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LA SITUATION LINGUISTIQUE ET CULTURELLE DE L'OUTAOUAIS

LA SITUATION LINGUISTIQUE ET CULTURELLE DE L'OUTAOUAIS

par

Daniel MONNIER
Françoise MORIN
Gilles Sénéchal






TABLE DES MATIÈRES



INTRODUCTION

PREMIÈRE PARTIE : L'ÉTAT DE LA SITUATION LINGUISTIQUE ET CULTURELLE DE L'OUTAOUAIS


Introduction
1.1. L'Outaouais sans Ottawa
1.2. La communauté régionale de l'Outaouais
1.2.1. L'explosion démographique de la région de la capitale nationale
1.2.2. L'attraction exercée par l'anglais
1.2.3. Les composantes du marché du travail
1.2.4. La situation des francophones et des anglophones par rapport à l'enseignement collégial et universitaire
1.2.5. L'infrastructure culturelle
Conclusion

Bibliographie de 1a première partie

DEUXIÈME PARTIE : LE VÉCU LINGUISTIQUE DANS LA RÉGION DE L'OUTAOUAIS
2.1. Le vécu linguistique de la population adulte francophone
2.1.1. Les opinions
2.1.2. Les comportements
2.1.2.1. La langue du travail
2.1.2.2. La langue de consommation des médias
2.1.2.3. Langue de communication avec les commerces et les services publics
2.2. Le vécu linguistique des jeunes Hullois
2.2.1. La conscience linguistique des jeunes Hullois francophones
2.2.2. La conscience du fait français chez les jeunes Hullois anglophones
Conclusion

Liste des tableaux

TROISIÈME PARTIE : LES ENJEUX LINGUISTIQUES À TRAVERS LES PRISES DE POSITION PUBLIQUES DES GROUPES ET DES INDIVIDUS
3.1. Un retour en arrière : les réactions de 1977 à la Loi 101
3.2. Les débats actuels sur la situation linguistique et culturelle
3.2.1. L'affichage et les raisons sociales (chapitre VII)
3.2.2. Les tests linguistiques (articles 20 et 35)
3.2.3. La francisation de l'Administration des secteurs public et parapublic (chapitre IV)
3.2.4. Le marché du travail (chapitre VI)
3.2.5. La question scolaire (chapitre VIII)
3.3. L'avenir des communautés francophone et anglophone : les enjeux linguistiques
3.3.1. Premier enjeu : une définition des communautés du territoire
3.3.2. Deuxième enjeu : le visage de l'Outaouais
3.3.3. Troisième enjeu : les inquiétudes institutionnelles des anglophones
3.3.4. Quatrième enjeu : ghetto ou intégration?
3.3.5. Cinquième enjeu : le développement de la région de l'Outaouais
Bibliographie de la troisième partie

CONCLUSION






INTRODUCTION



La Charte de la langue française a pour objectif d'assurer la protection et le plein épanouissement de la langue et de la culture françaises au Québec. Elle ne vise pas à cerner des situations spécifiques, mais elle est plutôt conçue de manière à s'adapter avec souplesse aux cas particuliers. Près de cinq ans après sa promulgation, comment cette Charte s'est-elle insérée dans la trame de la réalité outaouaise?

À l'occasion de la consultation régionale, nous avons cherché à connaître les principaux fils qui composent cette trame et à comprendre comment les individus et les groupes les croisent au sein même de leur existence quotidienne. En terminant, nous avons fait ressortir certains enjeux et posé quelques questions portant sur l'avenir des francophones et de la minorité anglophone de l'Outaouais.

La première partie fait une description de la situation démolinguistique et culturelle, soulignant à l'occasion les composantes économiques de la région pour expliquer la place du français dans l'univers du travail. Dans la deuxième partie, à l'aide des enquêtes menées par le Conseil de la langue française, on analyse la manière dont les adultes et les jeunes expriment leurs dilemmes quotidiens sur les plans linguistique et culturel. Enfin, dans la troisième partie, on examine l'ensemble de la situation linguistique et culturelle et les problèmes qu'elle soulève, à l'aide des perceptions des groupes et des associations de la région.

Cette approche de la réalité outaouaise n'a pas la prétention d'être exhaustive; nous sommes conscients que nous n'en saisissons pas toutes les facettes et toute la complexité. Car, si beaucoup de nos informations proviennent d'une documentation régionale, sur plusieurs points, cette dernière est souvent incomplète. En outre, la documentation et les données régionales ont été examinées et étudiées par des analystes de l'extérieur de la région. Notre travail devra donc être complété lors des rencontres organisées pour la consultation régionale et au moment du colloque qui suivra.

Nous pensons cependant que cette analyse, même incomplète, est suffisante pour soulever des questions pertinentes et alimenter les discussions à venir.






PREMIÈRE PARTIE

L'ÉTAT DE LA SITUATION LINGUISTIQUE ET CULTURELLE

DE L'OUTAOUAIS






Introduction



La région de l'Outaouais ressemblerait à s'y méprendre à la région de l'Abitibi-Témiscamingue sans la capitale du Canada située sur les bords de l'Outaouais en face de l'agglomération Aylmer-Hull-Gatineau. À elle seule, la fonction publique fédérale générait directement, en 1979, près de 103 000 emplois1 dans la région métropolitaine Hull-Ottawa, entraînant par là même une série de répercussions sur les plans démolinguistique, socio-économique et socioculturel, et ce, non seulement du côté ontarien, mais également sur le territoire québécois.

Mis à part, en effet, la portion québécoise qui vit sous l'influence des développements de la capitale canadienne, l'Outaouais est une région caractérisée par l'exploitation de ses ressources naturelles qui sont principalement la forêt, l'agriculture, le plein air et le potentiel hydro-électrique. Certes, on pourrait signaler, comme autre caractéristique, la proximité de la frontière ontarienne et l'attraction que peut exercer par exemple la ville ontarienne de Pembrooke sur les villages frontaliers du comté de Pontiac; mais une fois qu'on a identifié comme principaux facteurs explicatifs la présence d'un réseau routier plus adéquat du côté de la frontière ontarienne et les services plus diversifiés qu'on retrouve habituellement dans un centre populeux, on ne voit pas en quoi cette partie de l'Outaouais pourrait se distinguer de celle de l'Estrie qui jouxte la frontière américaine ou de celle du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie qui borde le Nouveau-Brunswick.




1 Commission de la Capitale nationale, Rapport annuel 1979-80, s.l., C.C.N., p. 30. [retour au texte]




Étant donné que, seule, la communauté régionale de l'Outaouais vit sous l'influence de la capitale canadienne et que le reste de l'Outaouais, soustrait presque entièrement à cette influence, se comporte différemment, il ne semble pas approprié de parler de cette région comme formant un tout; ce qui caractérise la zone frontalière et plus particulièrement la région de Hull ne vaut pas nécessairement pour l'ensemble de l'Outaouais. On s'accorde généralement à dire que cette région, n'étant pas homogène et fonctionnelle, ne serait pas à proprement parler une région administrative; elle ne posséderait pas de centre majeur indépendant et autonome capable de polariser le développement de l'ensemble de la région2. Aussi convient-il, pour comprendre le présent et avant de s'interroger sur l'avenir linguistique et culturel de cette région, de rappeler brièvement les principales caractéristiques de l'Outaouais rural, pour ensuite nous attarder aux éléments distinctifs de la communauté régionale de l'Outaouais.




2 Gouvernement du Québec, Office de planification et de développement du Québec, La problématique de l'Outaouais, s.l., O.P.D.Q., « Les schémas régionaux », 1979, XV-209 p., p. 19. [retour au texte]




1.1. L'Outaouais sans Ottawa

Sur les plans socio-économique et socioculturel, la proximité d'Ottawa n'a pas beaucoup de répercussions sur le reste de la région en dehors de la communauté régionale de l'Outaouais. Tout comme les autres régions ressources du Québec, l'Outaouais, à part la région de Labelle, connaît depuis 1961 un dépeuplement qui dépend surtout de l'émigration d'une partie importante du groupe d'âge 25-44 ans; il en résulte que le groupe des 65 ans et plus est plus considérable que dans l'ensemble du Québec3. Dans le secteur primaire, ce dépeuplement des régions rurales serait, comme dans d'autres parties du Québec, surtout attribuable à la baisse très marquée des opérations forestières, causée par la faible demande dans la construction domiciliaire et le ralentissement de la production dans les usines de pâtes et papier; ce dépeuplement est également imputé à la déstructuration de l'agriculture et à la spéculation sur les terres agricoles. De même, le secteur secondaire n'est pas assez dynamique pour enrayer l'émigration de la population active : les industries de transformation des ressources naturelles (bois, produits agricoles) sont peu développées et l'infrastructure touristique est très déficiente. Signalons enfin qu'on attribue généralement une bonne partie du sous-développement régional aux carences de l'infrastructure routière4. On comprendra qu'en pareil contexte, une bonne partie de la population active se voie forcée d'émigrer pour s'assurer un emploi.




3 Ibid., pp. 38-40. [retour au texte]

4 Ibid., pp. 43-94. [retour au texte]




Parce qu'elles sont de faible densité, dispersées et souvent isolées, les communautés rurales sont départagées sur le plan des activités culturelles, des équipements publics et de l'animation disponible; les foyers de diffusion culturelle y sont donc peu nombreux et peu diversifiés5.

À part quelques hebdos, les médias de communication proviennent de l'extérieur de la région. Par ailleurs, les distances, le relief accidenté et la faible densité de la population rendent difficile et coûteuse la desserte de la région par les médias électroniques. Aucun média parlé ou écrit, francophone ou anglophone, n'assure le service de façon continue et entière pour l'ensemble du territoire de l'Outaouais. Aucun : ne couvre les réalités et les problèmes spécifiques à la région, ce qui ne favorise pas « le développement d'une conscience régionale ou d'un sentiment d'appartenance »6. Vue sous l'angle des médias de communication, la région apparaît disloquée : l'est et le sud-est de la région, constitués par les zones de Labelle et de Papineau, vivent sous l'influence. de la région métropolitaine de Montréal alors que le sud-ouest, composé des zones de Pontiac et de la communauté régionale de l'Outaouais, est surtout influencé par les médias majoritairement anglophones de l'est ontarien et en particulier d'Ottawa7.




5 Ibid., pp. 20-21. [retour au texte]

6 Ibid., p. 115. [retour au texte]

7 Du côté francophone, par exemple, le journal Le Droit d'Ottawa a un bureau à Hull et couvre, surtout au Québec, la région de la communauté régionale de l'Outaouais. Il pousse ensuite une pointe vers le nord du côté de Maniwaki et vers le sud-est, du côté de Papineauville jusqu'à la rivière de la Petite Nation; à l'ouest, la couverture de la région de Pontiac est faite de façon plus sporadique. [retour au texte]




Enfin, la population rurale de l'Outaouais n'est pas toujours desservie de façon heureuse par le réseau d'éducation. La répartition nord-sud du réseau routier et l'éparpillement de la population rendent problématique le développement des services d'éducation. On reproche souvent à ces services de répondre surtout « aux besoins de la structure tertiaire de la région métropolitaine d'Ottawa-Hull, ce qui incite les jeunes qui viennent poursuivre leurs études dans les autres centres urbains à ne pas retourner, une fois formés, à leur lieu d'origine »8.

1.2. La communauté régionale de l'Outaouais

La communauté régionale, qui regroupe les villes d'Aylmer, Hull, Gatineau et Buckingham, représente la portion la plus populeuse de l'Outaouais. En 1976, elle regroupait 70 % de la population régionale comparativement à 60 % en 1961, ce qui signifie une augmentation pour cette zone de l'ordre de 53 %.




8 O.P.D.Q., La problématique de l'Outaouais, op. cit., p. 117. [retour au texte]




Cette croissance est attribuable entièrement aux développements de la fonction publique fédérale et à la construction, à Hull, d'édifices à bureaux fédéraux au cours de la dernière décennie.

On sait qu'en 1969, lors de la conférence constitutionnelle des premiers ministres des gouvernements fédéral et provinciaux, ces derniers avaient convenu de « faire des villes d'Ottawa-Hull et de leurs banlieues la région de la capitale nationale »9. En outre, il semblait urgent d'étendre la fonction publique fédérale du côté québécois afin de « manifester concrètement la commune appartenance des Canadiens anglais et français à la Confédération »10. Il convenait donc que « la capitale nationale, expression de toutes les cultures du pays, réunisse les deux grands groupes linguistiques »11. En érigeant des bâtiments fédéraux du côté de Hull, on devait veiller à poursuivre simultanément trois objectifs : « équilibrer le développement urbain sur les deux rives de la rivière des Outaouais, ... favoriser l'essor économique de Hull, essentiellement tributaire alors de l'industrie du papier et, enfin, protéger le caractère francophone de Hull »12.




9 Commission de la Capitale nationale, Rapport annuel 1977-1978, s.l., C.C.N., p. 11. [retour au texte]

10 Ibid., p. 13. [retour au texte]

11 Ibid., p. 13. [retour au texte]

12 Ibid., pp. 11-12. [retour au texte]




Dix ans plus tard, on déclare que la mission est accomplie : une étude effectuée par la Commission de la Capitale nationale en 1979 établissait que 187 (18 851 comparativement à 84 129) de la main-d'oeuvre fédérale avaient franchi l'Outaouais et se trouvaient maintenant à Hull13. Ce mouvement est dorénavant freiné : l'engagement de nouveaux effectifs dans l'administration fédérale est ralenti et la décision est arrêtée de relocaliser dans l'avenir les unités administratives vers d'autres régions du Canada.

Certes, l'érection d'édifices fédéraux a eu des répercussions importantes dans la région de Hull, mais elle a aussi consolidé des tendances déjà existantes. En effet, la présence d'Ottawa et de l'infrastructure de la capitale nationale s'était fait sentir du côté de la communauté régionale de l'Outaouais bien avant la construction d'édifices. Elle a eu et elle continue d'avoir des incidences notamment sur les plans démographique, linguistique et culturel; nous allons tenter de décrire ces influences et l'attraction que l'entité Hull-Ottawa exerce, en regardant certes la région de la capitale nationale comme un ensemble intégré, mais également sous l'angle spécifique des réalités et des perspectives québécoises de développement.




13 Commission de la Capitale nationale, Rapport annuel 1979-80, op.cit., p. 28. [retour au texte]




1.2.1. L'explosion démographique de la région de la capitale nationale

Il semble que la population de la communauté régionale de l'Outaouais se soit accrue de 28 % entre 1961 et 1971 et de 17,4 % de 1971 à 197614. La croissance démographique dans cette zone explique, pour une très large part, le fait que celle de la région administrative de l'Outaouais soit devenue l'une des plus rapides au Québec.

Qu'en est-il de cette croissance plus spécifiquement dans la région métropolitaine Hull-Ottawa? Pendant la période 1961-1971, la population da cette région a augmenté de près du tiers; un peu moins du quart de cette population (23,5 %) vivait alors du côté du Québec. Mais, alors que francophones et anglophones augmentaient dans des proportions équivalentes du côté de Hull, la proportion des francophones diminuait du côté d'Ottawa, passant de 25 % à 22 %.

Pendant la période suivante, de 1971 à 1976, la croissance du côté de Hull a été presque deux fois plus forte : 18 % comparativement à 9,9 %; ce qui fait que le quart de la population métropolitaine vit du càté de Hull. Cependant, durant cette période, la proportion des anglophones a augmenté plus rapidement du côté de Hull que celle des francophones (25,4 % contre 16,0 %) alors que, du côté d'Ottawa, la proportion des francophones continuait à décroître, passant de 22 % à 21 %; ainsi, pendant que la population en général croissait rapidement du côté de Hull, la proportion de francophones diminuait en importance de 1,5 % et, du côté d'Ottawa, elle diminuait aussi, mais dans une proportion légèrement moindre, soit 1,1 %15.




14 O.P.D.Q., La problématique de l'Outaouais, op. cit., p. 133. [retour au texte]

15 Charles Castonguay, « La minorisation de la population de langue maternelle française dans les régions de Hull et d'Ottawa, de 1961 à 1976 », Le Droit, 3 août 1978 et, du même auteur, « Le recul du français dans l'Outaouais », dans : Jean Cimon, Le dossier outaouais, Québec, Éditions du Pélican, 1979, 183 p., pp. 64-80. [retour au texte]




1.2.2. L'attraction exercée par l'anglais

Le recensement de 1971 nous permet de répartir la population non seulement selon la langue maternelle, mais également selon la connaissance des langues officielles. Nous avons tenté un croisement des deux séries statistiques pour la région métropolitaine Hull-Ottawa dans le but d'établir le nombre d'unilingues et, en même temps, de mesurer la force d'attraction de chacune des deux langues officielles. Dans la région de la capitale canadienne, 85 % des non-francophones ne connaissent que l'anglais comparativement à 36 % des francophones qui ne connaissent que le français. Fait à signaler, on retrouve des proportions identiques du cété du Québec dans la région de Pontiac où les anglophones constituent 57 % de la population. Si on compare, de ce point de vue, la partie québécoise à la partie ontarienne, on remarque que l'écart est moins prononcé : 63 % des non-francophones ne connaissent que l'anglais alors que 49 % des francophones ne connaissent que le français.

Du côté ontarien, la proportion des unilingues anglophones augmente pour se situer aux alentours de 87 % alors que les francophones unilingues ne sont plus que 18 %. La force d'attraction de l'anglais est donc très grande puisque, du côté du Québec, plus de la moitié (51 %) des francophones déclarent avoir une connaissance de l'anglais alors que seulement un peu plus d'un tiers (37 %) des non-francophones ont une connaissance du français. Du côté de l'Ontario, plus des trois quarts (78 %) des francophones connaissent l'anglais contre seulement 13 % des non-francophones qui disent avoir une connaissance du français16. Il est bien probable que l'attraction exercée par l'anglais s'explique à la fois par le poids démographique des anglophones dans la région de la capitale et par le fait que la plupart des emplois créés dans la région sont plus ou moins directement liés à 1a fonction publique fédérale qui doit desservir la population canadienne majoritairement anglophone.




16 Statistique Canada, recensement de 1971, catalogue nos 92-725 et 92-726. Pour effectuer nos calculs, nous avons soustrait le nombre de ceux qui déclaraient ne connaître aucune des langues officielles de ceux qui se classaient dans « langue maternelle autre » et nous avons ajouté le solde aux personnes qui se déclaraient de langue maternelle anglaise pour former la catégorie des non-francophones. [retour au texte]




1.2.3. Les composantes du marché du travail

En 1976, dans la région métropolitaine Hull-Ottawa, près d'un emploi sur trois (31 %) appartenait à la fonction publique fédérale. Du côté québécois, la proportion est moins grande : un emploi sur cinq dépend de la fonction publique fédérale17. Les autres emplois sont reliés à quelques compagnies multinationales oeuvrant dans le domaine du bois ou encore aux commerces et services qui gravitent autour de l'administration publique fédérale. Récemment, on a noté un essor dans l'industrie de l'imprimerie et de l'édition, dû principalement au voisinage des institutions fédérales.

En général, on attribue peu de dynamisme aux agents économiques, même sur le territoire de la communauté régionale de l'Outaouais; les petites et moyennes entreprises sont peu nombreuses, pas assez en tout cas pour profiter de la présence du gouvernement fédéral, et les institutions coopératives faiblement représentées. On semble relier cette situation à trois causes principales : le voisinage immédiat de l'est ontarien beaucoup plus dynamique sur les plans industriel et commercial, la présence des compagnies multinationales oeuvrant dans la transformation du bois et, enfin, un manque d'entrepreneurs causé par l'attrait de la sécurité d'emploi au sein de l'administration publique fédérale. La présence des sociétés d'État et de l'administration publique fédérales n'ont pas suscité du côté québécois des activités industrielles et commerciales correspondant à celles qu'on retrouve du côté ontarien. Ces activités sont même déficitaires puisqu'on considère que la population de la communauté régionale de l'Outaouais effectue environ 35 % de ses achats commerciaux du côté ontarien18. Tout ceci explique pourquoi on calculait qu'en 1971, environ « les deux tiers des déplacements pour. le travail dans la région se dirigeaient vers l'Ontario, notamment vers les centres d'Ottawa et de Pembrooke »19. À cette époque, on estimait que près de 25 000 travailleurs migrants de l'Outaouais se dirigeaient quotidiennement vers la province voisine20. Depuis, cette situation a évolué légèrement, puisque maintenant près de 19 000 emplois fédéraux sont situés en territoire québécois, ce qui signifie que des Ontariens doivent maintenant se rendre quotidiennement à leur travail du côté du Québec.




17 Commission de la Capitale nationale, Rapport annuel 1979-80, op. cit., p. 30. [retour au texte]

18 O.P.D.Q., La problématique de l'Outaouais, op. cit., pp. 133-136. [retour au texte]

19 Ibid., p. 10. [retour au texte]

20 Ibid., p. 48. [retour au texte]




Quelle langue de travail les travailleurs migrants parlent-ils? Il y a tout lieu de croire que, du côté ontarien, ce soit habituellement l'anglais, compte tenu du poids démographique de ceux qui utilisent habituellement l'anglais; du côté d'Ottawa, près de 77 % de la population déclaraient l'anglais comme langue d'usage en 197121.




21 Statistique Canada, recensement de 1971, catalogue no 92-726. [retour au texte]




La possibilité d'utiliser le français au travail en Ontario est liée à la Loi fédérale sur les langues officielles promulguée il y a plus de 12 ans pour assurer des services de qualité égale aux citoyens francophones et anglophones. Or, le commissaire aux langues, monsieur Max Yalden, alors qu'il comparaissait récemment devant un comité spécial des Communes chargé d'étudier la situation du bilinguisme au pays, reconnaissait que « même à Ottawa, un francophone éprouve de très grandes difficultés à travailler dans sa langue dans la fonction publique »22. Même si les fonctionnaires anglophones utilisent le français pour environ 20 % de leur temps de travail, « l'anglais demeure la langue de prédilection des échelons supérieurs »23. Ces derniers ne semblent pas encourager leurs subalternes francophones à communiquer dans leur langue. À tel point que « les fonctionnaires francophones qui ont pris l'habitude de travailler en anglais ont désormais du mal à s'adapter au travail dans leur propre langue »24.

Faut-il croire que la situation linguistique dans l'administration fédérale du côté de Hull soit maintenant tout à fait différente? Il ne semble pas puisqu'on prévoyait qu'en 1982, seulement 28,6 % des nouveaux emplois à Hull seraient francophones, ce qui correspondrait en gros à la moyenne de 30 % observée dans l'ensemble des organismes fédéraux de la capitale fédérale25. La prépondérance des fonctionnaires anglophones dans les institutions fédérales de Hull et la dispersion des francophones dans les divers organismes auront des répercussions sur la langue du travail comme dans tous les autres domaines. En outre, comme la Charte de la langue française ne peut s'appliquer aux organismes fédéraux, le Québec ne peut rien faire pour assurer l'utilisation du français dans un domaine de la vie aussi important que le travail, et ce, dans une région majoritairement francophone.




22 Extrait du reportage de Denis Lessard intitulé « Même à Ottawa, le travail en français est très difficile », Le Droit, 4 novembre 1981. [retour au texte]

23 Loc. cit. [retour au texte]

24 Loc. cit. [retour au texte]

25 Jean Cimon, op. cit., p. 53. [retour au texte]




De plus, étant donné la faible proportion des anglophones vraiment bilingues dans l'administration fédérale, il y a tout lieu de croire que, dans les commerces et les services du centre de la ville de Hull qui gravitent autour des édifices fédéraux, la langue de communication soit habituellement l'anglais; ce qui donne peu à peu un caractère anglophone à la ville de Hull.

1.2.4. La situation des francophones et des anglophones par rapport à l'enseignement collégial et universitaire

Les établissements postsecondaires de la communauté régionale de l'Outaouais semblent souffrir de sous-développement; en plus d'avoir de la difficulté à rejoindre la clientèle potentielle de leur région, elles n'ont pas beaucoup de rayonnement et n'attirent pas la clientèle francophone de l'Ontario.

Du côté collégial, en comparaison avec d'autres régions du Québec, le cégep de Hull n'accueille que la moitié de sa clientèle potentielle26. Parmi les causes de ce phénomène, on retient principalement l'attraction des établissements ontariens qui ont des conditions d'admission permettant aux étudiants de gagner un an, parfois deux, et qui développent des secteurs francophones dans la mesure où le volume de la population le permet. On retient également la dispersion de la population et l'écartèlement de la région; le cégep de Hull attirant principalement des étudiants de la communauté régionale, très peu d'étudiants proviennent des autres sous-régions. Enfin, le nombre sans cesse croissant d'étudiants anglophones au cégep de Hull soulève pour l'avenir un problème : la création d'une entité administrative de niveau collégial pour desservir la population anglophone qui représente près de 20 % de la population de la région.

Quant à l'enseignement supérieur, l'Université du Québec à Hull suffit à peine à remplir sa fonction régionale. Elle est moins développée que les autres constituantes et elle n'attire pas la clientèle de l'extérieur de la région à l'exemple de l'Université d'Ottawa27.




26 Dans le troisième chapitre de ce document, nous traiterons plus spécialement de la question du cégep anglophone. [retour au texte]

27 Jean Cimon, op. cit., pp. 56-61. [retour au texte]




Par exemple, à l'Université du Québec à Hull, pour la session d'automne 1981, on dénombrait 726 étudiants inscrits à temps plein et 2 728 à temps partiel. À l'Université d'Ottawa, pour la même session, 1 215 étudiants inscrits à temps plein et 1 120 étudiants inscrits à temps partiel venaient de la région de l'Outaouais28.

1.2.5. L'infrastructure culturelle

Grâce surtout à la « clause Québec » inscrite dans la Charte de la langue française, la situation s'est quelque peu améliorée pour les francophones de la communauté régionale de l'Outaouais. Il faut admettre cependant que ces derniers demeurent assez mal servis quant aux institutions à caractère plus proprement culturel. La plupart des services et des équipements de bonne qualité, dans le domaine des arts, des lettres, du cinéma, sont localisés à Ottawa et sont présentés habituellement en langue anglaise ou, en tout cas, fortement influencés par la culture anglo-saxonne. Mentionnons, à titre d'exemple, le Centre national des arts, le Musée de la science et de la technologie, le Musée de l'Homme et la. Galerie nationale. On ne retrouve pas d'équivalent du côté québécois à part l'amphithéâtre du collège de l'Outaouais : « Si on construisait un pont sur la rivière Gatineau dans l'axe du boulevard Gatineau » et si on procédait à quelques réaménagements permettant d'accueillir près de 800 personnes, il pourrait remplir pour la communauté régionale de l'Outaouais la fonction de centre culturel important29.




28 Informations obtenues du Service des dossiers étudiants de l'Université du Québec et du Service de la recherche institutionnelle et de la planification scolaire de l'Université d'Ottawa. [retour au texte]

29 Ibid., pp. 132-133. [retour au texte]




Les deux quotidiens publiés dans la région, l'un francophone et l'autre anglophone, proviennent de l'Ontario30. Pour ceux qui n'ont pas le câble, il existe trois stations francophones et trois stations anglophones de télévision. Les francophones de la communauté régionale ont été mis en présence des médias anglophones et de la culture anglo-saxonne bien avant l'avènement des services de la télédistribution.


Conclusion


De l'analyse de la situation linguistique et culturelle de la région de l'Outaouais, on retiendra surtout que cette région n'a pas de centre névralgique capable de servir de centre d'attraction et d'animation sur les plans économique et culturel pour l'ensemble de la région. Il existe bien une communauté régionale importante qui réunit près des trois quarts de la population régionale, mais cette dernière n'exerce pas d'influence sur le reste de la région et elle vit elle-même sous l'emprise constante de la capitale canadienne.

Mis à part cette communauté, le reste de la région est marqué par un sous-développement économique et culturel qui caractérise la plupart des régions ressources québécoises éloignées des centres urbains importants.




30 Le journal Le Droit a maintenant un bureau à Hull. [retour au texte]




Quant à la communauté régionale de l'Outaouais, elle hérite à la fois certains avantages et inconvénients du voisinage immédiat de la capitale canadienne. Elle est surtout avantagée par toutes les possibilités d'emploi qu'offrent les institutions de la fonction publique fédérale et tous les services qui gravitent autour d'elle. Elle bénéficie également de l'infrastructure culturelle et des services de santé qui accompagnent les institutions fédérales. Par ailleurs, du côté économique, elle ne tire pas de sa situation tous les avantages qu'elle pourrait en attendre. Sur les plans linguistique et culturel, elle est marquée par la prédominance de la langue et de la culture anglaises. Sur le plan démographique, depuis les récents développements de la capitale nationale du côté québécois, la population des francophones diminue proportionnellement peu à peu. L'anglais prédomine également comme langue du travail dans les institutions fédérales, même du côté québécois, provoquant un effet d'entrainement dans les commerces et les services qui gravitent autour de la fonction publique fédérale. En éducation et culture, les institutions sont plus développées à Ottawa et elles attirent les francophones mal desservis du côté québécois; même si ces institutions se donnent souvent un caractère bilingue, compte tenu de la forte proportion de la clientèle anglophone, l'anglais et la culture anglaise y prévalent la plupart du temps. Pour ce qui est des médias électroniques, l'offre francophone est complètement débordée par l'offre d'origine anglaise et américaine, surtout depuis l'avènement de la télédistribution.

Tout ceci explique la forte attraction exercée par l'anglais du côté québécois où, déjà en 1971, un peu plus de la moitié des francophones déclaraient avoir une connaissance d'usage de l'anglais contre seulement un peu plus du tiers du côté anglophone pour le français.

Certes, la situation des francophones de l'Outaouais n'est pas inédite. On retrouve certains éléments de la problématique outaouaise ailleurs ait Québec. Entre autres choses, l'entrée massive des médias électroniques de culture anglaise et américaine existe aussi ailleurs au Québec par le biais de la télédistribution. Mais quand on voit que l'anglais est la langue du travail, des commerces et des services pour une bonne proportion de francophones de l'Outaouais, quand on constate également le poids démographique des anglophones, on est en droit de se demander si la majorité de ces derniers possèdent une identité culturelle suffisamment forte pour leur permettre d'assimiler et de transformer les influences reçues et de les inscrire dans des projets de développement de culture francophone. Durant la présente décennie, assisterons-nous à la détérioration de la langue et de la culture françaises de l'Outaouais ou, au contraire, à une plus grande vitalité? À quel prix, et à quelles conditions les francophones de l'Outaouais trouveront-ils le dynamisme et la vigueur nécessaires pour faire de leur langue et de leur culture des réalités éminemment vivantes et inédites ailleurs au Québec?


Bibliographie de la première partie


CIMON, Jean, Le dossier outaouais, Québec, Éditions du Pélican, 1979, 183 p.

COMMISSION DE LA CAPITALE NATIONALE, Rapport annuel 1977-1978, s.l., C.C.N., 77 p.

COMMISSION DE LA CAPITALE NATIONALE, Rapport annuel 1979-80, s.l., C.C.N., 100 p.

GOUVERNEMENT DU QUÉBEC, Office de planification et de développement du Québec, La problématique de l'Outaouais, s.l., O.P.D.Q., « Les schémas régionaux , 1979, XV-209 p.

STATISTIQUE CANADA, recensement de 1971, catalogue nos 92-725 et 92-726.









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