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Nouvelles tendances démolinguistiques dans l'Île de Montréal, 1981-1996

Nouvelles tendances démolinguistiques
dans l'Île de Montréal


1981-1996
par
Michel Paillé
Démographe
Direction des études et recherches
Conseil de la langue française
Mai 1989
par
Michel Paillé
Démographe





CHAPITRE III
LANGUE D'ENSEIGNEMENT ET MOBILITÉ LINGUISTIQUE :
DES PROMESSES À LONG TERME




Les nouvelles tendances démographiques que nous avons décrites au chapitre précédent sont le résultat des quatre variables fondamentales de l'évolution des populations : la natalité, la mortalité, l'immigration et l'émigration. Comme notre étude a pour angle d'analyse les caractéristiques linguistiques des individus qui composent la population de l'île de Montréal, il faut examiner quelques séries statistiques qui portent sur deux aspects nouveaux : la langue d'enseignement et la mobilité linguistique.

Sachant que, de tous les aspects de l'aménagement linguistique, c'est l'obligation pour les immigrants de faire instruire leurs enfants en français au Québec qui a donné les résultats les plus rapides et les plus tangibles, il faut en tenir compte quand on examine l'avenir de la majorité francophone de l'île de Montréal. De même, il faut tenir compte de la mobilité linguistique des non-francophones vers le français. En effet, dans l'esprit de plusieurs, tous les efforts entrepris pour promouvoir le français devraient amener de plus en plus d'immigrants allophones, voire anglophones, à déclarer le français plutôt que l'anglais comme langue habituellement parlée au foyer.

Dans une première partie, nous ferons un survol de la situation démolinguistique en milieu scolaire dans l'ensemble du Québec et dans l'île de Montréal. Nous verrons qu'en dépit d'une augmentation rapide du nombre d'immigrants (ou enfants d'immigrants1) dans les secteurs français des commissions scolaires et des écoles privées subventionnées, l'augmentation de la proportion de francophones dans l'île de Montréal (ou simplement son maintien autour de 60 %) n'est pas assurée. Dans une deuxième partie, nous montrerons que les espoirs fondés sur la mobilité linguistique des allophones vers le français sont réels, mais qu'ils ne se manifesteront qu'à long terme.

3.1 LE SECTEUR D'ENSEIGNEMENT FRANÇAIS

3.1.1 De plus en plus d'allophones et d'immigrants à l'école française

Depuis quelques années, nous avons eu plusieurs occasions de dresser un bilan des effets de la Charte de la langue française dans le domaine de la langue d'enseignement2. Chaque fois, nous avons fait observer que, même dans un contexte de déclin continu de la natalité, le secteur d'enseignement de langue française voyait son importance relative augmenter régulièrement. Cette progression était attribuable à divers facteurs, dont le solde migratoire négatif des anglophones et, bien sûr, l'obligation faite aux nouveaux immigrants d'inscrire leurs enfants à l'école française.

Une mise à jour de nos études, combinée à un examen de l'évolution du secteur d'enseignement français de l'île de Montréal, montre un progrès fort important en quelques années seulement. Le tableau III.1 indique qu'entre 1976-1977 et 1987-1988, la proportion d'écoliers allophones inscrits au secteur français est passée de 20,5 % à 67,1 % dans l'ensemble du Québec. En chiffres absolus, alors que l'on ne comptait même pas 15 000 allophones au secteur français en 1976-1977, c'est plus de 53 000 que l'on dénombrait en 1987-1988, soit 3,5 fois plus.




TABLEAU III.1 Effectifs et proportions (%) d'écoliers allophones inscrits au secteur d'enseignement français, Québec et île de Montréal, de 1976-1977 à 1987-1988 (années choisies)



Dans l'île de Montréal, l'augmentation a été encore plus fulgurante, car la proportion d'allophones d'âge scolaire qui avaient choisi3 d'étudier en français en 1976-1977 était plus faible (13,1 %) que pour l'ensemble du Québec, ce qui n'a pas empêché le secteur français de l'île d'accueillir en 1987-1988 les écoliers allophones dans une proportion qui se rapproche de celle de l'ensemble du Québec, soit environ deux sur trois.

Compte tenu que la Charte de la langue française faisait obligation aux enfants des immigrants qui devaient arriver au Québec après son entrée en vigueur (août 1977) de fréquenter l'école française, on perçoit encore mieux les effets rapides de cet aspect de l'aménagement linguistique en considérant la proportion d'écoliers nés à l'étranger inscrits dans les écoles françaises de l'île de Montréal4. Le tableau III.2 donne ces proportions pour trois années scolaires de la présente décennie5, en distinguant les écoliers non francophones de l'ensemble des écoliers nés à l'extérieur du Canada.




TABLEAU III.2 Effectifs et proportions (%) d'écoliers nés à l'extérieur du Canada inscrits au secteur d'enseignement français, île de Montréal, 1981-1982, 1984-1985 et 1987-1988



Dans le cas de l'ensemble des écoliers nés à l'étranger, la proportion des inscriptions à l'école française a augmenté de plus de 20 points en six ans seulement, passant de 61,6 % à 82,4 %. En 1987-1988, l'école française comptait près de 25 000 écoliers nés en dehors du Canada. La progression est encore plus forte (au-delà de 26 points) quand on exclut les écoliers de langue maternelle française. Les nombres absolus montrent une augmentation de plus de 8 000 écoliers non francophones en six ans. Bref, en 1987-1988, un seul écolier sur cinq nés à l'étranger6 conservait un droit d'admissibilité à l'école anglaise au Québec.

3.1.2 Une progression encore inachevée

En dépit du fait que les nouveaux immigrants doivent inscrire leurs enfants à l'école française au Québec, et bien que les données des tableaux III.1 et III.2 montrent clairement le plein succès de cet aspect de la politique linguistique du Québec, il n'en demeure pas moins que les effets démographiques complets de la Charte de la langue française dans le domaine de la langue d'enseignement ne pourront se manifester qu'à long terme, ce que nous illustrons par quelques données supplémentaires.

Pour les mêmes années qu'au tableau III.1, nous donnons au tableau III.3 la proportion d'écoliers allophones inscrits au secteur français des écoles de l'île de Montréal en distinguant le primaire et le secondaire. Comme la Charte de la langue française ne retirait pas le droit à l'enseignement en anglais acquis avant août 1977, il s'ensuit que la progression déjà observée pour l'ensemble du système scolaire a été plus rapide au primaire, mais plus lente au secondaire. Tandis que 72,2 % des allophones étudiaient en français en 1987-1988 dans les écoles primaires de l'île de Montréal (19 797), ils étaient 59,0 % à faire leurs études dans cette langue dans les écoles secondaires (15 252).




TABLEAU III.3 Effectifs et proportions d'écoliers allophones inscrits au secteur d'enseignement français, primaire et secondaire, île de Montréal, de 1976-1977 à 1987-1988 (années choisies)



Cette différence de 13 points entre les pourcentages d'allophones inscrits au secteur français du primaire et du secondaire laisse entrevoir une progression régulière en faveur de ce secteur à mesure que l'on étudie la pyramide d'âge en partant des plus âgés. Nous avons déjà eu l'occasion de montrer que, pour l'ensemble du Québec en 1986-1987, ils étaient 2 700 allophones (55 %) de 5e secondaire à conserver le droit de s'inscrire dans les écoles du secteur anglais contre 2 200 (45 %) que la Charte de la langue française amenait au secteur d'enseignement dans la langue officielle du Québec7. Nous estimons que ce n'est que depuis septembre 1988 qu'une faible majorité des allophones étudiaient en 5e secondaire au secteur français. C'est donc dire que, depuis l'application de la Charte de la langue française, la grande majorité des allophones (environ les deux tiers) qui ont terminé avec succès leurs études secondaires au Québec ont obtenu un certificat qui atteste qu'ils ont étudié en anglais8.

Que la Charte de la langue française ait eu des effets rapides en ce qui a trait à l'inscription des enfants des nouveaux immigrants au secteur d'enseignement français, cela ne fait aucun doute. Mais comme une douzaine d'années doivent passer pour remplacer tous les écoliers du primaire et du secondaire et comme les droits acquis par plusieurs catégories d'écoliers ont été maintenus, il faudra encore quelques années avant que la Charte de la langue française donne tous ses effets au chapitre de la langue d'enseignement. Si le jour n'est pas très loin où quatre allophones sur cinq commenceront leurs études primaires en français -- une telle situation serait à l'inverse de celle de 1976-1977 et rejoindrait presque la proportion actuelle de Québécois de langue française --, ce n'est qu'à la fin des années 90 que les enfants allophones obtiendront, dans une même proportion, un diplôme de 5e secondaire du secteur français. Il n'est donc pas étonnant que la plupart des collégiens allophones soient inscrits dans des collèges anglais, car la très grande majorité d'entre eux ont fait toutes leurs études primaires et secondaires en anglais.

3.2 LA MOBILITÉ LINGUISTIQUE DES ALLOPHONES

3.2.1 Selon les recensements canadiens

L'entrée régulière et de plus en plus importante dans les classes françaises des enfants d'immigrants arrivés au Québec depuis août 1977, de même que toutes les actions entreprises pour promouvoir le fait français dans la vie économique et sociale au Québec, invitent à chercher des indices qui montrent les progrès de la situation du français. En nous limitant au domaine de la démographie, et compte tenu des nouvelles tendances démolinguistiques que nous avons observées dans l'île de Montréal, l'indicateur qu'il faut examiner ici est celui de la mobilité linguistique. En effet, puisqu'il s'agit du renouvellement démographique des groupes linguistiques de l'île de Montréal, le seul facteur qu'il faudrait ajouter aux quatre autres que nous avons vus aux deux premiers chapitres, est celui par lequel des personnes changent de groupe linguistique en abandonnant leur langue maternelle pour faire usage d'une autre langue au foyer.

En dépit du fait que la population non francophone de l'île de Montréal s'accroît désormais plus rapidement que la majorité de langue maternelle française, peut-on penser que la mobilité linguistique des non-francophones vers le français soit un apport suffisant pour permettre à la majorité de maintenir son importance relative autour de 60 %, voire de l'augmenter? Les données censitaires apportent une réponse à cette question.

Le tableau III.4 présente la répartition des allophones du Québec selon la langue qu'ils ont déclaré parler le plus souvent au foyer lors des recensements de 1971, 1981 et 1986, ainsi que la répartition des transferts linguistiques entre le français et l'anglais. Bien que pour diverses raisons ces données brutes ne soient pas strictement comparables d'un recensement à l'autre, elles montrent, quand on arrondit les chiffres, une remarquable similitude : deux allophones sur trois parlent leur langue d'origine, tandis que, parmi ceux qui ont effectué un transfert linguistique, sept sur dix ont choisi l'anglais de préférence au français. Seulement un allophone sur dix parle français au foyer.




TABLEAU III.4 Répartition (%) de la population allophone selon la langue habituellement parlée au foyer, Québec, 1971, 1981 et 1986



Il faut admettre que les données très générales du tableau III.4 ne distinguent pas les anciens immigrants de ceux qui sont arrivés au Québec au cours des 10 dernières années. Ces données reflètent des transferts linguistiques cumulés depuis très longtemps, puisque certains d'entre eux ont été effectués il y a plusieurs décennies par des allophones aujourd'hui très âgés. Nous présentons au tableau III.5 des informations tirées du recensement de 1981 qui montrent la mobilité linguistique des immigrants allophones répartis selon leur période d'immigration et leur lieu de résidence.

Comme le notent les démographes Marc Termote et Danielle Gauvreau dans leur étude portant sur La situation démolinguistique du Québec, les données du tableau III.5 montrent que, dans les îles de Montréal et Jésus, lorsqu'on rencontre un immigrant allophone, on a deux fois plus de chances (et même plus) de croiser quelqu'un qui a adopté l'anglais plutôt que le français comme langue d'usage au foyer. Par contre, dans le reste du Québec, les chances sont égales. Termote et Gauvreau font également remarquer que les immigrants arrivés après 1975 ont effectué plus de transferts linguistiques vers le français que vers l'anglais, peu importe leur lieu de résidence. Toutefois, l'avantage du français est mince à Montréal alors qu'il est considérable pour le petit nombre d'allophones établis ailleurs au Québec9.




TABLEAU III.5 Taux de mobilité linguistique (%) des immigrants allophones selon leur période d'immigration et leur lieu de résidence, Québec, 1981



Comme les données du tableau III.5 remontent à 1981, peut-on penser que la mobilité linguistique des immigrants allophones arrivés au cours des huit dernières années s'opère désormais selon un nouveau partage entre le français et l'anglais? Si les recensements de 1971 à 1986 montrent qu'environ 10 % seulement des allophones parlent français au foyer, peut-on entrevoir un accroissement de cette proportion pour l'avenir? Comme le tableau III.5 montre une proportion qui atteignait 14 % en 1981 chez les immigrants arrivés entre 1976 et 1978, on serait tenté de faire l'hypothèse d'une proportion encore plus élevée chez les immigrants arrivés au Québec entre 1981 et 1983, proportion vérifiable à partir du recensement de 1986.

Seule une analyse approfondie des données du recensement de 1986 permettrait de répondre à ces questions10. Toutefois, une répartition des langues parlées au foyer par les allophones11 âgés entre 15-19 ans et 30-34 ans, répartition rendue publique par Statistique Canada en janvier 198912, révèle toujours peu d'attrait pour le français13. En effet, ces données montrent que les allophones âgés de 20-24 ans, 25-29 ans et 30-34 ans s'expriment en français au foyer dans des proportions de 5,6 %, 8,8 % et 11,4 % respectivement. Même si, parmi ces allophones, on trouvait de plus fortes proportions de transferts linguistiques vers le français chez les nouveaux immigrants, force est de constater que cela ne paraît pas de façon probante dans ces groupes d'âge.

3.2.2 Langue d'enseignement et mobilité linguistique

Bien que le recensement de 1981 montre quelques changements légèrement favorables au français pour ce qui est de la mobilité linguistique des immigrants allophones arrivés après 1976, on peut sommairement démontrer qu'il faudra encore plusieurs décennies avant d'assister à un renversement de la situation observée au recensement de 1971, le dernier réalisé avant les lois linguistiques québécoises des années 70. Même si l'on suppose que deux allophones sur trois parleront toujours leur langue d'origine au foyer, peut-on imaginer que, parmi les allophones qui ne parleront plus leur langue à la maison, sept sur dix vont déclarer le français plutôt que l'anglais comme langue couramment parlée à la maison?

En montrant comment la langue d'enseignement joue depuis une décennie son rôle d'intégration des immigrants à la majorité francophone, on peut prévoir que la politique linguistique ne portera ses fruits qu'à long terme. Bien sûr, il n'y a pas que la langue des études primaires et secondaires qui pourrait avoir des effets sur la mobilité linguistique. La langue de travail, comme celle du voisinage ou des divers services dont on a besoin sont autant de milieux ou de circonstances qui font que des individus apprennent et utilisent une langue jusqu'à la préférer, à domicile, à la première langue qu'ils ont apprise dans leur enfance. Cependant, aucun autre milieu ne peut rivaliser en efficacité avec celui de l'enseignement comme moyen de propager la connaissance d'une langue, car c'est là qu'on apprend au meilleur âge de la vie non seulement à la comprendre et à la parler, mais aussi à la lire et à l'écrire14.

Ajoutons que la Charte de la langue française au chapitre de la langue d'enseignement ne vise que les enfants, soit un immigrant sur quatre environ15.

En janvier 1988, nous avons illustré -- avec l'exemple d'une génération d'enfants allophones inscrits dans les écoles de langue française -- la lenteur des effets que la langue d'enseignement pourrait avoir sur la mobilité linguistique16. En septembre 1987, 3 551 écoliers allophones se sont inscrits à la maternelle française sur 4 888 jeunes allophones âges de cinq ans. La plupart de ces écoliers termineront leurs études secondaires en 1999, soit à 17 ans. Or, ce n'est que lorsqu'ils auront entre 30 et 35 ans que nous serons fixes sur leur mobilité linguistique quasi définitive17, c'est-à-dire vers l'année 2015. À cette époque, les femmes allophones de cette génération auront également eu la plupart de leurs enfants, qu'elles éduqueront soit dans leur langue d'origine, soit en français, soit en anglais.

Si l'obligation qui est faite aux nouveaux immigrants, depuis septembre 1977, de placer leurs enfants à l'école française devait conduire à une mobilité linguistique de plus en plus importante vers le français plutôt que vers l'anglais, les recensements canadiens de 2016 et de 2021 devraient clairement le montrer pour les jeunes adultes allophones. Pour ceux-ci, un choix linguistique qui serait à l'inverse de la situation constatée par les recensements de 1971, 1981 et 1986 (tableau III.4) donnerait sept transferts sur dix en faveur du français. Il est cependant vraisemblable que nous serons encore loin d'un tel rapport pour l'ensemble de la population allophone qui sera recensée au Québec dans environ 30 ans18.




TABLEAU III.6 Comparaison entre le français et l'anglais comme langues maternelles et langues d'usage au foyer, écoliers de l'île de Montréal, 1981-1982, 1984-1985 et 1987-1988



Nous sommes en mesure d'illustrer avec plus de précision les promesses de l'école française quant à une mobilité linguistique de plus en plus favorable au français. Le tableau III.6 compare le français et l'anglais comme langues maternelles et comme langues d'usage à la maison chez les écoliers de l'île de Montréal en 1981-1982, 1984-1985 et 1987-1988. En 1981-1982, on comptait un peu moins d'écoliers de langue d'usage française que de langue maternelle française. Il s'agissait alors d'une perte minime de 0,2 %. Mais au cours des années 80, la situation a changé de sorte que l'an dernier, le nombre d'écoliers qui s'exprimaient en français à la maison dépassait de plus de 3 500 celui de langue maternelle française, pour un gain net de 3,4 %. Le tableau III.6 révèle aussi que l'anglais attire moins en 1987-1988 (gains de 22,2 %) qu'en 1981-1982 (gains de 28,4 %). Toutefois, la force d'attraction de l'anglais demeure nettement supérieure à celle du français.

On peut pousser un peu plus loin cette analyse en examinant cette fois les effectifs d'écoliers allophones de l'île de Montréal. Nous présentons au tableau III.7 une comparaison entre les secteurs d'enseignement français et anglais de l'île de Montréal. On constate d'emblée et sans surprise que le nombre d'écoliers dont la langue parlée à la maison est une langue tierce est toujours plus petit que le nombre d'écoliers dont la langue maternelle n'est ni le français ni l'anglais. Bien que les données du tableau III.7 ne disent pas quelle langue parlent ceux qui ont abandonné leur langue maternelle, on y perçoit de façon très claire l'important effet de la mobilité linguistique des allophones.




TABLEAU III.7 Écoliers allophones (langue maternelle et langue d'usage) selon leur langue d'enseignement, île de Montréal, 1981-1982, 1984-1985 et 1987-1988



Les transferts linguistiques nets des allophones montrent des pertes qui vont de 1 694 à 4 793 pour les écoliers qui étudient en français, pertes qui constituent une proportion de plus en plus importante des écoliers dont la langue maternelle n'est ni le français ni l'anglais (de 8,3 % à 15,2 % en trois ans). On peut présumer que la très grande majorité de ces transferts linguistiques s'est faite vers le français. Par contre, dans l'ensemble des écoles où l'enseignement se donne en anglais, les pertes du groupe allophone ont diminué en nombre absolu, passant de 13 407 à 8 484 en sept ans. Cette diminution est toutefois le reflet du déclin général des effectifs scolaires, car l'érosion du groupe allophone du secteur anglais a augmenté en termes relatifs, atteignant 47,2 % en 1987-1988 comparativement 3 44,2 % en 1981-1982. Que l'école anglaise soit plus fortement assimilatrice ne doit pas étonner étant donné qu'elle accueille des allophones québécois de plusieurs générations alors que l'école française reçoit les nouveaux venus. C'est là une bonne indication de ce que pourra devenir l'école française dans deux ou trois générations.

Dans un contexte de faible fécondité et de forte immigration de non-francophones (plus de 90 %), on ne saurait compter à court terme sur une mobilité linguistique des immigrants vers le français, même si l'objectif ne visait qu'à maintenir à 60 % la majorité francophone de l'île de Montréal. Que la mobilité linguistique devienne avec les décennies un facteur de croissance de la population francophone plus marquant que jadis, cela ne semble faire aucun doute même si nous ne sommes pas en mesure, dans l'état actuel des connaissances en démolinguistique, d'en estimer l'importance relative par rapport aux autres variables démographiques telle la fécondité des francophones. Mais que ce facteur devienne rapidement et de manière très substantielle un élément qui compenserait au moins partiellement la sous-fécondité des francophones, cela semble plutôt problématique selon la conjoncture démolinguistique actuelle. Dans le cas particulier de l'île de Montréal, bien avant que la mobilité linguistique donne tous ses fruits, la proportion de ses résidents de langue maternelle française aura substantiellement diminué, sauf si plus d'immigrants s'établissaient ailleurs au Québec où ils ont plus de chances de s'intégrer à la majorité francophone.

* * *

Nous avons vu dans ce troisième chapitre que la Charte de la langue française avait eu un rapide succès quant à la langue d'enseignement des écoliers allophones ou nés à l'étranger. Cependant, bien qu'ils soient de plus en plus nombreux à faire leurs études en français, la majorité des allophones qui ont terminé leur 5e secondaire depuis 1977 ont fait leurs études en anglais. Bien qu'on observe dans les statistiques du ministère de l'Éducation du Québec des résultats encourageants, il faudra encore un peu de temps avant que l'éducation en langue française ait des effets manifestes sur la mobilité linguistique des immigrants non francophones.

Dans le prochain chapitre, nous établirons quelques scénarios perspectifs afin d'estimer quelle devrait être la proportion de francophones dans l'île de Montréal en 1991 et en 1996. Toutes les variables démographiques qui contribuent au renouvellement des populations seront considérées. Cependant, nous ne tiendrons pas compte de la mobilité linguistique, car cette variable demeure encore négligeable dans des perspectives démolinguistiques à court terme.



1 En considérant les écoliers allophones ou les écoliers nés à l'extérieur du Canada qui étudient en français, nous mesurons les effets de la Charte de la langue française de manière indirecte, car le principal critère donnant accès à l'école anglaise est celui de la langue d'enseignement au primaire de l'un des parents et non la langue maternelle ou le lieu de naissance des écoliers. retour au texte]

2 Voir en particulier les ouvrages suivants : Michel Paillé, Contribution à la démolinguistique du Québec, Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », no 48, 1985, p. 131-246; Michel Paillé, « La Charte de la langue française et l'école : bilan et orientations démographiques », dans Conseil de la langue française, L'état de la langue française au Québec. Bilan et prospective, Québec, « Notes et documents », no 58, 1986, p. 67-123. [retour au texte]

3 Sachant que la loi 22 de 1974 n'a pas eu d'effets notables sur la langue d'enseignement des allophones, nous considérons les inscriptions au secteur français en 1976-1977 comme le résultat d'un libre choix. [retour au texte]

4 Nous nous limiterons ici à l'île de Montréal, car les proportions pour l'ensemble du Québec sont à peu près les mêmes. [retour au texte]

5 Les données du ministère de l'Éducation qui portent sur le lieu de naissance avant 1981-1982 comptent trop de cas indéterminés pour être utilisables. [retour au texte]

6 Il s'agit essentiellement d'écoliers du secondaire qui sont suffisamment âgés pour être nés à l'extérieur du Canada et avoir migré au Québec avant l'adoption de la Charte de la langue française en août 1977. [retour au texte]

7 Michel Paillé, « L'intégration des allophones à la majorité francophone du Québec : l'apport de l'école », Le français en tête. Colloque sur l'apprentissage du français au Québec, Québec, 29, 30 et 31 janvier 1988, Québec, Centrale de l'enseignement du Québec, 1989, p. 61. Parmi ces allophones, il se trouve sans doute des écoliers qui, bien qu'admissibles à l'instruction en anglais, ont librement choisi le français. [retour au texte]

8 Sauf quelques exceptions et exemptions prévues par la Charte de la langue française, ces écoliers allophones auront fait toutes leurs études primaires et secondaires en anglais, ce qui n'est pas le cas pour de nombreux allophones du secteur français qui, arrivés à différents âges, se joignent à ceux qui auront commencé leurs études en français dès la maternelle. [retour au texte]

9 Marc Termote et Danielle Gauvreau, La situation démolinguistique du Québec, Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers du Conseil de la langue française », no 30, 1988, p. 150. [retour au texte]

10 Ce genre d'analyse très poussée exige des compilations statistiques où de nombreuses variables sont croisées. Nous attendons ces compilations de Statistique Canada. [retour au texte]

11 Il s'agit des allophones qui n'ont déclaré qu'une seule langue maternelle. [retour au texte]

12 Statistique Canada, recensement de 1986, cat. no 93-153. [retour au texte]

13 Nous devons à Charles Castonguay d'avoir attiré notre attention sur ces données. [retour au texte]

14 Michel Paillé, « L'intégration des allophones à la majorité francophone du Québec : l'apport de l'école », p. 64. [retour au texte]

15 Il faut également ajouter les enfants d'immigrants nés au Québec, ce qui a pour effet de hausser ce rapport au-delà de un sur quatre. Par contre, il faut considérer que les immigrants adolescents ne passent que quelques années, voire une seule, dans les écoles secondaires du secteur français au Québec. [retour au texte]

16 Michel Paillé, « L'intégration des allophones à la majorité francophone du Québec : l'apport de l'école », p. 63-65. [retour au texte]

17 Charles Castonguay, « Les transferts linguistiques au foyer », Recherches sociographiques, XVII-3 (septembre-décembre 1976), p. 341-351. [retour au texte]

18 Nous avons déjà eu l'occasion de contester les méthodes de Calvin Veltman qui affirme que « la langue d'amitié d'un jeune enfant deviendra sa langue d'usage à partir du moment qu'il fonde son propre foyer ». Calvin Veltman, « L'impact de la ségrégation résidentielle sur l'équilibre linguistique au Québec », Montréal, U.Q.A.M., [s.d.], rapport soumis à Santé et Bien-Être social Canada, non publié, p. 6. Pour une critique sommaire, voir Michel Paillé, « L'intégration des allophones à la majorité francophone du Québec : l'apport de l'école », p. 65-66. [retour au texte]






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