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L'émigration des Québécois aux États-Unis de 1840 à 1930

L'émigration des
Québécois aux
États-Unis
de 1840 à 1930

Yolande Lavoie





CHAPITRE 2
La montée du mouvement






Le début de la décennie 1860-1870 semble bien marquer l'arrêt définitif de l'exode aux États-Unis. Le mouvement se renverse. La situation économique des États-Unis, compromise depuis 1857, se détériore considérablement en 1860. Les résidents américains d'origine canadienne repassent la frontière, mécontents du chômage qui sévit et des mesures policières dont sont victimes les prétendus traîtres au pays. C'est le début de la guerre de Sécession qui va ravager les États-Unis pendant cinq années.

Le moment aurait été merveilleusement bien choisi, pour les autorités canadiennes, de lancer une campagne en faveur de la colonisation, et d'appliquer les recommandations du Comité en 1857. Rien n'indique qu'il en ait été ainsi. Et lorsqu'en 1863 les conditions d'emploi aux États-Unis changèrent, le mouvement reprit de plus belle en direction des États-Unis, avec d'autant plus de force que l'invasion des déserteurs américains, associée aux retours des Canadiens, avait fait baisser les salaires au Canada10.

L'industrie américaine, privée de bras par les départs des soldats et des déserteurs, commença à offrir des salaires élevés. Des Canadiens anglais commencèrent à partir vers les États-Unis, bientôt suivis de leurs voisins et amis et de nouveaux immigrants. Les Canadiens français firent de même, peut-être plus tôt. Selon Mason Wade, de 30 000 à 35 000 Canadiens français servirent dans les armées de l'Union11. Desrosiers et Fournet portent à 40 000 ce nombre12.

Le flux migratoire vers les États-Unis, déjà très fort à l'été de 1863, atteignit un volume considérable en 1864. Il ne devait ralentir qu'en 1873, alors que l'économie américaine entra dans une nouvelle phase de dépression qui dura jusqu'en 1879.

Les habitants et les colons désertaient les villages et les colonies pour aller travailler en Nouvelle-Angleterre. Des fermiers canadiens s'installaient au Kansas, au Missouri et principalement au Michigan. En 1864-1865, l'industrie du bois prospéra dans la région des Grands Lacs à cause de l'expansion vers l'Ouest. Nombre de bûcherons du Maine, du Nouveau-Brunswick et du Québec vinrent s'ajouter à la main-d'oeuvre forestière du Wisconsin. Les mines de fer et de cuivre du lac Supérieur, en détresse au printemps 1862, connurent à l'été une phase d'expansion remarquable et les Canadiens français qui constituaient une large part de la main-d'oeuvre réapparurent dans la région13.




10 HANSEN, M. L., et BREBNER, J. B., The Mingling of the Canadian and American Peoples, New Haven, Yale University Press, 1940, Vol. 1, p. 140. [retour au texte]

11 WADE, Mason, The French Canadian Outlook, New York, The Viking Press, 1946, pp. 854 sq. [retour au texte]

12 DESROSIERS et FOURNET, La Race française en Amérique, 2e éd., Montréal, 1911, p. 218. [retour au texte]

13 Opus cit, The Mingling of Canadian and American Peoples, p. 151. [retour au texte]




Une industrie de bois au Minnesota


Des chiffres, mais...

Les départs se multiplient vers la Nouvelle-Angleterre. Goulet cite le témoignage suivant :

« Durant la dernière semaine d'avril 1869, les trains venant du Canada et passant par St-Albans, transportèrent 2 300 émigrés canadiens. Les Américains allaient au Canada engager des employés, et le 3 mai, un train en amenait 600, « dans des wagons fermés à clef, afin d'éviter toute contusion et de rendre toute désertion impossible14. »




14 GOULET, A., Une Nouvelle-France en Nouvelle-Angleterre, Paris, Duchemin, 1934, p. 24. [retour au texte]




L'ampleur du mouvement et une mauvaise interprétation des statistiques ont amené la plupart des auteurs à exagérer le nombre des habitants du Québec qui se fixaient aux États-Unis.

Avant l'Union, il y avait un certain nombre de nos compatriotes aux États-Unis, et depuis la Confédération, le mouvement de l'émigration, au lieu de diminuer, a malheureusement progressé. Restreint autrefois à quelques comtés du district de Montréal et des Trois-Rivières, il a gagné le vieux district de Québec et les autres parties du Bas-Canada. Nous croyons ne rien exagérer en portant de 400 000 à 500 000 le nombre de Canadiens réfugiés actuellement aux États-Unis15.

Si on ne désigne ici sous le nom de « Canadiens » que les Canadiens d'origine française comme c'est manifestement le cas, il y a sans doute quelque exagération dans l'estimation avancée, bien que l'auteur s'en défende. En effet, le recensement américain de 1870 a dénombré 493 464 Canadiens aux États-Unis (tableau 3); ces Canadiens ne sont pas originaires que de la seule province de Québec. Tout au plus pouvons-nous attribuer à cette province de 40 à 50 % du total des émigrants canadiens, soit de 200 à 250 mille émigrants. Bracq16, s'appuyant sur le Dr Meilleur17, estime que le nombre des émigrés canadiens-français passe de 100 000 en 1854 à 200 000 en 1876; ce qui est beaucoup plus vraisemblable.

Gailly de Taurines, pour sa part, prétend qu'« On comptait en 1867, dans la Nouvelle-Angleterre, plus de 360 000 Canadiens...18. » Ici encore, c'est de Canadiens français qu'il s'agit. Cette évaluation est de toute évidence inconciliable avec le recensement américain de 1870 qui ne dénombre en Nouvelle-Angleterre que 159 445 Canadiens (tableau 3), tant d'origine anglo-saxonne que d'origine française. Cette évaluation demeure vraisemblablement trop forte même si l'on ajoute aux Canadiens émigrés les descendants nés aux États-Unis des premières vagues d'émigrants. Le rapport de l'abbé Gendreau sur sa visite aux Canadiens français des États-Unis19 rétablit les faits :




15 TURCOTTE, L.-P., Le Canada sous l'Union, 1841-1867, Québec, Le Canadien, 1871, tome II, p. 454. [retour au texte]

16 Op. cit., L'évolution du Canada français, p. 214. [retour au texte]

17 MEILLEUR, J.-B., Mémorial de l'éducation du Bas-Canada, Québec, Brousseau, 1876, p. 404. [retour au texte]

18 GAILLY DE TAURINES, La nation canadienne, Paris, Plon, 1894, p. 207. [retour au texte]

19 « Rapport de M. l'abbé P.-E. Gendreau, agent spécial, sur sa visite aux Canadiens français dans les États-Unis ». Documents de la Session, Canada, 1874, annexe 9. [retour au texte]




« Je visitai surtout les États manufacturiers de la Nouvelle-Angleterre, car ce sont surtout les manufactures des États-Unis qui attirent notre population vers ce pays.

Il est très difficile, sinon impossible, d'avoir une idée juste du nombre des Canadiens émigrés aux États-Unis. Le dernier recensement des États-Unis (1870) porte le nombre d'habitants de la République nés dans le Haut et le Bas-Canada, à près de 412 00020. S'imaginant qu'il ne s'agissait dans cet exposé statistique que des Canadiens français, on a conclu que le nombre des Canadiens français aux États-Unis doit être maintenant de 800 000. La chose serait impossible, en raison du chiffre de la population mère aux diverses époques, dont la propagation, déjà énorme, n'aurait jamais pu atteindre cette proportion. D'ailleurs, on sait que les renseignements du recensement des États-Unis s'appliquent à tous ceux qui sont nés dans la province d'Ontario aussi bien que dans la province de Québec, sans distinction d'origine; genre d'information qui fait défaut dans le recensement des États-Unis.

En tenant compte de la continuation du courant migratoire depuis 1870, on pourrait admettre peut-être ce chiffre de 800 000 comme représentant la population émigrée du Canada aux États-Unis, y compris leurs descendants nés aux États-Unis. De ce chiffre, selon moi, environ 400 000 appartiennent à l'origine canadienne-française. Car les origines qui y sont étrangères ont aussi fourni un contingent considérable à cette émigration et j'ai rencontré des paroisses entières d'Irlandais émigrés du Canada aux États-Unis, entre autres dans le nord du New Hampshire, une paroisse composée presque exclusivement d'Irlandais venant de la paroisse St-Sylvestre, comté de Lotbinière.

On se rappelle le fait révélé à la suite de l'incendie de Chicago, constatant la présence de 20 000 Canadiens dans cette ville, dont la très grande majorité était d'origine britannique et du Haut-Canada.

Une cause d'exagération vient de ce que, chaque fois que le mot canadien est employé, on attribue la totalité du chiffre aux Canadiens français.

Ces 400 000 Canadiens français sont répartis à peu près comme suit dans les États-Unis : dans les États comprenant la Nouvelle-Angleterre, 200 000; dans les États de l'Ouest 150 000; dans les autres États, 50 000. »




20 Ce nombre est en réalité de 493 464 (tableau 3). [retour au texte]





TABLEAU 3
Les Canadiens de naissance aux États-Unis, par région,
d'après les recensements des États-Unis : 1850 à 1930


L'abbé Gendreau poursuit son rapport en donnant le résultat de ses recherches dans les localités du Nord-Est américain. « Presque tous les rapports faits d'à-peu-près sont entachés d'exagération. Je n'ai pu me procurer de chiffres de confiance que dans un certain nombre de localités. » Et il cite les statistiques recueillies dans 41 localités auprès des prêtres desservant les Canadiens et des marchands faisant affaire avec eux. Ce « recensement » ne s'élève pas tout à fait à 60 000 âmes. « Tout de même, dit-il, quand je porte à 200 000 le nombre de Canadiens français dans les États de la Nouvelle-Angleterre, je suis convaincu que j'amplifie plutôt que diminue le nombre réel des Canadiens français émigrés dans les États de l'Est américain. »

Défilé de la fête de la Saint-Jean-Baptiste à Lowell


Les paroisses nationales et le mode de vie des Franco-Américains

L'abbé Gendreau souligne aussi, dans son rapport, le type d'organisation sociale que devaient se donner aux États-Unis les Canadiens français : leur regroupement en paroisses nationales desservies par des prêtres canadiens et dont les différents services sont assurés par des Canadiens. Ce cadre allait garantir la survivance du groupe franco-américain21. En 1880, d'après Hamon, plus de quarante paroisses nationales avaient déjà été fondées et de nombreuses paroisses « mixtes » comptaient un fort contingent de Canadiens français généralement associés aux catholiques irlandais22.

Nous avons puisé dans un ouvrage de l'abbé T.-A. Chandonnet23 des renseignements précieux concernant le mode de vie des Franco-Américains dans les paroisses nationales. On y voit que les Canadiens ont reconstitué aux États-Unis une société qui diffère peu de celle dont ils sont issus au Canada. On les retrouve à tous les niveaux de réussite et jouissant cependant, dans l'ensemble, d'une aisance supérieure à celle de la masse québécoise.

Une classe bourgeoise s'est même formée dès les débuts, puisqu'en 1872 Chandonnet peut dire que trois ou quatre individus dans chaque centre populeux sont à la tête de fortunes variant entre 20 000$ et 100 000$. Bien sûr, quelques-uns sont pauvres. Ceux-là sont surtout localisés près de la frontière canado-américaine et dans certains coins du Vermont. Il s'agirait d'émigrants qui, faute d'argent, ne pouvaient aller plus loin, mais qui ont réussi, sans faire de dettes, à se mettre à l'abri de la misère. En général, les Canadiens vivent donc à l'aise aux États-Unis. Ils éprouvent cependant de la difficulté à mettre de l'argent de côté; la maladie ou quelque malheur peut ainsi les plonger dans une profonde misère. Et quelquefois, les dettes contractées au Canada continuent à peser sur la vie des émigrés.




21 WADE, Mason, Canadian Dualism, University of Toronto Press, 1960, pp. 392-412. [retour au texte]

22 HAMON, E., Les Canadiens français de la Nouvelle-Angleterre, Québec, N.-S. Hardy, 1891. L'auteur mentionne la date d'érection des paroisses nationales dont il relate l'histoire. [retour au texte]

23 CHANDONNET, T.-A., Notre-Dame des Canadiens et les Canadiens aux États-Unis, Montréal, Desbarats, 1872, c. XXIX. [retour au texte]




La langue anglaise constitue un écueil, en particulier pour les plus âgés et les moins instruits. Mais dans l'ensemble, leur nouveau milieu stimule l'intérêt des émigrés pour les activités intellectuelles.

En fait de culture intellectuelle (...) il est certain encore que, classe pour classe, on lit beaucoup plus aux États-Unis qu'au Canada. Vous pouvez prendre pour base de comparaison le groupe de Worcester : car d'un groupe à l'autre, la différence à ce point de vue n'est pas grande. Partout, la population émigrante du Canada a profité, comme à Worcester, de l'expérience, de l'exemple, de l'activité progressive du milieu où elle s'est trouvée24.

Rêvant de retour, les émigrés ne veulent pas s'attacher aux États-Unis ou à un quelconque coin de terre américain. Ils se déplacent continuellement, au gré des gains escomptés. Même là où il y a une église canadienne, le groupe se renouvelle à près d'un quart tous les ans. D'après Faucher25, beaucoup auraient même gagné l'Ouest via la Nouvelle-Angleterre, participant ainsi, consciemment ou non, à cet incroyable déplacement de population qui, dans le monde nord-atlantique, obéissait à des impératifs économiques.

Fanfare Ste-Anne



24 Ibid, p. 137. [retour au texte]

25 FAUCHER, A., « L'émigration des Canadiens français au XIXe siècle : position du problème et perspectives », Recherches sociographiques, vol. V, no 3, 1964, p. 287. [retour au texte]




Un recensement effectué en 1871 à Notre-Dame-des-Canadiens (Worcester) nous permet de « saisir sur le vif » un groupe organisé de Franco-Américains26. Cette paroisse compte 2 805 âmes réparties entre 562 familles (soit en moyenne cinq personnes par famille). De ce nombre, 1 794 sont communiants (64 %), c'est-à-dire ont 10 ans et plus; 87 sont propriétaires aux États-Unis et 57 le sont au Canada; 90 seulement sont naturalisés citoyens américains; 45 possèdent une assurance sur leur vie; enfin, 163 sont abonnés à un ou plusieurs journaux.

Tous les métiers sont représentés : 228 cordonniers, 93 forgerons, 87 charpentiers, 53 machinistes, 122 journaliers (...), 1 médecin, 2 avocats, 1 notaire, 11 commis, 4 épiciers. Parmi les chefs de famille :

Chefs de famille


Le mouvement ébauché vers 1840 gagne ainsi beaucoup en ampleur durant les années qui encadrent le pacte confédératif. Il perd peu à peu son caractère transitoire et il est de plus en plus nourri par des migrations de grappes familiales qui vont reproduire aux États-Unis le milieu dont elles sont issues. Les autorités, décidant enfin d'agir, vont tenter de renverser le courant afin de rendre au Canada les fils perdus. Leurs efforts n'empêcheront cependant pas le mouvement de s'amplifier au cours de la période 1880-1890.




26 Op. cit., Notre-Dame des Canadiens et les Canadiens aux États-Unis, chapitre XIX. [retour au texte]




Photo prise au printemps 1905, à Drummondville



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