènes démolinguistiques devront être privilégiés. Étant donné leur impact sur l'évolution démolinguistique et leur signification sociopolitique, nous accorderons une place particulière aux hypothèses de fécondité et de migration internationale dans l'élaboration de ces scénarios. Le dernier chapitre présente et commente les principaux résultats auxquels conduisent les scénarios retenus. Nous analyserons d'abord les résultats en matière d'effectif de population pour chaque groupe linguistique, ce qui nous permettra de dégager l'évolution prévisible de la composition linguistique de chaque région. Étant donné le vieillissement rapide anticipé pour l'ensemble de la population québécoise, nous accorderons ensuite une attention particulière aux disparités régionales et linguistiques de ce vieillissement. Enfin, nous soumettrons nos résultats à ce que l'on pourrait appeler un « test de robustesse », en les comparant aux résultats obtenus dans d'autres études ainsi qu'aux premières données disponibles du recensement de 1991.

Une brève conclusion, dans laquelle nous tenterons de dégager les principales implications sociopolitiques de nos prévisions, clôturera notre cheminement.






Première partie

L'évolution démolinguistique récente

« Le plus difficile, c'est de prévoir le passé immédiat. »

Alec Cairncross
[traduction]





Chapitre 1

L'évolution de la composition linguistique

Puisque nous avons choisi, pour les multiples raisons avancées précédemment, d'effectuer nos prévisions démolinguistiques selon la langue d'usage plutôt que la langue maternelle, c'est à l'évolution de la composition linguistique selon la langue d'usage qu'est consacré ce chapitre. Au-delà de l'effectif francophone, anglophone et allophone au Québec et dans chacune de ses régions, il importe cependant d'examiner également la structure par âge de cet effectif; cette structure, telle qu'elle est héritée du comportement démolinguistique passé de la population, détermine en effet largement l'évolution future de chacun des groupes linguistiques. En outre, à cause du rôle important que peuvent jouer les transferts linguistiques dans cette évolution, nous tenterons également de caractériser la structure de la population en matière de connaissance du français et de l'anglais; ce bilinguisme est souvent, en effet, une étape de transition vers un éventuel transfert.

Évolution de l'effectif et de la composition linguistique dans chaque région, évolution de la structure par âge, et importance du bilinguisme, telles sont les trois étapes de ce chapitre. Avant de les aborder, il importe cependant d'évaluer les données dont nous disposons.

1.1 Analyse critique des données

Les questions posées aux recensements n'ont longtemps porté que sur la langue maternelle, définie comme étant la première langue apprise et encore comprise, ainsi que sur la connaissance du français et de l'anglais, définie comme l'aptitude d'une personne à soutenir une conversation dans l'une ou l'autre de ces langues. Ce n'est que depuis 1971 que le questionnaire du recensement comporte une question sur la langue d'usage, c'est-à-dire la langue la plus fréquemment parlée à la maison. La question n'ayant pas été posée au recensement de 1976, nous ne disposons de données selon la langue d'usage que pour trois années censitaires: 1971, 1981 et 1986.

Contrairement à la question sur la langue maternelle, celle sur la langue d'usage n'est cependant posée qu'à un échantillon (d'un tiers en 1971, de 20 % en 1981 et 1986) de ménages choisis pour remplir un questionnaire plus élaboré. Cet échantillon ne porte que sur la population dite « non institutionnelle », c'est-à-dire que sont exclues les personnes (autres que les membres du personnel et leur famille) qui vivent dans les logements collectifs tels que les foyers pour personnes âgées, les hôpitaux et les établissements de correction; cette population institutionnelle s'élevait à 78 000 personnes en 1986, soit 1,2 % de la population du Québec. Il est évident que les résultats obtenus à partir d'échantillons dont la représentativité varie d'un recensement à l'autre n'ont pas la même valeur que ceux qui sont obtenus à partir de l'ensemble de la population et ne sont pas nécessairement comparables dans le temps, surtout lorsque le découpage territorial est fin et le nombre de cas, restreint.

Outre les problèmes d'échantillonnage, les erreurs de couverture (sousdénombrement et surdénombrement, mesurés au moyen d'une enquête de contre-vérification des dossiers) sont un autre élément influençant la qualité des données censitaires. Le phénomène du sous-dénombrement est nettement plus fréquent que celui du surdénombrement, et il est d'autant moins négligeable qu'il varie fortement d'un recensement à l'autre: le taux de sousdénombrement de la population québécoise était de 2,1 % au recensement de 1971 et de 1,9 % à celui de 1981, mais il était estimé à 3,1 % en 1986. En outre, les données sur le taux de sous-dénombrement selon la langue maternelle permettent de supposer qu'il y a également des différences significatives dans le taux de sous-dénombrement des divers groupes linguistiques : en 1981, les groupes de langue maternelle anglaise et autre avaient chacun un taux de sous-dénombrement d'environ 2,7 %, alors que le taux du groupe français était estimé à 1,7 %.

Indépendamment des difficultés d'échantillonnage et de couverture se posent des problèmes liés à la formulation de la question et aux concepts auxquels il est fait référence. Le libellé de la question sur la langue d'usage n'a pas tellement varié depuis 1971, et il est donc peu probable que la comparabilité temporelle des résultats soit influencée par ce facteur. Aux recensements de 1981 et 1986, la question était d'ailleurs identique : « Quelle langue parlez-vous vous-même habituellement à la maison ? (Si vous en parlez plus d'une, laquelle parlez-vous le plus souvent?) ». Le problème que peut poser la question sur la langue d'usage ne réside donc pas dans le fait que sa formulation ait varié dans le temps, mais dans le cadre restreint auquel il est fait référence : la langue parlée « à la maison » n'est pas nécessairement la langue la plus importante utilisée par un individu.

La langue utilisée au travail ou la langue parlée avec les amis peut être au moins aussi significative que celle parlée à la maison (Veltman, 1985). D'ailleurs, pour un nombre non négligeable de personnes, celles qui vivent seules, il n'y a en fait pas de « langue parlée à la maison »; dans ce cas, Statistique Canada adopte une définition beaucoup plus large, en indiquant qu'il faut interpréter la langue d'usage comme celle utilisée « le plus souvent dans la vie de tous les jours » (Statistique Canada, 1972, p. 17) ou encore celle dans laquelle on est « le plus à l'aise » (Statistique Canada, 1989).

Il n'est sans doute pas sans intérêt de rappeler à cet égard que c'est à la suite d'une suggestion de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme qu'a été introduite (pour la première fois dans le recensement de 1971) une question sur la langue d'usage. Or, cette suggestion portait sur un cadre plus large que celui qui a été finalement retenu : « Cette question complémentaire porterait précisément sur la langue principale de chaque Canadien. Elle permettrait d'apprendre quelle langue il parle le plus, et de façon habituelle, à la maison et au travail. » (Commission..., 1967, p. 18.)

Statistique Canada a finalement décidé de privilégier le milieu familial comme cadre de référence, ce qui peut se justifier dans la mesure où l'on s'intéresse aux relations entre la langue maternelle et la langue d'usage. Si c'est effectivement dans la famille que les enfants apprennent normalement leur langue maternelle, le lien est pertinent. On peut cependant se demander si la langue de l'école n'est pas, dans la majorité des cas, la langue maternelle « encore comprise » au moment du recensement (car telle est la définition censitaire de la langue maternelle).

Le souci de bien cerner le domaine auquel il est fait référence lorsqu'on parle de langue d'usage est sans doute le plus manifeste dans le cas du recensement suisse. Celui-ci ne pose pas de question sur la langue maternelle, mais pose trois questions sur la langue d'usage. De façon très significative, la première de ces trois questions est : « Quelle est la langue dans laquelle vous pensez et que vous savez le mieux ? », et une seule réponse est admise à cette question. Ensuite, seulement, on demande dans quelle langue la personne recensée parle « habituellement à la maison avec (ses) proches », et, enfin, dans quelle langue elle parle habituellement à l'école ou au travail; pour ces deux questions, il est explicitement signalé sur le questionnaire que plusieurs réponses sont possibles.

Au-delà des critiques qui viennent d'être évoquées (problèmes de couverture et d'échantillonnage, problèmes de définition), des éléments précis liés au processus de collecte et de traitement peuvent également toucher la qualité et la comparabilité des données utilisées dans cette étude.

Depuis 1971, les formulaires du recensement ne sont plus remplis par des recenseurs, mais bien par les personnes recensées elles-mêmes. Cet autodénombrement risque évidemment de multiplier les cas de non-réponse (la personne recensée ne répond pas à la question sur la langue), de réponses multiples (la personne recensée indique plusieurs langues alors qu'elle n'est supposée avoir qu'une seule langue maternelle et qu'une seule langue d'usage la plus fréquente) et de réponses erronées.

On dispose de peu d'information sur l'importance des non-réponses à la question sur la langue d'usage au Québec. La fréquence de celles-ci semble cependant réduite : Statistique Canada a estimé qu'au recensement de 1981, les non-réponses représentaient 0,7 % de l'ensemble des réponses à cette question; près de la moitié de ces non-réponses concernait la population âgée de 0 à 14 ans, ce qui illustre bien que le phénomène est lié en grande partie à l'interprétation qui est faite de la question. Alors qu'en 1971 Statistique Canada avait réparti les non-réponses selon une méthode complexe correspondant approximativement à une répartition au prorata (Lachapelle, 1977), en 1981 et 1986 les cas de non-réponse ont été imputés sur la base d'un « dossier donneur » présentant des caractéristiques familiales similaires du recensement (par exemple, sur la langue maternelle) et, vu leur nombre relativement réduit, ils ne devraient pas influencer les résultats de façon significative.

Le problème des réponses multiples est beaucoup plus important, à la fois parce que la fréquence est plus élevée et varie fortement d'un recensement à l'autre et d'une région à l'autre, et à cause de l'interprétation que l'on peut donner à ce type de réponse. Aucune information n'est disponible en ce qui concerne le pourcentage de réponses multiples à la question sur la langue d'usage au Québec en 1971, mais pour le recensement de 1981, ce pourcentage s'est élevé à 2,0 % (3,2 % dans la région métropolitaine de Montréal), et à 4,3 % en 1986 (6,9 % dans la région de Montréal).

Statistique Canada a considéré, du moins jusqu'en 1986, que ces réponses multiples devaient être traitées comme des erreurs, les personnes recensées étant tenues d'indiquer une seule réponse aux questions portant sur les variables linguistiques. Il est effectivement possible qu'une partie de ces réponses proviennent d'erreurs dans l'interprétation de la question de la part des personnes visées, mais il serait discutable de considérer l'ensemble des cas de réponses multiples comme des erreurs. Ces cas reflètent sans doute souvent des situations complexes et transitoires en matière de mobilité linguistique, situations qui s'accommodent mal de la contrainte de la réponse unique (voir à cet égard Albert et Harrison, 1984; Castonguay, 1985; Henripin, 1985).

La fréquence des réponses multiples varie fortement selon l'âge et selon la région, ainsi que le montrent respectivement les tableaux 1.1 et 1.2. En 1981, le pourcentage de déclarations de langues d'usage multiples parmi la population âgée de 55 ans et plus était près du double de celui des 0-14 ans, et une relation positive entre l'âge et le pourcentage de langues multiples apparaissait clairement. En 1986, les pourcentages sont deux fois plus élevés que ceux de 1981, mais la relation avec l'âge est moins évidente et les différences d'un âge à l'autre sont proportionnellement moindres; pour la population âgée de 45 ans et plus, les pourcentages (aux alentours de 5 %) sont particulièrement élevés. Cette plus ou moins forte relation avec l'âge pourrait confirmer l'hypothèse selon laquelle les cas de réponses multiples reflètent des situations de transition vers un transfert linguistique, mais, en même temps, il faut tenir compte du fait qu'un âge plus avancé implique aussi une durée plus longue d'exposition au « risque » d'acquérir une seconde langue d'usage.






Tableau 1.1 PROPORTION (EN POURCENTAGE) DE DÉCLARATIONS DE LANGUES MULTIPLES (EN POURCENTAGE SELON LE GROUPE D'ÂGE, QUÉBEC, 1981 ET 1986





Tableau 1.2 PROPORTION (EN POURCENTAGE) DE DÉCLARATIONS DE LANGUES MULTIPLES SELON LA RÉGION, 1986





Les variations régionales dans le pourcentage de réponses multiples sont encore plus importantes que les variations selon l'âge. Grâce à une compilation spéciale du recensement de 1986, nous disposons de données détaillées pour cette dernière année. Le tableau 1.2 montre que la fréquence des langues multiples est relativement faible en Gaspésie et dans la région de l'intérieur, mais que, par contre, elle est élevée dans la région de Montréal et dans l'Outaouais; à Montréal-Îles, le pourcentage de déclarations de langues d'usage multiples dépasse même 8 %. À des niveaux aussi élevés, il est évident que le processus de répartition de ces langues multiples entre langues uniques peut avoir un impact significatif sur le pourcentage total (après répartition) d'un groupe linguistique.

Pour illustrer ce dernier point, nous présentons également dans le tableau 1.2 le pourcentage de déclarations « français et anglais » et le pourcentage de déclarations multiples où apparaît le français (c'est-à-dire le total des pourcentages de déclarations français-anglais, français-autre et français-anglais-autre). On peut ainsi voir que le pourcentage de francophones dans certaines régions risque d'être, de façon significative, influencé par la part de ces déclarations multiples qui sera attribuée au français.

Nous connaissons, pour l'ensemble du Québec, la règle de répartition des déclarations multiples appliquée au recensement de 1981 : les déclarations français-anglais ont été réparties pour moitié à chacune de ces deux langues; les déclarations français-autre respectivement pour 42 % et 58 %; les déclarations anglais-autre respectivement pour 38 % et 62 %, et les déclarations français-anglais-autre respectivement pour 25 %,25 % et 50 % (Albert, 1989, p. 10). Il importe cependant de souligner que ces pourcentages sont le résultat « ex post », pour la population totale du Québec, de l'ensemble des imputations réalisées. Chacune des imputations individuelles n'obéit pas à ces pourcentages : la répartition peut varier selon le sexe, le groupe d'âge, la région de résidence, etc.

Pour pouvoir comparer les chiffres de 1986, pour lesquels aucune répartition n'a été effectuée (sauf pour la population totale du Québec), à ceux de 1981, nous ne pouvons que tenter nous-même d'imputer (pour chaque groupe d'âge et région) les diverses catégories de déclarations multiples. Cette opération est d'ailleurs nécessaire non seulement à des fins de comparaison avec les recensements antérieurs, mais également dans le cadre du processus de prévision. Il serait en effet très discutable, et peu significatif, de faire des prévisions démolinguistiques pour chacune des trois langues uniques et pour chacune des catégories de langues multiples.

Pour distribuer entre les trois groupes linguistiques (francophones, anglophones et allophones) les déclarations de langues d'usage multiples issues du recensement de 1986, nous avons utilisé un algorithme de répartition qui procède par itération. Dans une première étape, le nombre de déclarations d'une catégorie donnée de déclarations multiples a été, pour chaque groupe quinquennal d'âge et chaque région, réparti selon les pourcentages mentionnés précédemment. Comme ces pourcentages ne sont valables qu'a posteriori, et pour l'ensemble de la population du Québec seulement, il est normal que, après totalisation sur tous les groupes linguistiques, on ne retrouve pas l'effectif régional dans chaque groupe d'âge, ni, après totalisation sur tous les âges et toutes les régions, l'effectif total selon le groupe linguistique pour l'ensemble du Québec, tels qu'ils ont été obtenus par Statistique Canada (1988, p. 25). Ces deux types d'effectif représentent en fait les contraintes que notre processus de répartition doit respecter. Une seconde itération permet de redistribuer la différence entre ces groupes d'effectif et les résultats de la première itération, mais là encore, rien ne garantit le respect de toutes les contraintes. Par itérations successives, on parvient finalement à estimer les effectifs selon le groupe d'âge, la région et le groupe linguistique qui satisfont à toutes les données connues.

Les non-réponses et les déclarations de langues multiples ne constituent pas les seuls problèmes de déclaration. D'autres erreurs, moins visibles, influencent sûrement les réponses uniques, pour des raisons variées telles qu'une mauvaise compréhension de la question ou la tendance d'un individu ou d'un groupe à y répondre, par intérêt, dans un sens différent de celui demandé. Le nombre ainsi que le sens de ces déclarations erronées varient sans doute selon le contexte politique et linguistique. Il est cependant peu probable, du moins pour les derniers recensements, que l'impact de ces déclarations erronées sur la composition linguistique de la population ait été significatif. Par contre, en ce qui concerne la question relative à la connaissance des langues officielles, question qui nous permet d'évaluer l'importance du bilinguisme français-anglais, plusieurs ont émis l'hypothèse que la proportion de personnes bilingues observée parmi les Québécois du groupe anglais serait surestimée (à cet égard, voir, par exemple, Lamy, 1977, et Paillé, 1986, p. 3740).

Le souci de Statistique Canada d'assurer la confidentialité des résultats peut également influencer la signification de certaines données. Le processus d'arrondissement aléatoire utilisé pour garantir cette confidentialité peut avoir un certain impact lorsque le nombre de personnes visées est peu élevé (par exemple, lorsqu'il s'agit de certaines caractéristiques relatives aux groupes anglophones et allophones de certaines régions).

Au total, plusieurs facteurs viennent donc mettre en cause la qualité des données de nature linguistique recueillies au moment du recensement et la comparabilité de ces données dans le temps. Si l'impact de certains d'entre eux est sans doute marginal, il n'en va pas de même pour tous. Le sousdénombrement et les déclarations de langues d'usage multiples constituent deux difficultés non négligeables. Malheureusement, même si l'on dispose d'une certaine information générale sur l'importance de ces deux phénomènes, très peu est connu quant à la fréquence avec laquelle ils peuvent se manifester à l'intérieur de chacun des sous-groupes de population qui, dans le cadre d'une prévision démolinguistique régionale, sont cruciaux, à savoir le groupe linguistique, l'âge et la région (simultanément). Il serait donc pour le moins téméraire de tenter de corriger nos données de base pour le sousdénombrement, tout comme il nous faudra accepter que la répartition des déclarations de langues d'usage multiples puisse être une source possible d'erreur.

Dans cette analyse critique des données à notre disposition, il ne faut cependant pas oublier l'objectif premier de notre démarche, à savoir l'élaboration d'hypothèses sur le comportement démolinguistique futur de la population québécoise, et l'obtention de prévisions crédibles quant à l'évolution de l'effectif de chaque groupe linguistique. Un sens critique aigu sera indispensable lors de l'analyse de l'évolution du comportement passé et de l'interprétation des résultats de nos projections pour le futur. Il est fort douteux cependant que les tendances fondamentales qui se dégageront de cette analyse et de cette prévision puissent, de façon significative, être biaisées par les imperfections inévitables des données dont nous disposons.

1.2 La composition selon la langue d'usage

Le tableau 1.3 présente, pour l'ensemble du Québec découpé en huit régions (dont trois forment l'« ensemble de Montréal ») ainsi que pour le reste du Canada, l'évolution entre 1971 et 1986 de la population ventilée selon la langue d'usage. L'examen des chiffres produits dans ce tableau permet de dégager une tendance générale au renforcement du groupe francophone sur tout le territoire québécois, sauf à Montréal; cette tendance s'est cependant fortement ralentie en fin de période.

Alors qu'entre 1971 et 1981 le pourcentage de francophones au Québec avait augmenté de façon significative (de 80,8 % à 82,5 %), cette hausse est devenue marginale (de 82,5 % à 82,8 %) entre 1981 et 1986. Pendant la même période, le pourcentage d'allophones a également augmenté (de 4,5 % en 1971 à 4,9 % en 1986). Cette « francisation » croissante du Québec, jointe à l'augmentation de la part des allophones, implique évidemment une « désanglicisation » relativement rapide : le pourcentage des anglophones est passé de 14,7 % en 1971 à 12,3 % en 1986, avec cependant un ralentissement du déclin au cours du dernier lustre. On notera que, dans le reste du Canada, la tendance est exactement opposée : une anglicisation croissante y va de pair avec une baisse relativement rapide du pourcentage aussi bien de francophones que d'allophones.






Tableau 1.3 COMPOSITION DE LA POPULATION SELON LA LANGUE D'USAGE ET LA RÉGION, 1971, 1981 ET 1986





La francisation du Québec s'est manifestée dans toutes les régions, sauf dans les îles de Montréal et Jésus (et dans la macrorégion de l'« intérieur », centrée sur la région de Québec, où il y a eu stagnation). Les francophones représentaient en 1986 un peu moins de 63 % de la population des îles de Montréal et Jésus, où les anglophones étaient un peu moins du quart et les allophones, près de 13 %. Si l'on regroupe les îles de Montréal et Jésus avec le « reste de la région métropolitaine élargie de Montréal », on obtient, toujours pour 1986, un pourcentage de francophones égal à 70,8 %, alors que ce pourcentage s'élève à 69,5 % pour la région métropolitaine au sens strict; la différence s'explique par le fait que, contrainte de travailler par regroupement de divisions de recensement, notre région métropolitaine est un peu plus grande (de 5 % en termes de population), et que la population résidant à la périphérie de la région est nettement plus francophone que celle résidant au centre. En dehors de la région de Montréal, le pourcentage de francophones varie entre 79 % (dans l'Outaouais) et 97 % (dans la région de l'intérieur).

La part des anglophones dans la population totale de chaque région varie considérablement : cette part est marginale (entre 2 % et 4 %) dans les régions de l'intérieur, de la Gaspésie et du Nord, mais s'élève à près de 19 % dans l'Outaouais et à plus de 24 % dans l'ensemble formé par les îles de Montréal et Jésus. Quant aux allophones, ils ne représentent une part importante de la population que dans les îles de Montréal et Jésus, où leur pourcentage s'élevait en 1986 à près de 13 % (contre 10,5 % en 1971). La seconde région où ce groupe est le plus représenté est la région Nord, où cependant à peine 3 % de la population est allophone (rappelons que, selon notre découpage territorial, cette région s'étend de l'Abitibi-Témiscamingue à Charlevoix). Ailleurs, les allophones représentent seulement entre 0 % (Gaspésie) et 2 % (reste de la région métropolitaine de Montréal et Outaouais).

Plutôt que de considérer la structure linguistique de chaque région, on peut également examiner la structure régionale de chaque groupe linguistique, c'est-à-dire en quelque sorte la façon dont ces groupes se répartissent sur le territoire québécois. Le tableau 1.4 présente, pour chacun des trois groupes linguistiques, la part de chaque région dans le total de l'effectif québécois de ce groupe. Les chiffres de ce tableau montrent à quel point la population allophone est concentrée, puisque 88 % de cette population résident dans la région métropolitaine de Montréal (81 % sur les îles de Montréal et Jésus), et que plus de la moitié des 12 % restant se retrouvent dans une seule région, le Nord; il s'agit d'ailleurs là de deux populations allophones très dissemblables.

La population anglophone est également, au plan régional, très concentrée, mais moins que la population allophone. Plus des trois quarts des anglophones du Québec résident dans la région métropolitaine de Montréal, chacune des autres régions accueillant entre le dixième et le quart des anglophones établis en dehors de celle-ci.






Tableau 1.4 RÉPARTITION RÉGIONALE (EN POURCENTAGE) DE LA POPULATION DE CHAQUE GROUPE LINGUISTIQUE, ÉVOLUTION 1971-I986





Si la région métropolitaine de Montréal concentre donc près des neuf dixièmes de la population allophone du Québec, et plus des trois quarts de la population anglophone, elle n'accueille par contre que 40 % de la population francophone. Le contraste est encore plus manifeste si l'on ne considère que les îles de Montréal et Jésus : celles-ci reçoivent 81 % des allophones, 62 % des anglophones, mais moins de 24 % des francophones du Québec.

Alors que les allophones non montréalais (en dehors de la région métropolitaine de Montréal) se trouvaient pour la plupart dans le Nord, et les anglophones non montréalais, surtout dans l'Outaouais et les Cantons de l'Est, les francophones non montréalais résident pour la plupart dans la vaste région de l'intérieur (qui, à elle seule, accueille 340 000 francophones de plus que les îles de Montréal et Jésus) et dans la non moins vaste région Nord; ces deux régions ont autant de francophones que la région métropolitaine de Montréal.

En matière d'évolution, la tendance spatiale la plus nette est la diminution du poids relatif de la région métropolitaine de Montréal, surtout des îles de Montréal et Jésus. Cette tendance est cependant limitée apparemment à la décennie 1970 (on parlait alors de « contre-urbanisation » et de désurbanisation), car entre 1981 et 1986, il semble il y avoir eu une certaine stabilisation. Ce déclin du poids relatif de Montréal au cours des années 1970 a été sensible dans une mesure relativement égale dans chacun des groupes linguistiques.

Au total, on peut donc résumer l'évolution de la composition linguistique (langue d'usage) du Québec en soulignant que la francisation rapide observée au cours des années 1970 a fait place, entre 1981 et 1986, à un très net ralentissement de la croissance du pourcentage de francophones, et que cette francisation s'est faite uniquement au détriment des anglophones, les allophones connaissant une augmentation régulière de leur part. Cette francisation du Québec a été accompagnée du déclin significatif du poids démographique de la région métropolitaine de Montréal, déclin qui n'a cependant pas empêché qu'en 1986, la grande majorité des allophones (près des neuf dixièmes) et des anglophones (plus des trois quarts) résidaient dans cette région, où, par contre, ne se trouvaient que 40 % des francophones du Québec.

1.3 La structure par âge

En ce qui concerne les variables à retenir dans le cadre d'une prévision démolinguistique pour le Québec et ses régions, nous avions deux décisions importantes à prendre : fallait-il effectuer des prévisions selon la langue maternelle ou la langue d'usage et combien de groupes linguistiques devions-nous considérer? et jusqu'où fallait-il désagréger selon l'âge et le sexe? Nous avons déjà justifié pourquoi nous avons choisi de faire des prévisions selon la langue d'usage, pour trois groupes. Il nous faut maintenant examiner jusqu'où il faut aller dans les prévisions selon l'âge et le sexe.

Il est évident que l'âge est une catégorie fondamentale dans toute prévision. Le comportement démolinguistique d'une population est étroitement lié à l'âge des individus qui font partie de cette population, et l'avenir démographique de toute population est, dans une large mesure, déterminé par sa structure par âge actuelle. Considérer des grands groupes d'âge n'est guère significatif, ni pour l'analyse du comportement, ni pour la prévision. Par ailleurs, adopter une désagrégation très fine (par exemple, par année d'âge), si elle peut être intéressante dans le cadre de l'analyse du comportement de fécondité et de mortalité, entraîne très rapidement des problèmes de signification statistique dès qu'on introduit les catégories linguistiques et régionales, indispensables dans notre cas.

Nous avons donc opté pour une désagrégation en groupes quinquennaux d'âge, suivant en cela la procédure adoptée par la plupart des auteurs. Utiliser des groupes quinquennaux d'âge présente d'ailleurs le très important avantage d'assurer la cohérence avec la projection des effectifs par bond de cinq ans, puisque l'effectif d'un groupe quinquennal d'âge donné se retrouve alors automatiquement dans le groupe quinquennal suivant. Nous avons donc effectué notre analyse du passé et nos prévisions avec 17 groupes quinquennaux d'âge (de 0-4 ans à 80-84 ans) et un dernier groupe « ouvert » (comprenant l'ensemble des personnes âgées de 85 ans et plus), soit un total de 18 groupes d'âge (soulignons qu'il s'agit toujours d'âge révolu). Le fait d'avoir un dernier groupe ouvert peut évidemment poser quelques problèmes d'interprétation; comme ce groupe est, en tout état de cause, peu nombreux et qu'il n'est guère significatif en matière de fécondité, migration et mobilité linguistique, l'impact de ce facteur sur les résultats des prévisions ne peut qu'être négligeable.

Avec 18 groupes d'âge, huit régions et trois groupes linguistiques, nous risquons de nous retrouver rapidement avec des petits effectifs non significatifs au plan statistique. Ce danger est surtout élevé lorsqu'il s'agit de la migration, et dans le cas de groupes linguistiques dont l'effectif total est déjà peu élevé.

Par exemple, désagréger en 18 groupes d'âge et huit régions, soit en 144 sous-groupes, les 315 000 allophones recensés en 1986 au Québec implique qu'en moyenne, chaque sous-groupe comprendrait à peine 2 000 personnes; comme 80 % de ces allophones sont concentrés dans une région (Montréal), en réalité cela signifie que, dans plusieurs régions, chaque sous-groupe n'aura en moyenne que quelques centaines de personnes. Étudier le comportement démolinguistique de ces petits groupes d'effectif et, surtout, chercher à dégager de l'évolution (nécessairement erratique, vu les petits nombres) de ce comportement des tendances à considérer dans la prévision deviennent hautement problématiques. Il en va de même pour la migration qui, si l'on veut obtenir des prévisions régionales cohérentes entre elles, doit nécessairement être analysée et prévue en considérant à la fois la région d'origine et la région de destination. La prise en compte de la migration implique donc, au total, 1 152 sous-groupes (18 groupes d'âge, multipliés par 64 paires origine-destination). Dans ce cas, la probabilité d'avoir pour certains groupes d'âge et pour certaines paires origine-destination des chiffres (et donc des évolutions) non significatifs est encore plus grande.

Ce souci de ne pas nous trouver trop souvent avec un effectif — et donc un taux, une évolution et une prévision — qui, au plan statistique, n'est pas significatif nous a amenés à négliger la désagrégation de la population selon le sexe.

Une telle omission se justifie cependant pour des raisons autres que celles liées aux problèmes des petits effectifs. À l'exception de la mortalité, pour laquelle le sexe est évidemment une variable fondamentale, les autres phénomènes démographiques peuvent être valablement traités en faisant abstraction de la variable sexe. Étant donné que le rapport de masculinité (l'effectif masculin rapporté à l'effectif féminin) est presque toujours très proche de l'unité (sauf précisément aux âges avancés où la mortalité est importante), l'indice de reproduction (où le nombre de naissances est rapporté à la population totale) est, à toutes fins utiles, la moitié de l'indice de fécondité (où le nombre de naissances est rapporté à la seule population féminine). De même, la documentation sur la migration a amplement démontré que, sauf en des circonstances exceptionnelles, le comportement de la population masculine est très proche de celui de la population féminine. Cela est moins vrai en ce qui concerne la mobilité linguistique, mais la manière dont nous introduirons celle-ci dans la procédure de prévision éliminera, comme nous le verrons dans le chapitre 5, une grande partie des limitations dues à l'absence de distinction entre le comportement linguistique des deux groupes.

Ne pas distinguer la population féminine de la population masculine dans une prévision démographique ne porte à conséquence que si la période de projection est très longue. En effet, à court et moyen termes (une ou deux générations), la structure selon le sexe d'une population ne se modifie guère et, dans ce cas, appliquer des taux « moyens » (moyenne pondérée des taux féminins et des taux masculins) à une population totale (les sexes confondus) donne des résultats très proches de ceux que l'on obtiendrait en travaillant séparément sur les deux populations.

Ces divers arguments nous ont donc conduits à négliger la distinction selon le sexe et à nous limiter à la distinction basée sur l'âge. Le tableau 1.5 présente, pour chacune des régions et pour chacun des groupes linguistiques, les principaux indicateurs de la structure par âge, telle qu'elle a pu être observée à partir des résultats du recensement de 1986.






Tableau 1.5 STRUCTURE PAR ÂGE, ÂGE MOYEN ET INDICE DE VIEILLISSEMENT DE LA POPULATION DES GROUPES LINGUISTIQUES (LANGUE D'USAGE, SELON LA RÉGION, 1986)





L'âge moyen varie fortement d'une région et d'un groupe linguistique à l'autre. Dans l'ensemble du Québec, les francophones ont en moyenne trois ans de moins que leurs compatriotes anglophones et allophones (33,6 ans contre 36,6), mais dans certaines régions, l'écart entre l'âge moyen des divers groupes linguistiques peut être beaucoup plus élevé (dans la région « périphérie » de Montréal, il est de neuf ans entre le groupe francophone et le groupe allophone, mais déjà ici se pose la question des petits effectifs, allophones en l'occurrence).

Certains groupes et certaines régions ont des populations dont l'âge moyen est assez élevé. C'est le cas des îles de Montréal et Jésus, où les trois groupes présentent chacun des âges moyens élevés, mais avec peu de différences entre les groupes. C'est aussi dans cette région que les francophones ont, et de loin, l'âge moyen le plus élevé, alors que c'est dans le reste de la région métropolitaine de Montréal que l'âge moyen des francophones est le plus bas (si l'on excepte les francophones du Nord); ce phénomène est sans doute lié au processus de suburbanisation, qui est essentiellement le fait de ménages jeunes avec enfants quittant les centres urbains à forte densité d'occupation du sol.

La population anglophone qui réside en dehors des îles de Montréal et Jésus a souvent un âge moyen élevé : avec une moyenne d'âge aux alentours de 39 ans, les anglophones de la périphérie de Montréal, des Cantons de l'Est et de l'intérieur constituent des communautés particulièrement vieilles. Seuls les allophones de la périphérie et des Cantons de l'Est ont un âge moyen supérieur, mais ici, à nouveau, il faut prendre garde aux petits effectifs.

La région Nord est de loin la plus jeune, du moins pour ce qui est de l'âge moyen. Avec une moyenne d'âge de 25 ans, la population allophone de cette région est nettement la communauté régionale et linguistique la plus jeune parmi les 24 considérées ici. Il est clair, une fois de plus, qu'il s'agit ici d'une population allophone très différente de celle qui réside à Montréal. On remarquera que les populations francophones et anglophones du Nord sont également relativement jeunes. Après le Nord, c'est l'Outaouais qui a la population la plus jeune, surtout parmi les francophones et les allophones; le rôle de l'immigration en provenance du reste du Canada qui, dans ce cas, est en fait le résultat de la suburbanisation d'Ottawa, ne doit pas être négligé à cet égard. On remarquera, enfin, que la Gaspésie n'a pas une population particulièrement jeune (sauf pour les très rares allophones qui y résident); comme on le verra, cela s'explique essentiellement par l'émigration (qui concerne surtout les jeunes), dont l'ampleur est toujours considérable, ainsi que par la faible fécondité qui a quasiment rejoint le niveau observé dans l'ensemble du pays.

L'âge moyen n'est cependant pas nécessairement l'indicateur le plus significatif de la structure par âge d'une population, car des structures très différentes peuvent produire la même moyenne d'âge. Il peut donc être intéressant d'examiner la part de l'effectif de chaque âge dans la population totale; pour des raisons de brièveté, nous nous limiterons à une répartition entre trois grands groupes d'âge, que l'on peut considérer comme significatifs en termes démographiques aussi bien qu'en termes socio-économiques: les 0-19 ans, les 20-64 ans et les 65 ans et plus.

Si l'on évalue le niveau de « vieillissement » d'une population sur la base du pourcentage de personnes âgées (en l'occurrence de 65 ans et plus), on peut conclure que, tout comme pour l'âge moyen, ce sont les populations anglophones et allophones qui sont les plus âgées : pour l'ensemble du Québec, ces deux groupes ont entre 11 % et 13 % de leur population qui est âgée de 65 ans et plus, alors que pour le groupe francophone, ce pourcentage est inférieur à 9 %. Nous sommes encore loin des pourcentages de personnes âgées observés dans certaines populations européennes, où leur part est souvent proche de 20 %.

Dans certaines régions et pour certains groupes linguistiques, le pourcentage de personnes âgées est particulièrement important : plus de 14 % des anglophones de l'intérieur et de la Gaspésie ont 65 ans et plus, et ce pourcentage monte à plus de 16 % à la périphérie de Montréal, et même à 19 % dans les Cantons de l'Est; c'est dans le reste de la région métropolitaine de Montréal que la part des personnes âgées dans la population anglophone est la plus faible. Les personnes âgées représentent une faible part de la population allophone, sauf sur les îles de Montréal et Jésus (où se trouvent la plupart d'entre elles), en périphérie de la région montréalaise et dans les Cantons de l'Est. En ce qui concerne la population âgée francophone, dans la plupart des régions sa part est relativement proche de celle observée au plan national (aux alentours de 9 %), sauf dans le Nord et l'Outaouais où elle est nettement plus faible (moins de 7 %).

En général, les groupes linguistiques et les régions où la part des gens âgés est relativement élevée (faible) sont aussi ceux où la part des jeunes est relativement faible (élevée). Pour l'ensemble du Québec, de 25 % (chez les anglophones) à un peu plus de 28 % (chez les francophones) de la population est âgée de moins de 20 ans. Il y a cependant de fortes variations régionales. Le pourcentage le plus élevé de jeunes se trouve parmi la population allophone du Nord (plus de la moitié de ce groupe y a moins de 20 ans). À l'autre extrême, le groupe linguistico-régional au sein duquel les jeunes sont relativement les moins nombreux sont les francophones des îles de Montréal et Jésus et les anglophones de l'intérieur (moins de 23 % dans les deux cas); nous n'avons pas tenu compte ici du pourcentage relatif aux allophones de la périphérie montréalaise, à cause du faible effectif de ce groupe.

Puisqu'une part élevée (faible) des personnes âgées (65 ans et plus) s'accompagne d'une part faible (élevée) des jeunes (0-19 ans), il n'est guère surprenant d'observer que la part des 20-64 ans varie relativement peu entre groupes linguistiques et entre régions. Pour l'ensemble du Québec, cette part varie entre 62,0 % pour les anglophones et allophones, et 62,8 % pour les francophones. La plupart des régions ne s'écartent pas très fortement de ces pourcentages, sauf la Gaspésie qui, pour chacun des trois groupes linguistiques, a un pourcentage de 20-64 ans nettement moindre. C'est parmi les allophones de la région Nord que ce pourcentage est le plus faible (moins de 45 %), essentiellement à cause du nombre relativement élevé de jeunes, et c'est parmi les francophones des îles de Montréal et Jésus qu'il est le plus élevé (un peu moins de 67 %), cette fois à cause surtout de la faible part des jeunes.

Si l'on interprétait les pourcentages de ces trois grands groupes d'âge en termes de rapports entre les « actifs » (les 20-64 ans) et les « inactifs » (les 0-19 ans et les 65 ans et plus), on pourrait conclure (de façon très approximative, car, bien sûr, les jeunes et les gens âgés ne sont pas tous inactifs, comme les personnes de 20-64 ans ne participent pas toutes à la création du produit national) que, du moins en règle générale, chacune des régions et chacun des groupes linguistiques dans chaque région ont un rapport entre actifs et inactifs relativement semblable (sous réserve du fait que la « charge » des inactifs âgés est normalement beaucoup plus lourde que celle des inactifs jeunes).

Plutôt que d'examiner l'âge moyen de chaque groupe linguistique, ou la part de chaque groupe d'âge dans la population totale ou encore le rapport entre les groupes d'âge principalement actif et les groupes d'âge principalement inactif, on peut analyser le rapport entre les deux groupes d'âge inactif, plus précisément le rapport entre celui des gens âgés et celui des jeunes. Ce rapport entre l'effectif de la population de 65 ans et plus et celui de la population de moins de 20 ans est appelé l'indice de vieillissement, et représente sans doute l'indicateur le plus pertinent pour étudier le niveau et l'évolution du degré de « vieillissement » démographique d'une population.

Une population peut en effet vieillir « par le bas » de la « pyramide » des âges (déclin du pourcentage de jeunes) aussi bien que « par le haut » (croissance de la part des individus âgés). Pendant longtemps, le vieillissement des populations s'est effectué essentiellement par le bas, c'est-à-dire par la chute de la fécondité. Aujourd'hui, avec les bas niveaux de fécondité observés dans la plupart des pays les plus industrialisés, ce vieillissement se fait de plus en plus par la croissance de la proportion des personnes âgées. L'indice de vieillissement permet de tenir compte simultanément des deux processus. Plus cet indice est élevé, plus le nombre d'individus âgés est élevé par rapport au nombre de jeunes; plus il est bas, moins il y a d'individus âgés pour chaque jeune.

La dernière colonne du tableau 1.5 présente l'indice de vieillissement de chaque groupe linguistique dans chacune des régions, toujours pour l'année 1986, dernière année connue. Cet indice confirme que la population francophone du Québec est effectivement le groupe linguistique le plus jeune, avec environ une personne âgée pour trois jeunes, alors que les anglophones constituent la population la plus « vieillie », avec une personne âgée pour deux jeunes. L'indice des allophones se situe à peu près à mi-chemin entre les deux.

Il est intéressant de comparer le niveau de cet indice en 1986 avec celui observé lors de recensements précédents. Lorsqu'on compare l'indice de vieillissement de 1986 avec celui de 1981, on observe une très rapide augmentation de l'indice chez les francophones (de 24 à 31) et chez les anglophones (de 39 à 50), alors que celui des allophones ne croît que légèrement (de 38 à 41). Nous ne disposons malheureusement pas des données permettant de faire le calcul pour 1971, année pour laquelle seul l'indice selon la langue maternelle est connu (Termote et Gauvreau, 1988, p. 54). En ce qui concerne le groupe francophone, dont l'effectif est très proche de celui du groupe de langue maternelle française, on peut cependant raisonnablement supposer que l'indice selon la langue maternelle française vaut également pour la langue d'usage française. On voit alors que le groupe francophone est passé d'un indice de 16 (un individu âgé pour six jeunes) en 1971 à un indice de 24 (un pour quatre) en 1981, et à un indice de 31 (un pour trois) en 1986. L'indice de vieillissement de la population francophone du Québec a donc doublé en quinze ans.

Au plan régional, nous pouvons également supposer que l'indice de vieillissement pour le groupe de langue maternelle française correspond à celui de la population de langue d'usage française, et ainsi comparer nos chiffres obtenus précédemment (Termote et Gauvreau, 1988, p. 53) pour 1981 avec ceux relatifs à 1986 tels que présentés dans le tableau 1.5. On voit alors que le vieillissement démographique a été particulièrement rapide parmi la population francophone des îles de Montréal et Jésus, où l'indice est passé de 34 à 46, soit une augmentation de 35 % en cinq ans; or, cette région était aussi celle qui en 1981 avait l'indice le plus élevé. Dans les autres régions, la croissance de l'indice a été relativement semblable (entre 26 % et 29 %), sauf dans la région Nord, où elle est du même ordre qu'à Montréal (mais cette région avait aussi en 1981 l'indice le plus bas).

Pour les groupes anglophones et allophones, aucune comparaison avec des données antérieures n'est possible, car dans ces deux cas, la différence entre l'effectif selon la langue maternelle et celui selon la langue d'usage devient importante. Il nous faut donc limiter le reste de notre discussion sur le degré de vieillissement à la comparaison entre groupes linguisticorégionaux pour la seule année 1986. Les allophones de la périphérie de Montréal et des Cantons de l'Est, ainsi que les anglophones de cette dernière région sont les groupes pour lesquels l'indice de vieillissement est le plus élevé; les anglophones de la périphérie montréalaise et de l'intérieur ont également des indices élevés. À l'autre extrémité, les trois groupes linguistiques de la région Nord ont chacun des indices très faibles (inférieurs à 20), de même que les allophones de l'Outaouais et les francophones du reste de la région métropolitaine de Montréal. Le groupe le plus jeune en termes d'indice de vieillissement est le groupe des allophones du Nord, parmi lesquels il y avait en 1986 dix jeunes pour un individu âgé, alors que le groupe dont l'indice était le plus élevé (si l'on excepte les indices relatifs aux petits effectifs) est le groupe anglophone des Cantons de l'Est, au sein duquel il y a deux individus âgés pour trois jeunes.

Au total, on peut donc conclure que, quel que soit l'indicateur adopté, le groupe francophone présente la structure par âge la plus jeune et le groupe anglophone, la structure la plus vieille; cela vaut également dans les différentes régions, sauf dans le Nord où c'est la population allophone qui est la plus jeune. Si l'on se base sur l'évolution de l'indice de vieillissement entre 1981 et 1986, l'écart relatif entre le niveau de vieillissement des groupes francophones et anglophones ne devrait pas se modifier de façon significative dans un avenir prochain, ces deux groupes vieillissant chacun très rapidement, mais au même rythme. Par contre, grâce à l'immigration internationale et à sa surfécondité relative, la population allophone connaît un vieillissement beaucoup moins rapide.

1.4 Le bilinguisme

Jusqu'à présent, les études démolinguistiques utilisant des données canadiennes adoptaient, par la force des choses, une définition très large de ce qu'était le bilinguisme : était bilingue la personne qui, au recensement, avait déclaré avoir une connaissance des deux langues officielles suffisante pour lui permettre de soutenir une conversation dans l'une et l'autre. Il s'agissait là d'.une définition particulièrement « ouverte » du phénomène, puisque ce bilinguisme, même s'il était limité aux seules langues française et anglaise, n'exigeait le respect que d'un seul critère, soit la capacité, d'ailleurs subjectivement déterminée par le répondant lui-même, de « soutenir une conversation ».

Depuis le recensement de 1986, nous disposons en fait d'une seconde définition du bilinguisme, puisqu'il est maintenant admis qu'un individu puisse avoir deux ou plusieurs langues d'usage : dans la mesure où il « parle habituellement à la maison » plus d'une langue, cet individu est évidemment bilingue. Il s'agit là en quelque sorte de la définition la plus exigeante, mais aussi la plus pertinente du bilinguisme, par opposition à celle relative à la simple « connaissance » subjective des deux langues officielles.

Dans le cadre de la préparation de projections démolinguistiques, il est bien sûr important de cerner adéquatement non seulement l'amplitude du bilinguisme, mais également sa signification. On peut en effet raisonnablement supposer qu'une personne qui est capable de soutenir une conversation dans l'une et l'autre des deux langues officielles, et a fortiori une personne qui est habituée à parler plusieurs langues à la maison, est d'autant plus susceptible d'effectuer un transfert linguistique. En ce sens, le bilinguisme au sein d'une population peut être considéré comme une étape quasiment nécessaire vers un transfert linguistique. Mais cette interprétation peut être renversée. On peut en effet considérer que le bilinguisme est aussi le résultat d'un transfert déjà effectué : après avoir effectué un transfert linguistique, un individu continuera sans doute à être capable de soutenir une conversation dans la langue qu'il n'utilise plus comme principale langue d'usage, et il peut même se trouver dans une situation où il utilise plusieurs langues d'usage à la maison, tout en privilégiant une « nouvelle » langue d'usage pour l'ensemble de ses activités (sociales, professionnelles, etc.).

Encore faudrait-il définir ce que l'on entend par transfert linguistique. Pour des raisons essentiellement de disponibilité statistique, on considère généralement dans les études démolinguistiques canadiennes et québécoises qu'il y a transfert linguistique lorsqu'un individu n'utilise plus sa langue maternelle comme langue d'usage. Il s'agit là d'une définition très restrictive et certes pas la plus appropriée à l'objectif que nous poursuivons. En effet, puisque nos projections démolinguistiques portent sur la langue d'usage, ce que nous devons prévoir, ce sont les transferts linguistiques d'une langue d'usage donnée vers une autre langue d'usage effectués au cours de chacune des périodes de prévision (quinquennales en l'occurrence).

Les données disponibles sur les transferts linguistiques portent cependant uniquement sur les transferts de langue maternelle à langue d'usage, sans que l'on sache quand ces transferts ont eu lieu; tout ce qu'on sait, c'est qu'ils ont eu lieu entre le moment de la naissance de l'individu et le moment du recensement. Il est très difficile, à partir de ce genre de données, d'estimer combien de transferts d'une langue d'usage donnée vers une autre langue d'usage ont eu lieu au cours d'une période précise. Par contre, les données sur le bilinguisme peuvent se révéler utiles à cet égard, dans la mesure où elles nous fournissent une indication du nombre de personnes susceptibles, à un moment donné, de changer de langue d'usage. C'est dans cette perspective que nous analysons, dans cette section, les données disponibles sur le bilinguisme « cognitif » (connaissance des langues officielles) et sur le bilinguisme « d'usage » (langues d'usage multiples).

Comme l'a récemment rappelé Lachapelle (1991, p. 23), on peut mettre en doute la comparabilité des données sur la connaissance des langues issues des recensements antérieurs à 1971 avec celles des recensements des deux dernières décennies. Nous nous limiterons donc aux données de la période 1971-1986.

Le bilinguisme de « connaissance » du français et de l'anglais avait beaucoup augmenté au Québec entre 1971 et 1981 (Termote et Gauvreau, 1988, p. 59-60), et il a continué à progresser plus ou moins au même rythme entre 1981 et 1986 : de 1971 à 1981, le pourcentage de « bilingues » français-anglais était passé de 27,6 % à 32,4 %, et en 1986 il a atteint 34,5 %.

En 1986, un peu plus du tiers des Québécois déclaraient donc connaître les deux langues officielles (comparativement à moins de 10 % des habitants du reste du Canada). Ce pourcentage varie cependant considérablement d'une région à l'autre, comme le démontre le tableau 1.6. Selon les chiffres présentés dans ce tableau, le pourcentage de bilingues « cognitifs » varie de 13 % en Gaspésie à 51 % sur les îles de Montréal et Jésus et 54 % dans l'Outaouais. La croissance de ce type de bilinguisme entre 1981 et 1986 s'est manifestée dans toutes les régions, et à peu près au même rythme partout.






Tableau 1.6 PROPORTION (EN POURCENTAGE) DE PERSONNES BILINGUES ET DE PERSONNES CONNAISSANT AU MOINS LE FRANÇAIS, SELON LA RÉGION, 1981 ET 1986





Si l'on additionne le pourcentage de bilingues au pourcentage de personnes ayant déclaré connaître seulement le français, on obtient le pourcentage de personnes connaissant au moins le français. Ce dernier pourcentage est également présenté dans le tableau 1.6. Il en ressort qu'en 1986, quelle que soit la région, la très grande majorité des Québécois seraient capables de soutenir une conversation en français : le pourcentage varie de 86 % (sur les îles de Montréal et Jésus) à quasiment 100 % dans la région de l'« intérieur ». Par contre, dans le reste du Canada, à peine 10 % de la population « connaît » le français.

Les chiffres du Québec, en particulier ceux de Montréal, montrent bien les problèmes d'interprétation liés à la définition du bilinguisme utilisée par Statistique Canada. Si l'on devait se fier à ces chiffres, on devrait conclure qu'on pourrait converser en français avec près de neuf personnes sur dix choisies au hasard dans les rues de Montréal (et Laval). Le problème réside dans le caractère éminemment subjectif de l'évaluation qu'a un individu de ses capacités de soutenir une conversation dans une langue autre que la sienne. Il est manifeste qu'il y a une tendance systématique à surestimer ses propres capacités à cet égard. En outre, dans ce genre de question, la nature de la conversation et le profil de l'interlocuteur potentiel ne sont pas précisés; à cet égard également, les critères de référence utilisés par le répondant favorisent sans doute la capacité de bilinguisme que celui-ci s'attribue.

Si nous avons introduit cette discussion sur le bilinguisme, ce n'est pas tellement pour compléter l'image qui se dégage en ce qui concerne la composition linguistique du Québec et de ses régions, c'est surtout pour pouvoir disposer d'une indication relative à l'importance des changements potentiels de langue d'usage au cours d'une période donnée. C'est pourquoi il nous faut désagréger les proportions de bilingues du tableau 1.6 selon la langue d'usage. Le tableau 1.7 est consacré à cette ventilation.

Les francophones du reste du Canada sont, de loin, les plus bilingues (77 % le sont), alors que ceux du Québec constituent le groupe linguistique le moins bilingue (31 %). Au Québec, ce sont en effet les anglophones qui sont les plus bilingues (à raison de 58 %), suivi des allophones (44 %). À nouveau, il y a de très fortes différences régionales. C'est dans l'Outaouais que les francophones sont les plus bilingues; c'est d'ailleurs la seule région où ce groupe linguistique est le plus bilingue des trois. La proportion de bilingues parmi les francophones est également très élevée à Montréal-Îles, où les francophones sont d'ailleurs plus bilingues que les allophones.

Il est clair que le degré de bilinguisme parmi la population francophone est fortement relié à l'importance de la présence anglophone. Les francophones sont bilingues là où cette présence est relativement importante, comme dans l'Outaouais, la région de Montréal et, dans une moindre mesure, les Cantons de l'Est. Lorsqu'il y a relativement peu d'anglophones, comme dans la région de l'intérieur, en Gaspésie ou dans le Nord, peu de francophones deviennent bilingues (à peine 15 %, voire moins). Ceci rejoint l'analyse de Lachapelle et Henripin (1980, p. 138-147) qui soulignaient le rôle croissant du bilinguisme dit de « proximité ». Celui-ci, couplé à un bilinguisme qualifié d'« inégalité » (lié aux avantages économiques et sociaux associés à l'anglais) toujours non négligeable, pousse les francophones à connaître l'anglais dès que le nombre d'anglophones présents dans une région devient relativement important.






Tableau 1.7 PROPORTION (EN POURCENTAGE) DE « BILINGUES » FRANÇAIS-ANGLAIS, SELON LA LANGUE D'USAGE, QUÉBEC ET RÉGIONS, 1981 ET 1986





Les anglophones ne connaissent pas le bilinguisme d'inégalité, mais sont évidemment, tout comme les francophones, soumis au bilinguisme de proximité. Il semble cependant qu'ils y soient moins sensibles que les francophones du reste du Canada, puisque, dans aucune des régions du Québec, la proportion de bilingues parmi les anglophones n'atteint le pourcentage observé dans le reste du Canada parmi les francophones.

Il est significatif que les allophones ont, du moins en règle générale, une plus forte « propension » à être bilingue français-anglais que les francophones. En dehors de l'Outaouais, de Montréal-Îles et du Nord, où la population allophone, formée d'Amérindiens et d'Inuit, est très différente de celle du reste du Québec, les allophones sont nettement plus bilingues que les francophones. A priori, cela peut sembler surprenant, puisque les allophones ont, outre leur langue d'usage « autre », à connaître dans ce cas deux autres langues, tandis que les francophones n'ont que l'anglais à « connaître » en plus de leur propre langue. C'est d'ailleurs la dernière situation qui s'observe, mutatis mutandis, dans le reste du Canada, où les allophones ont précisément un taux de bilinguisme inférieur à celui des anglophones.

Si, au Québec, les allophones investissent dans une troisième langue, c'est bien sûr soit parce que, encore bien plus que les francophones, ils sont sensibles au bilinguisme d'inégalité, de telle sorte que, ayant choisi le français comme seconde langue (après la leur), ils veulent investir dans l'anglais comme troisième langue, soit parce que, ayant choisi l'anglais comme seconde langue, ils sont sensibles à un bilinguisme de proximité qui, cette fois, jouerait en faveur du français.

Il est difficile de considérer que tous ces « bilingues », dont le bilinguisme est dû à leur propre évaluation favorable de leur capacité de soutenir en français et en anglais une conversation non autrement définie avec un interlocuteur tout aussi indéfini, soient tous des candidats à un changement de langue d'usage au cours de la prochaine ou des prochaines périodes quinquennales. Nombre d'entre eux sont d'ailleurs « bilingues » tout simplement parce qu'ils ont déjà effectué un changement de langue d'usage dans le passé, et continuent à « connaître » leur ancienne langue d'usage.

Il ne nous semble donc pas que le fait de « connaître » une autre langue, dans le sens défini ici par Statistique Canada, puisse être considéré comme l'indice qu'un individu soit prêt à changer immédiatement de langue d'usage. Si l'on adoptait ce critère, il faudrait sans doute conclure que le tiers des Québécois (et sans doute la moitié des Européens...) sont prêts à adopter une autre langue d'usage. D'ailleurs, comme nous l'avons déjà souligné dans l'analyse critique des données linguistiques (section 1.1), les enquêtes semblent démontrer que les individus ont généralement tendance à surestimer leur connaissance de la langue seconde, et ce, davantage chez les anglophones que chez les francophones. Indépendamment de ce biais psychologique, le taux de bilinguisme supérieur des anglophones pourrait également s'expliquer par leur niveau plus élevé de scolarisation.

Au total, il serait donc téméraire de considérer que le fait de « connaître » plus ou moins bien (ou, peut-être, plus ou moins mal) une seconde langue est un indice d'un changement prochain de langue d'usage. Par contre, le taux d'unilinguisme, c'est-à-dire la proportion de personnes d'un certain groupe linguistique qui ne « connaît » que l'une ou l'autre des deux langues officielles, peut avoir une certaine signification quant à la possibilité d'effectuer un changement de langue d'usage dans un avenir plus ou moins proche : un individu qui ne connaît guère une autre langue (en tout cas, pas suffisamment pour soutenir une conversation) a peu de chances d'adopter cette langue comme langue d'usage dans un avenir prévisible.

Le tableau 1.8 présente, pour chacun des groupes francophones et anglophones, le pourcentage de personnes qui ont déclaré ne connaître que leur propre langue d'usage. Sous réserve des déclarations erronées (quelques personnes ont déclaré ne pas connaître la langue déclarée comme langue d'usage...) et des personnes dont la deuxième langue n'est pas l'autre langue officielle, mais plutôt une langue « autre », on doit obtenir, du moins pour les francophones et les anglophones, un chiffre de 100 % lorsqu'on somme le pourcentage de bilingues du tableau 1.7 au pourcentage correspondant d'unilingues du tableau 1.8.

En 1986, près de 70 % des francophones du Québec ne connaissaient que le français, ce pourcentage variant de 45 % dans l'Outaouais et 51 % dans Montréal-Îles, à 88 % en Gaspésie. Le pourcentage d'unilingues francophones est en baisse partout, et cette baisse est particulièrement sensible à Montréal-Îles, région où les francophones se sont le plus « bilinguisés » entre 1981 et 1986. D'une façon générale, cependant, on peut conclure que, pour 70 % des Québécois francophones et pour la moitié des francophones des îles de Montréal et Jésus, il est pratiquement exclu qu'ils adoptent prochainement une nouvelle langue d'usage, dans la mesure où leur connaissance d'une autre langue est très réduite, voire nulle.

La situation est différente en ce qui concerne les anglophones. Ceux-ci sont en majorité « bilingues », du moins selon leur déclaration, de telle sorte que seulement 37 % ont affirmé ne connaître que l'anglais. Il n'est sans doute pas sans intérêt de souligner que, même en dehors de Montréal, un pourcentage considérable d'anglophones peuvent vivre sans connaître le français : les unilingues anglophones représentent 41 % des anglophones des Cantons de l'Est, 47 % de ceux de l'Outaouais et 48 % de ceux de la Gaspésie. D'une façon générale, on peut cependant retenir des chiffres du tableau 1.8 que seulement une minorité (entre un tiers et 40 %) des anglophones ne font pas partie des candidats potentiels à un changement de langue d'usage. Cela ne signifie évidemment pas que les 57 % d'anglophones bilingues sont prêts à adopter le français comme langue d'usage.

La problématique est évidemment plus complexe lorsqu'il s'agit des allophones, puisque ces derniers, s'ils ne sont pas bilingues français-anglais, peuvent connaître soit seulement le français, soit seulement l'anglais (comme nous nous intéressons ici aux possibilités d'effectuer un transfert vers le français ou l'anglais, nous n'avons pas à nous préoccuper des allophones qui ne connaissent ni le français, ni l'anglais : leur part est obtenue par résidu). On remarque à la lecture des tableaux 1.7 et 1.8 qu'entre 1981 et 1986, les allophones sont devenus nettement plus bilingues français-anglais, leur part passant de 37 % à 39 % dans l'ensemble du Québec et de 40 % à 43 % à Montréal-tes. Cependant, parmi les allophones qui ne connaissent qu'une seule langue seconde, le français représente maintenant le choix d'une légère majorité, contrairement à 1981 où c'était l'anglais qui était légèrement privilégié.






Tableau 1.8 PROPORTION (EN POURCENTAGE) DE PERSONNES CONNAISSANT UNIQUEMENT LE FRANÇAIS OU L'ANGLAIS, SELON LA LANGUE D'USAGE, QUÉBEC ET RÉGIONS, 1981 ET 1986





Il faut cependant interpréter cette évolution avec prudence, la procédure de répartition des déclarations de langues d'usage multiples en 1986 pouvant avoir influencé nos résultats. Ceux-ci sont cependant suffisamment nets pour qu'on leur accorde quelque crédit, surtout lorsqu'on considère le contexte historique. La période considérée (1981-1986) est en effet la première période entière au cours de laquelle la « loi 101 » aura été en vigueur. Au cours de cette période, la grande majorité des enfants des immigrants allophones ont fréquenté l'école française. Normalement, ces enfants sont capables de « soutenir une conversation » en français.

Une analyse selon le groupe d'âge (non développée ici) montre qu'effectivement, c'est au sein du groupe des 5-19 ans que s'est produit l'essentiel du renversement : les deux tiers de la diminution de l'effectif d'allophones connaissant seulement l'anglais comme seconde langue sont concentrés dans ce groupe d'âge, et le tiers de l'augmentation de l'effectif d'allophones ne connaissant que le français comme seconde langue se retrouvent dans ce même groupe. On peut donc déceler un effet positif de la « loi 101 » sur la « connaissance » du français parmi les jeunes cohortes d'allophones. On aurait pu s'interroger sur les performances du réseau scolaire francophone s'il était apparu que, malgré l'obligation de fréquenter l'école française en plus grand nombre, les allophones d'âge scolaire avaient été moins nombreux à déclarer connaître le français...

Il y a cependant un pas important entre fréquenter l'école française par obligation légale et être prêt à changer de langue d'usage. On ne devrait pas, en effet, négliger le fait qu'en 1986 comme en 1981, plus de la moitié des allophones d'âge scolaire (5-19 ans dans notre classification des groupes d'âge) se déclarent (ou ont été déclarés) « bilingues français-anglais » (51 % en 1981, 54 % en 1986). On se rappellera que ce pourcentage s'élevait respectivement à 37 % et 39 % pour l'ensemble de la population allophone (voir tableau 1.7).

Il nous semble donc raisonnable de conclure qu'il serait téméraire d'utiliser l'information censitaire sur la « connaissance » déclarée des deux langues officielles pour obtenir une indication quant à la propension des individus à effectuer, dans un avenir prochain, un changement de langue d'usage. Le fait de connaître une langue autre que sa propre langue d'usage est, bien sûr, une condition nécessaire pour changer de langue d'usage, mais c'est loin d'être une condition suffisante pour un tel transfert linguistique, surtout lorsqu'on sait ce que recouvre le terme « connaître ». Par contre, l'information sur les langues d'usage multiples pourrait nous être précieuse à cet égard.

On peut en effet supposer que ce sont les personnes qui ont déclaré parler deux ou plusieurs langues d'usage au moment du recensement qui sont les plus susceptibles de changer de langue d'usage au cours des prochaines années. On pourrait même aller plus loin et avancer que, pour qu'un individu puisse parler la langue Y dans cinq ans, par exemple, alors qu'aujourd'hui il parle la langue X, il lui faut aujourd'hui parler à la fois les deux langues. En d'autres termes, on peut supposer qu'un individu n'adoptera pas comme langue d'usage unique une langue qu'il n'utilisait déjà pas conjointement avec une autre un certain nombre d'années auparavant.

Le tableau 1.2, qui présentait (entre autres) la proportion de déclarations de langues d'usage multiples, a permis de constater qu'en 1986, dans l'ensemble du Québec, 4,3 % des individus avaient déclaré utiliser deux ou plusieurs langues, ce pourcentage variant de 1,4 % (en Gaspésie) à 8,1 % (à Montréal-Îles). Ces déclarations multiples ont été réparties en déclarations « uniques » (selon les règles de répartition utilisées en 1981). Ainsi, des 234 000 personnes qui avaient déclaré le français parmi l'une des deux ou plusieurs langues parlées à la maison en 1986,120 000 ont été attribuées au groupe francophone. De même, des 241 000 personnes qui avaient déclaré l'anglais parmi l'une des deux ou plusieurs langues parlées à la maison en 1986, 121 000 ont été attribuées au groupe anglophone, et des 114 000 personnes qui avaient déclaré parler à la maison, outre le français et/ou l'anglais, une langue autre, 38 000 ont été attribuées au groupe allophone.

Au total, 279 000 personnes se sont donc trouvées en 1986 dans une situation « flottante » en ce qui concerne leur langue d'usage. On peut raisonnablement supposer qu'un grand nombre des changements de langue d'usage qui auront lieu entre 1986 et 1991 (par exemple) seront le fait de ces 279 000 personnes. Il s'agira d'ailleurs éventuellement de changements fictifs, s'ils résultent d'une mauvaise répartition des langues multiples en 1986. Le tableau 1.9 répartit les déclarations de langues d'usage multiples selon les quatre catégories possibles, soit français et anglais, français et autre, anglais et autre, et les trois à la fois. On remarque que la majorité des situations de bilinguisme et de plurilinguisme (dans le vrai sens de ces mots, c'est-à-dire où l'on parle effectivement deux ou plusieurs langues, et non seulement où l'on « connaît » ces langues) sont des situations de bilinguisme français-anglais (sauf à Montréal-Îles, où ces cas représentent seulement 44 % du total). Corrélativement, seulement 40 % (mais 56 % à Montréal-Îles) des cas concernent, dans une certaine mesure, le groupe allophone.

Si l'on accepte cette approche selon laquelle il faut déjà, pour adopter une nouvelle langue d'usage, la parler à la maison (parmi d'autres) depuis un certain nombre d'années, il est alors clair que le nombre potentiel de changements de langue d'usage au cours d'une période censitaire quinquennale est très réduit. Cela est d'autant plus vrai que les changements de langue d'usage se font normalement surtout à certains moments de la vie. Rares sont sans doute les changements après 45 ans. Si ce dernier âge est considéré comme un seuil, on ne se retrouverait plus qu'avec quelque 180 000 personnes dont la langue d'usage est flottante et qui sont encore en âge de choisir une langue d'usage autre que celle qui leur a été attribuée.






Tableau 1.9 RÉPARTITION (EN POURCENTAGE) DES DÉCLARATIONS DE LANGUES D'USAGE MULTIPLES, QUÉBEC ET RÉGIONS, 1986





Il est évident qu'approcher le problème du bilinguisme par le biais du bilinguisme d'usage aboutit à une sous-estimation du nombre potentiel de changements de langue d'usage, tout comme l'approcher par le biais du bilinguisme cognitif aboutit à une surestimation. La vérité est certes entre les deux, mais la difficulté est que les deux bornes sont très éloignées puisque, selon la définition adoptée, le pourcentage de « bilingues » (incluant les plurilingues) varie de 4 % à 35 %.

Dans une perspective de court et moyen termes, qui permet d'introduire le temps d'apprentissage d'une langue, et tenant compte du fait que la grande majorité des changements de langue d'usage se font sans doute aux âges jeunes et aux premiers âges adultes, on peut raisonnablement avancer l'hypothèse que le marché potentiel des transferts est plus proche de la borne inférieure de 4 % que de la borne supérieure. Nous reviendrons sur cette question lors de l'analyse de la mobilité linguistique et lors de la préparation des hypothèses relatives à l'évolution future de cette mobilité. Notre examen du bilinguisme au sein de la société québécoise nous aura à tout le moins permis d'obtenir quelques premières indications.











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