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Nouvelles tendances démolinguistiques dans l'Île de Montréal, 1981-1996

Nouvelles tendances démolinguistiques
dans l'Île de Montréal


1981-1996
par
Michel Paillé
Démographe
Direction des études et recherches
Conseil de la langue française
Mai 1989
par
Michel Paillé
Démographe

TABLE DES MATIÈRES



PRÉSENTATION

LISTE DES TABLEAUX

LISTE DES FIGURES

REMERCIEMENTS

INTRODUCTION


CHAPITRE PREMIER : BILAN DÉMOLINGUISTIQUE 1981-1986

1.1 L'île de Montréal dans le contexte québécois, 1981-1986
1.1.1 Au recensement de 1981
1.1.2 Au recensement de 1986
1.2 Naissances et décès selon la langue d'usage
1.2.1 La natalité
1.2.2 La mortalité
1.3 L'immigration dans l'île de Montréal
1.3.1 Les immigrants à destination de l'île
1.3.2 Caractéristiques linguistiques des immigrants
1.4 Solde migratoire intercensitaire

CHAPITRE II : CROISSANCE COMPARÉE DES GROUPES LINGUISTIQUES

2.1 Natalité et immigration au Québec et dans l'île de Montréal
2.1.1 Les nombres absolus
2.1.2 Le rapport naissances-immigrants
2.2 Natalité francophone et immigration non francophone
2.3 Accroissement net des groupes linguistiques
2.3.1 Les paramètres
2.3.2 L'accroissement annuel net

CHAPITRE III : LANGUE D'ENSEIGNEMENT ET MOBILITÉ LINGUISTIQUES : DES PROMESSES À LONG TERME

3.1 Le secteur d'enseignement français
3.1.1 De plus en plus d'allophones et d' immigrants à l'école française
3.1.2 Une progression encore inachevée
3.2 La mobilité linguistique des allophones
3.2.1 Selon les recensements canadiens
3.2.2 Langue d'enseignement et mobilité linguistique

CHAPITRE IV : LA MAJORITÉ DE LANGUE MATERNELLE FRANÇAISE DANS L'ÎLE DE MONTRÉAL EN 1991 ET 1996

4.1 Projections de la population de langue maternelle française en 1991 et 1996
4.1.1 Plus de trois immigrants sur quatre dans l'île de Montréal
4.1.2 Moins de deux immigrants sur trois dans l'île de Montréal
4.1.3 L'avenir le plus plausible
4.2 Un déclin des francophones amorcé depuis très longtemps
4.2.1 Les écoliers de l'île de Montréal
4.2.2 Les écoliers du secteur français
4.3 L'avenir de la population du Québec
4.3.1 Les effectifs en 2011
4.3.2 La proportion de francophones

CONCLUSION

ANNEXE A : DONNÉES ORIGINALES

ANNEXE B : ASPECTS MÉTHODOLOGIQUES

BIBLIOGRAPHIE





PRÉSENTATION

Conformément à son devoir de « surveiller l'évolution de la situation linguistique au Québec quant au statut de la langue française », le Conseil de la langue française publie une étude de Michel Paillé qui porte sur les nouvelles tendances démolinguistiques dans l'île de Montréal.

Le Conseil est particulièrement conscient de l'importance du statut démographique du français au Québec depuis la publication en 1986 d'un avis sollicité par le gouvernement sur Les aspects démolinguistiques de l'évolution de la population du Québec. La récente publication de la majorité des résultats du recensement canadien de 1986 permettait une mise à jour des principaux indicateurs démographiques touchant le français au Québec. Comme on le verra dans cette étude, de nouvelles tendances démographiques invitaient le Conseil à examiner la situation démolinguistique particulière de l'île de Montréal.

Il est généralement admis que le statut démographique du français au Québec peut se mesurer au nombre et à la proportion de Québécois et de Québécoises dont le français est la langue maternelle ou la langue habituellement parlée à la maison. Bien que cette définition soit très commode pour les démographes et qu'elle décrive bien une dimension fort importante de la réalité, elle ne saurait être tout à fait adéquate pour saisir, sous toutes ses facettes, la « majorité d'expression française » du Québec.

L'étude que nous publions aujourd'hui utilise largement les sources démographiques disponibles, qu'elles proviennent des recensements, de l'état civil ou des fichiers administratifs de l'immigration et de l'enseignement. À la lecture de cet ouvrage, on remarquera que l'auteur connaît très bien ces sources, qu'il les analyse selon les règles rigoureuses de la démographie et fait preuve de prudence dans l'interprétation des résultats.

D'autres études seront évidemment nécessaires pour faire suite à celle-ci. Le Conseil de la langue française poursuivra ses recherches dans le domaine qui est le sien et souhaite par ailleurs que d'autres instances étudient la question selon leur mandat respectif.

Pierre Martel
Président





LISTE DES TABLEAUX



CHAPITRE PREMIER

I.1 Population selon la langue maternelle, Québec et certaines régions, après correction pour le sous-dénombrement, 1981
I.2 Répartition (en %) de la population selon la langue maternelle et selon la région de résidence, Québec, 1981
I.3 Population selon la langue maternelle, Québec et certaines régions, après correction pour le sous-dénombrement, 1986
I.4 Évolution de la population selon la langue maternelle, Québec et certaines régions, 1981-1986
I.5 Répartition (en %) de la population selon la langue maternelle et selon la région de résidence, Québec, 1986
I.6 Naissances selon la langue d'usage de la mère, île de Montréal, 1981-1986
I.7 Décès selon la langue qu'utilisait le défunt, île de Montréal, 1981 à 1986
I.8 Immigrants admis au Québec selon certaines régions de destination et importance relative (%) de ces régions par rapport à l'ensemble de l'immigration au Québec, 1981-1986
I.9 Immigrants à destination de l'île de Montréal selon leur langue maternelle, 1981-1986
I.10 Bilan démographique intercensitaire selon la langue maternelle, île de Montréal, de juin 1981 à mai 1986

CHAPITRE II

II.1 Estimation du nombre de naissances et d'immigrants, île de Montréal et ensemble du Québec, 1987-1989
II.2 Nombre de naissances pour 100 immigrants, île de Montréal et ensemble du Québec, 1981-1989
II.3 Estimation du nombre de naissances de mères francophones et des immigrants non francophones, île de Montréal, 1987-1989
II.4 Nombre de naissances francophones pour 100 immigrants non francophones, île de Montréal, 1981-1989
II.5 Composantes de la croissance démographique selon la langue maternelle, île de Montréal, 1986-1989
II.6 Accroissement net selon la langue maternelle, île de Montréal, 1981-1989

CHAPITRE III

III.1 Effectifs et proportions (%) d'écoliers allophones inscrits au secteur d'enseignement français, Québec et île de Montréal, de 1976-1977 à 1987-1988 (années choisies)
III.2 Effectifs et proportions (%) d'écoliers nés à l'extérieur du Canada inscrits au secteur d'enseignement français, île de Montréal, 1981-1982, 1984-1985 et 1987-1988
III.3 Effectifs et proportions d'écoliers allophones inscrits au secteur d'enseignement français, primaire et secondaire, île de Montréal, de 1976-1977 à 1987-1988 (années choisies)
III.4 Répartition (%) de la population allophone selon la langue habituellement parlée au foyer, Québec, 1971, 1981 et 1986
III.5 Taux de mobilité linguistique (%) des immigrants allophones selon leur période d'immigration et leur lieu de résidence, Québec, 1981
III.6 Comparaison entre le français et l'anglais comme langues maternelles et langues d'usage au foyer, écoliers de l'île de Montréal, 1981-1982, 1984-1985 et 1987-1988
III.7 Écoliers allophones (langue maternelle et langue d'usage) selon leur langue d'enseignement, île de Montréal, 1981-1982, 1984-1985 et 1987-1988

CHAPITRE IV

IV.1 Proportion (%) de personnes de langue maternelle française selon quatre objectifs d'immigration, île de Montréal, 1991 et 1996 (série A : plus de trois immigrants sur quatre dans l'île)
IV.2 Proportion (%) de personnes de langue maternelle française selon quatre objectifs d'immigration, île de Montréal, 1991 et 1996 (série B : moins de deux immigrants sur trois dans l'île)
IV.3 Proportion (%) de personnes de langue maternelle française, population totale et écoles de l'île de Montréal, années censitaires 1971-1986
IV.4 Proportion (%) d'écoliers de langue maternelle française selon l'ordre d'enseignement, secteur français, île de Montréal, de 1976-1977 à 1987-1988 (années choisies)
IV.5 Quelques caractéristiques de la population du Québec en 2011 selon trois scénarios perspectifs
IV.6 Proportions (%) de personnes de langue maternelle française selon deux objectifs d'immigration, Québec, 1991 et 1996

ANNEXE A

A.1 Population recensée selon la langue maternelle, Québec, R.M.R. de Montréal et île de Montréal, 1981
A.2 Population recensée selon la langue maternelle, Québec, R.M.R. de Montréal et île de Montréal, 1986
A.3 Naissances selon la langue d'usage de la mère, île de Montréal (et totaux pour le Québec), de 1981 à 1986
A.4 Décès selon la langue qu'utilisait la personne décédée, île de Montréal (et totaux pour le Québec), de 1981 à 1986
A.5 Immigrants admis au Québec selon leur langue maternelle, de 1981 à 1987
A.6 Immigrants admis au Québec selon leur connaissance du français, de 1981 à 1987
A.7 Composantes de la croissance démographique selon le scénario C du Bureau de la statistique du Québec, années choisies, 1986-2011
A.8 Composantes de la croissance démographique selon la variante C1 (scénario C) du Bureau de la statistique du Québec, années choisies, 1986-2011
A.9 Composantes de la croissance démographique selon la variante C2 (scénario C) du Bureau de la statistique du Québec, années choisies, 1986-2011






LISTE DES FIGURES



CHAPITRE PREMIER

I.1 Proportion (%) d'immigrants à destination de la région « Montréal centre » et de l'île de Montréal 1981-1986
I.2 Proportion (%) d'immigrants selon trois caractéristiques, Québec, 1981-1987

CHAPITRE II

II.1 Naissances et immigrants (en milliers), Québec, 1981-1989
II.2 Naissances et immigrants (en milliers), île de Montréal, 1981-1989
II.3 Nombre de naissances pour 100 immigrants, île de Montréal et ensemble du Québec, 1981-1989
II.4 Naissances attribuées à des mères francophones et immigrants non francophones (en milliers), île de Montréal, 1981-1989
II.5 Accroissement annuel net selon la langue maternelle, île de Montréal, 1981-1989
II.6 Accroissement annuel net selon la langue maternelle, dans l'hypothèse d'une forte émigration des immigrants allophones, île de Montréal, 1981-1989

CHAPITRE IV

IV.1 Proportion (%) de personnes de langue maternelle française selon quatre scénarios perspectifs, île de Montréal, années censitaires, 1981-1996
IV.2 Proportion (%) de personnes de langue maternelle française dans la population totale et dans les écoles de l'île de Montréal, années censitaires 1971-1986
IV.3 Proportion (%) d'écoliers de langue maternelle française selon l'ordre d'enseignement, secteur français, île de Montréal, de 1976-1977 à 1987-1988 (années choisies)
IV.4 Proportion (%) de personnes de langue maternelle française de 1981 à 1996 selon les recensements et deux nouveaux scénarios, et proportion de personnes de langue d'usage française de 1981 à 2001 selon trois anciens scénarios, Québec





REMERCIEMENTS

Il n'aurait pas été possible de réaliser cette étude dans un délai raisonnable sans le concours de quelques collègues démographes.

Nous sommes d'abord reconnaissant envers ceux et celles qui ont su nous fournir en peu de temps les données statistiques dont nous avions besoin. Nous remercions donc Louise Dallaire du Bureau de la statistique du Québec, Mireille Baillargeon et Claire Benjamin du ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration du Québec, ainsi que Normand Thibault du Bureau de la statistique du Québec et Jean-Pierre Dufort du ministère de l'Éducation du Québec.

Bien que nous portions seul la responsabilité de cette étude, nous voulons exprimer notre gratitude à Marc Termote de l'I.N.R.S.-Urbanisation ainsi qu'à Hervé Gauthier et à Louis Duchesne du Bureau de la statistique du Québec. Nous leur sommes particulièrement redevable d'avoir accepté de lire et de commenter une première version de cette étude. Nul doute que le contenu scientifique de notre ouvrage a été enrichi par leur esprit critique très constructif.

M. P.





INTRODUCTION

Au cours de 1988 et au début de 1989, la publication des données du dernier recensement canadien tenu en juin 1986 a coïncidé avec la mise sur pied par le Conseil de la langue française d'un programme d'« indicateurs statistiques » sur l'état de la langue française au Québec. On conviendra tout naturellement que la démographie est une discipline privilégiée pour ce genre d'exercice, car, de nature quantitative, elle peut faire appel à tout son outillage méthodologique dans ce qu'il est convenu d'appeler la démolinguistique.

En réunissant différentes séries statistiques depuis 1981 jusqu'à la dernière année où chacune d'elles est disponible, nous nous sommes particulièrement intéressé à la situation démolinguistique de l'île de Montréal. Lorsque ventilées selon la langue maternelle, trois variables démographiques montraient un changement profond survenu récemment dans la conjoncture démolinguistique de l'île de Montréal, soit la fécondité, l'immigration et l'émigration. D'abord, dans un contexte de sous-fécondité où le nombre de naissances est depuis près de 20 ans nettement inférieur à ce qui serait nécessaire au remplacement des générations, une fécondité plus faible chez les francophones montréalais exigeait qu'on y regarde de plus près1. De plus, la tendance à la concentration dans les banlieues à l'extérieur de l'île de Montréal, surtout de la part des francophones, constituait un deuxième phénomène qui, jumelé au premier, affaiblissait encore la majorité d'expression française de l'île2. Enfin, la forte concentration des immigrants dans l'île de Montréal posait tout naturellement la question de leur intégration à une majorité francophone qui est sur le point de ne plus se renouveler.

Examiner simultanément ces trois phénomènes démographiques conduit à la question suivante : à quel rythme les populations francophones et non francophones de l'île de Montréal évoluent-elles, compte tenu d'une conjoncture démographique où, d'une part, les francophones se reproduisent très peu et se concentrent de plus en plus en dehors de l'île, et où, d'autre part, les immigrants sont de plus en plus nombreux a s'installer dans l'île de Montréal?



* * *


Dans le premier chapitre, nous dressons un bilan démographique de l'évolution de la population de l'île de Montréal entre 1981 et 1986. Conscient que le recensement de 1986 a moins bien dénombré la population canadienne que celui de 1981, nous corrigeons les données brutes publiées par Statistique Canada à l'aide des taux de sous-dénombrement qu'il a lui-même estimés. La répartition de la population du Québec en 1981 et 1986 selon la langue maternelle distingue les francophones, les anglophones et les allophones3. Ce premier chapitre traite non seulement de l'île de Montréal, mais aussi de sa « couronne » périphérique et du reste du territoire québécois. Après une description des changements survenus entre 1981 et 1986, nous abordons, sur une base annuelle, les statistiques relatives aux naissances, aux décès et à l'immigration internationale. Il devient alors possible de déduire pour chaque groupe linguistique un solde constitué de tous les autres mouvements migratoires ayant l'île de Montréal comme point de départ ou d'arrivée.

Nous abordons au deuxième chapitre la période comprise entre le recensement de 1986 et la fin de 1989. Nous profitons des données connues (par exemple, les naissances survenues en 1987 et 1988) et estimons toutes les autres à partir des tendances observées dans le passé, des intentions gouvernementales dans le domaine de l'immigration, ainsi qu'à l'aide des dernières projections démographiques du Bureau de la statistique du Québec. Nous utilisons deux indicateurs qui permettent d'illustrer très clairement les nouvelles tendances démolinguistiques dans l'île de Montréal : le « rapport naissances-immigrants » et l'« accroissement annuel net ». Ce dernier indicateur permet de tenir compte non seulement de la fécondité et de l'immigration, mais aussi de la mortalité et de l'émigration pour chacun des groupes linguistiques.

L'analyse de la période 1986-1989 prépare la voie à des perspectives démographiques que nous établissons pour les quelques années à venir. Avant d'en arriver à des scénarios perspectifs que nous présentons au quatrième chapitre, nous examinons au chapitre III la mobilité linguistique des allophones. Outre une analyse sommaire des transferts linguistiques des allophones de tous âges -- en particulier des allophones nés à l'étranger --, nous faisons l'examen des statistiques du ministère de l'Éducation relatives à la langue d'enseignement et à la langue d'usage au foyer des écoliers allophones ou nés à l'étranger.

Le chapitre IV est consacré à la prospective. Nous construisons d'abord huit scénarios perspectifs qui, à partir de jeux d'hypothèses, estiment la proportion de francophones dans l'île de Montréal en 1991 et 1996. Il s'agit de scénarios perspectifs classiques où tous les phénomènes démographiques qui interviennent dans l'évolution des populations -- fécondité, mortalité, immigration et émigration -- sont pris en compte. Nos hypothèses font varier surtout les objectifs d'immigration4 du gouvernement du Québec et le degré de concentration des immigrants dans l'île de Montréal. Nous portons une attention particulière à l'émigration subséquente des immigrants allophones.

Par la suite, nous décrivons l'évolution du milieu scolaire de l'île de Montréal de 1971 à 1986. En comparant la situation des jeunes d'âge scolaire avec celle de toute la population, nous voyons mieux se dessiner les tendances démolinguistiques profondes qui prévalent désormais dans l'île de Montréal. Enfin, nous estimons, pour l'ensemble du Québec, la proportion de francophones en 1991 et en 1996, en supposant deux objectifs d'immigration.

Afin de ne pas alourdir davantage un texte déjà entrecoupé de nombreux tableaux et figures, nous présentons les données brutes qui ont servi à cette étude dans les tableaux de l'annexe A. De plus, nous décrivons nos méthodes et nos hypothèses à l'annexe B.



* * *


Cette étude s'inscrit parmi les devoirs du Conseil de la langue française qui a l'obligation de « surveiller l'évolution de la situation linguistique au Québec quant au statut de la langue française »5. Il faut cependant noter, comme nous l'avons fait dans un article récent6, que le statut démographique du français au Québec dépasse largement les objectifs de la Charte de la langue française qui sont de « faire du français la langue de l'État et de la loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires »7. Bien que nous abordions le domaine de la langue d'enseignement, l'objectif premier de cette étude consiste à faire l'examen de la dynamique démographique des francophones de l'île de Montréal en comparaison avec celle des non-francophones.

Précisons qu'il ne faut pas s'attendre à un examen général de l'avenir du français dans l'île de Montréal. Parce qu'il relève strictement de la démographie, cet ouvrage se limite au domaine de la démolinguistique. Notre principale limite vient de la définition des groupes que nous voulons comparer, car il est sans doute très restrictif de ne tenir compte que de la langue maternelle des individus ou de la langue qu'ils parlent le plus souvent à la maison. Ces variables ne révèlent rien quant à l'intégration à la société franco-québécoise des nombreux immigrants qui ne font pas usage du français à la maison. Nul doute que de nombreux immigrants ont appris le français, le parlent spontanément dès que l'occasion s'en présente, ont des amis francophones, s'informent auprès des médias d'expression française, etc., sans pour autant parler régulièrement le français au foyer. À cause de la nature même de la démographie en tant que science et des sources statistiques dont elle fait usage, il ne nous est pas possible d'établir dans quelle mesure les immigrants arrivés au Québec depuis une décennie se sont intégrés à la société québécoise, et en particulier à la majorité francophone de l'île de Montréal. Cette question relève de la sociologie.

Une deuxième contrainte vient de la nécessité de faire notre analyse à partir du lieu de résidence de la population québécoise. La composition linguistique d'un quartier ou d'une ville influe inévitablement sur le comportement immédiat et à venir des nouveaux venus, en particulier des immigrants internationaux. Plus nombreux sont les francophones, meilleures sont les chances d'intégration des non-francophones qui arrivent, surtout dans les milieux scolaires. Toutefois, le lieu de résidence n'est certes pas le seul endroit où l'immigrant trouve l'environnement nécessaire à son intégration. Pensons particulièrement aux milieux de travail où les contacts entre francophones et non-francophones peuvent être fréquents et intenses, car de nombreux francophones qui résident à l'extérieur de l'île de Montréal s'y rendent chaque jour pour travailler, renforçant ainsi la majorité d'expression française dans l'île.

Compte tenu que la fécondité des francophones de l'île de Montréal est très faible et que les mouvements migratoires interrégionaux renforcent la concentration des francophones autour de l'île de Montréal, et étant donné que les immigrants préfèrent pour la plupart élire domicile dans l'île de Montréal, nous posons l'hypothèse suivante :

La proportion de francophones dans l'île de Montréal, si elle n'a pas déjà commencé & décliner, ne pourra que décroître dans l'avenir.

La méthodologie adoptée pour vérifier cette hypothèse est de nature à l'affaiblir. Ainsi, les choix qui nous sont offerts et qui se rapportent aux tendances des phénomènes démographiques concernés, de même que certaines estimations nécessaires, auront pour effet d'atténuer le déclin de la majorité d'expression française de l'île de Montréal. Par conséquent, les scénarios perspectifs élaborés au chapitre IV sont plutôt susceptibles de surestimer l'importance relative des Montréalais de langue maternelle française en 1991 et 1996. En démographie québécoise, cette façon de faire n'est pas nouvelle. On se souviendra que Lachapelle et Henripin avaient « systématiquement [fait] en sorte que [leurs] décisions aillent à l'encontre de [leur] thèse » afin, disaient-ils, de présenter une démonstration plus convaincante8.

Outre cet aspect de notre démarche, soulignons que tous les immigrants de langue maternelle française, peu importe leur lieu de naissance, leur culture, leur religion, etc., contribuent dans nos calculs à la croissance de la population francophone. Bien que leur intégration culturelle à la société québécoise ne soit certes pas un phénomène spontané pour plusieurs d'entre eux, ils augmentent néanmoins les effectifs des parlants français. Parce que notre étude est de nature démographique, il faudra donc considérer que nos résultats projettent l'image démolinguistique et non le portrait ethnoculturel de l'île de Montréal de demain.

C'est également par prudence que nous avons fixé un horizon relativement court à nos scénarios. Il aurait sans doute été souhaitable de présenter des proportions par groupe linguistique pour l'île de Montréal et pour l'ensemble du Québec au moins jusqu'en 2001. Si nous nous sommes arrêté à 1996, c'est simplement parce que les statistiques immédiatement accessibles ne donnaient pas la structure par âge des groupes linguistiques. Il nous semblait plus prudent et plus raisonnable de limiter notre horizon 10 ans à partir du recensement de 1986. D'ailleurs, les résultats montrent que cette limite n'empêche pas de bien dessiner les nouvelles tendances démolinguistiques dans l'île de Montréal.






CHAPITRE PREMIER
BILAN DÉMOLINGUISTIQUE 1981-1986

Avant de nous pencher sur les événements démographiques qui modifient l'évolution et la composition linguistique de la population de l'île de Montréal (naissances, décès et migrations), nous allons dresser le bilan démolinguistique de la période quinquennale 1981-1986 en situant l'île de Montréal et la région métropolitaine du même nom dans leur contexte québécois. Ce premier bilan démographique selon la langue maternelle est possible, car les données essentielles du recensement de 1986 sont maintenant publiées.

Rappelons que la proportion de résidents de langue maternelle française de l'île de Montréal a décliné de 1951 à 1976 de quatre points procentuels, passant de 64,2 %1 à 60,2 %2. On a attribué ce déclin d'abord à la forte immigration d'allophones au cours des années 50, et ensuite à la migration des francophones vers la périphérie durant les années 60 et au début des années 703. Par la suite, entre 1976 et 1981, la migration des francophones de l'île de Montréal vers les banlieues s'est poursuivie avec une intensité qui a atteint « plus de trois fois celles des anglophones et des allophones »4. Malgré cette migration des francophones, leur proportion dans l'île de Montréal s'est maintenue autour de 60 % à cause de la forte émigration des anglophones vers les autres provinces canadiennes.

Qu'en est-il de la période 1981-1986? Sachant que le solde migratoire des anglophones a été moins négatif au cours de ce lustre5 et que l'immigration internationale a été réduite pour des raisons économiques, on pourrait supposer que, même si les francophones ont continué leurs mouvements migratoires vers la couronne métropolitaine, ils ont conservé leur importance relative dans l'île.

Nous tirons d'abord des recensements de 1981 et de 1986 les données sur la langue maternelle, pour considérer, dans une deuxième partie, l'accroissement naturel des groupes linguistiques de l'île de Montréal. Dans la troisième partie, nous examinons l'immigration en nous attachant tout particulièrement à l'importante attraction qu'exerce l'île de Montréal, et en décrivant certaines caractéristiques linguistiques des immigrants.

1.1 L'ÎLE DE MONTRÉAL DANS LE CONTEXTE QUÉBÉCOIS, 1981-1986

1.1.1 Au recensement de 1981

Nous présentons au tableau I.1 la population du Québec répartie selon la langue maternelle et selon la région de résidence en 1981. Les données du recensement de 1981 sont ici majorées pour tenir compte du sous-dénombrement, et celles qui se rapportent à la région de Montréal ont été ajustées selon les nouvelles limites territoriales définies dans le recensement de 19866.




TABLEAU I.1 Population selon la langue maternelle, Québec et certaines régions, après correction pour le sous-dénombrement, 1981



Ce premier tableau montre toute l'importance de l'île de Montréal dans l'ensemble de la région métropolitaine. Si la région comptait en 1981 plus de 2,9 millions d'habitants, l'île abritait près de 1,8 million de ceux-ci, soit 62 %. Par ailleurs, l'importance relative que représente l'île de Montréal dans l'ensemble de la région métropolitaine diffère beaucoup pour chacun des groupes linguistiques. En effet, si un peu plus d'un million de francophones y résidaient, sur les deux millions d'individus de la région, soit à peine plus de la moitié (54 %), on y trouvait les trois quarts des anglophones, soit 401 000 sur 532 000 (75 %), et 318 000 allophones, soit plus des quatre cinquièmes (84 %), parmi les 379 000 que comptait la région.




TABLEAU I.2 Répartition (en %) de la population selon la langue maternelle et selon la région de résidence, Québec, 1981



Le tableau I.2 montre les répartitions selon la langue maternelle de chacune des régions choisies ainsi que la répartition régionale de chaque groupe linguistique. On reconnaît bien, dans la répartition selon les langues maternelles, l'image familière à tous. Notons toutefois que les anglophones devancent les allophones par environ cinq ou six points de pourcentage dans l'île de Montréal comme dans la couronne métropolitaine. Quant à la majorité de langue maternelle française, observons le très grand écart entre les 59,9 % qu'elle représente dans l'île et les 82,8 % qu'elle constitue dans la couronne, zone représentative du poids de la majorité française dans l'ensemble du Québec (82,4 %).

La répartition selon la région de résidence fait ressortir le fait qu'au Québec, mis à part les contacts en milieu de travail et dans certaines activités de loisir par exemple, seulement un francophone sur cinq était en contact avec plus de la moitié des anglophones et surtout avec près des trois quarts des allophones. C'est donc dire que les francophones de l'île de Montréal jouent un rôle très important dans l'intégration des allophones à la culture française du Québec. Leur rôle est certes beaucoup plus important que celui des francophones (3,4 millions) qui résidaient en 1981 à l'extérieur de la région métropolitaine de Montréal, où l'on comptait moins de 13 à des allophones, soit à peine 54 000 d'entre eux.

1.1.2 Au recensement de 1986

Nous présentons au tableau I.3 les données équivalentes à celles du tableau I.1, mais tirées cette fois du recensement de 1986. Au cours du premier lustre des années 80, la population francophone du Québec a dépassé les 5,5 millions d'habitants. Par contre, la minorité de langue maternelle anglaise est tombée sous les 700 000. Enfin, les allophones passent de plus de 433 000 plus de 460 000 personnes.




TABLEAU I.3 Population selon la langue maternelle, Québec et certaines régions, après correction pour le sous-dénombrement, 1986



La région métropolitaine de Montréal a dépassé les trois millions de population durant cette période quinquennale alors que l'île de Montréal a franchi le cap de 1,8 million d'habitants. L'augmentation plus rapide de la population de la couronne montréalaise, comparativement à celle de l'île de Montréal, donnait à cette dernière, en 1986, 60,0 % de la population de la région métropolitaine au lieu des 61,5 % qu'elle comptait cinq ans plus tôt. Cette évolution est due aux francophones seulement, car si la tendance se maintient, ils seront plus nombreux à vivre dans la couronne métropolitaine que dans l'île. En effet, s'il y avait 53,6 % des francophones qui résidaient dans l'île en 1981 (1 075 482 sur 2 005 602), ils n'étaient plus que 51,6 % en 1986 (1 084 728 sur 2 102 567). Au contraire, en ce qui concerne les anglophones et les allophones, ils se trouvaient un tout petit peu plus nombreux à résider dans l'île en 1986 qu'en 1981 : 75,6 % contre 75,3 % pour les premiers et 84,0 % contre 83,8 % pour les seconds.

La population du Québec n'a augmenté que de 182 000 personnes en cinq ans, soit un accroissement de 2,8 %7. Le tableau I.4 montre une augmentation des francophones de 3,3 %, comparativement à un accroissement plus important des allophones qui a été de 6,2 %. Étant donné un solde migratoire négatif chez les anglophones et une fécondité plus faible que chez les autres groupes, on constate un déclin de leurs effectifs de près de 24 000 individus, soit une baisse relative de 3,3 %.




TABLEAU I.4 Évolution de la population selon la langue maternelle, Québec et certaines régions, 1981-1986



La comparaison entre les groupes linguistiques dans l'île de Montréal montre des écarts encore plus contrastés. En effet, le nombre de francophones ne s'y est accru que de 0,9 %, comparativement à 6,7 % pour les allophones. Quant aux anglophones, leur déclin absolu est de près de 15 000 personnes dans l'île de Montréal, ce qui donne une baisse relative un peu plus importante (3,8 %) que dans l'ensemble du Québec (3,3 %). Il est à noter que la diminution du nombre d'anglophones dans l'île, jumelée à la croissance des allophones, a sensiblement réduit l'écart entre les deux groupes : 83 100 en 1981 contre 46 500 seulement en 1986.

Remarquons enfin, dans cette comparaison entre la situation de 1981 et celle de 1986, la forte croissance francophone dans la couronne montréalaise. En cinq ans, les effectifs ont augmenté de près de 88 000, soit 9,4 %, ce qui représente l'accroissement relatif le plus important du tableau I.4.

Les répartitions en pourcentage selon la langue maternelle et selon la région de résidence, pour 1986, se trouvent au tableau I.5. Constatons d'emblée que la proportion de francophones dans la couronne montréalaise a augmenté de 1,5 point de pourcentage en cinq ans, passant de 82,8 % à 84,3 %. C'est là l'effet du fort accroissement des francophones dont nous avons fait état au paragraphe précédent. Si la région métropolitaine accapare une part plus grande des francophones du Québec, c'est dû à la couronne métropolitaine dont l'importance relative augmente sensiblement (18,2 % des francophones comparativement à 17,2 % en 1981) alors que l'île de Montréal perd quelques décimales (de 19,9 % à 19,4 %).




TABLEAU I.5 Répartition (en %) de la population selon la langue maternelle et selon la région de résidence, Québec, 1986



Quant aux anglophones et aux allophones, on observe peu de changements dans leur répartition régionale entre les recensements de 1981 et de 1986 si ce n'est un faible accroissement de l'importance relative des allophones dans l'île de Montréal. Dans le cas des anglophones, il est à noter que leur importance relative par rapport aux autres groupes à l'extérieur de la région métropolitaine de Montréal (5 %) a cessé de décroître comme c'était le cas entre 1951 et 19818.

1.2 NAISSANCES ET DÉCÈS SELON LA LANGUE D'USAGE

Depuis bientôt 15 ans, le Québec collige dans ses fichiers d'état civil des informations sur la langue des individus. C'est ainsi que nous pouvons connaître la langue maternelle et la langue d'usage (ou langue habituellement parlée à la maison) des femmes qui accouchent au cours d'une année, ainsi que la langue que chaque personne décédée utilisait généralement. Nous allons tirer profit de ces statistiques en nous limitant cependant à l'île de Montréal.

1.2.1 La natalité

On trouvera au tableau I.6 le nombre de naissances9 survenues au cours des années 1981 à 1986 inclusivement, naissances attribuées à des résidentes de l'île de Montréal et réparties selon la langue généralement parlée à la maison par la mère10. Ce tableau donne également la répartition annuelle (en pourcentage) des naissances selon la langue d'usage de la mère11.

On remarque au tableau I.6 une stabilité des naissances dénombrées entre les six années considérées ici : entre le minimum de 1983 et le maximum de 1981, il n'y a qu'une très faible différence. Dans le cas des francophones, les naissances oscillent, en arrondissant les chiffres, entre 12 600 et 13 100 tandis que le nombre de naissances attribuées à des allophones varie de 2 400 à 2 800. En ce qui concerne les anglophones, on observe dans l'augmentation régulière de 1981 à 1986 un accroissement global de 9 %12.




TABLEAU I.6 Naissances selon la langue d'usage de la mère, île de Montréal, 1981-1986



Les répartitions annuelles montrent que la majorité francophone obtient sa quote-part des naissances puisque la proportion de celles-ci, qui se situe autour de 60 %, est voisine de l'importance relative des francophones de l'île aux recensements de 1981 et de 1986. Dans le cas des anglophones, la part des naissances est supérieure au poids de la population de langue maternelle anglaise de 1981 (22,3 %) et de 1986 (21,3 %). Il faut voir là, du moins en partie, l'effet de la mobilité linguistique favorable l'anglais qui apporte à la minorité anglophone du Québec des naissances supplémentaires d'enfants dont la langue sera l'anglais13. Nous en voyons la preuve dans le fait que la part des naissances de mères allophones -- entre 12 % et 13 % -- est inférieure à la proportion de personnes de langues maternelles autres que le français et l'anglais aux recensements de 1981 (17,7 %) et de 1986 (18,7 %).

1.2.2 La mortalité

En ce qui concerne les décès de personnes qui résidaient dans l'île de Montréal, le tableau I.7 montre un accroissement de 14 210 en 1981 à 15 053 en 1986. Cependant, les données ventilées selon la langue que les défunts utilisaient ne reflètent pas d'augmentation plus au moins régulière pour chacun des groupes. Les répartitions procentuelles témoignent sans aucun doute d'une espérance de vie à la naissance plus faible pour les francophones et plus forte pour les anglophones et, surtout, les allophones14.




TABLEAU I.7 Décès selon la langue qu'utilisait le défunt, île de Montréal, 1981-1986



La différence entre les naissances (tableau I.6) et les décès (tableau I.7) donne l'accroissement naturel pour l'ensemble de l'île de Montréal ainsi que pour chacun des groupes linguistiques considérés15. L'accroissement naturel annuel moyen des groupes linguistiques définis selon la langue d'usage pour la période de 1981 à 1986 s'établit comme suit :

francophones 3 247 51,0 %
anglophones 1 917 30,1 %
allophones 1 200 18,9 %
Total 6 364 100,0 %

Au cours de cette période, l'accroissement naturel dans l'île de Montréal n'a été que de quelque 6 400 personnes en moyenne par année, ce qui donne un faible taux de croissance de 3,53 pour 1 000 personnes. De cet accroissement, la part qui revient aux francophones ne compte que pour la moitié (alors qu'ils forment 60 % de la population) tandis que celles des anglophones et des allophones sont respectivement de 30,1 % et de 18,9 %. La fécondité des francophones, qui était en 1981 identique à celle des anglophones de l'île de Montréal16, associée à une mortalité plus élevée que celle des deux autres groupes, explique que la majorité d'expression française n'atteigne pas sa quote-part dans l'accroissement naturel de la population de l'île.

l.3 L'IMMIGRATION DANS L'îLE DE MONTRÉAL

De 1981 à 1986 inclusivement, le Québec a admis sur son territoire près de 108 000 immigrants, dont environ 87 60017 entre les recensements de 1981 et 1986. En 1981 et 1982, plus de 21 000 immigrants ont été accueillis au Québec chaque année. Par la suite, les effectifs ont été inférieurs à 20 000, voire inférieurs à 15 000 en 1984 et 1985 (tableau A.5).

1.3.1 Les immigrants à destination de l'île

Le Bulletin statistique annuel du ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration du Québec présente de nombreuses informations sur les immigrants que le Québec admet chaque année. Parmi ces informations, les plus pertinentes à notre propos sont la région de destination, la langue maternelle et la connaissance que les immigrants ont du français au moment de leur arrivée au Québec. Le tableau I.8 donne, pour chacune des six années considérées, le nombre d'immigrants qui se sont dirigés vers une sous-région appelée « Montréal centre ». Nous y présentons également une estimation du nombre d'immigrants qui se seraient établis dans l'île de Montréal proprement dite18, ainsi que l'importance relative que représentent ces deux sous-régions dans l'immigration au Québec.

Ce dernier tableau montre bien la grande attraction que la région de « Montréal centre » et surtout l'île de Montréal exercent sur les immigrants qui entrent au Québec. Ce phénomène est même à la hausse, car, comme l'indique le tableau I.8 et comme l'illustre la figure I.1, l'île a accaparé en 1986 à peu près les quatre cinquièmes des ressortissants étrangers entrés au Québec, alors qu'au début de la présente décennie (de 1981 à 1983), cette proportion était des deux tiers. De juin 1981 à mai 1986 (période intercensitaire), l'île de Montréal a accueilli à elle seule environ 62 300 immigrants, soit plus de sept immigrants sur dix venus s'installer au Québec.




TABLEAU I.8 Immigrants admis au Québec selon certaines régions de destination et importance relative (%) de ces régions par rapport à l'ensemble de l'immigration au Québec, 1981-1986



FIGURE I.1 Proportion (%) d'immigrants à destination de la région « Montréal centre » et de l'île de Montréal, 1981-1986



1.3.2 Caractéristiques linguistiques des immigrants

Nous avons porté au tableau I.9 les effectifs d'immigrants admis au Québec de 1981 à 1986 inclusivement (en nombres absolus et en pourcentages), et qui se seraient établis dans l'île de Montréal. Ces données sont ventilées selon la langue maternelle (français, anglais, autres langues). La figure I.2 illustre l'évolution de l'importance relative des immigrants de langues maternelles française et anglaise, ainsi que la proportion des immigrants capables de s'exprimer au moins en français19.

On remarque d'emblée le déclin de l'importance relative des francophones parmi les immigrants (de 14,4 % à 7,1 % en seulement sept ans) alors que le poids des anglophones se maintient autour de 10 %. Près de 2 000 immigrants de langue maternelle française se sont établis dans l'île de Montréal en 1981 et en 1982. Par la suite, on assiste à une baisse qui aboutit à moins d'un millier; une remontée survient en 1986, mais la proportion de francophones atteint le niveau le plus bas de la période en question. Quant au nombre d'anglophones, il oscille entre 1 100 et 1 600 et dépasse celui des francophones depuis 1984.




TABLEAU I.9 Immigrants à destination de l'île de Montréal selon leur langue maternelle, 1981-1986



FIGURE I.2 Proportion (%) d'immigrants selon trois caractéristiques, Québec, 1981-1987



En ce qui a trait à la connaissance du français chez les immigrants (tableau A.6), si l'on supposait que le déclin illustré à la figure I.2 se poursuive, il faudrait s'attendre à une immigration dont seulement un tiers des nouveaux venus seraient capables de s'exprimer en français. Ce serait là un changement de tendance appréciable quand on constate que 40 % ou plus des immigrants arrivés avant 1984 connaissaient au moins le français.

1.4 SOLDE MIGRATOIRE INTERCENSITAIRE

Nous pouvons maintenant dresser le bilan démolinguistique de la période 1981-1986 pour l'île de Montréal. À l'aide des données censitaires de 1981 et de 1986, ainsi que des statistiques qui se rapportent aux naissances, aux décès et aux immigrants admis, il nous est possible de déduire un solde qui ferait état de l'émigration et de calculer des taux pour chacune des variables touchant l'évolution de la population de l'île de Montréal.

Cependant, nous faisons face à une contrainte : nous avons fait notre analyse tantôt selon la langue maternelle (recensements et immigration), tantôt selon la langue d'usage (naissances et décès). Afin de rendre toutes les variables compatibles, nous devrons à présent regrouper les statistiques qui ont trait aux groupes anglophones et allophones20. C'est ainsi que nous ne pourrons plus comparer la majorité de langue maternelle française21 qu'à l'ensemble des autres groupes linguistiques que nous appellerons simplement les « non-francophones22 ».

Le bilan démographique intercensitaire selon la langue maternelle se trouve au tableau I.10. Avec les effectifs de la population de l'île de Montréal de 1981 et de 1986, nous donnons les chiffres des naissances, des décès, de l'immigration internationale et d'un solde23 qui concernent l'île de Montréal pour le lustre qui fait l'objet de cette étude. Les taux annuels moyens apparaissent dans la seconde partie du tableau.




TABLEAU I.10 Bilan démographique intercensitaire selon la langue maternelle, île de Montréal, de juin 1981 à mai 1986



Si la population de l'île de Montréal a légèrement augmenté entre 1981 et 1986, c'est principalement dû à l'accroissement naturel, car les naissances sont suffisamment importantes, non seulement pour compenser les décès (excédent de près de 31 000) mais aussi pour éponger le déficit migratoire qui dépasserait 16 000. Le même phénomène se produit tant pour les francophones que pour les non-francophones. L'immigration d'expression française dans l'île n'a pas été assez importante pour compenser les pertes24, de sorte que le faible accroissement naturel de la majorité (2,9 pour mille) n'a pas pleinement profité à la population de langue maternelle française. De même, le taux d'accroissement naturel des non-francophones (4,3 pour mille) a compensé un déficit migratoire25 (-2,6 pour mille) deux fois plus important que celui de la majorité d'expression française (-1,3 pour mille).

* * *

La comparaison démolinguistique des données des recensements de 1981 et de 1986 relativement à l'île de Montréal montre une stabilisation de la proportion des francophones autour de 60 %. Cette situation avait commencé au recensement de 1976 et mettait fin à 25 années de déclin. Si les francophones de la couronne métropolitaine de Montréal ont connu un important accroissement de leurs effectifs (plus de 9 %), ceux de l'île de Montréal par contre n'ont augmenté que très légèrement (moins de 1 %). Nous verrons au chapitre suivant que la situation des francophones de l'île est fragile, et que la forte concentration des immigrants modifie sensiblement, depuis le milieu de la présente décennie, la croissance démographique des non-francophones par rapport à celle des francophones.







1 La dernière étude qui a abordé la fécondité selon la langue est celle de Marc Termote et Danielle Gauvreau, La situation démolinguistique du Québec, Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers du Conseil de la langue française », no 30, 1988, xxi-292 pages. retour au texte]

2 Ce fait a été mis en évidence par Réjean Lachapelle et Jacques Henripin dans La situation démolinguistique au Canada : évolution passée et prospective, Montréal, Institut de recherches politiques, 1980, xxxii-391 pages; ce phénomène perdure selon l'analyse plus récente de Hervé Gauthier dans une étude portant sur Les migrations au Québec : aspects régionaux, Québec, Bureau de la statistique, 1988, 262 pages. [retour au texte]

3 Une contrainte qui vient de la nature même des sources statistiques dont nous faisons usage nous oblige à regret, dès la fin de ce chapitre et pour la suite de cette étude, à ne considérer que deux groupes linguistiques, les francophones et les non-francophones. Bien qu'au sens strict des statistiques utilisées ces termes renvoient à la langue maternelle des Québécois, ils sont quasi interchangeables avec la langue habituellement parlée à la maison que l'on nomme, plus succinctement, la langue d'usage. [retour au texte]

4 L'expression « niveau d'immigration » qui est la plus répandue semble être la traduction littérale de immigration level. Il est préférable de faire usage de l'expression « objectif d'immigration » qui respecte bien le sens que les gouvernements canadien et québécois donnent au nombre d'immigrants qu'ils comptent accueillir au cours d'une année donnée, nombre qui n'est pas assimilable à un quota qu'on ne saurait dépasser. [retour au texte]

5 Charte de la langue française, L.R.Q., chapitre C-11, Québec, Assemblée nationale, 1977, art. 188b. [retour au texte]

6 Michel Paillé, « Aménagement linguistique et population au Québec », Journal of Canadian Studies/Revue d'études canadiennes, 23-4 (hiver 1988-1989), p. 54-59. [retour au texte]

7 Charte de la langue française, préambule. [retour au texte]

8 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, op. cit., p. 289. [retour au texte]

1 Robert Charbonneau et Robert Maheu, Les aspects démographiques de la question linguistique, Québec, Éditeur officiel, Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques du Québec, Synthèse S3, 1973, p. 369. [retour au texte]

2 Statistique Canada, recensement de 1976, cat. no 92-822. [retour au texte]

3 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, La situation démolinguistique au Canada : évolution passée et prospective, Montréal, Institut de recherches politiques, 1980, p. 78-80. [retour au texte]

4 Bureau de la statistique du Québec, Les migrations au Québec : aspects régionaux, Québec, 1988, p. 164. [retour au texte]

5 De 1966-1971 à 1976-1981 : Mireille Baillargeon, « L'évolution et les caractéristiques linguistiques des échanges migratoires interprovinciaux et internationaux du Québec depuis 1971 », dans Conseil de la langue française, L'état de la langue française au Québec. Bilan et prospective, Québec, « Notes et documents », no 58, 1986, p. 132; 1981-1986 : information communiquée par l'auteur par Mireille Baillargeon, ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration du Québec. [retour au texte]

6 Par « région de Montréal » nous faisons référence à la « région métropolitaine de recensement de Montréal », généralement symbolisée dans la littérature par l'abréviation « R.M.R. de Montréal ». Nous décrivons au premier paragraphe de l'annexe B comment nous avons établi le tableau I.1 à partir du tableau A.1. Voir également le paragraphe 2 de l'annexe B pour une explication de notre méthode d'ajustement des limites territoriales. [retour au texte]

7 Lorsqu'on ne tient pas compte du sous-dénombrement des recensements de 1981 et de 1986, on obtient un accroissement de 1,5 % seulement. [retour au texte]

8 Marc Termote et Danielle Gauvreau, La situation démolinguistique du Québec, Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers du Conseil de la langue française », no 30, 1988, p. 45. [retour au texte]

9 Il s'agit des naissances dites « vivantes », car ces données excluent les mort-nés. [retour au texte]

10 Au Québec, on admet généralement en démolinguistique que la langue d'usage au foyer de la mère sera la langue maternelle de l'enfant qui vient de naître. [retour au texte]

11 Nous présentons à l'annexe A les données brutes telles que le Bureau de la statistique du Québec nous les a fournies. La règle de répartition des déclarations doubles « français, anglais » et des informations manquantes est décrite au paragraphe 5 de l'annexe B. [retour au texte]

12 Il ne faut pas nécessairement voir ici une augmentation réelle du niveau de fécondité des anglophones, car plusieurs facteurs pourraient expliquer une hausse absolue sans que la propension à procréer augmente. [retour au texte]

13 Michel Paillé, Contribution à la démolinguistique du Québec, Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », no 48, 1985, p. 105-118. [retour au texte]

14 Marc Termote et Danielle Gauvreau, op. cit., p. 78-89. [retour au texte]

15 Sauf pour quelques nouveau-nés qui auront plus d'une langue maternelle, on peut faire l'hypothèse que la langue d'usage de la mère sera à la fois la langue maternelle et la langue d'usage des enfants, car la mobilité linguistique ne s'effectue généralement qu'à l'âge adulte. [retour au texte]

16 Marc Termote et Danielle Gauvreau, op. cit., p. 102-112. [retour au texte]

17 Comme les recensements ont eu lieu au début de juin de 1981 et de 1986, nous avons retenu les sept douzièmes des immigrants reçus en 1981 ainsi que les cinq douzièmes de 1986. Un calcul selon la répartition mensuelle donnerait un peu plus d'immigrants. [retour au texte]

18 On verra au paragraphe 6 de l'annexe B comment et pourquoi nous avons procédé à cette estimation. Nous y définissons également les limites territoriales. [retour au texte]

19 Comme nous n'aurons pas à revenir sur la connaissance du français, nous avons ajouté l'année 1987 à la figure I.2, tant pour cette variable que pour les deux langues maternelles considérées. [retour au texte]

20 Nous expliquons au paragraphe 7 de l'annexe B pourquoi et comment nous procédons ainsi. [retour au texte]

21 Dans cette étude, le terme « francophone » renvoie à la langue maternelle. Mais il peut tout aussi bien désigner approximativement la langue d'usage. [retour au texte]

22 Ce regroupement statistique ne représente pas une communauté linguistique. L'addition des allophones aux anglophones ne signifie pas que nous parlons d'une communauté homogène dont la langue serait par exemple l'anglais. [retour au texte]

23 Il s'agit d'un solde entre l'immigration en provenance du reste du Canada et l'émigration à l'extérieur de l'île, notamment l'émigration internationale (voir le paragraphe 7 de l'annexe B). [retour au texte]

24 Il s'agit de pertes qui se font principalement en faveur des autres régions du Québec. Pour la période 1976-1981 (ensemble de la région de Montréal), voir Marc Termote et Danielle Gauvreau, op. cit., p. 205-218. [retour au texte]

25 Chez les non-francophones, ces pertes enrichissent beaucoup plus les autres provinces canadiennes que les régions du Québec. Pour le lustre précédent et relativement à la région de Montréal, voir également M. Termote et D. Gauvreau, op. cit., p. 205-218. [retour au texte]





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