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L'ÉTAT DE LA LANGUE FRANÇAISE AU QUÉBEC - Tome I

L'ÉTAT DE LA LANGUE FRANÇAISE AU QUÉBEC

BILAN ET PROSPECTIVE


Tome I



Textes colligés et présentés

par

Gérard LAPOINTE

et

Michel AMYOT




Cet ouvrage a été publié par
le service des communications
du Conseil de la langue française,
sous la direction de Léo Gagné

Collaboratrices :

Sylvie Dugas
Service des communications

Colette Poitras
Francine St-Pierre inc.

Dépôt légal - 4e trimestre 1986
Bibliothèque nationale du Québec

ISBN 2-550-16896-8 (Édition complète)
ISBN 2-550-16897-6 (Tome I)
ISBN 2-550-16898-4 (Tome II)






TABLE DES MATIÈRES
Tome I



INTRODUCTION

I. Quelques tendances générales de la situation démolinguistique au Canada et au Québec, Michel Paillé, Michel Amyot

II. La Charte de la langue française et l'école : bilan et orientations démographiques, Michel Paillé

PREMIÈRE PARTIE : LA SITUATION DÉMOLINGUISTIQUE

III. L'évolution et les caractéristiques linguistiques des échanges migratoires interprovinciaux et internationaux du Québec depuis 1971, Mireille Baillargeon

IV. L'évolution des transferts linguistiques au Québec, selon les recensements de 1971 et 1981, Charles Castonguay

V. L'évolution de l'exogamie et de ses incidences sur les transferts linguistiques chez les populations provinciales de langue maternelle française au Canada entre 1971 et 1981, Charles Castonguay

DEUXIÈME PARTIE : LES ASPECTS SOCIO-ÉCONOMIQUES

VI. Francisation apparente ou francisation réelle, Daniel Monnier

VII. La conscience linguistique des jeunes Québécois et l'avenir du français au Québec, une question d'interprétation?
Pierre Georgeault


VIII. Le français, les francophones et les législations linguistiques au Québec. Une analyse économique, François Vaillancourt






LISTE DES GRAPHIQUES ET FIGURES



Graphique 1 Taux de sortie interprovinciale par groupe d'âge et langue maternelle, Québec, 1971-1976 et 1976-1981

Graphique 2 Taux d'entrée interprovinciale par groupe d'âge et langue maternelle, Québec, 1976-1981

Figure 1 Taux d'exogamie de certaines populations provinciales de langue maternelle française selon l'âge de l'épouse, 1971-1976-1981






LISTE DES TABLEAUX



PREMIÈRE PARTIE

I.1 Effectifs et distributions relatives de la population selon la langue maternelle, Canada, 1931 à 1981

I.2 Effectifs, distributions relatives (%) et taux d'accroissement annuel moyen (%) de la population selon la langue d'usage, Canada, 1971 et 1981

I.3 Population selon la langue maternelle et la langue parlée à la maison, Canada, 1981

I.4 Effectifs et distributions relatives (%) de la connaissance de l'anglais et du français, Canada, 1931 à 1981

I.5 Effectifs et distributions relatives de la population selon la langue maternelle, Canada moins Québec, 1931 à 1981

I.6 Effectifs, distributions relatives (%) et taux d'accroissement annuel moyen (%) de la population selon la langue d'usage, Canada moins Québec, 1971 et 1981

I.7 Population selon la langue maternelle et la langue parlée à la maison, Canada moins Québec, 1981

I.8 Effectifs et distributions relatives de la connaissance de l'anglais et du français, Canada moins Québec, 1931 à 1981

I.9 Effectifs et distributions relatives (%) de la population selon la langue maternelle, Québec, 1931 à 1981

I.10 Effectifs, distributions relatives (%) et taux d'accroissement annuel moyen (%) de la population selon la langue d'usage, Québec, 1971 et 1981

I.11 Population selon la langue maternelle et la langue parlée à la maison, Québec, 1981

I.12 Effectifs et distributions relatives (%) de la connaissance de l'anglais et du français, Québec, 1931 à 1981

I.13 Effectifs et distributions relatives (%) de la population selon la langue maternelle, Ontario, 1931 à 1981

I.14 Effectifs, distributions relatives (%) et taux d'accroissement annuel moyen (%) de la population selon la langue d'usage, Ontario, 1971 et 1981

I.15 Population selon la langue maternelle et la langue parlée à la maison, Ontario, 1981

I.16 Effectifs et distributions relatives (%) de la connaissance de l'anglais et du français, Ontario, 1931 à 1981

I.17 Effectifs et distributions relatives (%) de la population selon la langue maternelle, région de Montréal, 1941 à 1981

I.18 Effectifs et distributions relatives (%) de la population selon la langue d'usage pour certaines langues maternelles, région métropolitaine de recensement de Montréal, 1981

I.19 Population selon la langue d'usage et la connaissance de l'anglais et du français pour certaines langues maternelles, région métropolitaine de recensement de Montréal, 1971 et 1981

I.20 Population selon la connaissance de l'anglais et du français pour certaines langues maternelles, région métropolitaine de Montréal, 1981

II.1 Répartition (%) des effectifs scolaires précollégiaux, selon la langue d'enseignement et proportions d'écoliers de langue maternelle anglaise, Québec, 1969-1970 à 1982-1983 (années choisies)

II.2 Effectifs scolaires précollégiaux, selon la langue maternelle et la langue d'enseignement, Québec, 1976-1977 et 1982-1983

II.3 Proportion (%) des écoliers inscrits à l'école française parmi ceux nés à l'extérieur du Canada (toutes langues maternelles et allophones seulement), ensemble du Québec et région de Montréal, 1976-1977 et 1982-1983

II.4 Proportion (%) des écoliers inscrits à l'école française parmi ceux nés dans une autre province canadienne, ensemble du Québec, région de Montréal et région de l'Outaouais, 1976-1977 et 1982-1983

II.5 Écoliers déclarés admissibles à l'enseignement en anglais en vertu des études primaires (en langue anglaise) de l'un des parents, selon le lieu des études du père ou de la mère, Québec, régions de Montréal et de l'Outaouais, 1977-1978 et 1982-1983

II.6 Effectifs et importance relative (%) du secteur anglophone des commissions scolaires de l'île de Montréal, 1973-1974, 1976-1977 et 1982-1983, et prévisions pour l'année scolaire 1988-1989, selon le niveau d'enseignement

II.7 Répartition des allophones nouvellement inscrits dans les cégeps du Québec, selon la langue d'enseignement, 1976-1977 à 1982-1983

II.8 Anglophones étudiant en français et francophones étudiant en anglais, niveau collégial (nouveaux inscrits), Québec, 1976-1977 à 1982-1983

II.9 Proportion d'écoliers inscrits à l'école anglaise selon trois modalités d'accès, Québec et quelques régions, année scolaire 1981-1982

III.1 Estimations annuelles des composantes de la migration internationale et interprovinciale, Québec, années censitaires 1966-1967 à 1982-1983

III.2 Migrations interprovinciales en provenance (sorties) et à destination (entrées) du Québec, selon la langue maternelle, 1966-1971, 1971-1976 et 1976-1981

III.3 Migrations interprovinciales des provinces et territoires du Canada, 1971-1976 et 1976-1981

III.4 Taux d'entrées et de sorties interprovinciales, selon la langue maternelle, Québec, 1966-1971, 1971-1976 et 1976-1981 (en %)

III.5 Entrées interprovinciales au Québec, selon la province d'origine et la langue maternelle, 1971-1976, 1976-1981

III.6 Sorties interprovinciales du Québec, selon la province de destination et la langue maternelle, 1971-1976, 1976-1981

III.7 Migrations interprovinciales en provenance (sorties) et à destination (entrées) du Québec, selon la région de départ ou d'arrivée, 1971-1976 et 1976-1981

III.8 Répartition de la population des régions métropolitaines de recensement, selon le lieu de naissance, Québec, 1981

III.9 Taux de sorties interprovinciales selon la langue maternelle par groupe d'âge en fin de période de migration, 1971-1976 et 1976-1981

III.10 Structure par âge (en %) des migrations interprovinciales en provenance (sorties) et à destination (entrées) du Québec, selon la langue maternelle par groupe d'âge en fin de période, 1971-1976 et 1976-1981

III.11 Taux d'entrées interprovinciales, selon la langue maternelle par groupe d'âge en fin de période de migration, 1976-1981

III.12 Migrations interprovinciales en provenance (sorties) et à destination (entrées) du Québec, selon le niveau de scolarité en 1976 et la langue maternelle, 1971-1976

III.13 Répartition de la population du Québec et des migrants ayant quitté le Québec pour une autre province canadienne entre 1976-1981, de 15 ans et plus en 1981, selon le plus haut niveau de scolarité

III.14 Migrations interprovinciales en provenance (sorties) et à destination (entrées) du Québec, par langue maternelle et langue parlée, 1976-1981

III.15 Migrations interprovinciales en provenance (sorties) et à destination (entrées) du Québec, selon la langue maternelle, par la connaissance du français et de l'anglais, 1976-1981

III.16 Répartition (en %) des migrations interprovinciales en provenance (sorties) et à destination (entrées) du Québec, selon la langue maternelle et le lieu de naissance des migrants, 1976-1981

III.17 Estimations annuelles des migrations interprovinciales en provenance (sorties) et à destination (entrées) du Québec, selon la province de destination ou d'origine, 1976-1977 à 1982-1983

III.18 Estimations annuelles des migrations interprovinciales, Ontario, Manitoba, Nouveau-Brunswick, Alberta et Colombie-Britannique, 1971-1972 à 1982-1983

III.19 Entrées internationales, selon la langue maternelle, 1966-1971, 1971-1979 et 1976-1981, Québec, Canada moins Québec

III.20 Entrées internationales au Québec, selon la langue maternelle par langue parlée et connaissance du français et de l'anglais, 1976-1981

III.21 Entrées internationales au Québec de personnes de langue maternelle autre que français et anglais, selon la langue parlée à la maison, 1976-1981

III.22 Entrées internationales au Québec de personnes de langue maternelle autre que française et anglaise, selon la connaissance du français et de l'anglais, 1976-1981

III.23 Présence au Québec et au Canada de la population ayant immigré de 1945 à 1981, par période d'immigration, Québec, Canada, Canada moins Québec, 1981

III.24 Répartition des immigrants admis au Québec, selon la langue maternelle et l'année d'admission, 1979-1983

III.25 Répartition des immigrants admis au Québec, selon la connaissance du français et de l'anglais, par année d'admission, 1968-1983

III.26 Répartition des immigrants admis au Canada moins Québec, selon la connaissance du français et de l'anglais, par année d'admission, 1968-1983

IV.1 Transferts bruts et transferts nets, Québec, 1971 et 1981

IV.2 Solde des transferts linguistiques, Québec, 1971 et 1981

IV.3 Indices d'attraction du français et de l'anglais, Québec, 1971 et 1981 (pour mille)

IV.4 Indice de continuité linguistique des groupes français, anglais et autre, Québec, 1971 et 1981 (%)

IV.5 Transferts bruts entre les groupes français et anglais, par groupe de générations, Québec, 1971 et 1981

IV.6 Langue d'usage des épouses au sein des mariages mixtes entre groupes français et anglais, Québec, recensements de 1971 et 1981 et Registre de la population, 1976-1981

IV.7 Langue d'usage des épouses au sein des couples AF et FA selon l'âge des épouses, Québec, 1981

IV.8 Langue d'usage des épouses primipares faisant partie des couples AF et FA, selon l'année de la première naissance, Québec, 1976 à 1981

IV.9 Transferts linguistiques selon l'origine ethnique, Québec, 1971

IV.10 Transferts linguistiques selon l'origine ethnique, Québec, 1981

IV.11 Transferts nets par groupe d'âge, Québec, 1971

IV.12 Transferts nets par groupe d'âge, Québec, 1981

IV.13 Transferts nets touchant le groupe français, par grand groupe d'âge, Québec, 1971 et 1981

IV.14 Transferts bruts du groupe italien vers le français et vers l'anglais selon le groupe d'âge, Québec, 1971 et 1981

IV.15 Transferts bruts de certaines composantes du tiers groupe au français et à l'anglais, Québec, 1971 et 1981

IV.16 Solde des transferts linguistiques pour les groupes anglais et français, certaines régions du Québec, 1971 et 1981

IV.17 Solde des transferts pour les groupes anglais et français dans les régions métropolitaines de recensement du Québec, 1981

IV.18 Solde des transferts pour le groupe français par grand groupe d'âge, régions métropolitaines du Québec et le reste de la province, 1981

IV.19 Transferts entre groupes français et anglais, selon les déclarations simples et multiples d'origine ethnique, Québec, 1981

IV.20 Transferts publiés, selon leur qualité réelle ou fictive, Québec, 1981

IV.21 Solde des transferts publiés, selon leur qualité réelle ou fictive, Québec, 1981

V.1 Taux d'exogamie des populations provinciales de langue maternelle française, selon l'âge de l'épouse, recensement de 1971 (%)

V.2 Taux d'exogamie des populations provinciales de langue maternelle française selon l'âge de l'épouse, 1976 (%)

V.3 Taux d'exogamie des populations provinciales de langue maternelle française selon l'âge de l'épouse, 1981 (%)

V.4 Taux ajustés d'exogamie de certaines populations de langue maternelle française selon l'âge de l'épouse, 1971-1976-1981 (%)

V.5 Orientation linguistique des différents types de couple, Québec, 1971 (%)

V.6 Orientation linguistique des différents types de couple, Québec, 1981 (%)

V.7 Orientation linguistique de certains types de mariage mixte au Québec selon l'âge de l'épouse, 1981 (%)

V.8 Importance relative des transferts provenant de personnes exogames parmi l'ensemble des transferts linguistiques, Québec, 1971 et 1981

V.9 Orientation linguistique des différents types de couple, ensemble des provinces à l'extérieur du Québec, 1971 (%)

V.10 Orientation linguistique des différents types de couple, ensemble des provinces à l'extérieur du Québec, 1981 (%)

V.11 Orientation linguistique des couples français-français (FF) et français-anglais (FA) à l'extérieur du Québec, par province, 1971 et 1981

V.12 Orientation linguistique de certains types de mariage selon l'âge de l'épouse, certaines provinces à l'extérieur du Québec, 1981 (%)

V.13 Importance relative des transferts du français à l'anglais provenant de personnes exogames parmi l'ensemble des transferts de ce type, provinces à l'extérieur du Québec, 1971 et 1981

DEUXIÈME PARTIE

VI.1 Formule linguistique privilégiée par les travailleurs francophones de l'ensemble du Québec et du Montréal métropolitain pour les années 1971, 1979 et 1982 (en %)

VI.2 Pourcentage des répondants des divers groupes linguistiques qui sont d'accord avec les énoncés relatifs à l'appui de certains principes et dispositions de la Charte de la langue française

VII.1 Utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles par les étudiants francophones qui font leurs études en français

VII.2 Utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles par les étudiants francophones qui font leurs études en anglais

VII.3 Utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles par les étudiants anglophones qui font leurs études en anglais

VII.4 Utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles par les étudiants anglophones qui font leurs études en français

VII.5 Utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles par les étudiants allophones qui étudient en français ou en anglais

VII.6 Valeurs moyennes de quatre indices d'identification linguistique, selon l'échantillon et la langue maternelle

VII.7 Moyenne de l'indice de perception de niveau de francisation, selon l'échantillon, la région d'enquête et la langue maternelle

VII.8 Moyenne de l'indice de perception du niveau de francisation, selon l'échantillon, la région d'enquête et la langue maternelle

VIII.1 Répartition des emplois de cadre et d'ingénieur offerts à Montréal selon les exigences linguistiques des emplois, en %, 1964, 1970 et 1979

VIII.2 Exigences linguistiques, cadres oeuvrant aux opérations québécoises, échantillon de firmes québécoises, 1964 et 1979

VIII.3 Utilisation du français au travail, en pourcentage du temps de travail, Québec, 1970 et 1978

VIII.4 Langue de travail, orale et écrite, entreprises de 500 employés et plus, Québec, 1978-1979

VIII.5 Présence francophone au sein des postes de cadre, Québec, 1979-1982

VIII.6 Présence des francophones au sein des postes supérieurs, ensemble du Québec et de Montréal, cadres et membres du C.A., 1964 - 1979 - 1981

VIII.7 Revenu de travail moyen et écart de revenu de travail moyen, hommes et femmes, Québec, 1970 et 1978, anglophones et francophones, unilingues et bilingues

VIII.8 Effet net des attributs linguistiques sur le revenu de travail, hommes et femmes, Québec, 1970-1978

VIII.9 La propriété des divers secteurs de l'économie québécoise, 1961 et 1975





INTRODUCTION





Depuis plus de 20 ans, l'État québécois mène une importante entreprise d'aménagement linguistique. Les buts visés sont le développement de la qualité de la langue française et l'amélioration de son statut public afin que soit rétablie dans tous ses droits la langue de la majorité des Québécois. « L'aménagement linguistique, comme le propose Jean-Claude Corbeil, suppose un projet global de société, explicite ou implicite, et en découle directement. »1 Au Québec, la langue française a constamment été l'objet d'une attention particulière suivant un cycle d'enthousiasme ou de militantisme commun à l'évolution de toute société. Elle a été le facteur central de bien des changements et le symbole d'une volonté partagée de s'identifier collectivement sur les plans tantôt culturel, tantôt économique et politique. Comme le dit Jean-Claude Corbeil, « la politique linguistique a des sources lointaines et elle fait partie d'un projet collectif global que les Québécois poursuivent depuis longtemps d'une génération à l'autre, selon les hauts et les bas de l'histoire. »2 En fait au Québec, comme dans quelque région du monde ou dans quelque société que ce soit, la question linguistique est un phénomène fondateur situé au coeur même de la culture d'un peuple, de son histoire et, fait plus important encore, des tournants que peut emprunter son avenir collectif.

Pour toutes les sociétés qui se sont dotées d'un projet d'aménagement linguistique - et elles sont nombreuses à travers le monde - la problématique qui le sous-tend comporte certaines caractéristiques essentielles. D'abord, cette problématique est complexe, c'est-à-dire qu'elle affecte toutes les formes de communications institutionnalisées; en second lieu, elle est vitale, c'est-à-dire qu'elle concerne des droits fondamentaux de la personnalité de chaque citoyen et de chaque groupe culturel d'une société; elle est enfin mouvante, c'est-à-dire qu'elle est constamment influencée par l'évolution de la situation sociale, économique et politique et de l'équilibre linguistique du territoire concerné.

Il n'en va pas autrement pour le Québec et, après huit ans d'application de la Charte de la langue française, pièce maitresse de la planification linguistique québécoise, le gouvernement a convié la population à une évaluation rigoureuse de sa politique et de sa législation et, pour reprendre les mots du ministre responsable de cette politique, à « une réflexion commune et ouverte sur l'avenir linguistique du Québec. »3

La Commission parlementaire sur la langue française et sur la politique linguistique du Québec a alors été créée et a siégé au cours de l'automne 1983. À cette occasion et avant de transmettre son avis au ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française sur les questions soulevées par cette commission, le Conseil de la langue française a décidé d'organiser une vaste consultation publique en vue d'obtenir les points de vue des Québécois sur la situation linguistique actuelle et sur l'avenir de la langue française au Québec.

Le compte rendu de cette consultation a été publié4. Le Conseil a aussi demandé à ses chercheurs et à des spécialistes de l'extérieur des textes synthèses sur des sujets névralgiques pour l'avenir de la langue française au Québec. Ce sont ces travaux que nous publions dans ce recueil.

Nous avons cru utile, cependant, avant de présenter ces 15 textes, qui sont toujours d'actualité, de proposer un bref bilan de l'état linguistique actuel du Québec à partir des informations recueillies lors de la Commission parlementaire et de résultats d'études menées par le Conseil depuis cette période. Il nous est aussi apparu important de rappeler, de façon synthétique, les principales modifications apportées à la Charte de la langue française par la loi 57 ainsi que les grandes priorités d'avenir définies par le Conseil dans son avis de novembre 1983, puisque celles-ci esquissent des orientations d'actions à mettre en oeuvre pour raffermir le statut de la langue française au Québec et en assurer l'avenir. On trouvera en annexe le texte complet de l'avis du Conseil.

1. UN BILAN

Des études menées dans le cadre de la Commission Gendron aux recherches entreprises par le Conseil jusqu'à ce jour, une documentation importante s'est accumulée au fil des ans sur l'évolution de différents aspects de la situation linguistique québécoise. Cette documentation permet de mesurer les effets des politiques linguistiques sur le statut du français au Québec au cours de la dernière décennie et, notamment, de mieux cerner les secteurs d'application de la loi qui n'ont pas encore trouvé de solution adéquate. Voyons cela de plus près sur le plan de l'évolution démographique, de la francisation du monde du travail, de l'impact des politiques linguistiques sur la situation socio-économique des francophones, enfin sur les attitudes des Québécois face aux politiques linguistiques.

1.1. L'ÉVOLUTION DÉMOGRAPHIQUE

L'évolution des faits démographiques nord-américains et canadiens laisse apparaitre une double tendance. D'abord, la faiblesse des francophones dans l'ensemble nord-américain, lesquels ne représentent plus que 2,5 % de la population en 1981, et sa diminution dans la population canadienne, de 29,0 % en 1951 à 25,7 % en 19815. Ensuite, une augmentation de la concentration de la population francophone sur le territoire québécois : 80,9 % en 1931 et 84,9 % en 1981 de langue maternelle française, mais 88,8 % de francophones (langue d'usage) en 1981.

Un coup d'oeil un peu plus curieux nous révèle d'autres tendances aussi importantes : l'augmentation de l'importance relative des communautés culturelles non francophones et non anglophones (6,7 % de la population en 1981); la faiblesse des taux de fécondité de la population en général, davantage marquée dans le cas de la communauté anglophone, qui est un facteur important venant expliquer la chute des effectifs des écoles anglaises; l'inscription de la majorité des allophones à l'école française depuis 1978; l'émigration d'une partie importante de la communauté anglophone depuis 20 ans; enfin les transferts linguistiques qui demeurent largement favorables à la minorité anglophone6.

Ce dernier facteur démographique mérite quelques réflexions. Les données du recensement de 1981 révèlent que le taux d'anglicisation des francophones tant au Canada qu'au Québec était plus élevé en 1981 qu'en 1971 et cela, malgré l'application de la Loi sur les langues officielles au Canada et de trois législations linguistiques successives au Québec. Bien qu'en nombre absolu, la perte de 100 000 locuteurs français ne puisse être taxée de catastrophe, il n'en demeure pas moins que de nombreux observateurs ont été étonnés de ce résultat, car l'un des objectifs premiers des législations linguistiques visait à protéger le fait français et, par conséquent, le nombre des locuteurs de langue française.

Mesure-t-on ainsi l'optimum de l'application des législations linguistiques, optimum au-delà duquel des choix et décisions individuels ne peuvent être enrayés? Ou est-ce tout simplement le dernier soubresaut de tendances amorcées avant la mise en place des législations? Seul le temps répondra à ces questions. On peut cependant, sans trop risquer de se tromper, voir dans ce phénomène l'influence exercée sur la langue française en Amérique par la culture la plus puissante de l'histoire de l'humanité et par la langue qui la soutient et la transmet, c'est-à-dire l'anglais. En effet, quand on voit l'anglais, présent partout dès qu'on sort quelque peu du Québec pour quelque autre pays que ce soit, même pour certains d'entre eux qui ne sont pas de culture anglo-saxonne, quand on doit utiliser l'anglais pour faire démarrer sa voiture, pour mettre en marche son téléviseur, son ordinateur, son lecteur de vidéocassettes, son appareil-photo, sa photocopieuse, etc., n'est-il pas inévitable qu'un grand nombre de Québécois francophones, comme des francophones d'autres pays et d'autres locuteurs qui ne sont pas d'origine anglophone, doutent de la capacité de leur propre langue à appréhender la réalité du XXe siècle et très bientôt celle du XXIe siècle? Il s'agit là d'un phénomène d'attraction qui n'est pas uniquement québécois, mais qui a prise sur tout un continent, voire sur l'ensemble de l'Occident et de nombreux autres pays qui n'y appartiennent pas.

1.2. LE MONDE DU TRAVAIL

Pour atteindre l'objectif principal de la Charte de la langue française, qui était et qui est toujours de garantir la viabilité d'un État linguistiquement isolé en terre d'Amérique et fortement soumis aux pressions d'une langue dominante, il fallait assurer le contrôle linguistique d'un secteur névralgique de la vie en société, celui du monde du travail entreprises, services publics, commerces et affaires.

Depuis la mise en oeuvre de la politique linguistique québécoise, on constate un progrès général de l'utilisation du français chez les travailleurs. Pour mesurer cette évolution de l'utilisation du français au travail, des enquêtes auprès d'échantillons statistiquement représentatifs (plus de 2 000 informateurs) ont été réalisées périodiquement. Ces enquêtes utilisent un tronc commun de questions rigoureusement identiques, qui permet d'évaluer la formule linguistique suivante : « Lorsque vous avez à lire, écrire ou parler pour faire votre travail, utilisez-vous :

  • à peu près uniquement l'anglais?
  • à peu près uniquement le français?
  • les deux langues? »

Une seconde question portant sur le pourcentage général d'usage du français au travail a été ajoutée. Ces questions ont été posées en 1971, 1979, 1982 et 1983.

Les résultats montrent que l'augmentation de l'usage du français au travail a été surtout constatée auprès des non-francophones; pour les francophones, la situation a peu changé. Ainsi, 31 % des travailleurs francophones utilisaient le français et l'anglais au travail en 1971, et ce pourcentage s'élève encore à 27 % en 1983. À Montréal par contre, ces proportions sont passées de 47 % à 39 %. Ajoutons que ces répondants, qui utilisent les deux langues au travail, continuent toujours à utiliser l'anglais dans plus de 30 % de leur temps de travail. Par ailleurs, si le français a progressé de façon importante dans toutes les communications écrites des anglophones en milieu de travail, le français demeure relativement sous-utilisé (40 % d'utilisation) dans les communications verbales des anglophones avec les francophones7. Enfin, le pourcentage des travailleurs francophones dont on a exigé la connaissance de l'anglais pour un premier emploi est un autre indicateur de mesure du statut des langues au travail. Ce pourcentage n'a pas changé; il dépasse 40 % à Montréal et atteint 20 % dans le reste du Québec.

Malgré plusieurs aspects positifs, on doit conclure que la langue française, encore aujourd'hui, n'occupe pas dans le monde du travail toute la place qui devrait lui revenir bien que les programmes de francisation soient en application dans la très grande majorité des grandes entreprises québécoises. On pourrait dire que le processus de francisation est bien enclenché, mais que le mouvement actuel n'est pas irréversible : 360 000 petites entreprises qui emploient moins de 50 travailleurs n'ont pas été touchées par les programmes de francisation et 230 centres de recherche et sièges sociaux d'entreprises continuent de fonctionner et de travailler principalement en anglais dans le cadre même de la loi, en vertu d'ententes particulières avec l'Office de la langue française.

C'est sans doute dans les services publics, les commerces et les affaires que le caractère français du Québec s'est affirmé le plus visiblement au cours des 20 dernières années. La clientèle francophone reconnaît qu'elle réussit mieux qu'au début des années 70 à se faire aborder et servir en français dans les grands restaurants, hôtels, magasins, services municipaux et hospitaliers et moyens de transport publics. Si, en 1971, 13 % des francophones n'avaient pu se faire servir en français dans l'un ou l'autre de ces établissements, ce pourcentage est passé à 9 % en 1979. Mais depuis, il est demeuré stable, l'enquête de 1983 nous révélant un pourcentage identique. Pour Montréal, la situation n'a pas évolué depuis 1979 et le pourcentage de ceux qui n'ont pu se faire servir en français s'élève encore à 17 %.

Dans le cas des services, commerces et affaires, l'usage du français a également progressé pour les communications écrites et les divers autres documents écrits. Ainsi, les comptes de taxes et les contraventions rédigés uniquement en anglais semblent avoir complètement disparu. Des progrès importants sont notés en ce qui a trait à la langue des factures, des formulaires de commande ou d'inscription, des contrats, etc. Par contre, du côté des modes d'emploi, en 1983, 36 % des francophones affirment avoir acheté au moins un objet dont le mode d'emploi était unilingue anglais.

À cause des dispositions de la loi, d'importants changements ont également eu cours dans l'affichage public, la publicité commerciale et les raisons sociales. Ainsi, un relevé fait au centre-ville de Montréal au cours de l'été 1983 révélait que, sur 3 500 affiches placées à l'extérieur d'établissements commerciaux, 70 % étaient conformes aux dispositions de la Charte de la langue française, 25 % utilisaient l'anglais et le français et 5 % étaient rédigées en anglais seulement. Par ailleurs, près de 800 plaintes ont été portées au cours des deux dernières années relativement à divers produits de consommation courante dont la publicité ou la présentation en langue française était inexistante ou défectueuse. Les progrès réalisés ne doivent pas nous faire perdre de vue le chemin qui reste à parcourir, même s'il y aura bientôt 10 ans qu'une législation exige que les consommateurs disposent de renseignements en français. Pour l'ensemble des activités reliées à la consommation des biens et des services au Québec, il est donc prématuré de dire que l'usage du français est généralisé et toujours facile. La situation demeure d'autant plus préoccupante que les francophones eux-mêmes n'ont pas encore développé le réflexe ou l'habitude de faire valoir leur droit et d'exiger le français. Ils n'en exigent pas plus dans leurs communications de consommateurs que dans leurs communications de travailleurs. Par exemple, lorsqu'ils reçoivent un mode d'emploi rédigé uniquement en anglais, bien peu d'entre eux protestent; dans environ 15 % des cas, ils réclament une version française, mais la plupart du temps ils se débrouillent, lisent le document en anglais ou demandent à quelqu'un de le traduire pour eux. Ou encore, s'ils se font aborder en anglais dans un magasin ou dans un service public, la moitié d'entre eux passent à l'anglais et n'insistent pas pour être servis en français. À la lumière de ces quelques informations, et bien que les acquis des dernières années ne soient pas négligeables, il apparaît que nous ne sommes pas encore devant une situation idéale. I1 suffirait d'un relâchement chez les principaux agents de la francisation pour remettre très rapidement en cause l'évolution de la dernière décennie.

1.3. LA SITUATION SOCIO-ÉCONOMIQUE

Un objectif implicite de la politique linguistique québécoise visait à donner aux francophones les moyens de s'épanouir et de réussir dans leur langue maternelle. Des études menées pour évaluer l'atteinte de cet objectif, on peut conclure que :

  • de manière générale, l'écart de revenu entre francophones et anglophones s'est de beaucoup rétréci au cours des années 70. Il n'en demeure pas moins qu'encore en 1981, les anglophones unilingues ou bilingues - toutes choses étant égales par ailleurs - avaient un revenu supérieur à leurs compatriotes francophones;

  • la promotion socio-économique récente des francophones, même si elle s'est produite dans de nombreux secteurs d'activité, ne leur a pas permis d'obtenir une représentation égale à leur importance démographique, notamment dans la haute administration et le commerce extérieur;

  • entre 1961 et 1978, la propriété des entreprises au Québec s'est accrue au profit des francophones dans presque tous les secteurs de l'économie8. Si les politiques linguistiques ne sont pas à elles seules responsables de ce changement socio-économique, on peut souligner qu'elles ont coïncidé pour plusieurs Québécois avec un indice de réussite, d'épanouissement et de promotion indissociable de la francisation et de la francophonisation du milieu de travail.

1.4. LES ATTITUDES FACE AUX POLITIQUES LINGUISTIQUES

À plusieurs reprises, le Conseil a fait appel à des maisons de sondage afin de connaitre les attitudes des Québécois face à la situation linguistique, aux politiques linguistiques et à leurs applications.

Encore en 1983, date du dernier sondage sur ce thème, il ressort que tous les groupes linguistiques demeurent préoccupés par cette question9. Par exemple, près de 60 % des répondants appuient l'énoncé suivant. « Je ne comprends pas les gens qui ne s'intéressent pas à la question des langues au Québec. » Cet appui est plus élevé à Montréal et se situe au même niveau tant chez les francophones que chez les anglophones. À la lumière d'autres données, il semblerait que les anglophones soient encore plus préoccupés que les francophones. S'agit-il là d'un signe des temps, puisque la Charte de la langue française a eu un impact plus contraignant sur leurs habitudes linguistiques que sur celles des francophones?

Quant au soutien populaire dont fait l'objet la Charte de la langue française dans l'opinion publique, les sondages indiquent que, majoritairement, les francophones continuent à soutenir la loi, et plus particulièrement ses grands objectifs, soit la francisation du milieu de travail, l'intégration des immigrants à la majorité francophone, le français langue du commerce et des services. Plus encore, un sondage effectué auprès des cadres des secteurs public et privé révèle que 94 % des cadres francophones estiment que le français doit être la langue de travail au Québec, que 89 % d'entre eux croient que toute personne demeurant au Québec devrait savoir parler français, que 83 y sont convaincus que les grandes entreprises du Québec devraient mettre sur pied des programmes de recrutement destinés à francophoniser le plus possible les postes de haute direction10. Parmi ces cadres francophones, 60 % croient que les politiques linguistiques devraient être renforcées ou laissées telles quelles. Par contre, pour certains autres domaines, les francophones font marche arrière et leur appui à la politique linguistique s'érode. C'est le cas, entre autres, en matière d'affichage public où maintenant moins de 50 % des francophones sont favorables à l'unilinguisme11. On note également que les francophones prêtent davantage foi aux hypothèses qui évoquent les retombées économiques négatives de la francisation. Dans ce dernier cas, le nombre de francophones qui croient que le français ne se prête pas aux exigences de la technique moderne a doublé entre 1979 et 1983 (de 20 % à 42 %). En fait, la perception de la situation linguistique par les francophones est assez paradoxale : ils ressentent la faiblesse de leur langue dans l'économie, ils craignent les impacts économiques de la politique de francisation, mais ils ont confiance en l'avenir de leur langue.

Quant aux anglophones, ils croient que le mouvement de francisation du Québec se porte bien tout en le trouvant irréaliste, voir irrecevable pour plusieurs. Pour eux, la francisation est d'ores et déjà suffisante; elle est assurée et irréversible. Ils désirent maintenant des garanties quant à l'avenir de leur communauté et de ses institutions ainsi qu'un accroissement du bilinguisme et un accès plus facile à l'école anglaise. Les allophones, pour leur part, sans appuyer majoritairement la Charte dans la plupart de ses dispositions, sont souvent entre le tiers et la moitié à le faire. Dans un domaine important quant à leur avenir collectif, c'est-à-dire le principe qui veut que « l'immigrant qui s'établit au Québec doit apprendre le français en premier », 72 % expriment leur accord.

Sur ce plan des attitudes, les chiffres ne disent pas tout. L'application des politiques linguistiques a eu des effets majeurs non quantifiables sur chacun des groupes linguistiques. Pour la première fois dans leur histoire, les francophones ont pris conscience de la place qui devait étre la leur dans la société québécoise. La Charte de la langue française leur a conféré le droit plein et entier, et en toute circonstance, de pouvoir utiliser leur langue sans avoir à s'excuser ou à demander la permission. La proclamation du français comme langue officielle a contribué à amoindrir chez un très grand nombre d'entre eux ce sentiment d'être minoritaires chez eux. On peut dire aujourd'hui qu'il est fini le temps des discours sur la survivance de la langue française. On planifie maintenant le développement de la langue française et on agit.

Il y a cependant un envers à cette médaille, soit l'impact de cette prise de conscience et de ce mouvement sur la communauté anglophone. Celle-ci est passée en quelques années, et sans avoir vraiment vu venir les changements, d'une perception relativement sécurisante de domination linguistique et économique à un sentiment aigu et existentiellement ressenti d'être devenue minoritaire. Les politiques linguistiques ne sont pas seules en cause, mais, en plaçant les anglophones devant la réalité inéluctable du fait français, elles ont ajouté à leur désarroi et polarisé leurs revendications. C'est ainsi que, souvent, sans bien connaitre les dispositions de la loi, les anglophones ont cru en une loi rigide12 et ont largement répandu ce préjugé au Québec et ailleurs en Amérique. Encore aujourd'hui, même si une large portion de la communauté anglophone a évolué et modifié ses perceptions, un groupe important n'a pas encore réussi à reconnaître et à admettre la prépondérance du français au Québec. C'est à un statut d'égalité des langues française et anglaise, à un bilinguisme intégral auquel ces derniers aspirent encore.

2. UNE LÉGISLATION MODIFIÉE

Sur quoi a porté le débat au cours des dernières années? Sur la nature même de la société québécoise, répond Alliance-Québec, l'organisme représentant les anglophones québécois. « En aurons-nous une vision noble ou une vision étriquée? [...] Deviendrons-nous une société unilingue, cloitrée, isolée et timorée? »13 La disponibilité de services en anglais, la reconnaissance explicite d'institutions d'expression anglaise, la visibilité du fait anglais, l'ouverture de l'école anglaise à un plus grand nombre d'enfants, l'élimination des « irritants » de la loi constituent les principales demandes formulées par la plus importante minorité linguistique québécoise. Si bon nombre de francophones sont sensibles à ces demandes et se disent favorables à la modification de certaines dispositions réglementaires et législatives qui exaspèrent les anglophones sans remettre en cause l'avenir du français, ils ne veulent pas cependant que les objectifs fondamentaux de la politique linguistique soient changés. Dans le domaine du travail, de nombreux francophones et surtout ceux appartenant aux organisations syndicales, ont demandé un renforcement des dispositions législatives afin que les travailleurs participent à la francisation de leur milieu et qu'ils puissent s'assurer que cette francisation soit réelle et non uniquement une francisation sur papier.

L'atmosphère dans laquelle s'est déroulé il y a deux ans seulement le troisième débat linguistique en moins de 10 ans mérite d'être soulignée, car, bien souvent dans le passé, ces discussions étaient passionnées et tournaient à l'excès. Signe des temps, signe de l'acceptation mutuelle d'une nouvelle situation linguistique québécoise, force est d'admettre, et tous les intervenants y compris les hommes politiques l'ont reconnu, que ce dernier débat s'est tenu dans un climat de sérénité, de respect mutuel et avec un souci d'ouverture révélateur d'une nouvelle maturité collective. Les ajustements apportés à la législation n'ont pas modifié les objectifs fondamentaux de la Charte et les discussions ont permis de reconnaitre que les menaces envers le fait français proviennent davantage de la force de l'anglais sur le continent nord-américain que de celle des 11 % d'anglophones québécois.

Les changements apportés14 à la loi 101 s'articulent autour de deux thèmes principaux : la francisation des milieux de travail et la clarification du niveau de bilinguisme dans les institutions anglophones. Sans entrer dans les technicalités législatives, notons simplement que, sur le premier point, afin de raffermir et de réaffirmer l'importance de la francisation au travail, des modifications substantielles ont été apportées aux comités de francisation des entreprises pour y accroitre le rôle des travailleurs. Par exemple, pour permettre aux travailleurs de s'engager davantage dans le processus de francisation, l'État met à leur disposition, par l'intermédiaire notamment des centrales syndicales, une somme annuelle d'environ un quart de million de dollars.

Par ailleurs, le préambule même de la loi a été modifié afin que la communauté anglophone y soit nommément identifiée. Ainsi, on peut y lire « [l'objectif de francisation se fera] dans un esprit de justice et d'ouverture, dans le respect des institutions de la communauté québécoise d'expression anglaise [...] dont elle reconnaît l'apport précieux au développement du Québec ». L'usage de l'anglais est facilité dans de nombreux organismes qui desservent une clientèle non francophone. L'affichage bilingue est permis pour les établissements spécialisés dans la vente de produits typiques d'une nation étrangère; les tests linguistiques pour les professionnels non francophones seront abolis pour tous ceux qui ont étudié au Québec dans les écoles de langue anglaise; l'admissibilité à l'école anglaise est légèrement modifiée; des régimes linguistiques spéciaux sont octroyés aux centres de recherche. Enfin, sur le strict plan linguistique, l'usage obligatoire des termes normalisés par l'Office de la langue française est limité à l'Administration. Ils ne sont donc plus obligatoires dans l'affichage public.

Notons enfin que, pour la délicate question de l'affichage commercial public, peu de changements ont été apportés malgré les demandes incessantes des anglophones et de l'opinion favorable d'une importante partie de la population francophone pour ce type de bilinguisme. Ici, c'est un principe fondamental de la politique linguistique qui est en jeu, comme l'a souligné le Conseil de la langue française dans son avis au ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française.

[...] si le Québec est avant tout une société française, son visage extérieur doit refléter son identité de façon non équivoque, au point où l'étranger, l'immigrant ou le touriste puisse savoir dès son arrivée qu'il est ici dans la partie française de l'Amérique du Nord et que Montréal, en particulier, est la plus grande ville française du monde après Paris. L'affichage public au Québec est donc à la fois l'important symbole d'une identité collective et le premier instrument pédagogique d'un message à transmettre aux visiteurs [...] il ne saurait donc être question de mettre le français et l'anglais sur le même pied et de revenir au bilinguisme universel en matière d'affichage dans l'ensemble du Québec15.

3. PRIORITÉS

Le bilan et les ajustements à la législation linguistique que nous venons de présenter ne concernent que des secteurs d'activité dont se préoccupe la Charte de la langue française. Mais le développement et l'avenir de la langue française nous incitent à porter aussi notre attention sur des domaines qu'on pourrait qualifier de porteurs d'avenir », notamment la place du français dans les nouvelles techniques de communication et dans les sciences et les technologies, le développement de la conscience linguistique des jeunes et les rapports interlinguistiques et interculturels.

3.1. LES MÉDIAS ET LES TECHNOLOGIES NOUVELLES DE COMMUNICATION

Aucune disposition de la législation linguistique du Québec n'a pour objet les médias et les technologies nouvelles de communication. Il faut bien admettre cependant qu'il s'agit là d'un domaine vital pour l'avenir de toute langue, car c'est de la langue entendue au foyer, dans les moments de détente, dans les heures de loisir, la langue d'une culture largement diffusée dont il est ici question. Or, on constate qu'au Québec cette langue est de plus en plus une autre langue que le français. Disques, films, magazines, spectacles, émissions de radio ou de télévision, cassettes, logiciels, jeux vidéo, etc., tous ces produits culturels sont largement disponibles et consommés en anglais, en particulier chez les jeunes. Est-il possible alors d'assurer la vitalité et l'essor de la langue française dans une atmosphère culturelle aussi anglicisante? Par ailleurs, la télédistribution et les antennes paraboliques qui permettent de capter les signaux des satellites mettent à la disposition des Québécois un nombre important de chaines de télévision, très majoritairement de langue anglaise et dont les émissions sont bien souvent perçues comme étant d'une qualité que les chaines nationales actuelles ne peuvent atteindre. Est-il étonnant, dans ces circonstances que, chez les francophones, plus du tiers du temps d'écoute de la télévision soit consacré aux émissions de langue anglaise et que cette proportion atteigne presque 50 % chez les jeunes? Que dire en outre de la micro-informatique dont les appareils, du moins ceux qui se répandent le plus rapidement et à un moindre coût, ont été conçus en anglais et qui pour la plupart sont proposés au Québec comme ailleurs en version anglaise? Et des logiciels, des langages informatiques eux-mêmes, des banques de données qui majoritairement utilisent la langue anglaise? Si cette situation se perpétue, quelle valeur les utilisateurs de l'informatique, les jeunes en particulier, peuvent-ils accorder à une langue qui ne leur permet que difficilement d'avoir accès au monde des techniques d'aujourd'hui et de demain?

3.2. CONSCIENCE LINGUISTIQUE DES JEUNES

L'avenir de la langue française au Québec est aussi relié à l'attitude des jeunes francophones vis-à-vis de leur langue maternelle. Les études réalisées à ce sujet au cours des dernières années ont soulevé bien des questions16. Quelle est la signification réelle de l'hiatus observé entre l'adhésion des jeunes francophones aux objectifs de la politique linguistique et leur comportement linguistique fortement influencé par l'abondante consommation de biens culturels anglo-américains? Près de 70 % des jeunes francophones se déclarent attachés à leur langue; pourquoi alors sont-ils faiblement revendicateurs de leur droit lorsqu'il s'agit par exemple de se faire servir en français? Pour quelles raisons plus du quart d'entre eux ne perçoivent-ils pas comme nécessaire à leur épanouissement le fait de vivre en français? S'ils disent apprendre le français pour des motifs d'ordre affectif, n'invoquent-ils pas en même temps des raisons d'ordre utilitaire (plus de 75 % d'entre eux) pour justifier leur apprentissage de l'anglais? Les jeunes anglophones pour leur part perçoivent négativement 1'évolution linguistique récente du Québec et se tiennent à l'écart de toute participation à la vie sociale et culturelle de la majorité francophone.

En fait, à partir des études sur les attitudes et les comportements linguistiques des jeunes Québécois, on se rend compte que 1'école ne joue pas de rôle déterminant dans le rapprochement des deux solitudes, ou des trois solitudes si nous distinguons les jeunes communautés culturelles des jeunes anglophones. I1 nous apparait urgent que les jeunes anglophones et allophones puissent s'insérer dans une communauté francophone élargie dont ils ne se sentiraient pas exclus ou dont ils ne s'excluraient pas eux-mêmes. L'avenir du français au Québec ne doit-il pas passer par des expériences culturelles et économiques vécues dans une langue commune et rendues possibles par la qualité de nouveaux rapports à établir entre tous les groupes qui composent la population québécoise?

3.3. LES RAPPORTS INTERCULTURELS

On aura beau prendre toutes les mesures qui s'imposent pour protéger et assurer l'avenir de la langue française au Québec, si cette cause ne recueille pas une large adhésion de la part des divers groupes linguistiques et culturels du Québec, elle risque d'être compromise ou du moins d'entraîner l'établissement d'un climat social qui ne sera avantageux pour personne. La qualité des relations intergroupes est une condition importante de l'avenir du français au Québec.17

Pour y arriver, il faudra certainement travailler à changer certaines perceptions. Du côté francophone, il importe par exemple d'en arriver à comprendre davantage que les anglophones et les allophones sont des Québécois à part entière, que la plupart d'entre eux ont choisi le Québec, qu'ils tiennent à y demeurer et qu'ils se considèrent de plus en plus comme des partenaires dans la promotion du français. Des mesures devront être prises pour favoriser l'atteinte de ces objectifs et aussi pour aider les communautés culturelles à mieux comprendre le Québec où elles ont choisi de vivre, à accepter sa langue et sa culture.

I1 faut bien constater que, du strict point de vue démographique, l'avenir de la langue française au Québec ne pourra plus être assuré uniquement par les Québécois francophones de souche; il devra l'être par tous les Québécois qui adopteront le français ou qui continueront d'être attirés par cette langue. C'est un défi de taille pour les francophones du Québec. Plus que jamais, au cours des années qui viennent, ils devront compter sur l'excellence de leurs relations avec les autres groupes de Québécois pour promouvoir le fait français. L'avenir de la langue française au Québec repose, en effet, sur cette condition essentielle : élargir la base d'adhésion et d'appartenance de la « francophonie » québécoise. Ce défi, il appartient à chacun de le relever et à l'État d'en être conscient.

4. LES TEXTES

Quatre séries de textes sont présentées dans ce volume. Comme nous l'avons dit précédemment, ils ont été rédigés, sauf deux, pour la Commission parlementaire sur la langue française et la politique linguistique qui a siégé au cours de l'automne 1983. Si nous les publions maintenant, c'est que ces études sont encore d'actualité et comportent de nombreuses informations pertinentes sur des sujets névralgiques pour l'avenir de la langue française au Québec.

Dans une première partie, cinq textes sont consacrés à l'étude de divers aspects de la situation démolinguistique. À la suite d'une première étude sur les tendances fondamentales de l'évolution démographique au Québec et au Canada, quatre autres textes abordent des aspects très significatifs du développement ou du recul de la langue française au Québec, soit l'évolution des clientèles scolaires selon la langue d'enseignement, les échanges migratoires interprovinciaux et internationaux, les transferts linguistiques et l'évolution de l'exogamie.

Les aspects socio-économiques de la situation linguistique constituent le thème de la seconde partie. Un premier texte a pour titre « Francisation apparente ou francisation réelle » et porte sur la langue du travail, la langue des commerces et des services publics de même que la langue des médias. La conscience linguistique des jeunes Québécois et l'avenir du français au Québec est la question analysée dans le second texte18, tandis que le troisième propose une analyse économique de la situation et des législations linguistiques19.

La troisième partie est consacrée à la langue française et aux communautés culturelles et traite de l'enseignement du français aux non-francophones et du rôle des communautés culturelles dans un Québec en pleine évolution.

Enfin, la quatrième série d'études pose la question de la place de la langue française dans les sciences et dans les nouvelles techniques de communication. Après un premier texte d'ensemble sur cette question, les autres présentent l'état de la situation et les conditions de l'avenir de la langue française dans les nouvelles technologies de communication, notamment dans la télématique et la micro-informatique. En fait, n'est-il pas juste de penser que :

Désormais, une grande partie des menaces faites à la langue française viendrait peut-être de l'extérieur : elles seraient dues en particulier à l'envahissement de la haute technologie et des produits culturels américains, à la rapidité des communications et à l'exposition plus fréquente à la présence de l'anglais par tous les moyens.20






RÉFÉRENCES




1 Jean-Claude Corbeil, « L'aménagement linguistique du Québec, cinq ans après l'adoption de la Charte de la langue française », Actes du congrès « Langues et société », t. II : Le statut culturel du français au Québec : pp. 299-309. [retour au texte]

2 Jean-Claude Corbeil, L'aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, « Langue et société », 1980, p. 8. [retour au texte]

3 Gérald Godin, ministre responsable de la Charte de la langue française, Assemblée nationale du Québec, 20 octobre 1983. [retour au texte]

4 Avis du Conseil de la langue française au ministre responsable de la Charte de la langue française sur la loi 101 et l'avenir de la langue française au Québec, gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », n° 37, 1983, 123 p. [retour au texte]

5 Langue maternelle française, c'est-à-dire première langue apprise et encore comprise (recensement canadien). [retour au texte]

6 Est identifiée comme ayant fait un transfert linguistique, toute personne ayant déclaré une langue maternelle X et une langue d'usage Y au même recensement. [retour au texte]

7 Voir à ce sujet : Daniel Monnier, L'usage du français au travail, Gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers du Conseil de la langue française/Études et recherches », n° 15, 1983, 121 p. [retour au texte]

8 Voir à cet effet . André Raynauld et François Vaillancourt, L'appartenance des entreprises : le cas du Québec en 1978, gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers du Conseil de la langue française/Études et recherches », no 19, 1984, 143 p. [retour au texte]

9 Daniel Monnier, La question linguistique : l'état de l'opinion publique. Analyse du sondage de Songadex inc. (mars-avril 1983), gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », n° 42, 1983, IV-68 p. [retour au texte]

10 Arnaud Sales et Noël Bélanger, Décideurs et gestionnaires. Étude sur la direction et l'encadrement des secteurs privé et public, gouvernement du Québec. Conseil de la langue française, « Dossiers du Conseil de la langue française », n° 23, 1985, 421 p. [retour au texte]

11 Et cela, malgré le très grand nombre d'exceptions à cette règle contenues dans la loi et les règlements. [retour au texte]

12 I1 est bon de souligner que seulement huit des 213 articles de la loi exigent l'usage exclusif du français et que la moitié de ces articles prévoient des exceptions. [retour au texte]

13 Alliance-Québec, mémoire présenté à la Commission permanente des communautés culturelles et de l'immigration sur la Charte de la langue française, Québec, octobre 1983, 40 p. [retour au texte]

14 Voir en annexe le texte de la loi 57 adoptée à la suite de la Commission parlementaire. [retour au texte]

15 Avis du Conseil de la langue française au ministre responsable de la Charte de la lanGue française sur la loi 101 et l'avenir de la langue française au Québec, gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », n° 37, 1983, 116-V p., p. 53. [retour au texte]

16 Conscience linguistique des jeunes Québécois, gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers du Conseil de la langue française/Études et recherches ».

T.I : Édith Bédard et Daniel Monnier, Influence de l'environnement linguistique chez les élèves francophones de niveau secondaire IV et V, n° 9, 1981, 164 p.

T.II : Pierre Georgeault, Influence de l'environnement linguistique chez les étudiants francophones de niveau collégial I et II, n° 10, 1981, 158 p.

T.III : Uli Locher, Mélanie Lange et Pierre Georgeault, Le fait français vécu par des élèves étudiant en anglais en 4e et 5e secondaire et en 1re et 2e collégial, n° 13, 1983, 225 p.

T.IV : Uli Locher, Mélanie Lange et Pierre Georgeault, Étude comparative du vécu et de la perception du fait français dans des écoles françaises et anglaises (4e et 5e secondaire, 1re et 2e collégial), n° 14, 1983, 158 p. [retour au texte]

17 Conseil de la langue française, Avis sur la loi 101 et l'avenir de la langue française au Québec, op. cit., p. 101. [retour au texte]

18 Texte inédit rédigé spécialement pour ce collectif. [retour au texte]

19 Texte inédit. [retour au texte]

20 Michel Plourde, « Éducation et avenir du français au Québec », conférence prononcée à la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal, 10 avril 1984. [retour au texte]








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