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L'assimilation linguistique : mesure et évolution

L'assimilation
linguistique :
mesure et
évolution

1971-1986

Charles Castonguay




Préface


Pendant longtemps, les personnes intéressées par la situation linguistique au Québec ont proposé, implicitement ou explicitement, un objectif précis : que la proportion de francophones ne diminue pas. Cet objectif reconnu, il était peu important, aux yeux de certains, que davantage d'immigrants adoptent l'anglais plutôt que le français comme langue d'usage à la maison dans la mesure où, en même temps, la fécondité des francophones était plus élevée que celle des anglophones et où, de plus, ces derniers émigraient davantage. C'était, pourrait-on dire, la recherche d'un équilibre démolinguistique dans lequel chaque groupe bénéficiait de ses propres facteurs de croissance.

Cependant, il s'agissait de la recherche d'un équilibre qu'on peut qualifier de douteux parce qu'il s'accommodait d'un prestige social très faible pour le français qui était bien moins souvent que l'anglais choisi comme langue d'adoption. En effet, la force et le prestige d'une langue ne se mesurent pas qu'au nombre de ses locuteurs et à leur accroissement naturel ou migratoire, mais aussi à sa capacité d'attirer plus de nouveaux locuteurs qu'elle n'en perd dans les transferts linguistiques. On peut aussi mesurer la force et le prestige d'une langue à la fréquence de son utilisation, comme outil de communication, par des personnes de langues maternelles différentes.

Cela ne remet pas en cause l'intérêt des grands objectifs ou équilibres démolinguistiques. Mais il faut prendre conscience que l'attrait d'une langue, le français dans le cas qui nous intéresse, est une question d'une importance primordiale. Un des grands mérites de Charles Castonguay, c'est d'avoir braqué le projecteur sur le phénomène de l'assimilation linguistique, appelée aussi mobilité linguistique à cause de sa parenté formelle avec la mobilité géographique.

La mobilité linguistique n'est pas un phénomène massif, sauf chez les allophones et chez les minorités françaises. Arriver à la mesurer correctement et à en bien saisir l'évolution n'est pas une tâche facile. Les données utilisées proviennent principalement des recensements canadiens. À cause de changements dans la formulation des deux questions principales sur la langue et dans le traitement des réponses multiples, les données des divers recensements ne sont pas immédiatement comparables sans une analyse approfondie. Pour mettre de l'ordre dans toutes ces données, c'est à une œuvre de microchirurgie que se livre ici Charles Castonguay. On peut même dire qu'il s'agit d'une œuvre magistrale, tant sa critique des sources de données est détaillée et soigneuse.

Aucun chercheur sérieux ne saurait dorénavant s'aventurer dans les données linguistiques canadiennes ou québécoises sans avoir lu attentivement cet ouvrage, non seulement pour sa critique des sources de données et son analyse des résultats, mais aussi pour sa synthèse remarquable de l'ensemble des travaux de recherche sur la question, de Richard Arès, au cours des années cinquante, jusqu'aux chercheurs d'aujourd'hui. C'est un ouvrage d'importance majeure que le lecteur tient entre ses mains. Bonne lecture!

Robert Maheu,
démographe



Avant-propos


L'ouvrage que voici propose une vue d'ensemble sur l'assimilation linguistique au Canada et au Québec, tout spécialement en ce qui concerne la population de langue française. Il se divise en trois parties.

Le survol historique de la première partie touche avant tout les études qui ont contribué, par l'apport d'idées ou d'observations nouvelles, à l'accroissement des connaissances. En particulier, ce survol met souvent en évidence la justesse des intuitions et des analyses de pionniers de la recherche sur un sujet toujours passionnant.

La deuxième partie, qui traite des méthodes, se limite à ce qu'il faut savoir pour effectuer une lecture avertie de l'information diverse en la matière. Une étude plus détaillée, Mesure de l'assimilation linguistique : histoire et méthode, demeure à la Direction des études et des recherches du Conseil de la langue française à la disposition de ceux et de celles qui voudraient pousser plus loin ce genre d'investigation.

La troisième partie présente la situation actuelle de l'assimilation au Québec. Le lecteur empressé d'en connaître les tendances trouvera en fin de volume, pour lui faciliter la tâche, un index des notions utiles, quitte à approfondir plus à loisir les aspects historiques et méthodologiques de la question.

Les données de recensement sur l'assimilation individuelle se fondent seulement sur un échantillon de la population. C'est pourquoi nous présentons le plus souvent nos résultats en chiffres arrondis. Cependant, les taux et les pourcentages reposent sur les données non arrondies. Celles-ci sont également disponibles auprès du Conseil.

Depuis que nous avons mis la dernière main à cette étude, les résultats du recensement de 1991 ont commencé à faire les manchettes. D'emblée, il est apparu évident que les importants changements apportés au questionnaire ont fortement influé sur les réponses. En particulier, la force d'assimilation du français au Québec se serait accrue de façon aussi spectaculaire que celle de l'anglais parmi les minorités francophones dans le reste du Canada. Ni euphorie ni morosité ne sont de mise : il y a simplement rupture de comparabilité avec les résultats des recensements précédents. Si nos efforts de recherche ont permis de voir à quel point il convient de procéder avec prudence dans l'appréciation de données provenant de recensements différents, ils n'auront pas été dépensés en vain.

Parmi les très nombreuses personnes qui m'ont aidé à réaliser ce travail, je remercie en particulier Mireille Baillargeon, Pierre Georgeault, Réjean Lachapelle, Robert Maheu, Michel Paillé et Marc Termote. Et Lise Castonguay qui, tout simplement, assure mon inspiration quotidienne.

Charles Castonguay
Hull (Québec)
le 26 avril 1993




Table des matières




Préface

Avant-propos

Liste des tableaux, figures et cartes

Introduction

PREMIÈRE PARTIE
Aperçu historique


Chapitre 1
Autour des grandes commissions d'enquête


1.1 L'assimilation cumulative
1.2 Autour de la Commission Laurendeau-Dunton
1.3 La Commission Gendron

Chapitre 2
Un premier éclairage d'actualité : la langue d'usage en 1971


2.1 La langue dans les manchettes
2.2 L'interprétation des données selon le groupe d'âge
2.3 L'assimilation croissante des minorités francophones
2.4 L'anglicisation nouvelle des Italo-Montréalais
2.5 La dérive de l'origine ethnique vers l'anglais
2.6 La mobilité géolinguistique
2.7 Enrichissement et anglicisation
2.8 L'évolution parallèle de l'exogamie et de l'anglicisation
2.9 Orientation linguistique des mariages mixtes à Montréal
2.10 La relation causale entre exogamie et assimilation

Chapitre 3
La recherche plus récente


3.1 Autour du recensement de 1976
3.2 Distorsions dans les données ajustées de 1981
3.3 Quelques résultats dignes de foi
3.4 L'apport des données non ajustées
3.5 Une étude nuancée
3.6 Premiers résultats de 1986 : l'anglais domine toujours globalement
3.7 Progrès du français dans le domaine scolaire
3.8 La transmission intergénérationnelle du français s'améliore
3.9 Faux pas dans l'utilisation des données de 1981 et de 1986
3.10 La francisation des allophones s'embrouille

DEUXIÈME PARTIE
Mesure de l'assimilation


Chapitre 4
Les choses et les mots


4.1 Le fond
4.2 Bilinguisme et assimilation
4.3 La forme : individuelle, intergénérationnelle, collective
4.4 Les postulats
4.5 La « mobilité linguistique »
4.6 Terminologie

Chapitre 5
Du bon usage des recensements


5.1 Les questions de 1971 à 1986
5.2 L'interprétation des réponses
5.3 L'augmentation des réponses multiples en 1981 et 1986
5.4 Conséquences pour la simplification des données
5.5 La répartition différentielle des réponses multiples de 1986
5.6 Limites des données de recensement

Chapitre 6
Une comparaison 1971-1986 pour l'ensemble du Canada


6.1 La qualité des données de 1971
6.2 Évolution de l'anglicisation au Canada
6.3 L'anglicisation des francophones depuis 1971

TROISIÈME PARTIE
Évolution de la situation au Québec


Chapitre 7
L'orientation des allophones


7.1 L'anglicisation des Italiens de Montréal
7.2 Raccourcis méthodologiques
7.3 Deux cas exceptionnels : le créole et le mohawk
7.4 Orientation d'ensemble, 1971-1986
7.5 Évolution de la population non immigrée
7.6 La francisation des immigrés
7.7 Le regain de l'anglais depuis 1980
7.8 Puissance de l'anglais à Montréal
7.9 Impact de la composition de l'immigration
7.10 Impact de la scolarisation en français
7.11 L'intensité supérieure de l'anglicisation
7.12 Bilan net des transferts impliquant une tierce langue
7.13 Conclusion

Chapitre 8
Les échanges entre le français et l'anglais


8.1 L'anglicisation des francophones
8.2 Évolution d'après les données simplifiées
8.3 Le caractère anglicisant des transferts partiels
8.4 Évolution selon l'âge
8.5 La dimension régionale
8.6 Enrichissement et anglicisation
8.7 Orientation linguistique des mariages mixtes
8.8 Transferts linguistiques parmi les élèves
8.9 Conclusion

Chapitre 9
Évolution d'ensemble depuis 1971


9.1 Bilan des transferts complets
9.2 Bilan de l'assimilation complète et partielle
9.3 Conclusion

Conclusion générale

Bibliographie

Annexe A
Les régions linguistiques


Annexe B
Formulation des questions sur la langue et l'ethnie, recensements de 1971 à 1986





Liste des tableaux




Chapitre 5
5.1 Progression des réponses simples et multiples, langue maternelle et langue d'usage, Canada, 1981-1986 (en pourcentage)
5.2 Poids utiles à la répartition différentielle des déclarations multiples de langue maternelle, par grand groupe d'âge, Canada, 1986

Chapitre 6
6.1 Taux net d'anglicisation des populations francophone et allophone, par grand groupe d'âge, Canada, 1971 et 1986 (en pourcentage)

Chapitre 7
7.1 Taux brut d'attraction relative du français auprès de la population de langue maternelle italienne, par groupe d'âge, région métropolitaine de recensement de Montréal, de 1971 à 1986
7.2 Population de langue tierce âgée de 5 à 14 ans par certaines langues maternelles et d'usage, recensement de 1986 et fichier du MEQ pour 1986-1987, Québec
7.3 Population de langue maternelle entièrement ou partiellement autochtone, par langue d'usage, région métropolitaine de Montréal, 1971, 1981 et 1986
7.4 Population allophone selon la langue d'usage (en centaines) et taux brut d'attraction relative du français, Québec, 1971, 1981 et 1986
7.5 Taux brut d'attraction relative du français auprès des allophones, par groupe d'âge, Québec, 1971, 1981 et 1986
7.6 Taux brut d'attraction relative du français auprès des allophones non immigrés, par groupe d'âge, Québec, 1971, 1981 et 1986
7.7 Taux brut d'attraction relative du français auprès des allophones immigrés, par période d'immigration, Québec, 1971, 1981 et 1986
7.8 Taux brut d'attraction relative du français auprès des allophones immigrés, par certaines périodes d'immigration et l'âge à l'arrivée, Québec, 1981 et 1986
7.9 Évolution linguistique de la cohorte d'allophones arrivés en 1976-1980, par âge à l'arrivée, Québec, 1981 et 1986
7.10 Taux brut d'attraction relative du français auprès des allophones arrivés au cours du lustre précédant le recensement, par âge à l'arrivée, Québec, 1981 et 1986
7.11 Taux brut d'attraction relative du français auprès des allophones arrivés au cours du lustre précédant le recensement, par âge à l'arrivée, région de Montréal et reste du Québec, 1981 et 1986
7.12 Taux brut d'attraction relative du français auprès des allophones immigrés, par principale orientation linguistique et par période d'immigration, Québec, 1986
7.13 Taux brut d'attraction relative du français auprès des allophones immigrés, par période d'immigration, âge à l'arrivée et certaines orientations linguistiques principales, Québec, 1986
7.14 Intensité des transferts à l'anglais et au français chez les allophones non immigrés, par groupe d'âge, Québec, 1986
7.15 Intensité des transferts à l'anglais et au français chez les allophones immigrés, par période d'immigration, Québec, 1986
7.16 Intensité des transferts à l'anglais et au français chez les allophones immigrés, par période d'immigration, Montréal-Îles, 1986
7.17 Transferts entre l'anglais et le français respectivement et une tierce langue, par appartenance ou origine ethnique (en pourcentage), Québec, 1986

Chapitre 8
8.1 Nombre et solde (au millier près) des transferts complets entre le français et l'anglais, Québec, 1971, 1981 et 1986
8.2 Nombre et solde (au millier près) des transferts entre le français et l'anglais après simplification des multiples, Québec, 1971, 1981 et 1986
8.3 Transferts partiels entre l'anglais et le français et bilinguisme stable anglais-français par origine ou appartenance ethnique, Québec, 1986
8.4 Solde des transferts complets entre le français et l'anglais (à la centaine près) par groupe d'âge, Québec, 1971, 1981 et 1986
8.5 Taux net d'anglicisation complète des francophones (en pourcentage) d'après le solde des transferts complets entre le français et l'anglais, par groupe d'âge, Québec, 1971, 1981 et 1986
8.6 Solde des transferts complets entre le français et l'anglais (à la centaine près) et taux net d'anglicisation complète des francophones (en pourcentage), par groupe d'âge, région francophone et région de contact du Québec, 1986
8.7 Solde des transferts complets entre le français et l'anglais (à la centaine près) et taux net d'anglicisation complète des francophones (en pourcentage), par groupe d'âge, Outaouais et région métropolitaine de Montréal, 1986
8.8 Solde des transferts complets entre le français et l'anglais (à la centaine près) et taux net d'anglicisation complète des francophones (en pourcentage), par groupe d'âge, noyau urbain et banlieue de la région métropolitaine de Montréal, 1986
8.9 Anglicisation brute complète et partielle des francophones selon le revenu, région métropolitaine de Montréal et reste du Québec, 1986
8.10 Francisation brute complète et partielle des anglophones selon le revenu, région métropolitaine de Montréal et reste du Québec, 1986
8.11 Langue d'usage (en pourcentage) des mères primipares dans les couples mixtes anglais-français, Québec, 1978
8.12 Rapport du nombre d'élèves francophones anglicisés au nombre d'élèves anglophones francisés, par groupe d'âge, Québec, de 1976-1977 à 1991-1992

Chapitre 9
9.1 Transferts complets nets entre l'anglais, le français et les tierces langues et solde des transferts complets pour chaque groupe linguistique, Québec, 1971, 1981 et 1986 (au millier près)
9.2 Population selon la langue maternelle et selon la langue d'usage et solde de l'assimilation individuelle (au millier près) après répartition différentielle des réponses multiples, Québec, 1971, 1981 et 1986



Liste des figures


Figure 1
Taux net d'anglicisation par groupe d'âge, certaines populations francophones, 1971
Figure 2
Taux nets d'assimilation cumulative actuelle et à la naissance de la population francophone selon l'année de naissance, Ontario, 1961
Figure 3
Attraction relative de l'anglais et du français sur la population de langue maternelle italienne, par groupe d'âge, région de Montréal, 1971
Figure 4
Taux d'exogamie et d'anglicisation des francophones par groupe d'âge, certaines provinces, 1971
Figure 5
Taux d'exogamie des francophones par groupe d'âge, certaines provinces et régions du Canada, 1971, 1976 et 1981



Liste des cartes


Carte 1
La Bilingual Belt à l'extérieur du Québec
Carte 2
La région de contact et la région francophone au Québec



Introduction


L'assimilation linguistique a revêtu une importance vitale pour l'Amérique francophone dès la conquête britannique. Aujourd'hui, le choix de la langue d'usage au foyer est devenu un enjeu déterminant pour l'avenir du fait français, non seulement dans le reste du Canada, mais au Québec même.

En effet, l'effondrement de la fécondité au Québec puis, avec quelques années de retard, parmi les communautés francophones plus éloignées de la vallée du Saint-Laurent1, confère à l'assimilation un rôle désormais décisif. Il n'y a plus de naissances en surnombre pour combler les pertes causées par l'anglicisation.

La société québécoise saura-t-elle se donner une nouvelle base en circonscrivant l'anglicisation de sa population francophone et en francisant une majorité de ses immigrants? Est-il possible de conjurer la disparition des minorités francophones à l'extérieur du Québec? Après la mise en œuvre de plusieurs mesures législatives favorisant l'usage du français, on attend des réponses à ces questions.

* * *

La Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, ou Commission Laurendeau-Dunton, a inspiré au gouvernement fédéral d'importantes mesures de promotion du français. La Commission proposait également le moyen de constater l'effet éventuel de ces dernières sur l'assimilation. C'est en donnant suite à ces recommandations que le gouvernement du Canada a ajouté, d'abord au recensement de 1971, puis à ceux de 1981 et de 1986, la question sur la langue d'usage actuelle au foyer. Les résultats permettent de mesurer directement l'assimilation individuelle et de suivre son évolution depuis 1971.

Avant l'ajout de la langue d'usage au questionnaire, l'appréciation de l'assimilation devait se fonder sur d'autres observations, le plus souvent touchant la langue maternelle et l'origine ethnique. Cependant, la comparaison de ces caractéristiques nous renseigne plutôt sur des cas d'assimilation parmi les parents ou les ancêtres des personnes recensées. De plus, puisque ce sont les parents qui ont déterminé la langue maternelle des répondants, l'information recueillie sur la langue maternelle témoigne, selon le mot des commissaires, d'une situation qui se trouve « en retard d'une génération sur l'événement »2.




1 On peut estimer que la baisse de la fécondité chez les francophones à l'extérieur du Québec a suivi avec un retard d'environ cinq ans celle des Québécoises. Voir Louise M. Dallaire et Réjean Lachapelle, Profils démolinguistiques des communautés minoritaires de langue officielle, Ottawa, Secrétariat d'État, nos de catalogue S-42-10/1 à 12, 1990. [retour au texte]

2 Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Rapport, Livre premier, Les langues officielles, Ottawa, Imprimeur de la Reine, 1967, p. 18. Les recensements antérieurs à 1971 offraient également des renseignements sur l'aptitude à parler l'anglais ou le français, mais, comme le faisaient encore remarquer les commissaires, ceux-ci sont de validité douteuse puisqu'ils résultent d'une évaluation subjective et que, de toute façon, ils ne sauraient servir à déterminer la langue usuelle des répondants. [retour au texte]




En revanche, depuis 1971, la simple comparaison des données sur la langue maternelle et la langue d'usage au foyer nous informe de façon directe et actuelle sur l'assimilation.

* * *

Certains des résultats fondamentaux obtenus aussi facilement aujourd'hui auraient, semble-t-il, étonné les membres de la Commission qui estimaient, par exemple, que le nombre de Canadiens ayant le français comme « langue usuelle » devait se situer quelque part entre l'effectif de ceux pour qui le français est la langue maternelle et l'effectif de ceux qui déclarent pouvoir parler français, soit entre 28 et 30 p. 100 de la population3.

Les nouvelles données sur la langue d'usage nous ont appris qu'il n'en est rien. Bien au contraire, en 1971, la population parlant habituellement le français au foyer était déjà inférieure de plus d'un quart de million de personnes à celle de langue maternelle française. Les commissaires partageaient donc sur ce point crucial une perception erronée de la situation linguistique canadienne. D'autant que la population de langue usuelle française, dans le sens des commissaires, soit la population ayant le français comme langue principale, tous contextes confondus, est sans doute plus faible encore que celle ayant le français comme langue d'usage au foyer, vu l'utilisation généralement plus réduite du français au Canada à l'extérieur du milieu familial4.




3 Ibid.p. 87. [retour au texte]

4 Voir à ce dernier sujet Louise M. Dallaire et Réjean Lachapelle, op. cit., et Roger Bernard, « Comportements linguistiques et conscience culturelle des jeunes Canadiens français », à paraître aux Presses de l'Université Laval dans les actes du colloque « Langue, espace, société » tenu à Québec en mai 1991. [retour au texte]




Une recherche fort originale sur l'assimilation à Montréal avait attiré l'attention des commissaires5. Elle montrait que malgré le taux élevé de bilinguisme des francophones, la transmission de la langue maternelle d'une génération à l'autre y était suffisamment réussie pour soustraire le groupe français à une assimilation nette. A-t-elle inspiré leur sous-évaluation de l'anglicisation des francophones au Canada? Pourtant, la Commission était également au fait des résultats plus classiques sur l'ampleur de l'anglicisation à l'extérieur du Québec. Elle avait, en outre, reçu un mémoire remarquable qui prévoyait déjà la concentration progressive du groupe français au Québec, à la suite de l'assimilation continue des minorités francophones des autres provinces et du départ d'anglophones incapables de s'adapter à la francisation de la société québécoise6.

Quoi qu'il en soit, les commissaires se doutaient bien que leur appréciation de l'état réel de l'assimilation accusait de sérieuses lacunes en raison de l'absence de données sur la langue d'usage7. On ne peut que spéculer sur ce qu'auraient été leurs recommandations si, à l'époque, la Commission avait disposé des renseignements utiles.

* * *

Le recensement de 1971 a donc tardivement révélé l'assimilation linguistique actuelle dans ses grandes lignes — à certains égards tout à fait saisissantes. À l'origine, notre recherche avait comme objectif d'en suivre l'évolution de 1971 à 1986. D'entrée de jeu, elle s'est butée au problème de comparabilité des données provenant de recensements différents. En quête d'une solution, nous avons dû effectuer un examen critique de la notion d'assimilation linguistique et des méthodes employées pour son observation. Cela nous a conduits à reconnaître diverses formes d'assimilation et, dans le cas de l'assimilation individuelle saisie en fonction des langues maternelle et d'usage, à dégager une méthode de comparaison relativement acceptable des données des recensements successifs. Grâce à ce travail préliminaire dont nous présentons les détails dans un autre ouvrage8, nous sommes en mesure de procéder à une évaluation raisonnable de l'évolution récente de l'assimilation individuelle, notamment au Québec.




5 Stanley Lieberson, « Bilingualism in Montreal : A Demographic Analysis », American Journal of Sociology, vol. 71, 1965, p. 10-25. Voir également la note introductive de Anwar S. Dil dans Stanley Lieberson, Language Diversity and Language Contact, Stanford, Stanford University Press, 1981, p. xiii. [retour au texte]

6 Richard J. Joy, Languages in Conflict, Ottawa, publié à compte d'auteur, 1967. Réédité en 1972 par McClelland and Stewart, Toronto, avec une préface de Frank G. Vallee et un épilogue de l'auteur. [retour au texte]

7 Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, op. cit.p. 18, 22, 31, 87 et 193. [retour au texte]

8 Ceux qui veulent approfondir ces questions méthodologiques pourront consulter Mesure de l'assimilation linguistique : histoire et méthode, rapport de recherche soumis par l'auteur au Conseil de la langue française, Direction des études et des recherches, 1992. [retour au texte]




Dans la première partie de notre travail, nous offrons un survol historique des principaux résultats obtenus jusqu'ici au moyen des données de recensement. Éparpillées dans divers rapports et revues, souvent connues de quelques initiés seulement, ces observations n'en ont vraisemblablement pas moins pesé sur certaines décisions gouvernementales, en matière linguistique, prises depuis le dépôt du rapport final de la Commission Laurendeau-Dunton et l'adoption ultérieure de la loi fédérale de 1969 sur les langues officielles. De ce résumé des connaissances déjà acquises se dégagera une compréhension générale du phénomène de l'assimilation linguistique au Canada et une appréciation de l'importance de certaines difficultés et divergences touchant les données censitaires.

L'assimilation demeurant en effet un sujet aussi passionnant que sensible et subtil, dans la deuxième partie, nous nous appliquons à mieux cerner les mots et les choses, les concepts et les données, en faisant bien ressortir leur intérêt et leurs éventuelles limites. Nous proposons un vocabulaire souple et précis pour décrire les divers aspects de l'assimilation et nous distinguons entre l'assimilation individuelle, qui concerne le comportement linguistique habituel d'une personne, et l'assimilation intergénérationnelle, qui renvoie à la non-transmission de la langue maternelle d'une mère à ses enfants. Nous considérons ensuite la formulation des questions de recensement et l'interprétation qu'il convient d'accorder aux réponses.

Les données sur la langue maternelle posent un problème spécial. Du recensement de 1971 à celui de 1986, la question est devenue progressivement plus ambiguë, ce qui a provoqué un glissement différentiel des réponses simples vers les réponses doubles, de sorte que des répondants francophones en surnombre se déclarent de langue maternelle bilingue anglais-français. Cette difficulté a des répercussions importantes sur la comparabilité des données sur l'assimilation provenant de recensements différents. Nos considérations suggèrent une pondération différenciée des déclarations multiples de langue maternelle, qui permet d'abord une comparaison assez satisfaisante des données de 1981 et de 1986. Nous appliquons ensuite la même méthode avec quelque succès à la comparaison de l'assimilation individuelle au Canada en 1971 et en 1986.

Ces résultats permettent enfin d'aborder avec une confiance certaine la mesure de l'assimilation individuelle au Québec et l'appréciation de son évolution depuis 1971.

Depuis la Révolution tranquille, c'est au Québec que la situation linguistique a retenu le plus l'attention. C'est là que la chute de la fécondité s'est manifestée en premier. Le Québec s'est encore singularisé au cours des années 70 par l'adoption de deux lois linguistiques favorisant très nettement l'usage du français, et par le départ précipité d'une partie de sa population anglophone. C'est au Québec toujours que l'étude des données linguistiques suscite le plus d'intérêt, en vertu de la nouvelle concurrence que s'y livrent le français et l'anglais pour le rôle de première langue d'assimilation.

L'enjeu est en fait considérable, dans la mesure où la viabilité d'une langue dépend moins de la fécondité de ses locuteurs ou d'un bilan migratoire que de la persistance linguistique de ses locuteurs natifs et du pouvoir d'assimilation qu'elle exerce auprès de nouveaux locuteurs éventuels9. La position enviable dont jouit l'anglais dans le reste du Canada et aux États-Unis illustre bien le rôle primordial que peut revêtir l'assimilation linguistique en présence d'une fécondité et d'une immigration défavorables. Le français saura-t-il semblablement tirer son épingle du jeu au Québec?

La troisième et dernière partie. de cet ouvrage est, par conséquent, consacrée tout entière à l'analyse de l'assimilation individuelle au Québec entre 1971 et 1986. Nous y examinons en premier lieu le pouvoir d'assimilation du français relativement à celui de l'anglais auprès des allophones, d'abord parmi ceux qui sont nés au Québec, puis au sein de la population immigrée. Il en ressort des tendances fort intéressantes et, parfois, divergentes. Ensuite, nous regardons le va-et-vient des échanges linguistiques directs entre les groupes anglais et français pour, enfin, tracer un bilan d'ensemble de l'évolution de l'assimilation individuelle au Québec depuis 1971.

* * *

Une étude sur l'assimilation individuelle qui se limite à la pratique linguistique à la maison demeure forcément incomplète. Il existe naturellement bien d'autres aires d'activité où l'usage d'une langue puisse s'affirmer, telles que la pratique religieuse, les loisirs culturels ou sportifs, la fréquentation d'amis, le milieu de travail. Nous en sommes bien conscients. Cependant, la langue parlée habituellement à la maison demeure d'une importance primordiale en ce qu'elle détermine le plus souvent la langue maternelle des enfants éventuels d'un foyer. Pour cette raison elle reste, entre toutes, porteuse d'avenir.




9 Voir sous ce rapport Stanley Lieberson, Language and Ethnic Relations in Canada, New York, Wiley, 1970, p. 33. [retour au texte]


Première partie
Aperçu historique

Chapitre 1
Autour des grandes commissions d'enquête

Avant l'introduction de la question sur la langue d'usage en 1971, la recherche sur l'assimilation au Canada et au Québec se fondait le plus souvent sur la comparaison de l'origine ethnique et de la langue maternelle des personnes recensées. Malgré le caractère peu actuel de ces renseignements, on a su s'en servir pour brosser à grands traits l'ampleur de l'assimilation et préciser plusieurs de ses déterminants. En particulier, dans l'effervescence de la Révolution tranquille, des recherches aussi considérables qu'originales sur le sujet ont vu le jour vers la fin des années 60.

1.1 L'assimilation cumulative

Au moyen de l'origine ethnique et de la langue maternelle, on peut constater l'effet cumulatif des orientations linguistiques poursuivies par les parents, les grands-parents ou les ancêtres des répondants. On estime ainsi ce qu'il convient d'appeler, selon le cas, la persistance ou l'assimilation linguistique cumulative à la naissance. Afin de mieux apprécier les résultats, précisons d'abord certains calculs qui ont servi à mesurer cet aspect cumulatif des comportements linguistiques au sein des divers groupes ethniques.

* * *

On peut généralement associer une langue distinctive à chacune des origines ethniques de la population canadienne. L'anglais correspondra au groupe d'origine britannique, le français au groupe d'origine française, et ainsi de suite. Pour un groupe ethnique donné, le taux brut de persistance linguistique cumulative (à la naissance) correspond à la fraction du groupe à laquelle la langue distinctive a été transmise comme langue maternelle. Ce taux sera donc toujours inférieur ou, tout au plus, égal à un. Son complément à l'unité donne le taux brut d'assimilation linguistique cumulative (à la naissance) du groupe, soit la fraction dont la langue maternelle diffère de la langue distinctive en cause.

Par ailleurs, la langue associée à un groupe ethnique donné peut recruter de nouveaux locuteurs usuels à l'extérieur du groupe et se trouver transmise comme langue maternelle à leurs enfants éventuels. Cet apport peut combler ou même excéder les pertes du groupe subies par voie d'assimilation aux autres langues. On évalue ce bilan des gains et des pertes d'un groupe ethnique dus à l'assimilation au moyen de son taux net de persistance linguistique cumulative, soit le rapport entre le nombre total de personnes qui ont la langue distinctive comme langue maternelle et l'effectif du groupe à l'étude. Lorsque celui-ci a attiré davantage de locuteurs qu'il n'en a perdu, ce rapport sera normalement supérieur à l'unité. Il en est ainsi, par exemple, pour le groupe britannique dans chacune des provinces canadiennes depuis 1951. Dans le cas contraire, le complément à l'unité donne le taux net d'assimilation cumulative du groupe.

L'anglais et le français s'avèrent les deux seules langues qui exercent un pouvoir d'assimilation d'importance au Canada. Il est devenu habituel d'employer les termes anglicisation et francisation pour décrire un changement de comportement linguistique en faveur de l'anglais et du français respectivement. De là, on utilise couramment taux d'anglicisation en parlant, par exemple, du taux (brut ou net) d'assimilation à l'anglais d'une minorité française à l'extérieur du Québec, ou taux de francisation lorsqu'il s'agit de mesurer l'assimilation au français du groupe italien de Montréal.

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L'assimilation devient pour la première fois un thème régulier dans les monographies des recensements canadiens qui ont suivi l'arrivée de très importantes vagues d'immigration, au début du siècle, en provenance de pays européens autres que la Grande-Bretagne et la France. L'analyse qu'on y fait s'articule essentiellement à partir des mariages interethniques, perçus à la fois comme indice et moyen d'acculturation. Mais on y dégage déjà un certain nombre de facteurs qui agissent sur l'assimilation linguistique, soit la fréquence des mariages mixtes, la durée de résidence au pays, la répartition rurale-urbaine de la population minoritaire, sa taille et son degré de ségrégation résidentielle et occupationnelle.

Ces premières recherches semblent avoir eu pour unique préoccupation l'assimilation éventuelle des diverses composantes du tiers groupe ethnique canadien aux groupes britannique et français, ces derniers étant traités comme un tout. On croit d'ailleurs déceler une note de soulagement quand l'auteur de cette série de monographies conclut que grâce à l'arrêt de l'immigration, pendant la crise économique des années 30, et à la scolarisation dans les écoles canadiennes des générations nées au pays, « l'assimilation [...] a progressé avec une rapidité extraordinaire [...] les ingrédients de notre creuset racial (racial melting pot) fusionnent beaucoup plus rapidement que ne le donnait à attendre l'étude des données de 1921 ou de 19311 ».

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1 W. Burton Hurd, OBE, Ethnic Origin and Nativity of the Canadian People : Census of Canada, 1941, Ottawa, Bureau fédéral de la statistique, diffusion restreinte, p. 113. Ce document n'a jamais été publié, contrairement aux monographies précédentes du même auteur, soit Origines, pays de naissance, nationalités et langues de la population canadienne : Recensement du Canada, 1921, et Origines raciales et lieu de naissance du peuple canadien : Recensement du Canada, 1931, publiées par le Bureau fédéral de la statistique en 1930 et en 1940 respectivement. [retour au texte]




La recherche sur l'assimilation touchant spécifiquement le groupe français au Canada démarre à la suite du premier recensement suivant la Seconde Guerre mondiale, celui de 1951, avec les nombreuses analyses du père Richard Arès parues au cours de l'année 1953 dans L'Action nationale et, l'année suivante, dans la revue Relations. Les données sur l'origine ethnique et la langue maternelle y sont manipulées de toutes les façons, et on y retrouve tous les concepts et taux que nous avons définis ci-dessus, à la différence près qu'Arès parle de « puissance assimilatrice » au lieu de « taux de persistance », expression qu'emploie plutôt le rapport de la Commission Laurendeau-Dunton.

Des comparaisons avec les résultats de 1931 et de 1941 conduisent déjà Arès à affirmer qu'au Québec, « le dynamisme assimilateur du groupe français va s'affaiblissant » même si son taux net de persistance cumulative demeure très légèrement supérieur à un. Il en conclut également que, dans l'ensemble du Canada, la population d'origine française est en « constante régression » quant au maintien de ses effectifs selon la langue, c'est-à-dire quant à sa persistance linguistique2.

Arès étudie l'assimilation du groupe français dans chaque province et, parfois, selon la dichotomie Québec - reste du Canada. Il compare aussi le pouvoir d'attraction du français avec celui de l'anglais sur diverses composantes du tiers groupe québécois et relève que seuls les groupes italien ainsi qu'amérindien et rouit comptent plus de membres francisés qu'anglicisés. Après le recensement de 1961, Arès met à jour ses analyses en signant une série d'articles dans L'Action nationale, en 1962 et en 1963, et dans Relations, en 1964. Cependant, ces nouveaux résultats ne font que confirmer ses observations antérieures.

1.2 Autour de la Commission Laurendeau-Dunton

C'est l'aggravation des relations politiques entre le Québec et le Canada à l'occasion de la Révolution tranquille qui a vraiment lancé la recherche sur l'assimilation linguistique. Elle a en même temps donné lieu à la création de la Commission Laurendeau-Dunton.

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Un chercheur autodidacte, Richard Joy, a présenté de façon incontournable devant cette commission un découpage géolinguistique nouveau, en montrant l'existence, entre une zone massivement francophone à l'intérieur du Québec et une zone aussi massivement anglophone située à l'extérieur de cette province, d'une région de contact, ou Bilingual Belt, chevauchant le Québec, l'Ontario et le Nouveau-Brunswick, où le français et l'anglais se trouvent représentés à forces plus égales3. Cette innovation est à l'origine d'une répartition territoriale devenue désormais standard, qui se trouve précisée à l'annexe A et qui illustre bien l'importance que détiennent la densité et la taille relative des groupes linguistiques en présence pour le bilan de l'assimilation linguistique les concernant. En effet, toutes les études concordaient sur ce point : plus un groupe linguistique est nombreux et concentré dans une région, plus il s'y trouve à l'abri de pertes par voie d'assimilation4.




2 Richard Arès, « Positions du français en Ontario et au Québec », Relations, vol. 14, n » 164. 1964. p. 221 et « Positions du français au Canada », Relations, vol. 14, n° 160, 1964, p. 113. [retour au texte]

3 Richard J. Joy, Languages in Conflict, op. cit. [retour au texte]

4 Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, op. cit.p. xxxiii, xxxviii et 34. Voir aussi le rapport non publié préparé pour la Commission par Jacques Henripin, Hubert Charbonneau et W. Mertens, Étude des aspects démographiques des problèmes ethniques et linguistiques au Canada. [retour au texte]




Carte 1 La Bilingual Belt à l'extérieur du Québec


Cette constatation fondait la recommandation de la Commission quant à la création de districts bilingues où les efforts des différents paliers de gouvernement se conjugueraient pour offrir aux minorités de langue officielle une gamme aussi complète que possible de services publics dans leur langue, sur le modèle pratiqué en Finlande5. Ces districts bilingues canadiens n'ont jamais vu le jour.




5 Ibid.p. 109-123. [retour au texte]




Alors que la Commission Laurendeau-Dunton appuie sa perception de la différenciation territoriale de l'assimilation sur les taux nets de persistance linguistique cumulative des diverses minorités régionales francophones, c'est au moyen de taux bruts d'anglicisation cumulative qu'elle fait voir au plan de l'ensemble du Canada, pour la plupart des groupes ethniques y inclus le groupe d'origine française, un « accroissement régulier de l'assimilation à l'anglais au cours des années », soit du recensement de 1931 à celui de 19616. Les commissaires notent qu'au Québec, le français manifeste quelque « force d'attraction » mais que même là, l'attraction du français sur le tiers groupe est inférieure à celle de l'anglais. Seule la composante la plus importante de ce dernier, soit le groupe italien, montre une préférence marquée pour le français, avec deux fois plus de francisés que d'anglicisés. Les commissaires mentionnent au passage le rôle joué par les mariages mixtes entre anglophones et personnes d'une autre langue maternelle dans l'anglicisation à l'extérieur du Québec.

Bien que fort consciente qu'en ce qui concerne l'évaluation de l'état réel de l'assimilation, les données sur la langue maternelle sont en retard sur la réalité, la Commission se contente de souligner que l'emploi de la langue maternelle dans ses calculs ne rend pas entièrement compte de l'anglicisation, « puisqu'elle ne saurait enregistrer le passage à la langue anglaise d'un individu dont la langue maternelle est autre que l'anglais7 ».

Pourtant, Joy avait encore innové sur ce point. Dans son mémoire présenté à la Commission en 1965, il met à jour l'appréciation de l'assimilation cumulative en comparant l'origine ethnique et la langue maternelle des générations les plus jeunes, plus précisément des enfants de moins de cinq ans. Sous l'hypothèse que la langue maternelle de ces derniers correspond approximativement à la langue d'usage de leurs parents, il obtient ainsi une estimation indirecte de ce qu'il conviendrait de nommer le taux net d'assimilation cumulative actuelle de la génération en âge de procréer, conçu en termes d'origine ethnique et de langue d'usage au foyer8.

À partir d'observations semblables touchant les groupes d'âge les plus jeunes, Joy constate que dans les régions du Canada à forte majorité anglophone et même dans la partie ontarienne de sa Bilingual Belt, l'anglicisation cumulative du groupe français va croissant. Il prévoit encore une accélération de l'anglicisation des francophones par le truchement des mariages mixtes au Canada anglais à l'extérieur de la zone de contact9. Il reprend de façon particulièrement convaincante sa démonstration de l'utilité d'estimer l'assimilation cumulative actuelle au moyen de la langue maternelle des plus jeunes enfants, dans une communication au 35e congrès de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (ACFAS)10.

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6 Ibid.p. 24-25. [retour au texte]

7 Ibid.p. 31. [retour au texte]

8 Richard J. Joy, op. cit.p. 37. [retour au texte]

9 Ibid.p. 27, 54, 78, 122. [retour au texte]

10 Richard J. Joy, « L'assimilation au Canada - une méthode pour en calculer l'importance numérique », communication présentée à la section sociologie, anthropologie et psychologie sociale du 35e congrès de l'ACFAS tenu à Sherbrooke en novembre 1967, publiée dans Le Devoir du 5 janvier 1968. [retour au texte]




Dans sa remarquable thèse de maîtrise réalisée, à la même époque mais indépendamment de Joy, semble-t-il, Robert Maheu part de la même hypothèse, soit qu'on peut « évaluer l'assimilation des parents par la langue maternelle qu'ils apprennent à leurs enfants », mais pour aller beaucoup plus loin11. À l'aide de diverses techniques démographiques d'estimation, il calcule un taux net d'assimilation cumulative actuelle par groupe d'âge quinquennal pour la population d'origine ethnique française de chaque province, pour les recensements de 1941 à 1961. Il applique ensuite le résultat à la population d'origine française observée, pour obtenir des estimations de la population francophone selon la langue d'usage au foyer, par groupe d'âge et par province de 1941 à 1961. À partir d'une variété d'hypothèses portant sur les variables démolinguistiques pertinentes, il effectue enfin des prévisions de la population d'origine française, puis de langue d'usage française de 1971 à 1991.

Ainsi, au moyen du critère voulant que la langue maternelle des enfants indique la langue d'usage des parents, Maheu avait obtenu indirectement les données nécessaires à une estimation du taux net d'assimilation linguistique individuelle, qui se calcule comme les taux d'assimilation précédents, à la différence près qu'on se sert de la langue maternelle comme caractéristique de départ et de la langue d'usage comme celle d'arrivée.

Toutefois, là n'était pas son but premier. Maheu fait plutôt voir la concentration de plus en plus élevée de la population francophone du Canada à l'intérieur des frontières québécoises, comme conséquence de l'anglicisation qui sévit dans les autres provinces et de l'absence d'une anglicisation nette du groupe français au Québec.

Il est intéressant de noter que l'estimation obtenue par Maheu pour la population de langue d'usage française au Canada en 1961 était déjà inférieure de 140 000 personnes à la population de langue maternelle française12, contrairement à l'appréciation de la Commission Laurendeau-Dunton. L'estimation de Maheu compte pour 27,3 p. 100 de la population totale du Canada, soit une valeur sensiblement en deçà de l'intervalle de 28 à 30 p. 100 envisagé par la Commission, et que nous avons fait ressortir dans notre introduction.

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11 Robert Maheu, Les francophones au Canada, 1941-1991, thèse de maitrise, Département de démographie, Université de Montréal, 1968, p. 20. L'essentiel des résultats de cette recherche est paru sous le même titre aux Éditions Parti Pris, Montréal, en 1970. [retour au texte]

12 Ibid.p. 49. [retour au texte]




Indépendamment encore de ces recherches mais toujours à la même époque, le sociologue américain Stanley Lieberson interroge la relation qui existe entre bilinguisme et assimilation, et prend comme champ d'investigation la situation canadienne. Les recensements de 1941 à 1961 lui fournissent des renseignements sur l'aptitude à parler l'anglais ou le français. Par une méthode indirecte, il en obtient également pour les mêmes périodes une estimation des taux de transmission de la langue maternelle de la génération des parents à celle des enfants pour les groupes anglais, français et autre. Il s'agit d'un des effets démographiques de l'assimilation linguistique individuelle, dans la mesure où un adulte transmet habituellement comme langue maternelle à ses enfants la langue qu'il parle lui-même le plus fréquemment à la maison.

L'indice d'assimilation employé par Lieberson s'appuie donc sur le même lien entre langue maternelle des enfants et langue des parents postulé par Joy et Maheu pour estimer l'assimilation cumulative actuelle en ce qui concerne la langue d'usage des personnes recensées. Dans l'histoire des sciences humaines, il doit être rare que trois personnes — en l'occurrence un Canadien anglais, un Canadien français et un Américain — utilisent ainsi à peu près en même temps et sans se consulter le même critère pour mesurer différents aspects d'un phénomène.

Cependant, les taux de Lieberson ne se rapportent pas à l'assimilation cumulative. Ils sont spécifiques à la génération en âge de procréer à chaque recensement. Son taux net de transmission intergénérationnelle d'une langue maternelle donnée s'associe donc au taux net de persistance linguistique individuelle de la génération en âge de procréer du groupe linguistique en question. Quand le taux net de transmission est inférieur à un, son complément à l'unité donne le taux net d'assimilation intergénérationnelle du groupe, associé au taux net d'assimilation linguistique individuelle de la même génération.

À défaut de disposer des ventilations permettant de constater directement pour chaque unité familiale la langue maternelle des parents et celle transmise aux enfants, Lieberson compare le poids relatif des enfants d'une langue maternelle donnée, observé parmi le groupe d'âge de 0 à 4 ans, avec leur poids relatif attendu, ce dernier étant estimé à partir de la composition linguistique de la population adulte et en tenant compte du taux de fécondité propre au groupe à l'étude. La différence « représente l'impact net d'une gamme étendue de processus linguistiques et de forces sociales qui ont eu lieu au cours des décennies entre le moment où les futurs parents ont eux-mêmes appris à parler et celui où leurs enfants ont acquis cette capacité13 ».




13 Stanley Lieberson, Language and Ethnic Relations in Canada, op. cit.p. 179. [retour au texte]




Liebersor utilise ensuite ses estimations pour montrer que le fait de devenir bilingue n'entraîne pas nécessairement l'assimilation linguistique, d'abord en donnant comme exemple la population de langue maternelle française de Montréal et, quelques années plus tard, en étudiant la corrélation entre le taux de bilinguisme et le taux d'assimilation linguistique intergénérationnelle des minorités de langue maternelle française dans plusieurs grandes villes du Canada. En ce qui concerne plus spécifiquement la mobilité linguistique, il constate dans les villes de Montréal et de Verdun, au recensement de 1941, un taux net de transmission intergénérationnelle supérieur à un pour le groupe français et inférieur à un pour le groupe anglais, avantage qui disparaît cependant dès le recensement de 195114.

Au plan provincial, en vérifiant l'incidence du bilinguisme, Lieberson conclut que le taux net de transmission du français aux enfants par les parents bilingues de langue maternelle française a baissé dans la plupart des provinces au cours des dernières décennies, soit des recensements de 1941 à 1961, mais qu'au Québec, le taux de transmission intergénérationnelle du français par les parents bilingues est demeuré égal à un au cours de la période15. Enfin, si l'on ne contrôle pas l'effet du bilinguisme, les résultats de Lieberson font voir une baisse régulière du taux de transmission du français au Canada de 1,000 en 1941 à 0,953 en 196116. Puisqu'il ne s'agit pas de taux cumulatifs, ces diverses tendances à la baisse indiquent une évolution à la hausse de la non-transmission du français d'un recensement à l'autre, ce qui suggère une accélération de l'anglicisation individuelle des francophones au Canada dans son ensemble et dans la plupart de ses provinces entre 1941 et 1961.

Lieberson n'offre guère d'autres observations concrètes touchant l'assimilation au Québec ou au Canada, mais ses travaux contiennent de nombreuses réflexions connexes sur le sujet, auxquelles nous aurons l'occasion de revenir. Contentons-nous pour l'instant de faire remarquer que l'apprentissage du français, langue seconde, dans les classes d'immersion au Canada anglais confirme de façon éclatante la thèse principale de ce chercheur, selon laquelle le bilinguisme n'entraîne pas nécessairement l'assimilation.




14 Stanley Lieberson, « Bilingualism in Montreal : A Demographic Analysis », op. cit., tableau 3. [retour au texte]

15 Stanley Lieberson, Language and Ethnic Relations in Canada, op. cit.p. 222. [retour au texte]

16 Ibid.p. 179. [retour au texte]




1.3 La Commission Gendron

Peu après la fin des travaux de la Commission Laurendeau-Dunton, le gouvernement québécois met sur pied sa propre Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, connue comme la Commission tendron, du nom de son président. Les études préliminaires, préparées entre novembre 1970 et février 1972 par Robert Maheu pour la synthèse de la Commission sur les aspects démographiques de la situation linguistique et publiées conjointement avec celle-ci, vont beaucoup plus loin que celles de la Commission Laurendeau-Dunton dans l'analyse de l'assimilation, tout en restant encore limitées aux données antérieures au recensement de 1971.

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En étudiant d'abord le taux net de persistance linguistique cumulative à la naissance, Maheu conclut qu'avant 1931, seul le groupe français du Québec bénéficiait de la mobilité linguistique nette, quoiqu'à un niveau très faible. Passant ensuite au taux net de persistance cumulative actuelle, il constate une très faible évolution défavorable au français de 1941 à 1961, le taux demeurant tout juste supérieur à un.

Posant le même regard sur le groupe britannique, Maheu note un taux de persistance cumulative à la naissance très légèrement inférieur à un en 1931, mais suivi d'une évolution très favorable depuis, atteignant un taux de persistance cumulative actuelle de 1,314 ou (131,4 p. 100) en 1961. L'anglicisation croissante du tiers groupe dans l'ensemble du Canada, relevée par la Commission Laurendeau-Dunton, se retrouve ainsi au Québec. Maheu pointe par conséquent les années 30 comme un tournant pour la mobilité linguistique au Québec, marqué par le démarrage véritable de l'anglicisation du tiers groupe17. Il montre que la force d'attraction du français relativement à celle de l'anglais évolue d'une façon très défavorable au français depuis 1931, et laisse entrevoir que si rien n'est fait pour redresser la situation, l'anglais pourrait devenir le seul bénéficiaire de l'assimilation et le français, commencer à subir des pertes nettes en faveur de l'anglais, comme dans les autres provinces18.

L'analyse de Maheu établit que seuls des tableaux recoupant la caractéristique linguistique de départ et celle d'arrivée permettent de voir clair dans le va-et-vient des échanges linguistiques entre les divers groupes en présence. Maheu propose aussi un taux d'attraction relative du français auprès d'une composante donnée du tiers groupe, soit la fraction que représentent les personnes francisées parmi l'ensemble des personnes soit anglicisées, soit francisées du groupe ethnique en question. Le complément à l'unité donne le taux d'attraction relative de l'anglais auprès de la même composante. Il fait voir une corrélation positive élevée entre l'indice d'attraction du français auprès d'un groupe ethnique donné et plusieurs autres indices d'intégration relative de celui-ci au groupe français en matière de confessionnalité, de lieu de résidence, de mariage mixte ou de milieu de travail.




17 À ce propos, voir aussi Pierre Anctil, Le rendez-vous manqué. Les Juifs de Montréal face au Québec de l'entre-deux-guerres, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1988. [retour au texte]

18 Hubert Charbonneau et Robert Maheu, Les aspects démographiques de la question linguistique, synthèse S3 de la Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, Québec, Éditeur officiel, 1973, p. 43-51 et 70-74. [retour au texte]




Ces travaux préliminaires renferment de nombreuses autres observations et considérations pertinentes. L'orientation linguistique du groupe juif, qui a massivement abandonné le yiddish en faveur de l'anglais tout en demeurant fort endogame, est présentée en preuve que les mariages mixtes ne sont pas indispensables à l'assimilation linguistique. De même, la francisation relativement élevée du groupe d'origine allemande, dont une partie importante se trouve disséminée en milieu rural et francophone, montre que le choix entre l'anglais ou le français n'est pas nécessairement déterminé d'avance par des affinités entre langues de la même famille. Maheu suggère que l'assimilation cumulative peut être insensible à court terme aux changements d'orientation linguistique, en notant que le délaissement de l'école française par le groupe italien en faveur de l'école anglaise, à l'époque, n'avait pas encore trouvé d'écho dans l'évolution de l'indice d'attraction relative du français sur le groupe italien.

Maheu souligne enfin que d'autres facteurs démographiques, tels que la fécondité ou la migration différentielle selon la langue, interagissent avec l'assimilation et peuvent exercer une influence difficile à cerner sur l'évaluation de la force linguistique relative des groupes en présence à un moment donné sur le sol québécois. Par exemple, il estime que parmi les personnes d'origine britannique, celles de langue maternelle française auraient eu une fécondité plus forte que celles de langue maternelle anglaise, ce qui contribuerait au fil des générations à gonfler la francisation apparente du groupe britannique au Québec. De même, puisque les personnes de langue française tendent davantage que les autres à demeurer au Québec, ou à migrer au Québec à partir des autres provinces, les migrations interprovinciales auraient pour effet de soustraire du Québec une surproportion de personnes d'origine britannique de langue maternelle anglaise, et de souffler d'autant la francisation apparente des britanniques québécois19.

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19 Ibid.p. 50 et 63. [retour au texte]




Dans les études réalisées avant le recensement de 1971, l'effet de la distorsion de l'assimilation par le jeu de facteurs démographiques différentiels selon la langue est d'autant plus grand que la seule mesure directe de l'assimilation à cette époque s'effectuait obligatoirement en termes d'origine ethnique et de langue maternelle, c'est-à-dire sous le rapport de l'assimilation cumulative. En principe, ces facteurs pouvaient alors cumuler tout à loisir leur incidence sur plusieurs générations. Il était donc temps, au moyen de renseignements sur la langue d'usage actuelle de la population, de soustraire à cette tare — du moins partiellement — la recherche sur l'assimilation.


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